L’Iran, après plus de 30 ans de régime islamique

Cercle Léon Trotsky
16/04/2010

L'Iran était sous le joug de la dictature du Shah, Reza Pahlavi, une monarchie stable depuis plusieurs décennies avec le soutien des puissances impérialistes américaines et européennes quand le régime a été balayé par un véritable soulèvement populaire en 1979.

Lâché par le gouvernement américain lui-même, le Shah dut s'exiler tandis que le soulèvement populaire portait au pouvoir l'ayatollah Khomeiny et le clergé chiite qui fondèrent la République islamique.

Première dans son genre, la République islamique iranienne n'était pas le produit d'une continuité féodale et moyenâgeuse comme d'autres régimes islamiques le sont en Arabie Saoudite ou ailleurs, mais au contraire l'aboutissement du renversement d'un régime militaro-policier grâce à la puissante mobilisation des classes populaires et de la petite bourgeoisie iranienne. Jamais auparavant l'Iran n'avait connu un tel déferlement des masses populaires, mais ce véritable soulèvement révolutionnaire fut contrôlé par le clergé chiite qui en prit la direction. Celui-ci mit en place un régime ne souffrant aucune contestation et contraignit la société à un mode de vie archaïque et discriminatoire envers les femmes, au nom de la religion islamique.

La dictature réactionnaire des mollahs dure depuis plus de trente ans malgré l'hostilité déclarée des puissances impérialistes. Non que ce régime soit irréconciliable avec les intérêts des impérialistes occidentaux, qui en soutiennent d'autres tout aussi obscurantistes et liberticides. Mais celui de la République islamique d'Iran a jusqu'ici été trop incontrôlable à leurs yeux et surtout trop soucieux de son indépendance vis à vis des intérêts occidentaux.

Son assise populaire l'a rendu assez solide pour résister dans les années 80 à une guerre dévastatrice qui a duré huit ans, contre une autre puissance régionale, l'Irak de Saddam Hussein, qui avait alors le soutien des Occidentaux. Le régime islamique d'Iran réussit aussi à résister aux nombreuses pressions économiques dont un embargo commercial initié par les États-Unis.

Cependant, depuis les élections présidentielles de juin dernier, dont le résultat a été contesté par les perdants, des manifestations de protestations contre le président Ahmadinejad, officiellement réélu, se sont développées. Des fractures au sein du pouvoir ont éclaté au grand jour, comme cela s'était déjà produit dans le passé.

La contestation implique des dirigeants du régime, ex-ministres et ex-présidents qui critiquent publiquement l'actuel président et même Khamenei, le chef religieux placé à la tête de l'État. C'est une crise politique qui s'exprime au sein même du régime.

D'autre part, depuis la réélection d'Ahmadinejad jusqu'à la fin de l'année 2009, les manifestations se sont multipliées, mobilisant en particulier la jeunesse étudiante de Téhéran mais pas seulement. Fin décembre, les manifestants du mouvement qui se dit « vert », comme la couleur symbolique de l'islam, brandissaient des slogans hostiles comme « A bas Ahmadinejad », « Mort au dictateur », « A bas Khamenei » ou encore « A bas le principe du velayat-e-faghih », principe inscrit dans la Constitution, qui attribue le pouvoir suprême en politique à un chef religieux chiite, un ayatollah.

Que se passe-t-il actuellement en Iran ? Comment la situation peut-elle évoluer ? Le régime islamique est-il ébranlé au point de tomber ?

Il est difficile de le savoir car nous ne connaissons des événements que ce qu'en rapporte la presse. Or, celle-ci n'est pas objective : la presse iranienne, très contrôlée n'est pas fiable, et de l'autre côté les médias occidentaux racontent à peu près n'importe quoi. Les États-Unis exercent une pression pour tenter d'infléchir l'évolution du régime en leur faveur. Les médias participent ici à une opération de propagande destinée à donner une image du régime et de ses opposants qui convient aux impérialistes occidentaux, et leurs explications sont bien souvent mensongères.

Nous pouvons quand même tenter de comprendre ce qui se passe en regardant comment on en est arrivé là, comment ce régime a été mis en place, quelle a été son évolution, et dans quelle mesure il est aujourd'hui déstabilisé.

Pour comprendre l'Iran d'aujourd'hui, il nous faut commencer par ce que fut l'Iran qui donna naissance au régime islamique.

C'est au tout début du XXème siècle que du pétrole fut découvert dans le sud de ce qui s'appelait encore la Perse, dans la région du Khouzistan. Dès 1908, l'Angleterre contrôlait la production pétrolière avec la Compagnie Anglo-Perse de Pétrole.

En effet, depuis déjà plusieurs décennies, la Russie et l'Angleterre se partageaient la Perse, les premiers contrôlant le nord et la région d'Azerbaïdjan, tandis que les seconds avaient la main mise sur le sud du pays.

Le régime politique était de longue date une monarchie, celle des princes Qadjar, une féodalité qui vivait sur le dos d'une paysannerie importante. C'était une société encore largement tribale.

A cette époque, dans les centres des villes, dans les quartiers qu'on nomme là-bas le Bazar, où marchands, artisans et usuriers étaient regroupés, une bourgeoisie commerçante intimement liée au clergé s'était développée. Les religieux, influents, étaient non seulement opposés au progrès mais aussi à la pénétration économique de l'Occident, ce qui faisait d'eux des alliés de la bourgeoisie des quartiers du Bazar, les bazari. Cette alliance s'exprima à plusieurs reprises au cours du siècle dans des conflits qui opposèrent la bourgeoisie nationaliste et le clergé, aux puissances impérialistes.

Il existait, d'autre part, en Iran des intellectuels perméables aux idées modernes et nationalistes, une élite cultivée, plus ou moins laïque, qui devint l'alliée des religieux lors du soulèvement de 1906 contre le monarque Qadjar. C'est sous le nom de « Révolution constitutionnelle » que sont désignés les événements qui se déroulèrent jusqu'en 1911 et contraignirent le Shah à accepter le principe d'une constitution et la création d'un parlement. Mais le mouvement n'alla pas loin. Les armées russes du tsar et l'armée anglaise bombardèrent le parlement et la ville insurgée de Tabriz. Le Shah put ainsi rétablir son autorité et le mouvement prit fin.

Durant la Première Guerre mondiale, l'État qadjar ne disposait encore d'aucune armée nationale mais d'un seul véritable corps d'armée, la Brigade cosaque, commandée par des officiers russes. Les Britanniques et les Français tentèrent de prendre le contrôle de tout le pays, mais, à la fin de la guerre, seuls les Anglais contrôlaient encore une partie de la Perse. Le reste du pays était en proie au chaos. L'Angleterre trouva l'homme qui allait lui servir : le colonel Reza Khan.

Celui qui devint dictateur jusqu'à la Seconde Guerre mondiale commença par la répression des mouvements régionaux et du tout récent mouvement communiste.

En effet, un parti communiste fut créé en Iran en 1920 par des intellectuels du parti social-démocrate russe.

En septembre 1920, la Conférence des peuples d'Orient organisée à Bakou par l'Internationale communiste réunissait une délégation persane aux côtés de délégations d'Asie centrale, du Caucase et de délégations arabes ou chinoises.

La révolution russe avait ouvert une brèche en provoquant la désagrégation de l'armée du Tsar, faisant souffler un vent de liberté pour les peuples. Dans ce pays composite qu'était la Perse, plusieurs de ces peuples, du Kurdistan à l'Azerbaïdjan, s'en saisirent pour tenter d'obtenir plus d'autonomie.

Une République socialiste soviétique persane fut créée en 1920 dans une région bordant la mer Caspienne. Une guérilla formée de nationalistes radicaux et religieux s'allia aux bolcheviks, et ils constituèrent la République socialiste soviétique du Guilan, avec le soutien de l'Armée rouge. Elle ne dura que quelques mois. La division cosaque fut chargée d'en finir avec ces insurgés. C'est sous la direction du colonel Reza Khan que l'armée rétablit un ordre qui convenait aux Anglais pour pouvoir exploiter les ressources naturelles du pays.

Reza Khan fut non seulement chargé de réprimer toute contagion révolutionnaire, mais aussi d'établir un État fort. Il s'en prit non seulement aux communistes mais aussi aux mouvements régionaux du Kurdistan, d'Azerbaïdjan et de la région pétrolifère du Khouzistan.

Et il ne se contenta pas du pouvoir militaire : en 1925, il renversa l'ancienne dynastie Qadjar, monta sur le trône et devint Shah, c'est-à-dire roi. Il fonda la dynastie Pahlavi avec l'ambition de créer un État moderne et unifié. Il établit une dictature militaire, imposant la sédentarisation aux tribus nomades et la terreur armée jusqu'aux fins fonds du pays. Le nouveau monarque se voulait un modernisateur, et, à l'image de Mustapha Kemal en Turquie, il chercha à limiter le pouvoir du clergé et s'opposa aux mollahs. Il imposa, à titre symbolique, un style vestimentaire à l'occidentale. C'est en 1935 que la Perse changea de nom et devint l'Iran.

Pour les masses pauvres, le modernisateur était l'homme de fer au service des classes privilégiées et des puissances impérialistes qui contrôlaient les richesses du pays.

Avec l'industrie pétrolière, la classe ouvrière s'était développée. Des syndicats récemment créés organisaient plusieurs milliers de travailleurs.

La nouvelle monarchie mit fin aux libertés politiques, interdit le parti communiste et le Conseil Central des Syndicats où ils étaient influents. Des groupes de militants clandestins subsistaient cependant. La dictature de Reza Pahlavi ne put empêcher ni les grèves, ni la formation du syndicat des industries pétrolières, en 1928. Les travailleurs des industries pétrolières étaient combatifs et ils firent de grandes journées de grève, comme celle du 1er mai 1929.

L'étau de la dictature ne fut desserré que lors de la Seconde Guerre mondiale, car les dirigeants impérialistes changèrent alors d'attitude. Reza Pahlavi devenait gênant avec sa sympathie pour le régime nazi, et par ailleurs les alliés anglais et russes avaient grand besoin du pétrole iranien. Le Shah fut renversé et envoyé en exil. Le pays, bien que neutre jusque là dans le conflit, fut entièrement occupé par les troupes alliées britanniques et soviétiques, sous l'œil bienveillant de Roosevelt. Les dirigeants américains attendaient leur heure, qui n'allait pas tarder à venir.

Après avoir déposé le père, les Occidentaux mirent sur le trône le jeune fils du Shah, Mohammed Reza, qui promettait d'être aussi dévoué à leurs intérêts.

Durant ces années d'occupation, des groupes nationalistes et socialistes se développèrent et le mouvement ouvrier connut un nouvel essor. C'est dans ce contexte que fut créé, en 1941, un nouveau parti se disant communiste, le Toudeh -ce qui signifie parti des masses. Le Toudeh se constitua à la faveur de la présence militaire soviétique et s'implanta rapidement dans les provinces du nord, dans la zone d'occupation de l'armée soviétique.

Il se développa aussi dans le centre du pays, à Ispahan, alors centre de l'industrie textile puis, après la fin de la guerre, dans le sud, parmi les travailleurs de l'industrie pétrolière.

Loin d'être un parti prolétarien, le Toudeh n'a jamais envisagé la contestation de la propriété privée, ses mots d'ordres se limitant à « indépendance, liberté et progrès ». Il prônait dès ses origines la démocratie dans le respect de la monarchie parlementaire, ne s'opposant ni à l'impérialisme, ni à la religion.

Pourtant, ce parti stalinien tissa des liens avec la classe ouvrière. Ses militants oeuvrèrent à la constitution de syndicats qui connurent un développement important dans ces années 40.

En 1946 dans le Khouzistan, les revendications ouvrières s'exprimèrent lors d'une grande grève des travailleurs du pétrole.

En 1951, c'est un bourgeois nationaliste modéré, nommé Mossadegh, chef du gouvernement, qui décida la nationalisation du pétrole jusque là entre les mains de la Compagnie anglo-iranienne détenue par les Britanniques. C'était une mesure favorable à la bourgeoisie iranienne. Le parlement vota la nationalisation et la Compagnie nationale iranienne des pétroles fut créée. Une coalition, nommée Front national, alors soutenue par le clergé, regroupait aux côtés de Mossadegh des politiciens hostiles au Shah, des hommes de la petite bourgeoisie moderniste et des marchands du Bazar.

Des grèves et des manifestations populaires éclatèrent en faveur de Mossadegh et de la nationalisation. Mais en évinçant la compagnie pétrolière anglo-iranienne, le gouvernement avait en fait atteint l'ensemble des intérêts des puissances impérialistes. L'Iran dut alors subir un véritable blocus, un premier embargo en guise de représailles.

Des dizaines de milliers de travailleurs étaient prêts à se mobiliser dans le bras de fer qui opposait Mossadegh à la puissante compagnie britannique. Il y eut des émeutes. Le parti Toudeh, qui n'avait pas soutenu le mouvement dans un premier temps, se rallia finalement à la mobilisation aux côtés du Front national. Parmi les masses, c'était le Toudeh qui était le plus influent. Le Front national et le clergé ne souhaitaient pourtant pas le soutien des communistes, ni la mobilisation de la classe ouvrière qui constituait aussi une menace aux yeux des dirigeants impérialistes.

Pour eux, le risque devait être rapidement écarté.

Les États-Unis décidèrent d'en finir avec le gouvernement de Mossadegh et avec l'affront que représentait la nationalisation du pétrole. C'est un général iranien qui fut le bras armé de la CIA et réalisa le coup d'État renversant Mossadegh en août 1953.

Une vague de répression faisant des centaines de morts s'abattit sur ceux qui s'étaient mobilisés et plus particulièrement sur les communistes. L'instauration d'une violente dictature prolongea le coup d'État. Le Front national fut interdit et le parti Toudeh démantelé.

Les États-Unis profitèrent de la situation : ils supplantèrent les Britanniques en prenant le contrôle de 40 % du pétrole iranien.

La mise au pas du gouvernement iranien et la répression des ambitions nationalistes aboutirent à un renforcement de la dictature au service des puissances occidentales.

Une police politique, la Savak, restée tristement célèbre pour ses nombreux crimes, fut créée en 1957. Jusqu'en 1965, elle fut dirigée par des militaires de formation française, Teymour Baktiar et Hassan Pakravan, tous les deux saint-cyriens. Mise en place avec l'aide de la CIA, elle était également assistée par les services spéciaux israéliens, le Mossad.

Les États-Unis entreprirent aussi d'aider la monarchie à constituer une armée puissante et moderne. Il s'agissait non seulement de faire de l'Iran un rempart contre l'Union Soviétique en période de guerre froide, mais aussi d'apporter un maximum de soutien à ce régime qui leur était favorable.

A partir des années 60, le Shah sur les conseils de la Maison Blanche et du gouvernement Kennedy mit en œuvre une série de réformes destinées à moderniser le pays. Ces réformes concernaient principalement les campagnes et la plus importante d'entre elles était une réforme agraire destinée à moderniser l'agriculture en nationalisant les terres de certains grands propriétaires, lorsqu'elles étaient trop peu mises en valeur. En contrepartie des terres qu'ils cédaient, ceux-ci bénéficièrent de parts de propriété dans des sociétés industrielles publiques. Plusieurs millions de paysans furent concernés par la redistribution de terres. Mais ils durent les racheter en s'endettant. Finalement beaucoup d'entre eux plongèrent dans la misère et l'exode rural s'accéléra.

Une seconde réforme devait enrayer la déforestation en limitant les zones de pâturages. Les nombreuses tribus nomades furent les victimes de cette mesure. Pour elles, les nouvelles contraintes les obligeant à la sédentarisation étaient synonymes de paupérisation.

Finalement, des millions de paysans furent ainsi poussés vers les villes, où ils devaient former une nouvelle main-d'œuvre disponible pour le développement de l'industrie.

Des tensions et des révoltes apparurent dans les campagnes à cause de ces réformes, menées d'une façon autoritaire, au nom de la modernisation. D'autres mesures contraignaient hommes et femmes à un mode de vie occidentalisé.

Par exemple, le Shah interdit aux hommes de porter la barbe, aux femmes de porter le voile, et on donna le droit de vote à celles-ci en 1963. Cela allait certes dans le sens de l'histoire, mais c'est un régime de plus en plus détesté de tous qui tentait de faire disparaître des archaïsmes, par la force et la brutalité.

Autant dire que ce n'est pas ainsi que les idées progressistes pouvaient pénétrer dans le peuple.

Ces mesures provoquèrent l'hostilité du clergé. En 1963, les mollahs, qui craignaient par ailleurs de perdre leurs propriétés foncières, entrèrent en révolte. Leur opposition à la politique du Shah fut réprimée. Certains d'entre eux furent exilés dont l'imam Khomeiny qui dut se réfugier en Irak.

Dès lors, la hiérarchie chiite constitua une opposition farouche à la monarchie Pahlavi.

Celle-ci, prise au piège entre les intérêts de l'impérialisme et la nécessité du développement de l'Iran, ne s'opposa pas aux puissances occidentales, comme Mossadegh avait tenté de le faire au début des années 50. Finalement, les mesures prises contre les traditions empreintes de féodalité ne furent que superficielles et ne transformèrent pas la société.

Les réformes du Shah étaient destinées à favoriser l'industrialisation du pays et le développement de la bourgeoisie. Une nouvelle bourgeoisie apparut, dans les années 70, grâce la privatisation d'une partie de l'industrie liée au pétrole. Cette bourgeoisie d'affaires, proche de la cour du Shah, était directement liée aux sociétés internationales.

A partir de 1973, l'augmentation du prix du pétrole, qui fut multiplié par quatre, permit l'enrichissement encore plus rapide d'une petite fraction de la bourgeoisie. Les fortunes constituées alors étaient d'autant plus choquantes que le pays était maintenu dans un état de sous-développement.

La misère poussait des millions d'hommes et de femmes vers les villes, et en vingt ans la population urbaine augmenta tant que la ville de Téhéran passa d'environ 1 500 000 habitants en 1956, à 4 millions et demi en 1976.

Mais ce sont les inégalités sociales qui ont le plus augmenté dans cette période. A la fin des années 70, le Bureau International du Travail considérait que les revenus en Iran étaient parmi les plus inégalitaires du monde.

Le train de vie opulent de la cour du Shah s'étalait avec une ostentation qui connut son apogée en 1971 quand celui-ci donna, sur les ruines antiques de Persépolis, une fête fastueuse rassemblant des dizaines de rois et de chefs d'États. L'arrogance et le mépris de ces privilégiés envers les masses pauvres ne fit qu'accroître leur haine à l'égard du régime.

Les réformes du Shah s'accompagnaient aussi de la mise en place d'un régime de parti unique, le sien, tout autre parti étant interdit. La dictature s'appuya sur les méthodes féroces de la police politique, la Savak, qui comptait plusieurs milliers de permanents, et un million d'informateurs en 1978.

Les contradictions sociales étaient tellement importantes, que malgré le poids de la répression, la contestation qui débuta dans les années 60 se développa plus encore dans les années 70.

Dans ces années 70, et particulièrement dans les dernières années de règne du Shah, l'Iran était la principale puissance militaire de la région du Golfe, et l'armée le pilier du régime.

Accédant aux technologies modernes et dirigé par un roi qui voulait ressembler aux puissants du monde capitaliste, l'Iran pouvait passer pour un pays moderne, au contraire des monarchies arabes voisines qui vivaient encore au Moyen-âge, à condition de ne regarder qu'en direction des milieux bourgeois et petits bourgeois.

Pour les puissances impérialistes, le régime du Shah, qui semblait alors indéboulonnable, était le solide bras armé dévoué à la défense de leurs intérêts dans la région, comme l'était pour d'autres raisons l'État d'Israël.

Il existait pourtant des forces d'opposition au Shah, même si elles étaient peu développées. Parmi celles-ci, c'est le parti communiste, le Toudeh qui était le plus important. Ses militants luttaient dans la clandestinité, et plusieurs de ses dirigeants furent condamnés à mort, en 1966.

D'autres organisations politiques combattaient aussi la dictature avec détermination.

C'est le cas de l'Organisation des Moudjahedines du Peuple créée en 1965. Recrutant des étudiants et des intellectuels de la petite bourgeoisie, elle se définissait comme nationaliste, démocratique et musulmane, l'aile religieuse de l'opposition. Au contraire, l'Organisation des Fedayins du peuple se réclamait clairement du marxisme-léninisme. Ces militants, Moudjahedines ou Fedayins du peuple, furent nombreux à laisser leur vie dans le combat contre la dictature.

Dans les années 70, ils menaient des actions de guérilla contre le régime. Par ce choix, ces militants étaient coupés des masses et ne pouvaient pas être très nombreux. Ce ne furent pas eux, mais les religieux chiites qui purent alors avoir une influence grandissante parmi les pauvres.

En effet, le clergé chiite fut la plus puissante des forces s'opposant à la dictature. Les mosquées étaient un refuge où des imams tenaient des prêches dénonciateurs du régime. D'autre part, les religieux avaient mis en place des formes d'aides sociales comme des soupes populaires pour les plus pauvres.

Les mollahs, hostiles à la monarchie qui limitait leurs prérogatives, et des membres du clergé, parfois ayatollahs, connurent aussi les geôles du Shah.

La répression massive des opposants, comme la condamnation à mort des dirigeants du Toudeh, rendait cette dictature de plus en plus critiquée de par le monde. D'une façon dérisoire et bien hypocrite, le président américain Carter engageait l'allié iranien à respecter les droits de l'homme. Or, la Savak n'avait jamais autant emprisonné et assassiné que dans ces années 70.

Pourtant, elle ne put empêcher le soulèvement populaire qui renversa le régime du Shah.

L'armée fut, elle aussi, en fin de compte impuissante devant le déferlement des masses, soulevées contre la dictature.

Une agitation débuta vers la fin de l'année 1977 dans les universités et parmi les travailleurs dont les grèves se multiplièrent.

La mobilisation qui surgit en 1978 toucha d'abord, durant quelques mois, les milieux de la petite bourgeoisie, étudiants, commerçants et religieux. La destruction d'hôtels de luxe destinés au Shah et à sa cour exprimait toute leur colère contre ce régime qui faisait tant de laissés pour compte.

Mais à partir de l'été 78, ce ne furent plus seulement les étudiants, commerçants, la petite bourgeoisie, ce furent les pauvres des villes et les travailleurs qui grossirent les manifestations et celles-ci devinrent de plus en plus fréquentes.

Des manifestants désarmés, hommes, femmes, jeunes et enfants, par centaines de milliers, venant des bidonvilles de Téhéran déferlaient vers le centre de la capitale, de plus en plus nombreux malgré les balles de l'armée.

Cela dura plusieurs mois car les manifestants étaient déterminés, et ils revenaient en vagues successives.

La répression, l'instauration de la loi martiale qui interdit toute manifestation en septembre 78, n'empêchèrent pas les manifestations de grossir. La mobilisation était impressionnante, et les tanks, les armes automatiques ne pouvaient plus arrêter le peuple soulevé. Le soulèvement connut son maximum au mois de décembre : chaque jour la répression armée faisait des morts, et chaque jour les manifestants revenaient malgré tout, encore plus nombreux.

La classe ouvrière ne resta pas à l'écart, même si elle ne s'impliqua massivement dans cette lutte contre le régime que vers la fin de l'année 78.

Pour l'essentiel, elle s'était constituée peu de temps auparavant à l'issue de l'exode rural provoqué par la réforme agraire du Shah dans les années 60-70. Ces travailleurs pauvres, souvent très jeunes, étaient à peine sortis de la paysannerie. Ils vivaient dans les bidonvilles de Téhéran ou d'Ispahan. La plupart d'entre eux étaient sans travail régulier et ne survivaient que grâce à l'économie informelle. Et quand ils accédaient à un emploi, ils étaient privés de syndicats ou de toute autre forme d'organisation dans laquelle ils auraient pu prendre conscience de leurs intérêts de classe.

Mais il y avait aussi des travailleurs plus qualifiés dans le pétrole, les transports ou l'électricité, et ce sont les travailleurs du pétrole qui se mirent en grève en novembre 78 et entraînèrent les autres. Peu après, la grève générale paralysait l'économie, et dans le sud du pays, lorsque les ouvriers de la raffinerie d'Abadan firent grève en novembre et décembre 78, tous les pétroliers furent bloqués dans le port.

C'est alors que le glas sonna pour le régime du Shah.

Les revendications ouvrières étaient politiques, contre le Shah et la dictature, mais les ouvriers participaient au soulèvement révolutionnaire sans avoir leur propre direction. D'eux-mêmes les travailleurs avaient mis en place des comités de grève dans l'industrie pétrolière où ils s'organisaient, créaient des liens entre eux, d'une entreprise à l'autre pour mener la lutte le plus efficacement possible. Mais cela ne fut pas suffisant, car les travailleurs qui lisaient les tracts des Moudjahedines ou du Toudeh, n'y trouvaient que des appels à l'unité contre la dictature, sans aucune critique de la hiérarchie religieuse.

Le clergé dans l'opposition au régime impérial avait dénoncé le luxe dans lequel celui-ci vivait, le gaspillage auquel il se livrait. Les religieux s'adressaient aux déshérités auxquels ils promettaient un avenir meilleur en se battant contre la monarchie au service des étrangers. Ces discours distillaient une propagande principalement moraliste et nationaliste.

Alors que la répression n'était plus en mesure d'arrêter les masses, de plus en plus nombreuses à manifester, le clergé déterminé à participer au renversement de la monarchie se mit à leur tête.

Les 10 et 11 décembre 1978, il y eut plus d'un million de manifestants dans la seule ville de Téhéran, mais toutes les organisations hostiles au Shah, dont les Moudjahedines et Fedayins, manifestaient derrière des portraits de l'ayatollah Khomeiny. Le renoncement de ces organisations, leur alignement derrière les religieux, contribuèrent à donner à ceux-ci une situation hégémonique.

Khomeiny, en exil depuis 1964 et depuis peu en France, menait à distance une campagne de propagande et préparait son retour en Iran en recevant des dirigeants de l'opposition comme ceux du Front national qui cautionnaient ainsi l'autorité politique du chef religieux, au lieu de la lui disputer. L'État français laissait Khomeiny diriger son réseau religieux depuis sa résidence des Yvelines.

Les organisations de l'opposition apportèrent leur caution à l'ayatollah et des dirigeants d'organisations laïques, libérales vinrent négocier avec lui.

Toutes ces organisations dont le parti Toudeh, les Moudjahedines et Fedayins du peuple ont ainsi aidé les ayatollahs à s'emparer du pouvoir en se mettant à leur remorque quand la contestation allait croissante.

Il n'était pas écrit que le clergé parviendrait à contrôler l'énergie révolutionnaire du peuple iranien. Une organisation combattante comme celle des Moudjahedines aurait pu contester la direction du mouvement aux religieux, ou au moins tenter de le faire, avec ses limites évidemment. Elle n'en fit rien, ou du moins ne se décida à combattre politiquement le clergé, que des mois après qu'il ait été porté au pouvoir.

Le parti communiste Toudeh ne combattait pas, lui non plus pour le pouvoir. Il s'était placé depuis longtemps aux côtés de la hiérarchie chiite sans la contester. Il participa même à la supercherie mystique des mollahs qui faisaient croire à une apparition surnaturelle de Khomeiny. Voici ce qu'écrivait alors ce parti, « Nos masses laborieuses en lutte contre l'impérialisme conduit par les États-Unis ont vu le visage de leur bien-aimé imam et guide, Khomeiny, apparaître dans la lune ».

Sous la poussée de l'insurrection et de la mobilisation ouvrière, la dictature vacillait, et le Shah, pour tenter de sauver son régime, mit en place un nouveau gouvernement, avec Chapour Baktiar à sa tête. Mais il était trop tard. Et le dictateur jugea plus prudent de s'enfuir à l'étranger, d'autant que dans ce contexte les États-Unis cessèrent de le soutenir.

L'état-major de l'armée, conseillé par les puissances impérialistes, jugeait alors qu'il était prudent d'éviter tout vide institutionnel. Pour eux, Khomeiny constituait la solution de rechange permettant de sauvegarder l'appareil d'État. C'est donc soutenu par les grandes puissances et sans que l'état-major de l'armée impériale s'y oppose, qu'il put revenir d'exil en avion et arriver sans ennui en Iran où il reçut un accueil triomphal.

Le coup de boutoir final contre le régime impérial fut donné par l'insurrection du peuple de Téhéran début février. Elle se fit au nom de Khomeiny, mais pas à son initiative. Le peuple se souleva durant trois jours contre gouvernement Baktiar et la dictature.

Alors que Khomeiny n'y était pas favorable, des insurgés purent s'armer avec la complicité de certains militaires, car cette fois l'armée impériale n'était plus en ordre de bataille pour réprimer.

A l'issue de ces journées, le 12 février 1979, la monarchie fut abolie.

Khomeiny put dès lors mettre en place un nouveau gouvernement avec le soutien des manifestants et d'une partie de l'armée à leurs côtés. Durant les mois qui suivirent, la lutte politique entre les prétendants au pouvoir permit au parti de Khomeiny d'en contrôler la totalité.

Le gouvernement, dirigé par Bazargan, un politicien libéral, mit tout en œuvre pour stopper l'élan révolutionnaire, et désarmer la population.

Le 8 mars, à l'occasion de la journée internationale des femmes, des milliers de femmes féministes de la petite bourgeoisie urbaine défilèrent à Téhéran pour faire entendre leurs revendications spécifiques. Les hommes du parti de la République islamique de Khomeiny tentèrent de les faire taire. Ce parti venait tout juste d'être créé, il n'était pas encore tout-puissant, mais ses milices commençaient à utiliser menaces et agressions pour se faire craindre.

Dans l'appareil d'État, une épuration massive eut lieu. Des têtes tombèrent parmi les hauts responsables de la monarchie déchue mais beaucoup d'entre eux s'étaient déjà enfuis à l'étranger. L'essentiel de l'état major de l'armée passa dans le camp du nouveau pouvoir, et quelques mois plus tard il ne fut plus question de demander des comptes aux assassins de l'ancien régime, qui étaient amnistiés.

Avec le clergé et Khomeiny, le pouvoir restait entre les mains de la bourgeoisie. D'ailleurs, les États-Unis comme l'Union soviétique reconnurent immédiatement le nouveau régime.

La terrifiante Savak, qui avait été chargée de défendre le pouvoir du roi, fut démantelée. Le régime islamique mit en place sa propre police politique, la Savama, qui recycla les méthodes de la Savak et même certains de ses hommes. Aujourd'hui appelée Vevak, la police politique du régime islamique n'est guère différente de l'ancienne Savak. Le nom a changé, une partie du personnel aussi, mais la fonction reste la même.

L'armée ex-impériale avait certes perdu un certain nombre d'officiers trop liés au Shah, qui avaient eux aussi préféré partir. Mais elle assurait la continuité de l'appareil d'État. Khomeiny était arrivé au pouvoir avec le feu vert de cette armée. Il ne pouvait cependant pas compter sur elle pour défendre sa clique religieuse dans la rivalité, réelle ou potentielle, entre les prétendants au pouvoir. Les Moudjahedines du peuple n'allaient pas tarder à rompre l'unité qui avait porté Khomeiny au pouvoir et ce dernier pouvait craindre que l'état-major opte pour un autre parti que le sien, voire qu'il s'empare lui-même du pouvoir.

Une armée parallèle fut donc créée en mai 1979, l'Armée des Gardiens de la révolution, chargée de défendre le pouvoir du parti de Khomeiny, le Hezbollah. L'Armée des Gardiens débuta avec 4 000 hommes, appelés pasdarans. C'est aujourd'hui une armée puissante, qui compte 125 000 pasdarans et dispose de corps de marine et d'aviation.

Avec les événements de ces années 1978-79, le clergé a pu se hisser au pouvoir en se mettant à la tête des masses insurgées dans une situation révolutionnaire. C'était alors tout à fait nouveau, car précédemment dans les années 60-70, les guérillas, les mouvements insurgés contre l'impérialisme et ses dictatures, étaient généralement dirigés par des groupes de gauche, bien souvent maoïstes.

Les événements révolutionnaires en Iran ouvraient une nouvelle époque, celle des mouvements religieux islamistes. Car l'Iran a servi de modèle, et depuis 1979 d'autres mouvements de contestation se font sous la direction de partis islamistes, comme par exemple le Hamas ou le Hezbollah, en Palestine et au Liban.

Le soulèvement révolutionnaire, un véritable soulèvement des masses populaires profondes, avait aussi secoué les campagnes. Dans plusieurs régions, des paysans pauvres, sans terre occupaient celles de grands propriétaires.

Ainsi les Kurdes, partisans de l'autonomie de leur région, s'étaient insurgés. Dès le mois de mai 79, les pasdarans furent envoyés pour les écraser tandis que l'armée classique bombardait leurs villes. Ce fut une véritable guerre civile.

La violence s'abattit aussi sur les Turkmènes près de la frontière nord du pays et sur les populations arabophones du Khouzistan.

Le nouveau pouvoir n'agissait pas autrement que le régime impérial, qui durant des décennies, avait violemment réprimé les aspirations des peuples de ce pays, où les Persans ne forment guère plus de la moitié de la population.

Peu après l'arrivée au pouvoir de Khomeiny, l'unité au sein du camp qui avait renversé la dynastie Pahlavi fit place à la lutte des factions. A plusieurs reprises durant l'année 79, les partis laïques et organisations de gauche s'opposèrent au parti islamiste de Khomeiny qui tentait de s'imposer comme parti unique.

En protestation, des manifestations organisées par le Front national démocratique d'Iran, un parti inspiré de l'ancien ministre Mossadegh et par les partis de gauche rassemblèrent des dizaines de milliers de personnes en juin et juillet 79.

Les Fedayins du peuple, très actifs pendant la révolution, obtinrent environ 10 % des voix lors des élections qui suivirent l'insurrection de février 1979. Comme le parti Toudeh, qui vota la Constitution de la République Islamique, les Fedayins apportèrent leur soutien au régime de Khomeyni durant ses premières années. Ils justifiaient ce choix en prétendant que, dans le cadre d'une révolution par étapes, il était nécessaire de soutenir la petite bourgeoisie nationale et démocratique dont le représentant était Khomeyni.

Seule une minorité des Fedayins fit scission en 1980 pour s'opposer au régime.

Le pouvoir des mollahs se consolidait en éliminant ses contradicteurs et en s'appuyant sur une démagogie nationalistes et populiste sous l'emblème de la religion.

Une démagogie populiste car, le nouveau pouvoir affichait un discours destiné aux « déshérités » comme il disait, pour leur faire croire qu'il allait répondre à leurs aspirations.

Dans le même temps, il s'attelait à limiter les libertés pour les travailleurs alors que des comités ouvriers, des organisations syndicales avaient surgi à la faveur de l'élan révolutionnaire. Le droit de grève fut rapidement interdit, les leaders syndicaux furent arrêtés et la liberté de la presse supprimée.

Et le nouveau régime s'appuyait en même temps sur les sentiments nationalistes et anti-américains.

Bazargan, alors chef du gouvernement, était plutôt favorable à des relations économiques et politiques avec les pays étrangers, même les États-Unis. Eh bien, trop libéral et trop pro-occidental pour le parti de Khomeiny, il n'allait pas tarder à tomber !

L'impérialisme avait mis l'Iran à sa botte avec la dictature du Shah, le régime de Khomeyni montrait au contraire qu'il voulait avoir une plus grande marge de manœuvre vis-à-vis des Américains.

Le coup de force des étudiants du Parti de la République islamique contre l'ambassade des États-Unis, le 4 novembre 1979 était destiné à en finir symboliquement avec une politique qui avait été celle du régime impérial. Les otages de l'ambassade américaine ne furent libérés que plus de 440 jours plus tard.

Cette prise d'otages était une simple et spectaculaire opération de propagande qui affichait la volonté de se débarrasser de l'emprise trop forte des États-Unis sur l'État iranien. Le parti de Khomeiny en fut renforcé, et le gouvernement Bazargan démissionna.

Le nationalisme du nouveau régime s'exprima également, bien que moins brutalement, vis-à-vis de l'Union soviétique par la dénonciation du traité irano-soviétique datant de 1921.

Pour consolider son pouvoir il restait à Khomeiny à s'imposer partout dans le pays, en particulier dans la région d'Azerbaïdjan où un ayatollah influent devint le leader d'une révolte contre le pouvoir dans la ville de Tabriz. La répression s'abattit sur le mouvement pour le réduire à néant.

En janvier 1980, lors des premières élections présidentielles de la République islamique, c'est un proche de Khomeiny, nommé Banisadr, qui fut élu. Il était l'un des rédacteurs de la Constitution qui donna tout le pouvoir politique à l'ayatollah désigné comme guide suprême, et qui affichait aussi le nationalisme du régime en interdisant par exemple de céder les secteurs gazier et pétrolier à des compagnies étrangères.

Des manifestations anti-américaines furent organisées dans plusieurs villes et la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis eut lieu en avril 1980.

Le clergé chiite et Khomeiny utilisant la religion pour tromper les masses avaient réussi à mettre en place un régime avec une base populaire. Il donnait l'illusion d'être au service des pauvres en prenant le contre-pied de ce qu'avait été la monarchie et en dénonçant l'impérialisme américain.

D'autre part, un autre facteur joua en faveur du régime.

Avec la chute de la monarchie, les hommes proches du Shah, bourgeois affairistes, responsables de l'administration ou de l'état-major, avaient été nombreux à fuir le pays. Cela s'ajoutait à l'épuration qui eut lieu parmi les dirigeants et les cadres précédemment en place et l'économie en fut dans un premier temps paralysée. Mais les nombreux postes devenus vacants permirent une ascension sociale certaine à toute une catégorie de subalternes, qui en furent reconnaissants au régime.

Pour gérer les biens expropriés des ex-dignitaires de la monarchie, des fondations furent créées. Il s'agissait en quelque sorte de nationaliser les fortunes des hommes de l'ancien régime. La plus importante d'entre elles, la « Fondation des déshérités » commença par gérer les biens de la famille Pahlavi, avec un rôle principalement caritatif. Les fondations, sous le contrôle du clergé, devinrent par la suite de véritables conglomérats à capitaux publics, ayant de multiples activités.

Le régime prétendait construire une économie indépendante et puissante.

Les entreprises dont les propriétaires avaient disparu furent confisquées. D'autres furent nationalisées : les banques, les caisses de retraite, des entreprises industrielles. Finalement, la part de l'État dans l'industrie passa de 39 à 70 % du capital. Seuls les secteurs de l'artisanat et du petit commerce n'ont pas été concernés par ces nationalisations.

Malgré son poids, la bourgeoisie bazari, traditionnellement hostile à l'État-patron, n'avait pu empêcher les nationalisations car celles-ci s'étaient imposées comme une nécessité pour faire repartir l'économie. Le commerce extérieur ne fut pas immédiatement mis sous le contrôle de l'État et la bourgeoisie commerçante put largement profiter des besoins du pays dans le domaine des échanges et de l'importation. D'autant que ces besoins étaient importants pour atteindre les objectifs affichés, tels que l'autosuffisance dans le domaine agricole, et en particulier de ne plus avoir à importer de blé, objectif qui ne fut pas atteint avant 2007.

Les puissances occidentales avaient perdu un pays ami, elles ne purent supporter plus longtemps ce régime anti-américain, imprévisible et capable de leur tenir tête, en raison de sa base populaire.

Les Occidentaux espéraient se débarrasser de Khomeiny grâce à Saddam Hussein.

Il s'agissait pour les puissances impérialistes d'utiliser l'État irakien, laïque et dirigé par des musulmans sunnites, pour mener la guerre à l'Iran et faire tomber le régime chiite iranien.

L'Irak se lança à l'attaque de l'Iran en septembre 1980 en passant la frontière au sud, dans la région du Khouzistan où l'armée irakienne prétendait arriver en libératrice, cette région étant majoritairement arabe. Au bout de quelques semaines, la ville portuaire iranienne de Khorramchahr sur le golfe arabo-persique était prise.

Le conflit dura huit ans, jusqu'en 1988.

Il permit au régime islamique d'invoquer l'unité nationale pour résister à l'invasion, d'éliminer au passage les opposants, et de se consolider. Le Hezbollah se renforça comme parti unique en bâillonnant et en pourchassant toute l'opposition. C'est de cette époque que date l'interdiction des partis. Ceux qui sont considérés comme des ennemis de dieu sont condamnés à mort. Ils peuvent être communistes, mais d'autres, par exemple les adeptes de la religion Bahaï, un schisme de l'islam chiite, sont aussi traités de cette façon.

A la faveur du conflit, un véritable apartheid institutionnel fut imposé aux femmes qui eurent l'obligation de porter le voile à l'extérieur du domicile et sur les lieux de travail. Une grande partie des femmes de la petite bourgeoisie urbaine, d'employées, perdirent leur emploi. Elles étaient déjà peu nombreuses à avoir un travail rémunéré à l'époque de la monarchie et cela s'aggrava dans les premières années du nouveau régime. C'était une véritable régression pour les femmes de ces milieux. La loi islamique, la charia, fut aussi imposée et l'éducation des enfants fut strictement encadrée par les religieux.

Les partis politiques devaient s'aligner, reconnaître la Constitution de la République islamique et la suprématie du chef religieux à la tête de l'État.

L'invasion armée suscita une vive réaction patriotique des Iraniens. Khomeiny et les mollahs bénéficièrent donc de l'invasion irakienne pour rassembler la population derrière eux. Durant les deux premières années, il y avait une quasi unanimité pour suivre l'appel de Khomeiny à la « défense de la patrie ».

L'opposition tenta pourtant de relever la tête ; il y eut des sursauts de résistance et des manifestations en 1980 et 1981.

A l'Université, le parti de Khomeiny, le Hezbollah, cherchait à expulser toutes les formations politiques qui ne le suivaient pas et il y eut de violents affrontements. Finalement, l'Université fut fermée pour deux ans par le gouvernement.

En juin 1981, après la répression brutale d'un rassemblement organisé à Téhéran par les Moudjahedines du peuple, ceux-ci entrèrent en résistance par une lutte armée et des actions spectaculaires. Par exemple, ils firent sauter le siège du Parti de la République islamique, tuant plusieurs dizaines de membres éminents du régime. Le pouvoir accrut encore la répression contre tous ceux qui étaient suspectés de liens avec les Moudjahedines, car ce parti avait attiré beaucoup de jeunes de la petite bourgeoisie et avait de nombreux liens au sein même de l'appareil d'État.

D'après Amnesty International, il y aurait eu environ 1 800 exécutions d'opposants de juin à septembre 1981.

La guerre civile contre les Moudjahedines et des groupes de gauche dura tout au long de l'année qui suivit.

C'est dans ce contexte de terreur qu'Ali Khamenei, membre du clergé intermédiaire et secrétaire général du Parti de la République islamique, devint président de la République. Il choisit Mir Hossein Moussavi comme Premier ministre, le même homme qui fait aujourd'hui parler de lui en dénonçant les irrégularités de l'élection présidentielle.

Parallèlement, l'Irak prenait le dessus dans la guerre. A la fin de l'année 1980, son armée avait détruit la raffinerie d'Abadan et établi un front de 500 km de long en Iran.

Devant la ville de Khorramshahr, majoritairement arabophone, les Irakiens avaient rencontré une résistance populaire inattendue. Les Arabes et les sunnites de cette région ne voyaient pas avec sympathie l'occupation des troupes irakiennes car pour eux, comme pour les Persans et les chiites dans tout le pays, le régime islamique de Khomeiny était le résultat de leur soulèvement pour se débarrasser de la domination étrangère et de l'oppression sociale.

De son côté, le gouvernement iranien tentait de réorganiser l'armée traditionnelle, affaiblie par l'épuration des officiers royalistes et privée de l'aide américaine ; il mobilisa l'Armée des Gardiens de la révolution et la population, dans des milices de volontaires, les bassiji. Parmi eux, il y avait un certain Ahmadinejad qui aurait alors été instructeur de ces jeunes prêts à mourir pour le nouveau régime. De très jeunes gens, des enfants, furent alors engagés au combat dans ces milices, avec un esprit de sacrifice.

Tant et si bien qu'après presque deux ans de guerre, en juin 1982, l'armée irakienne dut évacuer tout le territoire iranien.

A son tour, le pouvoir iranien décida d'attaquer le territoire irakien. En juillet, l'armée iranienne passait la frontière irakienne et progressait en direction de la ville de Bassorah.

C'était un tournant à la fois militaire et politique, car dès lors le régime ne pouvait plus se servir de l'argument de la défense du territoire national pour obtenir le consensus.

La contre-attaque iranienne allait faire durer la guerre plusieurs années encore.

Des protestations commencèrent à s'élever et, en 1983, des manifestations contre le régime évoluèrent en affrontements avec la police dans plusieurs villes.

Pour la jeunesse iranienne, la seule perspective devenait l'enrôlement et le sacrifice au nom de l'islam chiite. Ceux d'entre eux qui n'étaient pas prêts à aller se battre sur le front étaient condamnés à aller nettoyer les champs de mines, en les faisant sauter avec eux. Des centaines de milliers d'hommes jeunes fuirent alors dans un véritable exode, vers les pays d'Europe ou d'Amérique du nord pour les plus riches, et à pied vers la Turquie ou l'Inde pour les autres, quand ils en avaient les moyens.

Alors que l'Union soviétique signait un accord de coopération avec l'Irak, le gouvernement décida d'en finir avec les communistes. Le parti Toudeh connut des milliers d'arrestations et de nombreuses exécutions. Depuis, le Toudeh a presque disparu et la majorité de ses membres, quand ils n'ont pas abdiqué devant le régime islamique, vivent en exil.

De son côté, l'Organisation des Moudjahedines du Peuple, dont les dirigeants et militants s'étaient réfugiés en Irak, continuèrent à combattre le régime de Khomeiny en participant à la guerre aux côtés de l'État irakien, et ils établirent une base de combat dans ce pays en 1986. Ce choix militaire des Moudjahedines les discrédita largement auprès de la population d'Iran.

A partir de 1984, les forces armées des deux camps s'en prirent systématiquement aux installations industrielles et pétrolières de l'adversaire.

Mais la guerre durait, et quand l'Irak reprit le dessus vers la fin de l'année 1987, il devint bien plus difficile au régime iranien d'empêcher la démoralisation des combattants et l'usure de la population qui fut massivement bombardée par l'aviation irakienne dans plusieurs villes importantes.

C'est avec l'aide militaire des puissances impérialistes, dont la France, que les armées irakiennes avaient repris le dessus depuis plusieurs mois. Les Américains détruisirent d'ailleurs eux-mêmes des plate-formes pétrolières, puis une grande partie de la flotte iranienne. Acculé, l'Iran accepta de terminer cette guerre en juillet 1988.

Au bilan, il y eut plus d'un million de morts. Des centaines de milliers d'hommes, dont beaucoup étaient très jeunes, furent en outre gazés ou mutilés. En Iran, des millions de personnes furent déplacées, car une grande partie des combats eurent lieu sur le sol iranien.

Les conséquences de la guerre furent catastrophiques pour les deux pays.

Les destructions étaient très importantes : des villes étaient anéanties, des régions entières dévastées.

L'Iran est sorti ravagé et affaibli par cette guerre. Et l'Irak aussi. A l'issue du conflit, les deux pays étaient à nouveau plongés, pour des années, dans le sous-développement et la dépendance économique vis-à-vis des mêmes pays qui avaient alimenté en armement les deux camps opposés. En effet, si les Occidentaux ont soutenu l'Irak, ils ont vendu des armes des deux côtés. Même les États-Unis le firent, par l'intermédiaire d'Israël car c'est l'État d'Israël, très lié à l'Iran à l'époque du Shah, qui a été l'un de ses principaux fournisseurs de matériel militaire.

De son côté, l'État français n'a pas été en reste, il soutenait officiellement l'Irak et il a été son principal fournisseur d'armes. Au début de la guerre, en moins de trois ans, la France a vendu pour plus de quarante milliards de francs d'armements à Bagdad. Mais plusieurs entreprises françaises dont Luchaire et Dassault, ont aussi vendu des armes à l'Iran.

Sur le plan politique, en Iran comme en Irak, la guerre a renforcé les plus conservateurs et les courants réactionnaires au pouvoir. La situation leur permit de justifier la suppression de tout droit démocratique et d'éliminer les opposants.

Les forces d'opposition furent décimées et la classe ouvrière contrainte au silence, ce qui par ailleurs ne pouvait que réjouir les États impérialistes et en premier lieu les États-Unis qui finançaient pendant ces années les mouvements anti-communistes en Afghanistan, depuis les Moudjahedines combattant la présence armée soviétique, jusqu'aux talibans.

Le pouvoir religieux put accentuer sa mainmise sur la société et sur l'armée et c'est dans ce contexte que plusieurs courants religieux et politiques chiites, islamistes, sont devenus plus puissants et plus actifs.

Le poids et l'effectif de l'armée idéologique du régime, des pasdarans, s'accrut. Le régime put trouver de nombreux partisans parmi les hommes qui furent intégrés en grand nombre dans l'appareil militaire et paramilitaire. Trouver du travail était alors très difficile, et l'Armée des Gardiens de la révolution, comme les milices bassidji, représentaient l'un des rares moyens pour les hommes de pouvoir toucher un salaire.

Le chômage massif, le rationnement mis en place par le gouvernement, favorisèrent le développement du marché noir alors que l'inflation galopait. Toute une économie commerçante souterraine se mit en place durant la guerre, au bénéfice de la bourgeoisie des marchands du Bazar, eux-mêmes proches du pouvoir.

Les importations furent très fortement réduites durant cette période mais l'économie du pays, presque en autarcie, ne s'écroula pas. Elle résista et le régime religieux tint le coup.

Khomeini mourut en 1989, un an après la fin de la guerre. Durant ses dix ans de pouvoir, le régime avait réussi à se consolider, même si l'enrichissement de nouveaux riches liés au régime, les « initiés », et de trafiquants divers, avait sans doute déçu les espoirs des classes populaires qui avaient espéré que le changement de régime mettrait fin aux injustices et aux profondes inégalités développées durant la monarchie. Le régime islamique n'avait plus le soutien enthousiaste des premières années.

Ali Khamenei, toujours en place aujourd'hui comme guide suprême, fut le successeur de Khomeiny. Il eut pour premier président, le richissime homme d'affaires Rafsandjani, qui dirigeait alors le parlement. Durant les huit années de présidence Rafsandjani, l'affairisme alla bon train.

Cet homme extrêmement riche est aujourd'hui encore l'un des piliers du régime, membre dirigeant des plus hautes institutions du pays, comme le Conseil de discernement des intérêts de l'État, mis en place pour arbitrer les conflits entre les cliques se disputant le pouvoir.

Avec Rafsandjani, le discours du gouvernement se débarrassa en partie des justifications idéologiques et, sous le mot d'ordre de « reconstruction », des privatisations débutèrent.

En 1997, l'ayatollah Khatami, connu pour être un réformateur, fut élu à la présidence du gouvernement avec un score de 70 %. Son élection suscitait des espoirs dans la petite bourgeoisie intellectuelle, car son programme promettait plus de liberté et de démocratie.

Mais peu après, en juillet 1999, un mouvement d'étudiants qui réclamaient plus de libertés fut réprimé et plusieurs d'entre eux furent condamnés à mort. Une nouvelle vague de répression s'abattit ensuite sur les intellectuels, tandis que de nombreux journaux étaient fermés. Après cette vague de répression, les réformateurs perdirent la popularité dont ils avaient bénéficié, car elle était basée sur les illusions démocratiques que leur arrivée au gouvernement avait suscitées. La réélection de Khatami pour un second mandat fut nettement moins triomphale.

C'est cet homme qui est aujourd'hui l'une des figures de l'opposition au gouvernement qui lui a succédé en 2005, celui d'Ahmadinejad.

Ahmadinejad gagna les élections présidentielles en dénonçant la corruption. Une partie de la population pauvre fut sensible à son discours inspiré des slogans de 79 comme celui de la « république des pauvres ».

L'Iran a évolué depuis trente ans. Si le régime islamique est bien toujours le même pouvoir réactionnaire, il y a eu par contre d'importantes transformations dans la société.

Même s'il reste encore un pilier essentiel du régime, toutes cliques confondues, le poids politique de l'islam n'est pas aussi grand qu'à l'époque où les mollahs arrivèrent au pouvoir.

Le régime n'est plus autant en adéquation avec la société qu'il l'était alors, dans une société plus agraire qu'aujourd'hui. La jeunesse qui n'a connu que la République islamique, si elle n'est pas forcément anti-religieuse, est de plus en plus anticléricale et aspire à plus de libertés.

La population a beaucoup augmenté : de 34 millions d'habitants en 1976, elle est passée à 70 millions. La société est aussi devenue plus urbaine : une évolution qui avait commencé à l'époque du Shah, et qui s'est accentuée depuis : moins de 40 % des Iraniens vivaient en ville en 1966, 47 % dix ans plus tard, et ils sont près de 70 % aujourd'hui.

Depuis l'époque du Shah, la composition de la société a aussi évolué.

La fécondité, qui était de plus de six enfants par femme jusque dans les années 80, a été divisée par trois. Cela est dû en partie à la politique de contrôle des naissances qui a facilité l'accès à la contraception après la guerre, à la fin des années 80. Plus de 80 % de la population féminine de Téhéran aurait recours à la planification familiale, et dans les campagnes la contraception est aussi de plus en plus utilisée.

D'autre part, la population était largement illettrée sous le Shah, et ce n'est plus le cas maintenant.

Les taux de scolarisation et d'alphabétisation ont beaucoup progressé. A l'époque du Shah, une grande partie des hommes et les deux tiers des femmes étaient illettrés. Ces proportions sont tombées à 20 et 25 % de la population en 1996 et se sont encore améliorées depuis.

La population iranienne accède bien plus aux savoirs que dans le passé, et c'est un changement important, l'un de ceux qui peuvent miner le régime islamique, d'autant plus que les femmes ont particulièrement su profiter de cette évolution.

La situation des femmes, la place qu'elles ont su prendre dans la société constituent une évolution majeure qui sape le machisme officiel. Elles accèdent de plus en plus aux emplois salariés, même si elles sont encore fortement minoritaires dans la population active.

Et en ce qui concerne l'école, elles sont en train de rattraper les hommes. Il est significatif que sur un million et demi de jeunes qui font des études supérieures, plus de la moitié sont des femmes. C'est mieux que dans la plupart des pays voisins, même quand ils sont soutenus par les Occidentaux.

Cela fait partie des paradoxes de cette société, car il y a bien une ségrégation institutionnelle contre les femmes, mais elles ont su la détourner et la contourner, pour bénéficier du meilleur que la société peut proposer. Elles ont su résister aux règles les plus réactionnaires, comme celles concernant le mariage, qui pouvait leur être imposé à partir de l'âge de neuf ans d'après les lois de la République islamique ; or elles ont obtenu que cet âge légal soit révisé, et dans la réalité elles se marient en moyenne à l'âge de vingt-trois ans.

L'évolution s'est donc faite dans un sens opposé à l'idéologie réactionnaire du régime.

Après avoir brisé ses adversaires, il a obtenu un certain consensus et il a cru pouvoir modeler la société par ses lois, mais il n'a pu empêcher une évolution, qui est le ferment des bouleversements futurs.

Du côté économique, depuis les nombreuses nationalisations réalisées après la chute du Shah, le secteur public domine. Les mollahs en ont pris le contrôle et ils s'enrichissent par le biais des entreprises étatisées. Ils s'achètent aussi une clientèle en redistribuant une partie de la rente pétrolière.

L'Iran est le quatrième plus gros producteur de pétrole au monde et détient les deuxièmes plus grandes réserves de gaz. La dépendance de l'État vis-à-vis des recettes de la vente du pétrole était totale à l'époque du Shah et elle est encore importante aujourd'hui car les ventes de pétrole forment 60 % des recettes budgétaires de l'État, et les hydrocarbures constituent 80 % du montant des exportations.

Pour être fluctuantes avec le cours du pétrole, les recettes pétrolières permettent le financement d'un certain développement industriel.

De nouvelles routes ont été construites, l'électricité a été amenée dans les régions les plus reculées, et des progrès ont été accomplis dans l'éducation et la protection sociale. Le système de sécurité sociale qui inclut assurance maladie et retraite, même très insuffisant, couvrirait 85 % de la population d'après les données officielles.

L'Iran reste néanmoins un pays sous-développé. Il est d'ailleurs significatif qu'une partie du carburant dont le pays a besoin doit être importé. D'après le Wall Street Journal, « faute de capacité de raffinage, l'Iran doit importer 140 000 barils d'essence et de gazole par jour, pour un coût de 5 à 7 milliards de dollars par an ». L'essentiel de cet approvisionnement en dérivés raffinés est assuré par des compagnies européennes et asiatiques.

Après le renversement du Shah, il y a eu peu d'investissements dans le domaine de la transformation des ressources naturelles. Le coût économique de la guerre contre l'Irak n'est pas étranger à cette situation. Ainsi, la raffinerie de pétrole d'Abadan qui produisait 40 % de l'ensemble des produits raffinés en Iran a été complètement détruite pendant la guerre.

Alors, l'Iran est toujours la proie des grands groupes étrangers, comme Total qui s'y était implanté en 1954 après le renversement du gouvernement Mossadegh.

Dans les années 90, le gouvernement fit appel à l'investissement étranger pour réhabiliter et développer un complexe énergétique dans le but d'accroître la production de pétrole.

Les multinationales d'Europe ou d'Asie qui sont en outre très intéressées par l'exploitation de l'énorme réservoir de gaz, partagé entre le Qatar et l'Iran, ont envisagé des investissements de plusieurs milliards de dollars conjointement avec les groupes iraniens. On comprend pourquoi Margerie, le PDG de Total, se pressait en février 2008, à la réception d'anniversaire du régime islamique, souhaitant renforcer la présence de son groupe en Iran.

Malgré les sanctions économiques imposées par les États-Unis, les investissements étrangers directs n'ont pas cessé de croître depuis 1994.

Le gouvernement islamique qui voulait, il y a trente ans, réduire la dépendance aux revenus pétroliers pour limiter la pression impérialiste, n'a pas le choix, il reste dépendant des pays impérialistes capables de faire les investissements nécessaires à l'exploitation des ressources naturelles.

Cependant, malgré les sanctions internationales, le gouvernement tente de développer les technologies et la production d'énergie nucléaire.

Ce n'est pas une préoccupation nouvelle puisque c'est le Shah qui avait lancé le programme nucléaire dans les années 60. A l'époque, de nombreux contrats furent passés avec les États-Unis, l'Allemagne ou la France. C'est ainsi qu'en 1974 l'Iran entrait dans le capital du consortium européen d'enrichissement d'uranium, Eurodif, à hauteur de 10 %, ce qui lui donnait droit à 10 % de la production d'uranium enrichi.

Les puissances occidentales font actuellement de grosses pressions destinées à empêcher l'Iran de se doter d'une industrie nucléaire.

Le régime iranien nie vouloir fabriquer des armes nucléaires. Mais, même si c'est en réalité ce qu'il cherche à faire -ce qui est bien possible-, il y a une réelle hypocrisie de la part des États-Unis à vouloir l'en empêcher alors que plusieurs États voisins, le Pakistan, l'Inde et Israël, disposent de cette technologie et des armes atomiques. C'est le droit du plus fort que les États-Unis imposent en interdisant à l'Iran de posséder la technologie nucléaire, alors qu'ils sont eux les seuls à s'être servis de la bombe atomique jusqu'à présent.

En fait, les pressions occidentales sur ce sujet ont pour objectif d'accentuer la dépendance de l'État iranien en le privant d'une industrie nucléaire. D'autre part, l'Iran cherche à s'affirmer comme puissance régionale en établissant des liens avec les pays voisins, ce qui déplait profondément aux États-Unis dans le mesure où le régime est fier de tenir tête aux Occidentaux et ne se plie pas aux exigences américaines.

Durant ces dernières décennies, l'industrie s'est tout de même développée en Iran, en particulier le secteur de la production automobile.

C'est maintenant une industrie qui emploie 500 000 ouvriers.

Les groupes locaux Saipa et Iran Khodro se sont liés à des groupes étrangers tels que PSA, Renault, Kia ou Mercedes-Benz. Avec plus d'un million de véhicules assemblés en 2008, la production automobile est devenue supérieure à celle de l'Italie.

Le marché iranien intéresse tant les capitalistes étrangers qu'ils sont prêts à y prendre des risques. Ainsi un ex-directeur de Peugeot Iran, évoquait en 2008, dans le journal Le Figaro, « la 206 et la 405, toutes deux assemblées en Iran, constituent près de 30 % du marché automobile iranien, et il n'est pas question pour Peugeot de renoncer à ses activités ». Et il précisait « ...mieux vaut préserver jalousement sa place en Iran, pays riche en pétrole et doté d'une population de 70 millions d'habitants à riche potentiel de consommation, plutôt que de voir un hypothétique compromis avec Washington favoriser un jour le retour des groupes américains».

Avec le marché intérieur, une bourgeoisie iranienne s'est aussi développée d'autant qu'elle a été favorisée par la politique du régime avec des privatisations.

Malgré celles-ci, jusqu'en 2006, l'essentiel de l'industrie lourde, des télécommunications, des transports publics, du secteur énergétique et minier, et du commerce extérieur était toujours sous le contrôle de l'État.

Durant ces années, des dizaines d'entreprises industrielles ont été cédées à leurs directeurs à des « prix de complaisance » (d'après Le monde diplomatique), une pratique qui s'est poursuivie depuis.

L'ayatollah Khamenei, le guide suprême, demanda au gouvernement d'accélérer les privatisations. Il exigea simultanément une meilleure protection juridique des droits de propriété, pour selon ses termes « favoriser une hausse des investissements privés ».

Parmi les entreprises importantes qui ont été privatisées, la sucrerie Haft Tapeh était à l'origine l'un des grands projets industriels du Shah. Elle débuta en 1975 par l'exploitation de 12 000 hectares de canne à sucre dans le Khouzistan et fut l'une des plus grosses productrices de sucre raffiné au monde. Il y a quelques années, sa capacité de production était devenue quatre fois plus importante qu'en 1979.

En 2007, le gouvernement décida de privatiser l'usine et elle fut cédée à l'ayatollah Djannati, par ailleurs président du Conseil des Gardiens de la Constitution. Loin de favoriser le développement industriel, le passage d'une telle entreprise entre les mains d'un propriétaire privé, tout ayatollah qu'il soit, n'aboutit à rien de bon car ce bourgeois avide de profits agit comme cela se fait ailleurs, en cherchant à vendre l'usine et les terres dans le cadre d'une opération immobilière lui offrant un bénéfice immédiat sûrement plus important que la production.

Les privatisations ne profitent pas seulement aux hauts membres du clergé, mais aussi à l'Armée des Gardiens de la révolution, dont le poids politique et économique est de plus en plus important.

Après la fin du conflit contre l'Irak, à partir des années 90, des pasdarans ont obtenu des postes-clé un peu partout : dans l'administration, les ministères, les préfectures.

Les dirigeants de cette armée, de plus en plus influents dans l'appareil d'État, contrôlent aussi de nombreuses activités économiques et financières. Ils sont propriétaires de ports commerciaux, d'aéroports, de compagnies aériennes civiles, et de nombreuses entreprises dans des secteurs très variés. Ils dirigent une partie des secteurs du pétrole et de l'armement.

Ces militaires ont aussi la mainmise sur les Fondations qui gèrent des capitaux importants, dont l'aide sociale destinée aux plus défavorisés. Ces fondations, semi-publiques, échappent au contrôle de l'administration et sont exemptées de taxes.

Les chefs de l'Armée des Gardiens de la révolution tendent à renforcer leur emprise sur tout ce qui rapporte de l'argent. Il s'agit d'une nouvelle composante de la bourgeoisie, toute dévouée au régime clérical qui pourvoit à son enrichissement.

Cette situation déplait sûrement à certaines fractions du clergé et de la bourgeoisie, dont un bon nombre de notables ont perdu des postes, et de l'influence, au profit des chefs des pasdarans.

La bourgeoisie du Bazar a par ailleurs perdu son monopole sur le commerce avec le développement des centres commerciaux dans les banlieues des grandes villes.

L'ex-président Rafsandjani se fait peut-être l'écho du mécontentement de ce milieu. Son opposition déclarée au président Ahmadinejad a récemment abouti à l'arrestation de membres de sa famille, comme c'est le cas pour d'autres notables influents.

Toutes ces évolutions ont contribué à ce que le centre de gravité de la société iranienne se déplace vers les villes où la classe ouvrière est de plus en plus importante avec toutes les contradictions sociales que cela entraîne.

Peu après son arrivée au pouvoir en 2005, Ahmadinejad déclarait vouloir, « mettre l'argent du pétrole sur la table des Iraniens ». Ainsi, il a tenté de gagner les faveurs des plus pauvres en facilitant le crédit et en distribuant un certain nombre d'aides sociales, utilisant pour cela une partie de la rente pétrolière qui évoluait alors favorablement avec la hausse du prix du pétrole brut. Il a aussi octroyé une augmentation significative des salaires mais elle fut rapidement rattrapée par une inflation importante.

Les mesures du gouvernement, aides et prêts bancaires, octroyés par les institutions publiques et les fondations sont bien insuffisantes pour compenser l'inflation chronique, le travail mal payé et le chômage. D'autant plus qu'il y a eu de nombreux licenciements depuis deux ans et qu'un nombre croissant de travailleurs se trouvent maintenant sans emploi.

Le travail précaire est la règle, et les salariés qui sont embauchés avec un contrat à durée indéterminée ne représentent qu'environ 20 % de l'ensemble. Les salaires sont très bas. Ils se situent souvent entre des montants équivalents à 100 et 200 €,

Et ils sont en plus, fréquemment payés avec des mois de retard, voire jusqu'à un an dans certains cas.

Pour les travailleurs, en ce qui concerne les droits et les possibilités de s'organiser la situation n'est guère meilleure aujourd'hui qu'à l'époque du Shah. Les seules organisations ouvrières reconnues sont les Conseils islamiques du travail dont les dirigeants sont désignés par le régime.

Mais des luttes ont lieu, parfois très dures, comme celle des ouvriers de la sucrerie Haft-Tapeh qui ont réclamé le limogeage du directeur et la dissolution du conseil islamique du travail, revendiquant le droit à la constitution d'un syndicat indépendant. Les miliciens au service du régime ont molesté les grévistes, leurs manifestations ont été réprimées et plusieurs ouvriers qui s'étaient mis en avant ont été arrêtés. Le mouvement ne s'est pourtant pas arrêté là, les ouvriers ont demandé la libération de leurs camarades, puis en 2009, le « Syndicat des travailleurs de la sucrerie », un syndicat non inféodé aux mollahs, a vu le jour.

Malgré l'interdiction des grèves et des syndicats indépendants les travailleurs se battent, pour imposer leurs revendications et parfois celle de l'existence d'un syndicat libre.

C'est ainsi qu'a été créé le « Syndicat des travailleurs de la compagnie d'autobus de Téhéran ». Ce syndicat est resté totalement clandestin jusqu'à l'organisation en 2005, d'une grève réussie pour l'augmentation des salaires. La répression s'abattit alors rapidement sur les leaders syndicaux qui furent emprisonnés avec des peines de plusieurs années. Après une nouvelle grève des travailleurs des autobus, en janvier 2006, plus d'un millier d'entre eux furent arrêtés.

Les informations concernant la classe ouvrière sont sporadiques et partielles. Elles permettent seulement d'affirmer que, malgré la dictature, les travailleurs iraniens osent se défendre et tentent à l'occasion de s'organiser pour le faire. Ce que l'on peut ajouter, c'est qu'avec les contrecoups de la crise, la situation des travailleurs s'aggrave.

Le chômage, en tout cas, s'aggrave, quoi que les quelques rares chiffres publiés à ce sujet ne soient pas d'un grand secours. Si le taux de chômage officiel est de 12 %, d'autres évaluations donnent un taux de 30 %. Mais que signifient ces chiffres quand la grande majorité des travailleurs n'a pas d'emplois fixes ?

Le chômage des jeunes s'aggrave plus encore. Et cette jeunesse ouvrière n'est plus la même qu'en 1979. Elle n'est pas seulement plus nombreuse, elle est aussi plus éduquée, plus informée.

Un autre facteur risque de contribuer à la dégradation de la situation des travailleurs ainsi que, plus généralement, celle des classes populaires. Le niveau très faible des revenus de celles-ci est, dans une certaine mesure, compensé, comme dans beaucoup d'autres pays pauvres, par les subventions étatiques sur les produits de première nécessité.

Depuis que la République islamique a remplacé la monarchie, les denrées de base : le blé, le sucre, le gaz, l'essence et d'autres produits, sont largement subventionnées. Cette mesure était destinée à aider les plus pauvres, mais depuis 2009 le gouvernement d'Ahmadinejad a envisagé de réduire ou même de faire disparaître ces subventions. Leur suppression progressive sur cinq ans est un projet qui a le soutien du parlement.

Des allocations pour les plus pauvres, destinées à limiter les conséquences de la disparition des subventions sur les produits de base, ont été envisagées, mais ces aides ne compenseraient que partiellement la hausse des prix. L'essence rationnée mais subventionnée, coûte 100 toumans le litre, mais elle coûte quatre fois plus lorsqu'elle n'est pas subventionnée.

Le gouvernement semble craindre que la suppression des subventions s'accompagne de protestations, comme en 2007, lorsqu'un plan de rationnement de l'essence avait provoqué des émeutes à Téhéran. C'est pourquoi fin 2009, le parlement s'est opposé à la disparition totale des subventions, en particulier pour l'énergie.

Bien que le gouvernement actuel se revendique de l'aspect populiste du régime islamique, il risque d'être de plus en plus coincé entre ce qu'implique cette politique populiste de mesures en faveur des plus pauvres, et l'avidité de la nouvelle couche riche issue de ses propres rangs. Les hésitations autour de la question des subventions reflètent ces préoccupations contradictoires du pouvoir.

Dans quelle mesure les travailleurs sont-ils touchés par la contestation politique ? La voient-ils avec sympathie ou avec indifférence ?

Le gouvernement est de plus en plus largement contesté, il semble même qu'une partie de la population de petites villes rurales et de villes moyennes ait participé à la contestation à la fin de l'année 2009, alors que le monde rural a été jusque là un soutien du pouvoir.

La mobilisation semble s'être développée surtout dans la jeunesse de la petite bourgeoisie hostile au régime et attirée par l'Occident.

Les politiciens qui contestent le gouvernement se font les porte-parole de ceux qui, dans la bourgeoisie, souhaitent des relations plus importantes avec les pays étrangers. Les liens économiques internationaux existent, malgré l'embargo. Il est probable qu'une partie de la bourgeoisie souhaite que ces liens se renforcent, que leur pays sorte de l'isolement politique, renoue, avec les États-Unis, d'autant qu'Obama a fait des déclarations offrant cette possibilité.

Ce n'est pas pour rien que Rafsandjani était le candidat préféré des puissances occidentales lors de l'élection présidentielle de 2005 remportée par Ahmadinejad.

Or, ceux qui contrôlent actuellement l'appareil d'État en s'appuyant sur le nationalisme et l'armée des pasdarans sont des freins à cette ouverture.

Moussavi, un autre candidat malheureux contre Ahmadinejad, promettait, de son côté, lors de la campagne électorale, une libéralisation économique et une baisse du chômage, tout en ne remettant nullement en cause le régime théocratique.

Une partie du personnel politique du régime tient donc un langage promettant plus ou moins de démocratie et cherche à plaire aux Occidentaux, tandis que les hommes au pouvoir conservent un discours anti-américain.

Les manifestants du mouvement vert n'ont en général connu que le régime de la République islamique et les contraintes qu'il impose.

Ils ont peut-être été encouragés à contester par les dissensions qui existent au sein de l'appareil d'État et qui s'expriment de plus en plus ouvertement, même si elles ne sont pas nouvelles. Il se peut aussi qu'à l'inverse ce soit le mouvement de contestation qui s'étant développé de plus en plus largement, ait permis à certains prétendants au pouvoir, issus du régime, de se démarquer et d'apparaître comme des opposants en se faisant porter par la vague de contestation.

Dans tous les cas, il semble que la clique disputant le pouvoir aux actuels dirigeants espère capitaliser le mécontentement pour accéder au gouvernement lors d'une « Révolution verte » ainsi que Moussavi l'appelle de ses vœux, une révolution qui n'en porterait que le nom, comme ce fut le cas en Ukraine avec la « Révolution orange ».

Khatami et autre Moussavi pourraient bien constituer une solution de rechange au sein même régime théocratique.

Dans l'évolution future du régime, il n'y a pas que le rapport de forces entre clans se disputant le pouvoir qui compte. On ne peut pas faire abstraction des pressions, voire des interventions directes des grandes puissances impérialistes, en particulier des États-Unis. Ceux-ci pourraient parfaitement trouver leur compte dans un changement qui se limite au sommet de l'État, où les dirigeants les plus populistes et les plus anti-américains seraient remplacés par des individus souhaitant l'ouverture vers l'Occident sur le plan diplomatique comme sur le plan commercial.

Que ces dirigeants aient été formés au sein du régime islamique ne les dérangera pas. Les dirigeants des puissances impérialistes savent fêter comme il convient le retour des enfants prodigues.

En outre, une « transition douce » entre Ahmadinejad et un autre, sans toucher au régime, aurait l'avantage de ne pas laisser la population se mobiliser avec ce que cela peut impliquer : si la mobilisation va en s'élargissant, les classes populaires pourraient alors poser des revendications que ni la classe dirigeante locale, et encore moins l'impérialisme, n'ont l'intention de satisfaire.

Si, à Washington, on a su applaudir, au moment où elles se produisaient les révolutions « Arc-en-ciel » de l'Est de l'Europe ou d'Asie centrale, c'était surtout parce que ce n'était justement pas des révolutions, ni de près ni de loin. De l'Ukraine à la Kirghizie, de la révolution « Orange » à celle des « Tulipes », les masses populaires n'étaient conviées qu'à applaudir le changement d'équipe gouvernementale, préparé dans les cénacles des cercles dirigeants conseillés par les grandes puissances.

Mais c'est dans les craintes des grandes puissances comme de la bourgeoisie iranienne qu'il y a de l'espoir pour tous ceux qui se revendiquent de la classe ouvrière.

Pour autant qu'on puisse le savoir, la classe ouvrière n'est pas intervenue jusqu'à présent dans les événements qui se déroulent en ce moment en Iran. On peut simplement supposer que, si la contestation se révèle durable, si elle est marquée par des affrontements, la classe ouvrière peut être entraînée dans ce mouvement.

Les revendications mises en avant concernant la liberté ou la démocratie sont susceptibles de toucher la classe ouvrière. Elle subit la dictature des mollahs, et lorsque les travailleurs mènent leur propre combat pour des revendications salariales ou pour créer un syndicat, ils se heurtent aux mêmes Gardiens de la révolution que les étudiants. Mais c'est dans le vague des mots que résident tous les pièges que cette contestation, telle qu'elle est aujourd'hui, recèle pour la classe ouvrière.

Le mot « liberté », par exemple, s'il signifie pour tous ceux qui subissent le poids de la dictature une situation où ils n'auront plus à la subir, signifie pour les dirigeants du mouvement simplement la liberté de renouer avec l'Occident et, plus généralement comme pour toute bourgeoisie, la liberté d'exploiter.

Si la classe ouvrière, en se mettant en mouvement, ne veut pas pour autant être coincée dans le mouvement vert et refuse le rôle de fantassin dans le combat pour le pouvoir entre deux cliques, il lui faudra donner aux mots d'ordre vagues de « liberté » et de « démocratie » un tout autre contenu, qui la concerne. Ne serait-ce qu'imposer la liberté de faire grève, la liberté de créer des organisations politiques et syndicales, la liberté de se battre au nom d'objectifs propres à la classe ouvrière.

Quant à la démocratie pour les travailleurs, il n'y en aura pas plus avec un régime théocratique, simplement plus souple et plus pro-occidental, qu'il n'y en a avec le gouvernement actuel.

La classe ouvrière n'aura que les droits démocratiques qu'elle aura la force et la volonté d'imposer. Pour cela elle a besoin de se donner des organisations qui la représentent sur le terrain politique.

Alors, les travailleurs se contenteront-ils de renverser le clan au pouvoir pour l'offrir à un autre ?

Si, même mobilisés, les travailleurs iraniens se contentaient de se battre contre les Ahmadinejad, Khamenei, ceux qui contrôlent aujourd'hui l'appareil d'État, ils ne feraient que tirer les marrons du feu pour d'autres religieux et des dirigeants plus modérés comme Moussavi, ou même, en écartant les religieux du pouvoir, pour mettre en place un régime pro-occidental qui ne changerait rien au sort des travailleurs et des pauvres d'Iran.

Ce serait alors une sorte de réédition à l'envers du renversement de 1979.

Parmi les très nombreuses choses que, malheureusement, nous ignorons de la situation en Iran, il y en a une qui peut prendre une importance décisive : qu'est-il resté du mouvement révolutionnaire de 1979 dans la mémoire collective des travailleurs ?

Bien sûr, 1979, c'est loin dans le temps, c'est même toute une génération. Mais l'expérience collective profonde d'une classe opprimée se transmet parfois par delà les générations. En 1979, la classe ouvrière était pleinement actrice du soulèvement populaire qui a renversé le Shah. Il n'était écrit nulle part que les religieux en prennent le contrôle politique.

La classe ouvrière, qui avait des traditions de lutte et d'organisation, a été combative et courageuse durant ces événements. Elle n'a pas manqué de détermination pour aller jusqu'au bout, jusqu'au renversement du régime détesté. Ceux qui n'ont pas été à la hauteur, ce sont les organisations, et en particulier celles qui, de près ou de loin, prétendaient diriger les classes populaires. Ni le Toudeh ni les Moujahedines du peuple ni les Fedayins n'ont représenté une politique pour la classe ouvrière.

Ils auraient quand même pu représenter une politique hostile à la prise du pouvoir par les mollahs, mais ils ne l'ont pas fait.

Il faut en conclure qu'à cette époque, la seule façon consciente de s'opposer aux mollahs était de mener une politique représentant complètement et jusqu'au bout les intérêts de la classe ouvrière.

Il y a des périodes historiques qui n'admettent pas les nuances, les demis ou les quarts de mesure. Et les périodes révolutionnaires sont des périodes comme cela.

Alors, il ne s'agit pas, dans l'état actuel des choses et des connaissances que nous en avons, de comparer la contestation actuelle à la contestation qui, à partir de 1976-1977 s'est opposée au Shah pour déboucher sur le soulèvement de 1978-1979.

Il se peut que le régime d'Ahmadinejad conserve encore des soutiens dans les couches populaires, en tout cas dans ses démêlés avec ceux qui se prétendent « réformateurs ». C'est cela qui permet pour le moment au gouvernement de faire face, aussi bien à la contestation, qu'aux pressions des grandes puissances.

Mais il y a la répression, les violences policières et les arrestations, et il est difficile de deviner dans quel sens le mouvement pourrait évoluer dans le cas d'une accentuation de la répression. Le gouvernement peut craindre, à juste titre, que la répression, même ciblée sur les étudiants contestataires, finisse par déclencher des réactions dans la jeunesse et même plus largement dans les classes populaires.

Même s'il n'est pas certain que la contestation dans les milieux étudiants, la revendication d'obtenir plus de liberté, entraîne la jeunesse des classes populaires et en particulier la jeunesse ouvrière, c'est à cette possibilité que devraient se préparer ceux qui se placent dans le camp de la classe ouvrière.

Et ce qu'on peut souhaiter, c'est que s'y préparent tous ceux, du monde du travail ou des intellectuels, qui ont compris la signification de ce qui s'est passé en 1979.

Qu'ils mettent en avant des objectifs qui, au lieu de noyer les travailleurs dans la contestation derrière la jeunesse étudiante, et surtout sous la direction du mouvement vert, cherchent au contraire à les en séparer. Des objectifs qui reprennent des revendications dans lesquelles la classe ouvrière se retrouve, aussi bien des revendications matérielles, économiques que politiques.

Un simple changement de la clique au pouvoir ne changera rien pour l'écrasante majorité des classes populaires.

Mais la classe ouvrière organisée, déterminée à défendre ses intérêts politiques, et par la même occasion aussi les intérêts politiques d'autres classes populaires, en premier lieu la paysannerie, pourrait par contre changer les rapports de force entre les classes sociales et peser sur la vie politique du pays.

Alors, la classe ouvrière est physiquement présente dans la société iranienne,

Mais sera-t-elle présente demain sur la scène politique ?

Et trouvera-t-elle une direction qui corresponde vraiment à ses intérêts ?

C'est la question-clé de la période à venir.