La Chine : de Mao à la démaoïsation

Cercle Léon Trotsky
23/11/1984

Par une nuit du printemps de l'année 1949, le 21 avril exactement, une canonnière britannique dénommée « l'Amethyst », qui remontait le grand fleuve qui sépare la Chine du Nord de celle du Sud, le Yangtsé Kiang, essuya le feu d'artilleurs communistes chinois s'entraînant à la manoeuvre de canons américains récupérés par leur camp sur les troupes du Kuornintang de Tchang Kaï Shek. Du coup, la canonnière anglaise s'échoua sur un banc de sable, sans doute autant de stupeur indignée qu'à cause des obus reçus.

L'Amirauté britannique ne savait pas encore qu'un million de paysans armés, qui s'étaient massés sur la rive nord du grand fleuve qu'ils s'apprêtaient à franchir, venaient, cette nuit-là, de mettre un terme à cent ans de « politique de la canonnière » en Chine.

Ce fleuve, le « Grand Fleuve » disent paraît-il les Chinois, ce Yangtsé Kiang, est l'un des plus grands du monde. Pendant un siècle, les bateaux de guerre occidentaux purent y croiser et y imposer leur ordre jusqu'au coeur de la Chine, sans qu'aucun gouvernement chinois ne pût, ou ne voulût les en empêcher.

Cela avait commencé en 1840, quand les soudards de l'impérialisme anglais puis français, avaient ouvert à coups de canon le marché de l'Empire chinois au commerce de l'opium produit aux Indes par les Anglais.

L'Empire chinois fut vaincu dans cette « guerre de L'Opium » et, par la suite - par le truchement de leurs missions militaires laissées sur place - les diplomates anglais, français, belges, russes, allemands, japonais, américains, purent régenter la Chine afin que les usuriers occidentaux pussent dépecer et affamer en choeur le pays le plus peuplé du monde, vaste comme un continent et plus varié que l'Europe entière, que les voyageurs européens contemporains de la révolution française, considéraient comme le plus riche, le mieux organisé et le plus civilisé de la planète.

Mais en contrepartie, ce sont les forces armées de cette coalition de pays impérialistes qui protégèrent, jusqu'en 1911, la dynastie régnante contre les différentes révoltes populaires qui secouèrent constamment la Chine durant toute cette période de 70 ans. Deux de ces révoltes secouèrent la Chine de fond en comble.

1845-1865. La révolte des Taïpings

C'est ainsi que, vers les années 1840, une immense armée de paysans révoltés partit du Sud de la Chine à l'assaut du régime mandarinal. Ce fut la révolte des Taïpings. Les Taïpings s'insurgeaient au nom d'un « Roi céleste » pour fonder sur terre, disaient-ils, une société pacifique, égalitaire et démocratique. Les affamés n'avaient en effet retenu du christianisme introduit en Chine par les Jésuites et les Missions que l'idée du royaume du Ciel annoncé aux pauvres par l'Evangile.

Cette nouvelle société secrète, comme il y en avait toujours eu d'innombrables en Chine, attira les paysans sans terre, les coolies, les mineurs, les bateliers au chômage de l'arrière-pays de Canton. Les bandes taïpings grossirent de dizaines de milliers de paysans dépossédés et révoltés et devinrent une véritable armée.

A mesure de leur avance du Sud vers la Chine centrale, cette nouvelle armée de gueux à l'idéologie égalitaire était accueillie avec enthousiasme par les paysans qui sortaient alors d'un silence et d'une terreur séculaires pour mettre à mort les riches, brûler les registres, les contrats de prêts, saccager les sièges administratifs que sont les innombrables villes rurales de la Chine.

L'armée rebelle aux moeurs spartiates s'attacha la sympathie des paysans révoltés en leur distribuant les objets et les vêtements pris aux riches et en annonçant le report des impôts, promettant la fin des inégalités et la distribution des terres.

Les Taïpings réussirent à fonder un véritable État au Sud du Yangtsé avec Nankin comme capitale, un État qui se maintint pendant onze ans.

C'est donc pendant vingt ans, de 1845 à 1865, que les Taïpings tinrent victorieusement contre tous les assauts des généraux impériaux. Il a fallu, pour les vaincre, que la France et la Grande-Bretagne entraînent les troupes impériales, les arment, les encadrent de leurs officiers, prêtent leurs vapeurs pour le transport des troupes, et mettent leurs canonnières en action sur le Yangtsé pour venir à bout du pouvoir rebelle, en écrasant les Taïpings à coups de canon. Il y eut 20 millions de morts. Sans compter les famines, et les déplacements de population et la misère infinie que cela engendra.

1900-1911 : La révolte des Boxers et la fin de l'empire Mandchou

En 1900, les canonnières occidentales eurent à nouveau l'occasion d'être remises en action. Il s'agissait cette fois de la révolte des Boxers, comme on les appelle en Europe, au départ l'une de ces multiples sociétés secrètes, ces « fraternités » disent les Chinois, qui existaient dans le pays. Celle-là s'appelait « les poings justes », ou si vous voulez quelque chose comme « les poings paysans pour l'égalité ». Mais la traduction anglaise, « boxers », garda les poings, et comme de juste laissa tomber l'idée de justice et d'égalité ! Toujours est-il que ces justes Poings se soulevèrent d'abord dans la province de Chantoung (le Chantoung, c'est la vaste presqu'île chinoise au sud de Pékin que le fleuve jaune, le deuxième grand fleuve chinois, inonde et saccage à chaque fois qu'il crève ses digues). Ils se soulevèrent parce que le Chantoung venait d'être atteint par trois désastres : l'inondation, la famine et les Allemands, qui en guise d'indemnités pour le meurtre de deux missionnaires, s'arrogèrent la province comme sphère d'influence, reçurent des concessions dans les mines et les chemins de fer et d'énormes indemnités en argent.

Pour ne pas être en reste avec les Allemands, le clergé catholique français obtint du pouvoir impérial des privilèges équivalents. On pouvait alors lire sur le passeport des évêques et des prêtres français l'avis suivant : « Cet envoyé de la Grande France doit résider en Chine pour s'y occuper d'une manière générale des affaires de la Grande France, en qualité et investi de tous les droits de ministre plénipotentiaire » . La recommandation se terminant par : « Obéissez à ces mots en tremblant » . Mais contrairement à l'injonction mandarinale dans son style inimitable, les missions civilisatrices occidentales furent accueillies sans trembler : les paysans du Chantung enroulèrent une étoffe rouge vif autour de leur tête et partirent au combat avec leurs lances et leurs épées. Des missionnaires furent massacrés. Les Européens des quartiers des légations à Pékin se sentirent menacés.

Ces épisodes de la révolte des Boxers sont racontés par Han Suyin dans son livre L'arbre blessé (Livre de Poche). Ce livre est une autobiographie et une biographie érudite de plusieurs membres de sa famille chinoise, et donne une image de la Chine du début du siècle à la fois précise et passionnée. ]]

L'Empire dut payer 500 millions de dollars d'indemnités pour les morts européens. De nouveaux ports et de nouvelles villes furent ouverts aux Occidentaux. Une garnison permanente stationna désormais à Pékin et d'autres villes le long des lignes de chemin de fer du pays. Les diplomates occidentaux en profitèrent pour arracher de nouveaux moyens de régenter et de dépecer la Chine. Mais la dynastie, elle, se ne releva pas. La République fut proclamée en 1911 à Nankin, par un nationaliste du nom de Sun Yat Sen, mais ce n'est ni lui, ni son parti, le Kuomintang, qui hérita du pouvoir dans la nouvelle République.

1919-1927 Situations révolutionnaires et terreur blanche

En fait, l'effondrement de la dynastie laissa la place à une série de cliques militaires qui se succédèrent à Pékin. Quant à « l'unité de la Chine », c'était plus que jamais une fiction. De 1917 à 1927, plus de 1 500 chefs militaires, petits et grands seigneurs de guerre, dévastèrent le pays.

Les occidentaux, eux, s'adaptèrent à la situation, et à chaque nouvelle menace révolutionnaire, à chaque ébranlement du pouvoir en place, les cannonières occidentales bloquaient les ports et débarquaient leurs troupes, laissaient fusiller les étudiants contestataires ou les grévistes quand ils ne participaient pas directement aux fusillades, en attendant de contracter des arrangements crapuleux avec la clique qui s'apprêtait à remplacer la précédente au pouvoir.

Mais à partir de 1923 en grande partie sous l'effet des victoires de la Révolution russe, le mouvement nationaliste bourgeois et le mouvement ouvrier grandirent conjointement à une vitesse extraordinaire. A n'en pas douter, une révolution semblable à celle qu'avait connue la Russie en 1917 était en train de mûrir.

Et en 1926, le Kuomintang, le parti nationaliste fondé par Sun Yat Sen, leva une armée à Canton, la grande ville du Sud, une armée largement entraînée et techniquement encadrée par des responsables communistes chinois et des conseillers soviétiques mais commandée par Tchang Kaï Chek, cette armée entreprit sa marche vers le Nord et le pouvoir.

La bourgeoisie et la petite bourgeoisie chinoise, selon qu'elle se sentait éclairée ou conservatrice, attendait avec espoir ou anxiété que la nouvelle armée vienne détrôner le seigneur de guerre du moment qui régnait sur la capitale.

Des noms du Kuomintang se détachaient et inspiraient des sentiments variés. Tchang Kaï Chek faisait peur à bien des familles cossues. N'avait-il pas été apprendre la révolution à Moscou ? Les étudiants, eux, parlaient aussi d'un tout jeune homme, Chou En Lai, qui avait instruit les jeunes officiers du Kuomintang à Canton. Il avait séjourné en France et on savait qu'il avait étudié le communisme à Paris. Ces étudiants et toute l'intelligentsia radicale de Pékin, avaient vidé les magasins de leur stock de tissu rouge. Ils préparaient les drapeaux rouges pour le jour où Tchang Kaï Chek arriverait dans la capitale. Les manifestations étudiantes se succédaient et étaient chargées par la police, les soldats des seigneurs de guerre, ou ceux des troupes étrangères. Les étudiants continuaient néanmoins à défiler, à chanter et à se faire fusiller. Ils défilèrent aussi en 1926, quand les Britanniques tirèrent sur les travailleurs de Shanghaï en grève générale. Comme toujours, il y eut d'innombrables arrestations, des gens qu'on emmenait de force et qu'on exécutait dans les terrains vagues.

Des barricades avaient été dressées autour des quartiers des légations où les Européens se réfugiaient quand ils craignaient des désordres et les japonais avaient établi un cercle de troupes.

C'est que l'armée de 50 000 hommes qui avait quitté Canton pour marcher vers le Nord, libérer le pays et l'unifier, prenait de l'ampleur et grossissait chemin faisant. A Pékin, comme dans les autres villes, les fonctionnaires européens, les bourgeois craignaient pour leurs biens. Les journaux, les religieuses dans les écoles, parlaient des massacres fomentés par les Rouges du Kuomintang, des soldats se partageant les femmes, des enfants transformés en Rouges que l'on contraignait à tuer leur mère. La bonne société pékinoise avait peur de Tchang Kaï Chek et de ses bandits rouges.

Et puis soudain, en 1927, tout fut terminé. Le spectre de la révolution soviétique s'était évanoui comme par enchantement. Les barbelés furent enlevés autour du quartier des légations. Ceux-là mêmes qui l'avaient pris pour un bandit rouge, découvrirent en quelques jours que c'était un homme bien, vraiment très bien, ce Tchang Kaï Chek.

Pensez donc. Quand il avait marché sur Shanghaï, les travailleurs de la ville s'étaient soulevés et s'étaient battus pour le soutenir (leurs chefs communistes disaient alors qu'il fallait étendre la révolution pour l'approfondir après), mais ce Tchang avait brusquement retourné la situation. Il avait conclu un accord avec les banquiers et les hommes d'affaires anglais, américains et français de Shanghaï, et alors, il avait fait fusiller des milliers d'ouvriers pour mettre fin au communisme. Ce n'était donc pas un communiste comme on l'avait cru. On pouvait l'accueillir, il ne ferait pas la révolution !

Et sur fond de terreur blanche, dans tout le sud-est du pays, de Canton à Shanghaï jusqu'aux grandes villes du centre sur le Yangtsé, les armées de Tchang allaient pouvoir après quelques mois, reprendre leur marche vers le Nord. Cette fois-ci, ce n'était plus l'enthousiasme, ni le soulèvement des paysans pauvres qu'elles suscitèrent malgré elles sur leur passage, mais la terreur et les massacres des paysans rouges désignés par les féodaux, plus arrogants que jamais.

Et les puissances étrangères avaient enfin leur nouvel homme fort dé la Chine, ce chef militaire qui, n'ayant pas d'idées, les empruntait toutes. Vaguement communiste d'abord, il s'était dit démocrate à ensuite, joua au chrétien, puis prit des poses fascistes à la manière européenne.

Un an plus tard, en 1928, il allait être accueilli triomphalement à Pékin. Et c'est la bannière bleue au soleil blanc du Kuomintang que la petite bourgeoisie arborait, pendant que les étudiants qui avaient confectionné les drapeaux rouges l'année d'avant, eux, devaient se terrer.

Et tout le monde se mit au goût du jour. Comme les hauts fonctionnaires du Kuomintang adoptèrent tous la tunique boutonnée au col droit qu'avait portée Sun Yat Sen, puisque Tchang à son tour la portait religieusement (c'est cette tenue Sun Yat Sen, la tenue nationaliste, qu'on appelle aujourd'hui en occident « costume Mao » !) les anciens et les nouveaux mondains nationalistes l'adoptèrent aussitôt.

Autant on avait joué à se faire peur avec les Rouges en 1927, autant maintenant on se rassurait mutuellement. Les écoles et les universités regorgeaient bien encore de communistes, se plaignait-on. Mais, de l'avis général, ça allait passer vite. Un danger communiste ? Pensez-vous ! Il ne restait, disait-on à Pékin, qu'un couple de bandits dans la province du Hunan, au sud du Yangtsé. L'un s'appelait Chu Teh, l'autre Mao Tsé Toung.

Ce Chu Teh et ce Mao, c'étaient de ces bandits sans la moindre importance qui seraient vite éliminés. Quelques centaines d'hommes tout au plus, moins encore que les bandes de brigands dont on avait l'habitude dans les provinces du Nord...

1928-1937 Péripéties des « bases rouges » et des armées communistes face aux armées de Tchang Kaï Chek et des seigneurs de guerre

Les petits bourgeois réactionnaires de Pékin n'avaient pas tout à fait tort.

Après l'échec des insurrections ouvrières puis paysannes de l'année 1927 et la terreur blanche qui s'en suivit, le mouvement communiste urbain qui avait tant effrayé la bourgeoisie chinoise, en était réduit à différentes petites troupes d'hommes en débandade. Et en 1928, les petites bandes armées de et Chu Teh, comme d'autres dans le Sud du pays, ou à l'Ouest dans le Setchouan, ou plus loin encore, là où on pouvait enfin échapper à la pression des armées gouvernementales, étaient considérées ici ou là par la population rurale comme « une armée de plus qui passe ici par chez nous ».

L'épopée de Mao et de ses compagnons, depuis les quelques partisans des montagnes du Sud du Hunan en 1927, jusqu'à l'armée d'un million d'hommes de l'été 1949, est connue dans ses grandes lignes. Mais elle a aussi sa légende et son mythe.

Selon cette légende, pendant 22 ans la « stratégie de la guerre du peuple », ou de la « guerre populaire prolongée » comme on dit aussi, aurait permis à une poignée de militants communistes pourchassés par la terreur blanche, à défaut de regagner une base ouvrière dans les villes, de gagner par contre une base de paysans pauvres dans les campagnes, d'y susciter le mûrissement progressif de la révolution paysanne, et d'assurer ainsi au fil des ans à l'armée populaire la possibilité de prendre le pouvoir dans les villes, selon la tactique irrésistible de l'encerclement des villes par les campagnes insurgées. Le schéma a une certaine logique. Malheureusement, il relève de la mythologie maoïste ou tiers-mondiste, pas de la vérité historique.

De 1927 à 1946, c'est-à-dire pendant presque vingt ans, les campagnes parcourues ou administrées par les armées maoïstes ne se sont jamais soulevées à leur passage. Il y eut des « bases rouges » où les guérilleros communistes restèrent de petites bandes de partisans isolés, pendant quasiment deux décennies, semblables aux bandits d'honneur à l'abri dans les montagnes auxquelles les paysans chinois étaient habitués. Ce fut le cas entre autres dans le Kwangtung, la province de Canton. Et puis il y eut des régions où les partisans grossirent jusqu'à représenter de véritables armées. C'étaient soit des régions peu peuplées et relativement protégées par un relief dissuasif, soit des zones frontières (et c'étaient souvent les mêmes) entre les territoires contrôlés par les seigneurs de guerre et ceux contrôlés par l'armée gouvernementale.

C'est ainsi que dans les années 30, les déserteurs enrôlés de force dans les armées nationalistes, ou celles des seigneurs de la guerre, les rescapés de la terreur blanche dans les campagnes, vinrent se réfugier dans les bases rouges de la province méridionale du Kiangsi, grossir les effectifs des partisans jusqu'à constituer sous la direction des chefs communistes de véritables armées professionnelles.

De telles armées permirent bien sûr de contrôler des territoires bien plus importants que les premières bases rouges. Et c'est ainsi que dans le Kiangsi les armées rouges contrôlaient un territoire grand comme la Belgique sur lequel vivaient cinq à six millions de paysans.

En quelque sorte, les armées rouges se trouvaient alors dans la situation de seigneurs de guerre rouges, cherchant autant que faire se peut à ne pas rendre trop lourd le parasitisme forcé de leur armée sur les populations locales. Les seigneurs de guerre féodaux, eux, entretenaient des armées parasites en cherchant à extorquer par la terreur le maximum dans le minimum de temps aux populations forcées de les nourrir. Les chefs de guerre rouges, eux, reprenant les traditions spartiates des armées Taïpings et de bien d'autres avant elles, cherchèrent au contraire à adoucir au maximum leur parasitisme, afin d'être tolérées le plus longtemps possible par les populations rurales forcées de cohabiter avec ces armées.

Mais, et ce n'est paradoxal qu'en apparence, ce ne fut que lorsque l'armée rouge de la « République soviétique du Kiangsi », en 1934, en Chine, fut au summum de sa croissance et de ses succès, qu'elle fut dans la position la plus précaire. Militairement trop importante pour être tolérée indéfiniment par les armées gouvernementales, et devenue trop lourde à supporter par les paysans locaux, les généraux communistes choisirent de quitter précipitamment la « base soviétique » sous la pression de l'armée ennemie, et du refroidissement croissant des populations d'accueil. Comme tout seigneur de guerre chinois ordinaire qui, n'ayant au bout du compte, de comptes à rendre qu'à son armée, s'ébranle vers un autre territoire susceptible de l'accueillir quand les possibilités militaires et alimentaires du premier ont été épuisées. Commença alors la longue fuite des armées rouges, talonnées par les forces gouvernementales, qu'on appela ensuite la Longue Marche.

Mais la longue fuite s'avéra plus longue que prévu. Elle dura un an. Il fallut faire de longs détours par les hautes montagnes de l'Ouest et les marais mongols, pour qu'un jour, hésitant où aller dans la vaste Chine, apprenne par hasard, dit-on, en lisant un journal du Kuomintang, qu'il existait une providentielle base rouge au Nord du pays, plus près de la frontière de l'URSS, aux mains d'un obscur seigneur de guerre rouge, qu'il rejoignit en octobre 1935 avec sept mille hommes, qui, dans cette région plus ou moins désolée du Nord de la Chine centrale, recommencèrent une aventure analogue à celle des années 1931-1934 au Kiangsi.

A la différence près que les chefs communistes cherchèrent alors à rendre leur armée la plus autonome possible, assurant elle-même sa propre intendance, produisant ses vivres, ses biens de consommation et son propre artisanat local, entretenant ainsi des rapports de bon voisinage avec les populations avec lesquelles elles cohabitaient. Et le fait que le pays fût désolé et bien moins peuplé que la province précédente facilita d'une certaine façon les choses. mit simplement son armée au travail productif, en transformant ses soldats en agriculteurs et en artisans pouvant se nourrir et se suffire à eux-mêmes, renforça sa morale spartiate et ne lésina pas sur les premières campagnes de rectification de comportement des cadres communistes, accompagnées de vagues d'épurations d'opposants réels ou potentiels, campagnes de rectifications et d'épurations qui, après la prise du pouvoir en 1949, deviendraient un procédé de gouvernement.

Tout se passait donc sans trop de problèmes dans la nouvelle base communiste du Nord où le gouvernement maoïste installé dans les grottes des falaises longeant la ville de Yénan, devenait l'une des destinations privilégiées du tourisme politique international, et l'un des sujets de curiosité préférés des journalistes américains en vogue.

Tout allait bien, en effet, tant que les seigneurs de guerre voisins toléraient plus ou moins la nouvelle base rouge et que Kaï Chek n'avait pas encore la possibilité d'y concentrer une offensive militaire de grande envergure. Mais à plus long terme, les choses ne pouvaient durer que sur la base d'un accord politique et militaire, une sorte de statu quo avec le gouvernement nationaliste chinois.

1937-19455 L'accord politique de Mao avec Tchang Kaï Chek au nom de la lutte nationaliste contre l'occupant japonais

Le fait est qu'à partir de l'invasion de la Chine du Nord par le Japon en juillet 1937, l'accord entre le gouvernement de Mao et le gouvernement de Tchang exista bel et bien. Chou En Lai devint une sorte d'ambassadeur permanent auprès du Kuomintang. Les visites furent échangées entre la zone gouvernementale et la zone rouge, les missions militaires aussi où se discutait la question de l'intégration des troupes « rouges » au sein de l'armée nationaliste. Moscou venait de signer par ailleurs un pacte de non-agression avec le gouvernement de Nankin.

Le Parti Communiste Chinois renonçait officiellement à renverser le Kuomintang par la force et s'engageait à cesser les confiscations forcées des terres des propriétaires (si tant est qu'il les ait vraiment confisquées). Il supprimait l'appellation et les insignes de l'armée rouge, la réorganisait en une armée nationale révolutionnaire placée sous le contrôle direct du commandement régional du Kuomintang sous le nom de « Huitième Armée de Route ».

Dans ces années de relative idylle politique, Mao et Tchang s'échangeaient un courrier dont le ton, du moins du côté de Mao, semblait dépasser la politesse diplomatique. Voilà l'extrait d'une lettre de Mao à Tchang, fin 1938 :

Cité par Dick Wilson dans da biographie de Mao, aux Editions j.a., 1980.]] Mao semblait en effet prêt à partager tous les sentiments nationalistes de Tchang, même si ce dernier le lui rendit bien mal.

C'est que l'occupation japonaise d'une partie de la Chine du Nord permit à Mao d'étendre son influence... dans les zones occupées par les Japonais et abandonnées par les troupes nationalistes.

Il faut dire que, sur le terrain, les troupes nationalistes n'offraient guère de résistance aux troupes japonaises. Les généraux de Tchang s'y entendaient plus pour massacrer des paysans désarmés que pour affronter une armée moderne. Et l'occupation japonaise de tout le Nord de la Chine va offrir à Mao et à ses partisans l'occasion d'organiser la résistance contre l'occupation japonaise. En effet, dans ces zones où les hauts fonctionnaires et la plupart des autorités locales avaient fui avec les armées nationalistes, des milices furent organisées par des professeurs et des instituteurs. Derrière les autorités japonaises et à leur insu, des gouvernements locaux, composés d'étudiants, de quelques agents secrets du Parti Communiste Chinois, de libéraux, se formèrent sous la direction des notables patriotes, pour former plus tard les gouvernements des régions frontières, des zones dites « libérées » et contrôlées par l'armée rouge. Quand les militaires professionnels communistes arrivèrent à la fin de 1937, ils trouvèrent bon accueil auprès de la population, agréablement surprise de voir des soldats chinois ne fuyant pas devant le front japonais.

Les étudiants, les notables, les patriotes, les fermiers accueillirent avec joie ces compagnons d'armes professionnels, et confièrent aux anciens soldats des chefs rouges des postes d'état-major dans leurs bandes, jusqu'aux cuisiniers et aux muletiers rescapés de la Longue Marche qui devinrent commandants de compagnie dans les unités patriotiques. Quant aux étudiants patriotes, ils suivirent avec enthousiasme les directives dé l'armée rouge et devinrent bientôt directeurs politiques des organismes de guérilla sous commandement général maoïste.

Pendant ces huit ans de 1937 à 1945 (fin de la guerre mondiale), la lutte contre l'occupant japonais permit de masquer les contradictions sociales. Mais tout changea avec la fin de la guerre mondiale et la capitulation japonaise d'août 1941. Le Parti Communiste Chinois allait alors être confronté avec une révolution sociale dans les campagnes chinoises.

1945-1948 L'insurrection paysanne

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en 1945, les puissants de ce monde tout à leur vigilance pour écarter tout danger révolutionnaire au sein même des fiefs industriels du capital ne songeaient pas que l'incendie révolutionnaire pût éclater dans les pays coloniaux ruinés, pillés, maintenus artificiellement dans une barbarie semi-féodale d'un autre âge par les puissances impérialistes. Et pour ce qui est de la Chine en particulier, ils se sentaient le coeur tranquille.

En août 1945, Tchang Kaï Tchek fit une entrée triomphale à Nankin, la nouvelle capitale depuis 1928. Par la grâce du président Roosevelt, la Chine venait d'accéder au rang des cinq grandes puissances du monde et le nom de Tchang Kaï Tchek venait après celui de Roosevelt, Churchill, de Gaulle et Staline. Diplomates et officiers américains dansaient dans les night-clubs reconquis de Shanghaï ou de Nankin. Leurs alliés du Kuomintang fraudaient, spéculaient, trafiquaient de l'opium ou des filles, et reprenaient joyeusement possession de la Chine. Autour des usines fermées, on mourait de faim dans les faubourgs. Dans les campagnes, les paysans mangeaient de l'herbe. Mais au quartier général de Mac Arthur à Tokyo ou dans les bureaux luxueux des conseillers militaires américains, on était rassurés. Bien sûr, il y avait des soldats communistes en Chine. Mais Mao ne demandait qu'à s'intégrer au régime de Tchang, il l'avait montré lors de l'occupation japonaise. Et puis Staline le poussait dans cette voie et semblait répondre de lui. Et puis, de toute façon, Tchang Kaï Chek n'avait rien à craindre puisque contre les soldats communistes, mal armés, sans aviation, sans chars d'assaut, incapables de fabriquer en quantité suffisante des munitions pour les quelques canons disparates qu'ils avaient pris aux japonais, l'armée de Tchang disposait de trois à quatre millions de soldats nationalistes, de centaines de chars, de milliers de canons et cinq cents avions envoyés par les États-Unis.

Mac Arthur avait donné pour instructions à tous les commandants japonais de ne déposer en aucun cas leurs armes aux Rouges, et de leur résister s'il le fallait jusqu'à ce que les troupes du Kuomintang parviennent dans le Nord-Est pour recevoir la capitulation. En toute hâte, la 7e flotte et l'aviation US avaient établi un gigantesque pont aérien transportant les divisions de Tchang Kaï Chek du centre de la Chine à des milliers de kilomètres de là en Mandchourie, pour en barrer l'accès aux avant-gardes de Mao. Contrairement à tous leurs espoirs, les communistes chinois en 1945 n'avaient reçu de l'URSS ni armes, ni munitions, ni instructeurs. Et lorsqu'en décembre 1945, l'armée russe évacua les villes de Mandchourie, c'est aux divisions aéroportées de Tchang Kaï Chek qu'elles passèrent les pouvoirs, pas aux troupes de Mao. Les accords de Yalta étaient respectés.

Et pendant que les dirigeants du Parti Communiste Chinois en étaient à espérer, malgré tout, la constitution d'un gouvernement d'union nationale avec le Kuomintang, d'une part Tchang Kaï Chek non seulement ne recherchait aucune alliance mais reprenait l'offensive contre eux, d'autre part une révolution paysanne se déclenchait d'elle-même dans les plaines du Nord tout juste évacuées par les japonais.

C'est que l'occupation japonaise avait été atroce en Chine du Nord. Dans les milliers de villages abandonnés à eux-mêmes loin du front et des zones de guérillas, les seigneurs s'étaient fait les exécutants d'abord terrifiés, puis complices et intéressés, des exactions japonaises. Les paysans firent les frais de cette superposition des pouvoirs. Tremblant devant les « diables japonais », le seigneur fut plus implacable que jamais pour les villageois. Puis ils exigèrent plus que ce qui leur était réclamé. Aussi longtemps que dura la guerre, les paysans courbèrent le dos, ruminant en silence de formidables vengeances.

Jusqu'en 1946 Mao maintient un programme agraire modéré pour ne pas s'aliéner les seigneurs patriotes

Et puis, tout en faisant confiance aux partisans rouges qui les respectaient et leur apprenaient l'autodéfense contre l'occupant, le programme agraire bien modéré des communistes qui se limitait à la réduction des loyers de la terre et des charges fiscales (afin de pouvoir rallier les seigneurs patriotes dans le front patriotique) commença à attirer l'hostilité des paysans pauvres, des tenanciers et des ouvriers agricoles. Quand les communistes renoncèrent à la confiscation de la terre et annoncèrent aux cultivateurs qu'ils devaient oublier les seigneurs et combattre les japonais, ces hommes dépossédés redevinrent méfiants. Quand un cadre communiste venait leur porter la bonne parole et les organiser, certains murmuraient tout bas : « chien, vent-qui-souffle », et passaient leur chemin. Car ils en avaient vu d'autres, des lettrés venus leur faire la leçon. C'est en tout cas ce que rapportait le journaliste américain Jack Belden, qui, comme John Reed en 1917 en Russie, vint en 1947 du côté des Rouges comprendre ce qu'était la révolution chinoise. Il en fit un livre aussi extraordinaire et bien informé que celui de John Reed, dont il paraphrasa d'ailleurs le titre puisqu'il s'agit de La Chine ébranle le monde.

Alors, en règle générale, les cadres communistes furent à même de garder les paysans en main, tant que le péril japonais était proche. Mais après la capitulation japonaise, on ne pouvait plus lanterner les paysans par des paroles. Les demandes de terres se répandirent et s'amplifièrent bientôt jusqu'à devenir une clameur menaçante. La disparition momentanée de tout pouvoir dans les territoires libérés des forces japonaises leur donnait une chance de changer leur situation dans chaque village. Oh, les paysans ne parlaient pas de prendre le pouvoir dans le village. Ni de réforme agraire, ni même du partage des terres. Mais ils avaient l'occasion de régler leur compte aux traîtres qui comme par hasard, le plus souvent, étaient les seigneurs importants. Car la guerre avait rendu les pauvres plus pauvres encore. Les plus indigents se mirent au premier rang des combattants. Il y eut des meetings de règlements de compte, souvent organisés par les cadres communistes au départ, mais qui prenaient vite une tournure étrangement radicale. Les traîtres devaient rendre gorge, pas un centime volé ne devait être gardé.

Et puis, les dettes des traîtres étaient si considérables, ils avaient tant volé, caché les grains pour spéculer en période de famine, escroqué, que souvent leurs biens tout entiers ne pouvaient suffire à satisfaire les pauvres qui demandaient justice et réparation.

Des seigneurs et leurs intendants furent attelés aux charrues, puisqu'ils avaient traité les paysans comme des bêtes. Certains en furent quittes pour l'humiliation. D'autres moururent sous les coups de fouet. D'autres furent pendus ou lapidés. Les cadres et les soldats qui tentaient de les modérer ne furent pas obéis et parfois bousculés à leur tour. Dès les premiers mois de 1946, le mouvement était en train de se généraliser dans tout le Nord-Est de la Chine.

L'explosion révolutionnaire rurale n'avait été ni voulue, ni encouragée, ni organisée par le Parti Communiste Chinois. Il ne tenait pas à réveiller la peur des Rouges du côté de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie des campagnes comme des villes.

Les règlements de comptes qui tournaient à la liquidation des féodaux embarrassaient fort les communistes. S'ils faisaient droit aux demandes des paysans, les communistes pouvaient très bien s'aliéner maints seigneurs anti-japonais qui étaient devenus chefs de gouvernements locaux et même régionaux et marchaient avec l'armée rouge. Ils pouvaient, pire, perdre la sympathie des libéraux au sein du Kuomintang.

Eté 1946 Face à l'offensive de Tchang Kaï Chek, le Parti Communiste Chinois prend la tête de l'insurrection paysanne

Seulement, le temps passait. Les négociations pour la paix avec le Kuomintang étaient quasiment rompues. Fort de l'armement américain et du nouveau rapport de forces après l'évacuation des japonais, Tchang Kaï Chek avait repris l'offensive contre l'armée rouge dès le début 1946, et avec quelques succès. La situation des armées maoïstes devenait périlleuse. La reprise de la guerre civile avec le Kuomintang s'avérait certaine malgré les efforts de Mao. Il fallait choisir. Risquer la désaffection de tout le monde, sauf celle des paysans pauvres et des cultivateurs, cela était difficile aux communistes chinois. Mais soutenir uniquement militairement l'assaut des forces du Kuomintang, sans le soutien des paysans révoltés, c'était à l'évidence impossible.

Alors, comme le rapporte Jack Belden : « Le Parti Communiste lanterna (...) L'automne de 1945 passa. Les demandes des paysans augmentèrent d'intensité. L'hiver de 1946 vint et passa. Toujours pas de décision. Le printemps vint. Le temps des semailles. Le temps des décisions. Les communistes hésitaient encore (...) Un pas en arrière, paix avec les seigneurs ; un pas en avant, guerre contre le régime féodal. A coup sûr, une terrible décision à prendre ». Alors finalement, « Au cours de l'été de 1946, des courriers apportèrent aux commissaires l'ordre suivant : partagez la terre. Le sort en était jeté. Le Parti Communiste avait choisi. Il avait franchi le Rubicon ».

Pour la première fois, depuis vingt-deux ans, en effet, le Parti Communiste Chinois venait de choisir réellement d'avoir une base paysanne, en prenant la tête de l'insurrection agraire qui venait d'éclater.

La guerre civile entre les deux Chine se confondit avec une lutte pour la terre. Et la révolution agraire se déroulait d'une façon différente de part et d'autre du front. Derrière les lignes rouges, les seigneurs n'avaient aucun moyen de s'opposer avec efficacité au partage des terres. Derrière les lignes nationalistes, les paysans se lancèrent avec rage et désespoir dans la guérilla contre le Kuomintang et les bandes seigneuriales qui n'hésitaient pas à passer par les armes les suspects oui à les enterrer vivants sous les yeux des villageois rassemblés de force.

1947 La bourgeoisie et la petite bourgeoisie lâchent Tchang Kaï Chek

A la fin de 1947, au Nord du Yangtsé, tous les arrières du Front nationaliste étaient infestés par la guérilla. Pas une colonne ne pouvait circuler en sécurité. Parallèlement, dans les villes, la base sociale du Kuomintang, sa base bourgeoise et petite-bourgeoise, se désintégrait rapidement. C'est la bourgeoisie chinoise elle-même qui finit par lâcher le Kuomintang. Car la police de Tchang se chargea de lui faire perdre ses dernières illusions sur une réconciliation nationale.

Dans les grandes villes, les étudiants et les petits bourgeois défilaient derrière les slogans pacifistes et anti-impérialistes. Le Kuomintang les attaquait à coups de grenades et de fusils. Des centaines d'universitaires furent arrêtés, noyés dans les rivières, enterrés vivants, torturés dans les prisons. Des milliers d'étudiants et des centaines de professeurs disparurent à jamais dans les prisons et les camps de concentration du Kuomintang.

Le parti libéral de la paix disparut. Mais par dizaines de milliers, les étudiants s'enfuirent vers les régions libérées, pour se mettre à l'abri des persécutions, rejoints bientôt par des centaines de milliers de petits-bourgeois et fonctionnaires de toutes sortes, ruinés par les vols, la spéculation, les rackets des dignitaires du Kuomintang. Et les paysans insurgés trouvèrent, chez les étudiants, les cadres intellectuels qui leur manquaient.

Enfin, l'armée, dernier soutien du régime, s'effondra d'elle-même. Et les généraux et les officiers se demandaient s'il n'était pas temps de changer de camp. Et en 1948, l'armée rouge pouvait compter sur le ralliement de la bourgeoisie, de son appareil d'État et de son armée, pour prendre le contrôle des villes.

1948 Le Parti Communiste Chinois freine la révolution agraire pour rallier les classes moyennes citadines à la Chine Rouge

Mais pour s'assurer de son ralliement dès avant le dernier acte de la prise du pouvoir, le Parti Communiste avait donné des assurances à la bourgeoisie chinoise, ces notables des villes, rattachés par mille liens aux propriétaires fonciers et seigneurs ruraux. La peur des Rouges les avait repris en 1946 et 1947, lorsque les paysans avaient entrepris de se venger. Alors, il avait fallu les rassurer à nouveau, ces bourgeois patriotes. Et comme fin 1947, le rapport des forces militaires entre le Kuomintang et le PC s'était renversé au profit de ce denier et que désormais il était possible de conquérir le pays par les seuls moyens militaires, il était temps d'en finir avec les débordements de l'insurrection rurale.

Et une fois encore, on vit la direction du Parti Communiste Chinois faire volte-face dans la question agraire, mais dans un sens inverse de celui de 1946, cette fois pour revenir à la vieille politique d'alliance avec les seigneurs patriotes. A la fin de 1947, la direction du Parti Communiste Chinois décida de mettre un terme aux excès de la jacquerie. Les distinctions entre, d'une part, les propriétaires féodaux, et de l'autre, les paysans riches et la bourgeoisie campagnarde, furent reprises et précisées avec un grand luxe de détails et les paysans pauvres furent priés de respecter ces divisions souvent subtiles. La lutte du Parti Communiste Chinois pour contrôler et modérer la révolution paysanne précipita ainsi le ralliement des classes moyennes de la ville à la Chine rouge.

En 1917, en Russie, les pauvres des villes s'allièrent aux pauvres des campagnes. En 1948 et 1949 en Chine, les dirigeants communistes abandonnèrent les pauvres des campagnes à leur sort pour s'assurer le ralliement des riches de la ville. C'est toute la différence entre une révolution prolétarienne et une révolution nationaliste, même quand elle se prétend populaire.

L'incendie de la révolution paysanne fut éteint à moitié chemin à la fin de 1947 (et il n'avait alors couvert que la moitié de la Chine). Car à cette époque, Mao n'avait plus besoin de la révolution paysanne. C'est alors que les plus avisés parmi les officiers du Kuomintang prirent secrètement des contacts avec l'ennemi pour négocier les conditions de leur capitulation, c'est-à-dire de leur intégration à l'appareil militaire des Rouges.

1948-1949 La conquête militaire du pays, et la passation des pouvoirs dans les villes

En 1948 et en 1949, les grandes batailles gagnées par l'armée rouge, la plupart du temps se firent sans combat. Les officiers et les commandants du Kuomintang passaient simplement de l'autre côté avec leurs troupes. Et la nouvelle longue marche, victorieuse cette fois, de l'armée rouge vers le Sud, aboutit simplement à un amalgame et à une fusion du corps des officiers rouges et du corps des officiers nationalistes qui vinrent directement prendre place dans la nouvelle hiérarchie.

Dès l'hiver 1948-49, les unités d'élite de Lin Piao, appuyées par les escadrilles d'avions et les colonnes blindées nouvellement conquises au Nord fonçaient vers le Yangtsé. Le commandant nationaliste de la région de Pékin et Tientsin, se voyant encerclé, prit contact dès le mois de décembre avec Lin Piao pour négocier les conditions de la reddition, c'est-à-dire l'assurance que lui-même et ses officiers seraient admis dans l'armée rouge en conservant grade et ancienneté. Le 22 janvier, il passait tous ses pouvoirs à Lin Piao qui avait ainsi conquis Pékin sans tirer un coup de feu. Le 1er février 1949, toute la Chine du Nord était pratiquement au pouvoir de l'armée de Mao. Elle avait grossi des 600 000 soldats gouvernementaux stationnés au Nord.

Alors, quand en avril 1949, les troupes communistes grossies de presqu'autant de troupes nationalistes arrivèrent sur les bords du Yangtsé, la guerre était virtuellement terminée. Les trois grandes villes du Yangtsé, Nankin, Wuhan et Shanghaï capitulèrent à quelques jours d'intervalle sans combat et il ne fallut que quelques mois pour faire la conquête militaire de la Chine du Sud.

Les généraux du Setchouan et du Yunnan dans le Sud se rallièrent avec armes et bagages, au gouvernement de la République populaire proclamée à Pékin le 1er octobre. La Chine populaire avait désormais son étendard officiel : sur fond rouge, cinq étoiles d'or dont une, la plus grande, symbolise le Parti Communiste. Les quatre autres, elles, représentent les quatre classes de la Chine nouvelle : les ouvriers, les paysans, la petite bourgeoisie et les capitalistes patriotes.

L'armée rouge avait été portée au pouvoir sur les vagues d'une vaste révolte rurale et à la faveur de l'effondrement d'un régime dictatorial qui avait réussi à se faire détester de tous, y compris des bourgeois et petits-bourgeois, ces mêmes commerçants, ces mêmes compradores qui l'avaient porté au pouvoir en 1927 au prix du sang des ouvriers. Dans les villes, les fonctionnaires, tout l'appareil judiciaire, administratif, répressif même, du Kuomintang, l'avait lâché, tout l'appareil d'État chinois jusqu'à l'armée s'était offert aux armées rouges de Mao.

Seule la classe ouvrière chinoise n'était pas sortie de sa prostration depuis l'immense terreur blanche des années 1927 et 1928 et resta totalement étrangère au changement de régime.

Commencée en 1946 par l'explosion incontrôlable d'une jacquerie, la révolution chinoise s'est terminée trois ans plus tard sous la forme d'une conquête militaire par une armée régulière.

Dans tous les grands centres industriels, la révolution se réduisit à une simple passation des pouvoirs.

Lorsque les combats prirent fin, la République populaire hérita des quelques dix millions de fonctionnaires de l'ancien régime. Lorsqu'ils eurent achevé de s'installer dans les palais gouvernementaux de Pékin, les vétérans de la guérilla révolutionnaire se trouvèrent au milieu d'une étrange compagnie : leurs plus cruels adversaires du Kuomintang siégeaient maintenant à côté d'eux. Au conseil supérieur de la défense nationale, trente anciens généraux du Kuomintang venaient s'asseoir aux côtés des généraux rouges. Parmi ces ralliés de la dernière heure se trouvaient des hommes qui en 1927 avaient organisé et dirigé la tuerie des ouvriers et des paysans. Sur seize juges du Tribunal suprême du Peuple pour les provinces du Centre et du Sud, treize étaient de hauts magistrats qui, sous l'ancien régime avaient dû leur avancement à leur zèle. Quant à la police, y compris la police politique qui, pendant des décennies, avait traqué les militants du Parti Communiste avec une férocité rarement égalée, elle fut presque en totalité absorbée par la police politique de Mao, le Guépéou chinois. [[Voir Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri, éditions Christian Bourgois. ]]

Tout se passa comme si le Part Communiste redoutait par-dessus tout le moindre désordre populaire dans les villes. Quand leurs armées approchèrent des grandes cités industrielles, les dirigeants maoïstes se gardèrent d'inciter la classe ouvrière à mettre en déroute le pouvoir du Kuomintang en train de s'effondrer. Ils l'auraient pu. Car l'appareil du Parti Communiste Chinois, en 1947 et 1948, n'était pas aussi limité aux campagnes qu'on pourrait le croire.

Après tout, il n'était pas plus difficile de s'infiltrer dans les villes que d'infiltrer les lignes japonaises ou les lignes du Kuomintang. S'ils l'avaient voulu, s'ils avaient fait un autre choix de classe, c'est par milliers que les chefs rouges auraient envoyé dans les centres industriels, dans les quartiers pauvres, les dizaines de milliers d'étudiants qu'ils avaient fait passer par leurs écoles de cadres, pour reprendre des contacts, redonner confiance aux dizaines de milliers d'ouvriers susceptibles de redevenir militants et d'entraîner leurs camarades.

Mais les agents secrets rouges infiltrés dans les villes sous administration gouvernementale (et il y en avait des milliers), n'étaient pas des agitateurs envoyés pour préparer la révolte des faubourgs. Leur tâche ne consistait qu'à hâter le ralliement des administrations nationalistes. Quant au peuple des faubourgs, aux ouvriers, aux chômeurs, on ne leur demandait rien. Ou plutôt si. « Le peuple doit rester calme et continuer à vaquer à ses occupations coutumières », ordonnait Lin Piao au moment où ses troupes allaient pénétrer à Pékin et Tientsin. « On espère que les ouvriers et les employés continueront à travailler et que toutes les activités se poursuivront normalement » disaient les proclamations de Mao et Chu Teh à la veille de la chute de Nankin, de Hankéou et de Shanghaï.

1949 La base sociale du nouveau régime

Après la prise du pouvoir, le nouveau régime fit mettre des organisations syndicales en place mais leurs tâches visaient à mener la bataille de la production. Oh, certes, le pouvoir des capitalistes devait être limité par les travailleurs, disait-on, mais dès qu'on vit des travailleurs vouloir mettre en pratique cette limitation, on ajouta aussitôt qu'ils devaient limiter leurs limitations.

Et quand des travailleurs se mirent à revendiquer, on leur envoya des cadres, toujours, leur « expliquer » qu'il fallait limiter aussi leurs revendications. Le régime maoïste, dès ses origines, a toujours disposé de milliers d'intellectuels chargés d' « expliquer » au peuple des campagnes comme des villes, ce qu'il avait à faire, et dans quelles limites.

A Tientsin, à la fin de 1949, la grande ville portuaire près de Pékin, les ouvriers avaient revendiqué des hausses de salaire, la diminution des heures de travail, il y eut des grèves sur le tas. Alors, le nouveau pouvoir promulgua des règlements d'usine pour l'établissement de « relations normales » entre le capital et le travail : maintien de la journée « normale » de douze heures avec deux jours de congés par mois, mais seulement pour les membres du syndicat ! Interdiction des occupations d'usines. Maintien du système d'apprentissage, c'est-à-dire cinq ans de travail sans salaire pour les jeunes. Les capitalistes conservaient le droit de licencier les travailleurs « s'ils ne sont pas indispensables à la production ». Les ouvriers devaient « observer une stricte discipline ». Les horaires devaient rester fidèles à la coutume, etc. Aucune augmentation de salaire. Les réclamations « exagérées » n'étaient pas admises. C'était clair.

Non, en 1949, le nouveau régime ne choisira pas la classe ouvrière comme base sociale. Car la base sociale qu'il recherchait était la bourgeoisie chinoise elle-même. Mao venait de lancer un mot d'ordre dont les journaux et les cadres politiques répercutaient l'écho à travers la Chine : « pas de mauvais traitements à l'égard des bourgeois nationaux dont l'attitude patriotique était irréprochable ». Le programme du Parti Communiste Chinois, « la nouvelle démocratie » visait bien en effet à séduire la bourgeoisie nationale, par sa modération comme par ses ambitions nationales.

Mais, après s'être fait offrir les villes par la bourgeoisie chinoise, c'est-à-dire par sa police et ses généraux lâchant Tchang pour Mao, il restait au nouveau régime à convaincre la bourgeoisie industrielle de produire pour la patrie, afin de transformer le pays en une grande puissance économique.

Et ce fut une gageure.

Pendant un an, les communistes au pouvoir tentèrent de convaincre les directeurs d'entreprises, les notables patriotes, de participer à l'effort national. Mais rien n'y fit. Ni les commandes d'État, ni les prêts à taux très bas, ni les facilités en tous genres accordées par le gouvernement.

Tout d'abord, pour pouvoir collaborer avec la bourgeoisie patriote, l'inciter et la convaincre, et si possible la contrôler, il fallait la rencontrer. Certes, un certain nombre de capitalistes se présentèrent d'eux-mêmes au recensement. Mais enfin, ce n'était pas le cas général. On préférait peut-être Mao à Tchang, du moins le Tchang des derniers temps, mais les origines politiques de Mao n'incitaient néanmoins pas au coup de foudre. Se rallier au régime et marchander son propre ralliement, c'était une chose. L'aimer, voire l'aider, c'en était une autre. Et c'est plutôt Mao qui aimait et aidait pour deux.

D'ailleurs, si la bourgeoisie avait livré ses villes à Mao, elle ne lui avait pas pour autant fait un accueil délirant. Selon les observateurs de l'époque, l'armée rouge arriva à Canton, entre autres, dans une ville mortellement tranquille. Chacun resta prudemment à regarder derrière ses fenêtres, les réserves de nourriture soigneusement cachées. L'atmosphère était plutôt à la prudence qu'à l'exubérance. On se risqua prudemment dehors au bout de quelques jours quand on constata que l'armée de Mao avait dormi dans les rues et que les soldats avaient nettoyé derrière eux. Il fallut attendre dix jours pour que le nouveau pouvoir et ses cadres, toujours eux, organisent une vraie parade, avec 150 000 spectateurs pour célébrer, dans l'ordre et la dignité son avènement à Canton. Et les choses se passèrent plus ou moins de la même façon ailleurs.

Alors puisqu'après la prise du pouvoir, les industriels, les commerçants, les marchands, ne venaient pas à Mao, il fallut bien que Mao aille à eux, ou plutôt leur envoie ses cadres.

Raconté dans le livre très documenté Canton under Communism d'Ezra Vogel, édité en 1971, mais pas traduit en français. ]]

Bien sûr, il s'agissait autant de contrôler l'activité économique que de collaborer avec les bourgeois. Mais si le régime avait voulu contrôler la production, il aurait pu s'y prendre à la fois plus simplement et infiniment plus efficacement. En la contrôlant par en bas, en faisant appel aux travailleurs, eux qui n'avaient pas besoin de suivre des écoles de cadres pour se trouver déjà partout, sur les lieux de production petits et grands. il aurait suffi de donner véritablement le pouvoir aux travailleurs, pour qu'ils mettent à la raison la poignée de directeurs, de cadres, de bourgeois et leurs sous-fifres qu'ils avaient à leur portée.

Mais le pouvoir maoïste préféra en passer par l'État dont il venait d'hériter. Et l'affaire fut un fiasco.

A Canton, l'enregistrement des usines commencé en janvier 1950, fut terminé et complété cinq mois après seulement. 3 115 usines avaient été enregistrées. Parmi ces 3 115 usines, il fallut choisir celles à qui le gouvernement ferait des prêts, celles à qui on ferait des commandes d'État, celles à qui on livrerait des matières premières régulièrement, celles qui pourraient bénéficier de tous les avantages publics.

Et pour décider de tout dans le détail, il fallut trouver, former, recruter des cadres, encore et toujours.

A cet égard, le régime put compter, comme en bien d'autres domaines, sur la jeunesse petite-bourgeoise, scolaire et universitaire, disponible et mobilisable. Ces étudiants jouaient à l'évidence un rôle important dans le nouveau régime qui suscitait leur idéalisme, bien sûr, leur patriotisme évidemment, mais leur donnait aussi le sentiment de leur propre importance. A l'époque bien sûr, ils n'avaient pas besoin de récompenses matérielles ni de promotion immédiate. Les enfants de la bourgeoisie savent montrer un certain sens du sacrifice, arborer des moeurs spartiates le temps de décrocher les diplômes qui leur garantiront un avenir honorable. C'était vrai en Chine, comme partout ailleurs. Et à l'époque, le respect de leurs camarades, l'éloge des supérieurs, les perspectives de carrière, pas clairement définies mais plus vraisemblables qu'au temps de la dictature des gangsters du Kuomintang, suffisaient à mobiliser les dévouements, que ce soit pour encadrer les milices de quartier chargées du maintien de l'ordre et de la moralité publique, que pour aller porter la réforme agraire dans les campagnes.

Et c'est ainsi que ces jeunes activistes firent des campagnes de porte à porte pour faire souscrire à l'emprunt national de 15 milliards. Si le régime maoïste avait exproprié la bourgeoisie, comme les bolchéviks l'avaient fait en 1917 en s'appuyant sur les soviets, ils n'auraient pas eu besoin de quémander un prêt auprès de la bourgeoisie. Ils lui auraient confisqué les 15 milliards et bien plus : tout ce qui aurait été nécessaire au redémarrage industriel du pays. Mais en 1949, en Chine, il ne s'agissait pas d'exproprier mais seulement d'inciter et de convaincre. Et ça ne fut pas convaincant. Alors, on fit des meetings de masse soigneusement organisés à l'avance. On promettait 5 % d'intérêt sur cinq ans. Ça ne donnait toujours rien sauf auprès des plus modestes, ceux qui n'osaient pas refuser aux envoyés des autorités.

Mais la bourgeoisie, elle, la petite, la plus grande et la carrément grande au fur et à mesure que la production s'était remise en route grâce à la bonne volonté des travailleurs dûment chapitrés, recommença de s'enrichir.

Et à s'enrichir vite, car elle avait beaucoup à rattraper après l'effondrement économique sous Tchang. Tous se mirent à frauder le fisc, à spéculer, et à tricher sur la qualité des produits qu'ils vendaient à l'État. Quant aux contrôleurs bénévoles ou non, ils étaient de plus en plus contrôlés par ceux-là même qui auraient dû l'être. La pratique des pots-de-vin se généralisa. La fraude et l'évasion fiscale aussi. Comme le vol des biens de l'État. Comme les malfaçons et l'emploi de matériaux défectueux dans la fabrication des produits livrés à l'État. Comme, même, une sorte d'espionnage économique contre l'État : chaque cadre complaisant, et tous le devinrent plus ou moins, fournit des informations sur les décisions financières, monétaires, économiques de l'État, autant de données qui permirent aux bourgeois de spéculer sans risque. Plus l'État contrôlait, plus il était pillé. Plus elle était incitée, cajolée, aidée, suppliée, moins la bourgeoisie nationale et patriote éprouvait le besoin d'investir dans la production. Il était bien plus intéressant de spéculer sur le commerce des grains entre la ville et la campagne, jouer à la hausse la rareté des cotonnades, frauder le fisc et gruger l'État.

Et les pauvres, eux, s'appauvrirent encore.

Tant et si bien que tous les maux économiques qui sévissaient au temps du Kuomintang furent en passe de renaître, avec l'arrogance bourgeoise en plus. Et dans le contexte international de l'époque, cela devint une menace mortelle pour le nouveau régime. La guerre de Corée avait commencé en juin 1950. A l'automne de 1950, les forces américaines s'approchaient de la frontière chinoise. La Chine, à nouveau, en était réduite à une économie de guerre impossible à tenir sans la mise au pas des industriels. D'autant que l'intervention américaine dans le conflit donna l'espoir au Kuomintang réfugié à Taiwan (Formose) de trouver des alliés en Chine. Engagé dans une offensive en Corée, le régime maoïste n'avait plus d'autre choix que de faire régner la terreur à l'arrière.

1950-1951 La révolution agraire par en haut

Alors, à la fin des années 50, le régime amorça un tournant politique et économique plus dur. Mais cette fois pour mettre au pas toute la population au travers de pseudo « campagnes de masse » au caractère totalitaire.

Tout d'abord, la réforme agraire de 1950 au départ très modérée fut radicalisée. Il avait fallu en effet attendre juin 1950 pour que le nouveau pouvoir, en place depuis presque un an, relance la réforme agraire. La réforme agraire était devenue une tâche administrative pour laquelle on avait formé en toute hâte des dizaines de milliers de nouveaux cadres. Mais cette « révolution agraire » par en haut eut un tout autre caractère, dans ses méthodes comme dans ses résultats, que le partage des terres réalisé dans l'incendie révolutionnaire des années 1946-47.

D'abord parce que la loi de juin 1950 fut rédigée pour privilégier l'alliance avec les paysans riches, parce qu'on avait besoin de leur « contribution », disait Liu Shao Shi. Ensuite, parce que les cadres citadins chargés de former les brigades administratives chargées de l'appliquer étaient pour une bonne part membres de l'administration du Kuomintang avant 1949, et que les nouveaux cadres recrutés parmi les étudiants de la région (les seuls en général qui parlaient le dialecte du pays donc susceptibles d'aller sur le terrain) avaient des relations personnelles avec les propriétaires et les notables ruraux, quand ils n'étaient pas, tout bonnement, leurs cousins ou leurs fils.

Alors, avec le nouveau cours de la fin 1950, en pleine guerre de Corée, les cadres eurent pour consigne de ne plus faire quartier aux riches. Mais pour faire appliquer cela, il fallut... rééduquer, selon le terme en vogue à l'époque, ces cadres empêtrés dans le vaste réseau des notables ruraux. Il fallut envoyer des cadres nationaux, moins impliqués, faire pression sur ces cadres locaux. On muta un peu partout. On punit. On épura. Les nouveaux mots d'ordre furent : « faites confiance à l'armée », « prenez exemple sur l'armée », « appuyez-vous sur l'armée ». Et l'armée vint encadrer les cadres. Et les meetings dits « de masses » commencèrent, et les exécutions aussi.

On augmenta les quotas dans les catégories « féodaux », « paysans riches », « paysans moyens ». Les cadres appliquèrent, firent passer les « riches » dans la case des « féodaux », les « moyens » dans la case des « riches », et beaucoup de pauvres ou simplement de fortes têtes risquèrent d'être baptisés « riches ». Et la réforme agraire, oui, fut réalisée. Cent millions d'hectares furent confisqués et distribués à 70 millions de familles pauvres. Oui, bien sûr, c'était une révolution. Mais cette fois plus terrible que populaire. C'était la terreur froide, par en haut, infiniment plus arbitraire que la terreur populaire. Les exécutions à l'issue des meetings publics se comptèrent par millions, de ci-devant féodaux et bourgeois, mais aussi d'opposants politiques. Les camps de concentration se remplirent. Les riches à qui on laissa la vie devinrent de nouveaux parias, leur descendance aussi.

Oh, ce ne fut pas pire que la terreur blanche des années 1927. Parmi ceux qui furent exécutés, nombreux furent sans doute ceux qui avaient assassiné des paysans, plus nombreux encore ceux qui avaient provoqué des famines locales en spéculant sur les grains, sans parler de ceux qui avaient contraint les paysans à prostituer leurs fillettes sur la rivière des Perles, à Canton, ces fillettes qu'on exposait dans des cages à la convoitise des clients pour les descendre dans les sampans quand ces messieurs avaient fait leur choix ! Il y avait tous ceux-là. La grande majorité sans doute. Mais il y avait aussi les autres, victimes d'un arbitraire que ne connaissent pas les vengeances populaires les plus terribles. Car sous la terreur d'État, il faut en plus faire du zèle de crainte d'être accusé à son tour...

1952 La mise au pas de l'intelligentsia

Ce fut donc le grand règlement dans les campagnes, mais aussi dans les villes. Et là aussi, le régime ne put mettre au pas les bourgeois qu'en terrorisant la population urbaine tout entière.

Cette fois, l'intelligentsia fut la victime toute trouvée, même si d'autres étaient visés. Cela commença en 1952 par les campagnes contre la corruption et le bureaucratisme. Mais pour « rectifier » le comportement des cadres, des étudiants et des intellectuels, il fallait que la terreur fût plus forte que les tentations. Alors on commença par une « réforme de la pensée », et on incita les intellectuels à se « rapprocher des masses », c'est-à-dire à lire les oeuvres de Mao. Puis on exigea qu'ils fissent leur autocritique en petits groupes, puis publiquement, dans des meetings ; enfin on passa aux confessions écrites obligatoires, et réécrites jusqu'à ce que les autorités les jugent sincères. Le nouveau slogan était : « aimer la patrie, le peuple, la science et la propriété publique ». Alors, au nom de la science, on fit des raids dans les librairies des villes pour les expurger de la littérature sujette aux influences étrangères et capitalistes. A Canton, des dizaines de milliers de livres furent collectés et brûlés ! Eh oui, la révolution culturelle des années 1966-67 a eu des précédents dès l'avènement du régime.

Il faut reconnaître que cette rectification de masse eut pour un temps une certaine efficacité. Pour un temps, la corruption, les fraudes et le marché noir disparurent. Les opposants aussi... Et toute liberté d'expression fut anéantie... jusqu'à ce que le processus de différenciation sociale recommence dans les villes comme dans les campagnes, que des millions de cadres cèdent à nouveau aux tentations bureaucratiques, que les difficultés économiques s'aggravent, et qu'on se remette à re-rectifier, et que l'histoire se répète à nouveau, presque mécaniquement.

L'histoire de la Chine que nous allons voir maintenant, seulement quelques-uns de ses très grands traits en fait, n'est que la répétition de ces tentatives de l'État pour embrigader la population, l'obliger à travailler non pas pour elle mais pour tenter d'industrialiser et moderniser le pays.

Nous allons le voir, dans une sorte de fuite en avant, il y aura d'abord la nationalisation des entreprises privées et la collectivisation des campagnes en 1955-56, puis le Grand Bond en avant en 1957-58, puis la Révolution Culturelle en 1966-68. Mais dans chacun de ces épisodes nous retrouvons les mêmes traits et les mêmes mécanismes qui étaient déjà ceux du gouvernement maoïste dans ses premières années et que nous venons de voir. Jusqu'à ce que la Chine renoue avec l'impérialisme, ou plutôt l'impérialisme avec la Chine, au début des années 70, et qu'une nouvelle période s'ouvre, celle du reflux, celle d'aujourd'hui, durant la-quelle l'État chinois pense remplacer le corset économique mis sur la paysannerie et la bourgeoisie par l'ouverture de plus en plus grande aux entrepreneurs étrangers et nationaux.

1955-1956 Nationalisation des entreprises et collectivisation des campagnes. Comment industrialiser le pays sur le dos de la paysannerie

Alors, à partir de 1955, six ans après la prise du pouvoir, le régime se décide à nationaliser les entreprises et à collectiviser les campagnes dans le cadre d'un plan quinquennal. Il s'agit d'arracher suffisamment aux paysans pour industrialiser le pays.

Lors du lancement du plan, les entreprises des bourgeois sont transformées en entreprises mixtes puis en entreprises d'État ; les profits qu'ils continuent de toucher sont considérés comme des remboursements par tranche de leurs capitaux. Et ils sont nombreux à bénéficier de ce régime de faveur... Un million en 1980. Nombre d'entre eux resteront à la tête de leur entreprise comme directeur ou technicien. Quant au commerce de gros puis à une bonne partie de celui de détail, il passe aux mains des coopératives de 1955 à 1956.

Les cités, elles, sont au bord de la famine. C'est que les paysans, faute de pouvoir échanger leurs denrées contre des produits industriels rares et chers, stockent les céréales. Dès 1953, le pouvoir avait poussé les paysans à rentrer dans des coopératives où la rétribution variait en fonction du travail fourni et de la terre apportée. Mais c'est un échec, seulement 15 % des paysans acceptent d'y entrer, souvent pour en sortir très vite.

Alors, on va les forcer. A la fin de 1956, cent vingt millions de familles paysannes sont regroupées dans les coopératives. Les paysans le ressentent comme une véritable expropriation. Par millions, ils abattent les arbres et les animaux avant qu'ils ne soient collectivisés. Et une lourde bureaucratie encadre les paysans : une caricature de 1957 montre des paysans partant le matin au travail : dix se rendent dans les bureaux, et un seul part travailler aux champs. Des cadres sont assassinés.

Le surtravail imposé aux ruraux a permis d'accroître la production des principales denrées agricoles. Mais l'excédent est exporté pour payer les importations chinoises de machines et de biens d'équipement industriel. Au travers des impôts, des livraisons obligatoires, des échanges défavorables de céréales contre des produits industriels, c'est d'une façon ou d'une autre 70 à 80 % de son produit qui est arraché au paysan devenu tenancier de l'État.

Alors les paysans négligent les coopératives pour se consacrer aux lopins de terre qu'on leur a laissés. Mais surtout, par centaines de milliers, ils fuient les campagnes comme un enfer. Sept cent mille affluent à Shanghaï ; la criminalité augmente et en mars 1957 les autorités refoulent les vagabonds vers leurs villages. Partout les villes chinoises prennent à ce moment l'aspect de la ville des pays sous-développés : entassement dans des baraques, sous-emploi, déficit alimentaire.

A ce prix, l'industrie lourde finit pas démarrer un peu mais à partir d'un point de départ très bas. Mais le prix de ce démarrage, le régime maoïste a commencé par le faire payer aux ouvriers. En 1954, en riposte à l'absentéisme, le gouvernement promulgue un code du travail. Chaque ouvrier comme dans la France de Napoléon III est pourvu d'un livret de travail et ne peut quitter son emploi sans visa des autorités. En 1957, le gouvernement instaure le salaire aux pièces. Dans les vieux faubourgs on s'entasse à quatre ou cinq personnes dans des pièces uniques, quand on n'est pas contraint de déménager sa famille dans des dortoirs collectifs. A partir de 1954, les rations de vivres sont diminuées. En 1956, la pénurie commence et le marché noir se développe dans les villes. Et en 1957, des grèves éclatent dans certaines usines.

1956-1957 Contestation étudiante, mise au pas de l'intelligentsia envoyée dans les campagnes...

Sur cet arrière-plan de tensions sociales à la campagne comme à la ville, le 2 mai 1956, Mao Tsé Toung lance une image venue des royaumes combattants du IVe siècle avant Jésus-Christ : « que les cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent ». Il ne s'agit pas de poésie, mais de lâcher un peu de lest en matière de politique culturelle, pour gagner au régime les intellectuels et la petite bourgeoisie qui le boudent. Mais le ballon d'oxygène libéral est lancé au mauvais moment. 1956, c'est la publication du rapport Khroutchev, c'est l'octobre polonais et hongrois.

La contestation étudiante réclame d'abord plus de démocratie puis met en cause les privilèges de la bureaucratie. Le ton et les critiques montent rapidement. Dans le Kwangtung au sud, treize grèves accompagnées de manifestations de rues se succèdent dans le courant de l'hiver 1951 La région de Pékin et la Mandchourie s'agitent à leur tour. En 1957 dans les mines du nord-est, les mineurs se couchent au fond des puits et refusent de travailler.

Puis à nouveau des étudiants manifestent, attaquent des préfectures. Un général est même fait prisonnier. Dès lors, le gouvernement réagit violemment. En juin 1957, il attaque les soi-disant droitiers qui veulent revenir à la « dictature bourgeoise » : plusieurs millions de citadins et d'étudiants devront gagner les campagnes.

La catastrophe économique et sociale menace de plus en plus.

1957-1960 La militarisation des ouvriers et des paysans pour la production, baptisée « Grand Bond en avant » aboutit au grand désastre et à la famine

Mao et son équipe choisissent alors la fuite en avant qui commence par la répression policière et les procès publics : 230 000 « contre-révolutionnaires » sont envoyés devant le peloton d'exécution ou dans des bagnes concentrationnaires. Du coup enfin, l'agitation sociale se calme et dès l'été 1957, le gouvernement peut parler d'un grand bond en avant, c'est-à-dire appeler la paysannerie et les travailleurs à un nouvel immense effort. Il faut : « dépasser l'Angleterre en quinze ans ».

Dès décembre 1957, des dizaines de millions de paysans vont se trouver en quelques semaines arrachés à la vie familiale et incorporés à une immense année du travail. Sous la neige et dans le vent sibérien, 500 000 personnes au nord de la Mandchourie creusent des canaux. Pendant toute l'année 1958, ils sont des millions à aménager des terrains, planter des arbres, assécher des marais, construire des digues avec de simples paniers, qui ne tiendront pas le choc et provoqueront des inondations catastrophiques. En vue d'organiser ses immenses armées du travail forcé, Mao décrète le 29 août 1958 la formation des « communes populaires » regroupant 30 à 50 000 personnes. A l'image de l'armée qui participe à 20 000 projets, les communes vont organiser des détachements mobiles, intervenant sur tout le territoire pour gagner les batailles de la production.

Dans le Setchouan dix millions de paysans auront été transformés en mineurs. Trois millions de coolies remplacent à l'aide de paniers les voies ferrées et les camions qui manquent pour le transport des produits miniers.

Et puis le pouvoir décrète que les régions, les campagnes, doivent parvenir à l'auto-suffisance industrielle. Des détachements de travailleurs édifient alors 900 000 « petits hauts-fourneaux campagnards » pour produire de l'acier. Mais la folie industrialisatrice dans les campagnes allait sombrer dans un gigantesque chaos.

En outre, une partie des céréales et du coton ensemencés est perdue, les paysans épuisés, ne pouvant faire la récolte, car ils sont occupés à dévaster des forêts entières pour se procurer le combustible des hauts fourneaux. Ce qui n'empêcha pas la campagne de la « fonte du fer et de l'acier » d'être un fiasco parce que de qualité déplorable et inutilisable.

Mais comme le régime avait clamé « six ans de dur travail et de privations pour 10 000 ans de bonheur », il décrète en septembre 1958, le communisme. Six mois après, le maréchal Peng Te Huaï de retour d'une inspection dans les villages et les provinces n'hésite pas à déclarer : « si les paysans chinois n'étaient pas bons comme ils le sont, il y a longtemps que nous aurions connu un incident hongrois ». Et de fait, en 1960, des paysans se révoltèrent dans le Henan. L'armée réprima brutalement et fusilla les cadres tenus pour responsables.

L'ampleur du désastre de ces années noires ne fut connu que par bribes. 1960 fut en Chine une année de grande famine. Le régime avoue actuellement 10 millions de morts, Mao parla paraît-il de 50 millions de morts à l'empereur Haïlé Sélassié, en tout cas le miracle du Grand Bond en avant provoqua en plus de la famine, un énorme retour en arrière. La récolte de céréales s'effondra. Il fallut attendre 1965 pour retrouver le niveau de 1957, mais entre-temps la population avait crû d'une centaine de millions.

Et au début des années 1960, la Chine est essentiellement occupée à réparer les dégâts causés par le Grand Bond en avant. Pour cela certains proposent de relâcher quelque peu la mobilisation et la pression de l'État qui n'a eu finalement que des résultats négatifs. C'est pourtant en 1966 avec ce que l'on a appelé la Révolution Culturelle, c'est par une nouvelle campagne de terreur, que le régime va à nouveau tenter de résoudre les mêmes éternels problèmes toujours renaissants.

1966-1968 « La Grande Révolution Culturelle » ou la mobilisation de la jeunesse encadrée par l'armée contre la population citadine.

C'est aujourd'hui à la « Grande Révolution Culturelle » que l'on pense lorsqu'on parle du maoïsme. Ce fut le dernier des grands avatars politiques du règne de Mao lui-même, et elle a eu aussi des aspects proprement délirants. En fait à l'époque si la Chine semblait avoir la fièvre, ce sont les commentateurs occidentaux qui nageaient en plein délire quand ils tentaient d'expliquer ce qui s'y passait.

Citons-en un, une féministe qui écrivait pourtant en 1974, avec des années de recul donc. Pour elle, la révolution culturelle « laisse penser que la voie est prise en Chine pour un socialisme sans Dieu et sans Homme. De quoi accompagner à distance la renaissance inouïe, et encore pleine de risques, d'une nouvelle humanité, qui s'amorce ici-même ».

C'était prendre pour parole d'évangile, ou plutôt de petit livre rouge, ce que disait Mao. Mao ou plutôt ses partisans, car bizarrement Mao a été lui-même très silencieux durant toute cette révolution qu'il était censé avoir déclenchée pour remodeler l'humanité.

Pendant des années il s'est contenté de se montrer à quelques défilés de Gardes Rouges et de laisser tomber du haut de la tribune quelques phrases sybillines. Au fond c'est au moment où la pensée de Mao Tsé Toung est devenue l'objet d'un véritable culte officiel qu'elle ne s'est plus guère exprimée.

Après des mois d'attaques répétées contre certaines personnalités intellectuelles ou politiques, accusées d'être des révisionnistes ou des bourgeois, la révolution culturelle a véritablement commencé dans l'été 1966 quand on a fermé les universités pour des mois et qu'on a mobilisé les écoliers et les lycéens, en les affublant du nom de Gardes Rouges. Le 18 août à Pékin un million de jeunes étudiants défilaient devant Mao. Dans les semaines qui suivent il y aura plus d'une dizaine de défilés semblables regroupant en tout entre dix et vingt millions de jeunes, convergeant de toute la Chine. Le mouvement est lancé.

Il est lancé en fait contre la population citadine. Tablant sur l'idéalisme des jeunes, leur volonté de se dévouer pour une grande cause et même leur sens du sacrifice, mais en flattant aussi chez eux le pire, la naïveté et l'ignorance quand ce n'est pas le sadisme, Mao va les utiliser pour faire régner la terreur dans les grandes cités, en commençant par Pékin.

Voilà ce que rapporte un observateur occidental : «Deux jours après la grande manifestation du 18 août, le samedi 20 août, commence à Pékin une impressionnante semaine de violence, de meurtres et de destruction... Des équipes volantes circulent à pied ou à bicyclette, avec accompagnement de tambours et de gongs, s'attaquant aux passants moins uniformément vêtus, chaussés ou coiffés que la masse, les poursuivent, les malmènent, les arrêtent parfois, tandis que la police se tient ostensiblement à l'écart. Des groupes de jeunes gens, souvent de jeunes enfants, armés du portrait de Mao Tsé Toung opèrent de leur propre chef des visites domiciliaires, saisissent et le plus souvent détruisent tout ce qui évoque le passé «féodal» ou l'influence occidentale : livres, disques, objets d'art, photographies et papiers de famille, «documents noirs». Des gens, en majorité des vieilles personnes, sont frappées des heures à coups de poing, à coups de pied, à coups de ceinture par des adolescents, des jeunes filles sont

tondues...» [[Cité par Jacques Guillermaz dans Le Parti Communiste Chinois au pouvoir. (Petite bibliothèque Payot - 2 tomes) ]]

Les mêmes scènes se répéteront bientôt dans toutes les villes. Partout des hommes et des femmes sont enchaînés et promenés coiffés du bonnet pointu, signe de dérision, forcés de se prosterner, humiliés, battus, mis à mort quelquefois, par des bandes de jeunes brandissant le petit livre rouge et se réclamant de la pensée de Mao Tsé Toung, ce soi-disant développement du marxisme-léninisme. Marxisme-léninisme dont ils ne connaissent d'ailleurs que le nom, puisque dans les librairies on ne trouve plus que les ouvrages de Mao lui-même. Ce qui fit dire un jour à Teng Hsiao Ping qui a, semble-t-il, le sens de l'humour : « comment savez-vous que Mao a développé le marxisme-léninisme puisque vous ne lisez que ses oeuvres ? »

Ainsi, sous couleur d'attaquer tous les restes de féodalité, de bourgeoisie ou de révisionnisme, il s'agit bien de terroriser la population des villes. La situation du pays est en effet catastrophique : la misère générale séculaire a été aggravée par la collectivisation des campagnes et le « Grand Bond en avant », et c'est l'époque où la pression du monde extérieur se fait le plus sentir, la Russie ayant coupé toutes ses relations, l'impérialisme américain qui au Vietnam étend la guerre, parlant de la faire à la Chine. Dans ces conditions, aucune couche de la population ne doit non seulement revendiquer, mais même avoir l'espoir de vivre mieux. à court terme. Du moins aucune couche populaire, car même alors une mince couche de hauts bureaucrates et de dignitaires a continué à vivre bien. Alors, on vise d'abord la petite bourgeoisie, et pas seulement ce qui reste de petits boutiquiers bien sûr, mais toute celle qui peuple les administrations diverses et qui voudrait sans doute vivre mieux, de mieux en mieux.

Et derrière la petite bourgeoisie, on vise aussi la classe ouvrière.

Désormais sous le prétexte que la « méthode de Mao Tsé Toung consiste à mettre la politique au premier plan », la lutte est lancée contre « l'économisme ». « La production ne s'appuie pas sur des stimulants matériels » écrit encore le Quotidien du Peuple. Les Gardes Rouges, sous couleur de s'en prendre aux directions « capitalistes » des usines et même de les remplacer, sont utilisés pour s'attaquer à tous ceux qui peuvent revendiquer à propos des salaires, des conditions ou de la longueur de la journée de travail, et supprimer par exemple les primes de toutes sortes par lesquelles les années précédentes une partie de la classe ouvrière avait amélioré, un petit peu, son sort.

Voilà par exemple, ce qu'on trouve dans les mémoires d'un ancien garde rouge qui était devenu, à l'époque, directeur général des usines de la ville d'Amoy : «D'habitude, les ouvriers du Palais de la culture commençaient leur travail à huit heures, mais j'avais donné l'ordre aux membres du personnel de la direction générale d'être à leur poste à

sept heures trente». «A huit heures, je convoquais une brève réunion du personnel au complet et j'exhortais chacun à travailler de tout coeur nuit et jour». «Maintenant que nous nous étions emparés du pouvoir, nous ne pouvions plus tolérer la fainéantise». [[ La vengeance du ciel de Ken Ling, Paris, Laffont, 1973. ]]

Si Mao a mobilisé la jeunesse des écoles c'est donc bien pour imposer et renforcer l'austérité sur les couches populaires des villes et d'abord sur la classe ouvrière. Par l'intermédiaire des gardes rouges ou autres rebelles révolutionnaires, il s'agissait de faire pression et même de terroriser tous ceux qui auraient renâclé à l'idée de se serrer la ceinture.

C'est tout simplement la même politique, mais appliquée dans les villes et dans le contexte des années soixante, que celle qu'il avait utilisée pour les campagnes quelques années plus tôt.

D'innombrables cadres du parti communiste ont été aussi les victimes de cette Révolution Culturelle, le parti en tant que tel cessant même pratiquement d'exister paraît-il. Certains dirigeants et des plus importants, comme Liu Shao Shi, le président de la République, y ont laissé leur vie, payant sans doute de s'être opposés à un moment quelconque à Mao.

C'est que ce parti se confondait avec l'administration, et aussi se fondait dans la couche de la petite bourgeoisie à qui l'on voulait imposer l'austérité. Beaucoup sans doute des membres du parti partageaient l'aspiration à mieux vivre de cette petite bourgeoisie, certains en sont devenus bon gré mal gré ses porte-parole et ont été frappés en tant que tels.

Et Mao se souciait d'autant moins que dans le processus le parti soit quasiment démoli, que la vraie base de l'appareil d'État, celle sur laquelle depuis le début Mao a appuyé son pouvoir, la seule qui ait compté à toutes les étapes du maoïsme, nous avons nommé l'armée, n'a pas été touchée. Le reste de l'administration pouvait donc bien être momentanément immobilisé ou même en partie détruit. Qu'importe, si l'armée restait intacte. Garant ultime du régime, à partir d'elle, tout pourrait être reconstruit ou replâtré quand il conviendrait.

Dès le début d'ailleurs, les directives étaient claires au moins sur un point. Trois secteurs étaient interdits aux gardes rouges : certains services de recherche scientifique, les campagnes, car elles se remettaient à peine du « Grand Bond en avant » et puis surtout, l'armée.

C'est l'armée qui a mobilisé les gardes rouges, qui a assuré pour l'essentiel leur transport à Pékin puis à travers la Chine. C'est elle qui est intervenue pour les soutenir, ou pour imposer des compromis quand de véritables batailles les ont opposés soit à des fractions de la population, urbaine, ou à des travailleurs qui résistaient généralement mobilisés derrière certains comités du parti.

A partir de l'été 1967, la Révolution Culturelle a pour résultat que le pays semble en proie à l'anarchie. Un peu partout de véritables batailles faisant quelquefois des centaines ou des milliers de morts opposent des gardes rouges à des fractions de la population ou encore des gardes rouges à d'autres gardes rouges, tous luttant au nom de la pensée de Mao Tsé Toung bien entendu.

A l'instigation de certains gardes rouges, des factions semblent se créer dans l'armée elle-même et d'un autre côté certains commandants militaires comme à Wuhan prennent carrément le parti des cadres communistes contre les gardes rouges et massacrent ceux-ci.

C'est alors qu'un premier coup de frein est mis à la révolution culturelle. Les gardes rouges qui ont fait mine de s'attaquer à la hiérarchie militaire sont condamnés. Au cours de l'automne 1967 on ordonne la réouverture des universités pendant que l'accent est mis sur la reconstruction du parti. Et on remet en place une administration politique en formant des comités dits révolutionnaires qui mélangent les anciens cadres avec de nouveaux éléments venant des gardes rouges mais surtout avec des militaires. Ceux-ci vont dans la période qui suit entrer partout, dans toutes les administrations, y compris dans celle des usines.

Et en mai 1968, pendant qu'en France les étudiants croyaient imiter les maoïstes, en Chine, l'armée liquidait les restes des gardes rouges, attaquait et abattait ceux d'entre eux qui refusaient de rendre les armes. La répression fut menée sans tendresse contre les jeunes petits-bourgeois qui n'avaient pas compris que leur rôle était terminé et qu'il était temps qu'ils quittent la scène.

Et c'est l'armée qui se chargea de surveiller l'envoi dans les campagnes de 15 ou de 20 millions de « jeunes instruits », selon la terminologie maoïste. Car une fois que le régime n'eut plus besoin d'eux, il ne se souciait nullement de les garder dans les villes. Ils furent donc expédiés dans les campagnes avec pour consigne de se mettre à l'école des paysans, qui en général les reçurent fort mal, car ils ne voyaient en eux que des bouches inutiles à nourrir.

1968-1976 : 15 ou 20 millions de jeunes devenus les ennemis irréconciliables du régime

Pendant des années, jusqu'à la mort de Mao en fait, le régime allait continuer à se réclamer de la Révolution Culturelle. Mais la réalité était désormais différente.

Pourtant comme avec les épisodes précédents, comme avec la collectivisation ou le « grand bond en avant », non seulement le régime n'avait résolu aucune des contradictions dont souffre la société chinoise, mais il en avait même créé d'autres.

La modernisation et l'industrialisation de la Chine n'ont pas avancé. La production industrielle, loin de progresser, a subi pendant deux ans une forte régression. Elle serait tombée de 15 à 20 % en 1967 par rapport à 1966, et encore de 10 % en 1968 par rapport à 1967.

La population des villes, la petite bourgeoisie comme la classe ouvrière, a accepté son sort contrainte et forcée, mais son adhésion au régime n'en est certainement pas sortie renforcée, comme l'ont bien indiqué les mouvements de dissidence politique dès que la possibilité leur a été un tout petit peu laissée de s'exprimer. Et quinze ou vingt millions de ceux qui avaient été des « jeunes instruits », des lycéens et étudiants, rejetés dans les campagnes, se considèrent désormais comme des exclus et des parias, et sans doute des ennemis irréconciliables du régime.

Dans les années qui suivent la Révolution Culturelle, les relations de la Chine avec le monde impérialiste vont changer du tout au tout et spécialement avec les États-Unis qui, vaincus au Vietnam, cherchent pour se dégager, un règlement global dans tout le sud-est asiatique et à renouer avec la Chine. Et c'est cela, et non la mort de Mao, ou la personnalité de son successeur, Teng Hsiao Ping, vieux dirigeant maoïste, secrétaire général du comité central, limogé en 1966, redevenu en avril 1973 vice-Premier ministre, pour être à nouveau limogé quelques mois avant la mort de Mao, qui explique le cours que ce régime a pris aujourd'hui.

Et le cours actuel, l'ouverture vers l'Occident et même la libéralisation économique, ont en fait été commencées sous Mao avec la collaboration de la fameuse bande des Quatre de madame Mao.

1976-1980 : La mort de Mao et la lutte de clans pour la succession

La mort de Mao, le 9 septembre 1976, a sans doute précipité les luttes de clans qui se déroulaient au sommet depuis des années et permis à Teng Hsiao Ping de s'imposer. Elle n'a rien changé à la nature du régime et évidemment encore moins à la dictature qui pèse sur les masses chinoises.

Dès la cérémonie funèbre expédiée et les larmes de circonstance séchées, ce fut la bataille décisive pour la succession. Une alliance se noua alors entre le clan de Teng Hsiao Ping et Hua Kuo Feng, le dauphin officiellement désigné par Mao, contre le clan de Chiang Ching, la veuve de Mao.

Teng Hsiao Ping, démis de ses fonctions après la mort de Chou En Lai au début de l'année 1976, s'était retiré à Canton, où il avait noué les fils du complot, s'assurant des appuis solides auprès notamment des militaires. Il aurait même établi à Canton un comité central clandestin de crise, avec mouvements de troupes dans la capitale, et à Shanghaï, bastion des partisans de la veuve Mao. En deux jours, l'affaire est réglée, et la bande des Quatre qui paraissaient si puissants, sont défaits et arrêtés en un tournemain.

Et une nouvelle fois, c'est l'armée qui a eu le rôle décisif. Teng, qui a été si longtemps auprès de Mao, est bien le digne successeur de celui-ci, même s'il le critique aujourd'hui. Et le régime de Teng, dont on vante ici l'ouverture vers l'Occident, sous-entendu la libéralisation, est tout aussi intolérant et totalitaire que l'était celui de Mao. On l'a vu quand, à partir de novembre 1978, des contestataires se sont manifestés à Pékin. Le mur dit «de la démocratie», situé dans un grand carrefour de la capitale, commence à se couvrir d'affiches, les fameux Dazibaos. Des affiches de plus en plus insolentes apparaissent. On y lit, sous la signature d'un jeune dissident que «le socialisme chinois est une sorte de monarchie féodale, d'absolutisme. Depuis trente ans, le peuple a été privé de ses droits les plus élémentaires ; le marxisme pratiqué par les dirigeants s'est avéré une prescription à peine meilleure qu'un remède de charlatans». [[Voir Un bol de nids d'hirondelles ne fait pas le printemps, éditeur Christian Bourgois, 1979. ]]

Et il n'y a pas que les affiches. Des tracts, des revues ronéotées apparaissent, qui sont vendues publiquement et qui s'appellent « Le printemps de Pékin » ou « La Tribune du 5 avril » , en souvenir de la manifestation pour Chou En Lai qui fut si durement réprimée.

Les dissidents chinois sont souvent de jeunes intellectuels ou de jeunes ouvriers qui se sont trouvés embrigadés durant la Révolution Culturelle, qui ont été manoeuvrés, qui en ont conscience, et qui ont été expédiés au fond des campagnes. Privés de moyens légaux d'existence, et privés de papiers en règle, certains se regroupent dans des bandes qui versent dans le banditisme.

Mais certains autres manifestent parfois comme à Shanghaï en février 1979, où ils bloquent les trains et se battent avec la police. Une conférence nationale s'est d'ailleurs ouverte sur ce problème. Mais les autorités sont bien incapables d'y trouver une solution. Elles avouent maintenant qu'il y a des chômeurs dans les villes - on commence à parler de vingt millions de chômeurs. Ce n'est pas le moment d'autoriser ces millions de jeunes à retourner dans les cités.

Et il y a aussi les « plaignants », des dizaines de milliers de personnes qui ont été victimes de l'une quelconque des vagues de répression qui, croyant à une libéralisation, viennent dans les villes assiéger les autorités pour leur demander justice et tenter d'obtenir réparation. Elles veulent qu'on leur rende ce qu'elles ont perdu, qu'on les réhabilite, qu'on punisse tel ou tel cadre toujours en place qui les a condamnées. Accéder à leur demande, c'est s'en prendre à l'appareil d'État. Mais les plaignants peuvent difficilement retourner dans leur village, où les cadres locaux se vengeront de leur tentative d'en appeler au pouvoir central ou provincial. Ils restent donc dans les villes et végètent eux aussi, essayant de subsister au moyen de petits métiers, en mendiant, parfois en versant dans le banditisme ou la prostitution.

Beaucoup meurent de froid et de faim à Pékin. La police ramasse les cadavres le matin...

Mais surtout, eux aussi manifestent, eux aussi nourrissent les rangs des contestataires. Alors, devant le grossissement de la contestation qu'il a tolérée au début quand elle ne s'attaquait qu'à Mao et au passé, Teng Hsiao Ping décide de réagir brutalement. A partir de mars 1979, la répression commence contre les contestataires et aussi contre les plaignants. La police procède à des rafles, brutalise, et tue parfois. Les principaux contestataires sont arrêtés. Le plus populaire d'entre eux, Wei Jingsheng, est condamné à quinze ans de prison.

Le cours libéral en matière économique de Teng Hsiao Ping a commencé par un resserrement de vis politique et un appesantissement de la dictature.

1980-1984... La décollectivisation des campagnes et l'ouverture économique à l'Occident

A partir de 1980, en effet, on peut parler d'une réelle décollectivisation.

Dans un premier temps les effets de la décollectivisation ont été spectaculaires et l'établissement du « système de responsabilité », c'est-à-dire de contrats de production passés avec l'État, s'est traduit par un accroissement notable de la productivité du travail. Les livraisons de grains ont progressé en effet. Mais elles n'ont pas été affectées à la consommation urbaine mais à ravitailler les zones rurales déficitaires, pour favoriser la reconversion de régions entières dans les cultures industrielles, en particulier de coton : la Chine devenait en 1983 le second exportateur mondial de textiles. Mais ce n'est qu'en 1984 que le gouvernement a pu lever le rationnement urbain en cotonnades.

L'augmentation du prix d'achat des céréales par l'État, la vente des surplus sur le marché parallèle, le développement d'entreprises agricoles spécialisées, ont entraîné une hausse des revenus paysans, et un accroissement notable de leur consommation. Au moins pour une partie d'entre eux qui s'est enrichie et a commencé à acheter massivement des bicyclettes, des montres et des machines à coudre.

Dans le même temps, dans les villes, pour utiliser la main-d'oeuvre inemployée, pour pallier les insuffisances de l'industrie et du secteur commercial, les autorités réhabilitent l'entreprise privée, et l'on voit se multiplier les artisans, les petits commerçants, les restaurants privés.

Dans le domaine industriel, les responsables se tournent vers les capitalistes étrangers. Et l'ouverture du marché chinois, dans les années 70, a enflammé l'imagination des industriels et des financiers occidentaux. Mais si les projets ont été mirobolants, les importations réelles de matériel industriel sont en définitive restées minces. Car la Chine est un pays pauvre qui ne peut financer ses importations que par la vente de matières premières dont elle aurait elle-même le plus grand besoin. Et en 1983, le volume total du commerce extérieur de la Chine populaire, avec son milliard d'habitants, reste inférieur à celui de Taïwan (l'ex-Formose) qui ne compte que 19 millions d'habitants.

Certes, la Chine a emprunté largement en 1979 et les banques occidentales se sont fait concurrence pour se placer sur le marché financier chinois. Mais passée cette date, la Chine, prudemment, a réduit considérablement ses emprunts pour ne pas être endettée. Depuis, de nombreux projets de construction d'usines avec l'aide de l'étranger ont été annulés.

Car la Chine est pauvre et n'a pas grand-chose à offrir aux Occidentaux si ce n'est une main-d'oeuvre peu exigeante. Aussi à l'exemple de Taïwan ou des Philippines, elle donne la possibilité aux capitalistes occidentaux d'investir dans des « zones économiques spéciales » dont la première en face de Hong Kong. De nombreuses banques d'affaires s'y sont installées et un centre commercial de 40 étages s'y est rapidement construit. D'autres « zones économiques spéciales » ont été créées dans 14 villes côtières. D'autre part, de nombreuses villes de l'intérieur ont été autorisées à lancer des appels d'offre à des sociétés étrangères. On a vu une région s'engager à exempter d'impôts les futurs investisseurs pendant cinq ans. C'est le retour en force des zones franches qui rappellent les anciennes concessions d'avant 1949.

Alors est-ce là une aberration ou un symbole de la voie qu'a finalement empruntée la nouvelle Chine ?

Si la voie prise depuis quelques années se poursuit, nul doute que ce qui faisait l'une des originalités de la Chine dans le concert des pays sous-développés va être éliminé : la collectivisation complète des campagnes remplacée par le développement des entreprises privées avec inévitablement l'appauvrissement d'une grande partie de la paysannerie et l'enrichissement d'une minorité ; dans les villes la floraison des petites entreprises privées qui avaient pratiquement disparu dans les années soixante, même si ce sont des entreprises minuscules pour la plupart ; et enfin les investissements et les entreprises étrangères dont c'était la fierté du régime d'avoir débarrassé le pays, reprenant pied de plus en plus, par l'entremise du zones franches ou d'autres voies. Le récent accord avec la Grande-Bretagne qui prévoit le retour de Hong-Kong à la Chine pour 1997, prévoit aussi expressément que le système capitaliste et l'entreprise privée y sont garantis pour cinquante ans au moins. Le régime veut démontrer aujourd'hui qu'il s'est engagé dans cette voie pour longtemps, d'une manière irréversible, du moins à l'échelle humaine.

Bien entendu, cela ne signifie pas forcément qu'il en sera ainsi. Devant les menaces de catastrophes, intérieures ou extérieures, le régime pourrait peut-être recollectiviser et la campagne et les entreprises privées des villes et se débarrasser des entreprises étrangères, zones franches ou pas. Par exemple, si la Chine se retrouvait à nouveau en butte à l'hostilité et au blocus du monde impérialiste (rien ne nous l'indique bien sûr, aujourd'hui, mais les choses peuvent changer, comme elles ont changé dans l'autre sens il y a dix ans) ; ou encore si cette couche de paysans, à qui Teng lance aujourd'hui le mot que Guizot lançait aux petits bourgeois-français il y a un siècle et demi « enrichissez-vous », se mettaient à menacer le régime par une fronde politique ou un refus économique d'approvisionner les villes. Plus le temps passe et plus sans doute ce sera difficile au régime de réagir à nouveau dans ce sens, mais tant qu'il restera ne serait-ce qu'un peu maoïste, et avec Teng et malgré la « démaoïsation », il le reste encore, rien ne nous dit que ce n'est pas possible.

Un pays sous-développé, au régime politique dictatorial appuyé fondamentalement sur l'armée

Pourtant au delà-même du problème de savoir si l'entreprise privée petite ou grande, citadine ou campagnarde, va se développer ou pas, au-delà de celui de savoir jusqu'où peuvent s'étendre les investissements étrangers dans le pays, il n'en reste pas moins que fondamentalement la Chine, trente-cinq ans après la révolution maoïste, reste un pays sous-développé dont elle a toutes les caractéristiques essentielles.

D'abord un régime politique dictatorial appuyé fondamentalement sur l'armée, celIe-ci occupant quelquefois carrément le devant de la scène, quelquefois plus discrète, mais comme dans tous les pays sous-développés toujours immédiatement présente dans la vie politique.

Ensuite la misère profonde d'une grande partie des campagnes. On sait maintenant que les trente-cinq ans de régime maoïste ont connu contrairement à ce qu'on a longtemps pensé, de grandes famines, souvent il est vrai provoquées par les erreurs du régime. Même les dirigeants actuels reconnaissent que la disette est permanente pour une partie de la population, essentiellement celle des campagnes dont le niveau de vie moyen est bien inférieur à celui des villes. L'actuel président de la République, alors vice-Premier ministre, déclarait en 1979 que 10 % des Chinois, soit 100 millions d'habitants, ne mangeaient pas à leur faim. Teng Hsiao Ping lui-même lors d'une interview télévisée le jour de l'An 1980 déclarait : « Le problème le plus important auquel les Chinois sont confrontés est d'avoir à manger ».

Enfin, comme dans les autres pays sous-développés, il y a une tendance à la formation d'un sous-prolétariat urbain. Le régime s'y est pourtant systématiquement et férocement opposé, interdisant les villes aux paysans, renvoyant à maintes reprises des dizaines de millions de citadins, nouveaux ou anciens, à la campagne. Mais rien n'y fait, semble-t-il. Aujourd'hui il y aurait 20 millions de chômeurs dans les villes, 10 % de la population de celIe-ci, 20 % de la population active. Et la criminalité s'y développe, ce qui justifie des milliers d'exécutions de droits communs, y compris pour des simples vols, comme on le faisait il y a quelques siècles en Europe et comme on le fait encore aujourd'hui dans bien des pays du Tiers-Monde.

35 ans après la prise du pouvoir par Mao, le bilan

Il y a trente-cinq ans, en octobre 1949, l'arrivée de Mao à Pékin marquait la prise du pouvoir dans cet immense pays par des nationalistes radicaux.

Oui, la révolution chinoise maoïste conduite par des chefs de guerre jacobins, nationalistes qui ont pris la tête d'une vaste insurrection paysanne pour parvenir à instaurer leur pouvoir sur toute la Chine, a incontestablement liquidé les vestiges féodaux de la vieille société chinoise : elle a délivré les paysans chinois de l'arbitraire et de la rapacité des seigneurs fonciers, elle les a délivrés des enrôlements forcés incessants des bandes armées des seigneurs de guerre. Elle a réussi à unifier véritablement le pays pour la première fois depuis cent ans sur la base de la révolution agraire démocratique, elle a fermé ses fleuves et interdit ses ports et ses côtes aux navires de guerre et aux garnisons étrangères.

Oui, la révolution chinoise a bouleversé tout le continent chinois. Mais a-t-elle ébranlé le monde comme l'avait espéré Jack Belden, comme les Soviets russes de 1917 qui faillirent faire sauter l'Europe de sa place dans les années 20 au lendemain du premier conflit impérialiste mondial ?

Il est évident aujourd'hui que ce n'est pas le cas.

Aujourd'hui le bilan est là et il n'est pas positif. Certes, en Chine, il y a eu des progrès et des modernisations, évidemment. Mais qualitativement pas plus, au fond, que dans bien d'autres pays sous-développés. Certes, il y a eu et il y a encore malgré tout, semble-t-il, plus d'égalité quand on la compare à la plupart des autres pays sous-développés comme l'Inde par exemple. Mais c'est une relative égalité dans la misère, une égalité, nous le voyons aujourd'hui, bien fragile et vite remise en cause. Fondamentalement, la Chine est restée un continent sous-développé. Le nationalisme le plus radical, le maoïsme en occurrence, n'ont rien pu y faire.

Le maoïsme, ce faux communisme, a apporté une nouvelle fois la preuve qu'il n'y a pas d'autres voies pour sortir le monde d'aujourd'hui de son sous-développement et de sa misère que la véritable politique communiste c'est-à-dire celle de la révolution prolétarienne internationale. Car on ne peut construire ni socialisme ni communisme dans un seul pays.

La révolution prolétarienne, limitée à la Chine, n'aurait sûrement rien fait de plus que la révolution prolétarienne limitée à l'URSS. Elle aurait, peut-être, par son radicalisme, par l'expropriation immédiate de tous les biens, de toutes les propriétés, de toutes les possessions, les richesses, non seulement des féodaux mais encore de la bourgeoisie urbaine grande et petite, elle aurait pu créer les conditions d'une accumulation de départ qui aurait peut-être permis d'industrialiser un peu plus la Chine, avec un peu moins de misère et de drame pour les masses rurales. L'argent qu'on aurait pris à la bourgeoisie, on n'aurait pas eu à l'accumuler sur le dos de la paysannerie, pour lui faire produire des biens qui ne valaient pas grand-chose sur le marché mondial, afin de payer les importations.

L'énorme différence est qu'une révolution prolétarienne en Chine en 1950 aurait probablement secoué le monde impérialiste, plus même que la révolution ruse de 1917 ne l'avait fait. C'est probablement toute l'Asie, tout l'Orient, Japon y compris, ce Japon qui sortait de la Deuxième Guerre mondiale, qui aurait pu suivre le prolétariat chinois dans ce qui aurait été la plus formidable aventure de l'humanité moderne. Même l'impérialisme américain armé de l'arme atomique n'a pas pu s'opposer à la révolution de , alors à la révolution prolétarienne...!

C'est seulement la révolution mondiale, la révolution dans les bastions de l'impérialisme, là où la bourgeoisie a accumulé toutes ses richesses depuis trois siècles, qui peut sortir l'humanité du sous-développement, de la misère et de la dictature. C'est cela qui caractérise la révolution prolétarienne, car le prolétariat tout comme la bourgeoisie est une classe internationale. La révolution prolétarienne ne peut se concevoir que mondiale et pas dans un seul pays. Quand elle reste dans un seul pays, elle ne peut que dégénérer, et les révolutionnaires, les révolutionnaires prolétariens, ne peuvent envisager la révolution dans leur propre pays que comme une étape, un marche-pied vers la révolution mondiale, à la réalisation de laquelle ils doivent mettre toutes les forces nouvelles mises en branle par la révolution.

Toute autre voie ne demande pas moins de sacrifices aux masses et respecte l'impérialisme, respecte sa puissance, sa richesse, sa force, et ne peut, surtout dans les pays du Tiers-Monde, que déboucher sur une impasse, parfois sanglante. On l'a vu dans bien des pays du Tiers-Monde, la Chine comprise.