Israël : comment le sionisme a produit l'extrême droite

Cercle Léon Trotsky
02/02/1996

Le 20 janvier 1996, les Palestiniens des territoires occupés par Israël ont voté pour la première fois de leur histoire. C'est Yasser Arafat et son organisation, le Fatah, qui l'ont emporté haut la main, et c'est un résultat d'autant plus sans surprise que la plupart des organisations s'opposant à sa politique avaient choisi de boycotter le scrutin ou de ne pas y participer.

Des élections en Palestine, c'est un événement qui peut paraître aujourd'hui banal. Il y a d'ailleurs sans doute bien loin encore entre cette élection et l'instauration d'un État palestinien. Et pourtant combien de temps a passé, combien de négociations ont été entreprises puis interrompues, mais aussi combien de luttes, d'insurrections ont été réprimées, combien de guerres ont eu lieu, combien de sang a été versé pour en arriver à ce règlement qui d'ailleurs ne règle encore rien !

Après des décennies de conflit, est-ce vraiment désormais la paix qui s'instaure entre Israël et les États arabes, et plus précisément est-ce vraiment la paix entre Israéliens et Palestiniens ? Il serait encore bien prématuré de l'affirmer. L'accord israélo-palestinien n'est pas seulement fragile, il comporte aussi à peu près autant de sources de conflits possibles, dans le futur, qu'il prétend en régler dans le présent. Mais la mise en place de cet accord, tel qu'il est, a déjà suffi à mettre en évidence un autre conflit, celui qui déchire la société israélienne elle-même.

Il n'y a certes pas à pleurer sur le sort de Rabin, ce premier ministre mort en novembre 1995 sous les balles d'un militant d'extrême droite qui le considérait comme un traître pour avoir signé au nom d'Israël l'accord avec l'OLP de Yasser Arafat. Rabin portait d'énormes responsabilités dans la politique guerrière d'Israël ces trente dernières années, et au fond il a largement contribué lui-même à armer le bras de son assassin. Cependant, cet assassinat politique est une sorte de symbole. La création d'Israël se voulait une réponse au drame qui a fait des Juifs, en particulier dans l'Allemagne nazie, les victimes désignées de la barbarie de l'extrême droite fasciste. Eh bien, l'assassinat de Rabin montre qu'un État comme Israël n'a pas pu se construire sans reproduire, en son propre sein, dans sa propre population, parmi les Juifs eux-mêmes, un danger d'extrême droite. Le sionisme, par lequel bien des Juifs avaient cru pouvoir se protéger du danger représenté par l'extrême droite fasciste, a produit sa propre extrême droite et créé les bases possibles de son propre fascisme.

Si ce siècle a connu bien des drames, celui des Juifs est au tout premier rang. Le drame des Juifs, c'est bien sûr l'oppression, les humiliations et les violences qu'ils ont subies à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle dans de nombreux pays d'Europe. L'apogée du drame a été atteinte avec les camps d'extermination nazis. Mais en fait, le drame s'est encore perpétué avec la création de l'État d'Israël, telle qu'elle s'est effectuée.

Les centaines de milliers de Juifs qui ont fui la barbarie nazie, ceux qui ont eu la chance de survivre à l'holocauste et qui ont pensé trouver un havre de paix en Palestine, ont certes réussi à créer un État spécifique pour les Juifs - au moins pour une minorité d'entre eux - mais cet État, dès sa création, est devenu oppresseur d'un autre peuple : les Palestiniens. C'est un État qui exerce bien sûr une oppression de classe, mais c'est aussi un État où la religion domine la vie sociale, et par bien des côtés un État raciste.

Pourtant, durant ce siècle, en Europe, les Juifs ont marqué la vie politique, sociale et culturelle de bien d'autres manières. De leurs rangs sont sortis de nombreux révolutionnaires, beaucoup dont l'histoire n'a pas retenu les noms et aussi d'autres qui ont fortement marqué leur époque. Et parmi ceux, même peu nombreux, qui arrivaient en Palestine avant que se crée Israël, beaucoup avaient des idées généreuses qu'ils voulaient mettre en pratique, des idées socialistes. Mais ce socialisme, ils ne l'envisageaient que pour eux- mêmes. Et le résultat est que, en lieu et place d'une société socialiste, se créa un État classique en quelque sorte, avec une classe bourgeoise dominante, des classes exploitées et opprimées.

Et des milliers d'hommes et de femmes qui aspiraient sincèrement à plus de justice, plus d'égalité, ont créé ou ont été complices de la création d'un État colonial, raciste, où la Torah est devenue référence et où les rabbins imposent leur pensée moyenâgeuse.

Les débuts du sionisme

Il faut d'abord revenir sur le sionisme. Cette idéologie nationaliste fondée par Herzl prône le retour des Juifs en terre d'Israël. Elle s'est développée dans les dernières années du XIXe et au début du XXe siècle. Pour justifier les solutions qu'il proposait, le sionisme a interprété à sa façon l'histoire des Juifs en la décrivant de façon totalement mythique.

Si l'on veut résumer en quelques phrases l'idéologie sioniste, on peut dire qu'elle voit dans la chute de Jérusalem, survenue il y a près de deux mille ans, la cause de la dispersion et par voie de conséquence l'origine de tous les maux dont les Juifs ont souffert dans le passé, souffrent dans le présent et souffriront dans l'avenir. Selon les sionistes, les Juifs chassés d'Israël, ont résisté à toutes les tentatives d'assimilation, grâce à la croyance religieuse et aux valeurs qui leur étaient propres. Le seul espoir que pouvaient nourrir les Juifs, pendant cette sombre période de deux mille ans était, selon les sionistes toujours, celui d'un retour en la terre d'Israël.

La réalité est évidemment tout autre. Pendant des siècles, les communautés juives ont assumé des fonctions sociales particulières. Et ce sont ces fonctions sociales, plus que la religion ou une prétendue éthique supérieure, qui furent le ciment de la cohésion et de la préservation des communautés juives.

A la fin de l'antiquité par exemple et au début de la féodalité, période qui connut en Europe un grand brassage des populations, les Juifs ont conservé leurs traits distinctifs par la fonction spécifique d'intermédiaires commerciaux qu'ils exerçaient. Si les Juifs ont continué à exister en tant que communauté, c'est parce qu'ils continuaient à porter dans un monde dit barbare, à la chute de Rome, les vestiges du développement commercial qui avait caractérisé le monde antique. Ce n'est donc pas malgré, mais à cause de leur dispersion, et surtout à cause de la façon dont elles s'inséraient dans les rapports économiques du monde féodal que les communautés juives ont été préservées. En revanche, les paysans juifs restés en Palestine, qui étaient 15 000, pense-t-on, au début du VIIe siècle en Galilée, ne se distinguaient pas par une fonction économique particulière. Ils se sont fondus au sein des populations voisines, tout comme une grande partie de leurs ancêtres l'avaient fait avant eux. De sorte que les Arabes palestiniens d'aujourd'hui sont certainement, pour une part au moins, leurs descendants.

Si l'on veut comprendre l'histoire des Juifs, ce n'est donc certainement pas vers une mystique religieuse qu'il faut se tourner mais, au contraire, vers une étude matérialiste de leurs fonctions économiques et sociales durant l'antiquité, durant la période féodale et durant la période qui vit l'ascension de la société bourgeoise.

Le sionisme a pris corps dans un monde bien particulier. La fin du XIXe et le début du XXe siècle étaient en effet marqués par deux grands phénomènes. D'une part, dans les pays de l'Est de l'Europe (Pologne, Russie, Roumanie) où vivaient la plupart des Juifs, le système féodal était en ruine. D'autre part, dans les pays d'Europe occidentale, le développement du capitalisme ayant atteint son apogée, les premiers signes de décadence commençaient à se faire sentir. Dans un tel contexte, la petite-bourgeoisie juive étouffait. Nombreux furent ceux de ses membres qui s'engagèrent alors dans les mouvements socialistes, pour qui l'émancipation de toutes les minorités est intimement liée à celle de la classe ouvrière. Quelques-uns cherchèrent le salut dans une politique nationaliste, même si elle était parfois mâtinée d'un vague socialisme : ce furent les sionistes.

Il y avait cependant une grande différence entre les mouvements nationalistes de la bourgeoisie européenne et le mouvement nationaliste juif. Les mouvements nationalistes de la bourgeoisie européenne du XIXe siècle étaient intimement liés à la phase ascendante du capitalisme. Ils reflétaient la volonté de la bourgeoisie de créer les bases nationales nécessaires à sa production, en abolissant pour cela les survivances féodales.

Mais lorsque naquit le sionisme, plusieurs décennies s'étaient écoulées. La formation des nations bourgeoises d'Europe occidentale touchait à sa fin. Les frontières nationales, tracées pourtant peu auparavant, voire même les empires coloniaux qui venaient de se constituer, étaient déjà trop étroits pour les forces productives, pour les capacités industrielles développées par le capitalisme. La petite-bourgeoisie juive apparaissait, pour les diverses petites-bourgeoisies autochtones en mal de développement, comme une concurrente de plus. Des courants antisémites se développèrent, dont témoigne par exemple en France l'affaire Dreyfus.

Ainsi, si les mouvements nationaux européens ont été pour la bourgeoisie le produit du développement des forces productives, le développement du sionisme correspondait au ralentissement ou à l'arrêt de ce développement. Et ceux qui parmi la petite-bourgeoisie juive espéraient la création d'un État qui leur soit propre, voyaient leurs espérances bien limitées : les bases matérielles pour une telle création n'existaient quasiment plus et les bases territoriales étaient déjà la propriété des principales puissances européennes. En ce début du XXe siècle il était trop tard. La seule possibilité qui restait aux sionistes était d'agir en auxiliaires d'une puissance européenne, la plus puissante si possible : ce fut la Grande-Bretagne.

Les débuts de l'immigration juive en Palestine

Il a toujours existé un mince filet d'immigrants juifs en terre de Palestine, religieux pour la plupart. Mais les premières tentatives quelque peu importantes d'implantation en Palestine furent le fait d'une famille de grands bourgeois juifs, fort bien assimilés au demeurant : les Rothschild, tant la branche française que la branche anglaise de cette famille.

Les Rothschild n'étaient pas vraiment sionistes. Ils étaient seulement des bourgeois hostiles à la venue en Europe de l'Ouest des émigrants juifs d'Europe de l'Est. Ceux-ci arrivaient par centaines de milliers. Entre 1880 et 1929 près de quatre millions de Juifs émigrèrent de Russie, de Pologne, d'Autriche-Hongrie et de Roumanie. La plupart s'installèrent aux États-Unis (2 885 000). Cinq cent mille se fixèrent en Europe occidentale dont 210 000 en Grande-Bretagne, 100 000 en France et 100 000 en Allemagne. Durant ces cinquante années, seuls 120 000 prirent le chemin de la Palestine.

En effet, en Europe orientale, la situation des Juifs ne cessait de se dégrader. Soumis à une féroce concurrence de la part d'une bourgeoisie locale qui tentait de se hisser sur les ruines de la féodalité, de nombreux Juifs furent exclus de leurs professions traditionnelles. Une misère noire s'installa. Les plus jeunes, souvent expulsés des établissements d'enseignement, étaient condamnés à l'inactivité. L'antisémitisme, encouragé par les pouvoirs politiques, se développa. Le terme « pogrome » qui est aujourd'hui entré dans tous les vocabulaires est d'origine russe. Citons parmi bien d'autres le pogrome de 1903 à Kichinev, une ville de Moldavie, au sud de la Russie. A l'instigation du ministre de l'Intérieur du Tsar, il avait été soigneusement préparé par l'administration. Il fit 49 morts et plus de 500 blessés.

Telle était la situation des Juifs de l'Europe de l'Est et les raisons qui les poussèrent à émigrer. Seulement, la bourgeoisie occidentale, et avec elle sa composante juive, ne voyait pas d'un bon oeil leur arrivée. D'où l'idée, qui germa dans la tête des Rothschild, de les inciter à prendre une autre direction, celle de la Palestine. En 1882, le baron, celui de France, consentit à prendre la plupart des colons sous sa tutelle. Finalement, l'entreprise se révéla non rentable. Elle prit fin en 1899. Où plutôt son promoteur passa le relais à une autre tête blasonnée, le baron Hirch.

En fait, cette première phase de la colonisation en Palestine était fort semblable à ce qui se faisait ailleurs à l'époque. A une exception près tout de même, les terres appartenant pour la plupart à des féodaux arabes leur étaient achetées. Pour le reste, dans les nouvelles colonies du baron, la direction était assurée par des Juifs, tandis que le travail était effectué par des paysans arabes.

Mais finalement, Rothschild n'était pas pire, pas plus cynique que le père fondateur du sionisme, un journaliste viennois du nom de Théodore Herzl. Au fond, Herzl partageait au moins une conviction avec les antisémites, en ceci qu'il pensait tout comme eux que les Juifs européens formaient un élément étranger, inassimilé et à la longue inassimilable. Le projet sioniste de Herzl semblait être de la plus grande simplicité. Il consistait, pour reprendre ses propos à « donner à un peuple sans terre une terre sans peuple ». Mais existait-il une terre sans peuple ? Pas vraiment, et en tout cas ce n'était pas la situation en Palestine.

Lorsque l'organisation sioniste fut fondée en 1897, une grande partie de la planète était sous la coupe de la France, de la Grande-Bretagne, et dans une moindre mesure sous celle de l'Allemagne et de la Russie. Dans ce monde sous tutelle, il n'était donc pas question d'une quelconque colonisation sans la permission, sinon l'aide de l'une de ces puissances.

C'est donc à quémander cette aide que les dirigeants sionistes allaient s'employer pendant des années. Ils s'adressèrent successivement à l'empereur d'Allemagne Guillaume II, protecteur attitré du sultan turc, qui gouvernait la Palestine, au sultan lui-même, à la République française, à l'empire britannique. Ils s'adressèrent même au gouvernement russe, bien que certains de ses membres aient été les inspirateurs des pogromes dont étaient victimes les Juifs. Que le ministre de l'Intérieur tsariste, un raciste notoire, fut l'instigateur du sanglant pogrome de la ville de Kichinev déjà mentionné, n'empêcha pas Herzl de le rencontrer pour s'entretenir avec lui de sujets d'intérêt commun. Dans les échanges que Herzl eut avec ce ministre, citons cette remarque qu'il lui fit et qui en dit long sur les positions politiques du leader sioniste : « Tout ce qui serait perdu par les sionistes serait un bénéfice net pour les révolutionnaires ». Et comme le cynisme ne gènait pas non plus les ministres du Tsar, Herzl eut droit à ce propos en réponse à une demande d'encouragement à l'émigration juive : « Mais on donne aux Juifs... des encouragements à l'émigration, par exemple des coups de pieds ».

Quelque temps plus tard, ce fut finalement la Grande-Bretagne qui apporta son soutien à l'entreprise sioniste que Herzl décrivait ainsi : « Nous devrions former là-bas une partie du rempart de l'Europe contre l'Asie, un poste avancé de la civilisation s'opposant à la barbarie. Nous demeurerions comme État neutre, en rapport constant avec toute l'Europe, qui devrait garantir notre existence » .

Une colonisation « socialiste » ?

Herzl mourut en 1904, bien avant que son projet ne se réalise. En Palestine les immigrants juifs continuaient à arriver par petites vagues. Puis débuta une seconde vague d'immigration qui s'intensifia après l'échec de la révolution russe de 1905.

Ces nouveaux arrivants, quoique sionistes, subissaient aussi l'influence des idées socialistes. Il existait en effet des courants socialistes juifs, notamment en Russie. Les uns considéraient qu'ils n'avaient à se distinguer des courants socialistes généraux que pour des raisons de langue, comme par exemple l'emploi du yiddish, langue alors la plus couramment utilisée dans les communautés juives d'Europe de l'Est, pour s'adresser aux ouvriers juifs. Mais d'autres, sous la pression du sionisme entre autres, cherchaient à concilier des revendications nationales juives avec les idées socialistes. Certains, comme Ber Borokhov qui allait devenir le principal théoricien de ce courant dit « sioniste socialiste », expliquaient par exemple qu'il était nécessaire de créer en Palestine un prolétariat agricole et industriel pour normaliser la structure sociale du peuple juif, jusque-là dominée par des commerçants ou des artisans.

Seulement, en Palestine, ces nouveaux venus arrivaient dans une petite société juive encore dominée par les colons du baron Rothschild qui utilisaient sur leurs terres une main-d'oeuvre essentiellement arabe, bien meilleur marché. D'emblée, des oppositions, voire des heurts apparurent entre les nouveaux émigrants et les anciens colons. Au point qu'en 1906, dans la ville de Petah-Tikva, une des premières colonies juives et dont le nom signifie « La porte de l'Espoir », les colons déclarèrent un boycott de l'embauche des travailleurs juifs.

Finalement, cette aile gauche du sionisme, socialisante, l'emporta. L'orientation dominante de la colonisation sioniste fut dès lors cette « colonisation ouvrière » qui devint un aspect spécifique du sionisme, le distinguant des autres entreprises de colonisation de notre époque. En effet, les colons européens venaient pour la plupart exploiter les richesses des pays où ils s'installaient, y compris le potentiel de travail des « indigènes ». Mais le sionisme ne désirait pas simplement les ressources de la Palestine (qui de toute façon n'étaient pas très importantes) mais le pays lui-même. Celui-ci devait servir à la création d'une nouvelle nation, destinée à avoir ses propres classes sociales y compris une classe ouvrière, et si possible d'un nouvel État. La population arabe de Palestine n'était donc pas destinée à être exploitée, mais à être remplacée dans sa totalité par l'immigration juive.

Dès lors, le « travail juif » devint une des devises essentielles du mouvement sioniste, tous courants confondus. Les fonds nécessaires à l'achat des terres arrivèrent en Palestine non plus via quelques barons d'Europe. Ils furent collectés par un organisme créé au début du siècle, chargé de drainer les contributions individuelles de milliers de foyers juifs de par le monde, le Fonds National Juif (Keren Kayemeth Leisraël, en hébreu)

Les sionistes imposaient d'ailleurs aux juifs immigrant en Palestine d'avoir leur propre langue, qui n'était ni l'arabe parlé par les Palestiniens, ni une des langues diverses utilisées par les Juifs des pays d'Europe. Il s'agissait de l'hébreu, langue qui jusque-là n'était plus utilisée que dans les textes religieux, mais que les sionistes réutilisaient sous une forme modernisée et dont ils voulaient faire la langue de la nouvelle nation.

En 1908, apparurent les premiers villages collectifs, connus sous le nom hébraïque de kibboutz, au pluriel kibboutzim. Pendant bien longtemps, les kibboutzim ont été présentés comme un élément d'un prétendu socialisme israélien. Mais quelle que soit l'égalité qui pouvait régner entre les membres, quel que soit l'idéalisme de ceux-ci, l'existence du kibboutz, directement ou indirectement, était due à la dépossession de la paysannerie arabe. Cet « îlot de socialisme », établi sur son dos, était seulement perçu par celle-ci comme une des formes d'organisation d'un oppresseur. La nature des relations entre les membres du kibboutz n'était que secondaire face à celle qu'ils entretenaient avec la société palestinienne. Cela seul, indépendamment du fait que l'histoire a prouvé que le caractère égalitaire du kibboutz allait s'effilocher au fil des ans, aurait suffi à rappeler que si le socialisme ne peut se construire dans un seul pays, il peut encore moins se construire dans un seul village.

Le même phénomène s'est produit vis-à-vis de la classe ouvrière arabe. De la même façon que pour le paysan arabe, l'arrivée des émigrants juifs a abouti à son expulsion. Pour les travailleurs arabes cela a signifié la même concurrence pour l'emploi, la même menace de chômage.

Le principal instrument de la campagne du « travail juif » fut la Histadrout, la Confédération en hébreu, créée en 1920. Elle devait être la centrale syndicale des travailleurs Juifs. Mais elle assuma aussi très vite le rôle d'entrepreneur capitaliste, de banquier, de société d'assurances, de propriétaire foncier, en même temps qu'elle faisait fonctionner une sorte de sécurité sociale. Quant à être aussi un syndicat pour les travailleurs arabes, elle s'y refusa dès le début. L'apartheid économique inhérent à la Histadrout était d'ailleurs publiquement affirmé. Tout membre de la Confédération devait verser deux cotisations obligatoires. La première, « pour le travail juif », était destinée entre autres à l'organisation de piquets qui empêchaient la venue des travailleurs arabes dans les entreprises juives. La seconde était pour « la production juive » qui équivalait au boycott de la production arabe.

La période du mandat britannique

La Première Guerre mondiale fut un accélérateur de l'évolution de la situation au Proche-Orient. Lorsque la guerre commença, il y avait environ 85 000 Juifs en Palestine. La Turquie qui contrôlait toute la région s'était rangée aux côtés de l'Allemagne. La Grande-Bretagne et la France qui, depuis un certain temps déjà, se trouvaient au chevet de l'empire ottoman, lui administrant des remèdes toujours plus empoisonnés, dépecèrent ce moribond que l'on a appelé à l'époque « l'homme malade de l'Europe ». En 1916, avec la complicité de la Russie, ces deux principales puissances européennes se partagèrent purement et simplement la région.

On a peine à imaginer le véritable charcutage auquel se sont livrés la France et la Grande-Bretagne, ainsi que les nombreuses promesses qu'elles firent aux uns et aux autres. Aux Arabes par exemple, ou plus exactement aux féodaux qui les dirigeaient, les gouvernements britannique et français promirent la création d'un grand État souverain si ceux-ci s'engageaient à leurs côtés contre les Turcs. Mais finalement, à la place de l'indépendance et de l'unité, on offrit aux Arabes la division, la soumission au contrôle des puissances sous la forme hypocrite du « mandat », car à l'époque on avait choisi de ne plus employer le mot de « colonie »

La France accapara ce qui allait devenir la Syrie et le Liban. Quant à la Grande-Bretagne, elle prit tout le reste qu'elle découpa en plusieurs États : l'Irak, la Transjordanie, la Palestine. Et elle accentua son influence sur l'Egypte et sur la péninsule arabique.

La Palestine qui avait été promise aux Arabes, ou plus exactement au chef arabe Hussein, fut aussi promise aux Juifs. Car, en novembre 1917, la célèbre déclaration de Balfour autorisa, la formule est prudente : « l'établissement d'un foyer national pour les Juifs en Palestine ». Promettre à deux peuples différents la terre de Palestine était le plus sûr moyen de la garder. C'est ce que fit l'impérialisme britannique qui s'octroya le pays en le plaçant sous son mandat, en fait sous administration directe.

Lord Balfour, l'auteur de cette déclaration qui allait dès lors porter son nom, ne brillait pas par ses sentiments prosémites. Ce lord, vénéré depuis par les dirigeants sionistes, avait en 1915 fait campagne pour interdire l'entrée du territoire anglais aux Juifs russes persécutés. A son propos d'ailleurs, un autre dirigeant anglais notait : « Il se fiche éperdument des Juifs, de leur passé ou de leur avenir » .

Mais le fait est qu'au sortir de la Première Guerre mondiale, la présence d'une population juive en Palestine, même peu nombreuse, servit les desseins de l'impérialisme britannique. Face aux populations arabes qui se sentaient déçues, humiliées, frustrées par les découpages territoriaux, les dirigeants britanniques, tout comme les féodaux arabes d'ailleurs, s'efforçaient de dévoyer les sentiments nationaux des masses arabes vers un conflit les opposant aux Juifs. De la même façon, mais cette fois avec la complicité des sionistes, les Britanniques firent de la population juive un rempart face à la montée des mécontentements dans le monde arabe.

Ce jeu du diviser pour régner, que certains ont jugé subtil mais qui était surtout perfide, dura quasiment jusqu'au second conflit mondial.

En 1920,1921,1925,1929, il y eut des émeutes anti-juives essentiellement motivées par les facilités faites à l'immigration des Juifs et la dépossession des terres qui s'ensuivait pour les paysans arabes

Car pour les paysans qui constituaient la majorité de la population arabe, l'afflux des nouveaux arrivants se traduisait par l'expulsion du lopin de terre qu'ils travaillaient. Non pas qu'en cette période les immigrants juifs aient eu recours à la violence, puisque les terres où s'installaient les colons juifs étaient au contraire légalement achetées à leurs propriétaires. Mais pour les paysans qui les cultivaient, cela revenait au même. Les paysans n'étaient pas pour la plupart propriétaires, mais tenanciers d'une terre appartenant à de grands féodaux. C'est à cette dernière aristocratie, en partie arabe mais aussi ottomane et qui souvent vivait hors de Palestine, que le Fonds national juif achetait la terre. De 1918 à 1935, 92 % des terres vendues aux Juifs l'ont été par l'aristocratie féodale. Mais une fois la terre vendue les paysans qui la travaillaient devaient céder la place et, pour eux, l'arrivée des immigrants signifiait donc simplement la nécessité de quitter une terre qu'ils considéraient comme la leur, du fait même qu'ils la travaillaient depuis des générations parfois.

Certes, les féodaux arabes faisaient preuve de duplicité. D'une part ils vendaient des terres au Fonds national juif, d'autre part eux-mêmes ou leurs représentants politiques détournaient ensuite la colère de la population contre les Juifs. Mais les sionistes avaient eux aussi leur part de responsabilité. Et quelle part ! A aucun moment ils ne se soucièrent de ces masses arabes qu'ils expropriaient. Pour eux, celles-ci ne comptaient pas.

Diversité politique... et unité derrière le sionisme

En Europe, les sionistes se gardaient bien de décrire la situation réelle des communautés juives en Palestine. Elle y était plutôt présentée de façon idyllique, alors que la vie des colons travaillant la terre palestinienne n'était pas toujours très attirante. Au milieu des années vingt pourtant, une nouvelle vague d'immigration amena plusieurs dizaines de milliers de Juifs de Pologne, pour la plupart des petits-bourgeois ruinés par la crise économique et fuyant l'antisémitisme qui sévissait dans ce pays.

Il fallut en fait attendre 1933 et la venue au pouvoir de Hitler en Allemagne pour voir un nombre important de Juifs arriver en Palestine. Entre 1933 et 1935, 150 000 Juifs venus surtout d'Allemagne mais aussi de Pologne s'installèrent en Palestine. En 1935 la communauté juive de Palestine comptait 443 000 personnes pour une population totale de 1 500 000 habitants, soit un peu plus de 29 %.

Cette communauté s'organisait pour elle-même, sur elle-même. Dans la Palestine sous mandat britannique, les Juifs et les Arabes étaient par la force des choses plus ou moins mêlés, surtout dans l'administration. Mais la politique sioniste visait à doter la communauté d'une organisation qui lui était propre. Tous les Juifs qui le désiraient pouvaient élire une assemblée représentative. Cette assemblée élisait à son tour chaque année un conseil général, le Vaad Leoumi, qui choisissait lui-même en son sein un exécutif. On avait ainsi une sorte de gouvernement, doté de pouvoirs quasi-étatiques sur ceux qui reconnaissaient son autorité. L'assemblée pouvait lever des impôts. Elle organisait des activités sociales, était responsable de l'instruction publique et contrôlait les groupes para-militaires d'auto-défense.

La communauté juive formait donc un bloc, uni face à l'extérieur, et doté d'organismes qui exprimaient cette unité. Mais cette unité affichée à l'extérieur, c'est-à-dire notamment vis-à-vis des Arabes, n'empêchait pas qu'existent et agissent en son sein de nombreux partis politiques. Tous les courants ou presque étaient représentés.

Il y avait une extrême droite, les Révisionnistes, dont le programme était la réalisation de la « patrie historique » sur les deux rives du Jourdain. Dirigée par un certain Jabotinsky qui ne cachait pas ses sympathies pour Mussolini et qui avait d'ailleurs collaboré avec les chefs des armées contre-révolutionnaires russes, les Révisionnistes préconisaient un militarisme offensif contre les Arabes. Ils eurent leur propre organisation de jeunesse, le Bétar, et furent à l'origine de l'Irgoun, une organisation terroriste à la tête de laquelle s'illustra plus tard Menahem Begin.

Il y avait aussi plusieurs partis de gauche. Les Juifs, venus dans leur immense majorité d'Europe, avaient importé en terre de Palestine toutes les idées du mouvement ouvrier occidental. La plus importante organisation de gauche était un parti social-démocrate, le parti Mapaï (Parti des travailleurs en terre d'Israël, désigné par ses initiales hébraïques), créé en 1930. De tendance très réformiste il s'affilia à la IIe Internationale. Le Mapaï, qui contrôlait la Histadrout, était dirigé par David Ben Gourion, qui lui-même avait été le premier dirigeant de celle-ci. De nombreux dirigeants israéliens qui tous allaient mener une politique violente à l'égard des Arabes : Ben Gourion lui-même, Golda Meïr et aujourd'hui Shimon Pérès, en sont issus.

Un autre parti était l'Hachomer Hatzaïr (la Jeune Garde), à l'origine formé essentiellement de militants des Kibboutzim. Pour celui-ci, la libération sociale devait succéder à la réalisation du sionisme. Malgré son verbiage de gauche, il allait toujours participer, dans les faits, à la lutte pour l'exclusion de la main d'oeuvre arabe des entreprises juives.

Signalons enfin, le Poalé Tsion (Parti des ouvriers de Sion). Une branche de ce parti fut à l'origine de la création du Mapaï, tandis qu'une autre, le Poalé Tsion de gauche, qui se voulait révolutionnaire, refusa de rejoindre la social-démocratie et demanda son adhésion à la IIIe Internationale. Mais, parce que le Poalé Tsion de gauche ne voulut pas dissoudre sa propre organisation internationale et demander à ses militants d'intégrer les rangs des partis communistes, son adhésion fut refusée. Et bien qu'il se soit opposé pendant plusieurs années au boycott exercé par les sionistes à l'égard du travail et de la production arabe, le Poalé Tsion de gauche se rangea finalement sur les positions classiques du sionisme.

Tous ces partis, et d'autres encore, quoique socialistes ou socialisants, avaient un point commun : tous étaient ou sont devenus sionistes, c'est-à-dire partisans d'une idéologie nationaliste. Leur socialisme, dans le cadre d'une préoccupation limitée à leur seule communauté, n'était et ne pouvait être qu'un leurre. Pire même, mais cela était dans la logique du sionisme, tous ces partis socialistes allaient finir soit par disparaître, soit par adopter les buts, voire les méthodes, préconisés par la droite contre les Arabes.

Il faut bien sûr faire une mention spéciale pour le Parti communiste palestinien. Il fut en fait le seul, avec les trotskystes, à rejeter le sionisme. Il fut aussi le seul à organiser à la fois Juifs et Arabes. La poignée de militants que comptait ce parti à ces débuts, fut isolée et frappée d'ostracisme au sein d'une communauté pour qui, majoritairement, le sionisme était la voie et l'espoir. Il fut aussi persécuté par le pouvoir britannique qui emprisonnait ses militants et refusait d'ailleurs l'immigration de tous ceux qui étaient soupçonnés de bolchevisme. Mais l'isolement et la persécution n'empêchèrent pas le Parti communiste palestinien de croître en nombre. En 1936, il comptait plusieurs centaines de membres, essentiellement des Juifs, mais des Arabes aussi. Seulement, en 1936, lorsque débuta la révolte arabe, l'internationale stalinienne donna l'ordre au Parti communiste de soutenir « sans réserve » les féodaux du mouvement nationaliste arabe, ce qui entraîna une véritable désintégration du parti.

Peut-être y aurait-il eu une possibilité de voir Juifs et Arabes entreprendre une lutte commune contre le colonialisme britannique. Mais la politique criminelle de Staline contribua là aussi à boucher cette issue possible.

1936, la révolte arabe

Cette révolte arabe débuta le 15 avril 1936 et fut dirigée essentiellement contre la puissance coloniale britannique. Le 20 avril 1936, les nationalistes arabes de Naplouse lancèrent un appel à la grève générale jusqu'à l'acceptation par les Britanniques des trois points de leur programme : la cessation de l'immigration juive, l'interdiction de la vente de terres aux Juifs et la promesse d'un gouvernement désigné par les représentants de la majorité de la population. Au cours des mois suivants, des comités semblables à celui de Naplouse se formèrent dans toutes les agglomérations arabes de quelque importance. La grève dura six mois. Un Haut Comité arabe à la tête duquel se trouvait le Mufti de Jérusalem, chercha à prendre en mains et à contrôler le mouvement, et y réussit plus ou moins.

Par vagues successives, une véritable insurrection gagna les campagnes. Dans les montagnes, des insurgés arabes firent dérailler les trains, dynamitèrent les routes, sabotèrent l'oléoduc de l'Iraq Petroleum Company, qui traversait la Palestine. Durant l'été 1936 quelques milliers de combattants tinrent la montagne avec le soutien de nombreux villages environnants. Quoique les paysans insurgés s'en soient pris aussi à des colonies et à des propriétés juives, ces actions furent cette fois nettement accessoires par rapport à leur objectif principal qui était la lutte contre la présence britannique.

Dans le camp des dirigeants nationalistes arabes, des dissensions apparurent. Certains clans féodaux, devant l'ampleur du mouvement, étaient prêts à le lâcher. De leur côté, les propriétaires arabes d'orangeraies, s'inquiétant de la poursuite de la grève pendant la saison de la cueillette, firent eux aussi pression pour que le mouvement s'arrête.

Mais l'insurrection continua, et devant son extension - les rebelles s'étant assuré le contrôle de plusieurs régions dont celle de Naplouse - les autorités britanniques procédèrent à une répression systématique.

Des mesures draconiennes furent promulguées, comportant notamment le principe de la responsabilité collective des villages et districts arabes pour des actes dont les auteurs n'étaient pas identifiés, l'obligation d'héberger des détachements punitifs de la police, la loi martiale, la destruction des habitations où des insurgés étaient abrités et l'internement administratif. Dès le mois de mai les renforts britanniques affluèrent. Finalement, la contre-offensive britannique fut déclenchée en septembre 1936. Les insurgés furent -défaits.

La révolte reprit néanmoins à l'été 1937 et dura encore plus d'un an. L'administration et la force publique britannique furent chassées de nombreuses villes et villages arabes. Les insurgés contrôlèrent la vieille ville de Jérusalem, la région montagneuse du centre, la Galilée, les villes de Hébron, Beercheba et Gaza.

La répression britannique fut accompagnée de la pendaison des insurgés appréhendés, de châtiments collectifs infligés aux paysans, de la destruction massive des habitations et même du bombardement de plusieurs villages.

Entre 1936 et 1939 plusieurs milliers d'Arabes furent tués, 15 000 selon certaines sources sur 1 500 000 habitants au total, Arabes et Juifs compris.

Durant toute cette période, aucune tentative notable ne vint de la communauté juive pour se tourner vers les masses arabes en lutte, vers les ouvriers et les paysans pauvres. Au contraire même. S'il y eut des contacts, ce fut entre des dirigeants sionistes et des féodaux arabes, à propos entre autres d'une vague autonomie locale qui fut un temps envisagée pour les deux communautés, ou encore à propos de la vente de terres, bien que le refus de telles ventes ait été une des principales revendications des nationalistes -arabes.

En revanche, pendant l'insurrection, les organisations sionistes offrirent publiquement leur aide à la répression britannique, ce qui leur permit de mettre sur pied des polices supplétives et des milices armées juives. La grève générale fut massivement suivie par les travailleurs arabes, mais elle fut en partie sabotée par les sionistes. Les trains continuèrent à rouler, bien des usines à tourner, les ports à fonctionner. Des milliers d'emplois laissés vacants par les grévistes arabes furent occupés par des Juifs.

Durant ces trois années de révolte, d'immenses possibilités auraient pu s'ouvrir pour les peuples de la région. Les travailleurs arabes, les ouvriers, les paysans, avaient montré leur combativité. Certes, la direction politique du mouvement resta en fait sous le contrôle des féodaux nationalistes et réactionnaires. Mais l'attitude des organisations juives qui n'eurent aucun geste vis-à-vis des insurgés arabes contribuait à les rejeter du côté des féodaux.

Pourtant, la présence d'une minorité juive occidentalisée, possédant un haut niveau de culture, et à qui l'idée du socialisme n'était pas étrangère, aurait pu être un apport important.

La classe ouvrière juive de Palestine présentait, au tout début des années trente, une particularité qu'elle était certainement seule à posséder, celle d'être composée, à raison de 44 %, d'ouvriers ayant étudié dans les universités, les écoles secondaires ou les instituts techniques. Ce taux atteignait même 57 % parmi les travailleurs des groupes agricoles. Cette culture, cette technicité, cette civilisation des Juifs d'origine européenne, bien souvent des petits-bourgeois devenus ouvriers ou agriculteurs, auraient pu après tout être un véritable apport profitant à tous les peuples de la région.

Mais même quand ils se disaient socialistes, ils considéraient que cela devait d'abord servir leur communauté. Encore une fois, la solidarité de communauté passait avant toute notion de solidarité de classe, alors qu'il aurait fallu n'être pas sionistes, même en y ajoutant le qualificatif de socialistes. Il aurait fallu une politique visant à l'unité des Juifs et des Arabes contre le colonialisme britannique mais aussi contre les réactionnaires arabes et contre les capitalistes juifs. Seule une telle politique aurait pu permettre une victoire commune, et que puisse se bâtir une société qui aurait pu être d'autant plus riche qu'elle aurait été diversifiée.

Cette politique ne fut pas menée. Le nationalisme des uns servit de justificatif au chauvinisme des autres. Et les peuples de la région, arabes comme israélien, n'ont pas fini d'en payer le prix.

De la Seconde Guerre mondiale au partage de la Palestine

Le mouvement populaire arabe brisé, les Britanniques ne tardèrent pas à montrer qu'ils n'appuyaient les Juifs que lorsque cela les arrangeait. Le début de la Seconde Guerre mondiale donna le signal d'un retournement de la politique britannique à leur égard.

Dans sa guerre contre l'Allemagne, l'impérialisme britannique avait toutes les raisons de craindre les visées de son adversaire sur les richesses de la région. Il avait aussi toutes les raisons de craindre que la population arabe manifeste des sentiments favorables à l'Allemagne. Cette fois la Grande-Bretagne chercha donc des appuis du côté des dirigeants arabes et sur le dos des Juifs, en publiant en 1939 un « livre blanc » qui limitait l'immigration de ceux-ci de façon draconienne. Durant les cinq années suivantes, en moyenne seules 15 000 nouvelles entrées par an leur étaient autorisées.

On était pourtant au tout début de la guerre. Les persécutions des Juifs en Europe redoublaient. C'était justement lorsque les Juifs d'Europe étaient transformés en fuyards que l'impérialisme britannique leur fermait les portes de la Palestine, après s'être servi d'eux contre les Arabes pendant toute la période précédente. On pouvait difficilement être plus cynique.

Mais si la guerre recula l'échéance de l'éclatement au grand jour du conflit entre la Grande-Bretagne et les sionistes, elle allait entraîner aussi la fin de la prépondérance de l'impérialisme britannique. Son allié, les États-Unis, étendait son influence. Et tandis qu'avec la guerre l'empire britannique commençait à se lézarder, le mouvement sioniste ne tarda pas à saisir le vent et à s'adresser presque ouvertement au gouvernement de Roosevelt, pour lui offrir ses services en échange de son appui et de sa protection.

La création d'Israël ne fut rendue possible que par les accords successifs que le mouvement sioniste passa, d'abord avec l'impérialisme britannique puis avec l'impérialisme américain. Mais ces accords ne formaient qu'une trame pour la création du nouvel État. Ce qui lui donna sa substance fut l'afflux de centaines de milliers de Juifs européens qui, pendant et surtout après la guerre, fuyaient la barbarie nazie et voyaient dans la Palestine leur unique refuge. Car toutes les autres possibilités leurs furent refusées.

Si, aujourd'hui, la barbarie nazie est stigmatisée par tous les pays dits « démocratiques », on oublie un peu trop facilement que ces pays : la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Suisse entre autres, mais aussi la France avant même l'occupation allemande, furent au fond complices de l'extermination des Juifs en fermant leurs portes à ceux qui fuyaient le génocide. Au début de la guerre, la principale communauté juive d'Europe, celle de Pologne, était fortement menacée. C'est alors que la plupart des pays européens adoptèrent des législations qui rendaient quasiment impossible l'entrée des Juifs immigrés, qui punissaient sévèrement les fraudeurs et les clandestins, quand bien même elles ne permettaient pas de livrer les fuyards au régime nazi.

La fin de la guerre ne mit pas fin au problème. Six millions de Juifs européens avaient été massacrés. Des dizaines de milliers de survivants ne savaient pas où aller. En 1947, le nombre total de réfugiés juifs avoisinait les 450 000. Et ceux qui voulait atteindre la Palestine se heurtaient à la politique du gouvernement britannique qui, pour complaire aux féodaux arabes, les empêchait de s'y rendre.

C'est donc clandestinement qu'était organisé le transfert des Juifs en Palestine. Quand au prix de maintes difficultés les émigrants avaient franchi les frontières de l'Europe, quand ils s'étaient embarqués, ils n'étaient pas encore au bout de leurs peines. Le plus souvent, le bateau était arraisonné lorsqu'il franchissait les eaux territoriales de la Palestine, ses passagers étaient faits prisonniers et se retrouvaient une fois de plus derrière les barbelés d'un camp.

Ainsi, sur le territoire de l'île de Chypre, alors colonie anglaise, poussaient de véritables camps de concentration, toujours plus nombreux, où l'on entassait une population toujours plus nombreuse elle aussi.

Pour forcer le gouvernement britannique, les organisations sionistes frappèrent un grand coup : ce fut l'affaire de « l'Exodus », un bateau ayant à son bord une foule d'émigrants dont trois cent orphelins rescapés des camps et qui, durant l'été 1947, réussit à forcer le blocus britannique.

A ces émigrants juifs, chassés par la politique impérialiste, rescapés de l'holocauste nazi, refoulés par les prétendues démocraties, et qui voulaient gagner la Palestine, on ne pouvait dans les circonstances de l'époque que reconnaître ce droit, sous la forme du droit des Juifs de Palestine à leur propre existence nationale. Ce fut d'ailleurs le moment où les sionistes engagèrent la lutte pour forcer les Britanniques au départ. Mais la façon dont ils engagèrent cette lutte, qui devait mener à la création de l'État d'Israël, la rendit contradictoire avec les intérêts d'un autre peuple.

Ce fut en effet une lutte dirigée au moins autant contre les Arabes de Palestine que contre l'occupant britannique. Avant même la création du nouvel État, les groupes armés juifs adoptèrent une politique terroriste envers la population arabe, dans le but de frapper cette population de terreur et si possible de la faire fuir.

Dans les années d'après-guerre, les États-Unis ne restèrent pas inactifs. sous leur influence, l'ONU décida le partage de la Palestine en deux États, l'un juif, l'autre arabe. Elle dessina ainsi les frontières d'un État juif incluant 57 % de la Palestine, alors que bien plus de la moitié de la population était arabe.

Lorsque les troupes britanniques partirent, cet État juif fut proclamé sous le nom d'État d'Israël, le 14 mai 1948, par Ben Gourion. La réponse des -États arabes, Syrie, Egypte, Transjordanie, Liban, fut de déclencher la guerre. Cette guerre allait être la première guerre israélo-arabe et fut gagnée par Israël. A la suite de quoi un autre peuple, celui des Arabes de Palestine expulsés par centaines de milliers, devait à son tour connaître l'exil dans les camps de réfugiés. L'État palestinien dont la création avait été décidée par l'ONU, ne vit d'ailleurs même pas le jour. Le roi de Transjordanie, Abdallah, annexa purement et simplement l'une des régions qui avait été réservée à cet État dans le plan de partage : la Cisjordanie. L'Egypte, elle, s'installa à Gaza.

Les débuts de l'État d'Israël

Après la création d'Israël, les hommes qui avaient été les pionniers de cet État, les Juifs rescapés des camps de la mort nazis qui l'avaient rejoint, préféraient ne pas trop regarder ce qui se passait autour. Ou bien ils préféraient penser qu'après tout le mal fait aux Arabes faisait désormais partie du passé, un passé dont les séquelles finiraient par se régler d'une façon ou d'une autre et par disparaître.

Dès lors Israël lui-même pouvait, pour toutes ces femmes et ces hommes, sembler ce havre heureux auquel ils avaient rêvé. Et dans l'esprit de beaucoup d'Israéliens il s'agissait désormais de construire pour de bon une société plus juste, une sorte de communauté marquée par des valeurs égalitaires, voire socialistes. Israël restait marqué par l'esprit pionnier, celui de ces hommes qui s'étaient proclamés les « ouvriers de Sion », qui n'avaient que du mépris pour les bourgeois et leur esprit étriqué, qui pensaient qu'il y avait un pays à construire et qu'ils le feraient de leurs mains.

On l'a vu pourtant, des organisations d'extrême droite s'étaient formées au sein de la communauté juive de Palestine, dès avant la création de l'État d'Israël. La principale était l'Irgoun Tsvaï Leoumi (Organisation Militaire Nationale), plus connue sous le nom d'Irgoun et par le nom de son chef lors de la guerre de 1948, Menahem Begin. Elle s'était distinguée notamment en organisant en 1946 un attentat spectaculaire contre l'hôtel King David, qui abritait les services gouvernementaux britanniques. Puis, durant la guerre de 1948, c'est encore cette milice qui perpétra avec un autre groupe, le groupe Stern, le massacre de 254 villageois arabes de la localité de Deir Yassine, dans le dessein de frapper de terreur la population arabe et de l'inciter à fuir devant l'avance de troupes juives.

Mais l'ensemble des troupes du nouvel État israélien n'en resta pas moins sous le contrôle de l'aile dite socialiste du sionisme et de son principal chef, David Ben Gourion. Une armée nationale fut créée, à partir de la milice créée au temps du mandat britannique, la Hagana ( « défense » en hébreu). La Hagana devint « l'armée de défense d'Israël » (Tsva Hagana Leisraël en hébreu, en abrégé Tsahal), elle intégra les commandos de l'Irgoun et fut placée sous la direction du gouvernement travailliste de Ben Gourion.

L'extrême droite israélienne semblait donc réduite à un rôle marginal. Elle donna naissance à un parti ultra-libéral, le Herout, qui fut renvoyé dans l'opposition. Il n'allait pas en être de même cependant des partis religieux, vis-à-vis desquels les « socialistes » désormais au gouvernement allaient montrer plus que de la complaisance.

Il y avait à cela des raisons immédiates, comme le fait que ces partis, représentant aux débuts d'Israël environ 15 % de l'électorat, étaient souvent nécessaires pour constituer une majorité parlementaire. Les dirigeants d'Israël allaient leur faire de multiples concessions. La première fut d'ailleurs l'abandon de tout projet de doter l'État d'Israël d'une véritable constitution. Les partis religieux s'y opposaient obstinément car ils ne reconnaissaient d'autres lois que celles de la Torah, la loi mosaïque contenue dans le Pentateuque, c'est-à-dire les cinq premiers livres de la Bible, allant de la Genèse au Livre des Nombres et au Deutéronome, ou les commentaires et traditions rabbiniques contenus dans le Talmud. Et encore, ceux-ci pouvaient déjà prêter à discussion !

En tous cas il n'était pas question pour les « sionistes socialistes » au pouvoir de mécontenter les rabbins. Israël n'eut donc pas de constitution, mais seulement un certain nombre de lois héritées les unes de l'époque du Mandat britannique sur la Palestine, les autres de celle de l'Empire ottoman comme par exemple la reconnaissance du pouvoir des religieux de chaque communauté, qui fut étendue aux tribunaux rabbiniques. Ceux-ci devinrent ainsi tout-puissants en matière d'état-civil, par exemple de mariage. Il n'y eut et il n'y a toujours pas de mariage civil en Israël mais seulement le mariage religieux suivant les préceptes de la Torah, s'imposant à tous, même aux athées. On ne put divorcer que selon la pratique de la répudiation... Les religieux, fiers de leur pouvoir, n'eurent de cesse d'imposer leur loi, de rendre obligatoire par exemple l'arrêt de toute activité le samedi. Etant donné qu'il est écrit dans la Bible que, selon les commandements de l'Eternel, on ne peut allumer de feu le septième jour, comment admettre en effet que certains conduisent ce jour-là des autobus et donc commandent des moteurs à explosion ?

Et puis c'est aussi le socialiste Ben Gourion qui fit décider l'enseignement obligatoire de la religion dans les écoles, et plus généralement c'est toute cette gauche dite socialiste qui contribua à reconnaître en Israël, dont la majorité de la population n'était nullement religieuse, un poids déterminant à la religion.

Il y avait à cela une raison contenue au fond dans l'idéologie sioniste elle-même, dans cette idée que les Juifs devaient retourner en terre de Palestine car c'était la leur. Qui disait que c'était la leur sinon la Bible ? Israël avait bien été proclamé par Ben Gourion, conformément à l'idéologie sioniste, comme « un État juif en terre d'Israël ». Il aurait été difficile de traduire cela en termes constitutionnels, autres justement que religieux. Car que signifie « un État juif » ? Et d'abord qui était Juif ? Comment reconnaître qui l'était et qui ne l'était pas, qui aurait droit de venir s'installer en Israël et qui ne l'aurait pas ? Allait-on reconnaître la citoyenneté aux Arabes vivant depuis des générations sur cette terre proclamée désormais « Terre d'Israël » ? Au nom de quoi aurait-on pu la leur refuser sinon au nom de leur appartenance ou non à la communauté juive, appartenance dont on ne pouvait donner une définition que religieuse, même quand on n'était pas soi-même ni religieux ni croyant ?

On aurait pu s'attendre à ce que cet État, fondé par des esprits dits éclairés venus d'Europe, reconnaisse quelques idées devenues banales depuis la Révolution française : ainsi la simple égalité juridique des hommes devant les lois de l'État, indépendamment de leurs origines ou de leur adhésion à telle ou telle religion. Les prétendus socialistes qui fondèrent Israël n'eurent même pas ce courage. Israël naquit donc comme un État dans lequel le dernier mot revenait à la religion, au fond un État théocratique. Et si la raison peut en être trouvée dans l'idéologie sioniste, elle réside même plus simplement dans la démission de tous les dirigeants des partis sionistes face à la religion, dans leur refus de lutter contre les préjugés de leur propre milieu, préjugés dont ils s'étaient eux-mêmes servis ou en tout cas qu'ils avaient refusé de combattre. L'idéologie sioniste elle-même n'était au fond que le reflet de cette démission, ou de cette complaisance.

Ajoutons d'ailleurs que, dans les circonstances concrètes où avait été créé Israël, l'acceptation de cette idéologie menait tout droit au racisme pur et simple.

Comment justifier un État dans lequel les Juifs auraient plus de droits que les autres ? Si l'on n'adoptait pas de définition religieuse, c'était souvent encore pire. Dans la logique du sionisme, il fallait nier aux Arabes tous les droits... Un ensemble de mesures administratives et policières servirent d'ailleurs à expulser les Arabes des terres qu'ils possédaient. C'était au fond, déjà, un régime d'apartheid, même si cet apartheid n'était pas écrit, mais rampant et sournois.

Cela dit, la gauche « sioniste-socialiste » qui était aux commandes de l'État d'Israël allait le construire en le marquant, en tout cas à ses débuts, par son esprit pionnier et vaguement empreint de socialisme égalitaire. Cela était dans la continuité, en fait, de la Palestine juive du temps du Mandat -britannique.

« L'esprit pionnier »... au service d'un État capitaliste

A la naissance d'Israël, le secteur économique juif était en grande partie entre les mains de la Histadrout. Celle-ci coiffait tout d'abord le secteur de la coopération agricole. Les kibboutzim notamment, et en général tout le secteur agricole juif, passaient par une coopérative dépendant de la Histadrout, la Tnouva, pour commercialiser et distribuer leurs produits. Mais la Histadrout contrôlait toute une série d'autres entreprises par l'intermédiaire d'une holding, la Hevrat Ovdim, qui regroupait l'ensemble de ses sociétés. Elle dominait notamment le secteur de la construction et des travaux publics avec la société Solel Boneh. La Histadrout prit en mains également la distribution de l'électricité, de l'eau, les services publics essentiels.

En fait, la Histadrout ne faisait ainsi que prolonger un rôle qui avait été le sien sous la colonisation britannique. Une fois Israël proclamé, les entreprises dépendant de la Histadrout jouaient tout naturellement le rôle que jouent, dans la plupart des États, les entreprises du secteur public. Leur rôle était d'autant plus essentiel que, dans le cas d'Israël, il s'agissait de jeter les bases de l'organisation économique du nouvel État et qu'on ne pouvait s'en remettre pour cela à l'initiative privée.

Mais le secteur coopératif dépendant de la Histadrout, tout comme le secteur d'État, faisaient bien évidemment partie d'une économie locale et d'une économie internationale capitalistes. De ce point de vue il n'y avait aucun sens à parler de l'économie israélienne comme d'une économie socialiste ou en voie de le devenir.

Israël avait besoin de capitaux. Dès que les secteurs étatique et paraétatique furent en mesure de dégager des activités rentables, des investisseurs privés pouvaient trouver là des profits garantis. On assista ainsi à des dénationalisations progressives qui, comme toujours furent la source de spéculations, de phénomènes de corruption, de l'enrichissement rapide de ceux qui avaient su faire la bonne affaire au bon moment ou qui avaient eu les bonnes relations. A côté de ceux qui avaient été les pionniers du sionisme, on vit naître une génération d'affairistes et de profiteurs pour qui les idéaux égalitaires du temps des pionniers n'étaient que des vieilleries sans intérêt.

On devait tout de même continuer à parler pendant des années d'un prétendu « socialisme » israélien. Le principal parti de gouvernement allait d'ailleurs rester le Mapaï, le parti ouvrier israélien. Ses leaders avaient soin d'entretenir cette image auprès de l'opinion publique occidentale, notamment européenne, en se montrant par exemple grands amis des leaders des partis sociaux-démocrates européens et en assistant régulièrement aux congrès de l'Internationale socialiste.

Il faut aussi signaler un autre parti, qui devait souvent figurer au gouvernement au côté du Mapaï : le Mapam. Ce parti, dont le nom complet est parti ouvrier unifié (en hébreu Mifleget Hapoalim Hameoukhedet, en abrégé Mapam), fut fondé en 1948 par l'unification de divers courants, essentiellement l'Hachomer Hatzaïr et le Poalé Tsion de gauche. Il s'affirmait marxiste et léniniste, partisan de la révolution socialiste et d'accord pour l'essentiel avec la politique de l'Union soviétique d'alors, à un détail près tout de même : l'attitude de l'URSS à l'égard de la question juive en général et de l'État d'Israël en particulier. Recueillant un peu moins de 10 % des voix aux élections, il continuait à utiliser un verbiage marxiste et à faire semblant de se préoccuper de la construction du socialisme en Israël, tout en étant sioniste et en se solidarisant avec les gouvernants dans toutes les questions importantes.

En fait, le Mapam servait de caution de gauche aux hommes au pouvoir, notamment auprès des membres des kibboutzim les plus à gauche et des nostalgiques de ce qu'on appelait le « mouvement pionnier », celui des débuts de l'immigration juive. Il servait aussi de caution du côté des secteurs les plus à gauche de l'opinion publique européenne, notamment ce que dans les années cinquante et soixante on appelait en France la « nouvelle gauche », représentée par exemple par le PSU ou l'hebdomadaire France-Observateur. Cette « nouvelle gauche » en quête d'une image de socialisme un peu attrayante, se voyait ainsi proposer le « modèle » israélien, avec ses kibboutzim et leur vie communautaire. On pouvait être invité à les visiter, par exemple pendant les vacances. Ce n'était pas forcément désagréable, et puis cela pouvait même être l'occasion de rencontrer justement... le dernier intellectuel parisien à la mode dans la « nouvelle gauche », qui profitait lui aussi de ses vacances pour venir expliquer au Kibboutzniks comment construire le socialisme en Israël !

Mais ce « socialisme » israélien était voué à n'être qu'un alibi de moins en moins crédible, à mesure que s'accentuait la différenciation sociale au sein de la société juive israélienne elle-même, à mesure aussi que, parallèlement, la politique extérieure du nouvel État s'affirmait toujours plus ouvertement pro-impérialiste et anti-arabe.

Même si une grande partie de la population israélienne se forçait à oublier qu'elle faisait partie d'un pays aux dimensions minuscules, immergé au coeur du Proche-Orient et de ses contradictions, celles-ci n'en existaient pas moins et déchiraient de plus en plus la région. Dans ces conflits, les dirigeants israéliens n'étaient pas neutres. Ils prenaient parti, et cela en continuité avec les choix qui avaient été les leurs lors de la création de l'État.

Une politique de plus en plus pro-impérialiste

En 1948, l'État d'Israël avait vu le jour contre la volonté des États arabes et en dressant contre lui la population arabe elle-même.

Dans leur lutte contre la présence britannique, les dirigeants israéliens n'avaient pas cherché à se trouver des alliés au sein de cette population arabe, qui avait pourtant bien des raisons elle aussi de s'opposer à la présence coloniale britannique ; ils avaient préféré aller en chercher auprès d'un impérialisme concurrent, l'impérialisme américain.

Cette politique pro-impérialiste devait s'affirmer de plus en plus, tandis qu'Israël et ses dirigeants étaient toujours plus perçus par les masses arabes comme un ennemi.

Car le mouvement et les sentiments nationaux, les sentiments d'opposition à l'impérialisme se développaient dans les masses populaires des pays arabes, tout au long notamment des années cinquante et soixante. Se plaçant dans le courant général qui avait suivi la guerre, les leaders de la petite-bourgeoisie nationaliste des pays arabes parvenaient au pouvoir.

Ce fut le cas en Egypte où, bien que ce pays ait été formellement indépendant depuis le lendemain de la Première Guerre mondiale, sévissait encore un pouvoir politique complètement inféodé à l'impérialisme britannique. C'était le régime du roi Farouk qui, de surcroît, était profondément corrompu et politiquement usé.

En 1952 il fut renversé par un coup d'État militaire ayant à sa tête le général Neguib et le colonel Nasser. Le nouveau pouvoir chercha rapidement à mener une politique plus indépendante. En 1956, Nasser proclama la nationalisation de la compagnie du Canal de Suez.

Cet acte souleva l'enthousiasme en Egypte et bien au-delà, au sein des peuples de tous les pays arabes. Nationaliser le canal de Suez, c'était lancer un défi à l'Angleterre et à la France, les deux puissances dont les capitaux dominaient dans la compagnie du canal, mais aussi les deux vieilles puissances coloniales qui avaient dominé le Proche-Orient et avaient encore, en 1956, la prétention de s'y maintenir. A Paris et à Londres, on envisagea rapidement une intervention militaire contre l'Egypte. Elle se fit en octobre 1956 sous forme d'une intervention combinée des troupes anglo-françaises, mais aussi de l'armée israélienne.

Ainsi, quelques années à peine après la formation de leur État, les dirigeants israéliens choisirent d'engager leur armée aux côtés de celles des vieilles puissances impérialistes, dans ce qui était une opération de basse police coloniale. Ce que les dirigeants israéliens pouvaient en espérer était assez clair. Outre des gains territoriaux, ils pensaient qu'ayant démontré l'efficacité de leur armée, sa disponibilité à se battre aux côtés des puissances occidentales, il obtiendraient en contrepartie des appuis diplomatiques mais aussi et surtout toutes sortes d'aides dans les domaines financier et -militaire.

Israël allait en effet devenir, pour trente ans et plus, l'allié le plus fiable de l'impérialisme dans cette région instable qu'était le Proche-Orient. Cet allié fut d'autant plus précieux que le nationalisme arabe allait continuer de s'affirmer les années suivantes en Syrie, au Yemen, au Liban ou en Irak, sans même parler du Maghreb.

Le désir des dirigeants nationalistes arabes de prendre un peu d'indépendance à l'égard de l'impérialisme, même si leurs discours comportaient souvent une large part de démagogie, rencontrait un immense écho auprès de leurs peuples, et ce n'était pas pour rien. Il apparaissait comme une revanche sur toutes les humiliations, le mépris subis au cours de la période coloniale. Il semblait promettre un autre avenir, une libération de la pauvreté, du sous-développement qui étaient le lot de tous les pays arabes. Il rencontrait les espoirs de dizaines de millions de prolétaires, de pauvres des villes et des campagnes, de Bagdad à Casablanca en passant par Le Caire.

Le jeune État israélien avait été fondé par des hommes qui eux aussi avaient été des victimes de l'impérialisme, même si c'était d'une autre façon. Ses dirigeants auraient pu montrer à tout le moins une compréhension, une solidarité à l'égard des peuples qui l'entouraient. Mais ils continuèrent de prendre la direction diamétralement opposée. Cela faisait d'ailleurs souvent le jeu des dirigeants arabes eux-mêmes qui, à la recherche de compromis avec l'impérialisme, se servaient d'Israël comme d'un épouvantail plus facile à affronter et à couvrir de tous les péchés que le système impérialiste lui-même dont Israël n'était après tout qu'un petit relais.

La vague nationaliste incarnée par le courant nassérien ne dura qu'un temps, et ce courant lui-même montra rapidement ses limites. Les couches les plus réactionnaires des États arabes eux-mêmes relevaient la tête, avec l'appui américain et le relais sur place des régimes féodaux les plus arriérés comme ceux d'Arabie saoudite, des émirats du Golfe ou de Jordanie, ou bien aux frontières du monde arabe celui du shah d'Iran.

En 1967, en réponse à une série de provocations verbales de Nasser, les dirigeants israéliens jugèrent le moment favorable pour tenter un nouveau coup. C'était l'occasion d'affaiblir définitivement le nationalisme arabe et de s'adjuger, au passage, des conquêtes territoriales. Ce fut la guerre dite des Six jours, car les armées égyptienne, syrienne et jordanienne, s'effondrèrent en moins d'une semaine. A l'issue de la guerre, en juin 1967, les troupes israéliennes furent à deux doigts de faire tomber Nasser et d'abattre le régime syrien. Et surtout, elles occupèrent tout le désert du Sinaï, c'est-à-dire toute la région allant de la frontière israélienne au canal de Suez, arrivant ainsi à moins d'une centaine de kilomètres du Caire. Elles s'installèrent à Gaza, ainsi que dans la partie orientale de Jérusalem et en Cisjordanie, cette région arabe palestinienne que le roi de Jordanie avait annexée en 1950. Elles occupèrent aussi le Golan, région syrienne dont les hauteurs dominent la Galilée israélienne.

Au cours de cette conquête de 1967, les troupes israéliennes repoussèrent de nouveau une partie de la population arabe, qui fut rejetée vers les camps de réfugiés de Jordanie, de Syrie et du Liban. Mais à la différence de 1948, la majorité de la population des régions arabes occupées choisit de ne pas partir. Israël allait ainsi occuper des régions à population arabe, où vivaient d'ailleurs des réfugiés de la guerre de 1948, dès lors rejoints par l'avance de l'armée israélienne.

La montée du nationalisme palestinien

La guerre de 1967 était une étape importante. Sans doute, comme l'avaient cherché les dirigeants israéliens et leurs protecteurs américains, elle porta un coup décisif, pour toute une période, au nationalisme arabe tel qu'il était incarné par Nasser. Mais du même coup, elle allait amener sur le devant de la scène, cette fois, le nationalisme palestinien. Et puis elle allait accélérer l'évolution politique de la société israélienne, et en particulier son glissement à droite.

Au cours de la guerre des Six jours, Israël avait remporté une victoire fulgurante sur les États arabes. Mais si les armées avaient été vaincues, il n'en était pas de même des peuples. Au contraire même.

Pendant toute une période la population arabe avait pu voir dans l'armée égyptienne ou l'armée syrienne des recours, des sauveurs possibles face à l'impérialisme et face à Israël. L'inefficacité de ces armées, minées par la corruption et l'incompétence de leurs chefs, éclatait au grand jour. Dans une certaine mesure leur défaite redonnait la parole aux peuples des pays arabes eux-mêmes, et en premier lieu au peuple palestinien.

Après la victoire israélienne, il y eut une vague triomphaliste en Israël. Le « grand Israël » préconisé par la droite sioniste dans les frontières bibliques, c'est-à-dire de la Méditerranée au Jourdain en incluant la Cisjordanie, semblait se réaliser. Il fallut assez vite déchanter. L'occupation de toute une région arabe comme la Cisjordanie et Gaza posait des problèmes nouveaux. Les dirigeants israéliens ne pouvaient pas envisager, à moins de renier toute la tradition sioniste, d'intégrer les Arabes de Cisjordanie et de Gaza, une population qui en 1967 était de plus d'un million d'habitants et croissait bien plus vite que la population juive d'Israël. A terme, les Arabes pouvaient devenir une majorité dans l'État juif !

Alors que fallait-il faire des Arabes de Cisjordanie et de Gaza ? Les expulser ? Il ne manqua pas de voix en Israël, du côté de l'extrême droite, pour dire que c'était la seule solution. Mais les gouvernements israéliens n'étaient pas en situation de procéder, à une telle échelle, à ce qu'on appellerait aujourd'hui une opération de « purification ethnique ». La population israélienne elle-même, dans sa majorité, ne l'aurait sans doute d'ailleurs pas admis. La population arabe palestinienne de Gaza et de Cisjordanie resta donc sur place et dût envisager désormais de se battre pour elle-même, sans attendre le secours des régimes arabes qui s'étaient montrés surtout prodigues de discours enflammés, mais bien incapables de la défendre sur le terrain.

Après la guerre de 1967, on assista à la montée en puissance des organisations arabes palestiniennes. Celles-ci existaient bien sûr avant 1967. Mais c'est après la guerre des Six jours que toutes ces organisations, regroupées au sein de l'OLP, connurent un véritable afflux. Dans les camps de réfugiés en Jordanie, au Liban, en Syrie, des milliers et des milliers d'hommes les rejoignirent, décidèrent de devenir des combattants, des « feddayins » prêts à mener contre Israël ce combat que les armées arabes n'avaient pas su mener. En 1969, on vit accéder à la tête de l'OLP - l'Organisation de Libération de la Palestine, fondée quelques années auparavant par la Ligue arabe - le leader d'une des organisations palestiniennes qui apparaissait alors comme plus radicale, le Fatah. Ce leader, qui était désormais le chef de l'OLP, c'était Yasser Arafat.

En fait, la guerre de 1967 avait rendu le problème palestinien explosif, et d'abord pour les États arabes eux-mêmes. Les États arabes ne pouvaient tolérer l'existence sur leur sol de ces milliers de feddayins palestiniens mobilisés, dont la combativité pouvait devenir contagieuse. La répression la plus féroce à l'encontre des Palestiniens ne tarda pas à venir des États arabes eux-mêmes, et en premier lieu du régime réactionnaire du roi Hussein de Jordanie. Ce fut le « Septembre noir » de 1970, un véritable massacre perpétré contre les feddayins des camps palestiniens de Jordanie par l'armée du roi Hussein avec la complicité des dirigeants des autres États arabes. Quant à Arafat lui-même, cette tuerie ne l'empêcha pas de serrer la main du roi Hussein pour sceller sa « réconciliation » à peine quelques jours après.

La question palestinienne devenait un facteur de déstabilisation de toute la région du Proche-Orient. C'est pourquoi, en même temps qu'ils combattaient les feddayins palestiniens sur le terrain, les dirigeants arabes et même les dirigeants impérialistes décidèrent de reconnaître officiellement la représentation du peuple palestinien à travers l'OLP de Yasser Arafat. Côté israélien en revanche, on continuait d'affirmer comme le fit la dirigeante travailliste Golda Meïr à la tribune de la Knesset, le Parlement israélien : « le peuple palestinien ? Ca n'existe pas ! ». Une déclaration dont la bêtise vaut bien celle d'un certain nombre d'autres, comme celle des gouvernants français affirmant quelques vingt ans plus tôt que l'Algérie c'était la France ou que, à scruter le passé ils ne trouvaient pas trace de l'existence nationale du peuple algérien...

En tous cas, dès 1974, l'OLP fut ainsi reconnue comme la représentante officielle du peuple palestinien et pourvue d'un siège d'observateur permanent à l'ONU. L'OLP vit affluer une manne de subventions des États arabes, notamment des plus riches et des plus réactionnaires comme l'Arabie saoudite. Elle put créer en exil de véritables institutions. Pourvue d'organes politiques, législatifs, militaires, culturels, diplomatiques, elle préfigurait dès ces années-là cet État palestinien qui était encore à naître ; une situation qui fait penser d'ailleurs à ce qu'étaient les organes de la colonisation sioniste avant 1948, pourvue de véritables institutions étatiques avant même qu'un État juif soit véritablement proclamé.

En fait, en élevant ainsi Yasser Arafat sur un piédestal bien avant qu'Israël se soit décidé à reconnaître un État palestinien, les dirigeants impérialistes et ceux des États arabes achetaient une sorte d'assurance contre le risque révolutionnaire que comportait l'explosive question palestinienne.

Et en effet, après la Jordanie, ce fut au Liban que, dans les années 1973-1975, un risque de déstabilisation du régime se fit jour. Sous l'influence des militants de la cause palestinienne présents dans les camps de réfugiés, une poussée à gauche se manifesta dans la population libanaise elle-même. La bourgeoisie et la droite libanaises réagirent là aussi en déclenchant des massacres. Ce fut, en 1975, le début de la guerre civile libanaise, une guerre impitoyable qui allait durer quinze ans. Arafat, qui avait été intronisé peu auparavant représentant officiel des Palestiniens, révéla encore une fois son utilité pour les puissants et les régimes en place. En proclamant que le seul objectif des Palestiniens du Liban était l'État palestinien, il se dégagea des conflits internes du monde arabe et en l'occurence du Liban, donna des assurances à tous les dirigeants du monde arabe et en définitive se fit le complice du massacre de son propre peuple.

Mais dans toute cette période des années soixante-dix encore, qui vit la montée des luttes du peuple palestinien, aucune voix ou presque ne s'éleva parmi les dirigeants politiques israéliens pour s'affirmer, contre la politique des dirigeants d'Israël eux-mêmes, solidaire de cette lutte. Pas plus à cette occasion que lors des précédentes, à l'exception de toutes petites minorités, il n'y eut dans le mouvement ouvrier dit socialiste d'Israël des forces pour dire que la lutte des Arabes palestiniens pouvait être aussi un peu la leur, ou qu'en tout cas elle méritait leur soutien.

Le glissement à droite de la société israélienne

La guerre de 1967 correspondait d'ailleurs à une évolution de plus en plus à droite des partis au pouvoir en Israël. Cette guerre avait été menée par un gouvernement d'Union nationale dans lequel on trouvait aux premières loges un parti, le Rafi, qui était une sorte de parti socialiste nouvelle manière. Le Rafi avait scissionné du Mapaï en 1965. Il reprochait au Mapaï d'être un vieux parti bureaucratique dominé par la bureaucratie syndicale de la Histadrout et la vieille garde des pionniers du sionisme, d'être trop attaché au socialisme et pas assez ouvert à l'initiative privée. Il se réclamait d'une politique plus libérale, se présentait comme un parti plus jeune, un parti pour les « Sabras », c'est-à-dire la génération née en Israël et non plus celle des émigrants venus d'Europe. Cette démagogie n'empêchait pas qu'on trouve à sa tête, à ses débuts, Ben Gourion lui-même, ainsi que Shimon Pérès qui n'était pas non plus un « Sabra ». Mais on y trouvait aussi le général Moshé Dayan, qui lui en était un, faisant partie de cette génération de généraux arrivistes que l'on allait désormais trouver à la tête de pratiquement tous les partis israéliens. Dayan, en tant que ministre de la Défense durant la guerre des Six jours, s'était attribué une partie de la gloire de la victoire. L'autre partie allait à un autre chef de guerre, le chef d'État-Major de l'armée Yitzhak Rabin.

La victoire israélienne de 1967 fut donc aussi, sur le plan politique intérieur, une victoire des hommes du Rafi, les Dayan et les Pérès, sur ceux de la vieille garde du Mapaï, notamment le Premier ministre d'alors Levi Eshkol. En janvier 1968, les différentes fractions, notamment le Rafi et le Mapaï, se réunifièrent. Le parti unifié prit le nom de Parti Travailliste Israélien (Mifleget Haavoda Haisraeli) et c'étaient désormais Pérès et Dayan qui le dominaient. En 1969, même le Mapam, dit d'extrême gauche, le rejoignit au sein d'un front électoral, le Maarakh, dans lequel il abandonnait en fait toute indépendance politique.

Pour ces travaillistes installés au pouvoir et tout auréolés de leurs conquêtes, il n'était pas question de rendre les territoires conquis. Ils n'adoptèrent pas officiellement la politique du « grand Israël » mais firent tout pour faire traîner les pourparlers qui suivirent la guerre afin de gagner du temps et, dans l'intervalle, de créer dans les territoires occupés des « faits accomplis » sur lesquels il serait difficile de revenir plus tard. La partie arabe de Jérusalem fut officiellement annexée à Israël dès juin 1967, tandis qu'on annonçait la création de kibboutzim en Cisjordanie et dans le Golan. C'était le début de la politique d'implantations juives dans les territoires occupés par Israël.

Les dirigeants travaillistes, de plus en plus concurrencés par les partis de droite qui proclamaient qu'il ne fallait pas rendre les territoires conquis, ne voulaient pas être accusés de brader ceux-ci et repoussaient toujours à plus tard le règlement de la question de la Cisjordanie et de Gaza, et même celle du désert du Sinaï conquis sur l'Egypte, même si personne en fait n'envisageait vraiment de garder celui-ci. Mais ils eurent tout de même à payer cette politique. Elle déboucha en effet rapidement sur une tentative de revanche militaire de la part de la Syrie et de l'Egypte.

Ce fut la guerre d'octobre 1973, dite du Kippour, la quatrième guerre israélo-arabe. Cette fois l'effet de surprise joua en faveur des États arabes. Ils réussirent à enfoncer le front israélien. Ce n'est que dans un second temps que l'armée israélienne, et notamment les troupes dirigées par le général Ariel Sharon, réussirent à rétablir la situation. Et même si Israël restait en fait vainqueur, le sentiment de victoire fut du côté arabe, en particulier en -Egypte. Côté israélien, on reprocha au gouvernement de s'être endormi sur les lauriers de 1967 et de ne pas avoir vu venir l'attaque. Le Premier ministre travailliste Golda Meïr dût démissionner. Elle fut remplacée par Yitzhak Rabin, c'est à dire encore par un membre du parti travailliste, choisi il est vrai pour son passé de chef d'État-Major en juin 1967 et pour sa réputation de « faucon », c'est-à-dire de partisan d'une attitude dure à l'égard des Arabes.

En fait le long règne du parti travailliste sur Israël touchait à sa fin. A se montrer toujours plus guerrier et expansionniste, il avait encouragé à sa droite des forces encore plus radicales sur ce terrain. Les élections israéliennes de 1977 virent ainsi la victoire d'un front des partis de droite. A la tête de ce front, le Likoud, se trouvait un vieux routier de la politique israélienne : il s'agissait de Menahem Begin, cet homme qui avait été en 1948 le leader de l'Irgoun, cette organisation qui préconisait le terrorisme à l'égard des Arabes palestiniens. Pas loin derrière lui se tenait le général Sharon, qui avait pu se présenter après la guerre de 1973 comme le sauveur d'une situation militaire compromise par les négligences des travaillistes. Avec le Likoud, c'étaient les partisans officiels du « Grand Israël » qui arrivaient au pouvoir.

De Camp David à la guerre du Liban

Pourtant, un des premiers gestes du gouvernement Begin fut de conclure ce que les travaillistes n'avaient pas osé faire : la paix avec l'Egypte. Ce fut la paix de Camp David, signée en 1979 avec le président égyptien Sadate sous les auspices du président américain d'alors, Carter. En échange de la reconnaissance d'Israël par l'Egypte, l'armée israélienne évacua le Sinaï.

Ainsi, il fallut attendre l'arrivée au pouvoir du chef historique de l'extrême droite israélienne pour conclure cet accord d'évacuation d'un territoire qu'en fait personne en Israël ne voulait garder. Comme on trouve toujours plus à droite que soi, cela valut quand même à Begin des accusations de trahison, notamment lorsqu'il fit évacuer de force par l'armée, en mars 1982, les colons juifs qui avaient été installés dans la ville de Yamit, en plein Sinaï. Mais Begin allait se rattraper par la suite.

Le second volet de l'accord de Camp David comportait en effet un engagement de négocier un projet d'autonomie administrative des territoires occupés, qui d'ailleurs n'impliquait nullement l'évacuation des troupes israéliennes. Après l'accord de Camp David, le gouvernement Begin traîna les pieds et ne donna pas la moindre suite crédible à ce projet d'autonomie, de peur d'être accusé par son propre parti d'ouvrir la voie à la création, à terme, d'un État palestinien. Et pendant que Begin opposait son inertie à tout début de négociation, son ministre Sharon intensifiait la création de colonies juives dans les territoires occupés.

En fait l'orientation des dirigeants israéliens restait celle d'une politique de force à l'égard de ses voisins arabes. Après qu'en avril 1982 l'armée israélienne ait complètement achevé la restitution du Sinaï à l'Egypte, il ne fallut pas attendre deux mois pour que le contingent ainsi libéré soit retourné vers le Nord. C'est en juin 1982 en effet que l'armée d'Israël, sous la direction de Sharon, se lança dans la guerre du Liban ; ce fut une expédition de grande ampleur qui la conduisit jusqu'à Beyrouth, fit des dizaines de milliers de morts dans la population libanaise et causa des destructions sans nombre.

A part la recherche par Sharon d'un succès personnel, un des buts de la guerre était d'imposer l'évacuation par l'OLP de ses quartiers généraux établis à Beyrouth. Ce but fut atteint avec la collaboration de contingents occidentaux, notamment américains et français, envoyés là sous prétexte d' « interposition ». Un autre but était semble-t-il d'imposer à Beyrouth un gouvernement vassal de celui d'Israël. Sur ce plan-là, Sharon avait présumé de ses forces. Ni la bourgeoisie libanaise, ni ses différents protecteurs, qu'il s'agisse de la Syrie, des autres États arabes ou de pays impérialistes comme la France ou les États-Unis, ne voulaient voir le Liban devenir une colonie d'Israël. Israël dut retirer ses troupes et la situation au Liban fut réglée plus tard par d'autres, sous l'égide de la Syrie, de l'Arabie saoudite et des États-Unis.

« L'Intifada » et le recul des dirigeants israéliens

Après ce moment de délire de conquête et de folie des grandeurs, les dirigeants israéliens ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. On le voit aujourd'hui avec la conclusion des accords avec l'OLP, car il s'agit bien de concessions faites aux Palestiniens, même si ces concessions sont très étroitement calculées et limitées. Et il faut noter que ce recul d'Israël n'est pas un recul devant la puissance de l'armée égyptienne ou de toutes les armées des États arabes réunis, qui se sont présentés si longtemps comme les défenseurs des Palestiniens alors qu'en réalité ils n'en avaient cure. Il n'est même pas un recul devant les commandos de l'OLP et leurs actions armées. C'est un recul devant la mobilisation du peuple palestinien au cours de ce qu'on a appelé l'Intifada - le soulèvement, en arabe.

L'Intifada a commencé en décembre 1987 à Gaza, lorsque de jeunes palestiniens ont commencé à jeter des pierres contre les occupants d'une jeep de l'armée israélienne qui venaient de causer un accident. Puis elle a continué pendant de longues années au cours desquelles l'armée israélienne s'est avérée incapable de rétablir l'ordre durablement en Cisjordanie et à Gaza contre des hommes et des femmes - souvent des adolescents - qui avaient résolu de ne plus supporter leur présence et de jeter des pierres sur chacune de leurs patrouilles.

Ce sont ces tâches de répression quotidiennes, sans fin et sans espoir, qui ont démoralisé l'armée israélienne et une partie de la jeunesse du pays et qui ont fini par convaincre les politiciens les plus entêtés qu'ils n'avaient plus le choix : il leur fallait traiter, y compris avec l'OLP et Yasser Arafat, cette organisation qu'ils n'avaient jamais qualifiée autrement que de « terroriste » et avec laquelle ils avaient juré de ne jamais traiter. Les élections -israéliennes de 1992 ont bien été marquées par une campagne particulièrement belliqueuse de la droite, ouvertement raciste et ponctuée de véritables pogromes anti-arabes. Mais justement, il faut croire que la majorité de la population israélienne en avait assez d'être maintenue indéfiniment sur le pied de guerre par l'entêtement imbécile de ses gouvernants. L'électorat a plutôt désavoué la campagne de la droite, et cela a ramené les travaillistes au pouvoir avec Rabin pour Premier ministre et Pérès pour ministre des Affaires étrangères. Et la situation était désormais telle que même un Rabin qui, aux débuts de l'Intifada, avait juré qu'il « briserait » les Palestiniens, a dû se résoudre à signer les accords de Washington et à serrer la main -d'Arafat.

Ces accords prévoient, on le sait, l'installation d'une autorité palestinienne en Cisjordanie et à Gaza sous la direction de l'OLP et donc de Yasser Arafat. C'est une concession devant l'action des masses palestiniennes, mais de la part des dirigeants israéliens elle comporte le calcul évident qu'après tout, une police palestinienne sera sans doute plus efficace, à condition qu'on lui confie une part du pouvoir sous le contrôle d'Israël, pour tenir en respect les jeunes révoltés des faubourgs de Gaza, de Jenine ou de Naplouse. Et encore, les dirigeants israéliens ont pris leur temps, ils ont cherché à vérifier pas à pas que l'OLP et Arafat étaient bien capables de prendre le relais de l'armée israélienne, de contrôler la situation et éventuellement de réprimer les actions de leurs concurrents de droite, les islamistes. Car, côté palestinien, cette situation sans issue a renforcé aussi les groupes intégristes qui spéculent maintenant sur le désespoir de la population et qui pratiquent la surenchère, souvent par des attentats sanglants contre la population israélienne.

Quant à ce qu'est devenue la Cisjordanie sous occupation israélienne, il suffit d'un coup d'oeil sur une carte pour voir combien elle peut être un piège pour un pouvoir palestinien. Après vingt-huit ans d'occupation et d'installation progressive de colonies juives, la Cisjordanie, mais aussi Gaza, sont devenues une véritable « peau de léopard » imbriquant les colonies juives et les villes et villages palestiniens. Les paysans palestiniens ont été expulsés peu à peu des meilleures terres, et celles-ci ont été accaparées par les colonies juives. Des routes spéciales, dites « routes de sécurité », ont été construites, représentant parait-il un investissement de cent millions de dollars, rien que pour permettre aux colons juifs de se rendre d'une colonie à l'autre sans risquer de croiser des Palestiniens, de devoir rentrer dans leurs villes ou leurs villages et d'essuyer leurs jets de pierre. Après vingt-huit ans d'occupation, on ne rend pas aux Palestiniens un pays ; on confie à la police palestinienne le rôle de gardienne d'un certain nombre de zones qu'aux États-Unis on aurait appelé des réserves indiennes et dans l'Afrique du Sud de l'Apartheid des homelands.

On peut d'ailleurs observer que, s'il y a accord entre Israéliens et Palestiniens, c'est avec les couches les plus réactionnaires de la société palestinienne de Cisjordanie et de Gaza qu'il se fait. C'est avec un Arafat qui, malgré l'image de guérillero gauchiste qu'il s'est donnée, est un bourgeois, au service de la bourgeoisie et des grandes familles réactionnaires. Et dans les hommes qui ont été élus le 20 janvier à la nouvelle Assemblée palestinienne, on trouve en premier lieu les membres des grandes familles féodales traditionnelles.

L'extrême droite israélienne

Rabin, même en reculant un peu devant les Palestiniens, a encore bien mérité du sionisme, en sauvegardant tout ce qui pouvait l'être. Et pourtant il s'est donc trouvé un homme pour tuer froidement de trois balles le Premier ministre israélien, et revendiquer ensuite son geste. Il y en a sans doute bien d'autres qui sont prêts à en faire autant contre tout homme politique responsable de la restitution aux Palestiniens d'un pouce des territoires occupés. Il s'est d'ailleurs trouvé des rabbins pour absoudre d'avance les éventuels assassins, en affirmant en 1995 qu'un homme politique n'a pas le droit de céder la terre qui, selon la Bible, aurait été promise aux Juifs par l'Eternel lui-même, il y a quelques milliers d'années. Il semble que la recommandation « Tu ne tueras point » ne soit pas valable dans ce cas-là. Elle se trouve pourtant elle aussi dans la Bible et serait à attribuer elle aussi à l'Eternel... Mais cette recommandation-là, qui, parmi les très nombreux dirigeants politiques qui dans l'Histoire se sont réclamés de la Bible, l'a jamais vraiment prise au sérieux ?

Mais les responsabilités ne sont évidemment pas à chercher dans la Bible. S'il se trouve aujourd'hui en Israël des assassins de Premier ministre, les gouvernants d'Israël doivent d'abord s'en prendre à eux-mêmes, car c'est bien eux et leur politique qui les ont encouragés. C'est Moshé Dayan, ce général travailliste qui déclarait en 1973 que « les Israéliens doivent rester jusqu'à la fin des temps en Cisjordanie » et que « si se sentir chez soi en Cisjordanie était de l'expansionnisme », alors lui Moshé Dayan « était bien un expansionniste ». C'est aussi un ministre travailliste, Yigal Allon, qui a été à l'origine en 1968 de l'installation de colons juifs à Hebron. C'est même lui qui aurait fourni personnellement des mitraillettes au rabbin Moshe Levinger, qui allait être un des pionniers des installations juives en Cisjordanie.

C'est ce même Levinger qui allait fonder le Gush Emounim, le « bloc de la Foi » et devenir ainsi un des leaders de l'extrême droite israélienne, spécialiste en particulier des délires mystiques et de l'invocation de la Bible pour certifier que tuer des Arabes est une façon d'honorer Dieu. Un autre rabbin allait se faire un nom : le rabbin Kahane, rabbin intégriste venu des États-Unis dans les années 1970 et qui fonda un mouvement, le Kakh, prônant l'expulsion des Arabes de Cisjordanie. « Kakh », en hébreu, cela signifie tout simplement « c'est comme ça », et c'était une façon expéditive de signifier que l'occupation israélienne était un fait accompli et qu'elle le resterait, que cela plaise ou non. Il n'y avait, comme on voit, pas à discuter les thèses de ce rabbin, qui tenaient du racisme pur et avoué. Il est vrai que le rabbin Kahane devait être tué en 1990 aux États-Unis par un Palestinien. Là aussi, que peut-on ajouter, sinon peut-être « Kakh »... « c'est comme ça » ?

On peut bien sûr trouver des démagogues arriérés du genre des Kahane ou des Levinger dans tous les pays. Mais c'est la politique de colonisation juive de la Cisjordanie qui leur a donné pouvoir et poids politique. Pour occuper les implantations de Cisjordanie, il fallait trouver des volontaires et même les aider en leur fournissant logements, crédits et même armement. L'encadrement des colonies juives fut ainsi recruté tout naturellement dans les mouvements d'extrême droite allant professer leurs opinions délirantes la Bible dans une main et la mitraillette dans l'autre, et qu'il ne fallait pas s'aviser de mécontenter.

C'est des rangs de cette extrême droite qu'est sorti par exemple un illuminé comme Barouch Goldstein, cet homme qui un beau jour de février 1994 s'est rendu dans la mosquée d'Hebron et a déchargé sa mitraillette sur une foule de Musulmans en prière, en tuant vingt-neuf avant d'être tué lui-même. Goldstein était un médecin récemment immigré des États-Unis, un pays où les prédications de certains rabbins sont aussi délirantes que celles des gourous d'un certain nombre de sectes qui défrayent la chronique. Grâce à la Loi du retour en vigueur en Israël, un Goldstein pouvait venir librement s'installer dans cet État ou plutôt en l'occurrence dans la colonie juive de Kiryat-Arba, en Cisjordanie, qui est un des principaux foyers de l'intégrisme religieux juif, avec bien plus de droits que n'importe quel Palestinien originaire du pays. Il avait des facilités pour se loger grâce à la sollicitude du gouvernement israélien qui encourage matériellement quiconque veut bien s'installer en Cisjordanie. Il avait droit à la protection de l'armée, et même le droit de porter une arme, dont il s'est servi avec les encouragements de quelques rabbins. Sa tombe est maintenant régulièrement fleurie par des militants d'extrême droite qui célèbrent son acte comme un acte sacré.

Alors, tous ceux qui après le meurtre de Rabin se sont étonnés « qu'un Juif ait pu tuer un Juif » et ont fait semblant de découvrir qu'il existait désormais des mouvements d'extrême droite en Israël, recrutés notamment parmi les colons, et parmi eux de véritables malades mentaux prêts à tout, ceux-là sont de fieffés hypocrites. Non seulement cette extrême droite existe depuis le début du mouvement sioniste, mais elle a été nourrie, encouragée, subventionnée, armée par toutes les actions des gouvernants israéliens, y compris ceux prétendument socialistes. Avant que l'un de ses membres tue Rabin, elle s'est fait largement la main sur les Arabes palestiniens avec la complicité de tous les gouvernants d'Israël, Rabin compris.

Alors, le problème n'est pas de pleurer sur le sort d'un homme comme Rabin. Il portait lui-même une part écrasante de responsabilité dans la situation d'aujourd'hui, et comme tous les politiciens de son espèce en Israël ou ailleurs il assumait consciemment le risque d'être un jour victime d'un tueur d'extrême droite. La conscience de ce risque ne le faisait pas cesser d'être complice de cette extrême droite, en fait même d'en être solidaire.

En revanche il y a bien lieu de s'inquiéter du développement de cette extrême droite, y compris et d'abord peut-être du point de vue de la population israélienne elle-même. Car qu'elle soit un danger pour les Palestiniens, pour les Arabes, ce n'est pas nouveau, c'est le cas en fait depuis les débuts du sionisme. Mais maintenant c'est un danger pour la population, pour les travailleurs israéliens eux-mêmes, c'est l'incarnation d'un possible danger fasciste que la société israélienne elle-même a sécrété.

Un triste bilan

Le sionisme prétendait construire une société qui soit un havre de sécurité, au moins pour les Juifs, quitte à ignorer les Arabes et à les combattre sous prétexte que ceux-ci au moins avaient un pays, et même des pays, et qu'il y avait donc mieux à faire que se soucier d'eux. Eh bien, les militants du mouvement ouvrier sioniste qui ont accepté cette logique ont tout au plus servi d'instrument à des intérêts qui n'étaient pas les leurs, en aidant l'impérialisme pendant toute une période à préserver ses intérêts contre les peuples de la région. Mais cette logique cynique et à courte vue se retourne contre eux-mêmes.

La perspective socialiste qui était encore la leur aux débuts de l'État d'Israël a disparu, complètement effacée elle aussi par les tendances bourgeoises et impérialistes à qui les efforts des pionniers du sionisme n'ont servi que de marchepied. En fait de paix, plusieurs générations d'Israéliens n'ont connu qu'un État en conflit continuel avec ses voisins et ont dû rester pratiquement toujours sur le pied de guerre. Quant à la société israélienne c'est une société de classe, déchirée de contradictions, bien souvent elle-même marquée par la haine. Haine entre Juifs et Arabes ; haine de l'extrême droite et des extrémistes religieux de tout bord envers tous ceux qui ont d'autres idées ; haine aussi et racisme entre les différentes fractions de la population juive, par exemple entre Juifs occidentaux immigrés de longue date et Juifs orientaux d'immigration plus récente qui composent les couches les plus pauvres du prolétariat.

Il y a quelques années le gouvernement israélien s'était fait une belle publicité en allant chercher presque de force les Juifs falachas d'Ethiopie menacés par la famine. Aujourd'hui, on l'a vu lors de leur grande démonstration du dimanche 28 janvier 1996, ces mêmes Falachas manifestent violemment contre le racisme dont ils sont l'objet parce qu'ils sont noirs.

En fait le sionisme, comme tous les nationalismes mais pire encore que la plupart des nationalismes, a servi d'excuse à plusieurs générations d'hommes qui pourtant se réclamaient du socialisme, pour ne pas se préoccuper réellement de transformation de la société. Celle-ci était remise à plus tard et, en attendant, on ignorait ou même on combattait les luttes concrètes qui pouvaient se développer dans ce sens, au motif par exemple que c'était l'affaire des Arabes. Eh bien, cela n'a même pas servi à construire ce havre que bien des Juifs victimes de l'antisémitisme espéraient trouver en Israël.

Y compris avec le règlement actuel entre Israéliens et Palestiniens, c'est une société invivable qui a été construite, dans laquelle les conflits nationaux peuvent éclater à chaque coin de rue ou à chaque carrefour de routes car, même à coups de millions de dollars, on ne pourra pas empêcher Israéliens et Palestiniens de se croiser.

Bien sûr, cela est vrai à l'échelle de tout le Moyen-Orient, qui est aujourd'hui presque « libanisé » d'un bout à l'autre, partagé entre Juifs, Musulmans chiites ou sunnites, Druzes, Chrétiens, milices kurdes de différentes obédiences, sous la surveillance des armées irakienne ou syrienne, turque, iranienne ou israélienne, et entre lesquels des conflits ne cessent d'éclater.

Ce Moyen-Orient éclaté et déchiré, c'est le résultat de la domination de l'impérialisme qui n'a cessé d'activer tous ces conflits au point de rendre toute la région invivable, et on ne peut sans doute en attribuer toute la responsabilité au sionisme. Mais le sionisme a eu sa part dans cette politique. Et surtout il a contribué à détourner des générations d'hommes d'un combat dont la nécessité resurgit aujourd'hui, un combat plus urgent que jamais.

Car bien des occasions ont été perdues, bien des combats n'ont pas été menés qui auraient pu conduire vers une véritable transformation de la société, vers un dépassement des survivances féodales, des conflits nationaux, vers le renversement des classes dominantes et la fin de la domination impérialiste. Ils restent à mener aujourd'hui, et la première question à se poser est celle de leur perspective politique.

Car on ne peut pas dire que c'est la combativité des masses qui aurait fait défaut, parce que celles-ci auraient accepté l'exploitation ou n'auraient pas montré de sensibilité à l'injustice. Ce n'est pas vrai en ce qui concerne les Arabes palestiniens, mais ce n'est même pas vrai non plus en ce qui concerne la population israélienne. A bien des reprises en effet, on a vu une large fraction de celle-ci s'indigner de la politique de ses gouvernants, par exemple lors des manifestations contre la guerre du Liban, ou contre les massacres de Sabra et Chatila perpétrés en 1982 par les phalangistes libanais sous la protection des troupes israéliennes.

La perspective internationaliste, une nécessité

Oui, c'est la question de la perspective politique qui est posée, celle d'une perspective internationaliste qui empêche que les aspirations des peuples à s'émanciper, à lutter contre les différentes formes d'oppression, soient dévoyées dans des impasses où ils se heurtent les uns aux autres, se murent dans des forteresses et finalement s'installent dans une division qui ne profite qu'à l'impérialisme, ce système d'exploitation qui a mis la planète en coupe réglée.

Si l'on peut reconnaître à chaque peuple le droit d'avoir, s'il le souhaite, sa propre existence nationale, le souci des révolutionnaires doit être avant tout de chercher à dépasser ces oppositions nationales, de trouver dans les luttes concrètes ce qui peut devenir des objectifs communs. Car il faut que ces luttes puissent converger au lieu de s'opposer les unes aux autres, devenir un même combat pour transformer la société à l'échelle mondiale, pour en finir avec le système impérialiste dans son ensemble.

Après près d'un siècle de conflits et d'affrontements en Palestine, l'actuel règlement israélo-palestinien n'assure même pas la paix. Non seulement il n'y a pas eu le moindre socialisme en Israël, mais il n'y a même pas un réel développement économique permettant d'envisager, à terme, la sortie du sous-développement. L'économie d'Israël elle-même n'a pu apporter un certain niveau de vie à sa population que grâce à des apports constants de capitaux ou de crédits occidentaux. La crise économique mondiale et l'évolution politique internationale ne lui garantissent même pas que cela puisse continuer. La situation sera encore bien pire pour la Palestine d'Arafat, sans même parler du reste du monde arabe.

C'est une situation qui risque d'attiser encore les conflits nationaux ou micro-nationaux, et qui peut très bien déboucher sur de nouvelles guerres au Proche-Orient. C'est même une situation qui a tendance à ne plus être une particularité de cette région, puisqu'on assiste à la multiplication de ce type de conflits dans bien d'autres régions du monde, de l'Afrique au Caucase en passant par les Balkans. C'est une tendance générale qui est liée, en réalité, à la crise même du système impérialiste, à l'impasse économique et politique dans laquelle il se trouve, à son incapacité à ouvrir un avenir à l'Humanité.

En réalité, le Proche-Orient n'est pas un cas particulier. Il n'y a pas d'issue pour les peuples, à l'époque actuelle, en dehors de la lutte pour renverser le système impérialiste mondial, pour abattre ses frontières absurdes qui sont les survivances d'un autre âge, pour établir une économie fonctionnant rationnellement à l'échelle mondiale. Il n'y a pas d'issue en dehors de la lutte pour abattre le système capitaliste à l'échelle mondiale, et c'est bien sur cet objectif que les luttes des peuples doivent converger, sans quoi elles aboutissent, à terme, à les dresser les uns contre les autres comme on le voit à l'heure actuelle.

Tel est le programme de la révolution prolétarienne, le programme de cette révolution mondiale qui est plus nécessaire que jamais. C'est le seul programme valable que puisse se fixer le mouvement ouvrier. Mais il ne sera à sa portée que si, de son sein, surgissent de véritables partis ouvriers révolutionnaires, une véritable Internationale révolutionnaire.

Construire ces partis, construire cette Internationale, c'est notre tâche à tous, tous peuples confondus.