L'Union européenne : arène rénovée de la guerre des trusts

Cercle Léon Trotsky
29/04/1994

Les frontières : un obstacle mais aussi une nécessité pour les capitalistes

Voilà donc maintenant plus d'un an qu'est officiellement réalisée l'ouverture d'un marché unique s'étendant à douze pays d'Europe occidentale, de la Grèce au Danemark, de l'Espagne et du Portugal à l'Irlande, en passant par l'Italie, l'Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et le Royaume Uni. C'était le 1er janvier 1993. Depuis le 1er novembre dernier, la Communauté économique européenne s'intitule même Union européenne.

Et pourtant c'est dans le cadre de ce Marché unique qu'une véritable bataille navale a eu lieu ce mois-ci entre pêcheurs français et pêcheurs espagnols engagés dans la guerre de l'anchois. Pierres et cocktails Molotov ont volé d'un bateau à l'autre, des bidons de mazout ont servi d'armes frappantes et engluantes, il y a même eu abordage et kidnapping d'un chalutier français, bref Trafalgar pour les Français.

Au mois de juin, c'est la guerre du thon qui doit commencer et la marine nationale s'est engagée à protéger les thoniers français. Un véritable symbole des conflits d'intérêts qui ne s'expriment pas toujours de façon aussi spectaculaire, certes, mais qui n'en existent pas moins au sein de ce fameux Marché unique.

Dans un autre registre, les douze pays membres de l'Union européenne, qui disposent actuellement de 76 voix au Conseil européen, ont discuté pendant des mois sur le fait de savoir si, avec l'entrée prévue en janvier 1995 de quatre nouveaux pays, la Suède, la Norvège, la Finlande et l'Autriche, on pourrait continuer à bloquer les décisions du Conseil avec 23 voix ou s'il en faudrait 27 sur les 90 dont disposeraient les seize pays. Le compromis, d'un jésuitisme achevé, qui ferait passer officiellement la minorité de blocage à 27 voix tout en permettant tout de même à une minorité de 23 voix de suspendre les décisions, permettrait que la Grande Bretagne et l'Espagne ne s'opposent pas à l'entrée des quattre nouveaux pays dans l'Union.

Tout cela illustre le fait que l'unification de ce marché européen n'est pas aussi simple qu'on le prétend. Certes, la pêche et ses conflits ne pèsent pas très lourd dans le Marché commun. Mais si les patrons des grands trusts ne s'envoient pas du mazout à la figure pour des histoires d'anchois, ils se livrent néanmoins d'âpres batailles, qui n'apparaissent parfois que sous forme de batailles de règlements ou de procédure, mais n'en sont pas moins impitoyables. C'est dire qu'il ne suffit pas de supprimer les barrières douanières et les contrôles aux frontières pour obtenir un vaste marché où la libre concurrence s'exercerait sans entrave et permettrait ce que les capitalistes appellent la vérité des prix. Non, le marché capitaliste, étendu ou pas, c'est d'abord la jungle.

Le marché capitaliste : une vraie foire d'empoigne

C'est que, même à l'intérieur d'un même pays, le marché capitaliste est le lieu d'une véritable guerre économique entre les capitalistes, les grands contre les petits, les grands entre eux, n'hésitant devant aucun moyen pour préserver ou accroître leur part de marché. Ils peuvent aussi bien s'entendre pour maintenir les prix à un niveau élevé - par exemple, il est bien connu que les compagnies pétrolières se gardent bien de répercuter les baisses de prix à la production si ce n'est partiellement et avec des mois de retard - ou bien les trusts peuvent se livrer la guerre en vendant à perte pour tenter de mettre à genoux les concurrents ou encore utiliser des méthodes dignes de Dallas pour les couler.

Par exemple, tout récemment, British Airways, la compagnie aérienne anglaise dont la privatisation en 1981 devait permettre l'ouverture du marché aérien britannique à la concurrence d'autres compagnies, a été accusée par une bien plus petite compagnie, Virgin Atlantic Airways, d'avoir piraté ses ordinateurs de façon à pouvoir démarcher ses clients en leur proposant de renoncer à leur vol sur Virgin et de prendre un billet de British Airways, avec à l'appui des cadeaux allant du vol dans une classe supérieure à des vols gratuits. Devant le témoignage de dizaines de passagers, British Airways a déclaré que certains de ses employés avaient été indélicats et elle a proposé de payer des dédommagements. Ceci n'est qu'un exemple de ce que veut dire la libre concurrence dans un marché unifié, et pas n'importe lequel puisqu'il s'agit du pays réputé le plus fair play du monde !

Les États nationaux soutiennent leurs capitalistes respectifs

Dans cette guerre pour s'arracher des parts de marché, les grands capitalistes bénéficient de l'aide de leur État. Les États interviennent, en favorisant certains au détriment des autres, à l'aide de la fiscalité, des aides et subventions, des commandes d'État dont certaines entreprises vivent entièrement, comme Dassault par exemple. De quelle vérité des prix peut-on parler dans ces conditions ? Les tarifs que Dassault fixe en commun avec l'État pour la fabrication de ses avions, de combien sont-ils majorés par rapport aux coûts réels ? De même, lorsque des grandes entreprises de travaux publics, comme Bouygues, se voient confier par l'État un gros chantier, elles ont les moyens de négocier leurs tarifs de gré à gré, en dehors des lois du marché.

Le contrôle de leur État, dont ils tirent des avantages si décisifs, est un véritable enjeu pour les capitalistes les plus puissants. C'est dire qu'ils ne peuvent pas y renoncer et le laisser disparaître au profit d'un État supranational.

Car, au travers de cet enchevêtrement de rapports de force entre les différents capitalistes, cet enchevêtrement de relations qu'ils établissent avec l'administration, les politiciens, les hommes d'État, un équilibre, certes toujours mouvant, remis en cause au gré des changements de rapport de forces entre les trusts, entre les secteurs de l'économie, entre les classes sociales elles-mêmes, mais un équilibre tout de même, a pu être trouvé au fil des décennies et c'est cet équilibre qui constitue ce qu'on appelle le marché capitaliste à l'intérieur de chaque pays.

Opérer sur des marchés plus larges...

A l'échelle de l'Europe des Douze d'aujourd'hui, le marché capitaliste ne saurait évidemment être qu'un champ de bataille un peu plus large où les grandes entreprises, appuyées par leur État respectif, se mènent la guerre avec des armes qui n'ont rien à voir avec un mythique libre jeu de la concurrence. Et il est d'autant moins facile de parvenir à un équilibre entre les intérêts rivaux des différents trusts des différents pays qui composent l'Union européenne que, dans chaque pays, les aides, subventions et autres liens des entreprises avec l'État ne revêtent pas les mêmes formes. C'est néanmoins la tâche à laquelle s'est attelée l'administration de Bruxelles qui a la charge d'établir normes et règlements, c'est-à-dire de traduire sur le papier des rapports de forces complexes et toujours changeants.

D'ailleurs, depuis l'élection du Parlement européen au suffrage universel et l'augmentation des pouvoirs du Conseil européen, qui prend les décisions, et de la Commission européenne, qui les prépare et les fait exécuter, des groupes de pression de plus en plus nombreux se sont installés à Bruxelles pour défendre les intérêts des différentes firmes, branches d'industrie ou associations diverses, au point qu'il y a presque plus de personnes payées pour faire pression sur les fonctionnaires européens qu'il y a de fonctionnaires à influencer.

... tout en protégeant son propre marché national

Les grandes entreprises capitalistes recherchent effectivement un marché unique européen parce qu'elles voudraient pouvoir opérer sans entrave sur des marchés plus larges que leur propre marché national. Mais les limites de cette recherche, c'est qu'elles veulent aussi se réserver les avantages de leurs propre marché national.

Cette contradiction se retrouve d'ailleurs à tous les niveaux, aussi bien au sein de l'Union européenne que lors des négociations de traités commerciaux avec des pays tiers et plus largement à l'échelle du monde : les négociations du GATT sur la réglementation du commerce mondial sont laborieuses et compliquées exactement pour les mêmes raisons que l'Europe se construit à pas de tortue. A chaque fois que des barrières sont levées, des barrières d'un autre type se mettent en place.

Par exemple, British Airways vient d'obtenir l'autorisation d'effectuer des vols Paris-Toulouse et Paris-Marseille, réservés jusque là à Air-Inter. Mais Air-Inter met maintenant en avant la saturation du ciel au-dessus d'Orly aux meilleures heures pour tenter d'imposer à British Airways de se contenter des créneaux horaires les moins demandés.

En fait, le problème est au coeur du capitalisme lui-même. C'est le fondement même de la production capitaliste de s'effectuer en fonction des intérêts rivaux. La production n'est ni planifiée, ni régulée autrement que par la résultante des conflits d'intérêts et c'est ce qui rend l'unification et la rationalisation du marché capitaliste impossibles.

L'Europe à pas de tortue

Et depuis près de 40 ans - et même bien plus si on considère les premiers essais concernant le charbon et l'acier - les capitalistes essayent de construire un Marché commun européen sans y être encore véritablement parvenus.

Oh, certes, depuis la signature des Traités de Rome en 1957 instituant un Marché commun entre six pays - la France, la République Fédérale Allemande, les Pays-bas, la Belgique, le Luxembourg et l'Italie - la Communauté européenne s'est élargie. En 1973, 15 ans après les traités de Rome, l'Europe des Six devenait l'Europe des Neuf avec l'adhésion de la Grande-Bretagne, de l'Irlande et du Danemark. Puis l'Europe s'ouvrit au sud avec, en 1981, l'adhésion de la Grèce et, en 1986, celles de l'Espagne et du Portugal. L'Europe est ainsi passée de six à douze membres qui, depuis 1986, s'efforcent de rénover le Marché commun qui en avait bien besoin. Ils ont signé en 1986 l'Acte unique modifiant les traités de Rome et prévoyant la mise en place d'un Marché unique de 340 millions d'habitants à partir du 1er janvier 1993, puis ont signé le traité de Maastricht en février 1992 qui programme la création d'une monnaie européenne unique avant la fin du siècle ainsi que le renforcement des institutions politiques européennes. Le traité de Maastricht fut ratifié par les douze pays membres, non sans mal, puisqu'il fallut organiser deux referendums au Danemark pour obtenir un oui. Mais l'Union européenne fut proclamée tout de même en remplacement de la Communauté le 1er novembre 1993.

L'Union européenne accueillera peut-être le 1er janvier prochain quatre nouveaux membres. D'ores et déjà, elle a conclu avec eux quelques autres, un accord de libre échange créant ainsi l'Espace Economique Européen, l'EEE. Et puis, d'autres pays frappent à la porte de l'Union européenne, la Turquie, Chypre, Malte, un certain nombre de pays d'Europe centrale, tout particulièrement la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie, avec lesquels des accords économiques ont été passés et qui souhaiteraient être intégrés à l'Union européenne d'ici l'an 2000. Même le Maroc, situé pourtant géographiquement hors d'Europe, a fait sa demande mais il a été refusé.

Alors, certes, aujourd'hui, au bout de près de 40 ans d'efforts, l'Union européenne, ce n'est même pas encore le continent européen, qui compte, lui, 850 millions d'habitants et comprend toute l'Europe centrale et orientale, y compris la Russie.

Mais les tentatives laborieuses pour rassembler au sein d'un même marché les principaux pays industrialisés de l'Europe occidentale, l'élargissement, certes très lent et bien partiel, au fil des décennies, de ce marché témoignent du handicap que représente pour le grand capital lui-même le morcellement du marché en une multitude d'États nationaux ayant chacun ses tarifs douaniers, ses réglementations et ses normes différentes, son système particulier de fiscalité, sa propre monnaie dont la valeur n'est même pas constante par rapport aux autres.

A chacun son bloc commercial

Mais, nous tenons à le souligner, cet obstacle que représentent les frontières nationales, s'il se fait particulièrement sentir sur le continent européen, existe à l'échelle mondiale. Les grandes entreprises capitalistes ont besoin de s'ouvrir des marchés et cette nécessité vitale pour elles se manifeste dans le fait que les principales puissances industrielles ont toutes essayé de s'assurer des zones de libre-échange pour élargir leur propre marché national.

C'est ainsi que les États-Unis ont conclu un traité de libre-échange en 1988 avec le Canada, qui a été étendu en 1992 au Mexique, créant ainsi l'Association de Libre-Echange Nord Américaine, l'ALENA, NAFTA en anglais, qui vient d'entrer en vigueur le 1er janvier et qui prévoit la suppression d'ici l'an 2004 de 20 000 barrières tarifaires dans ce vaste marché de près de 370 millions de consommateurs. Il est envisagé que l'ALENA développe des liens avec MERCOSUR qui regroupe l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay. De leur côté, le Mexique, la Colombie et le Venezuela ont signé en mars 1993 un accord de libre-échange avec cinq pays d'Amérique centrale. Et les États-Unis envisagent donc une Super-ALENA s'étendant à l'ensemble du continent américain.

En Asie, un bloc commercial s'est constitué de fait autour du Japon. Pour ne pas être tenus à l'écart, les États-Unis se sont déjà associés dans une zone de coopération économique à nombre de pays asiatiques.

On pourrait citer aussi de multiples associations régionales de libre-échange ou de coopération économique sur tous les continents tant la nécessité d'élargir les marchés nationaux pour les plus grandes entreprises se fait sentir de par le monde.

Les accords du GATT sur les tarifs appliqués au commerce mondial illustrent cette nécessité de libérer le commerce des entraves mises par les États nationaux, une nécessité qui ne date pas d'hier puisque le GATT a été mis sur pied en 1947 sous l'égide des États-Unis, la plus grande puissance économique qui avait le plus intérêt à la libéralisation des échanges. Mais, à l'échelle mondiale, on retrouve la même contradiction qu'à l'échelle européenne entre le désir des capitalistes de s'ouvrir de nouveaux marchés et celui de protéger le leur. C'est bien ce qui explique que le nouvel accord du GATT, ratifié à Marrakech le 15 avril dernier, fasse suite à plus de sept années de négociations et comporte 22 000 pages

Et encore, pour parvenir à un accord, il a fallu, faute de compromis acceptables, exclure certains secteurs tels que l'acier, les télécommunications, les services financiers, l'aéronautique, les transports maritimes...

Le difficile décloisonnement du marché européen

En Europe, plus qu'ailleurs encore vu l'exiguïté et la multiplicité des États, les capitalistes étouffent dans le cadre national des différents pays. En 1958, lorsque le Marché commun a été institué, l'Europe était littéralement hérissée de barrières douanières : par exemple, la France taxait de 20 % l'entrée de produits finis et de 45 % celle des matières premières ; en Allemagne, il y avait des droits de douanes de 15 % sur les produits finis et de 60 % sur l'entrée des matières premières. On imagine bien que la suppression des tarifs douaniers achevée en 1968 entre les pays de la Communauté européenne ait facilité leurs échanges.

Une forêt de normes et réglementations nationales

Mais une fois les droits de douanes abolis, de nouveaux obstacles, normes techniques précises, règlements tatillons, ont été mis en place par les États pour protéger leurs capitalistes nationaux. Ces mesures protectionnistes qui n'osaient pas dire leur nom se sont multipliées avec l'arrivée de la crise économique qui a exacerbé la lutte pour les marchés. Sous prétexte de sécurité, de protection du consommateur ou de problèmes d'hygiène et de santé, chaque pays multipliait les normes auxquelles un produit devait satisfaire, et évidemment ces normes étaient différentes. Selon les pays, il fallait par exemple que les voitures aient des phares jaunes, ou des clignotants latéraux, ou une hauteur de pare-chocs particulière... tout cela évidemment sous prétexte de sécurité. Cela a obligé les industriels à multiplier les produits différents pour s'adapter aux normes différentes et aux règlements, faute de quoi tel ou tel marché national leur était fermé.

Pour mesurer l'importance de ces protections non douanières que les États ont érigées au fil des années, disons que les autorités de la Communauté ont dû émettre des milliers de directives et de règlements essentiellement destinés à contrer les règlements nationaux. A l'approche de l'entrée en application du Marché unique, destiné justement à tenter d'éliminer toutes ces barrières non tarifaires qui s'étaient multipliées au sein même du Marché commun, il a fallu que la Communauté mette les bouchées doubles. A la fin de 1992, il y avait plus de 25 000 directives, règlements, accords ou protocoles qui avaient été élaborés par la Communauté pour tenter d'assurer la libre circulation des marchandises. C'était bien loin de suffire : il y a dix ans, quelques 100 000 normes avaient déjà été concoctées par les différents pays de la Communauté et depuis leur nombre s'est encore accru.

Les autorités de Bruxelles ont dû statuer sur des sujets tels que « la prise de courant montée sur les tracteurs agricoles ou forestiers pour l'alimentation des dispositifs d'éclairage et de signalisation lumineuse des outils » ou sur « l'antiparasitage des luminaires avec démarreur pour l'éclairage à fluorescence » . Elles se sont préoccupées du tatouage auriculaire des porcins comme de la composition de la crème de marron. Il a fallu décider la hauteur à laquelle il faut couper les pattes des poulets et il a fallu préciser que les « cases pour verrats doivent être placées et construites de manière à ce que les verrats puissent se retourner, percevoir le grognement, l'odeur et la silhouette des autres porcs » ... D'ailleurs, la Communauté a finalement renoncé à harmoniser toutes les normes techniques et les règlements en vigueur et a décidé qu'un produit conforme aux règles d'un pays membre ne pouvait pas être refusé dans les autres, ce qui, accessoirement, unifierait par le bas toutes les protections du consommateur. Encore faudrait-il que cette directive soit traduite dans la législation des pays membres, ce qui est loin d'être le cas.

Les complications fiscales

Et puis un autre obstacle à la circulation des marchandises, c'était la fiscalité qui leur était appliquée dans certains pays et pas dans d'autres. La CEE a donc décidé que la TVA existerait dans tous les pays de la Communauté. Mais c'était compter sans les différences de taux, qui varient selon les marchandises mais aussi évidemment selon les pays !

La TVA était perçue aux frontières et donnait lieu à une monstrueuse paperasserie, ce qui impliquait une perte de temps considérable pour le transporteur ; or le temps c'est de l'argent pour les capitalistes. On a calculé que les formalités liées au franchissement des frontières majoraient de 5 à 10 % le prix des marchandises, en diminuant d'autant les bénéfices.

Le coût de l'absence d'une monnaie unique

Enfin il y a une autre entrave fort coûteuse au commerce européen : c'est l'existence de monnaies différentes. On ne saurait mieux illustrer les frais liés au change des monnaies que par cette histoire du voyageur partant de Londres avec 1 000 livres sterling en poche, qui traverse tous les pays de la Communauté sans dépenser un sou mais qui s'amuse à changer ses mille livres à chaque fois dans la monnaie du pays traversé et qui revient à Londres avec 500 livres seulement, ayant perdu la moitié de son pécule rien que dans les commissions payées aux banques pour les opérations de change...

Pas moins de 90 milliards de francs sont consacrés chaque année aux frais occasionnés par les opérations de change réalisées entre les douze monnaies de l'Union européenne. Un vrai pactole pour les banques.

Le Marché unique : une tentative de rénover le Marché commun

La décision d'instaurer une Union économique et monétaire européenne avec un Marché unique à partir du 1er janvier 1993 n'est qu'une nouvelle tentative de réaliser les objectifs fixés en 1957 car, comme on l'a vu, l'existence de barrières non tarifaires qui entravent le marché européen coûte globalement fort cher aux capitalistes. Le calcul a été fait que l'unification complète du marché des Douze, la suppression totale des obstacles à la circulation des marchandises et des capitaux permettraient d'économiser quelque 1 400 milliards de francs - l'équivalent du budget de l'État français - près de 5 % de la production de la Communauté en une année. Seulement voilà, cette somme n'est pas perdue pour tout le monde : elle revient aux banques par les commissions de change, aux États par la fiscalité - et donc indirectement aux entreprises que l'État subventionne - et c'est aussi le prix à payer pour la protection des marchés nationaux qui profitent à ces mêmes grandes entreprises qui voudraient que le marché des autres pays leur soit ouvert.

Le Marché unique n'est pas encore pour demain

Pour ce qui est de l'Europe, ce qui est remarquable c'est son impuissance depuis quarante ans à remplir ses objectifs. Et son impuissance face aux problèmes monétaires est bien significative des limites très étroites de son action.

La nécessité d'une monnaie unique...

Car, enfin, la libre circulation des marchandises implique un moyen unique d'échange, une monnaie unique. Historiquement, la bourgeoisie de chaque pays a commencé par là quand il s'est agi d'unifier son propre marché national. Mais depuis quarante ans que le Marché commun a été créé, on en est toujours à des projets pour l'an 2 000 qui ne verront peut-être même pas le jour.

Au début, tant que le dollar a été considéré comme une monnaie stable car il était convertible en or selon un taux fixe, le commerce international, y compris celui de la CEE, s'est tout simplement servi du dollar. La monnaie unique s'imposait en quelque sorte de l'extérieur.

Les problèmes monétaires se sont posés dans les années 70 de façon plus aiguë parce que les États-Unis ont dû renoncer à la convertibilité du dollar en or, tellement ils avaient émis de dollars pour financer leur guerre au Vietnam, provoquant du même coup l'effondrement de tout le système monétaire international, les différentes monnaies se mettant alors à flotter les unes par rapport aux autres.

Il est bien évident que l'incertitude sur ce que vaudrait le franc par rapport à la lire italienne, au mark allemand ou au florin néerlandais au moment de payer des marchandises commandées parfois des mois auparavant représente un handicap pour le commerce européen. Des systèmes d'assurances ont même dû être mis en place contre les risques de pertes.

Dans le but de permettre malgré tout des échanges sur des bases à peu près stables au sein du Marché commun, les différents États se sont engagés à partir de 1972 à maintenir la fluctuation de leur monnaie par rapport aux autres dans des marges faibles : 2,25 % en plus ou en moins. Ce fut le fameux « Serpent monétaire européen » puis, à partir de 1979, le « Système monétaire européen » (le S.M.E.). Le système n'était pourtant pas parfait puisqu'il a connu de nombreux réajustements entre les monnaies qui le composaient.

Pour pallier cet inconvénient, l'idée d'utiliser, dans les pays de l'Union européenne, une monnaie unique, l'ECU, qui remplacerait les différentes monnaies nationales, a fini par être adoptée lors du sommet de Maastricht en décembre 1991. Mais entre l'acceptation du principe et sa mise en application, il y a toujours, dans les affaires européennes, un délai fort long que chacun met à profit pour défendre ses intérêts, et tenter d'obtenir des aménagements et des dérogations, voire faire capoter le projet. Toujours est-il que cette monnaie unique, qui parait une condition élémentaire si l'on veut simplifier et faciliter les échanges, doit théoriquement être mise en place au plus tard en 1999 entre les pays qui y seront prêts. Et tout un plan d'harmonisation des politiques économiques et monétaires des États membres a été préconisé d'ici là.

... et l'incapacité à la réaliser

Mais, si les autorités de Bruxelles proposent, ce ne sont pas elles qui disposent, ni qui imposent. En l'occurrence ce sont les spéculateurs, c'est-à-dire les grands capitalistes, les grands trusts, les grandes banques, les grandes compagnies d'assurances, tous ceux qui possèdent suffisamment de capitaux pour imposer leur loi à la planète.

Ces possesseurs de capitaux-là échangent chaque jour quelque 1 000 milliards de dollars - quatre fois le budget de la France - sur le marché international des changes ! Sur ces 1 000 milliards de dollars échangés chaque jour, il n'y en a que 5 % qui servent au commerce des biens et des services : les possesseurs de ces 5 % là ont effectivement bien intérêt à une monnaie unique qui leur économiserait beaucoup de frais et de risques ; mais les possesseurs des 95 autres pour cent qui se livrent à des opérations purement financières et spéculatives tirent au contraire un très gros profit de l'existence de taux variables entre les monnaies. Et le pire c'est que ce sont les mêmes gros possesseurs de capitaux qui se retrouvent dans les deux catégories. Lorsqu'ils pensent qu'une monnaie va baisser et qu'ils se mettent à parier là-dessus, ne serait-ce que pour se protéger des pertes, ils la font effectivement baisser, et les banques centrales n'ont pas les moyens de faire face.

Il n'y avait pas un an que le traité de Maastricht avait été signé qu'une première tempête spéculative s'est abattue sur le Système monétaire européen en septembre 1992, entraînant la dévaluation de la livre anglaise et de la lire italienne et leur sortie du SME. Dans les mois suivants, ce sont la peseta espagnole, l'escudo portugais et la livre irlandaise qui ont dû être dévalués, certaines de ces monnaies à deux reprises. Cinq monnaies sur les douze n'avaient pas tenu le choc. Le Système monétaire était fort mal en point et le coup de grâce lui a été porté en juillet 93 lorsque la spéculation s'est déchaînée une deuxième fois. Cette fois, le franc n'a été sauvé de la dévaluation et de la sortie du SME que par la fin, de fait sinon officielle, du système lui-même, puisque désormais des marges de fluctuation de plus ou moins 15 % sont autorisées. Un parlementaire américain résumait avec humour la situation en annonçant : « Surprise ! Le dollar vient d'entrer dans le SME. » Et effectivement le dollar n'avait pas varié plus que cela par rapport aux monnaies européennes depuis 1987 .

C'est dire que les délais prévus pour la mise en place de la monnaie unique ont toutes les chances de ne pas être respectés.

Mais au-delà de cette spéculation monétaire effrénée qui a fait un pied de nez à Maastricht, il y a le fait plus fondamental encore qu'une monnaie véritablement unique remplaçant définitivement les autres impliquerait la constitution d'un institut d'émission unique, et le renoncement des États nationaux à leur prérogative de battre monnaie. Nous n'en sommes pas là, même si le traité de Maastricht prévoit la mise en place d'une telle banque centrale pour 1999.

Car, tout en s'accordant pour reconnaître les avantages d'une monnaie unique, les différents États tiennent à leur monnaie nationale qui est un instrument important dont ils disposent pour soutenir leur propre bourgeoisie. On pourrait plus facilement voir une monnaie commune coexister plus ou moins harmonieusement avec les différentes monnaies nationales. Une monnaie unique implique la renonciation à des politiques économiques différentes en matière d'inflation donc de déficits budgétaires, l'interdiction de jouer sur les taux de change pour avantager les exportateurs, etc. On ne peut pas exclure que les différents États d'Europe puissent être, à un moment donné, tous en accord pour abandonner leurs prérogatives respectives. Mais tant que ces États existent, chacun a toujours le moyen de revenir en arrière. Aussi, même si par extraordinaire cette monnaie unique voyait le jour, son avenir ne serait pas garanti pour autant, car à la moindre crise aucun traité ne pourrait empêcher tel ou tel État de reprendre sa liberté dès qu'il le jugerait utile. Il n'y a que le remplacement des États nationaux par un État unique qui constituerait une base réelle pour une monnaie unique durable, et de cela il n'est même pas question.

Le Marché unique a été proclamé mais pas réalisé

Alors, pour conclure, disons que, bien que le Marché unique ait été proclamé depuis le 1er janvier 93, on est donc encore loin du compte en ce qui concerne cette unicité du marché.

Ne serait-ce que parce que les problèmes monétaires sont loin d'être résolus, que l'Union européenne s'est donné jusqu'à 1997 pour unifier les taux de TVA et réformer la perception de cet impôt, que le secteur de l'énergie électrique et du gaz n'entrera pas dans le Marché unique avant 1996 au plus tôt, sans compter toutes les dérogations partielles obtenues par tel ou tel pays pour tel ou tel produit.

Quant à la libre circulation des personnes, on peut dire qu'elle est remise aux calendes grecques sous prétexte de... problèmes techniques.

D'abord, l'accord de principe visant à supprimer le contrôle des personnes aux frontières, l'Accord de Schengen, complété par la convention du même nom qui prévoyait son application pour le 1er janvier 1993, n'a été signé que par neuf pays sur les douze, la Grande Bretagne, l'Irlande et le Danemark restant à l'écart. Ensuite, la date d'application fut repoussée trois fois puis ajournée sine die. Motif invoqué : un gros problème technique. Le système informatique Schengen, fichier informatique qui doit comporter les renseignements de police concernant toutes les personnes recherchées dans les pays liés par l'accord, ce système n'est pas opérationnel. Alors que ce fichier devrait recueillir onze millions de noms, il n'est, paraît-il, capable d'en accueillir que 5 000. C'est bien connu, dès qu'un problème se pose, c'est la faute à l'informatique.

En fait, le problème est politique. Car des considérations de souveraineté nationale interdisent à un policier étranger d'avoir accès à la base de données française par exemple. En France, on ne sait jamais qui écoute qui. Alors, imaginez que les policiers étrangers en apprennent plus que le gouvernement lui-même... Il faut donc établir un système officiellement à deux étages, mais peut-être plus, qui soit néanmoins fiable et qu'on ne puisse pas pirater ; une gageure en quelque sorte.

Les difficultés techniques, réelles ou exagérées, viennent à point pour relayer les réticences des signataires. La France avait décidé unilatéralement de ne pas appliquer les accords en 1993, prétextant l'insuffisance de la lutte contre les stupéfiants aux Pays-Bas et l'incapacité de l'Italie et de la Grèce d'assurer efficacement la surveillance de leurs frontières extérieures.

Au delà du principe général de libre circulation des personnes, déjà affirmé dans les traités de Rome, se manifeste le souci de disposer d'un appareil policier bien à soi et la crainte réactionnaire (réelle ou exploitée pour des calculs politiciens et électoraux) de l'immigration.

Vers une industrie européenne ?

En ce qui concerne l'industrie, le Marché commun a été présenté, de même que le Marché unique aujourd'hui, comme le cadre qui permettrait tout naturellement le développement d'une industrie de taille européenne, plus capable de résister à la concurrence américaine et aujourd'hui aussi japonaise.

L'impossible standardisation

Or, la première condition pour constituer un environnement favorable au développement de l'industrie à une échelle plus vaste, c'est évidemment la standardisation des normes. On a vu pourtant la bataille à laquelle les États de la Communauté se sont livrés en la matière. Le fait même que le système métrique n'ait toujours pas été étendu à la Grande Bretagne, pourtant membre de la CEE, est tout de même bien révélateur de cette impuissance congénitale de l'Europe à un minimum de rationalisation dont tout le monde reconnait pourtant l'utilité. Le système décimal a tout de même été adopté pour la monnaie, et la livre est maintenant divisée en 100 pence au lieu d'être divisée en 20 shillings de 12 pence chacun comme c'était le cas auparavant. Mais la consommation des automobiles y est toujours calculée en miles par gallon. Sachant qu'un gallon contient 4,54 litres et que le mile c'est 1 609,31 mètres, faites donc la conversion en litres aux cent ! Et ne parlons pas de la fameuse conduite à droite qu'il a été question de supprimer sans que le problème ait avancé d'un pouce. La Suède, elle, qui ne faisait pas partie de la CEE, l'a adoptée mais pas la Grande Bretagne.

Et dans bien d'autres domaines des normes différentes existent ou ont été créées ces dernières décennies qui sont autant d'entraves à une standardisation. Par exemple, dans le domaine de la télévision, la France a adopté le procédé Secam alors que la majorité des pays européens ont le procédé Pal. La télévision du futur aura sûrement une norme internationale qui sera... américaine ou japonaise et sur laquelle les Européens seront bien obligés de s'aligner. En attendant, ça n'empêche pas les États européens de se disputer sur trois nouvelles normes différentes, la France et les Pays-Bas voulant rendre obligatoire en Europe la norme mise au point par Thomson et Philips, alors que la Grande Bretagne en préfère une autre et l'Allemagne une troisième... Derrière cette querelle des normes, c'est l'énorme marché du renouvellement de l'ensemble des postes de télévision qui est en jeu. Beaucoup d'argent a ainsi été dépensé dans la course à cette fameuse télévision du futur, pour que l'Europe se retrouve finalement dans une impasse face à ses concurrents.

Comme en 1789, c'est la révolution qui abolira les barrières

C'est dire l'incapacité des autorités européennes, c'est-à-dire des différents États européens, à s'entendre pour lever des obstacles qui relèvent parfois du simple bon sens. Ce que la Révolution française a fait en son temps pour unifier le marché national en supprimant de manière radicale les poids et mesures différents, les impôts différents d'une région à l'autre, les droits de péage et autre fatras moyenâgeux, c'est à l'échelle du monde qu'il faudrait le faire aujourd'hui, et donc à plus forte raison à l'échelle de la petite Europe. Mais, à l'époque, les représentants des différentes provinces ne se sont pas assis à une table de négociation, chacun défendant ses intérêts particuliers tout en tentant d'obtenir des autres, au travers de discussions de marchands de tapis, qu'ils acceptent de céder du terrain. On y serait encore ! D'ailleurs pendant des siècles, tout en étant conscients du problème, ni la bourgeoisie, ni les rois, n'avaient pu y faire quoi que ce soit. Non, il a fallu la révolution, le bouleversement de la société par des millions de gens en armes pour que tout ce fatras soit alors balayé d'un coup et laisse la place nette devant un nouveau et formidable développement économique de la société.

Aujourd'hui, on assiste à l'impuissance d'une société croupissante, qui s'empêtre dans ses propres contradictions au point d'être incapable de se débarrasser des obstacles qui entravent son propre système productif. Il faudra que ce soit le prolétariat, la seule classe qui soit en position d'utiliser à nouveau des méthodes révolutionnaires, qui délivre l'humanité de toutes ces tracasseries aberrantes et coûteuses qui font ressembler l'Europe moderne à la société française du Moyen-Age.

Les capitalistes ne visent pas la rationalisation de la production

Pour l'heure, on en reste aux marchandages mesquins et inopérants. Et la CEE, tout comme aujourd'hui l'Union européenne, s'est bien gardée de trop intervenir en matière de production industrielle. C'est le laisser-faire qui a prévalu. Car le problème des capitalistes n'a pas été de rationaliser la production ne serait-ce qu'entre les 6, les 9 ou les 12 pays membres. Il a été avant tout d'utiliser le marché européen pour se développer au détriment de leurs autres concurrents - fussent-ils eux-mêmes européens - en comptant pour ce faire sur la protection de leur État national.

Avant sa naissance, l'Europe était déjà dépassée

Seulement voilà, lorsque les pays les plus industrialisés d'Europe ont voulu tenter de construire entre eux un marché qui soit plus à la taille des nécessités de l'industrie moderne que leurs marchés nationaux bien étriqués, il était déjà trop tard car c'était déjà sur l'arène mondiale que se déployaient les investissements, les productions, le commerce. Le cadre de l'Europe des 6, des 9 ou des 12 était déjà bien trop limité pour permettre à lui seul aux industries européennes de rivaliser avec l'industrie américaine. D'autant que ces industries étaient déjà fort en retard sur celles des États-Unis. L'industrie américaine, qui s'était déployée au siècle dernier dans un pays à l'échelle d'un continent sans les entraves que la vieille Europe morcelée mettait à l'essor de la production à grande échelle, avait distancé l'industrie européenne depuis la première guerre mondiale, un demi-siècle auparavant. La productivité des entreprises américaines était bien supérieure à celle des entreprises européennes, leur taille aussi.

Une division du travail à l'échelle de la seule Europe et à plus forte raison à l'échelle des six pays de la Communauté était déjà impossible et aurait constitué un retour en arrière considérable. D'ailleurs, les États-Unis veillaient au grain et ils exercèrent les pressions nécessaires pour que la Communauté européenne ne devienne pas une espèce de forteresse qui leur aurait été fermée.

L'afflux des capitaux américains dans le Marché commun...

Le Marché commun a d'abord bénéficié aux plus grandes entreprises et en 1968, parmi les 500 plus grandes entreprises du monde, 300 étaient américaines. Moitié moins appartenaient à la CEE. La première entreprise européenne, la Royal Dutch-Shell, avait la quatrième place mais ensuite Volkswagen, huit fois plus petit que General Motors, arrivait au 27e rang, Philips au 32e, Montedison au 41e.

Avec la création du Marché commun, le rythme d'investissement des capitaux américains en Europe s'est considérablement accéléré. La masse des capitaux américains investis dans l'Europe des six a quadruplé entre 1958 et 1966. Le nombre des filiales américaines, qui n'avait augmenté que de 200 entre 1950 et 1957, passa de 1 200 à plus de 4 000 entre 1957 et 1966. Au début des années 60, les investissements américains dans la Communauté étaient trois fois plus importants que les investissements entre les pays de ladite Communauté. C'est dire que les capitalistes américains profitaient bien plus que les capitalistes européens eux-mêmes du Marché commun. En 1968, en ce qui concerne les produits manufacturés, la production des filiales américaines établies dans la Communauté était quatre fois plus importante que les exportations américaines vers la CEE.

Un des tout premiers exportateurs français était... une filiale américaine, IBM-France. Ford, lui, est devenu le plus européen des constructeurs automobiles avec 22 usines installées en Europe, du Pays de Galles au sud de l'Espagne. En France, en 1990, le tiers du chiffre d'affaires réalisé par des entreprises étrangères l'était par des entreprises américaines et les firmes américaines réalisaient 10 % de la production industrielle française.

Il faut dire que les pays de la Communauté se sont littéralement disputé leur présence à grand renfort d'avantages fiscaux et de subventions qui ont pu atteindre 50 à 70 % de la valeur des nouvelles implantations. Ils ont rivalisé entre eux pour subventionner les entreprises les plus riches du monde. En 1969, un rapport destiné à la Commission européenne s'en indignait : « Dans le désir de profiter au maximum des différents apports qui accompagnent les investissements américains, les pays membres se comportent comme des concurrents - moyennant un gaspillage manifeste et des pertes fiscales évidentes (...) » La commission a préféré fermer les yeux et cette rivalité entre les États européens pour attirer les investissements étrangers est toujours aussi vraie.

... et des capitaux européens aux États-Unis

Et il ne faudrait pas croire que cette politique des États est condamnée par les dirigeants des industries nationales et se fait contre eux. Dès le départ, les échanges de capitaux, de marchandises, de technologie et de compétences étaient suffisamment denses avec les États-Unis pour que les grandes firmes européennes y trouvent leur compte. En se développant, l'industrie européenne renforça encore ces liens. Des alliances se sont nouées avec des firmes américaines, des filiales communes ont été créées pour développer telle ou telle production, des rachats et des fusions des deux côtés de l'Atlantique ont accru cette interpénétration. Et les investissements des firmes européennes aux États-Unis se sont eux aussi développés au point que la masse de capitaux que les capitalistes européens possédaient aux États-Unis a doublé tous les cinq ans entre 1980 et 1990, atteignant 250 milliards de dollars en 1990, une somme équivalente au budget de l'État français.

Dès le départ, les grandes firmes européennes qui se développaient savaient que leur réussite future, leur capacité à concurrencer leur rivales exigeaient la pénétration du marché mondial, en particulier le plus grand marché du monde, le marché intérieur américain, ainsi que l'acquisition des technologies les plus avancées, détenues bien souvent par les Américains et, aujourd'hui, aussi par les Japonais. Par exemple, le PDG de Siemens, le géant allemand de l'électronique et du nucléaire, s'expliquait ainsi sur ses investissements outre-Atlantique : « Il est indispensable pour nous de réaliser des taux de croissance aux États-Unis simplement parce qu'un marché d'une telle dimension ne peut être négligé par une entreprise opérant à l'échelle mondiale » .

L'internationalisation de la production...

L'horizon des firmes des différents pays européens ne se limite pas à l'Europe. Elles cherchent à la fois à pénétrer d'autres marchés que le marché européen en y installant des unités de production mieux à même de tourner les barrages protectionnistes et elles sont à la recherche d'alliances qui leur permettent d'acquérir au meilleur coût ce dont elles ont besoin en matière de techniques nouvelles et combler ainsi des retards technologiques.

... dans l'électronique

Les alliances en question sont à géométrie variable en fonction de l'évolution de la technologie. Le PDG de Daimler-Benz, la plus grosse entreprise européenne, l'expliquait lors d'une interview récente au journal Le Monde : « Hier les éléments-clés d'une voiture étaient les axes, la boite de vitesses, le moteur, etc. Aujourd'hui l'électronique se substitue à la mécanique (...). Notre stratégie consiste à nous allier avec Mitsubishi pour les technologies de base et à nous développer dans l'électronique appliquée, par exemple dans l'automobile. De cette façon nous maîtrisons cette technique indispensable pour un coût qui reste contrôlé ». De même, Siemens, plutôt que de s'allier, dans le domaine des composants électroniques, à Philips et SGS-Thomson, ses partenaires européens de l'électronique, qui ont les mêmes handicaps que lui, a choisi de s'allier avec l'américain IBM pour une catégorie de puces électroniques et avec le japonais Toshiba pour une autre catégorie.

... dans les télécommunications

Dans les télécommunications, l'heure est aussi à l'internationalisation. Malgré les milliards de subventions accordées par les différents États européens à leurs compagnies de téléphone, celles-ci ont bien du mal à résister à la concurrence américaine.

Il coûte par exemple beaucoup plus cher de téléphoner d'Europe aux États-Unis, que des États-Unis en Europe. Au point que des petites compagnies américaines comme Telegroup se sont jetées sur le créneau. Pour téléphoner, ses clients européens se relient à un ordinateur à New-York qui les branche directement sur une ligne téléphonique américaine. Ils peuvent ainsi, en passant par les États-Unis, téléphoner où ils veulent... en payant leur communication au tarif américain beaucoup moins cher.

Les grands groupes européens de télécommunications se préparent à la suppression des monopoles nationaux. En juin 1993, British Telecom, déjà privatisé, s'alliait avec MCI, la deuxième compagnie américaine de téléphone longue distance. France Télécom est en pourparlers avec Deutsche Telekom et aussi officieusement avec ATT, le premier groupe américain. C'est dire que France Télécom voudrait bien accélérer sa privatisation qui lui permettrait de contracter plus librement des alliances. France Télécom et Deutsche Telekom ont une filiale commune, Eunetcom, spécialisée dans les services aux grandes entreprises, qui est elle-même en pourparlers avec ATT, ATT étant décidée, coûte que coûte, en coopération avec des entreprises européennes ou seule, à construire un réseau à l'échelle de la Communauté européenne pour les communications des entreprises.

Les entreprises européennes s'allieront aux entreprises américaines et/ou japonaises ou bien elles ne résisteront pas à la concurrence dans ce type de communications, dans le domaine des téléphones portables ou même dans celui de la télévision par câble.

Ainsi les alliances, les regroupements, les fusions, s'opèrent selon des intérêts et des rapports de forces fluctuants entre les trusts à l'échelle du monde, et n'ont pas grand chose à voir avec le prétendu objectif d'une industrie européenne rivalisant avec les États-Unis et le Japon.

... et même dans l'industrie d'armement

Même dans l'industrie d'armement, qui était exclue des traités de Rome, et dont les marchés nationaux sont restés particulièrement cloisonnés au sein de la CEE, on assiste, non pas tant à la construction d'une industrie européenne de l'armement, qu'à la mondialisation de cette industrie au profit des États-Unis.

Les grands trusts européens, soutenus respectivement par leurs États nationaux, se livrent une concurrence acharnée. Mais ils se trouvent confrontés à trois gros problèmes : le développement extraordinaire des coûts de la recherche qui doublent à chaque nouvelle génération d'armes ; la nécessité de plus en plus pressante d'amortir ces coûts en produisant de grandes séries ; et enfin la dépendance vis-à-vis de l'exportation, les marchés nationaux étant bien trop étroits, alors que les principaux acheteurs, les pays du tiers monde, ont de moins en moins les moyens.

Cela a entraîné à la fin des années 80 la mise sur pied de plus nombreux programmes de coopération entre les États européens pour la mise au point de nouvelles armes. Malgré tout, cette coopération, loin d'être la règle, reste au contraire exceptionnelle et pas toujours couronnée de succès. En juin 1989, un programme de recherche militaire au niveau européen a bien été lancé mais avec un budget qui ne représente pas plus de 3 % des budgets de recherche militaire de l'ensemble des États membres.

En fait dans le domaine militaire encore moins qu'ailleurs, la CEE ne fait le poids par rapport aux États-Unis. Le budget militaire du Pentagone est deux fois et demi aussi important que l'ensemble des budgets militaires des pays de la CEE ! Et les productions américaines peuvent être amorties par les achats de l'armée américaine, qui représentent à eux seuls 60 % du marché mondial de l'armement (hors pays de l'Est). Lorsque les États-Unis produisent plus de 4 500 avions F16, Dassault produit à peine 300 Mirage 2 000. A technologie égale, les États-Unis ont les moyens de produire des armes 30 à 40 % moins chères que les constructeurs français. Et leur avance technologique les met en mesure d'imposer une coopération aux firmes européennes, d'autant qu'ils poussent à la standardisation de l'armement, à la compatibilité des armes entre elles, à la constitution de familles d'armes, toutes choses qui les mettent en position d'imposer leurs normes.

Les grands trusts européens de l'armement voulant pénétrer le marché américain sont obligés d'accepter des accords de coopération qui se font essentiellement à l'avantage des trusts américains. C'est ainsi que Thomson, pour pénétrer sur le marché américain, a dû vendre son système de télécommunications RITA au Pentagone ; c'est une entreprise américaine qui assure la maîtrise d'oeuvre et Thomson ne touchera en fin de compte que 20 % du contrat.

La supériorité militaire américaine étalée lors de la Guerre du Golfe a accru la pression sur les firmes européennes, d'autant que les contrats très importants décrochés ensuite par les États-Unis au Moyen Orient se sont effectués au détriment des exportations des marchands d'armes français et anglais qui se disputaient traditionnellement ces marchés essentiels pour eux.

C'est dire que le Marché unique incitera peut-être à une multiplication des programmes de coopération mais selon toute vraisemblance de plus en plus sous l'égide américaine. Les trusts français, qui sont les plus intéressés à la création d'une industrie de l'armement européenne dans l'espoir d'en prendre le leadership, seront bon gré mal gré obligés d'emboîter le pas. Dans ce domaine, comme dans les autres, l'échelle européenne est bel et bien dépassée et les affaires se traitent à l'échelle du monde.

Les grands trusts ne veulent pas être liés à une politique industrielle européenne

Dans ce contexte, il n'est guère étonnant que les plus grands patrons européens veuillent avoir les mains libres et ne soient pas du tout partisans d'une politique industrielle à l'échelle européenne qui les contraindrait à des regroupements européens et à une division du travail entre trusts européens.

Le responsable de la stratégie de Siemens, explique, par exemple, qu'il n'est pas d'accord pour « accepter des alliances selon des critères qui relèvent plus de la politique que de la logique industrielle. » Et il ajoute : « En ce qui nous concerne, nous sommes présents dans de nombreux secteurs, dans le monde entier. Si nous devions nous enfermer dans un « pôle » pour obéir à des raisons politiques, certains pays riposteraient en nous fermant leurs portes et en créant d'autres pôles. Ce n'est pas la meilleure façon de procéder. »

Et voilà comment le commissaire européen chargé des affaires industrielles abordait en 1991 le sommet de Maastricht : « Je ne partage pas l'avis de ceux qui veulent y inscrire (dans le traité) un concept de politique industrielle qui permette aux autorités publiques de se substituer aux entreprises. Les partisans d'une telle approche sont minoritaires et mènent une bataille dépassée par les faits. (...) Nous ne sommes pas des substituts aux industriels ; c'est à eux de prendre leur responsabilités. (...) Nous avons mis à leur disposition un grand marché, une politique de concurrence qui leur permet des alliances, nous les soutenons en matière de recherche et développement (...). A eux d'utiliser ces outils pour mettre sur le marché des produits technologiquement sûrs et économiquement viables. »

Quant à Carlo de Benedetti, le patron d'Olivetti, il déclarait carrément, en 1991, que « l'Europe de 93 est dépassée » . Il considère que le Marché unique n'est pas le seul marché du continent et il affirme son credo : « l'argent n'a ni couleur ni race. »

Ce seraient plutôt un certain nombre de patrons français, parce qu'ils sont désarmés face à leurs concurrents internationaux mais s'estiment encore en position favorable par rapport à leurs concurrents européens, qui voudraient bien que les autorités européennes imposent à toute l'Europe qui ses avions de combat, qui sa télé de haute définition, etc., ce qui ne les empêche pas par ailleurs de passer des accords avec des firmes non européennes quand ils le jugent utile.

Et de fait l'industrie ne s'européanise pas, elle se mondialise, Marché commun ou pas, Union européenne ou pas.

L'Europe en retard sur les États-Unis et le Japon

On peut constater que si l'Europe s'est reconstruite après la guerre et a connu ensuite une croissance économique supérieure même à celle des États-Unis, en partie grâce aux capitaux américains, elle n'a pas rattrapé pour autant son retard industriel sur les États-Unis et elle se fait maintenant distancer aussi par le Japon dans bien des domaines.

Elle a accueilli chez elle plus de capitaux productifs étrangers qu'elle n'en a exportés, contrairement aux États-Unis et au Japon, et cela révèle son manque de compétitivité par rapport à ses concurrents.

Sa part dans le commerce mondial a tendance à se tasser, plus encore pour les produits industriels que pour le reste, et en particulier en ce qui concerne la production de biens complexes. Le déficit commercial de la CEE sur les produits de haute technologie a presque quintuplé entre 1982 et 1990.

C'est dans les secteurs de pointe que les industriels européens sont les plus mal placés par rapport aux États-Unis ou au Japon. C'est d'ailleurs bien ce qui les incite à sortir du cadre européen et à conclure des alliances avec des groupes américains et japonais pour compenser ces faiblesses.

L'intervention des États dans deux secteurs de pointe

Il y a tout de même deux domaines dans lesquels la coopération industrielle au niveau européen a connu un succès et a permis aux trusts européens de faire jeu égal avec leurs homologues américains, l'industrie aéronautique civile avec Airbus et l'espace avec Ariane. Dans les deux cas, il s'est agi d'une coopération concertée au niveau des États eux-mêmes et dans des domaines où les entreprises industrielles n'avaient pas réussi à prendre véritablement pied. Ou les États s'en mêlaient pour leur permettre de se développer dans ces secteurs, ou elles devaient y renoncer définitivement. Les rivalités nationales ont donc moins joué puisque la coopération était un impératif absolu.

Le consortium européen Airbus, créé en 1966, entre la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et l'Espagne, alors que l'industrie aéronautique européenne était encore faible, produit aujourd'hui un tiers des avions civils dans le monde. Et encore, la collaboration a été difficile à mettre sur pied puisque chaque pays concerné a veillé à se réserver la production d'un petit morceau de l'avion.

L'Agence spatiale européenne fut créée en 1975 sur un terrain vierge où les risques étaient trop grands pour intéresser les entreprises privées et où les capitaux nécessaires étaient trop importants pour un seul État européen. Elle regroupe treize pays européens, plus deux pays associés, le Canada et la Finlande. Son budget est cependant cinq fois plus petit que celui de la NASA. Mais elle n'a pas cherché à se lancer dans le domaine des vols spatiaux habités qui constitue le gros du budget de la NASA et elle a réussi à maintenir ses recherches à la hauteur dans les autres domaines. Sa réalisation la plus connue est la fusée Ariane qui représente près de la moitié du marché mondial des lanceurs de satellites.

Mais ce succès incontestable risque d'être l'un des seuls car l'Agence spatiale européenne qui s'est orientée depuis 1985, sous la pression de la France, dans des études sur une navette spatiale européenne a dû abandonner en 1993, faute d'argent, son projet Hermès, qui avait pourtant déjà coûté fort cher. Elle a eu beau réduire le projet à une seule navette au lieu de deux, le nombre de passagers à trois au lieu de six, sa capacité à trois tonnes de matériel au lieu de quatre et demi, le nombre de missions prévues à une au lieu de deux par an, le budget de l'Agence spatiale n'a pas pu suivre et celle-ci est dans l'attente d'une solution moins chère, qui dépend d'une coopération avec la Russie ou, à défaut, avec les États-Unis...

Certes, il faut bien constater que les intérêts particuliers des différentes firmes européennes défendus jalousement par leurs États ne facilitent pas l'obtention des meilleurs coûts. En effet, la règle c'est que chaque pays obtienne ce qu'il appelle « un retour industriel » , c'est-à-dire des commandes pour ses propres trusts équivalant à la quote-part financière qu'il a versée pour le projet, système évidemment contradictoire avec le fait de choisir les entreprises qui produisent au meilleur coût.

C'est bien, là encore, l'illustration que les différents États européens épousent avant tout les intérêts particuliers de leurs trusts nationaux, même lorsqu'ils sont eux-mêmes directement engagés dans des projets industriels à l'échelle de l'Europe. Et c'est bien là le rôle des États dans cette société : être au service des grands capitalistes nationaux, leur faciliter les choses, les aider par tous les moyens, subventions, commandes d'État, fiscalité, négocier des accords de libre-échange quand ça les arrange mais élever des barrières protectionnistes quand ils le souhaitent.

Ainsi, quoi que certains prétendent ou font mine de réclamer, le rôle des États européens n'est pas d'organiser l'industrie à l'échelle de l'Europe. C'est pourquoi les réalisations de la Communauté en matière industrielle sont si limitées.

La CECA : une couverture pour les trusts de l'acier

Et s'il est un domaine où la CEE a joué le rôle de cache-sexe pour les grands trusts alors qu'elle était bien incapable d'avoir une politique indépendante, c'est bien le domaine de la sidérurgie. Et pourtant, les États, les dirigeants des trusts, et même les organisations syndicales ne se sont pas fait faute de dénoncer les autorités de Bruxelles en les présentant comme les grandes responsables d'une politique qui était en fait décidée en dehors d'elles, directement par les grands trusts européens, et qu'elles se contentaient d'entériner. Oui, contrairement à ce que beaucoup se sont évertués à faire croire, la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier, la CECA, ancêtre de la CEE, et la CEE elle-même n'ont joué aucun rôle déterminant dans la sidérurgie, si ce n'est comme bouc-émissaires, consentants il faut bien le dire.

Oh, bien sûr, dans les années 50, au début de son existence, la CECA a favorisé la remise sur pied de la sidérurgie européenne en facilitant les échanges entre les six pays membres, en subventionnant même le transport des produits et en recherchant une certaine harmonisation des prix. Mais, dès le boom économique des années 60, les divers trusts sidérurgiques européens ont volé de leurs propres ailes - si on peut dire, car, dans la bataille acharnée qu'ils se livrèrent alors entre eux ainsi que contre les magnats de la sidérurgie américaine, japonaise, puis celle des nouveaux pays industriels, ils comptèrent avant tout sur les subventions massives de leur État respectif. Car, pour faire face dans cette guerre à mort, il fallait investir massivement, moderniser, abaisser les coûts de production, augmenter la productivité, et ce sont des sommes gigantesques que les États ont ainsi englouties pour permettre chacun à leurs trusts d'être plus performants et d'augmenter leurs capacités de production pour un marché qu'ils prévoyaient en expansion. Dans cette période, le rôle de Bruxelles consistait à réclamer la limitation des subventions qui faussaient les lois du marché... sans aucun résultat évidemment.

Alors, quand la crise a frappé à partir du milieu des années 70, entraînant une réduction de la demande en acier, ça a été la catastrophe. Mais là encore Bruxelles s'est révélé impuissant. La CECA établit bien en 1975 un système de clignotants qui devait donner l'alarme quand un pays faisait du dumping ou importait trop d'acier ne provenant pas de la CEE, mais les clignotants s'allumaient... sans autre résultat.

Face à la profondeur de la crise qui les frappait, les géants de la sidérurgie des neuf pays européens s'organisèrent en cartel, à l'écart des entreprises plus petites, pour défendre leur marché, au mépris d'ailleurs des règles anti-cartel de la CEE, en s'entendant sur les prix, sur les quantités produites, et en préparant des restructurations visant à rétablir leur propre rentabilité. C'est ce cartel, appelé Eurofer, au sein duquel les grands groupes s'affrontaient en direct, qui fut le véritable centre nerveux de la sidérurgie européenne à partir de 1976. La CECA, elle, ne décidait pas en fonction d'une politique supra-nationale visant à l'organisation de la sidérurgie à l'échelle de l'Europe, mais entérinait et couvrait les décisions prises par Eurofer en fonction du rapport des forces entre les plus grandes entreprises.

Cette concertation des grandes entreprises sous la contrainte de la crise s'est distendue à chaque embellie, alors que la course à l'augmentation des capacités reprenait alors de plus belle, obligeant à des réductions d'autant plus drastiques dès que la situation s'assombrissait de nouveau. Le tout entraînant un formidable gâchis social et financier. Dans cette guerre, des régions entières ont été dévastées, 500 000 emplois ont été supprimés et ce n'est pas fini car, si la sidérurgie européenne, avec des hauts et des bas, a diminué sa production de 24 millions de tonnes en 20 ans, il parait qu'il faut encore la réduire de 30 millions de tonnes et supprimer entre 50 000 et 70 000 emplois dans les toutes prochaines années.

Le gâchis continue...

La politique agricole commune : un vaste gâchis

Ce n'est pas dans l'industrie que se situe ce qui est présenté comme la grande réussite d'une politique commune de la CEE mais dans le domaine de l'agriculture, à laquelle la Communauté consacre quelque 60 % de son budget.

Mais cette grande réussite qui a favorisé le développement capitaliste de l'agriculture européenne a abouti, là aussi, à un immense gâchis. Empêtrée depuis des années dans des contradictions insolubles, la CEE est amenée à prendre, aujourd'hui, l'exact contre-pied de la politique initialement mise en oeuvre.

D'une politique de développement de la production...

La mise en place d'une Politique Agricole Commune (la fameuse « PAC » ) a donné lieu à des négociations interminables, ponctuées de multiples crises. Ce n'est qu'en 1967 que la PAC a été complètement appliquée. Les enjeux n'en étaient pas seulement économiques mais aussi politiques, compte tenu de l'importance de l'électorat paysan dans divers pays de la CEE, dont la France. La PAC promettait tout à la fois d'élever les revenus des agriculteurs, de parvenir à l'auto-suffisance alimentaire de la CEE, et d'industrialiser le secteur agricole.

En fait, la PAC ne concernait que les céréales, la viande bovine et le lait, les secteurs où sont concentrés les plus riches agriculteurs.

Pour favoriser le développement de ces productions à l'abri de la concurrence internationale, la CEE fixait pour ces produits des prix intérieurs à la Communauté supérieurs à ceux du marché mondial. Elle prélevait sur les importations une taxe rendant celles-ci plus chères que le prix fixé. Et elle subventionnait les exportations pour les ramener au prix du marché mondial. En outre, elle s'engageait à racheter les excédents pour maintenir les cours fixés. Enfin, des aides étaient données aux agriculteurs qui modernisaient leur exploitation ou acceptaient de réorienter leur production selon les indications de la CEE.

Ce système incitait au développement et à la modernisation de la production, à l'augmentation des rendements et des quantités livrées. L'auto-suffisance alimentaire a été atteinte vers la fin des années 70 et la CEE est devenue une grande puissance agricole : la deuxième du monde, juste derrière les États-Unis.

Mais toute l'agriculture n'en a pas profité de la même manière. L'essentiel des aides est évidemment allé aux plus gros.

Bien des petits agriculteurs, contrairement aux promesses de la PAC, n'ont pu maintenir leurs revenus et ont finalement dû laisser la place. On estime que 15 millions d'emplois agricoles ont disparu dans la CEE depuis 1960, évidemment pas seulement dans les secteurs protégés par la PAC, mais aussi dans ceux-là, qui se sont fortement concentrés : 6 % des exploitations céréalières réalisent désormais 60 % de la production ; 15 % des exploitations laitières produisent 50 % du lait de la CEE, 10 % des fermes détiennent 50 % du cheptel bovin. Ce n'est pas la PAC qui a ruiné une partie de la petite paysannerie, qui l'a contrainte à quitter la terre, car ce mouvement de concentration de la production agricole était inscrit dans la nature même du capitalisme. La politique de la CEE a sans doute permis au contraire d'amortir les conséquences de cette évolution, mais elle ne l'a évidemment pas empêchée.

A partir des années 80, le développement de la production entraîna, malgré le développement des exportations, une augmentation vertigineuse des excédents : trop de lait, trop de céréales, trop de viande, que la CEE devait acheter et stocker à grands frais. Le soutien à la politique agricole coûtait de plus en plus cher au budget de la Communauté.

... à une politique de réduction de la production

A partir de ce moment-là, la CEE s'est mise à mener une politique malthusienne de réduction de la production. En 1984, furent fixés des quotas laitiers au-delà desquels les quantités produites n'étaient plus couvertes par le mécanisme de soutien des prix. Cela incita les agriculteurs à diversifier leurs productions et à se reconvertir, par exemple, vers la viande bovine. Il fallut donc instituer des quotas sur la viande, sur les céréales et même sur d'autres denrées qui n'étaient pas au départ incluses dans la PAC comme l'huile d'olive, le vin, les cultures destinées à l'alimentation du bétail, etc... La CEE s'orienta aussi vers une baisse des prix garantis, sur des primes à la jachère et des aides pour encourager des baisses de productivité en matière d'élevage bovin par exemple.

Entre 1984 et 1989, le cheptel des vaches laitières a été réduit de 16,4 %, la livraison de lait de près de 10 %, la production de poudre de lait a baissé de 43 %, celle du beurre de 26 %. Cette diminution des stocks fit rebondir les cours mondiaux. Pourtant dès 1991, on constatait à nouveau un gonflement des stocks de beurre, de poudre de lait, de céréales, de viande bovine. Les dépenses menaçaient de déborder le budget arrêté.

En mai 1992, les Douze se mettaient d'accord pour réduire la production avec un gel de 15 % des terres pour les principales cultures ; baisser les prix de 29 % en trois ans pour les céréales et de 15 % pour la viande.

Jusqu'à présent, malgré tous ses efforts, la CEE n'est pas parvenue à se débarrasser des excédents, ni à réduire véritablement le montant de son budget consacré à l'agriculture. Pour l'instant, les céréaliers européens bénéficient encore de prix deux fois plus élevés que les prix pratiqués sur le marché mondial. Une tonne de blé valant 500 F au cours mondial est payée 950 F au producteur. Même chose pour la viande bovine : la CEE donne 20 000 F pour une tonne de viande qui se négocie à 7 000 F sur le marché mondial, près de trois fois moins cher. Et bien évidemment, toute cette politique de maintien des prix à la production se fait au détriment des consommateurs européens, obligés de payer le prix fort. Cela n'empêchait pas l'Union européenne d'avoir l'an dernier en stock jusqu'à 30 millions de tonnes de céréales et un million de tonnes de viande.

L'Union européenne en est à faire surveiller les champs par satellite pour vérifier la réalité des mises en jachères, qui donnent droit à des primes. Les moyens les plus modernes sont ainsi mis au service d'une politique aberrante, en regard de l'ampleur des besoins alimentaires non satisfaits de par le monde.

L'Europe bleue aussi mal en point que l'Europe verte

Le domaine de la pêche est un autre exemple de l'incapacité de l'Europe capitaliste à organiser rationnellement l'économie. C'est le dernier domaine dans lequel les sociétés modernes se comportent en prédatrices, et non en productrices, et l'intensification de la pêche, jointe au progrès technique, menace sérieusement de dépeupler les mers. Pour pallier le dépeuplement des océans, on pêche par exemple aujourd'hui des espèces nouvelles, à des profondeurs toujours plus grandes, mais qui sont sans doute des poissons à croissance beaucoup plus lente, dont le remplacement sera problématique.

Les mesures prises par la CEE se sont révélées complètement incapables d'empêcher l'épuisement des fonds marins, mais elles ont néanmoins mis en péril les moyens d'existence de milliers de marins-pêcheurs. De 1970 à 1983, la CEE avait favorisé, par une politique semblable à la PAC, le développement de la pêche, l'augmentation des capacités de pêche, l'utilisation de techniques de plus en plus efficaces. Confrontée à l'épuisement des mers, elle a ensuite limité les taux de capture par espèce de poisson et par pays et a cherché à réduire la flotte - l'objectif serait même de réduire celle-ci de 40 % - politique dont les petits marins-pêcheurs font les frais, pendant que les aides distribuées vont pour l'essentiel aux gros. Quant aux importations à bas prix, elles correspondent aux intérêts des trusts de l'agro-alimentaire qui font ainsi de gros profits sur les conserves, le surgelé et les aliments pour le bétail.

On a vu, ces deux dernières années, comment ces problèmes ont donné lieu à des explosions de colère des marins-pêcheurs.

Là aussi, comme dans le cas de la paysannerie, ces mouvements de révolte gênent d'autant plus les gouvernements en place qu'ils ne touchent pas que des salariés, mais aussi bon nombre de ces petits patrons qui constituent un facteur de stabilité pour la société capitaliste. Mais il n'empêche - parce que c'est dans la logique du système - que toutes les mesures prises pour aider les branches économiques touchées profitent essentiellement aux capitalistes de ces branches, et bien peu aux paysans ou aux pêcheurs qui sont réellement dans le besoin.

L'Europe sociale : un mythe

Le travail de Sisyphe auquel les autorités européennes se livrent depuis 40 ans sans avoir complètement réalisé, malgré la proclamation du « Marché unique », la libre circulation des marchandises, des biens et des personnes, leur incapacité à organiser la production industrielle et agricole à l'échelle de l'Europe, prouvent que dans les autres domaines l'Europe n'est pas près d'être unifiée et que, malgré les déclarations d'intentions, les autorités européennes n'ont pas vraiment l'intention d'y mettre leur nez.

Par exemple, l'Europe sociale est un mythe à l'usage des discours démagogiques des politiciens, les uns pour faire croire que la prétendue construction européenne aurait pour but ultime le bien-être des peuples, les autres pour en faire la responsable de la régression sociale que nous connaissons aujourd'hui. Mais cela ne correspond à aucune réalité, pour la simple raison que l'Europe sociale n'a elle-même aucune réalité, moins encore que l'Europe économique et monétaire.

Des discours démagogiques...

Pour les signataires des traités de Rome, « l'harmonisation des niveaux de vie résultera du fonctionnement du marché commun, qui favorisera l'harmonisation des systèmes sociaux » . Il suffisait donc de laisser agir les lois du marché.

En 1972, à la veille de la crise, les chefs d'État des pays membres déclaraient dans le même esprit : « l'expansion économique qui n'est pas une fin en soi, doit, par priorité, permettre d'atténuer la disparité des conditions de vie. » Et de renchérir : « Une action vigoureuse dans le domaine social revêt la même importance que l'union économique et monétaire ». Ensuite, c'est la perspective du Marché unique qui a alimenté les discours, les chefs d'États ayant le culot de présenter la réalisation de celui-ci comme « le moyen le plus efficace pour la création d'emplois et pour assurer le maximum de bien-être à tous les citoyens communautaires ».

... et des décisions creuses

Une Charte européenne des « Droits sociaux fondamentaux des travailleurs » a été adoptée en décembre 1989 par onze pays membres sur douze, la Grande Bretagne refusant toute réglementation en matière sociale. Pour donner une idée de la portée extraordinaire de ce texte, de sa précision, rappelons qu'il stipulait que tout travailleur a droit à avoir un emploi... « justement rémunéré », pour atteindre un niveau de vie... « décent » ; que les retraités doivent bénéficier de ressources... « suffisantes » ; que le travailleur a droit à une protection sociale... « adéquate » et à des conditions de travail... « satisfaisantes » ; que toute personne exclue malgré tout du marché du travail devra bénéficier de prestations et de ressources... « suffisantes ». Ce texte affirmait aussi qu'il faut fixer une durée maximale du travail.

La Charte reconnaissait certes également le droit de se syndiquer, comme le droit de négocier et de conclure des conventions collectives. Elle interdisait d'embaucher des jeunes en dessous de 15 ans et de faire travailler la nuit des jeunes de moins de 18 ans.

Mais, en bref, elle ne faisait guère qu'entériner ce qui se faisait déjà. Les seuls droits nouveaux étaient le droit à la formation professionnelle, et l'affirmation de la nécessité de reconnaître les diplômes d'un pays à l'autre.

La Communauté adopta un programme d'action sociale destiné à mettre en application les principes de la Charte.

Au bout de deux ans de travail acharné, d'autant plus acharné que chaque directive devait être votée à l'unanimité sauf en matière de santé et de sécurité, seules trois directives avaient été définitivement adoptées, l'une sur la sécurité et la santé des travailleurs temporaires, une autre sur la protection des travailleurs vis à vis des risques liés à l'exposition à l'amiante et une troisième sur l'obligation de faire des contrats de travail écrits, la seule qui ait dû être adoptée à l'unanimité (mais ça a mis un an !).

Les seules décisions qui ont eu un effet quelconque, et un effet négatif, furent les arrêts de la Cour européenne de justice condamnant l'interdiction du travail de nuit des femmes sous prétexte d'égalité avec les hommes.

Voilà les dimensions minables de cette fameuse Europe sociale. Notons que les États ont gardé leur compétence exclusive en matière de rémunérations, de droit d'association et de droit de grève et de lock-out.

La politique anti-sociale des États

Mais surtout quelle hypocrisie, de la part de ces chefs d'État et de gouvernement européens, d'oser prétendre qu'ils font l'Europe sociale alors que dans chaque pays ils sont exclusivement au service des intérêts des plus riches. Ils ont le culot de prétendre harmoniser le développement de l'Europe alors que dans chaque pays les inégalités se creusent et la pauvreté se développe. Ils proclament une Charte sociale européenne alors qu'ils s'emploient dans leur propre pays à démolir les protections sociales existantes, à faire reculer la législation du travail ; alors qu'ils laissent partout le patronat tourner les lois existantes, quand ils ne l'y encouragent pas. Avec leurs discours sur l'Europe sociale, ils voudraient faire oublier la politique qu'ils mènent quotidiennement, là où ils ont le pouvoir, contre les travailleurs.

La seule façon dont les patrons accepteraient d'unifier l'Europe sur le plan social, s'ils en avaient la possibilité, ce serait dans une déréglementation générale, qui leur laisserait la possibilité de déterminer eux-mêmes librement salaires, horaires et conditions de travail. C'est l'objectif auquel ils essaient de parvenir chacun dans leur propre pays, que ce soit en France, en Italie ou en Espagne.

Alors, en dehors des discours sur l'Europe sociale, ce que font les chefs d'État et de gouvernement, c'est aider chacun à leur façon leur propre patronat dans l'offensive menée contre les travailleurs, le résultat étant une question de rapport de force entre la volonté des patrons de reprendre des avantages acquis, d'aggraver l'exploitation de la classe ouvrière, et la capacité de celle-ci à résister à leur pression, à se défendre et prendre à son tour l'offensive.

Les patrons ne se privent d'ailleurs pas de jouer sur les différences entre pays pour tenter de diviser les travailleurs, alors qu'eux-mêmes profitent justement de ces différences de situation à l'intérieur même de l'Union européenne. Les patrons sont les premiers à profiter des différences de salaire, entre les pays européens, en installant des usines dans les pays les plus pauvres, et en touchant au passage les subventions de la Communauté, sous prétexte d'aide à ces régions-là. Et certains économistes distingués osent même prétendre que l'augmentation des salaires ôterait toute chance de développement à ces pays moins riches, en en détournant les capitaux.

Quant aux hommes politiques qui font de l'Europe la responsable de tous les maux de la population laborieuse, ils ne servent pas plus, quoi qu'ils prétendent, les intérêts des travailleurs. Prétendre que si les patrons attaquent les travailleurs, c'est parce qu'ils y sont contraints par l'Europe, c'est les dédouaner, c'est laisser entendre que si on restait entre nous, ça serait plus facile de s'entendre, que nos patrons ne sont pas si mauvais, et que finalement les responsables ce sont les travailleurs des autres pays qui acceptent des salaires et des droits inférieurs.

Oui, les patrons spéculent sur les différences de développement entre les pays d'Europe. Mais à l'intérieur de chaque pays aussi ils essaient de profiter des différences entre les régions, que ce soit en Allemagne - entre l'est et l'ouest, en Italie - entre le nord et le sud, ou en Espagne - entre la Catalogne et l'Andalousie, en France - entre les régions encore à peu près prospères et celles qui ont le plus souffert de la crise. Ces différents pays ont beau être unifiés eux depuis longtemps, ce n'est pas pour autant que les conditions d'existence des travailleurs l'ont été. Alors, la seule façon de défendre les intérêts des travailleurs, c'est de travailler à les unir face à leurs exploiteurs communs. Et face à l'Europe des capitalistes, se réfugier dans le nationalisme des capitalistes, c'est une façon de désarmer les travailleurs, et c'est tout aussi démagogique que les discours des hommes politiques bourgeois qui se posent en partisans de l'Europe.

Le devoir de tous ceux qui prétendent défendre les intérêts des travailleurs, c'est d'oeuvrer à ce que ceux-ci prennent conscience qu'ils forment, par delà les frontières, une seule classe. Une classe qui est la seule force qui peut, en s'affirmant justement comme une classe internationale, offrir à l'humanité une autre perspective sociale que la guerre économique, la guerre tout court et la régression de la société vers la barbarie.

La société capitaliste mène à la barbarie

On voit bien aujourd'hui, en Europe, dans les pays pourtant les plus civilisés de la planète, où la société capitaliste mène l'humanité. Les massacres opérés par les bandes armées qui ont déchiré la Yougoslavie, la démagogie nationaliste qui se déchaîne en Grèce à propos de la Macédoine, le soutien électoral dont bénéficient les démagogues d'extrême-droite en Italie, la vague d'attentats anti-émigrés à laquelle on a assisté en Allemagne, voilà ce que nous offre l'Europe capitaliste pourrissante. Et ce n'est qu'un avant-goût de l'avenir réservé à la société si la classe ouvrière ne parvenait pas à se débarrasser de ce système infâme.

C'est le prolétariat qui unifiera l'Europe... et le monde

L'Union européenne des Douze est une parfaite illustration de l'incapacité du système capitaliste à se réformer lui-même. La guerre que se mènent les grands trusts, retranchés derrière les États nationaux, constitue un immense gâchis, un gaspillage incroyable, dans la recherche comme dans la production, qui laisse pour compte dix-huit millions de chômeurs rien que dans l'Europe des Douze. Mais l'Union européenne n'y peut rien.

Personne dans le monde capitaliste n'est capable de réformer le système, de le rationaliser. Personne n'y est capable de relancer une production qui stagne depuis plus de vingt ans. Pour maintenir leurs profits, les capitalistes appliquent partout la même recette : diminuer la part des salaires dans le revenu national, appauvrir les couches populaires, à défaut de pouvoir s'enrichir en développant la production. L'importance sans cesse croissante des capitaux investis dans la sphère financière, par rapport à ceux qui le sont dans la production, est la preuve la plus manifeste que le caractère de parasite de la classe capitaliste prend de plus en plus le pas sur tous les autres.

On assiste, pas seulement à l'échelle de l'Europe mais à l'échelle du monde, au pourrissement d'une société qui a fait son temps, qui, loin de faire progresser l'humanité, menace de la replonger dans la barbarie parce qu'elle est incapable de surmonter ses propres contradictions.

A une époque où la technique pourrait tout rendre possible, la misère continue de régner dans la plus grande partie du monde, parce que cette société est incapable de rationaliser la production pour satisfaire les besoins des peuples, parce que la guerre que se livrent les possesseurs de capitaux sur l'arène internationale entraîne un gâchis phénoménal.

Le capitalisme a été en sa jeunesse un facteur de progrès social. Aujourd'hui, la survie de ce système, la rapacité des hommes des trusts et des banques, font planer une menace de mort sur des régions, des pays, voire un continent entier comme l'Afrique.

La société capitaliste pourrissante doit laisser la place, pour que l'humanité ait un autre avenir, un avenir qui est à portée de main si elle se débarrasse de ces parasites qui, dans leur soif de lucre, condamnent des centaines de millions de gens à la misère, au désespoir, au sous-développement, à la malnutrition.

Le capitalisme ne cédera pas la place tout seul, pas plus qu'il ne se réformera tout seul, parce qu'il y a justement trop de bourgeois grands et plus petits qui en tirent des profits, et à qui cela tient lieu de justification du système. Mais les exploités, les travailleurs du monde entier ont, eux, la possibilité de sortir l'humanité de cette impasse.

Le communisme est l'avenir du monde

Ce que la bourgeoisie a été incapable de réaliser en près d'un demi-siècle à l'échelle ne serait-ce que de douze pays d'Europe, débarrasser la production de toute entrave, la rationaliser pour réaliser, comme disent les économistes, des « économies d'échelle », la classe ouvrière, elle, est capable de le faire et à l'échelle du monde.

Car c'est bien à l'échelle du monde qu'il s'agit en définitive de rationaliser la production qui est bel et bien, aujourd'hui, mondiale.

Bien sûr, proclamer qu'on est communiste, internationaliste, partisan de la collectivisation de tous les moyens de production, de la planification de l'économie à l'échelle mondiale, n'est pas précisément à la mode. Nous ne sommes plus, nous dit-on, au temps des « idéologies ». Les « ismes », le socialisme, le communisme, ce serait terminé (bien que, sans qu'on nous dise pourquoi, pour le capitalisme, ce ne serait pas pareil !).

Mais le fait que des décennies de trahison de la part de la social-démocratie et du stalinisme, que l'écroulement des régimes bureaucratiques d'Europe de l'Est aient obscurci la conscience ouvrière n'a pas rendu moins aigu le dilemme « socialisme ou barbarie » que Marx posait il y a un siècle et demi, pas moins urgente la nécessité de construire un nouvel ordre économique, le socialisme, à l'échelle du monde.

C'est dire que, pour nous, l'horizon ne se limite pas à l'Europe, et que nous ne sommes pas plus nationalistes européens que nationalistes français.

Les États-Unis socialistes d'Europe

La proximité géographique, des siècles d'histoire commune, les échanges incessants entre travailleurs de diverses nationalités, comme la nécessité de donner un objectif concret au sentiment de fraternité des travailleurs, font que les révolutionnaires de ce continent ont depuis longtemps inscrit sur leurs drapeaux le mot d'ordre des « États-Unis socialistes d'Europe ».

La révolution que nous voulons mondiale passera-t-elle par là ? Bien malin qui pourrait le dire, qui pourrait prédire aujourd'hui quand et où elle éclatera, à quel rythme elle se développera. La révolution socialiste mondiale empruntera peut-être d'autres chemins.

En revanche, ce qui est sûr, c'est que si des États-Unis d'Europe se créent un jour, ce sera, non pas à travers les marchandages dérisoires et stériles de la bourgeoisie, mais parce que la classe ouvrière les aura unifiés avec les méthodes de la révolution.

Si cette éventualité se réalisait, l'unification politique de l'Europe par la classe ouvrière serait un formidable levier pour développer la lutte des classes dans le reste du monde. Car l'Europe est une des régions les plus industrialisées du monde, la classe ouvrière y est puissante et cultivée, et elle a un passé de luttes héroïques. En se rassemblant au sein d'une entité politique commune, elle aurait un poids considérable pour s'adresser au prolétariat du monde entier et aux peuples des pays pauvres que les bourgeoisies, anglaise, française, néerlandaise et autres ont asservis pendant des décennies, et que les bourgeoisies européennes continuent de piller tout aussi efficacement aujourd'hui même. Les liens que les États européens ont avec eux sont autant de voies par lesquelles ils pressurent et oppriment ces peuples. Mais la classe ouvrière européenne pourrait se servir des liens tissés avec ces peuples pour sceller des alliances contre leurs exploiteurs communs et hâter la propagation de la révolution aux autres continents.

Et quelles que soient les voies qu'empruntera la révolution prolétarienne, la classe ouvrière européenne aura de toute façon la tâche d'organiser l'Europe sur le plan économique. Car si la construction du socialisme se fera bel et bien à l'échelle mondiale, le rôle que jouera l'Europe dans cette édification sera fondamental. C'est, avec les États-Unis et le Japon, l'une des trois régions les plus industrialisées du monde. C'est là qu'est concentrée une grande partie des capacités industrielles de la planète qu'il s'agira de faire fonctionner rationnellement au mieux des intérêts de tous. C'est dire que la classe ouvrière aura à faire sauter tous les obstacles à la standardisation de la production, pas seulement à l'échelle de l'Europe, certes, mais aussi à l'échelle de l'Europe, c'est-à-dire du continent européen, où les obstacles mis par la vieille société sont particulièrement nombreux. L'expropriation radicale des trusts, la mise au service de la collectivité des moyens de production feront disparaître du même coup la grande majorité des obstacles qui s'opposent à leur utilisation rationnelle, à la suppression effective de toutes les barrières, à la suppression de tous les gâchis. Alors, les capacités productives de l'Europe, qui sont considérables, permettraient de faire sortir toute la population mondiale de la pénurie, des maladies dues au sous-développement, et de la misère.

Finis alors les excédents agricoles que l'on stocke à grands frais alors qu'ils pourraient nourrir toute la planète. Finis aussi les mises en jachères, les arrachages de plantes, la réduction du cheptel tant que l'ensemble de l'humanité ne mange pas à sa faim. Finies la fermeture des usines et la mise à l'écart de dizaines de millions de travailleurs alors que des besoins immenses ne sont pas satisfaits.

Par ailleurs, la planification à l'échelle mondiale ne signifierait certainement pas la centralisation de toute la production. On ne voit ni comment ni pourquoi, par exemple, la production d'électricité serait centralisée à l'échelle mondiale. Mais le fait que, rien que sur le continent européen, il y ait trois réseaux différents de distribution d'électricité incompatibles entre eux est un handicap. Ainsi, il y a des choses qu'il faudrait organiser au niveau de l'ensemble de la planète, d'autres qu'il faudrait planifier à l'échelle d'un continent, d'autres encore à un niveau plus local. S'il paraîtrait vraisemblablement nécessaire d'organiser les transports aériens à l'échelle de la planète, ou de centraliser les efforts de recherche dans le domaine médical ou dans le domaine spatial, l'organisation des transports terrestres pourrait s'effectuer au niveau continental, mais aussi à l'échelon local, comme bien d'autres choses. Il est évident qu'il faudra un plan mondial de la production sur lequel s'articuleront les plans régionaux. Et l'Europe est un échelon intermédiaire qu'il y aura lieu d'organiser rationnellement dans tous les domaines qui se traiteront à l'échelle continentale.

Produire pour satisfaire les besoins de tous, pas pour enrichir une minorité

Compte tenu de son poids dans l'économie mondiale, dans un premier temps l'organisation économique rationnelle du continent européen aura une importance décisive pour l'avenir de l'humanité. D'ailleurs, les capacités de production qui s'y sont accumulées au fil des siècles appartiennent bel et bien à toute l'humanité car c'est bien par l'exploitation des peuples du monde entier que de telles richesses y ont été concentrées. Alors, oui, il sera du devoir de la classe ouvrière européenne de n'en gaspiller aucune et de se montrer capable de les faire fonctionner au service de toute l'humanité et en particulier de ceux que la bourgeoisie européenne a spoliés pour édifier ses richesses.

Aujourd'hui, il y a des bonnes âmes qui, touchées par les aberrations des économies des pays sous-développés, s'évertuent à expliquer à leurs dirigeants comment rationaliser les cultures, comment utiliser efficacement le matériel agricole alors même que dans les pays occidentaux, là où il y a le plus de moyens, la production est rien moins que rationnelle et les gaspillages plus considérables encore. Pire même, c'est précisément le fonctionnement irrationnel - mais combien profitable pour une minorité - des économies des pays riches qui ruine les pays pauvres. Alors exporter gratuitement des moyens de transports, des équipements, du matériel agricole, ce ne serait certainement pas plus irrationnel que de dépenser, comme aujourd'hui, des sommes folles pour maintenir des millions de gens au chômage... ou faire la guerre !

La construction de l'économie socialiste ne se fera évidemment pas une fois pour toutes. La société socialiste connaîtra elle aussi, selon toute vraisemblance, des mutations techniques, des reconversions. Mais les suppressions de productions inutiles, d'usines trop vétustes, de travaux trop pénibles qu'on peut remplacer par d'autres techniques n'y donneront pas lieu à des tragédies, comme c'est le cas dans la société capitaliste. C'est que d'abord les critères de rentabilité ne seront pas les mêmes : ce sera en fonction d'un progrès pour tous que se feront ces choix-là, pas en fonction de l'intérêt financier d'une minorité. Et, par là même, il s'agira que chaque changement se traduise par une amélioration des conditions de vie des personnes directement impliquées et non par une aggravation.

Les capitalistes ne voient dans la circulation des marchandises qu'une arme dans la guerre qu'ils se mènent et c'est pourquoi l'Union européenne ne se soucie que de réglementer quelque peu cette guerre sans nuire aux intérêts des uns ou des autres. Mais la classe ouvrière, elle, voit dans les marchandises avant tout la possibilité de satisfaire les besoins des hommes, à condition de produire celles qui sont utiles à cette fin et de les produire en quantité suffisante, avec le moins de gaspillage possible, c'est-à-dire en économisant le travail humain. De façon à ce que les hommes ne passent pas leur existence à produire les biens matériels qui leur sont nécessaires, mais aient le temps de vivre.

C'est là un vaste programme. C'est le programme communiste. C'est le nôtre. Et il est, après tout, plus réaliste que celui de tous ceux qui attendent du capitalisme qu'il soit capable de surmonter ses propres contradictions.