Europe de l'Est : crise et montée des nationalismes

Cercle Léon Trotsky
27/01/1989

L'Europe de l'Est bouge. L'été dernier, une puissante vague de grèves a explosé en Pologne, arrêtée par Walesa lui-même, pourtant ancien chef des grandes grèves de 1980/1981. Walesa a été par la même occasion reconnu officieusement comme l'interlocuteur valable du dictateur militaire Jaruzelski, qui l'avait pourtant fait jeter en prison quelques années auparavant.

Et voilà que Jaruzelski - qui n'a plus le crédit pour imposer aux travailleurs une politique d'austérité, pas plus que le parti qui le soutient et qui se prétend encore vaguement communiste-annonce qu'il est prêt à institutionnaliser le rôle que Walesa a joué en août, en reconnaissant l'existence légale du syndicat Solidarnosc.

Les deux hommes, le dictateur militaire et le chef syndicaliste d'opposition, comme leurs sous-fifres respectifs, expriment presque dans les mêmes termes leurs craintes d'une explosion ouvrière.

Paradoxalement, au même moment en Hongrie, ce sont les dirigeants de la centrale syndicale gouvernementale, vieux bureaucrates blanchis sous le harnais, qui font semblant de taper sur la table et protestent contre les récentes hausses de prix qui « descendent le niveau de vie de beaucoup de familles ouvrières en dessous du minimum vital » .

Et puis voilà aussi que, dans ce bloc des Démocraties Populaires ; dans ces pays d'Europe de l'Est, de la Baltique à la Mer Noire, qui vus de l'Ouest semblaient se confondre dans une commune grisaille faite de pauvreté, de dictature et, évidemment, de mainmise soviétique, des évolutions d'apparences nettement divergentes commencent à se faire jour.

Pendant qu'en Roumanie, un Ceaucescu, plus connu dans son pays sous le nom de « génie des Carpates » ou « Danube de la sagesse » , continue à couvrir le pays de ses portraits et à inonder les librairies de ses oeuvres, comme aux plus beaux jours du stalinisme triomphant, voilà qu'en Hongrie, le Parlement vient de décider, avec la bénédiction du gouvernement, le projet de refaire la Constitution dans le sens d'un régime multipartiste et avec une logique telle que, si elle allait jusqu'au bout, le Parti Communiste pourrait très légalement et très pacifiquement perdre le pouvoir au profit de formations plus ou moins pro-occidentales.

Mais voilà aussi la montée rapide et inquiétante du nationalisme, opposant publiquement entre eux certains États de ce glacis manifestement pas si uniforme que cela, mais opposant également entre eux des peuples vivant, comme en Yougoslavie, dans le cadre d'un même État.

Alors, où vont-ils, ces pays de l'Est ? Dans quel sens se font ces évolutions divergentes par rapport aux intérêts de la classe ouvrière ?

Un passé de misère et d'oppression

Il est d'usage d'attribuer misère et dictature à la mainmise soviétique sur ces pays après la Seconde Guerre mondiale. Et l'on s'étonne de la soudaine flambée des antagonismes nationaux.

Certes, on ne prête qu'aux riches comme on dit, même lorsqu'en l'occurrence ils sont pauvres. Mais il faut tout de même un certain manque de mémoire ou un grand cynisme pour oublier que pauvreté, dictature et déchaînements nationalistes, ne datent pas d'hier dans cette partie de l'Europe et surtout que les pays occidentaux, à commencer par la France, ont eu en leur temps une lourde part de responsabilité dans l'asservissement des nations est-européennes.

Pendant des siècles, les régions qui forment l'Europe de l'Est se trouvèrent sous la coupe des empires allemand, autrichien, russe ou turc.

Quand au 19e siècle les peuples des Balkans parvinrent à secouer la domination de l'empire turc déclinant, ce fut pour devenir les pions du jeu des puissances russe et austro-hongroise qui convoitaient le contrôle de la région.

Dans les Balkans et, d'une manière plus générale en Europe de l'Est, la question nationale fut utilisée comme un moyen de domination par les grandes puissances et par les différents États dans leurs relations mutuelles.

La guerre de 1914 et la défaite de l'Allemagne et de ses alliés autrichien et turc détruisirent le vieux système d'alliances et de dominations en Europe centrale et balkanique. Mais ce fut pour y substituer la domination tout aussi brutale des Alliés vainqueurs, qui se traduisit par la création d'une kyrielle de petits États, voués dès leur naissance, comme le dénonçait dès 1919 la toute nouvelle Internationale Communiste, « à être enchaînés les uns aux autres par une haine mutuelle et une faiblesse générale » .

Dans cette Europe sortie de la guerre et de la paix impérialiste du traité de Versailles, presque chacun des États nouvellement créés avait son abcès national latent.

A ce charcutage effectué sans tenir le moindre compte des aspirations et des intérêts des peuples, la France apporta sa contribution toute particulière. Ce n'est pas pour rien que les traités qui consacrèrent le dépeçage de cette région portent les noms de Versailles, Saint-Germain, Trianon ou Sèvres. C'est sous l'égide de la France de Clémenceau qu'ils furent signés.

L'armée française fut de toutes les aventures entreprises pour consolider la réaction européenne y compris dans cette région de l'Europe. Les troupes françaises du général Franchet d'Esperey ont joué un rôle capital dans l'écrasement de la révolution des prolétaires hongrois en 1919, et dans l'installation de la dictature réactionnaire de Horthy. En 1920, par exemple, un certain capitaine De Gaulle est attaché auprès de l'armée de la Pologne d'un autre général-dictateur, Pilsudski, lancée par ses maîtres anglais et français à l'assaut de la jeune République soviétique de Russie...

Après le traité impérialiste de Versailles

L'Europe de l'Est telle qu'elle est sortie des marchandages d'après la guerre, loin d'être émancipée, était même rejetée loin en arrière de ce que les plus progressistes des intellectuels bourgeois avaient projeté à la fin du 19e siècle, qui avaient mis en avant l'idée de fédération, balkanique ou danubienne, ou bien même englobant la totalité de l'Europe centrale, comme seule capable d'assurer un développement harmonieux de la mosaïque de peuples de cette région.

Bien plus loin a fortiori du programme de l'Internationale Communiste, qui avançait l'idée d'une libre fédération soviétiste des peuples d'Europe, garantissant « aux peuples les plus faibles et les moins nombreux la possibilité d'administrer avec une liberté et une indépendance absolues leur culture nationale, sans porter le moindre dommage à la vie économique unifiée et centralisée de l'Europe et du monde ».

Le programme de l'émancipation des petites nations, que les Alliés avaient par démagogie mis en avant pendant la guerre, s'était en fait transformé en son contraire : l'asservissement des peuples. Les problèmes nationaux, loin d'être résolus, étaient aggravés par une invraisemblable balkanisation de l'Europe de l'Est.

Les régimes de la totalité des pays d'Europe de l'Est - à l'exception relative de la Tchécoslovaquie - furent des dictatures férocement anti-ouvrières, chargées de protéger les privilèges des grands propriétaires fonciers locaux et les investissements des capitalistes occidentaux.

Pendant les vingt années suivantes, les impérialistes allaient jouer sur ces antagonismes nationaux exacerbés jusqu'à ce que la guerre, à nouveau, transforme l'Europe de l'Est en un champ de bataille effroyable.

1945 : L'Armée Rouge se charge du maintien de l'ordre

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États d'Europe de l'Est, soumis à la loi de Hitler en tant qu'adversaires vaincus ou « alliés » subordonnés, ont subi un nouveau partage : les uns, complètement dépecés, disparus en tant qu'États, les autres, éclatés en plusieurs morceaux, les derniers, les frontières retriturées. Mais quels qu'aient été leurs sorts nationaux respectifs, leur économie a été intégrée de force à la machine économique et militaire allemande.

Les faibles bourgeoisies nationales furent affaiblies ici, presque anéanties là, contraintes souvent de céder leurs avoirs aux I.G. Farben, Hermann Goering Werke et autres konzerns, tandis que les appareils d'État locaux se trouvaient au mieux réduits au rôle de supplétifs de l'administration du Reich hitlérien.

Aussi, lorsque l'armée allemande reflua sous la poussée des troupes soviétiques, elle laissa derrière elle non seulement des pays dévastés, mais des appareils d'État effondrés, sans armée, sans police, sans administration.

Des pays pauvres, soumis avant guerre à des dictatures, meurtris par des années d'une guerre incomparablement plus effroyable qu'en Europe occidentale et totalement désorganisés, voilà ce qu'était la situation de l'Europe de l'Est à l'arrivée des troupes soviétiques.

Des troupes qui n'arrivaient nullement en avant-garde de la révolution. Que non !

La bureaucratie soviétique avait, tout comme la bourgeoisie impérialiste, la crainte que cette Deuxième Guerre mondiale ne débouche, comme la première, sur une vague de révolutions prolétariennes. Elle craignait également que ses alliés du camp impérialiste, les États-Unis, l'Angleterre, puissent penser qu'elle pourrait propager la révolution, même involontairement, du simple fait que l'armée qui s'avançait s'appelait encore Armée rouge ; du simple fait que l'Union Soviétique se réclamait encore de la révolution d'Octobre ; et que cela pouvait encourager les masses pauvres de l'Europe orientale à se soulever contre leurs classes dirigeantes.

La bureaucratie a donc tout fait pour que son armée agisse dans les pays de l'Est comme n'importe quelle armée d'occupation. Surtout, au fur et à mesure que l'Armée rouge occupait les territoires d'où s'enfuyaient les armées fascistes, la bureaucratie soviétique se dépêchait de combler le vide étatique, de remettre en place une administration, une police et une armée nationale susceptibles de maintenir l'ordre, sous sa protection suprême.

Dans ces années 1944-1945 où furent mis en place les appareils de ces États qui allaient devenir les Démocraties Populaires, la bureaucratie soviétique travaillait évidemment pour son compte. Mais elle travaillait tout autant en tant qu'exécutrice des hautes oeuvres de la bourgeoisie impérialiste dans cette zone de l'Europe où les accords de Yalta ont attribué à l'Union Soviétique la tâche du maintien de l'ordre.

Le prolétariat polonais, tchécoslovaque, hongrois, roumain ou bulgare ne fut absolument pour rien dans la mise en place de ces appareils d'État. L'administration militaire soviétique tenta au contraire de faire du neuf avec du vieux et de reconstituer des appareils d'État nationaux avec ce qui restait des anciennes administrations d'avant guerre, des anciennes polices, des anciennes armées. Elle s'appuya, chaque fois que la possibilité lui en fut donnée, sur le personnel politique de ces pays, y compris sur les serviteurs les plus zélés des dictatures déchues : le roi en Roumanie ; un gros propriétaire terrien, un général de gendarmerie, ancien chef d'état-major de Horthy en Hongrie. Manière de dire aux puissances impérialistes alliées que l'Union Soviétique n'avait dans ces pays aucune intention de bouleverser les choses. Manière de dire, par la même occasion, à la classe ouvrière de ces pays : « C'est en tant qu'alliée des classes privilégiées de vos pays que l'armée soviétique est présente et elle ne vous demande rien, si ce n'est de travailler et de respecter l'ordre, même s'il est incarné par ceux que vous connaissez comme vos pires ennemis » .

Contrairement aux pays baltes ou aux régions orientales de la Pologne que la bureaucratie soviétique a intégrés à l'Union Soviétique et donc, à la domination de son propre État, dans les pays de l'Est européen par ses troupes la bureaucratie a fait le choix politique de reconstituer des États bourgeois.

Le fait que l'Union Soviétique était la puissance dominante dans cette région de l'Europe a fini cependant par donner à ces États une physionomie particulière pour toute une période historique. Pas tout de suite cependant.

Au lendemain de la guerre, ces pays différaient bien peu, par leur régime, de ceux d'Europe occidentale. La Yougoslavie mise à part, partout, c'était « l'Union nationale » regroupant des partis communistes généralement minoritaires avec des partis de centre et de droite. Cette « union nationale » prônait aux travailleurs qu'il fallait se remettre au travail, retrousser les manches, consentir des sacrifices pour reconstruire le pays et pour reconstituer l'économie. La seule classe exploitée qui semblait avoir tiré profit du changement de régime fut la paysannerie car tous les partis de l'Union nationale étaient d'accord pour partager la grande propriété foncière et donner la terre aux paysans.

Le langage des dirigeants staliniens locaux ne différait alors guère de celui d'un Maurice Thorez ou d'un Duclos. Ni leurs rapports avec cette fraction du personnel politique de la bourgeoisie nationale qui n'était pas partie en Occident, les uns derrière les armées nazies, les autres au devant des armées américaines. Même la nationalisation de la quasi-totalité de l'industrie, réalisée dès les années 1945-1946 n'était pas objet de friction - pas plus qu'ici, à certains moments entre un Bérégovoy et un Balladur, et parfois moins - tant cette nationalisation s'imposait à la bourgeoisie elle-même en raison de l'incapacité des capitaux privés à relever l'industrie. Comme en France, où De Gaulle nationalisa à l'époque des secteurs entiers de l'économie, à commencer par le système bancaire. Si les nationalisations furent plus massives dans les pays de l'Est, cela tient simplement au fait que l'économie était plus pauvre et la bourgeoisie nationale, dans une large mesure, déjà dépossédée par les Allemands.

Guerre froide et « stalinisation » en Europe de l'Est

C'est par la suite, à partir de 1948, que la rupture brutale entre la bourgeoisie impérialiste et la bureaucratie soviétique - la guerre froide - conduisit à l'élimination de tous les partis pro-occidentaux, au monopole du pouvoir politique par les partis staliniens présumés plus fidèles à Moscou, puis à des purges systématiques à la direction même de ces partis. Le 20 février 1948, le « coup de Prague », terme qui désigna dans le vocabulaire occidental cette journée de manifestations armées à laquelle le Parti Communiste Tchèque avait convié les ouvriers praguois pour « chasser les ministres bourgeois du gouvernement », est devenu par la suite le symbole de ce tournant de l'attitude de la bureaucratie soviétique dans les pays de l'Est. Le contrôle soviétique croissant sur les États de ces pays, en réponse à la pression en sens contraire des puissances impérialistes, donna aux États de l'Est leur physionomie particulière.

C'est une escroquerie occidentale de présenter les pays de l'Est, même entre 1944 et 1948, comme des modèles de démocratie. Le multipartisme n'est pas encore la démocratie, surtout si, comme dans la plupart des pays de l'Est dans la période la plus dangereuse de l'immédiat après guerre, différents partis gouvernent ensemble. Pas plus que des élections avec plusieurs partis ne sont encore la démocratie, sinon des Indes à Haïti, en passant par la Corée du sud ou le Pakistan, ce bas monde compte un grand nombre de « démocraties ».

Mais il est certain que la dictature devint particulièrement féroce à partir de 1948-1949. Le fait que le renforcement de la dictature se produisit conjointement avec la mainmise croissante de l'Union Soviétique est devenu un facteur politique primordial pour toute une période. On en subit encore aujourd'hui les effets. Car la dictature et la présence soviétique se confondaient, et à juste titre, aux yeux des travailleurs. Mais du coup, toutes les forces politiques qui s'opposaient à la mainmise soviétique, y compris les suppôts des plus infectes dictatures d'avant guerre, se posaient ipso facto en combattants de la démocratie.

Pourtant, penser que, même au plus fort de la mainmise soviétique c'est-à-dire au début des années cinquante, la dictature féroce ne servait que les intérêts de l'Union Soviétique, c'est faire une grossière erreur.

C'est certainement pour des raisons politiques liées à sa volonté de maintenir ces pays dans son glacis que l'Union Soviétique a poussé dans le sens du parachèvement des nationalisations, de la centralisation étatique de l'économie et du monopole du commerce extérieur. Mais en faisant cela, et en soumettant la classe ouvrière ainsi que la paysannerie à un régime de terreur, l'Union Soviétique a, par la même occasion, donné aux États de ces pays des moyens étatiques pour cette « accumulation primitive nationale », cette tentative forcenée d'industrialisation dont rêvent tant de nationalistes radicaux dans tant de pays pauvres !

Oh ! Ces États s'intitulaient eux-mêmes des États socialistes. Tout le mouvement stalinien, le Parti Communiste Français en premier, dépeignait à l'époque la situation de la classe ouvrière de ces pays comme une marche joyeuse et triomphale vers un avenir meilleur.

Il se trouva même dans le mouvement trotskyste beaucoup de gens pour philosopher sur le caractère ouvrier de ces États, à cause des nationalisations ou de la planification, en assimilant ces pays à l'Union Soviétique. A ceci près que, l'industrialisation de l'Union Soviétique a pu prendre son essor avant tout grâce à l'expropriation radicale de la bourgeoisie effectuée par la révolution prolétarienne, même si elle a été parachevée par les brutales méthodes des staliniens.

Dans les Démocraties Populaires, ceux des bourgeois qui possédaient des capitaux avaient eu tout le temps, de 1944 à 1948, de partir en Occident et, surtout, de faire partir leurs capitaux, et ils ne se gênèrent pas pour le faire. Ce que les pays de l'Est ont fait en matière d'industrialisation - et qui est, au demeurant, loin de leur avoir permis de dépasser de façon significative des pays capitalistes de même niveau de développement - s'est fait pour ainsi dire exclusivement au détriment de la classe ouvrière et de la paysannerie.

Les empreintes laissées sur l'économie et la société de ces pays par la mainmise soviétique n'ont cependant pas changé le caractère de classe de leurs États, qui ne sont restés dans l'orbite soviétique que contraints et forcés. Aussi aujourd'hui, le fait que certains de ces États se rapprochent de façon accélérée de l'Occident ne peut étonner que ceux qui ont vu dans les États des Démocraties Populaires autre chose que ce qu'ils étaient ; que ceux qui oublient que, durant les quelque quarante ans passés, chaque fois que l'occasion se présenta, les dirigeants de ces États ont systématiquement tenté de s'éloigner de l'Union Soviétique pour se rapprocher de l'Occident.

Les Partis Communistes au pouvoir contre la classe ouvrière

La classe ouvrière des pays de l'Est n'a, en tout cas, jamais considéré ces régimes comme les siens. Même à cette époque stalinienne où pourtant les dirigeants n'avaient que le mot socialisme à la bouche et prétendaient que leur dictature était peut-être féroce mais tout de même la dictature du prolétariat. Mais le prolétariat, soumis à la terreur policière dans les usines comme chez lui, poussé à la production par toutes les variantes du stakhanovisme, contraint non seulement à des heures supplémentaires mais aussi à des journées de travail gratuites, évidemment pour « l'édification du socialisme », ce prolétariat savait, lui, à quoi s'en tenir.

Cela ne doit rien au hasard si c'est justement au sein de la classe ouvrière que se sont produites les premières explosions contre ces régimes, et cela à peine quatre ans après l'établissement des formes les plus féroces de la dictature.

La classe ouvrière était, aussi, bien placée pour savoir que, même si on écrasait tous les salaires vers le bas, en prétendant oeuvrer ainsi à l'égalité communiste, il y avait quand même une couche de privilégiés ! Parce que les travailleurs voyaient passer les grosses limousines noires aux rideaux fermés. Parce qu'ils connaissaient l'existence des magasins spéciaux, des quartiers de villas à l'accès réservé à ces dignitaires de l'État qui péroraient pourtant, dans les meetings, sur le communisme.

Ce n'est pas pour rien que les premières explosions ouvrières des années cinquante n'avaient pas seulement pour revendications la liberté, la fin de la dictature ou le départ des troupes soviétiques, mais aussi la fin des privilèges, les augmentations de salaires, le droit à des conditions de vie correctes pour tous.

Il est vrai que, pendant quelques années, l'essentiel des couches privilégiées se confondait avec les dignitaires de l'appareil d'État, avec les bonzes du Parti, avec les managers des entreprises nationalisées. Pour donner une idée des revenus de cette dernière catégorie, citons l'article d'une revue trotskyste de la fin des années quarante, qui affirmait qu'en Tchécoslovaquie, « il n'est pas rare qu'on rencontre des directeurs d'industrie gagnant 40 000 couronnes par mois (près de 80 fois plus que les ouvriers les plus mal payés), et ayant en outre l'usufruit gratuit d'une villa, d'une auto avec chauffeur, etc. » .

La bourgeoisie, ou du moins sa fraction minoritaire qui n'était pas partie en Occident, n'avait pas droit, elle, à l'abreuvoir. Mais les pays de l'Est ne sont certainement pas les seuls pays pauvres où l'abreuvoir étant trop petit, les tenants de l'appareil d'État en écartent les bourgeois généralement faibles et minables.

Mais, même pendant cette période, les appareils d'État étaient là. Ils répercutaient certes sur la population la pression de la bureaucratie. Mais ils préservaient, en même temps, la perspective d'une évolution bourgeoise nationale indépendante. Sur le plan politique, d'abord. Mais aussi sur le plan économique réalisant cette accumulation forcée qui, pour limitée qu'elle soit, allait tout à fait, on le voit bien aujourd'hui, dans le sens des intérêts de la bourgeoisie. En anticipant quelque peu sur la suite, ajoutons que cette petite bourgeoisie - et de fait une bourgeoisie véritable bien que petite - n'allait pas tarder à relever la tête. Pas tarder, à des rythmes et à des degrés divers dans les différentes Démocraties Populaires, à se développer, à élargir sa sphère d'activité et d'enrichissement, profitant des possibilités créées par le développement étatique de l'économie, sous la protection des appareils d'États nationaux. Cette évolution s'est faite de façon tantôt conflictuelle, tantôt harmonieuse avec les bureaucrates de l'État, mais généralement en parfaite entente contre les intérêts de la classe ouvrière et ses revendications. Parce que l'une comme les autres vivaient et vivent du surproduit du travail arraché à la classe ouvrière ; et parce que, même lorsqu'ils subissaient le plus fortement la pression de l'Union Soviétique, ces appareils d'État n'ont jamais cessé d'être l'instrument des intérêts historiques de la bourgeoisie.

L'Union Soviétique, exécutrice testamentaire du traité de Versailles

Etant donné l'importance que revêt de nos jours le nationalisme dans ces pays, il faut dire quelques mots de la politique et de l'attitude de la bureaucratie soviétique à cet égard. Même dans ce domaine, l'intervention de l'Union Soviétique n'a nullement été progressiste. D'abord, elle s'est comportée dans les années 1944-1945, dans ce domaine comme dans les autres, en parfait mandataire de l'impérialisme occidental.

En reconnaissant, sur des bases bourgeoises, les États nationaux disloqués ou affaiblis par l'Allemagne nazie, elle a repris à son compte le traité de Versailles, avec ses frontières arbitraires, avec ses peuples morcelés. Quelques frontières ont bien été modifiées - et au moins une, celle de la Pologne, beaucoup - en fonction des intérêts de la bureaucratie soviétique. Mais, sous couvert d'anti-nazisme, elle a encouragé un déchaînement de chauvinisme anti-allemand. Cela s'est traduit, par exemple en Tchécoslovaquie, par la déportation brutale de 3 millions d'Allemands, y compris ceux qui avaient combattu le nazisme. On estime que, lors de cette déportation, 300 000 personnes périrent.

A la même époque, 70 000 Hongrois furent purement et simplement « échangés » contre des Slovaques résidant en Hongrie.

Les nationalismes opposés, les irrédentismes retrouvèrent d'autant plus facilement droit de cité que les découpages de frontières patronnés cette fois par l'Union Soviétique créaient aussi de nouvelles pommes de discorde, comme par exemple cette ville silésienne de Teschen, selon son ancien nom allemand, coupée en deux par la frontière entre la Pologne et la Tchécoslovaquie et au sujet de laquelle les deux pays faillirent s'engager dans un conflit militaire.

Après la rupture avec le camp occidental, l'Union Soviétique a certes imposé une sorte d'uniformité à l'ensemble des pays de l'Est, visible partout... jusque dans l'architecture !

Mais uniformité ne signifie pas unification. Les frontières entre pays de l'Est eux-mêmes n'ont jamais été aussi hermétiquement fermées que dans ces années cinquante. Pendant que les dirigeants staliniens de Prague ou de Budapest péroraient sur l'internationalisme, les membres d'une même famille habitant à quelques kilomètres mais séparés par la frontière de deux États prétendument socialistes n'avaient pratiquement pas la possibilité de se rendre visite.

Pendant que Staline faisait pendre ou fusiller, au nom de l'« internationalisme prolétarien », les dignitaires staliniens locaux accusés de nationalisme, c'est-à-dire soupçonnés de

nourrir, à l'instar de Tito, l'ambition de desserrer la mainmise soviétique sur leur État, il encourageait le nationalisme le plus outrancier dès qu'il allait dans le sens de ses préoccupations diplomatiques du moment.

Rarement on a vu un tel déchaînement de nationalisme anti-yougoslave officiel en Hongrie ou en Bulgarie, nationalisme qui a failli à plusieurs reprises déboucher sur des conflits de frontière.

Si aujourd'hui le nationalisme connaît une nouvelle montée, les puissances impérialistes protagonistes du traité de Versailles, qui l'ont exacerbé, tout comme la bureaucratie soviétique, qui l'a entretenu, en portent la responsabilité écrasante !

La classe ouvrière, première à réagir contre l'oppression

Dans cette Europe de l'Est figée dans la dictature, divisée par des frontières plus hermétiques que jamais, soumise au contrôle implacable de l'Union Soviétique stalinienne, et à une féroce exploitation, des changements pourtant se produisaient.

Des usines nouvelles se bâtissaient, d'immenses chantiers s'ouvraient. La classe ouvrière qui, avant-guerre, était en général une fraction plutôt minoritaire de la population, voyait ses rangs grossir avec l'arrivée de dizaines de milliers de jeunes venus des campagnes. Les villes polonaises, par exemple, regroupaient en 1931 à peine plus de 27 % de la population. Elles en comptaient 39 % en 1950, et plus de 48 % en 1960.

Cette politique d'industrialisation forcenée, de centralisation des entreprises eut des effets non prévus, et en tout cas non souhaités par les bureaucrates. Il ne fallut pas cinq ans, après la mise en place des nouveaux régimes, pour qu'éclate une vague de grèves et de révolte de cette classe ouvrière surexploitée.

Les premiers à relever la tête, en juin 1953, furent les ouvriers des grands centres industriels de Tchécoslovaquie, à Plzen, Ostrava, Prague. Ayant reçu comme une gifle l'annonce de nouvelles mesures d'austérité, ils se mirent en grève, descendirent dans la rue, s'attaquèrent aux sièges du parti et aux symboles de la dictature stalinienne. Il fallut l'intervention de l'armée et de nombreuses arrestations pour rétablir l'ordre.

Quelques jours plus tard, vint le tour des maçons de la Stalinallee, l'un de ces grands chantiers du Berlin d'après-guerre. Ils décrétèrent la grève pour protester contre le relèvement des normes de travail. Rejoints par des milliers de travailleurs et de jeunes, ils marchèrent sur le siège du gouvernement. Et contre l'oppression subie depuis tant d'années sous des régimes successifs, ils revendiquèrent aussi le rétablissement d'élections libres.

Les troupes soviétiques réagirent brutalement. L'état de siège fut proclamé. Il y eut plus de 40 morts, des centaines de blessés, 25 000 arrestations.

Ceux de la Stalinallee écrasés, les dictatures eurent un répit de près de trois ans.

Mais en juin 1956, à Poznan, en Pologne, la révolte ouvrière éclata de nouveau. Aux cris de « Nous voulons du pain » , mais aussi de « Vive la liberté » et « A bas l'Union Soviétique » , les travailleurs s'attaquèrent aux locaux de la police politique. Fusillade : il y eut cette fois 54 morts et 300 blessés. Mais la colère était trop forte pour que le régime en tire un long répit. En octobre, c'est Varsovie qui entrait dans la lutte. Des conseils ouvriers se constituaient un peu partout.

Cette fois, les bureaucrates soviétiques ne firent pas le choix d'écraser la révolte. Ils préférèrent composer avec les dirigeants locaux. Et Gomulka, ce vieux stalinien qui, pour avoir été proscrit quelques années, jouissait d'une certaine popularité, revint au pouvoir avec la garantie d'une certaine marge de manoeuvre. Mais cette marge de manoeuvre, c'était à son engagement de faire rentrer la classe ouvrière dans le rang qu'il la devait.

En ce mois d'octobre 1956, la classe ouvrière de toute l'Europe de l'Est regardait vers la Pologne. Le sentiment d'un commun destin d'oppression et d'exploitation fit que les travailleurs de Hongrie, à leur tour, trouvèrent le courage d'engager le combat.

Cette fois, ce fut une véritable révolution ouvrière qui souleva la Hongrie. Le 17 octobre, des centaines de milliers d'ouvriers, d'étudiants, de ménagères étaient dans les rues de Budapest. Imre Nagy, l'équivalent hongrois de Gomulka en quelque sorte, fut appelé au gouvernement. Mais son arrivée ne désamorça nullement le mouvement. Et le 4 novembre, les troupes soviétiques investissaient Budapest. Elles mirent deux mois à venir à bout des travailleurs hongrois qui s'étaient armés et avaient couvert le pays d'un réseau de conseils ouvriers.

La révolution brisée, l'Union Soviétique trouva parmi les dirigeants du parti hongrois des hommes tout prêts à gouverner sous la protection des baïonnettes soviétiques. Elle les trouva d'autant plus facilement que, si une partie des dirigeants hongrois avait tenté de canaliser la révolution dans un sens pro-occidental, une autre partie était fermement convaincue qu'il était trop dangereux de jouer avec le feu d'une révolution ouvrière.

Confrontés à la révolution, Kadar et ses pareils préférèrent se jeter dans les bras de l'armée soviétique. Du point de vue des soutiens de l'appareil d'État hongrois, et même plus largement du point de vue de l'ensemble des couches privilégiées, les dirigeants qui firent ce choix n'avaient peut-être pas tort. Car le « kadarisme » poussé sur la défaite de la révolution prolétarienne se révéla une voie fort intéressante, pour les couches privilégiées du moins.

Les années soixante, ou l'amorce d'une ouverture à l'Ouest

La révolution hongroise écrasée, la nuit de la dictature retomba pour une dizaine d'années sur l'Europe de l'Est. Pour toute une période, la classe ouvrière redevint silencieuse.

Il faut observer, une fois de plus, le rôle réactionnaire de l'intervention de l'armée soviétique dans ces pays. Non seulement les travailleurs constituèrent l'élément moteur, voire les uniques acteurs de la vague de grèves et d'insurrections de 1953 à 1956, mais de surcroit, c'est au nom d'une autre forme de socialisme ou de communisme que les travailleurs se battaient contre ces dictatures anti-ouvrières qui se prétendaient communistes. L'écrasement ou l'étouffement de cette vague révolutionnaire fut le point de départ d'une évolution multiforme et pas encore terminée qui a fait que, dans certains pays, la direction de l'opposition au régime est passée, même physiquement, aux couches petite-bourgeoises (secrétées souvent par les appareils d'État eux-mêmes). Une évolution qui a fait que, même là où les travailleurs sont restés physiquement les éléments moteurs, ils se sont détournés des mots mêmes de « communiste » ou « socialiste », et ont dorénavant agi sous la direction et en tout cas sous l'influence de forces politiques ouvertement anti-communistes.

Tandis qu'à l'intérieur la classe ouvrière était écrasée en Hongrie, démoralisée en Pologne par la volte-face de Gomulka, et découragée un peu partout ailleurs par contre-coup, une relative détente s'instaurait à l'échelle internationale entre l'Union Soviétique et le monde capitaliste.

Dans ce contexte où l'Union Soviétique était intéressée par une certaine ouverture économique à l'Ouest, tandis que de leur côté les pays de l'Ouest étaient en pleine période d'expansion, les dirigeants d'Europe de l'Est virent l'occasion d'intégrer davantage leur économie au marché mondial.

Les précurseurs de cette orientation vers l'Ouest furent les Roumains, qui, dès 1958, se tournèrent vers des fournisseurs d'Europe occidentale pour équiper leur industrie. Dans l'ensemble, tous les pays de l'Est procédèrent, à partir des années 1965-66, à ce type d'ouverture, accompagnée parfois, à des degrés divers, de mesures visant à accorder une autonomie plus grande aux entreprises, à réduire la centralisation de l'économie.

Il n'est qu'en apparence paradoxal que ce soit la Hongrie de Kadar - lui qui passait le plus, à l'époque, pour l'homme des Soviétiques - qui alla le plus loin en complétant l'ouverture vers l'Occident par un ensemble de réformes économiques, ce qui finit par lui valoir, à l'Est comme à l'Ouest, une réputation d' « hérétique ». Ces mesures visaient à résoudre un certain nombre de problèmes de l'économie hongroise. Mais elles allaient toutes dans le sens de l'autonomie des entreprises d'une part, et de l'initiative privée de l'autre.

La base politique de ce qu'on appellera par la suite « le socialisme du goulash » , tient en fait à ce que les couches privilégiées, débarrassées de la menace de leur classe ouvrière pour un bon moment grâce à l'armée soviétique, ont pu obtenir de Moscou, en contrepartie de l'alignement politique à toute épreuve de Kadar, la possibilité de se développer plus librement sur le terrain qui les intéressait le plus : celui de l'enrichissement.

L'expérience hongroise a d'ailleurs servi d'exemple et d'encouragement pour les dirigeants des autres Démocraties Populaires.

Ces changements économiques eurent des répercussions à l'intérieur même des pays, la nouvelle orientation permettant à certaines catégories de petits-bourgeois d'occuper une place un peu plus grande.

Dans l'intelligentsia de Pologne, de Hongrie, de Tchécoslovaquie on discutait des choix économiques. A l'intérieur même des institutions de l'État, et de plus en plus largement à sa périphérie, les managers, universitaires, économistes, étudiants étaient attirés par ces sociétés occidentales avec lesquelles l'État essayait de nouer des relations économiques.

En même temps qu'elles s'étoffaient, qu'elles s'enrichissaient, certaines de ces catégories sociales, qui débordaient de plus en plus le strict cadre des fonctionnaires de l'État, prenaient de l'assurance et commençaient à faire entendre leurs aspirations.

Ce sont ces catégories-là qui se manifestèrent le plus largement en 1968 à Varsovie, Belgrade ou Prague quand, regardant vers l'Ouest, elles réclamaient davantage de libertés. En Tchécoslovaquie les troupes soviétiques donnèrent, en août 1968, un coup d'arrêt à leurs aspirations quand, débordant du cadre admis de la discussion économique, elles posèrent le problème de la sortie de leur pays du système militaire du Pacte de Varsovie.

Emprunter à l'Ouest pour développer l'économie : le pari risqué des années soixante-dix

La tendance à l'ouverture vers l'Occident, amorcée vers le milieu des années soixante, s'est pleinement déployée dans les années soixante-dix.

C'était, déjà, la crise en Occident. Mais, justement ! Les banquiers occidentaux, disposant d'une pléthore de capitaux, se battaient pour trouver des endroits où les placer avantageusement. Les industriels cherchaient des débouchés pour leurs produits.

Les pays de l'Est, plus ou moins snobés quelques années auparavant, ont brusquement trouvé du charme aux yeux des capitalistes occidentaux. La mode est venue des tournées touristico-politico-affairistes du côté de Varsovie, de Bucarest ou de Sofia - elle n'est pas encore passée ! Dans le sillage des dirigeants politiques, il y avait les hommes d'affaires.

Les dirigeants des pays de l'Est se jetaient les uns après les autres sur ces millions de dollars que les banques d'Occident ne demandaient qu'à leur prêter. La RDA, la Tchécoslovaquie et la Bulgarie ont relativement peu emprunté. Mais la Roumanie, la Hongrie puis la Pologne se sont précipitées sans retenue, pour s'équiper mais aussi et pas seulement accessoirement pour importer des produits de consommation occidentaux susceptibles d'améliorer l'ordinaire des couches privilégiées.

Les dirigeants qui empruntaient largement à l'époque prétendaient que, grâce à ces emprunts, ils allaient moderniser l'industrie de leur pays, qui deviendrait compétitive sur le marché mondial. Ils se vantaient de n'avoir aucun mal dans l'avenir à rembourser grâce aux devises récupérées en vendant aux Occidentaux.

L'euphorie régnait donc dans les milieux dirigeants en Pologne, en Hongrie. En Roumanie, le mirage de l'argent occidental faisait surgir des projets démesurés. Mais c'était surtout l'euphorie du côté des prêteurs d'Occident. La presse économique occidentale ne tarissait pas d'éloges devant la croissance économique de la Pologne, par exemple.

Alors que les hommes politiques occidentaux faisaient encore de temps en temps des discours sur les droits de l'homme bafoués par les dictatures dans les pays de l'Est, les banquiers, eux, plus réalistes, inscrivaient la Pologne comme la Hongrie, comme la Roumanie, dans les pays à « bon risque », précisément à cause de leurs régimes dictatoriaux.

Que pouvaient-ils donc demander de plus pour la sécurité de leurs remboursements - pour la partie en tout cas qui n'était pas garantie par leur propre État - que ces régimes qui savaient faire taire leurs ouvriers à coups de trique, interdire grèves et revendications, et dont l'ordre social apparaissait à l'époque si prometteusement calme ?

Quelques-uns de ces banquiers ont dû par la suite perdre leurs illusions. Mais rappelons cependant que les banquiers allemands, particulièrement engagés vis-à-vis de la Pologne, ont été parmi les premiers à saluer officiellement le coup de force militaire de Jaruzelski mettant fin à la vague de grèves des années 1980-1981.

Du côté des dirigeants des pays de l'Est, l'euphorie n'a pas duré longtemps. Lorsque les intérêts et les agios des banques occidentales sont venus à échéance, les marchés occidentaux se sont fermés les uns après les autres du fait de la crise devant les produits venus des pays de l'Est.

La Pologne par exemple qui, outre son charbon, avait placé ses espoirs dans la construction des navires, se retrouva prise au piège. En pleine crise mondiale de la construction navale, les commandes, plus rares, ne s'obtenaient qu'en bradant les prix.

La crise de l'économie capitaliste occidentale frappait de plein fouet ces économies déjà fragiles. Le remboursement des dettes a pesé d'autant plus lourdement que le dollar était en forte hausse au début des années quatre-vingt. La Pologne, le pays le plus endetté d'Europe en valeur absolue, ou la Hongrie, qui détient le record de l'endettement par habitant, furent particulièrement touchées comme l'a été la Roumanie, plus pauvre que les deux pays précédents.

Voie hongroise ou voie roumaine, c'est toujours la classe ouvrière qui paie

Les réponses des différents régimes ont été variables. La Hongrie a choisi la fuite en avant, en empruntant toujours plus pour rembourser les emprunts passés et en s'ouvrant de plus en plus vers l'Occident.

La Roumanie a choisi de rembourser au plus vite la dette, en arrêtant pratiquement les importations, et en exportant tout ce qui pouvait s'exporter, en premier lieu les produits agricoles, quitte à ne laisser à la population que les restes dont personne ne voulait ailleurs.

Entre ces deux pays et leurs méthodes respectives, dans les autres, il y a toutes les situations intermédiaires. Mais, pour variées que soient les réponses des régimes à la pression de la bourgeoisie occidentale, elles sont toutes socialement orientées. Il s'agit partout d'une politique d'austérité pour les masses ouvrières et paysannes ; partout d'une réduction brutale de la consommation des masses, ici par le biais des hausses de prix, là par la pénurie, même des produits de première nécessité.

La Roumanie a choisi la voie la plus drastique en organisant la pénurie pour la masse de la population. Pendant que des wagons complets de poulets ou de porcs partent vers l'Occident pour trouver place sur les étals en Allemagne de l'Ouest ou en Autriche, la viande proprement dite est devenue depuis longtemps un article totalement inconnu dans les boucheries roumaines. On n'y trouve, les jours de chance, que quelques pattes ou abats de poulets, des pieds de porc, rationnés à raison d'un kilo par mois.

Les principaux produits alimentaires sont d'ailleurs tous rationnés, sauf évidemment à en passer par le marché noir dont les cours sont prohibitifs pour les travailleurs : 1 kilo de café y coûte un demi-mois de salaire ouvrier moyen, une poule deux à trois jours de travail et, luxe suprême, un porc sur pied près de trois mois de salaire. Bien d'autres choses sont encore rationnées : du chauffage àl'électricité, en passant par les ampoules électriques. Et même aux heures où le courant n'est pas coupé, il est souvent nécessaire de débrancher le réfrigérateur si on veut garder l'appartement éclairé.

En Hongrie, on procède de façon inverse, mais pour aboutir au même résultat pour les classes travailleuses. On y trouve de tout, y compris la quasi totalité des articles de luxe qu'on importe de l'Occident à l'usage de ceux qui en ont les moyens.

Contrairement à la Roumanie, l'État ne fait pas enlever la viande des étalages : il se contente de supprimer progressivement toute forme de subvention étatique à la viande, comme à tous les produits de première nécessité, rendant leurs prix progressivement inaccessibles aux plus pauvres. Ce n'est pas la sélection par le ticket de rationnement, c'est la sélection par l'argent.

En Pologne, il en va encore autrement. Il n'y a pas grand'chose dans les magasins. Mais, en revanche, il est maintenant très facile d'y obtenir un passeport et de sortir du pays. Chacun est donc libre d'acheter dans les boucheries des pays voisins ce qu'il ne trouve pas chez le boucher d'en bas de son immeuble. Il suffit d'y aller... et d'avoir évidemment les moyens de le faire. Du coup, le temps d'attente s'allonge aux frontières : les douaniers de RDA, de Tchécoslovaquie ou de Hongrie mettant un point d'honneur à défendre le saucisson national contre les razzias polonaises quotidiennes !

Une politique de classe au profit de la bourgeoisie occidentale et nationale

Par delà leur diversité, les choix économiques des différents régimes des pays de l'Est représentent tous non seulement une politique contre les classes pauvres, mais en même temps une politique en faveur de la bourgeoisie, petite, moyenne et grande.

Une politique en faveur de la grande bourgeoisie, oui - non pas nationale certes, car elle n'existe pas - mais internationale. Car il faut le rappeler, toutes ces politiques répercutent sur la majorité de la population la pression de la bourgeoisie occidentale et visent à prélever, sur les classes travailleuses, de quoi payer des intérêts exorbitants aux banquiers d'Occident.

Mais les États ne se contentent pas de jouer les intermédiaires de la bourgeoisie occidentale. Ils se servent au passage, et ils arrosent les couches privilégiées locales.

Là encore, les situations varient suivant les Démocraties Populaires en fonction du caractère du régime, de la combativité plus ou moins grande de la classe ouvrière, mais surtout en fonction de la richesse relative de ces pays.

Roumanie : le parasitisme d'État institutionnalisé

En Roumanie, la couche privilégiée continue pour l'essentiel à se confondre avec les tenants de l'appareil d'État. Pendant que les familles ouvrières se trouvent à la limite de la sous-alimentation, la restriction ne frappe pas - sûrement pas - les membres, nombreux, de la famille Ceaucescu qui colonisent les postes de commande : Ceaucescu lui-même, cumule personnellement les postes de Président de la République, Secrétaire Général du Parti, Président du Conseil d'État, du Conseil de Défense et du Conseil Supérieur pour le Développement Economique. Son épouse, Eléna, est vice-Premier Ministre et, comme elle se targue d'avoir de ronflants titres universitaires, elle s'est fait une réputation d'expliquer, arguments scientifiques à l'appui, que la disette organisée par l'État est saine car, en mangeant au-delà de 2 000 calories, on se détruit la santé !

Outre le couple, il y a les deux frères de Ceaucescu qui sont vice-Premiers Ministres. Quant au fils, le dénommé Niku, il s'est fait une réputation douteuse dans bien des domaines... connu qu'il est pour son goût des voitures de sport coûteuses, pour ses orgies réunissant les satrapes du pouvoir, ce qui ne l'a pas empêché de s'accrocher jusqu'à l'âge de 37 ans au poste de Secrétaire Général de la Jeunesse Communiste et de se poser de la sorte en modèle pour la jeunesse du pays. Et on passe sur la trentaine de cousins plus ou moins éloignés, tous hauts fonctionnaires, généraux ou chefs d'entreprise.

Dans le cadre de la Roumanie, en raison de la pauvreté même du pays, la classe privilégiée vit du parasitisme d'État et sa dictature prend un aspect barbare. Comme dans beaucoup d'autres pays pauvres, et pas seulement dans le glacis soviétique. Le stalinisme fournit seulement à Ceaucescu le décorum et la phraséologie ; pour le reste, lui comme sa famille, ressemblent à tous les Marcos, Duvalier, Somoza ou Bokassa de ce bas monde !

Ce parasitisme d'État existe évidemment, à des degrés divers, dans tous les autres pays de l'Est. Pendant que les ouvriers yougoslaves ont dû certains mois se passer de salaires sous prétexte que les augmentations accordées précédemment étaient trop importantes, quelques scandales récents rappellent comment tous les hauts dignitaires de la Bosnie se sont fait construire des villas luxueuses sur la côte adriatique et ont fait fortune en pillant les entreprises publiques.

Mais, en Hongrie, en Pologne et en Yougoslavie, à ces parasites de l'État s'ajoutent une petite bourgeoisie d'affaires, des commerçants, des exploitants de restaurants ou de garages, des entrepreneurs, dont le nombre et surtout les revenus ont véritablement explosé au cours des dernières années, malgré la crise, malgré une production et un revenu global stagnants et parfois en recul. Ce qui signifie en clair que l'enrichissement de ces couches s'est fait au détriment direct des masses pauvres.

Hongrie : la Rolls-Royce et les chômeurs

Au moment même où, en Hongrie, le quotidien officiel du Parti lui-même reconnaissait que le salaire moyen réel était retombé au niveau de 1973, la radio annonçait triomphalement que la première Rolls Royce venait d'être vendue en Hongrie. Mais les Mercédès, elles, n'ont pas attendu cette année pour se vendre et se multiplier grâce au développement florissant du secteur privé.

Au moment même où la presse annonçait que, suite aux restructurations, il fallait prévoir dans un avenir proche 150.000 à 200.000 chômeurs dans ce pays de dix millions d'habitants, où, il y a quelques années, la notion même du chômage était inconnue, des lois, décrets ou circulaires décidés à cadence accélérée faisaient passer de 20 à 50, puis de 50 à 500 le nombre d'ouvriers qu'une entreprise privée était légalement autorisée à embaucher. Depuis le 1er janvier 1989, la constitution de « sociétés à responsabilité limitée » comme de « sociétés par action » est désormais autorisée, comme le sont évidemment l'achat et la vente de ces actions. Ce début de janvier dont l'attente remplit depuis plusieurs mois d'extase la petite bourgeoisie, marquait en même temps l'entrée en application d'un train d'augmentation des prix de 20 % ou 30 % sur des produits de première nécessité, poussant vers la misère les couches les plus pauvres de la classe ouvrière.

Dans des conditions et par des cheminements différents, le même enrichissement d'une couche de bourgeois petits voire moyens s'est déjà produit en Yougoslavie et est en train de se produire en Pologne où, par exemple le Ministre de l'Industrie de Jaruzelski est également patron d'une petite entreprise de soixante ouvriers, fort prospère, paraît-il.

Pour petite qu'elle soit, cette bourgeoisie pèse de plus en plus, en Hongrie, en Yougoslavie ou en Pologne, sur le gouvernement et sur sa politique.

En annonçant aux hommes d'affaires hongrois la création de bourses de valeurs, les ministres soi-disant communistes de Budapest étaient presque aussi servilement heureux qu'un Bérégovoy annonçant l'envolée des profits boursiers. La bourgeoisie renaissante en Hongrie est encore petite, embryonnaire et certainement condamnée à le rester Mais désormais, elle aura droit de faire joujou, fût-ce à petite échelle, avec les mêmes jouets àfaire du profit que ses aînées d'Occident.

Les dirigeants dits communistes de Budapest, pour justifier cette course effrénée pour tenter de recréer les conditions d'une société capitaliste, prétendent que cela est nécessaire pour attirer les capitaux étrangers afin de développer le pays. D'où d'ailleurs un certain nombre de lois ou de projets de loi ouvrant largement les portes aux investissements étrangers dans des sociétés mixtes, voire dans des sociétés entièrement privées, et garantissant le rapatriement des bénéfices.

Il n'est évidemment pas dit que les capitaux occidentaux se jettent sur l'aubaine pour pouvoir investir dans des entreprises en Hongrie, eux qui sont passablement réticents depuis plusieurs années à investir dans les entreprises industrielles chez eux. Encore que, évidemment, les salaires en Hongrie ou en Pologne qui représentent un cinquième ou un sixième des salaires en France constituent sans doute une tentation.

Le grand capital occidental trouve de toute façon son compte à faire des affaires directement avec les États, et rien ne dit qu'il éprouvera le besoin d'acheter des actions des entreprises hongroises si ce n'est, peut-être, pour spéculer. En revanche, il y a une couche privilégiée nationale qui fait déja son profit en utilisant les facilités que désormais l'État lui offre.

Une partie de cette couche privilégiée aspire à développer l'économie sur la base capitaliste. Les patrons privés fraîchement émoulus ont créé, en février 1988, une Association nationale des Entrepreneurs - l'équivalent, en tout cas dans l'ambition, du CNPF - dont le président a exprimé récemment à une journaliste de Libération sa préoccupation de voir qu' « actuellement, le pouvoir se préoccupe d'abord du budget et de la dette extérieure et non pas de développer les entreprises » .

Comme quoi, pour être des patrons de facture récente, les petits bourgeois hongrois ont très vite trouvé le même langage que n'importe quel porte parole de PME.

Leur ambition, ils l'affichent avec l'appui d'ailleurs de l'État. Mais passer de l'ambition à la réalisation, pose encore une toute autre question. Car, même si la Hongrie renoue complètement avec l'Occident, sans le moindre frein de la part de l'Union Soviétique, cela ne veut pas dire que ni en Hongrie ni dans les autres pays de l'Est il s'en ouvrira pour autant devant la bourgeoisie de ces pays un champ de développement illimité.

Car le drame aujourd'hui de la bourgeoisie des pays de l'Est comme de la bourgeoisie de tant de pays pauvres, c'est que, l'exemple de la Roumanie le montre, même par les moyens étatiques les plus drastiques, ils ne peuvent parvenir à une accumulation conséquente dans le cadre de leurs frontières nationales.

Dans le cas d'une intégration au marché mondial, les petits requins bourgeois des pays de l'Est seront confrontés aux gros requins du grand capital occidental et ils n'ont aucune chance, sinon comme petits intermédiaires se contentant de petites affaires, même si cette petitesse ne les empêche pas, au contraire, d'être féroces vis-à-

vis de leurs propres ouvriers.

C'est dire que ce qui pèse sur la classe ouvrière des pays de l'Est, ce n'est pas exclusivement, ni même principalement, la dictature de la bureaucratie soviétique, de plus en plus réduite au rôle du gardien suprême d'un ordre qui bénéficie, sur le plan économique en tout cas, à d'autres qu'elle.

C'est dire aussi que l'exploitation et l'oppression de la classe ouvrière des pays de l'Est ne proviennent pas de quelque chose de spécifique à ces pays et à leur régime, mais au contraire, de ce qu'il y a de plus universel dans la société capitaliste : la soif de profit de ces bourgeoisies tant occidentales que nationales, servies par ces États nationaux qui sont les instruments politiques de leur dictature sociale.

C'est dire enfin que, même si le caractère de classe de la lutte des prolétaires de ces pays se trouve souvent occulté par la présence soviétique ou par le caractère prétendument communiste des régimes ; occulté souvent aux yeux des prolétaires eux-mêmes, il y a une lutte de classe dans ces pays, et elle oppose les prolétaires à des États représentant les intérêts de la bourgeoisie et des couches privilégiées en chair et en os.

Pologne : Quand les leaders des grèves de 1980... deviennent les pompiers dans celles de 1988

La classe ouvrière qui semblait se taire depuis la fin des années cinquante a réagi, souvent massivement, à la détérioration de ses conditions d'existence.

La première à se manifester fut la classe ouvrière de Pologne. L'histoire de ce pays fut ponctuée par les brusques flambées ouvrières de 1970, puis de 1976, mouvement qui culmina avec les grandes grèves de l'été 1980.

Début juillet 1980, dès l'annonce d'une hausse de 60 % du prix de la viande, la riposte ouvrière fut immédiate. Le gouvernement tenta d'apaiser les premiers grévistes en relevant les salaires. Mais la colère accumulée était telle que, loin de mettre un terme au mouvement, le recul de Gierek encouragea les travailleurs dans tout le pays à entrer en grève à leur tour.

C'est finalement sous la pression d'une grève générale que, fin août, les autorités négocièrent un accord avec les représentants de ce qui apparaissait comme le fer de lance de la combativité ouvrière : le comité de grève inter-entreprises de Gdansk, avec à sa tête Walesa.

Parmi les 21 points de cet accord, il y avait bien des revendications sur les salaires, les conditions d'approvisionnement, la fin de certains privilèges des membres de la milice ou du parti. Mais si ces revendications étaient, aux yeux des ouvriers, les raisons mêmes du départ de la grève ce fut le droit à l'existence légale du syndicat Solidarnosc que privilégièrent les dirigeants de la grève.

Les mois suivants, Solidarnosc grossit jusqu'à atteindre 10 millions d'adhérents - un tiers de la population - recrutés non seulement parmi les travailleurs, mais dans bien d'autres catégories sociales - intellectuels, professions libérales, paysans privés - qui s'engouffrèrent dans la brèche ouverte par la classe ouvrière.

La cause ayant produit cet enchaînement d'évènements n'avait évidemment pas disparu. Non seulement le pouvoir restait avec le problème crucial de devoir présenter aux travailleurs l'ardoise dûe aux banquiers occidentaux, mais maintenant il trouvait face à lui une classe ouvrière mobilisée et qui venait de remporter une victoire morale.

La direction de Solidarnosc qui, dès août 1980, s'était déclarée prête à participer à un « programme de réforme » , se plaçait, tout comme les dirigeants du pays, sur le terrain de ce que les uns et les autres appellent « les intérêts de la Pologne ». Elle chercha à calmer les grèves et multiplia les offres de service aux dirigeants de l'État polonais.

Mais les dirigeants polonais - et probablement ceux de l'Union Soviétique - eurent plus confiance dans l'armée polonaise que dans les chefs de Solidarnosc - tout nationalistes et réformistes qu'ils se montraient - pour faire reculer la classe ouvrière. Aussi en décembre 1981, Jaruzelski décréta l'état de guerre, interdit Solidarnosc et instaura aussitôt une austérité draconienne.

La classe ouvrière, que les dirigeants nationalistes de Solidarnosc n'avaient pas voulu préparer à riposter à une attaque venant de l'État polonais, fut assommée. Jaruzelski et les banquiers y gagnèrent donc un répit de plusieurs années, jusqu'à ce qu'en 1988 le mouvement ouvrier redémarre chez les métallurgistes puis dans les mines.

Cette vague de grèves du printemps et de l'été derniers surprit tout le monde - Jaruzelski comme Walesa - par sa détermination. Elle révéla une génération d'ouvriers entrés à l'usine après 1981 et pour lesquels les tergiversations de Walesa face au régime ne faisaient plus le compte. En août, face à des grévistes que la matraque ne dissuadait plus, le gouvernement laissa le soin à Walesa d'aller au charbon. C'est lui qui fit le tour des puits pour convaincre les mineurs de cesser leur grève. Il fut hué, accusé de trahison par les mineurs et les métallos de Gdansk, mais il démoralisa aussi les grévistes, au moins assez pour qu'ils acceptent de retourner au travail.

Walesa et Jaruzelski avaient gagné ? Pas sûr, car une nouvelle génération d'ouvriers - et c'est l'avenir qui le dira - a peut-être perdu là bien des illusions qui ont coûté si cher aux travailleurs polonais en 1981.

Roumanie : des explosions sporadiques et violentes

A l'autre bout de l'Europe de l'Est, en Roumanie, la classe ouvrière a aussi commencé à réagir contre la quasi disette imposée par Ceaucescu à son peuple pour rembourser ses dettes envers l'Occident. Mais parce qu'il maintient une dictature qui est probablement la plus féroce de cette région d'Europe, les réactions ouvrières y sont forcément tout à la fois sporadiques et violentes.

Il s'écoula près de dix ans, après la grève, de juin 1977, qui vit les mineurs de la vallée du Jiu affronter la police durant plusieurs jours, avant que l'on apprenne qu'en novembre 1986 des grèves avaient éclaté contre le rationnement du pain et la baisse des salaires dans les villes de Cluj et Turda.

Un an après, en novembre 1987, se produisirent les émeutes ouvrières de Brasov, la deuxième ville du pays, au cours desquelles des milliers d'ouvriers manifestèrent aux cris de « Nous voulons du pain » et « A bas la dictature » , leur colère se renforçant encore quand, après avoir pris d'assaut la mairie et le siège du parti, ils y découvrirent des stocks de nourriture.

Yougoslavie : l'imbroglio des revendications sociales et nationalistes

Dans la Yougoslavie voisine, en deux ans, grèves et manifestations ont touché la quasi totalité des républiques. Depuis 1980, la population y a perdu en moyenne 50 % de son pouvoir d'achat, le nombre des chômeurs dépasse largement le million et, selon une revue de Belgrade, les mesures adoptées sous la pression du Fonds Monétaire International vont ramener le niveau de vie de la population à ce qu'il était dans les années cinquante.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les grèves succèdent aux grèves. En juin dernier, 5 000 grévistes d'une usine de Vukovar manifestaient dans cette ville de Croatie contre la décision de ne leur payer que 70 % de leur salaire. A Belgrade, toujours en juin, 5 000 ouvriers de l'usine Zmaj manifestaient devant le Parlement aux cris de « Nous voulons du pain et des changements » .

Mais des grèves ont aussi eu lieu dans les mines de Bosnie et de Serbie, chez les ouvrières du textile ou les métallos en Slovénie. De janvier à la mi-août 1988, plus de 600 grèves ont été recensées et le mouvement ne s'est nullement ralenti depuis.

En octobre, par exemple, dans la capitale de l'une des républiques les plus pauvres du pays, le Monténégro, des affrontements violents opposèrent la police et des milliers de manifestants, à l'occasion d'un meeting organisé par les ouvriers d'une usine de machines-outils, réclamant des mesures salariales urgentes car, disaient-ils, « nous ne pouvons plus nourrir nos familles » . A côté de slogans contre « les voleurs qui exploitent la classe ouvrière » retentirent aussi de nombreux slogans soutenant le dirigeant nationaliste du parti de Serbie, Slobodan Milosevic.

Trois mois plus tard, le 10 janvier, le mouvement redémarra de la même usine pour exiger la démission des autorités accusées d'avoir « trompé la classe ouvrière » et pour réclamer « un niveau de vie digne de l'homme » . Le lendemain, après avoir été rejoints par d'autres ouvriers et par des étudiants et des enseignants, ils étaient 100.000 quand fut annoncée la démission des dirigeants du parti et de la république du Monténégro.

L'allégresse était à son comble, à l'annonce de ce que les manifestants considéraient à juste titre comme leur victoire.

Mais aux rafales de pistolets - il paraît que c'est une tradition - se mêlaient des slogans nationalistes acclamant, selon les correspondants de presse, « une délégation d'étudiants serbes et monténégrins du Kosovo ainsi qu'un autre groupe originaire de Voïvodine » .

Le mouvement partit d'une usine, sur des revendications ouvrières et avec des travailleurs comme fer de lance, mais il déboucha sur une manifestation de l'irrédentisme serbe.

Une marge de manoeuvre plus large, dans un contexte de « détente active »

Un journaliste écrivait récemment que les pays de l'Est sont entrés depuis quelques années dans une zone de turbulences. Ils y sont aujourd'hui en effet, dans un contexte international marqué par le rapprochement entre les puissances impérialistes et la bureaucratie soviétique.

Dans ces pays aux confins des deux camps, objets de luttes d'influence tantôt aiguës, tantôt sourdes entre les États-Unis et l'Union Soviétique, les relations entre les grandes puissances ont toujours eu dans le passé une importance capitale.

C'est la période de guerre froide, on l'a vu, et les réactions d'isolement qu'elle avait entraînées du côté de l'Union Soviétique qui ont donné aux États des Démocraties Populaires leur physionomie particulière. Cette physionomie particulière n'a pas été notablement modifiée pendant cette longue période qui a relayé la guerre froide, caractérisée par l'instauration entre les deux grandes puissances d'une sorte de statu quo.

Tout en sachant les deux grandes puissances implicitement d'accord pour respecter les limites des zones d'influence définies à Yalta - ce qui les condamnait à faire partie du glacis soviétique pour une période historique - les États des Démocraties Populaires ont cependant profité de la relative détente pour renouer politiquement et surtout économiquement avec l'Occident.

Mais voilà donc qu'aujourd'hui, il ne s'agit plus de détente passive, mais de détente active. Un Gorbatchev ne sait plus quoi inventer pour plaire aux dirigeants de l'impérialisme, et ceux-ci, de Thatcher à Reagan, relayé par Bush, semblent accepter les avances soviétiques.

Alors, certaines des Démocraties Populaires ont l'air de trouver le moment bien choisi pour pousser les choses plus loin, élargir l'ouverture vers l'Occident, et sur le plan économique, et sur le plan politique.

Certes, pas au point de se retourner contre l'Union Soviétique. Car, même si on est loin aujourd'hui de cette période des années cinquante où les dirigeants de la bureaucratie soviétique décidaient jusqu'aux nominations des hauts fonctionnaires et des dirigeants de l'armée et de la police dans son glacis, il reste toujours la donnée géo-politique : la proximité de l'Union Soviétique. La raison d'État suffit donc, bien plus que l'étiquette commune de « socialiste », à convaincre pour l'instant les dirigeants des pays de l'Est de satisfaire la principale chose que celle-ci leur demande : ne pas quitter l'alliance militaire du Pacte de Varsovie.

D'ailleurs, ce pacte militaire ne constitue pas seulement une sujétion : il peut à l'occasion servir aux dirigeants, y compris contre leurs propres peuples.

A en croire un récent interview du chef du Parti Communiste de Hongrie, Grosz, au journal Le Monde, contrairement au passé, il n'a plus aucun compte à rendre aux Soviétiques, à condition de respecter « les obligations internationales actuelles ». Euphémisme qui désigne sans doute l'appartenance militaire au Pacte de Varsovie et une politique extérieure pas trop opposée à celle de l'Union Soviétique.

Mais, même la Finlande, voisine de l'Union Soviétique, qui ne fait partie pourtant ni du glacis, ni du Pacte de Varsovie sait se montrer, depuis quarante ans, très réaliste à l'égard de l'Union Soviétique.

Après tout, avant la guerre froide, les pays de l'Est subissaient bien la présence soviétique sans que cela signifie fermeture vers l'Occident, ni monopole du pouvoir pour le Parti Communiste : précisément, pendant ces années 1944 à 1947 où l'impérialisme occidental et l'Union

Soviétique collaboraient.

Alors, pourquoi pas maintenant ? Pourquoi - dans le contexte international de rapprochement entre les grandes puissances - ne pas recréer, pour faire face à la crise économique et au danger de révolte et d'explosion qu'elle implique, des sortes de régimes de Front Populaire, similaires à ceux qui étaient en place dans les années 1944 à 1947 ?

Tel est en tout cas le raisonnement que semblent faire les dirigeants hongrois et, dans une certaine mesure, ceux de la Pologne. Leur calcul est-il juste ? L'avenir le dira.

Cela ne dépend que très partiellement des intentions des dirigeants hongrois, à supposer même qu'entre eux ils soient d'accord. Cela dépend infiniment plus de la gravité de la crise et des réactions de la classe ouvrière, qui peuvent les amener très rapidement à renoncer à tout flirt avec le multipartisme, même limité à des partis aussi anti-ouvriers que le parti au pouvoir. Cela dépend, aussi, de l'évolution des relations entre les deux blocs.

Mais il est certainement plus difficile, dans le contexte international actuel, d'imaginer de la part des Soviétiques une intervention militaire du type de 1968 en Tchécoslovaquie contre, par exemple, la Hongrie simplement parce que celle-ci ouvre toute grande son économie aux capitaux occidentaux et parce qu'elle envisagerait, sur le plan politique, un régime multipartiste. Gorbatchev serait certainement plus sensible aujourd'hui au qu'en dira-t-on de Washington que ne le fut Brejnev en 1968.

Rien d'étonnant en tout cas que les dirigeants hongrois fassent ce type de calcul. Le rapprochement avec l'Occident capitaliste, sur le plan économique et politique, n'est pas un phénomène accidentel dans l'évolution de ces États. C'est au contraire dans la nature des choses... et dans la nature de classe de leur État. L'accidentel, si l'on peut utiliser l'expression, c'est l'État de dépendance et d'assimilation superficielle du début des années cinquante, qui a été imposé par la force et la violence.

Le calcul des dirigeants hongrois quant à l'attitude de la bureaucratie soviétique, repose également sur des fondements objectifs. Si la bureaucratie soviétique est extrêmement prudente devant tout changement économique ou politique chez elle, aucune force immanente ne la pousse à exporter les formes économiques et sociales sur lesquelles repose sa domination en Union Soviétique même... Les Démocraties Populaires, en tant que phénomène spécifique, sont infiniment plus le fruit de la guerre froide, que d'une propension de la bureaucratie soviétique à « l'assimilation structurelle ». Si l'Union Soviétique, quelle que soit son équipe dirigeante, tient sûrement à conserver son glacis - ou en tout cas une ceinture d'États avec des gouvernements non-hostiles - elle peut tout à fait se faire une raison si ces États autorisent les entreprises privées et s'adonnent aux charmes du multipartisme et des débats parlementaires...

Un jeu politique limité par la crainte de la classe ouvrière

Mais le jeu que les régimes sont susceptibles de jouer sur le plan international se déroule sur le fond d'une crainte des réactions de la classe ouvrière.

Le Ministre des Finances polonais se plaignait récemment dans un interview que le gouvernement soit obligé de trouver son chemin sous la pression du Fonds Monétaire International, qui exigeait de réduire de 10 % encore le niveau de vie d'une classe ouvrière qui a pourtant déjà subi en dix ans une baisse de 13 %, et sous la pression des réactions des travailleurs polonais. La crainte d'une nouvelle explosion sociale revient dans toutes les déclarations des dirigeants polonais. Celles des ministres, mais également celles des chefs syndicalistes, qu'il s'agisse du dirigeant du syndicat officiel ou de celui du syndicat officieux Solidarnosc : Walesa.

Chat échaudé craint l'eau froide. Mais août 1980 n'a pas seulement échaudé les dirigeants polonais. La même crainte remplit les dirigeants hongrois aussi. Et, depuis la vague de hausses de prix du 1er janvier 1989, des déclarations officielles exprimant cette crainte se multiplient dans la presse hongroise.

Si, en Roumanie, en Bulgarie ou même en Tchécoslovaquie, cette crainte ne s'exprime pas, c'est que rien ne peut y être exprimé. Mais, même si Ceaucescu continue à pérorer sur l'avenir radieux, les émeutes de Brasov et de la vallée du Jiu sont là pour rappeler que les dictatures peuvent masquer ou comprimer un temps les tensions sociales, mais pas les résoudre.

Alors, face à cette menace de la classe ouvrière, dont les dirigeants peuvent en effet d'autant plus craindre les réactions qu'ils sont en train de la priver du nécessaire ; en train d'écraser son niveau de vie, déjà bas, de 15, 20, 25 ou 30 %, face à cette menace, les trois plus pauvres des Démocraties Populaires, l'Albanie, la Roumanie et la Bulgarie, ont choisi de s'en tenir à la dictature : sous une forme atténuée et anoblie par quelques coups de chapeau à la pérestroïka en Bulgarie, et sous sa forme népotique et paranoïaque en Roumanie.

Dans les pays un peu plus riches, les options divergent.

D'un côté, l'Allemagne de l'Est et la Tchécoslovaquie dont les dirigeants ne cachent pas que cette période de crise et de danger d'explosion n'est pas spécialement propice pour faire semblant de jouer au parlementarisme. C'est tout juste si les dirigeants de Prague et de Berlin-Est ne considèrent pas Gorbatchev comme un dangereux agitateur !

En revanche, la Hongrie et la Pologne cherchent à s'appuyer, face à la menace de la classe ouvrière, sur un certain consensus social. Dans le cas de la Hongrie, le régime cherche de plus en plus ouvertement appui dans la petite bourgeoisie.

En répondant à quelques-unes de ses aspirations, principalement, on l'a vu, à ses aspirations à faire de l'argent. De l'argent, la masse des petits-bourgeois en gagne. Sans doute pas beaucoup, car ce qu'il y a à grappiller dans un pays comme la Hongrie profite presque autant à la bourgeoisie occidentale en général et à la bourgeoisie voisine autrichienne en particulier. Mais enfin, ils ont au moins le droit légal d'en faire, et avec la bénédiction de l'État par dessus le marché !

Mais aussi en répondant un peu aux aspirations politiques de cette petite bourgeoisie.

La Hongrie vers le multipartisme ?

Le Parlement hongrois, morne et silencieuse assemblée totalement inutile jusqu'à ces dernières années, comme dans tous les pays de l'Est, est subitement devenu un moulin à paroles et il resterait encore à démontrer qu'il en est devenu utile pour autant. Les écologistes ont pu organiser des manifestations, des pétitions contre la construction d'un barrage sur le Danube, tout comme leurs semblables peuvent en organiser contre les centrales nucléaires en Occident, avec d'ailleurs autant d'efficacité.

Une multitude d'associations se sont formées au cours des tout derniers mois, tout à fait officiellement, et certaines de ces associations ne cachent pas le fait qu'elles se veulent une forme transitoire avant de se transformer en partis d'opposition. Ces partis sans l'être, ces « Forum Démocratique » , ces clubs de « Petits Propriétaires Indépendants » ont désormais colonnes ouvertes dans la presse officielle pour des communiqués, des déclarations, des rencontres et des colloques officiels avec les dirigeants du Parti Communiste au pouvoir.

Le gouvernement vient d'accepter, après débat au Parlement, une révision de la Constitution au mois d'août, en promettant que cette nouvelle Constitution reconnaîtra implicitement les partis. Les activistes du Parti Communiste commencent déjà à se répandre dans des assemblées de militants pour expliquer qu'il faut se remettre au charbon car il y aura désormais concurrence et, qui sait, le risque de perdre légalement le pouvoir en cas d'élections dans un avenir proche...

Les dirigeants iront-ils réellement jusque-

là ? On ne peut pas en écarter l'éventualité. Ce multipartisme est destiné à donner du grain à moudre à la petite bourgeoisie sur laquelle le régime compte s'appuyer. Les regroupements qui ont déjà affiché leur intention de se transformer en partis sont tous pro-occidentaux, avec plus ou moins d'insistance, généralement plutôt sociaux-démocrates. Quand ils se situent un peu plus à droite, c'est sans virulence à l'égard des tenants actuels du régime. L'officialisation de ces partis permet aux dirigeants de discuter plus ouvertement encore, et en « toute démocratie », des modalités de rapprochement avec l'Occident, d'ouverture économique et de privatisation.

Mais, aux yeux des dirigeants de l'État, cette orientation vers le multipartisme est manifestement destinée en même temps à tenter de créer autour de leur politique anti-ouvrière un consensus en discutant par avance, en même temps que de l'existence éventuelle de plusieurs partis, de la nécessaire coalition pour mener la politique de « restructuration de l'économie ». En d'autres termes, à supposer que ce multipartisme puisse voir le jour, il est destiné à être un moyen politique pour faire accepter à la classe ouvrière, avec la caution de l'opposition virtuelle, une politique d'austérité, de fermetures d'usines et de réduction des salaires.

Les dirigeants hongrois ont compris la leçon polonaise. Ils tentent préventivement de sauter l'étape d'août 1980 avec ces grèves ouvrières, pour tenter de passer directement à l'étape de l'union nationale contre les travailleurs, de Walesa à Jaruzelski, en passant par l'archevêque Glemp. Ils le disent d'ailleurs ouvertement. D'où leur tentative d'élargir leur crédit politique en s'associant ce qu'ils appellent encore « les forces politiques alternatives » . D'où leur tentative aussi de repeindre en plus radical, donc plus crédible, les syndicats officiels en les laissant exprimer à leur façon le mécontentement ouvrier, en les laissant même reprendre à leur compte certaines grèves.

Pologne : Solidarnosc intégrée au maintien de l'ordre

Il se passe une chose similaire en Pologne. La dictature de Jaruzelski n'a pas réussi à imposer par la force à la classe ouvrière la résignation devant sa politique d'austérité. Et elle n'a évidemment pas le crédit pour faire passer la même politique par la douceur et la tromperie. C'est pour cela qu'elle a besoin de Walesa et elle est prête à faire le geste de reconnaître officiellement la direction de Solidarnosc à condition que Walesa mette son crédit au service de cette politique d'austérité. On a vu que Walesa ne s'est pas trop fait prier pour accepter cette forme-là de coalition ou d'union nationale au nom, bien entendu, « de la crise catastrophique de l'économie polonaise ».

Les couches privilégiées polonaises ne pouvaient pas tolérer en 1981 le syndicat Solidarnosc, regroupant des millions de travailleurs, servant de cadre à leurs initiatives et exprimant leur combativité. D'où le coup de force de l'armée polonaise et la dictature militaire.

Mais Jaruzelski vient d'administrer la preuve qu'il peut, en revanche, lui pourtant Secrétaire Général du Parti Communiste, collaborer avec Lech Walesa et ses conseillers cléricaux et très ouvertement pro-occidentaux.

Le nationalisme ne sépare pas les deux hommes. Au contraire, il les unit. Quant au pro-occidentalisme, cela se discute entre gens responsables et nationalistes, et c'est une pure question d'appréciation de la réalité internationale.

Le problème, c'est la classe ouvrière. Et Jaruzelski enregistre avec satisfaction les changements subis depuis 1980 par Solidarnosc et exprimés par Walesa lui-même avec une sincérité frisant le cynisme : « Nous sommes moins nombreux et c'est très bien ainsi. Si, aujourd'hui, dans les conditions dans lesquelles nous sommes obligés de mener notre action, nous subissions les pressions de ces 10 millions (d'adhérents) comme en 1981, ce serait une véritable catastrophe. A l'époque, nous avions besoin de millions de personnes car, sans cela, nous n'aurions certainement pas tenu le coup. Maintenant, être moins nombreux, cela suffit ».

Tenter d'endiguer cette véritable « catastrophe » que serait la pression de la classe ouvrière, voilà donc la base politique de l'entente qui officialise à sa façon une sorte de pluralisme.

Yougoslavie : le miroir aux alouettes des nationalismes

En Yougoslavie, dans cette fédération quasi éclatée entre les républiques du sud particulièrement pauvres et les républiques du nord plus prospères, la ligne de partage entre les deux méthodes passe en quelque sorte à l'intérieur du pays.

Alors qu'en Slovénie, les dirigeants de la république parlent ouvertement de la nécessité d'un système multipartiste et lorgnent vers l'Occident, dans la partie sud, en Serbie, au Monténégro, en Macédoine ou au Kosovo, c'est sur la base d'un nationalisme de plus en plus forcené que les dirigeants cherchent un consensus qu'ils ne peuvent pas trouver sur leur politique anti-ouvrière.

Parlant de Milosevic, chef du nationalisme serbe et, accessoirement, responsable du parti dit communiste de la république serbe, Milovan Djilas, vieil oppositionnel à Tito, affirmait : « Milosevic est un libéral sur le plan économique et un conservateur sur le plan social » . Il y a de la vérité dans cette affirmation. Être libéral sur le plan économique, c'est-à-dire laisser une petite bourgeoisie locale s'enrichir à peu près librement, cela signifie dans les conditions de la Serbie pauvre être dur à l'égard de la classe ouvrière.

C'est sans doute en Yougoslavie qu'on assiste à la montée la plus dangereuse, la plus inquiétante du nationalisme. Un nationalisme d'autant plus absurde qu'il oppose les uns aux autres des peuples qui vivent pour l'instant dans le cadre d'un pays unifié, qui est ce qu'il est, mais dont l'éclatement et surtout l'éclatement dans la haine et dans le sang constituerait certainement une régression considérable.

Bien sûr, cette montée du nationalisme repose sur de solides et ancestraux préjugés. Mais c'est consciemment que les dirigeants des différentes républiques fédérées, qui sont par la même occasion les dirigeants de leurs partis prétendument communistes, encouragent, renforcent ce nationalisme. C'est volontairement qu'ils s'en constituent un capital politique. L'ampleur des manifestations nationalistes serbes de l'année dernière - qui ont mobilisé jusqu'à plus d'un million de personnes à Belgrade - montre à quel point ce nationalisme est aujourd'hui répandu. Mais ces manifestations n'ont pu prendre ce caractère massif que parce que les dirigeants de la république serbe ont mis à la disposition des manifestants des trains spéciaux, des autobus, tout un encadrement.

Mais il n'y a pas eu que ces manifestations pacifiques. Il y a de véritables batailles de rues périodiques, opposant les Serbes du Kosovo aux Albanais de la même région, avec la tolérance bienveillante - quand ce n'est pas l'encouragement - des dirigeants politiques de ces nationalités.

Dans ce nationalisme quasi officiel, il ne s'exprime pas que les intérêts politiques de la caste dirigeante. Mais aussi de solides intérêts économiques. Il y a une bagarre entre fractions nationales de la couche privilégiée pour le partage du surproduit récupéré sur le dos de la classe ouvrière. Parce que l'unification de ces républiques est, pour une large part, fictive. C'est, aussi, un signe de sous-développement, illustré par cette absence d'unification économique réelle qui fait que les différentes républiques yougoslaves échangent bien plus chacune avec l'étranger qu'elles ne le font entre elles.

Mais le drame est que, pendant qu'on réduit de près du quart le niveau de vie de toute la classe ouvrière yougoslave pour que soit plus grande la part que se disputent les différentes fractions de la couche privilégiée, cette couche privilégiée nationale parvient à dévoyer le combat des travailleurs sur le terrain nationaliste. En effet, si la classe ouvrière bouge de plus en plus souvent dans les différentes républiques de la Yougoslavie, c'est malheureusement, bien souvent aussi, qu'aux revendications de classe, aux revendications d'augmentations de salaires, se mêlent des revendications nationalistes, quand elles ne prennent pas franchement le dessus.

Nationalisme, cléricalisme, pseudo-parlementarisme : les pièges tendus à la classe ouvrière

Malheureusement, il n'y a pas qu'en Yougoslavie qu'on assiste à cette dangereuse montée de nationalismes et de toutes sortes de préjugés réactionnaires. Le nationalisme anti-russe, largement répandu, est utilisé ouvertement ou de façon prudente par tous les courants d'opposition, et pas seulement en Pologne. Tout en donnant des coups de chapeau obligés au parti frère soviétique, les dirigeants en place eux-mêmes savent s'en servir à l'occasion.

La Roumanie pratique un nationalisme d'État systématique et oppressif contre toutes ses minorités nationales : hongroise, allemande et slave, et un chauvinisme proclamé envers ses voisins du camp dit socialiste. De leur côté, les dirigeants du gouvernement hongrois cultivent d'autant plus volontiers un nationalisme anti-roumain qu'ils peuvent le faire en se donnant le beau rôle de défenseurs d'une minorité nationale opprimée en Roumanie et même de défenseurs des libertés et des droits de l'homme pour tout le monde, y compris pour la majorité roumaine, contre une dictature sanguinaire.

A ce nationalisme gouvernemental répond le nationalisme plus ouvertement débridé de l'opposition. Si l'opposition dite démocratique, qui est en train de se constituer et de se structurer en Hongrie dans l'attente d'un éventuel multipartisme, fait de la défense de la minorité hongroise de Transylvanie ou du sort des réfugiés de ce pays vers la Hongrie son principal cheval de

bataille, ce n'est certainement pas innocent.

Tout cela se conjugue pour aboutir à un état de tension entre ces deux États d'un même camp dit socialiste, état qu'illustrent des expulsions de diplomates, des conflits sur la frontière, l'ouverture de camps dans un de ces États pour des réfugiés venus de l'autre.

En Hongrie comme en Pologne, dans ces deux pays où des oppositions alternatives s'ébauchent, c'est sur le terrain du nationalisme qu'elles font preuve de radicalisme. C'est sur ce terrain qu'elles font pression sur les gouvernements mais c'est aussi sur ce terrain qu'elles s'entendent avec eux pour masquer le contenu de classe anti-ouvrière de leur entente.

Voilà le contexte politique dans lequel s'inscriront les prochains combats de la classe ouvrière des pays de l'Est.

La classe ouvrière des pays de l'Est est une classe ouvrière numériquement puissante, concentrée dans de grandes entreprises telles qu'on en trouve aujourd'hui surtout dans les pays qui ont subi, sous une forme ou sous une autre, la planification centralisée stalinienne. Il s'agit d'une classe ouvrière combative : elle l'a montré dans le milieu des années cinquante, comme elle l'a montré depuis 1980.

En Pologne et, dans une moindre mesure, en Yougoslavie et en Roumanie, cette classe ouvrière a déjà commencé à se défendre sur le plan économique contre les atteintes graves à son niveau de vie. Elle se défendra de plus en plus parce qu'elle en a la force. Mais aussi parce que, peut-être à la différence des classes ouvrières des pays plus riches, elle a le dos au mur.

Mais le problème n'est pas seulement dans la capacité de défense de la classe ouvrière. Il réside en ceci que, dès que la lutte prend une certaine ampleur, elle prend nécessairement un caractère politique. C'est sur le plan politique que la classe ouvrière de ces pays ne se trouve pas encore à la hauteur des exigences de la situation. En Pologne, bon gré mal gré, elle suit une direction nationaliste et réactionnaire. En Yougoslavie, elle se divise derrière des leaders micro-nationalistes. En Hongrie, elle n'a pas encore eu l'occasion de se manifester sur le plan politique, mais une partie de l'opposition dite démocratique, inspirée par la social-démocratie regarde déjà avec des yeux gourmands sinon vers la classe ouvrière, du moins vers ses votes.

Pour une politique prolétarienne indépendante

Le stalinisme porte une responsabilité historique colossale dans ce retard de la conscience ouvrière, lui qui a déconsidéré complètement le communisme, plus encore sans doute dans ces pays que partout ailleurs dans le monde car, dans ces pays, c'est contre des régimes qui se prétendent socialistes ou communistes que les travailleurs doivent se défendre.

Si l'Eglise, les forces réactionnaires ont pu prendre le relais en Pologne, le nationalisme, en Yougoslavie ou ailleurs, c'est parce que le stalinisme leur avait préparé le terrain. Il est indispensable que les classes ouvrières de l'Europe de l'Est retrouvent un programme de lutte de classe et des traditions véritablement communistes, dont certaines d'entre elles disposaient à un haut degré dans le passé.

Il est certain que, si la classe ouvrière commençait à s'organiser politiquement sur un terrain de classe dans les pays de l'Est, elle ne pourrait le faire qu'en s'opposant de la façon la plus nette à toutes les formes de nationalisme et de chauvinisme.

C'est ainsi qu'elle pourrait se montrer non seulement physiquement, mais politiquement le véritable leader de cette région de l'Europe, y compris auprès d'autres catégories sociales, y compris auprès au moins d'une partie de la petite bourgeoisie. Cela peut peut-être sembler paradoxal, en cette période justement de montée du nationalisme, mais cette région de l'Europe avec ses populations entremêlées a si souvent fait l'expérience des souffrances, des haines nationales, et cette expérience est tellement inscrite dans la conscience collective des peuples, qu'un parti se battant sur ce terrain pourrait trouver un écho, et pas seulement au nom d'idées abstraites.

L'emprise des forces nationalistes, pro-occidentales ou encore cléricales sur la classe ouvrière constitue certainement un très sérieux handicap pour les combats futurs des travailleurs. Il ne faut pas se le cacher.

Mais une classe ouvrière qui se bat avec énergie a une capacité à faire son expérience collective, àrejeter les faux prophètes, à élever sa conscience infiniment supérieure à une classe ouvrière résignée ou seulement passive.

On a vu avec quelle rapidité Walesa, qui a pourtant acquis son titre de chef syndical autrement qu'en mettant ses fesses dans un fauteuil laissé vacant par un prédécesseur parti à la retraite ; on a vu avec quelle rapidité ce Walesa qui bénéficiait pourtant d'un crédit énorme et justifié à cause de son rôle dans la grande grève de 1980/1981 ; on a vu avec quelle rapidité donc il a perdu ce crédit auprès de toute une fraction de la classe ouvrière polonaise.

Walesa voit bien qu'il y a deux courants au sein de la classe ouvrière, entre ceux qui prévoient l'avenir « par l'évolution comme Walesa la souhaite depuis toujours » et ceux qui prévoient l'avenir « par une révolution comme le veulent les jeunes ouvriers, plus radicaux que je n'étais à leur âge, et je vous assure, ajoute-t-il, que je n'étais pas une brebis ».

Eh oui, à en croire Walesa lui-même, il y a en Pologne une génération de travailleurs, soit trop jeunes pour avoir des raisons de faire crédit à Walesa au nom de son passé, soit au contraire qui ont su comprendre que la voie de « l'évolution » qu'incarne Walesa ne peut être qu'une voie opposée aux intérêts de la classe ouvrière. C'est cette génération-là qui représente l'avenir.

La classe ouvrière des pays de l'Est a eu l'occasion de faire d'abord l'expérience du stalinisme déguisé en communisme, et au moins une partie de cette classe ouvrière est en train de faire l'expérience de directions nationalistes réactionnaires.

Dans le cas de la Hongrie et, qui sait de la Pologne, elle aura peut-être à faire l'expérience d'une sorte de parlementarisme avec plusieurs partis et plusieurs syndicats, à l'inclination plus ou moins marquée envers l'Occident, et de l'électoralisme qui va avec. Les travailleurs conscients pourraient certainement profiter des possibilités de politisation et d'organisation supérieures qu'un tel assouplissement des dictatures ouvrirait. Mais à condition de ne pas se donner de nouvelles illusions. Le multipartisme n'avancerait en lui-même nullement leur émancipation, tant tous les partis qui se bousculent pour en profiter se placent d'une façon ou d'une autre sur le terrain de la bourgeoisie et de ses intérêts.

Pas plus que n'avancerait la défense des intérêts de la classe ouvrière, un rapprochement plus ouvert avec l'Occident.

Du côté de l'Occident capitaliste, le prolétariat des pays de l'Est ne peut attendre que la poursuite de la réduction de son niveau de vie. Il ne peut même pas en attendre plus de droits démocratiques : avant que ce soit l'Union Soviétique qui protège les dictatures, militaires ou non, qui oppriment périodiquement ou en permanence les sociétés de ces pays, ce furent les démocraties impérialistes qui le faisaient.

Il n'y a pas d'autre solution pour la classe ouvrière des pays de l'Est, comme pour le prolétariat international dans son ensemble, que la révolution prolétarienne. Il n'y a même pas d'autre solution pour régler les nombreuses questions nationales, les nombreuses formes d'oppression qui subsistent dans le cadre des États nationaux. La révolution prolétarienne de demain dans les pays de l'Est devra prendre pour point de départ l'unité d'intérêts de toutes les classes ouvrières des pays de l'Est, partie intégrante de la classe ouvrière mondiale. Elle devra mettre dans le premier point de son programme l'unification de l'ensemble des pays d'Europe centrale sous l'égide du prolétariat révolutionnaire. Comme elle devra s'adresser prioritairement au prolétariat soviétique, mais aussi parallèlement à ce prolétariat d'Europe occidentale dont seules le séparent des limites artificielles, celles des deux camps, mais auquel le lient tout son passé et, surtout, tout son avenir !