L'Afrique noire ravagée par l'impérialisme

Cercle Léon Trotsky
04/02/1994

La mort du président de la Côte d'Ivoire, Houphouët-Boigny, et la dévaluation du franc CFA (ce franc spécial de l'ex-Afrique française) sont symboliques tous les deux, à des degrés différents, de la fin d'une époque, dans les relations entre cet ensemble de pays africains et l'impérialisme français.

Vue de loin, la dévaluation du franc CFA de 50 % peut apparaître comme une de ces obscures mesures de technique monétaire que les dirigeants de ce monde prennent périodiquement et auxquelles on ne comprend pas grand-chose.

Mais pour les quelque 83 millions de personnes qui vivent dans les 13 pays de ce qu'on appelait, autrefois, l'Afrique française, cette dévaluation a une signification concrète et catastrophique.

Parce que cette dévaluation entraîne quasi automatiquement le doublement des prix des produits importés, c'est-à-dire la plupart, de la nourriture aux médicaments. On imagine ce que serait un doublement brutal des prix pour des travailleurs, même ici, en France, pays riche. Mais en Afrique, déjà aujourd'hui, la majorité de la population vit à la limite de la survie. Pour elle, se nourrir tout simplement est déjà un problème difficile à surmonter.

Dans le journal Le Monde du 3 février dernier, le directeur du « Centre de recherche et d'étude pour le développement de la santé » s'insurgeait à juste titre à propos du sort fait aux enfants d'Afrique. Il expliquait : « En renchérissant les produits alimentaires de base et en doublant le prix des médicaments, des vaccins et du matériel - plus de 95 % de ces produits sont importés - la dévaluation du franc CFA va considérablement diminuer les chances de survie de nombreux enfants. Déjà, en pratique, les médicaments coûtaient plus cher à Dakar qu'à Paris. Aujourd'hui, ces produits vont devenir inaccessibles pour des millions de gens. Alors, combien de dizaines de milliers de morts supplémentaires du fait de la dévaluation ? »

La décision a été présentée comme prise à Dakar, c'est-à-dire dans la capitale d'un pays africain. Mais cela, c'était pour le décor, et les chefs d'État africains n'ont été invités que pour cautionner la mesure. En réalité, la décision de dévaluer a été prise ailleurs, loin d'Afrique, à Paris et probablement plus encore à Washington, par les représentants des grandes puissances impérialistes, rivales entre elles pour détrousser l'Afrique, mais toutes d'accord pour que cela se fasse au détriment de ses peuples.

Cette dévaluation est symbolique à la fois de la malfaisance de l'impérialisme pour l'Afrique, mais aussi des relations entre pays impérialistes. Comme est symbolique à sa façon l'enterrement de ce vieillard, Houphouët-Boigny, despote pour son peuple, valet devant l'impérialisme.

Si, comme l'a dit l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ, « un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît » , dans le cas d'Houphouët-Boigny cette bibliothèque était avant tout constituée de livres de comptes et de relevés bancaires ! Et la mémoire de l'humanité, quant à elle, n'y perd rien de valeur. Mais on comprend qu'à l'enterrement du vieux dictateur, qui doit avoir lieu dans quelques jours, les plus haut placés des représentants de l'impérialisme français reconnaissant seront présents, Mitterrand en tête.

Houphouët était un homme issu du sérail de la IVe République française, qui suivit une trajectoire analogue à celle du Sénégalais Léopold Sedar Senghor, jamais rebelle, devenu avec les indépendances en 1960 le leader côté africain du « pré carré » de l'impérialisme français dans ses anciennes colonies de l'Afrique au sud du Sahara. Il symbolisait le relais pris à la fin du colonialisme de grand-papa, par un impérialisme néo-colonial caractéristique de la France - mis en place sous la direction de De Gaulle puis maintenu avec une remarquable continuité sous tous les gouvernements qui se sont succédé depuis ces années 60.

Aujourd'hui, ce mode de domination de l'impérialisme français fait un peu figure d'impérialisme de papa.

Il peut sembler se perpétuer pourtant lorsqu'on constate qu'en Côte d'Ivoire, l'homme qui a été choisi pour succéder à Houphouët est, suivant la méthode traditionnelle, un homme de longue date formé dans son ombre, dûment et officiellement adoubé par Mitterrand. Mais son principal rival qui a échoué, Alassane Ouattara, d'ailleurs Premier ministre depuis novembre 1990, n'est pas, lui, un homme du sérail. Il est, suivant l'expression employée maintenant, « profilé Banque Mondiale ». Son échec est peut-être d'ailleurs tout provisoire.

Et ailleurs, le vent est aux successeurs présentant ce « profil Banque mondiale ». L'exemple typique en est Nicéphore Soglo au Bénin (formé dans le temps par l'ENA, l'Ecole Nationale d'Administration, à Paris, puis administrateur à la Banque mondiale).

L'évolution que ce type de dirigeants symbolise n'empêche pas, pourtant, certains produits pur jus de l'impérialisme et de l'État français de s'accrocher au pouvoir et d'y demeurer : notamment Eyadéma au Togo, au pouvoir depuis 1967, ex-sergent-chef de l'armée française, démobilisé à la fin de la guerre d'Algérie ; ou Omar Bongo, dictateur du Gabon depuis 1967, au centre d'un clan au sein duquel sa famille et ses proches sont intimement liés depuis des décennies avec les politiciens français, gaullistes en particulier, avec les milieux dirigeants de la société pétrolière Elf, et accessoirement des journalistes parisiens.

Et n'oublions pas que, dans l'immense Zaïre, grand comme quatre fois la France, le particulièrement infâme dictateur Mobutu est toujours là, depuis 1965. Bien que le Zaïre soit l'ancien Congo belge et Mobutu un ancien sous-officier de la police coloniale belge, la France et Giscard d'Estaing ont beaucoup fait pour lui, pour qu'il soit encore en place aujourd'hui après avoir pillé son pays.

Mais il n'en reste pas moins que si certains des plus anciens dictateurs africains sont toujours là, on a beaucoup parlé depuis quelques années d'un changement politique en Afrique noire, d'un grand tournant, voire d'un vent de démocratie qui soufflerait sur des régimes dont les dignitaires s'accrochaient par trop au cocotier. On en parle moins aujourd'hui, il est vrai. Il est maintenant plus souvent question de « bonne gestion » que de « démocratisation ».

Une autre évolution est en cours en Afrique, plus discrète et plus profonde à la fois. Elle est liée à la rivalité qui oppose les grandes puissances capitalistes, l'américaine en premier lieu à travers les institutions financières de Washington, à la France dont une grande partie de l'Afrique était jusque là le domaine réservé.

Alors, l'État français serait-il sur le point de se retirer d'Afrique ? L'Afrique noire serait-elle « marginalisée » au point que les dirigeants impérialistes s'en désintéresseraient désormais totalement ?

Et, au-delà, pourquoi le continent africain est-il ravagé ? Pourquoi sa production industrielle, déjà faible, est-elle en chute et sa production agricole dévastée et gravement en régression ? Pourquoi cette société qui, il y a quelques dizaines d'années, était pour ainsi dire intégralement rurale, est-elle obligée aujourd'hui d'importer sa nourriture ? Pourquoi les États africains ont-ils été, pendant si longtemps, des dictatures infâmes et pourquoi le restent-ils, en réalité, même aujourd'hui, en tout cas pour leurs classes pauvres ? Pourquoi ces guerres, ces maladies qui font plus de ravages là-bas que n'importe où ailleurs dans le monde ?

Ce sont ces questions qui font l'objet de ce cet exposé - étant entendu que nous n'examinons pas ici l'évolution de la situation en Afrique du Sud.

N'oublions jamais la responsabilité particulière de « notre » impérialisme dans l'effondrement de l'Afrique. Car, faut-il le rappeler, la France a eu le triste honneur d'être la principale puissance colonisatrice en Afrique, territorialement parlant. Et nous ne parlons pas seulement là d'un point de vue moral. Nos destins sont liés, depuis au moins un et même plusieurs siècles. C'est la même bourgeoisie qui a pillé, ravagé, saigné, qui pille, ravage et saigne, en Afrique noire, et qui en France a exploité et exploite la classe ouvrière. Tout un pan essentiel de l'histoire de la bourgeoisie française, depuis l'époque des armateurs négriers de Nantes et de La Rochelle, des grands négociants bordelais, jusqu'aux brasseurs d'affaires et aux banquiers-usuriers d'aujourd'hui, en passant par l'époque du travail forcé et du servage colonial, toute une partie essentielle de l'histoire de l'accumulation de ses profits capitalistes, a lié et lie nos histoires, celle des peuples et des travailleurs africains et celle du prolétariat de France - lui-même constitué aussi en partie par des prolétaires venus d'Afrique. Et nous n'oublions pas non plus que l'impérialisme a lié nos destins également comme chair à canon, dans les tranchées et sur les champs de bataille de ses deux guerres mondiales.

Alors, pour toutes ces raisons, le sort tragique qui est fait aujourd'hui aux masses populaires de l'Afrique nous tient particulièrement à coeur. Il doit amener les travailleurs d'ici à regarder d'un autre oeil ces travailleurs immigrés venus d'Afrique, chassés de leurs pays par la faim, en quête de moyens pour permettre à eux-mêmes et à leur famille de survivre. Et ce que nous devons savoir, que nous devons dénoncer, nous ici, auprès des travailleurs, c'est qu'il n'y a pas de « fatalité », pas de « malédiction » ou on ne sait quelle « tare » spécialement africaines ! Ce qu'il y a, en revanche, c'est le pouvoir de nuisance et de mort du système capitaliste !

Trente ans d'une chasse gardée post-coloniale qui a rapporté gros a la bourgeoisie française

A la fin du XIXe siècle, la colonisation européenne au sud du Sahara était pratiquement réalisée. La population de l'Afrique australe était réduite au rôle de réservoir de main-d'oeuvre pour l'industrie minière et pour l'agriculture des colons blancs. L'Afrique centrale et équatoriale était offerte aux compagnies concessionnaires et à des aventuriers qui la décimèrent à travers l'enrôlement et le travail forcé. En Afrique occidentale, depuis l'abolition du commerce des esclaves, une économie de traite commerciale au profit de sociétés européennes évinçait les commerçants traditionnels ou les producteurs d'or locaux, et se développait sur la base d'un échange inégal de produits à partir des comptoirs jalonnant les côtes. L'Europe s'industrialisait, et tout ce commerce était orienté en fonction de ses intérêts capitalistes.

Ce processus s'accéléra au tournant du XXe siècle, les cultures destinées à l'exportation firent leur apparition, et les grandes firmes commerciales, la CFAO, la SCOA, s'en assurèrent le monopole côté français, comme de son côté la firme anglo-hollandaise Unilever.

Face à la crise économique mondiale des années 30, la bourgeoisie française trouva dans son Empire colonial une planche de salut : un marché protégé, à l'abri du marché mondial, qui joua un rôle vital alors, par exemple comme débouché pour l'industrie cotonnière.

Et puis l'Afrique Equatoriale française, l'AEF, servit de tremplin au général De Gaulle après 1940 : en tant que partie de l'Empire français, elle lui fournit non seulement une base territoriale pour asseoir en quelque sorte sa « légitimité » face au gouvernement de Vichy, mais encore le nerf même de la guerre, car De Gaulle put offrir en gage à la Banque d'Angleterre la moitié de la production d'or de l'AEF.

Du discours de De Gaulle à Brazzaville (1944)...

La conférence qu'il convoqua à Brazzaville le 30 janvier 1944, voici juste 50 ans, rassemblant des responsables de l'administration coloniale française en Afrique, eut un certain retentissement. Par la suite, certains ont voulu y voir le point de départ d'une politique de décolonisation que De Gaulle aurait délibérément mûrie et poursuivie. Mais, en réalité, De Gaulle se borna à parler vaguement d'associer peu à peu les « élites indigènes » à la gestion des affaires locales. Il ne s'agissait que d'une vague libéralisation du régime colonial.

Les motifs de ce « toilettage » étaient tout sauf idéologiques : la guerre mondiale approchait de sa fin. La France avait beau se retrouver dans le camp victorieux, elle venait de subir une défaite humiliante. Le colonisateur était ébranlé. La forme coloniale de la domination focalisait de plus en plus la haine et la colère des masses colonisées, opprimées toujours et souvent surexploitées. Il y avait là la menace de cette « révolution coloniale » qui, en effet, allait éclater un peu partout dans le monde, sinon dans l'ensemble de l'Afrique.

De surcroît, les deux plus grandes puissances victorieuses de la guerre n'avaient pas intérêt à appuyer les vieilles puissances coloniales dans leur volonté de rétablir le même système qu'avant.

L'URSS était une puissance non impérialiste et non colonisatrice. Les États-Unis voulaient, quant à eux, faire sauter les barrières douanières que ces vieilles puissances avaient dressées à leur profit autour de leurs possessions d'outre-mer. Et, comme à leur habitude, les dirigeants américains enrobaient cet appétit dans des considérations hypocrites sur « le droit de chaque peuple à choisir la forme de gouvernement sous laquelle il doit vivre » , au seul usage de leurs rivaux bien entendu.

C'est essentiellement pour tenter de faire pièce à ce type de propagande américaine que De Gaulle évoqua, à Brazzaville, la possibilité de lâcher un peu de lest.

On peut remarquer, en passant, que c'est de là que date la propension des politiciens gaullistes à considérer les territoires de l'ancienne AEF, le Tchad, la Centrafrique, le Gabon, comme leur fief...

Les vagues espoirs soulevés par la Conférence de Brazzaville n'avaient pas été du tout du goût des coloniaux français en Afrique. De toute façon, la bourgeoisie française devait s'accrocher à ses colonies pendant plus de 10 ans encore.

Il a donc fallu : la révolte du Constantinois en Algérie (mai 45), l'insurrection de Madagascar (1947), la guerre d'indépendance de l'Indochine (de 1946 à la défaite de Dien Bien Phu en 1954), des répressions de grèves et de manifestations aux quatre coins de l'Afrique française, notamment la campagne de pacification meurtrière au Cameroun en 1958, sans oublier la guerre contre l'indépendance de l'Algérie (1954-1962) - pour que le gouvernement de l'impérialisme français finisse par concéder l'indépendance à ses colonies d'Afrique noire - en 1960, voici quelque 34 ans maintenant.

L'Angleterre et la Belgique ont, elles aussi, mené quelques guerres, ouvertes ou sournoises, pour conserver tout ou partie de leur domaine colonial, mais sans l'ampleur et la volonté systématique qu'y mirent les gouvernements français successifs. Seule la mini-puissance impérialiste portugaise peut revendiquer le triste honneur d'être comparée à la France, elle qui s'est cramponnée à ses colonies du Mozambique, d'Angola ou de Guinée-Bissau, au prix de longues guerres, terminées en 1975, dont ces pays d'Afrique ne se sont pas encore relevés - dans une moindre mesure, le Portugal non plus, d'ailleurs.

La mentalité « impériale » dominait la classe dirigeante en France. Elle n'était pas réservée au général De Gaulle quand il proclamait la grande France, « de Dunkerque à Tamanrasset ». Peut-être s'était-il inspiré des fortes paroles d'un ex-ministre de la France d'Outre-mer (de juillet 1950 à juillet 1951), un certain François Mitterrand, qui avait affirmé quant à lui en 1954 que « le domaine français s'étend fondamentalement des Flandres au Congo » ...

Les colonies françaises de l'Afrique au sud du Sahara n'ont pas connu alors de grandes révoltes ou de guerres de libération contre le joug de l'État français. La décolonisation s'y est faite en quelque sorte « à froid » (mais on ne peut pas faire abstraction pourtant de la guerre d'indépendance qui embrasait alors l'Algérie, ni du fait que l'Afrique noire même avait connu des situations insurrectionnelles, en 1947 à Madagascar et au Cameroun au milieu des années 50).

De Gaulle a résumé cette politique, plus tard, dans ses « Mémoires », à sa manière : « Notre domination coloniale était autrefois glorieuse. Elle est devenue ruineuse. La décolonisation est notre intérêt et, par conséquent, notre politique » . Ainsi, cet octroi de la souveraineté, puis de l'indépendance, dans le style impérial particulier à De Gaulle, était largement motivé par l'intention de diminuer le « coût des colonies », lequel faisait l'objet d'abondantes discussions alors dans la presse et les milieux politiques - « coût des colonies » pour l'État français, s'entend.

1956-1957, c'étaient les années où furent signé le Traité de Rome et instituée la Communauté Economique Européenne, le Marché commun. Les industriels français avaient pour préoccupation d'assurer leur compétitivité dans ce cadre, et pour cela ils avaient besoin que l'État leur réserve ses soins et ses sous suivant des modalités nouvelles et pas toujours prévisibles. Entretenir toute une administration sur d'immenses territoires lointains, y assurer un minimum d'infrastructures ne serait-ce que pour la marche des affaires, était effectivement coûteux pour le budget de la France, et la question était : comment conserver pour les industriels et les grandes sociétés capitalistes de négoce les avantages d'un marché protégé et d'une source d'importations à bas prix, en se débarrassant de cet inconvénient ?

... aux indépendances de 1960

Finalement, avec la vague des indépendances de 1960, l'État français - et ce fut sa singularité - parvint à conserver sa domination directe sur les richesses de ses ex-colonies, au prix d'un ravalement de façade.

Evidemment, l'accession des ex-colonies à la souveraineté étatique changeait malgré tout une partie des données de la situation quant au monopole dont bénéficiait auparavant l'impérialisme français par rapport à ses rivaux. La décolonisation ouvrait dans une certaine mesure le domaine réservé des entreprises françaises en Afrique à la concurrence des autres puissances, de la Communauté Economique Européenne pour commencer, voire des USA, et là la force des capitaux français par eux-mêmes risquait de ne pas suffire. Il était nécessaire de conserver le contrôle des nouveaux appareils d'État... « indépendants » et « souverains ». Et pour cela, le mieux encore, c'était que ceux-ci soient le moins nouveaux possible et se contentent des attributs extérieurs de la souveraineté.

Le régime de De Gaulle en fit, dans les faits, des prolongements de l'appareil d'État français, avec la complicité des hommes justement comme Houphouët-Boigny ou Léopold Senghor. Simplement, on baptisa du nom de « coopération » tout ce qui, sur le triple plan militaire, administratif et financier, portait trop ouvertement atteinte à la souveraineté officielle des États africains : la présence tutélaire de bases, de garnisons et de conseillers militaires français ; celle de hauts fonctionnaires et d'éminences grises (blanches, en l'occurrence !) au niveau des gouvernements et des administrations-clés ; et enfin une monnaie dépendant de la Banque de France avec l'instauration de la « zone franc » : le franc CFA. Ces initiales, CFA, signifiaient, au temps des colonies, « colonies françaises en Afrique ». Après les indépendances, on ne s'est pas donné la peine de les changer : elles signifiaient seulement désormais « Communauté » ou « Coopération » financière africaine.

Le système de la zone franc était une « parade » aux indépendances des États qui restait dans la continuation de la politique monétaire coloniale remontant à la fin du XIXe siècle. La monnaie des pays nouvellement indépendants restait dépendante de la Banque de France et du franc français et liée par une parité fixe qui garantissait la conversion des bénéfices réalisés en Afrique à un taux stable - cette parité fixe qui vient d'être remise en cause pour la première fois aujourd'hui. De même, le système permettait à la France d'acquérir cacao, bois tropicaux, uranium, etc., sans sortie de devises.

Pour reprendre le résumé d'un journaliste du Monde, la zone franc « offre certains avantages aux pays membres, et des avantages certains à la France » .

Les relations officielles avec les nouveaux États ne relevèrent pas comme normalement du Ministère des affaires étrangères, mais d'un ministère spécialement créé et dit « de la coopération ».

Ce système était une forme d'adaptation aux temps nouveaux, tout en conservant bien des aspects de la domination coloniale.

La continuité de la « politique africaine » de l'État français

Il a tenu trente ans. Après De Gaulle et Pompidou, Giscard a poursuivi la même politique, avec un élargissement de la zone d'influence française en direction des anciennes colonies belges (Zaïre, Rwanda et Burundi).

La préoccupation politique des dirigeants français dans ces années 70 de faire en sorte que la France « demeure la plus grande des moyennes puissances », ce à quoi sa présence dominante en Afrique noire était indispensable, se conjuguait à leur préoccupation pour les intérêts bien sonnants de leurs capitalistes. Dans l'ambiance consécutive à la guerre du Vietnam aux États-Unis, ceux-ci n'étaient pas mécontents de sous-traiter ce rôle de gendarme local que Giscard d'Estaing appréciait, apparemment. Une longue série d'interventions militaires au secours des dictateurs en place jalonna la présidence de Giscard, et on peut noter que toutes les interventions notables du gendarme français, du Tchad au Shaba, de la Mauritanie au Zaïre en passant par la Centrafrique, ont eu lieu dans des cas où le contrôle de matières premières était en jeu, pétrole, fer ou diamants... Giscard a ainsi envoyé à deux reprises des paras au secours de Mobutu, en 1977, puis à Kolwezi en 1978 : le Zaïre était un pactole.

La fameuse « coopération » militaire prit des aspects caricaturaux. Elle servit à organiser les gardes personnelles de présidents comme Bongo ; en Centrafrique, elle comportait l'entretien d'un bottier et d'un tailleur pour la garde impériale de Bokassa...

Car, simultanément, dans ces années 70, un certain nombre de capitalistes français ont trouvé dans la chasse gardée africaine de la France une autre aubaine : avec la crise, l'abondance des eurodollars à recycler et la prodigalité des banques en matière de prêts qui s'ensuivit, les petits États africains furent des clients tout trouvés, qui présentaient l'avantage de passer commande en retour aux Bouygues, Alsthom et compagnie (et il s'agissait de grosses et mirifiques commandes) - même si, pour cela, il fallut que ces États s'endettent jusqu'au cou.

Ce fut une ruée sur l'Afrique y compris de la part de la CEE, pour écouler ses surplus agricoles, ses bas morceaux de viande par exemple jugés impropres au marché européen...

On dénonce le clientélisme, la gabegie, la corruption des États africains et de leurs castes dirigeantes, et à juste titre. L'exemple, s'il en était besoin, est venu d'en haut : traités eux-mêmes en États-clients par des bailleurs de fonds et des groupes capitalistes qui les dominent de toute leur puissance, ils ont acquis sur le moment une plus grande marge de manoeuvre, des possibilités de chantage au besoin, celle en tout cas de renforcer leur clientèle locale.

L'importance des services secrets et des relations personnelles dans ces relations franco-africaines, tout ce côté occulte, était quasiment une nécessité intimement liée au statut néo-colonial de ces pays. Avec l'argent qui se déversait, la corruption généralisée et de grande ampleur s'y ajouta. Le secret des complicités : un impératif en quelque sorte structurel.

En 1981, si les dirigeants africains accueillirent la victoire de Mitterrand et du PS avec une nette réserve, voire avec une méfiance certaine, en sens inverse cette élection souleva des espoirs parmi les opposants et plus généralement les milieux progressistes, intellectuels, étudiants. Les déclarations « tiers-mondistes » du PS, les gens comme Jean-Pierre Cot ou Régis Debray engendraient des illusions.

Il n'y a eu aucune solution de continuité, ni dans le côté « village » et « famille » des relations entre les cercles dirigeants français et africains (jusqu'en 1990, le chargé spécial des relations avec l'Afrique auprès de l'Elysée était le propre fils de Mitterrand, Jean-Christophe !), ni dans la pratique des interventions militaires au secours des dictateurs, au Tchad, à Djibouti, au Zaïre, ou encore au Togo, au Gabon ou au Rwanda encore tout récemment.

En somme, dans la compétition entre les puissances impérialistes, l'État français a mené un combat permanent depuis 50 ans pour maintenir son patrimoine africain. Ce combat-là est sans doute d'arrière-garde par rapport à l'évolution générale du système capitaliste à l'échelle du monde, mais pour Bouygues ou Bolloré, soyons sûrs que les profits qui entrent dans leurs coffres grâce à lui ne sentent pas du tout la naphtaline.

La perpétuation de la dépendance économique

Il est clair que ces trois décennies d'indépendance politique des États d'Afrique noire n'ont en rien brisé les chaînes de la dépendance économique à l'égard de l'impérialisme. Cette dépendance s'est, à bien des égards, aggravée.

L'appropriation coloniale du continent, c'était l'exploitation de ses richesses au profit des grandes sociétés commerciales qui monopolisaient à la fois l'importation et l'exportation dans le cadre d'un circuit fermé, système qu'on a appelé l'économie de traite.

Après la Deuxième guerre mondiale, le pillage s'est aggravé sous couvert de l'« aide » apportée par l'État français. A combien se monte réellement celle-ci, qui peut le dire ? Pas même le Conseil économique et social, de son propre aveu, tellement le système est compliqué... et surtout « opaque », selon son propre terme ! Car il en va de l'« aide » comme de la « coopération » : ce sont des termes de convention, des codes. L' « aide » publique est liée pour une grande part, sans parler de sa partie militaire, à des commandes sur le marché français. C'est-à-dire que l'État français paie avec l'argent public ce qu'il faut pour maintenir des sources de profits pour ses groupes capitalistes privés intéressés.

De telles économies ne peuvent pas permettre une accumulation locale de capitaux importante. Tout développement industriel autochtone y a été étouffé dans l'oeuf par la colonisation. Ces pays furent embarqués dans le fonctionnement du système capitaliste dans une position structurellement inégalitaire : c'est le système lui-même qui est le facteur toujours renouvelé de leur non-développement.

Une vaguelette d'industrialisation a bien suivi les indépendances, sous l'égide des États et ne comportant que très peu de capitaux nationaux privés, mais il ne s'est agi de toute façon que de quelques industries légères surtout en liaison avec les productions agricoles locales. Ces petites et faibles industries se sont trouvées bien souvent, qui plus est, directement concurrentes entre elles de pays à pays. La crise les a rendues exsangues. Les entreprises possédées par des Français bénéficient de toute latitude, quant à elles, pour rapatrier leurs bénéfices.

Aujourd'hui, les exportations de produits manufacturés sur place n'entrent que pour 5 % dans la valeur totale des exportations de l'Afrique noire. Celle-ci exporte presque uniquement des produits primaires, agricoles ou miniers. Les économies sont globalement demeurées fondées sur le pétrole ici, le café, le coton ou le cacao ailleurs, dont les cours sur le marché mondial leur échappent totalement et sont fixés dans des clubs spécialisés, à Londres ou à New York. Ces cours mondiaux sont en chute continue (les cours du cacao, par exemple, ont chuté au point que les recettes d'exportation de ce produit pour la Côte d'Ivoire ont été divisées par quatre depuis 1977).

Tant et si bien que, sous la direction de la faible bourgeoisie locale, quelquefois réduite pour l'essentiel à la bureaucratie de l'appareil étatique, c'est un système de sous-traitance qui a fonctionné, sans qu'il y ait le moindre développement des forces productives.

Eh bien, bien que ce tableau fût déjà sombre, il s'est assombri encore avec le passage, dans les années 1980, d'une logique d'exploitation surtout commerciale à une logique financière qui consacre pour les pays sous-développés d'Afrique une situation de dépendance, et surtout de misère et de souffrances, qui s'est encore aggravée.

Les années 80, le poids de la dette et le relatif déclin de la chasse gardée française

Aujourd'hui, le fonctionnement du système capitaliste en pleine décadence est plus que jamais dominé par la finance. Pour l'Afrique, le problème du poids de la dette des États est devenu primordial.

Les années 80 ont marqué le passage à l'insolvabilité d'un certain nombre d'États de pays sous-développés, lourdement endettés auprès des banques des grandes puissances. On a commencé à parler de « crise de la dette » pour l'Afrique noire autour de 1985.

La domination financière de l'impérialisme américain

Il n'y a nul mystère à cet accroissement catastrophique de la dette. Dans le contexte de la crise économique rampante, devenue tangible, rappelons-le, au début des années 70, le grand capital investissait de moins en moins dans la production. A la recherche de placements qui rapportent, le système bancaire des pays riches a tôt redécouvert l'avantage des prêts, à taux souvent usuraires, aux pays pauvres.

Ce système bancaire des pays riches a pour ainsi dire imposé ces prêts aux États des pays pauvres. Certes, les dirigeants de ces États avaient bien des raisons de répondre favorablement aux propositions qui leur étaient faites. La première est qu'ils pouvaient prélever leur part personnelle au passage, accroître leurs dépenses d'armement, donc la sécurité de leur pouvoir, et satisfaire leurs lubies les plus débiles, comme la construction de la cathédrale de Yamoussoukro. Une autre raison est que ces dirigeants subissaient les pressions amicales de leurs amis et protecteurs des pays riches, qui poussaient d'autant plus les dirigeants africains à emprunter qu'une partie de cet argent se transformait en commandes pour Bouygues ou pour Dassault. A tout cela s'ajoutait le fait qu'en ces années à cheval sur la décennie 70 et le début des années 80, les prix des matières premières vendues par les pays d'Afrique sur le marché international - pétrole au Nigéria, café ou cacao en Côte d'Ivoire, etc. - paraissaient suffisamment élevés pour que le remboursement futur de la dette ne semble pas poser de problèmes.

Mais voilà : la stagnation du marché, comme la pression des grands groupes capitalistes qui dominent ce marché, se sont conjuguées pour que les prix des matières premières s'effritent les uns après les autres, et que certains s'effondrent - la solvabilité des pays endettés s'effondrant avec. Même seulement pour payer les intérêts des emprunts antérieurs, il fallut emprunter de nouveau. Les pays d'Afrique étaient désormais enfermés dans un cercle infernal. Plus ils étaient déjà endettés, plus ils durent s'endetter encore.

Et les banquiers ne faisaient pas pour autant de cadeaux. Comme le déclarait le président de la Citicorp, une des plus grandes banques américaines, « notre stratégie ne consiste pas à faire des prêts, elle consiste à faire de l'argent » .

Alors, les banquiers d'Occident ont fait de l'argent, beaucoup d'argent. Quelques poignées de dirigeants africains aussi (leur argent retournait, d'ailleurs, dans les coffres des mêmes banquiers). Mais c'est aux classes laborieuses, elles qui n'ont jamais vu la couleur de cet argent, que l'on impose aujourd'hui le remboursement de la dette, intérêts usuraires compris.

Ces pays furent contraints d'assurer le « service de la dette », c'est-à-dire de payer des intérêts, à des taux élevés, intérêts qui très vite devinrent énormes pour leurs budgets - alors que, dans le même temps, les recettes obtenues par les États grâce à leurs exportations, elles, au contraire, diminuaient.

Et maintenant les prétendus remèdes imposés par les institutions financières capitalistes, censément destinés à les « remettre sur les rails de la croissance », comme disent les officiels, ont des conséquences pires que le mal. La machine s'alimente d'elle-même : plus la dette est importante, plus l'État débiteur est contraint de vendre ce qu'il détient pour rembourser, et plus cela aggrave son endettement...

Les investissements productifs étrangers, utiles ou pas, ont reculé de plus en plus ; on a parlé de « désengagement », de « désinvestissement ». Les pays sont désormais soumis à une forme d'exploitation usuraire dominée par le système bancaire impérialiste et ses chefs de file, les institutions dites « de Bretton Woods », c'est-à-dire le fameux Fonds Monétaire International, le FMI, et la Banque mondiale. Mais, derrière le FMI, il y a les États-Unis et leur puissance financière.

Le but officiel des programmes dits d'ajustement structurel lancés par la Banque mondiale au début des années 80 était, au nom d'une hypocrite « lutte contre la pauvreté », d'aider les pays dits en développement « à résoudre les difficultés particulières liées aux modifications de l'environnement économique mondial et d'y adapter leur économie » . Elle donnait sa priorité géographique à l'Afrique sub-saharienne (il faut dire que, si le poids de la dette y représentait 14,9 % du Produit national brut en 1970, il dépasserait même le volume de ce Produit national brut total en 1990 : 111,1 %).

Ses financements sont soumis à un ensemble de conditions draconiennes, selon un calendrier sur plusieurs années. Les gouvernements doivent avant tout rétablir l'équilibre de leur balance des paiements, c'est-à-dire réduire la demande intérieure, réduire la consommation de l'État comme de la population. La dévaluation de la monnaie est une arme systématique dans ce but.

Au nom du libre-échange, le pays doit abaisser ses protections douanières, s'ouvrir largement aux produits manufacturés en provenance des pays industriels.

Au nom de l'amélioration de l'efficacité des entreprises publiques, FMI et Banque mondiale imposent la réduction des effectifs de fonctionnaires, la réduction des subventions, et des hausses importantes des tarifs des services publics. Cela revient à un plan de destruction systématique des services de l'État, à commencer par le service de santé et l'école (mais pas de l'armée !).

Les programmes de privatisations signifient la remise aux capitalistes privés, étrangers le plus souvent, des services et des quelques secteurs industriels nationaux qui peuvent être jugés rentables (ou à des prises de participation bancaires à la place de paiements d'intérêts...). Les privatisations des biens publics sont encore plus générales dans les pays sous-développés que dans nos pays industriels. Entre 1980 et 1987, les deux tiers du total des privatisations dans le monde ont eu lieu dans ces pays.

Mais les conséquences de ces privatisations sont, aussi, plus graves. En Afrique en particulier, dans les pays sous-développés en général, le secteur d'État était le seul à assurer un minimum d'infrastructures vitales (eau, électricité, etc.). C'est également grâce aux nationalisations, grâce à l'industrie d'État que certains de ces pays tentèrent, sinon un développement économique, du moins de se donner un minimum de production industrielle. Ce sont ces tentatives qui sont brisées dans l'oeuf par les privatisations...

Avec l'ascension des financiers dans la vie politique africaine, la tendance à propulser à la tête des États des hommes formés dans le giron des institutions financières internationales, la boucle est, en quelque sorte, bouclée, et la souveraineté de ces États officiellement indépendants est une peau de chagrin...

En tout cas, « La Banque mondiale reçoit plus de l'Afrique qu'elle ne lui prête, et cela depuis plusieurs années » ... c'est Balladur qui le dit ! L'Afrique perd même des ressources par rapport à la période à laquelle elle a emprunté. C'est peut-être une terre brûlée, mais elle reste, même sinistrée et même si c'est sous une autre forme que traditionnellement, à coup sûr une terre à butin.

L'État français et la dévaluation du franc CFA

Mais Balladur a du culot, car si ce processus remet en somme les pendules à l'heure quant au réel rapport de forces entre les puissances impérialistes, il n'enlève pour autant rien à la responsabilité de l'impérialisme français. La France est « cogestionnaire » de l'« ajustement structurel » en Afrique, à travers les institutions de Washington.

Et cette responsabilité, on la voit encore plus nettement avec l'affaire du franc CFA.

Depuis un an ou deux suivant les pays, le FMI et la Banque mondiale avaient coupé leurs crédits aux pays de la zone franc, pour les contraindre à accepter la dévaluation de leur monnaie CFA par rapport au franc français.

Le gouvernement français a, pendant cette période, payé les échéances mensuelles des États concernés et assuré leurs fins de mois ; et puis, sous la pression américaine, il a fini par craquer. Le 1er janvier dernier, le gouvernement annonçait qu'ils n'auraient plus désormais d'aide de Paris qu'à condition de s'être entendus, d'abord, avec le FMI et la Banque mondiale.

C'est-à-dire que ces pays se sont vu mettre le couteau sous la gorge pour qu'ils se résignent à passer sous les fourches caudines des institutions en question, et qu'ils entérinent la dévaluation. Ce qu'ils ont fait, à Dakar le 12 janvier.

La dévaluation signifie en clair que le pouvoir d'achat des salaires en CFA est réduit de moitié. C'est une véritable catastrophe, évidemment avant tout pour les masses populaires. Car les riches hommes d'affaires ou industriels, les gros commerçants, tous les privilégiés avaient pris soin de mettre leurs belles fortunes à l'abri, en francs français, ou mieux encore en marks ou en dollars. Mais les chefs d'État sont tout de même conscients des risques d'explosion sociale, et voilà une de leurs grandes raisons d'avoir peur de la dévaluation. Il leur faut désormais gérer une situation sociale et politique intenable, et ces messieurs de Washington leur ont, par-dessus le marché, assené leur volonté avec une rare arrogance.

Le dictateur gabonais Omar Bongo, ulcéré, a ainsi raconté sur l'antenne de Radio France internationale que, à l'occasion de la session annuelle de la Banque mondiale à Washington, en septembre dernier, un vice-président de la Banque mondiale aurait apostrophé les représentants africains en leur disant : « que faites-vous là ? Ce qu'on attend de vous, c'est la dévaluation et pas autre chose. Ciao ! » .

Cet individu les traitait, en somme, comme les valets qu'ils sont bel et bien.

Alors, le gouvernement français fait la charité : il annonce qu'il efface pour sa part le principal de la dette publique des pays les plus pauvres - une bonne partie des États de la zone franc sont parmi les plus pauvres du monde - et diminue de moitié celle des quelques autres, mais ce n'est pas un cadeau, c'est une supercherie, un jeu d'écritures comptables ; de toute façon, il y a belle lurette que le montant de la dette elle-même n'est plus le fond du problème. Les intérêts, eux, ont continué à courir, et même leur taux à augmenter !

L'apport de quelques crédits exceptionnels ne change rien, à l'heure où la décision du gouvernement tombe sur des pays exsangues. Et encore moins les recommandations du FMI, qui conseille au gouvernement d'un pays comme le Mali de constituer des stocks de produits alimentaires de première nécessité, et de ne pas hésiter, au besoin, à passer commande... Les responsables craignent des émeutes dévastatrices. Plusieurs pays de par le monde ont fait l'expérience de telles émeutes dans des cas semblables, l'Egypte, le Maroc, Saint-Domingue, entre autres.

On voit déjà le président sénégalais Abdou Diouf se faire donner officiellement les pleins pouvoirs économiques, le droit de gouverner par décret, par mesure de précaution en vue de faire peur à la population.

Tous ces responsables et leurs valets ont de quoi nourrir de telles craintes, car cette dégradation brutale survient alors que les populations subissent depuis des années déjà les conséquences de la crise de l'économie, que les salaires sont bloqués, quand ils ne sont pas tout simplement impayés depuis des mois comme au Tchad ou au Congo entre autres.

C'est le principe même d'une « zone franc » en Afrique qui se trouve ébranlé. La dévaluation du franc CFA est la première qui soit intervenue depuis 1948, mais peut-être pas la dernière. Et rien ne garantit que, dans l'avenir, tous ces treize États (le 14ème, les Comores, a déjà eu droit à un traitement à part) accepteront un traitement en bloc, et que certains n'envisageront pas de faire cavalier seul, car leurs situations économiques sont différentes. La décision entérinée au sommet de Dakar n'a pratiquement fait que sauver les apparences d'une zone franc uniforme.

A vrai dire, le gouvernement français a pu, sans doute, d'autant mieux céder aux pressions américaines en fin de compte, que la zone franc coûte cher à l'État français, sans représenter un véritable enjeu pour les plus grands des groupes capitalistes en Afrique.

Les problèmes de l'État sont une chose - il a la charge de voir pour le compte des patrons un peu plus loin que le bout de leur nez. Dans l'immédiat, l'opinion de ceux-ci peut cependant être, dans une certaine mesure, une autre chose. Ainsi, les représentants des milieux patronaux aux intérêts liés à l'Afrique noire étaient en général hostiles à la dévaluation du franc CFA (il ne s'agit pas des intérêts pétroliers : la comptabilité du pétrole ne se fait pas en CFA !).

Pour les grands groupes capitalistes, ce qu'ils perdront d'un côté, ils le rattraperont d'un autre. Au lendemain de la dévaluation du 12 janvier, leurs représentants se montraient sereins. Ils sont suffisamment diversifiés et répartis sur suffisamment de pays africains y compris en-dehors de la zone franc pour se permettre de s'y retrouver. Par exemple, le groupe Bolloré, N°1 du transport maritime entre l'Europe et l'Afrique francophone, et N°1 de la production-distribution du tabac dans toute l'Afrique de l'ouest, va augmenter le prix de ses cigarettes, dont les matières premières sont importées, mais dans la branche des transports maritimes, c'est tout bon : « les salaires de nos 9 000 employés » , explique son patron, « sont facturés en CFA et donc diminués, tandis que la facturation des services, elle, se fait en devises » ...

Certaines PME n'ont pas les mêmes ressources, mais comme un de leurs représentants installé au Sénégal l'a reconnu lui-même : « c'est vrai, depuis trente ans, on doublait notre marge bénéficiaire par rapport à celle qu'on aurait eue en France. On en a profité. »

Et de toute façon, le patronat français n'a pas été pris au dépourvu (les patrons ont pu rapatrier, par prévision, leurs liquidités à l'ancien cours, réduire leurs stocks, s'endetter en CFA...), même si, aussitôt et comme d'habitude, il en profite pour réclamer des aides financières au gouvernement.

Le patronat français : des intérêts bien présents...

Ce milieu patronal lié à l'Afrique, même s'il est mineur au sein de la classe capitaliste française, constitue un lobby puissant. Et, à l'échelle d'une petite puissance comme la France, ses intérêts comptent.

Le fameux désengagement du patronat français dont on parlait au cours de ces dernières années, signifie d'ailleurs, en fait, plutôt un « nettoyage » : des faillites certes, mais aussi des rachats, fusions, OPA, bref plutôt une concentration des affaires.

Une centaine de groupes privés français ont 1300 filiales en Afrique noire, à quoi s'ajoutent environ 1200 PME indépendantes. Pour avoir une idée du bilan, on peut se référer à Jean-Pierre Prouteau, président du Conseil des investisseurs français en Afrique noire (CIAN), par ailleurs ancien officier de marine, ancien ministre dans le gouvernement Barre. Il introduit son récent Rapport annuel, en constatant que « le poids de la Banque mondiale et du FMI s'alourdit sans cesse dans les pays du Sud. On ne sait plus qui commande en Afrique ! » : un cri du coeur révélateur !

Mais il a de quoi se consoler : sur le plan commercial, même si l'Afrique ne représente pour la France que 6 ou 7 % de ses importations et de ses exportations totales, la France reste le premier « partenaire » extérieur pour l'Afrique noire. Celle-ci reçoit, par exemple, le quart des exportations de la branche industrie pharmaceutique.

Les patrons des grands groupes capitalistes recherchent systématiquement à détenir des positions de monopole, sinon, disent-ils, comme par exemple Vincent Bolloré, ça ne vaut pas la peine. Cette position de monopole leur permet de pratiquer souvent des prix plus élevés que dans les métropoles, dans des pays pourtant plus pauvres.

Un journaliste de Libération résume ainsi plaisamment cette juxtaposition de monopoles économiques patronaux : « Le monopole est partout : on prend un billet Air France/UTA qui travaille en pool avec Air Afrique. On fume une cigarette ou un cigare « Bolloré ». On transporte « Bolloré » (...) On boit de la bière Castel (...) On roulera bientôt Elf (...) qui s'intéresse aujourd'hui à la distribution. On descend dans un hôtel Accor. Et on n'oublie pas sa Nivaquine Rhône-Poulenc au réveil... ».

Bouygues détient aussi sa baronnie africaine. Certes, le marché des grands travaux s'est rétréci de nos jours, même s'il construit tout de même des plate-forme pétrolières pour le Nigéria, le Congo ou l'Angola. L'Afrique entrerait aujourd'hui pour 10 % dans le chiffre d'affaires du groupe qui s'y spécialise, à travers une de ses filiales, la SAUR, dans la « gestion privée de services publics ». Papa Bouygues avait déjà... un pied dans l'eau en Côte d'Ivoire depuis longtemps, mais c'est depuis que la grande braderie imposée aux États africains a commencé qu'il a multiplié les prises de contrôle : en 1988, avec la privatisation de la Compagnie d'exploitation des eaux de la Guinée ; puis la reprise de l'électricité en Guinée équatoriale ; ensuite, l'électricité en Côte d'Ivoire, avec les bons offices d'EDF ; maintenant, le fils Bouygues a des vues sur le gaz découvert au large d'Abidjan, sur les télécoms de Côte d'Ivoire. Et dans des pays aussi misérables que la Centrafrique et le Mozambique, Bouygues a mis la main sur le produit le plus vital : sur l'eau. Attention, il ne rachète pas, il n'investit pas même dans la maintenance des installations et il ne reprend bien sûr pas non plus les déficits (l'État est là pour ça) : il achète seulement une concession d'exploitation. Il laisse volontiers la propriété des infrastructures aux États. C'est toujours à eux d'investir, même s'ils ne le peuvent pas !

Bref, pour Bouygues, pas ou pratiquement pas d'investissements, pas de risques, un marché captif. La seule peine à se donner consiste à licencier, et à couper l'eau ou le courant aux mauvais payeurs, après avoir si possible augmenté les tarifs.

Bouygues est omniprésent en Côte d'Ivoire. Il y a bétonné pas mal pour le compte d'Houphouët, et maintenant il est en position privilégiée pour profiter des privatisations à venir... que la dévaluation du franc CFA lui permettra de s'offrir à des prix encore plus dérisoires !

Dans la série « baronnies africaines », nous n'oublions naturellement pas Elf Aquitaine, redéployé en Afrique noire après l'indépendance de l'Algérie. Dans un pays comme le Gabon, la France et Elf ce sont deux synonymes, Elf y occupe une position analogue à celle des compagnies pétrolières américaines dans les pays du golfe Persique. Elle tire 70 % de sa production de pétrole de l'Afrique noire : Gabon, Congo, Cameroun, etc. En 1992, le quart de la production mondiale de pétrole d'Elf a été extrait du Gabon.

Bien sûr, on comprend que la société pétrolière ait toujours été considérée comme au coeur des « intérêts nationaux », qu'un certain nombre des interventions militaires de la France en Afrique ait eu le Gabon pour théâtre tant il était de « l'intérêt national » de chouchouter Omar Bongo et de fermer les yeux sur sa corruption et ses exactions, et on comprend aussi que l'Elysée ait demandé, dans la perspective de la privatisation prochaine du groupe, à ce qu'une clause de sauvegarde exceptionnelle de l'État soit prévue sur Elf Gabon et Elf Congo, au nom de « l'intérêt national » : on le sait, les capitaux privés n'ont pas de patrie, et qui sait quels intérêts étrangers pourraient s'ingérer...

... qui ont toujours l'appui de l'État français

Les capitalistes ont toujours eu, dans leurs entreprises coloniales, besoin de leur État. Pour la conquête elle-même déjà, et par la suite pour le « maintien de l'ordre », pour la répression, ensuite et pour ce qu'ils appelaient la « mise en valeur » des colonies. Ils voulaient les profits, mais que l'État finance les infrastructures indispensables à la réalisation des dits profits, qu'il assure l'ordre et la stabilité, etc.

De nos jours, et même s'il y a évolution, les bonnes affaires des pétroliers, des Bouygues et des Bolloré, parmi d'autres, reposent toujours largement sur le fonctionnement de l'État, en particulier sur les organismes d'assurances tous risques financés par le budget de l'État à leur profit, comme la COFACE. Les ministres socialistes en ont d'ailleurs rajouté, en créant une assurance supplémentaire du risque des investissements en Afrique (l'ARIA), financée aussi sur le budget de l'État. Ces organismes font que, lorsqu'un patron investit, s'il fait des profits, c'est pour lui ; en revanche, s'il perd, l'État le rembourse. Bref, comme de règle, l'État nous fait les poches, les patrons empochent.

Les entreprises françaises, ankylosées par des décennies de chasses gardées, encaissent difficilement les offensives d'une concurrence qui s'est aiguisée, même dans l'Afrique « marginalisée ». C'est aussi une raison pour que l'État français ne se « désengage » pas totalement, loin de là.

C'est ainsi que les affrontements politico-commerciaux se sont multipliés entre la France et les États-Unis en Afrique, depuis le début des années 90, et notamment au cours de l'année dernière.

Le sous-secrétaire d'État américain aux affaires africaines déclarait, en mars dernier : « Nous devons assurer notre accès aux immenses ressources naturelles de l'Afrique, un continent qui renferme 78 % des réserves mondiales de chrome, 89 % des réserves de platine et 59 % des réserves de cobalt... » .

Bien sûr, l'Afrique reste tout de même globalement un partenaire très mineur pour la puissance américaine, et celle-ci s'y intéresse surtout au Nigéria, fort de sa taille et ses 105 millions d'habitants.

Mais au Togo, en Mauritanie, en Côte d'Ivoire, elle s'est tout de même heurtée, discrètement - on n'en est pas à la guerre pour ça ! - aux positions françaises et à leurs privilèges déclarés par les diplomates américains « anachroniques » et « exorbitants ». Il a fallu que l'État français mette tout son poids pour stopper in extremis la tentative du géant américain Cargill de prendre le contrôle de la filière cacao en Côte d'Ivoire ! Comme il faut plus encore qu'il déploie ses ministres et ses moyens pour soutenir Elf face à l'offensive des compagnies pétrolières américaines qui cherchent à éroder ses positions au Cameroun, au Gabon, au Congo, et qui sont en compétition avec elle pour le pétrole de l'Angola.

Les intérêts de la caste politique française

Dans la persistance des intérêts français en Afrique, il y a un facteur supplémentaire qui entre en jeu. Ce sont les intérêts de la caste politique française.

Le financement des partis politiques français passe pour une bonne part par l'Afrique ! C'est ancien, et aussi c'est plus discret... Il semble que, dans les milieux intéressés, cela soit une évidence. Ainsi, l'ex-conseiller de Mitterrand, Erik Orsenna, répond tranquillement dans une interview récente à Télérama : « Tout le monde sait que les partis politiques sont financés par le détournement de trafics via l'Afrique. L'Afrique sert à blanchir l'argent des partis politiques » . Selon le journaliste Pierre Péan, dans son livre Affaires africaines, « ... les dons gabonais aux partis politiques français » se montaient vers 1981 « à environ 20 millions de francs. Les chiraquiens en auraient reçu la plus grande part (un peu moins de 10 millions), les giscardiens arriveraient seconds, dépassant d'une courte tête les mitterrandistes... » . Plus loin, il raconte que lorsqu'un proche de Bongo proposa, en avril 1981, une petite valise de billets à l'un des financiers du PS, il s'attendait à un refus : mais non. Il revint donc entre les deux tours avec une valise plus importante qui fut acceptée à son tour.

La chose est apparemment si notoire qu'un économiste africain de langue anglaise peut se permettre d'apostropher les politiciens français, dans sa contribution personnelle à un gros ouvrage patronné par le ministère de la Coopération, en ces termes : « comment un pays qui va chercher chez ses débiteurs le moyen de financer ses partis politiques pourrait-il adopter un discours, et surtout une pratique de rigueur, et assumer d'une main ferme ses responsabilités historiques ? » ...

Le député-maire PS de Romorantin, Jeanny Lorgeoux, a, quant à lui, tout compris à ses « responsabilités historiques » : il s'est fait le porte-drapeau des entreprises françaises en Afrique, et à ce titre il a pu déclarer fièrement à François Périgot, patron du CNPF, venu s'expliquer devant une commission de l'Assemblée sur le financement des partis : « Vous et nous avons les mêmes valeurs : l'intérêt de la France et la recherche du chiffre d'affaires... » .

Mais il faut rappeler que le RPR est particulièrement bien placé, tradition gaulliste aidant : Pasqua, notamment, a ses réseaux.

L'actuel ministre de la Coopération, Michel Roussin - un ex-haut placé des services secrets, soit dit par parenthèse - prétend angéliquement : « Quand on parle des réseaux Pasqua, Roussin, Foccart..., je crois qu'en fait ce sont des liens d'amitié qui existent entre les uns et les autres » . Nous ignorons évidemment si l'amitié a sa place là-dedans... mais en tout cas Pasqua dispose de gros moyens : d'une part, le service de coopération internationale technique de police, en tant que ministre de l'Intérieur, et puis ses amis corses au Gabon, et puis en tant que président du Conseil général des Hauts-de-Seine, il bénéficie des possibilités offertes par ce qu'on appelle la « Coopération décentralisée », qui permet aux conseils généraux de consacrer jusqu'à 1 % de leur budget aux pays sous-développés.

1 % d'un budget de 7 milliards de francs, en l'occurrence, cela donne une puissance financière et de l'influence.

Tout le monde a eu l'occasion de remarquer que la presse et la télévision françaises ne sont pas bavardes en ce qui concerne l'Afrique, y compris francophone. A part périodiquement quelques images sur les enfants qui meurent de faim, et il y en a eu surtout à propos de la Somalie, ou bien un reportage récent sur l'Angola, on n'en entend presque jamais parler. Même actuellement, sur les conséquences de la dévaluation du franc CFA pour la population par exemple : rien ou presque.

Sans doute, un lobby « africain » dans les medias n'est-il pas vraiment structuré, mais la presse française est intégrée au tissu franco-africain, de même d'ailleurs que certains milieux universitaires. Les chefs d'État africains savent en jouer. Que de « reportages », dits pudiquement « sur financement extérieur », qui sont un moyen d' « arroser » les rédactions des journaux ! Que de journalistes invités, tous frais payés, billets d'avion, grand hôtel, etc., au Congrès de tel parti unique, ou pour aller faire des interviews de présidents en mal d'un peu de pub, ou désireux de s'assurer une certaine compréhension...

La démocratie parlementaire des pays impérialistes est basée sur le pillage des pays dominés et l'exploitation de leurs masses travailleuses. Ce constat de Lénine ou de Trotsky n'est pas seulement vrai au sens général, mais aussi, dans le sens très concret du financement des partis bourgeois.

La permanence du rôle de gendarme

Alors, même si la politique française en Afrique relève de la navigation à vue en fonction des urgences, assiste-t-on vraiment à un désengagement de l'État français en Afrique noire ? Non.

Qu'il réaménage ses priorités, en ces temps difficiles, oui sans doute. En Afrique, son intérêt pour sa zone traditionnelle à part les pays pétroliers, Gabon, Cameroun, Congo et la Côte d'Ivoire, semble en voie d'être supplanté par un intérêt pour le Nigéria et l'Afrique du sud. Les ministres faisant ce qu'ils peuvent, celui des affaires étrangères, Alain Juppé, vient d'inviter l'Afrique du sud de Mandela et de Klerck à être représentée au prochain sommet franco-africain qui doit avoir lieu à Paris en novembre prochain...

Mais, n'y aurait-il plus pour les dirigeants français qu'une seule raison au maintien en Afrique, que ce serait celle-ci : cette zone sous tutelle française, entraînant toute une clientèle diplomatique, cela présente l'avantage de garantir le « rang » de la France et son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité de l'ONU !

D'ailleurs, les dirigeants américains eux-mêmes ne tiennent certainement pas à ce que l'État français se retire d'Afrique purement et simplement, avec armes et bagages. Ce qu'ils veulent, ce sont les profits qu'il peut y avoir à y faire. Mais ils ne tiennent nullement à se retrouver en charge de maintenir l'ordre au Tchad, par exemple, ni à s'embourber dans les corvées du même genre à droite et à gauche. Pour ces tâches-là, ils s'accommodent très bien de sous-traiter, et de la présence des bases et des militaires français, comme ils le font toutes les fois qu'ils le peuvent, par le truchement de l'ONU notamment, et de ses contingents, par exemple avec le contingent pakistanais en Somalie...

Balladur lui-même reconnait « dans le domaine de la sécurité, notre pays est impliqué dans un nombre important de pays, qu'il s'agisse du Tchad, de la Somalie ou du Rwanda » . On est une puissance ou ne l'est pas...

Et l'État français a toujours un réseau de 8 bases militaires en Afrique, représentant 10 000 hommes ; elle est liée sur le continent par des traités de défense et par des accords de coopération militaire, sans oublier des clauses plus ou moins secrètes d'intervention en cas de troubles internes, avec le Gabon et la Côte d'Ivoire. Ce qui est significatif de la période actuelle, c'est qu'en ce domaine l'accent est mis désormais sur la constitution de forces de sécurité intérieure, policiers et gendarmes, censées aider à faire progresser la démocratie... La gendarmerie française est donnée en exemple, et le ministère de l'Intérieur propose quant à lui de former des unités policières urbaines spécialisées dans le maintien de l'ordre.

Ainsi, dans les perspectives de la division du travail au sein de la bourgeoisie mondiale, le rôle dévolu à la petite France sera peut-être celui du gardien militaro-policier d'une Afrique noire pillée, sous la botte de tyrans locaux, pour le compte de l'impérialisme. Voilà le genre de « rang » et de « privilège » où nos politiciens et nos soi-disant « grands » hommes d'État placent leur gloriole !

Le continent africain est particulièrement ravagé par l'impérialisme

Le continent africain est sous-développé sur le plan économique pour la même raison fondamentale que l'ensemble des pays dits du « Tiers monde », c'est-à-dire le pillage par l'impérialisme, mais quelques données chiffrées illustrent à quel point la situation est devenue particulièrement catastrophique pour le continent africain, globalement. Elles sont souvent fournies par les publications de la Banque mondiale elle-même.

Ce qu'on appelle le Produit national brut par habitant était estimé, en 1989-90, à environ 18 000 dollars pour la France (pour ne prendre qu'elle parmi les pays riches) ; à 2180 dollars pour la zone Amérique latine-Caraïbes ; et à... 340 dollars pour l'Afrique.

A la fin de 1993, on constatait que, pour la troisième année consécutive, le Produit intérieur brut par habitant de celle-ci avait baissé. Autre aspect, le poids de l'Afrique dans le commerce mondial a chuté de plus de moitié entre 1970 et 1990.

Les conséquences sociales sont évidentes. Ceux qui ont un travail plus ou moins stable dans une entreprise industrielle ou dans le bâtiment touchent à Dakar ou à Abidjan un salaire équivalent à 400 ou 500 F français par mois, alors que les prix sont similaires à ceux de Paris, voire supérieurs. Et ils pourraient passer pour des privilégiés par rapport aux travailleurs tchadiens ou par rapport aux campagnes. La malnutrition se répand, voire se généralise avec la dégradation accélérée des salaires, des ressources. Le taux de scolarisation des enfants est en régression.

Les dépenses de santé : le drame des pauvres

Mais c'est peut-être surtout dans le domaine de la santé que le drame se fait sentir : le nombre de médecins par habitant, de 1 pour 370 habitants en France en 1991, tombe officiellement à 1 pour 1 220 habitants dans la zone Amérique latine-Caraïbes, et il est estimé à 1 pour... 25 000 habitants en Afrique subsaharienne.

L'espérance de vie à la naissance n'est que de 50 ans en Afrique subsaharienne, contre 60 ans pour l'ensemble des pays sous-développés (et 77 ans pour la moyenne des pays riches).

Et la situation ne s'améliore pas, elle s'aggrave. Pas seulement en raison du sida, dont la progression retient l'attention des médias. On meurt de maladies banales qui, avec très peu d'argent, auraient pu être prévenues ou guéries, comme de diarrhées, d'infections pulmonaires ou du paludisme. On meurt du délabrement accéléré des structures de santé de base, dont les effectifs ont été, de restrictions en restrictions, considérablement réduits.

En ce qui concerne le sida, l'Organisation mondiale de la santé estime que 8 millions d'adultes infectés, « séropositifs », sur les 13 millions estimés de par le monde, vivent en Afrique, bien que celle-ci ne totalise que 10 % de la population mondiale.

Toute une génération, et peut-être même plusieurs, risquent d'être anéanties.

Alors, oui, on meurt en Afrique de maladies qu'on pourrait facilement guérir ou même prévenir. Mais on meurt en réalité du capitalisme.

Car, comment le dire autrement, en entendant par exemple cette déclaration d'un certain Nikitin, ancien cadre de Ciba Geigy, crachant dans la soupe : « Les maladies tropicales ne représentent pas un marché intéressant pour nous parce que les personnes qui en souffrent ne sont pas solvables » ( Newsweek, 17 mai 1993).

Le responsable d'un organisme de santé cité au début, Jean-Daniel Rainhorn, estime que, entre autres, une mesure simple comme le blocage des prix de quelques médicaments essentiels, qui sauverait combien de vies, ne coûterait en subventions qu' « à peine 200 millions de francs français par an pour les 13 pays » . Quand on sait que, pour l'année 1991, l'Afrique a versé 26 milliards, plus de cent fois plus, à ses créanciers... qui se nourrit du sang des hommes ?

L'ingérence croissante et le retour des « 3 M »

Certains parlent de « re-colonisation rampante » en Afrique noire.

C'est, à certains égards, incontestable - à condition toutefois de ne pas oublier que les pays dont nous parlons n'ont jamais été vraiment décolonisés, même au niveau des institutions : l'administration y est restée truffée de conseillers et de directeurs français. Et même au sommet, on a vu un ancien administrateur colonial comme Jean Collin devenir ministre d'État dans le gouvernement sénégalais, puis tout-puissant secrétaire général de la présidence. Il n'a quitté ses fonctions qu'il y a quatre ans.

Ceci dit, c'est vrai que le passage sous la tutelle de créanciers internationaux, allant jusqu'au peuplement de la haute administration, Trésor, douanes, impôts, par des hauts fonctionnaires français, n'est pas sans rappeler (en changeant ce qu'il faut changer) la politique des grandes puissances capitalistes au XIXe siècle, en particulier l'affaire dite de « la dette ottomane » : l'Egypte, alors province de l'empire ottoman, l'une et l'autre lourdement endettés, virent la gestion de leurs finances passer sous la tutelle de financiers franco-anglais (en Egypte, le ministre des finances était un Anglais et celui des Travaux publics un Français...), sous le prétexte de remettre de l'ordre dans leurs finances, de veiller à une « saine gestion », etc. Cette sujétion conduisit à l'occupation militaire britannique de l'Egypte en 1882.

L'étranglement financier est un prétexte à une ingérence croissante, économique, institutionnelle, et dans ce cadre ce qu'ils appellent « l'aide » n'est qu'un instrument au service de cette ingérence. Ce n'est même plus un gros mot : il suffit de lui ajouter l'adjectif « humanitaire », et voilà nos Kouchner en piste.

Bien sûr, « l'ingérence humanitaire » est réservée aux cas les plus voyants, et lorsqu'il y a une exploitation médiatique possible pour ceux dont l'arrivisme s'est fait un créneau sur la misère des peuples. Car des zones immenses de réfugiés, il y en a plusieurs en Afrique : le continent compterait plus de 5 millions de réfugiés, entre le quart et le tiers des réfugiés recensés dans le monde.

En Somalie, on a fait appel au bon coeur des gens d'ici, et même à celui des petits enfants des classes maternelles, mais on s'est bien gardé de nous éclairer sur le processus dont cette situation de famine était l'aboutissement. Et pourtant, il est instructif.

Sans remonter loin en arrière pour expliquer la pauvreté de la Somalie, il faut rappeler que la moitié de la population y vivait de l'élevage et que, malgré les sécheresses, la Somalie était presque auto-suffisante en produits alimentaires, au moins en quantités, dans les années 60 et 70. Elle exportait même du bétail dans les pays du Golfe.

Là comme ailleurs, l'État, la dictature de Syaad Barré, se vit imposer un programme d'austérité dans les années 80 afin de rembourser sa dette, due en bonne partie au FMI lui-même, qui refusait tout rééchelonnement.

Le résultat du programme, c'est que la Somalie est devenue dépendante sur le plan alimentaire, et qu'il a fallu importer notamment des céréales. Pendant que, sur les meilleures terres cultivables, accaparées par les proches du gouvernement, on produisait des fruits et des légumes pour l'exportation, les paysans pauvres ont été considérablement appauvris. La dévaluation de la monnaie, les coupes claires dans les dépenses du gouvernement, l'effondrement des infrastructures ont entraîné l'effondrement, notamment, des services vétérinaires. Les troupeaux furent décimés par la maladie.

Passons sur les mécanismes au travers desquels les puissances dispensatrices de la prétendue « aide » se trouvèrent en position de contrôler l'ensemble du budget, si on peut dire, car dès lors on assistait à la ruine générale de l'économie et à la désintégration de l'État. Syaad Barré fut renversé en janvier 1991, après l'entrée en guerre de rivaux pour se tailler au moins des fiefs, à défaut d'un pouvoir central qui n'existait plus. Les intérêts dûs sur la dette avaient atteint quelque 200 % des recettes d'exportation...

Eh bien, cela s'appelle mettre le couteau sous la gorge : un prêt qui était prévu était annulé pour cause d'arriérés, et toute nouvelle avance, au lendemain de la chute de Syad Barré, était conditionnée au paiement des arriérés.

Ainsi, un mécanisme s'est mis en place, dont les responsables sont loin d'être exclusivement somaliens, et où la sécheresse ne joue pas le principal rôle : aggravation de la dépendance économique avec l'endettement - crise alimentaire - ruine des finances publiques - implosion de l'État - guerre civile - famine... et pour finir, sous prétexte de « rendre l'espoir » à des populations qu'ils ont largement contribué à désespérer, les dirigeants de l'impérialisme font donner leurs militaires. Ils s'ingèrent en effet ; quant à l'« humanitaire »... quand les médecins et les distributeurs des vivres sont appuyés par des soldats d'occupation... on a vu ce que cela peut donner.

Les 3 M de la période coloniale - Marchands - Missionnaires - Militaires - ont en quelque sorte refait leur apparition, sauf que les missionnaires sont plutôt remplacés maintenant par des médecins - sans vouloir faire de peine à ceux-ci, qui incontestablement sont plus utiles que ceux-là, mais dont le rôle dans le processus, du fait qu'ils sont sans moyens, est, quant au fond, analogue.

Des appareils d'État inaptes à faire face aux menaces d'explosions sociales

Les dirigeants de l'impérialisme sont bien conscients de ce qu'ils appellent les risques de déstabilisation générale en Afrique. La situation y est explosive, d'abord parce que la vie de l'écrasante majorité de cette population y est rendue non plus seulement misérable mais tout simplement intenable, et deuxièmement parce que les appareils d'État existants risquent d'être incapables de faire face.

A l'époque des indépendances, les dirigeants, bien que pour la plupart mis en place par l'ex-puissance coloniale, ont plus ou moins tous capté à leur profit l'aspiration anti-colonialiste de leurs peuples, si longtemps contenue. Ils se présentaient en « pères de l'indépendance » et jouaient sur le nationalisme. Il y avait sans aucun doute dans le coeur de bien des gens des classes pauvres l'espoir secret que leur vie quotidienne pourrait s'améliorer, maintenant que les colonisateurs qui apparaissaient comme les principaux responsables de sa dureté semblaient partis. Et d'autres, nombreux, qui n'attendaient pas grand-chose sur le plan matériel, éprouvaient au moins la satisfaction morale de voir l'humiliation coloniale directe s'éloigner. Mais les illusions, comme la satisfaction morale, n'ont pas tardé à s'envoler.

Les pouvoirs en place se sont largement discrédités et n'inspirent plus que la haine - même au Sénégal, présenté en Occident pendant longtemps comme une sorte de modèle relatif de démocratie en Afrique, même en Côte d'Ivoire, où Houphouët-Boigny a pu bénéficier du fait que ce pays a été, pendant un temps en tous cas, moins mal loti économiquement que d'autres.

Comment ces appareils d'État pourris, archi-usés, rongés par la corruption, pourraient-ils faire face à des explosions sociales prenant de l'ampleur ?

Quand ceux qui détiennent les leviers de commande volent tout ce qu'ils peuvent voler et extorquer à l'ensemble de la société sous leur botte, l'armée elle-même et la solde des militaires n'échappent pas à la règle. Bien souvent, le régime en est réduit alors à laisser la bride sur le cou à sa soldatesque pour se payer sur l'habitant. Pour les mêmes raisons, policiers, agents du fisc, douaniers, rackettent et trafiquent au vu et au su de tous.

Dans de telles conditions, qui n'excluent pas, le cas échéant, la férocité des soldats envers la population, leur discipline en tant que corps de répression est loin d'être exemplaire, et ils ne sont tout simplement pas aptes à faire face à de grandes révoltes populaires.

C'est bien pourquoi, derrière des armées officielles aux soldats faméliques qui périodiquement se mutinent et se livrent à des pillages, comme on l'a vu au Zaïre par exemple, il y a les Gardes présidentielles sélectionnées et bien entretenues ; et derrière encore, mais pas loin, en cas de besoin, les militaires français stationnés en attente à Bangui, N'Djamena, Libreville, Abidjan ou Dakar.

Or, les appareils locaux de répression, peu fiables, ont à faire face à des problèmes de maintien de l'ordre inconnus de l'Afrique rurale des années 50, infiniment plus grands qu'aux temps coloniaux. Il ne s'agit plus, ou plus seulement, de tenir en laisse des villages isolés, où des petits groupes mobiles de répression pouvaient suffire.

De nos jours, des millions de paysans, chassés par la misère et la faim, sont venus s'entasser dans les vastes agglomérations qui parsèment tous ces pays - des grandes villes, où les infrastructures les plus élémentaires posent problème, où se procurer de l'eau, s'éclairer, plus encore se faire soigner, est une préoccupation permanente quand ce n'est pas un drame pour les pauvres.

L'accroissement de la population urbaine connaît les taux les plus élevés jamais enregistrés, paraît-il ; il est presque deux fois plus rapide que celui qu'avait connu l'Europe dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à l'époque de sa grande industrialisation.

Autant dire qu'il faut plutôt parler de « bidonvillisation » que d'urbanisation. Et autant dire que l'appareil étatique ne contrôle pas grand-chose, et même rien du tout dans ces immenses entassements urbains où la vie n'est souvent qu'une lutte de tous les jours pour la survie, une jungle comme Lagos, la capitale du Nigéria par exemple, royaume des gangs de toute sorte, des trafics les plus sordides.

Dans ces poudrières de misère concentrée, règnent au quotidien l'insécurité, la criminalité, le système de la débrouille - ordinaires, si on peut dire. Mais elles peuvent à tout moment exploser en révoltes et en émeutes. D'autant que la misère y côtoie le luxe ostentatoire des quartiers riches, celui des « grotos » comme on dit à Abidjan, des messieurs à Mercédès et des belles dames aux villas climatisées.

Les récentes élections qui ont eu lieu ont parfois joué un rôle de catalyseur de situations critiques dans plusieurs capitales.

Le président du Congo vient de décrire, par exemple, auprès de l'agence de presse Reuter, la situation d'insécurité qui règne dans les quartiers sud de Brazzaville, depuis plusieurs mois que des factions rivales se disputent le pouvoir : « ... aujourd'hui, on viole à tous les coins de rue. On tue... pour le plaisir de tuer. (...) on pille, on vole, on brûle les maisons » . Eh bien, cela décrit, sinon peut-être l'exacte réalité, du moins l'impuissance et la peur des dirigeants. Toute la classe dirigeante a évacué ses enfants. La célébration du cinquantenaire du discours de De Gaulle à Brazzaville, prévue depuis longtemps, a été annulée pour cause d'insécurité.

L'inefficace recette du « multipartisme »

Pour tenter de désamorcer les colères que la haine des dictatures risquait de cristalliser, les États-Unis, suivis par Mitterrand qui a pris le train en marche, ont patronné un nouveau cours politique vis-à-vis des dictatures africaines. Ils ont prêché l'instauration d'un pluripartisme officiel et l'organisation d'élections, prétendant en faire la condition de leur aide. Et l'Afrique noire vient de connaître une vague, sûrement pas de démocratisations, du moins de consultations électorales : il y a eu 23 scrutins présidentiels et autant de législatives organisés au cours des trois dernières années. Histoire de permettre que certains dictateurs trop usés, ou pas assez habiles pour truquer les élections, soient écartés sans y être contraints par des émeutes dans la rue.

Car leur problème essentiel est là.

Lorsque Mitterrand s'est vaguement donné l'air de prêcher la démocratie à ses amis dictateurs africains, au sommet des chefs d'État de La Baule en juin 1990, une vague de révoltes et d'émeutes venait tout juste de secouer la Côte d'Ivoire et le Gabon. Et aujourd'hui, comme l'a dit clairement le ministre de la coopération aux ambassadeurs de France en Afrique (3 septembre 1993) : « J'entends que nous favorisions toutes les transitions politiques chaque fois qu'elles contribuent à affermir la stabilité ».

Moyennant quoi, les dictateurs du Cameroun, du Zaïre et du Togo, en réprimant de façon sanglante leurs opposants, ou Bongo en truquant les élections au Gabon, ont pratiqué le multipartisme sans se faire renverser - avec, au besoin, les conseils de Pasqua, et l'aide militaire française...

Ne soyons pas malveillants : en Centrafrique, après plusieurs mois de pressions pour faire accepter l'idée d'un multipartisme au dictateur en place, le général Kolingba, celui-ci l'a accepté. Il a expliqué lui-même très bien ses motifs : « Je fais la démocratie parce que ceux qui, à l'étranger, me donnent l'argent, me demandent de le faire ». Malgré tout, quand il fut évident qu'il était battu aux élections, son premier réflexe fut de chercher une combine lui permettant de déclarer l'état de siège.

C'est là où on a vu que la France veillait sur la démocratie : Mitterrand en personne, paraît-il, a illico pris la peine de prendre son téléphone pour le rappeler à l'ordre. Avec efficacité, d'ailleurs, car ce que le vote de millions de Centrafricains n'avait pas obtenu, Mitterrand l'a obtenu en 5 minutes...

Dans la réalité, il est bien difficile pour les responsables de l'impérialisme de trouver des soupapes de sécurité efficaces face aux risques d'explosions sociales. Les États en place sont ce qu'ils sont, mais c'est à leur possession que la classe dominante doit sa richesse.

Et quand entre eux et leurs parrains impérialistes, c'est une vieille histoire d'amour, comme entre Mobutu, au Zaïre, et les dirigeants américains, français ou belges, là c'est encore une autre histoire !

Que les grandes puissances ne soient pas blanches (malgré les apparences !) dans ce qui se passe au Zaïre, cela n'étonne pas, quand on se rappelle leur rôle dans l'histoire de cet ex-Congo belge depuis son indépendance en 1960. Tout de suite, il eut à affronter la sécession de sa riche province du Katanga et sa constitution en État séparé à l'instigation des compagnies minières, belges en particulier. Par la suite, une fois Mobutu consolidé au pouvoir et ce problème réglé, le régime a bien servi les Occidentaux, y compris la CIA, pendant la guerre froide, notamment comme base arrière pour la bande soutenue par les Occidentaux dans la guerre d'Angola. On comprend que lesdits Américains, Belges et Français éprouvent des difficultés à s'en débarrasser aujourd'hui.

Mobutu s'est personnellement approprié la Banque nationale. La monnaie s'est effondrée. Même la représentation extérieure de l'État est en faillite : dans les ambassades, à Paris, Bonn, Bruxelles, Washington, tout va à vau-l'eau.

Mais, plus grave, Mobutu s'accroche à l'essentiel : son armée.

Cette armée elle-même, du moins ses troupes, sont si misérablement payées, quand elles sont payées, que, au mieux, elles troquent des armes ou des bouts d'uniforme pour se nourrir, ou plutôt elles pillent périodiquement les provinces. Des chefs de guerre offrent leur « protection » pour leur compte personnel ; plusieurs bandes armées mettent la capitale elle-même, Kinshasa, en coupe réglée.

Dans ce pays, grand comme quatre fois la France, les routes, les moyens de communication sont en voie de disparition, les hôpitaux sont de grands mouroirs, et les habitants ne sont pas mieux nourris que les gens du Sahel.

De vastes régions sont à feu et à sang. L'État a atteint un stade de décomposition avancé.

Il y a eu une vaste « Conférence nationale » et là aussi une tentative de pluralisme politique. Il y a même deux gouvernements parallèles, et deux premiers ministres. Mais le dictateur et son clan s'asseoient dessus, et tous comptes faits les Occidentaux laissent faire, même si c'est le chaos qui s'installe.

Le recours aux vieilles ficelles, ou l'exutoire de l'« ethnisme » ou du régionalisme...

Alors, face aux masses, c'est un autre genre de soupape de sécurité qui est en train de se mettre en place, bien pire, certes, que la comédie du multipartisme, et qui a pour théâtre encore une fois le Katanga (rebaptisé depuis Shaba). Les hommes de Mobutu, recourant aux très vieilles ficelles, y ont attisé les rivalités ethniques ou régionalistes. Avec un slogan comme « Le Katanga aux Katangais », depuis plus d'un an, les autorités locales et des milices terrorisent les habitants originaires d'une autre province qui vivent là souvent depuis plusieurs générations à cause du travail dans les mines. Elles y mènent leur « purification ethnique », chassant les enfants des écoles, les travailleurs de leur emploi, occupant leurs maisons, etc., et les renvoyant dans des trains à plus de 120 par wagon pour un voyage de deux semaines, ou éternel...

On peut toujours parler de « haines tribales » ancestrales. Mais, quand on sait que la population qui est victime de l'opération est originaire du Kasaï, d'où est originaire aussi, comme par hasard, le Premier ministre dont Mobutu ne veut pas entendre parler, il serait plus juste de parler de manoeuvre cynique jouant sur les différences tribales - dans le but de détourner de Mobutu l'explosif potentiel de mécontentement d'une partie de la population, dans une région précieuse.

Dans la logique des choses, le potentat local au Shaba proclame maintenant l'autonomie de son fief...

On assiste en tous les cas partout, même si c'est à des degrés différents, à une réactivation des tensions « ethniques », depuis quelques années.

Là aussi, l'héritage du passé est lourd.

Oh, il ne s'agit pas en l'occurrence d'un passé lointain, antérieur à la colonisation, qui prouverait soi-disant que l'« ethnisme » serait enraciné dans la tradition africaine. En réalité, si des rivalités, des ressentiments ont survécu jusqu'à nos jours entre des tribus, des ethnies ou des clans, non seulement ce n'est pas malgré, en dépit de la présence prétendument « civilisatrice » de la France (ou de la Grande-Bretagne ou des autres puissances colonisatrices, dans leurs territoires), mais au contraire en grande partie à cause de leur politique.

Car ça a été une politique systématique de la part des administrations coloniales, d'exacerber les frictions de type ethnique en s'appuyant sur telle ou telle chefferie au détriment des autres ; d'appuyer certaines tribus contre d'autres, de privilégier tel chef et son ethnie par exemple pour le recrutement des cadres administratifs subalternes : ils se faisaient tout un art de dévoyer la haine contre les colons en haine contre leurs serviteurs de seconde zone.

Et les dictateurs à la tête des États « indépendants » ont bien retenu la leçon, s'ils en avaient besoin.

Ils n'ont pas manqué les occasions de pratiquer des favoritismes en faveur généralement de leur propre famille d'abord, de leur village natal ou de leur tribu d'origine, grâce à la détention de l'appareil d'État. La méthode éprouvée du bouc-émissaire, ils la connaissent aussi, ou celle qui consiste à susciter la peur du voisin.

Les facteurs politiques - canaliser le mécontentement social, légitimer la course au pouvoir - sont bien plus importants dans ces tensions et conflits de type « tribal » ou « ethnique », que des supposées haines ancestrales. Bien avant la Yougoslavie, l'Afrique en a su quelque chose !

Aujourd'hui, comme partout, l'aggravation des conditions de vie, l'absence de perspectives engendrent le désespoir. Dans ces conditions, il n'est pas difficile, il est même tout trouvé pour les politiciens, en cas d'élections ou d'agitation sociale, de jouer la carte de l'« ethnisme », le régionalisme ou le nationalisme, de faire de la démagogie sur ces thèmes, pour soit se maintenir au pouvoir, soit se créer une base dans le but de le conquérir. Et les grandes manoeuvres des concurrents, dans un contexte explosif, peuvent déboucher sur nombre de conflits qui auront toutes les couleurs de conflits ethniques, ou encore régionalistes, et qui finiront bel et bien par entraîner de véritables haines même là où il n'y en avait guère eu, ou bien où elles étaient en voie de se résorber, par suite du brassage dans les grandes agglomérations urbaines par exemple.

De proche en proche, les puissances étrangères, les grandes puissances capitalistes, sont impliquées y compris dans des situations de conflits de ce type. Nous ne savons pas dans quelle mesure le tout petit Libéria peut encore aujourd'hui présenter un grand intérêt pour les capitalistes américains. Il est vrai que le Libéria est un peu « leur » territoire en Afrique, par suite de l'histoire et par suite des intérêts du trust Firestone, sans oublier que ce pays est le type même du pavillon de complaisance dont se servent notamment les grandes compagnies pétrolières.

Toujours est-il que dans la guerre civile qui ravage le pays depuis 1990, où les différentes bandes armées qui sont en lutte pour un pouvoir s'appuient sur des ethnies différentes et les font s'entre-massacrer, les États-Unis ont propulsé la mise sur pied d'une « force d'interposition », les « Casques blancs » fournis par plusieurs pays de l'Afrique de l'Ouest, en fait dominée par le Nigéria et financée par les États-Unis. Cette force « d'interposition » est totalement impliquée dans la guerre entre les bandes rivales, tout en patronnant officiellement un gouvernement dit de transition.

On peut relever, au passage, que tandis que le pays a sombré dans l'anarchie, on ne peut pas dénombrer les victimes des massacres, le principal chef de bande, Charles Taylor, aurait réussi à traiter des ventes de minerais avec des clients étrangers, notamment Usinor...

Oui, l'Afrique noire est en train de sombrer dans la barbarie en de vastes régions, et elle risque même, tant qu'elle demeure sous la botte de l'impérialisme et de ses sous-traitants locaux, d'y sombrer plus largement encore.

Face à la menace de la plongée dans la barbarie, il n'y a pas d'autre voie que celle de la révolution prolétarienne et de la destruction du capitalisme

Voilà où en est l'Afrique. Pendant que se déroulent des affrontements feutrés pour dépecer l'Afrique, entre l'impérialisme américain et l'ancienne puissance coloniale qu'est la France, pendant que les uns et les autres sont en accord pour tenter de repeindre au moyen du multipartisme les vieilles dictatures les plus usées en ersatz de démocratie parlementaire, la majorité de la population d'Afrique continue à s'enfoncer dans une misère indescriptible.

Il est à la mode, dans les médias ou dans les thèses universitaires, de consacrer articles et thèses à la « spécificité » de l'Afrique, aux raisons particulières qui feraient que ce continent reste le pauvre parmi les pauvres.

Mais ce dont l'Afrique souffre n'a rien à voir avec ce qu'elle peut avoir de spécifique.

L'Afrique est mortellement malade de l'organisation capitaliste de la société à l'échelle du monde.

Par ces temps où la réaction triomphante présente l'économie de marché, l'économie de profit comme éternelle, l'Afrique est là pour témoigner non seulement de l'injustice fondamentale de cet ordre, mais aussi de son caractère rétrograde et néfaste.

Le capitalisme n'a pas fait un sort à part à l'Afrique. Il lui impose le sort qu'il fait subir à tous les pays sous-développés, mais il le fait subir en pire.

Il n'y a pas d'avenir pour l'Afrique dans le système capitaliste. Ce n'est pas seulement qu'il n'a aucune chance de se développer. Les chiffres de la bourgeoisie, de ses institutions internationales, prouvent que l'Afrique ne stagne pas, elle est démolie année après année.

Il n'y a pas d'autre voie pour ce continent que la voie de la révolution prolétarienne et de la destruction du capitalisme.

Au moment des indépendances, il était courant, dans la fraction de l'intelligentsia africaine qui voulait libérer l'Afrique de l'oppression coloniale et de l'exploitation impérialiste, de s'interroger sur la possibilité d'une « troisième voie pour l'Afrique » ; sur l'art et la manière d'éviter le capitalisme, ou de l'accommoder aux traditions locales, pour qu'il soit moins douloureux. Il était à la mode, aussi, de se demander si les classes sociales, si le prolétariat, si la bourgeoisie pouvaient y exister vraiment.

L'interrogation n'avait pas de sens, déjà à cette époque-là. Mais aujourd'hui, il est évident que l'Afrique, toute l'Afrique, est complètement intégrée dans le système impérialiste et qu'elle y est intégrée sans aucune échappatoire, sans aucune « troisième voie ». Il est évident aussi que, contrairement aux idées propagées à l'époque par les milieux nationalistes comme par les milieux staliniens, il était impossible de construire une hypothétique « troisième voie » à partir de la paysannerie. En quelque trente ans, l'évolution capitaliste a détruit pour une large part les campagnes africaines. Non seulement en ce sens qu'elle a chassé les paysans des campagnes, mais au sens presque physique du terme, qui fait que dans bien des régions les cultures cèdent la place au désert.

L'évolution capitaliste telle qu'elle s'est déroulée en Afrique n'a pas créé un prolétariat industriel puissant et organisé dans la production capitaliste elle-même, pour la bonne raison qu'elle n'a créé que très peu d'industries. Le prolétariat moderne existe cependant partout en Afrique.

Il a bien fallu des ouvriers, des travailleurs, pour construire toutes ces bâtisses en béton qui ont enrichi Bouygues, ces chemins de fer et ces transports, ces docks et ces grands ports, et il en faut pour les faire fonctionner.

C'est le prolétariat des villes et des campagnes qui sue le profit qui entretient la bourgeoisie locale et qui accroît la fortune de la bourgeoisie impérialiste, en même temps que la paysannerie pauvre, qui produit de moins en moins pour son auto-subsistance et de plus en plus pour le marché capitaliste mondial.

Et puis, ce prolétariat est entouré de l'immense sous-prolétariat. Les paysans partis des campagnes pour s'agglutiner dans les taudis d'Abidjan, de Dakar ou de Lagos ne sont pas devenus des prolétaires industriels, mais ils ont cessé d'être des paysans. Ils peuvent être poussés vers des aventures réactionnaires par des démagogues qui misent sur l'intégrisme religieux, sur l'ethnisme ou sur le nationalisme. Mais ils peuvent être aussi entraînés par le prolétariat, à condition que celui-ci soit organisé et ait pour programme et pour volonté politiques la destruction de l'ordre bourgeois.

La destruction d'abord du pouvoir de sa propre bourgeoisie. Parce que, en même temps qu'a poussé un prolétariat, a poussé aussi une bourgeoisie. Une bourgeoisie sénégalaise, une bourgeoisie malienne, une nigériane, voire une tchadienne, qui n'est pas seulement constituée de ministres et de hauts dignitaires enrichis par le pillage systématique des caisses de leur État, mais aussi de gros négociants, de prospères intermédiaires commandités par les trusts occidentaux, d'accapareurs de terres, d'entrepreneurs en trafics en tout genre.

Cette bourgeoisie est minable par rapport à la bourgeoisie impérialiste, sans volonté politique, sans autre volonté d'ailleurs que d'amasser au plus vite le maximum d'argent et de l'accumuler, de préférence dans les banques occidentales, mais son avidité, son mépris pour les classes pauvres de son propre peuple, ses quartiers chics, ses villas, ses clubs et ses piscines constituent une provocation permanente.

Cette provocation permanente, cette opposition de classes visible provoquera inévitablement des explosions, des émeutes de la faim, comme elle en a déjà produit. Il y a et il y aura des révoltes en Afrique. La question décisive est de savoir si l'énergie de ces explosions se consumera de manière stérile, c'est-à-dire sans toucher aux fondements de la société, si elle pourra être détournée par des démagogues vers des voies qui mènent à une aggravation des maux de la société, ou si, au contraire, elle sera dirigée pour bouleverser l'ordre économique et social.

C'est là où le rôle de la classe ouvrière d'Afrique est irremplaçable.

A lors, oui, l'avenir de l'Afrique, nous en sommes persuadés, appartient au prolétariat africain. Il est jeune et il n'a pas de tradition communiste, pas même celle, frelatée, véhiculée par les partis staliniens. Nous ne savons pas et nous ne pouvons évidemment pas savoir comment, par quel cheminement une fraction, fût-elle petite, de ce prolétariat, une fraction aussi de l'intelligentsia révoltée par le fait que tout avenir semble bouché, parviendront à la conviction que la seule voie est celle de la révolution prolétarienne et celle du communisme. Ce que nous savons cependant, c'est que c'est une nécessité, et ce que nous souhaitons, c'est que ceux des prolétaires d'Afrique que la recherche de la nourriture quotidienne a poussés à l'émigration, ici en France, ou que la jeunesse intellectuelle venue pour d'autres raisons, veuillent servir de pont entre les idées communistes et le prolétariat d'Afrique.

La révolution prolétarienne d'Afrique inscrira évidemment sur son drapeau l'expropriation de la bourgeoisie locale, la destruction des appareils d'État, comme l'expropriation des intérêts impérialistes. Il faut arrêter d'abord cette ignominie qui fait que la production industrielle ou agricole, faible, ne profite pas à la population locale mais enrichit les banques occidentales, soit directement, soit par l'intermédiaire de la bourgeoisie locale.

Mais il est évident que cela seul ne suffira pas. La révolution prolétarienne inscrirait également sur son drapeau la suppression de la division du continent en mini-États non viables qui, de surcroît, n'ont même pas pour semblant de justification la protection d'une nation ou d'une ethnie contre l'oppression, tant il est vrai que les frontières ont été tracées au contraire pour diviser les ethnies, pour les dresser les unes contre les autres, et nullement pour les protéger.

Et enfin, la révolution prolétarienne inscrira sur son drapeau l'extension de la révolution vers les pays riches, vers ces pays impérialistes qui, depuis le commerce triangulaire en passant par le colonialisme et aujourd'hui par l'intermédiaire du FMI, accumulent sur leur sol et au profit exclusif de leur bourgeoisie, ce surprofit dont l'Afrique a cruellement besoin pour assurer à tous ses enfants une vie digne d'un être humain du vingtième siècle.

Tout cela paraît utopique aujourd'hui ? Peut-être. Mais la certitude à laquelle cette « utopie » -là s'oppose, c'est que sous le capitalisme l'Afrique ne peut s'attendre à rien d'autre qu'à la plongée permanente dans la misère, les guerres ethniques et la barbarie.

Et seul ce qui paraît utopique aujourd'hui peut fonder pour demain une autre réalité, car cette utopie-là est inscrite dans l'évolution de l'humanité. Nous avons la conviction qu'il se trouvera, en Afrique comme ailleurs, des femmes et des hommes pour se consacrer à la perspective de la destruction du capitalisme et de la transformation communiste de la société, seule perspective pour sauver l'Afrique en même temps que l'humanité.

ANNEXES

Un tribut au colonialisme particulierement lourd

Dès le XVe siècle, des navigateurs portugais avaient commencé à explorer les côtes de l'Afrique de l'Ouest et commencé à trafiquer, à une échelle encore réduite, de son or et de ses hommes réduits en esclavage. On capturait des « Guinéens », c'est-à-dire des Africains, pour le compte des plantations de canne à sucre de Madère ou des Canaries. Ce commerce spécial devait connaître une extension bien plus considérable par la suite. Les bourgeoisies européennes, aux XVIIe et XVIIIe siècles, en ont largement nourri leur enrichissement, et ce n'est pas par hasard que la révolution bourgeoise en France a éprouvé tant de difficultés pour finir par décider, sous l'empire de la nécessité, l'abolition de l'esclavage dans sa colonie de Saint-Domingue.

A la fin du XIXe siècle, les riches puissances capitalistes européennes devenues impérialistes ont à nouveau fait de l'Afrique leur proie, particulièrement à partir de 1880, où commença la conquête de l'intérieur. La proximité aidant, toutes ces puissances, même les petites de l'époque, le Portugal, la Belgique, colonisèrent quasi-intégralement le continent. Elles posèrent, à la conférence de Berlin (1885), les règles du partage des territoires entre elles. La France s'adjugea la plus grande partie de l'Afrique occidentale et de l'Afrique équatoriale ainsi que Madagascar (en tout, 8 119 000 km) ; la Grande Bretagne eut une série de petits territoires en Afrique occidentale et surtout le Nigéria, et d'autres en Afrique australe (en tout, 3 675 000 km). Le roi des Belges, quant à lui, s'appropria personnellement le Congo (2 345 000 km à lui tout seul). Etc., car seuls restèrent formellement indépendants sur tout le continent, le vieil empire d'Ethiopie et le petit Libéria, protectorat de fait des États-Unis depuis 1847.

L'impérialisme français avait eu la part du lion dans ce découpage de l'Afrique, part à laquelle devaient encore s'ajouter, après la défaite de l'Allemagne en 1918, ses ex-colonies du Cameroun et du Togo, sur lesquelles la France reçut un mandat de tutelle de la Société des Nations. Dans les territoires de l'Afrique équatoriale, l'exploitation coloniale eut des conséquences aussi extrêmes que le dépeuplement.

Enfin, les puissances capitalistes vieillies, malmenées par la suprématie grandissante de leur concurrente américaine, se sont longtemps accrochées à leur empire colonial pour le pressurer avec acharnement. Unique continent quasi-intégralement colonisé dans le passé récent, l'Afrique fut aussi le dernier à être officiellement décolonisé. C'est la colonie britannique de la Gold Coast qui eut droit à l'indépendance la première, sous le nom de Ghana, en 1957. La vague de 1960 toucha non seulement les territoires des ex-AOF et AEF, Madagascar, le Cameroun et le Togo sous mandat français, mais aussi le Nigéria ex-britannique et le Congo ex-belge (futur Zaïre). La plupart des autres pays d'Afrique noire accédèrent à l'indépendance au long des années 60, mais les colonies du Portugal - îles du Cap Vert, Guinée-Bissau, Mozambique, Angola - sont devenues indépendantes seulement en 1974-1975, après avoir dû mener de longues guerres. (On peut noter, concernant la France, que l'indépendance des Comores ne date que de 1975 elle aussi, et celle de Djibouti de 1977...).

Comme si cela ne suffisait pas, certaines régions d'Afrique sont devenues pendant la guerre froide des terrains d'affrontement entre les États-Unis et l'URSS, notamment l'Ethiopie, ou l'Angola et le Mozambique. A quoi ces deux pays doivent, pour une large part, d'avoir enduré 17 années de guerre interne supplémentaires.

Les matières premières et la dette

Quelques chiffres fournis par les organismes des Nations Unies et la Banque mondiale)

Entre 1980 et 1991, l'indice moyen des prix des matières premières est tombé de 171 à 119, soit une baisse de 30 %. Cette baisse a été bien plus importante en particulier pour les produits d'origine agricole.

Le cas du café : Dans plusieurs pays africains (Burundi, Tanzanie, Rwanda, Ethiopie...), le café fournit l'essentiel des devises à l'exportation.

Il est produit dans toute l'Afrique subsaharienne.

La production de café a été encouragée par le FMI et la Banque mondiale en particulier en Asie et en Amérique latine. Cette mise en concurrence, et la rupture de l'accord international sur le café en juillet 1989 ont entraîné une chute brutale des cours, pratiquement divisés par deux durant les années de 1990 à 1992.

La dette : En une décennie, la dette de l'Afrique subsaharienne a été multipliée par 3,3.

Globalement, pour l'ensemble de ces pays, elle se montait à 109,4 % du PNB (Produit national brut) en 1992, contre 28,5 % en 1980. Soit encore 324,3 % de leurs exportations, contre 96,8 % en 1980.