La classe ouvrière face au gouvernement Berlusconi... et à la politique des partis de gauche qui lui ont ouvert la voie

Cercle Léon Trotsky
07/10/2011

Une révolution bourgeoise sans révolution sociale

L'Italie a célébré cette année le cent cinquantième anniversaire du 17 mars 1861, jour où le roi Victor Emmanuel II proclama la naissance du royaume d'Italie. Avant cette date, la péninsule italienne était morcelée en plusieurs États, principautés et duchés, plus ou moins inféodés aux grandes puissances européennes de l'époque.

La bourgeoisie souffrait d'une situation politique qui ne lui laissait qu'une faible marge de manœuvre. Pas de marché national pour son économie, plusieurs monnaies, des barrières douanières d'une région à l'autre, des administrations et des réglementations différentes. Ce qui ne changeait pas en revanche, du nord au sud, c'était les conditions de vie et de travail de la population. La paysannerie était alors majoritaire et largement composée d'ouvriers agricoles ou de métayers.

L'ouvrier agricole, de la plaine du Pô au nord ou des grandes latifundia siciliennes au sud, était analphabète, soufrait du paludisme et de la malaria qui sévissaient dans les régions marécageuses laissées à l'abandon, vivait dans des cabanes, voire dans des grottes creusées à flanc de colline, et subissait la loi des grands propriétaires. On trouvait dans le règlement d'une oliveraie sicilienne : « 20 coups de bâton seront administrés à tout cueilleur ayant, par sa maladresse, gâté le produit des arbres de son excellence... »

La situation était explosive et en 1848, pendant le « printemps des peuples » qui secoua toute l'Europe, toute l'Italie s'embrasa.

Mais au final, ce furent les forces politiques les plus modérées qui tirèrent leur épingle du jeu et qui reprirent les choses en main. Le processus qui devait aboutir à l'unité et à la naissance d'un État italien fut finalement conduit par la dynastie de Savoie qui régnait jusque-là sur une petite portion du territoire, le royaume de Piémont Sardaigne. C'est en particulier sous la direction de son premier ministre, le comte de Cavour, que le processus d'unification fut mené, négocié avec les grandes puissances européennes, mais aussi les vieilles classes féodales héritées du passé.

Car en ces années 1860, où l'unité se réalisa, la bourgeoisie partageait une même crainte avec eux : celle de voir l'immense armée des prolétaires des villes et des champs faire irruption sur la scène politique et les balayer tous.

Cette crainte marqua tout le processus menant à l'unité. Ce fut particulièrement évident dans la façon dont fut menée la conquête du royaume des Deux-Siciles, où régnaient les Bourbons de Naples.

Ne pouvant y envoyer son armée, la monarchie piémontaise se servit du corps de volontaires dirigé par Garibaldi. Les célèbres « chemises rouges » de l'expédition des Mille partirent donc à l'assaut de la Sicile en mai 1860.

Mais l'image de fougueux révolutionnaires allant abattre la monarchie oppressive et retardataire du Sud est loin de la réalité. Certes, Garibaldi, qui avait participé aux guerres d'indépendances d'Amérique du Sud, en était revenu avec une réputation de révolutionnaire. Et les paysans siciliens se révoltèrent à son arrivée dans l'île, convaincus que l'heure était venue de régler leurs comptes avec l'oppression. Pour assurer la victoire du royaume piémontais, Garibaldi sut s'appuyer sur la révolte paysanne.

Mais en août 1860, lorsque la défaite des Bourbons fut entérinée, les grands propriétaires siciliens choisirent de rejoindre le camp de l'unité et du roi de Piémont Sardaigne. Les troupes du « libérateur » de la paysannerie Garibaldi se transformèrent alors en bataillons répressifs qui écrasèrent les paysans révoltés.

Le royaume d'Italie qui en sortit en mars 1861 resta marqué des tares héritées du passé, nullement remises en cause par le compromis passé entre la bourgeoisie du Nord, déjà entrée dans l'ère industrielle, et les forces les plus arriérées du Sud, la vieille aristocratie de grands propriétaires. C'est elle qui s'exprime dans le roman « Le guépard » de Tomasi di Lampedusa. Un jeune noble y explique son choix de rejoindre les troupes de Garibaldi car il faut : « tout changer si nous voulons que tout reste pareil ».

Cette formule illustre ce qui se produisit : unifiée sans laisser de place à l'initiative révolutionnaire, l'Italie conserva les classes sociales héritées du passé et une grande partie de ses structures. Les grands propriétaires terriens restèrent à la tête de leurs domaines. Le Sud, où se déroula une véritable guerre civile contre la paysannerie pauvre, devint par bien des aspects une colonie du Nord, où se concentrait l'industrie.

Un développement capitaliste laborieux

Et le développement capitaliste de cette Italie à peine née ne gomma pas ce fossé entre le Nord et le Sud du pays. La monarchie constitutionnelle composa entre les intérêts des différentes classes dirigeantes, bourgeoisie du Nord et aristocratie du Sud. Au Nord, la bourgeoisie profita d'un réservoir de main-d'œuvre à bon marché fourni par les campagnes et de l'appui de l'État. La bourgeoisie naissante du Sud préféra d'ailleurs investir ses capitaux dans les régions du Nord.

Au Sud, le jeune État offrit bien sûr des compensations aux classes riches. Les rejetons de l'aristocratie purent trouver des places dans l'appareil d'État. Et bien entendu, il ne fut pas question de réforme agraire.

Ces régions du Sud vivaient aussi sous le poids de bandes armées qui faisaient régner l'ordre, réprimaient les révoltes pour le compte des grands propriétaires, tout en prélevant leur commission au passage. Elles firent leur chemin : de la Camorra à Naples à Cosa Nostra en Sicile, en passant par la N'drangheta Calabraise, elles apprirent à manier la violence et l'extorsion pour leur propre compte, constituant pour finir un pan entier du développement bourgeois dans le Sud et trouvant le moyen de se lier à l'appareil d'État. Elles coexistèrent avec l'État et finirent par donner naissance à une véritable bourgeoisie mafieuse.

Malgré la disparité régionale, le développement économique s'accéléra au début du Vingtième siècle. Entre 1896 et 1913, la production industrielle bondit de 245 %. L'investissement de capitaux étrangers, attirés par la main-d'œuvre à bon marché, mais surtout l'intervention de l'État, favorisa cette accélération de l'industrialisation, qui resta concentrée au Nord du pays. Au tournant du siècle, l'Italie devenue impérialiste parvint même à se tailler un petit empire colonial, à l'ombre des géants français et britanniques. L'aventure coloniale permit de financer la naissance des grands cartels sidérurgiques, auxquels l'État italien passait commande pour construire navires de guerre et pièces d'artillerie.

Malgré ce développement impérialiste, il n'y eut pas en Italie de développement d'une importante aristocratie ouvrière qui permette d'acheter une certaine paix sociale. Même si la tendance très réformiste des dirigeants du Parti Socialiste se renforça à cette époque, les conditions de vie de la grande majorité des prolétaires des villes et des champs restèrent misérables.

À la veille de la Première guerre mondiale, les ouvriers italiens comptaient parmi les plus mal payés d'Europe occidentale et les conditions de vie dans les faubourgs ouvriers ressemblaient à ce qu'elles avaient été un demi-siècle plus tôt à Paris ou à Londres.

La participation du petit impérialisme italien à la Première Guerre mondiale se fit au prix fort pour les masses populaires.

Mais en 1917, ce fut le début de la révolte contre la boucherie impérialiste. En février, ce fut la première révolution Russe, qui balaya le régime tsariste et, quelques mois plus tard, celle d'octobre, la première révolution ouvrière victorieuse de l'histoire.

Les sacrifices exigés par la guerre impérialiste, les souffrances endurées et l'immense espoir que représentait la victoire du prolétariat russe propagèrent ensuite la vague révolutionnaire dans de nombreux pays d'Europe.

En Italie, où le pain commença à manquer dans les grandes villes dès le printemps 1917, une insurrection éclata à Turin au mois d'août. Elle fut écrasée et la répression fit une cinquantaine de morts.

Mais elle annonçait d'autres mouvements, d'autres révoltes, qui culminèrent après la fin de la guerre, durant les « deux années rouges », en 1919 et 1920. Toute l'Italie fut alors secouée par de larges mouvements de grève, accompagnés d'occupations des usines et des terres. On peut dire qu'elle connut alors une situation prérévolutionnaire, durant laquelle les masses ouvrières et paysannes remirent en cause la sacrosainte propriété privée bourgeoise.

Le fascisme écrase la classe ouvrière

Malheureusement, ce mouvement puissant, qui entraîna l'ensemble des masses pauvres, y compris dans les campagnes, ne trouva aucune direction révolutionnaire prête à en prendre la tête pour le mener plus loin. Les dirigeants réformistes du PSI présentèrent les concessions sur les salaires et les droits syndicaux obtenus alors comme le seul résultat possible et la vague de grèves et d'occupation reflua.

La bourgeoisie put alors riposter. Le mouvement fasciste de Mussolini lui en offrit la possibilité. Celui-ci recruta ses troupes dans la petite bourgeoisie, que la crise économique laissait sans perspectives de réussite sociale et il trouva des chefs militaires parmi les officiers démobilisés rejetés par la société civile et sensibles au thème de la « victoire mutilée ». Les Alliés n'ayant pas tenu leurs promesses, l'Italie n'avait pas récupéré tous les territoires promis.

Mussolini, l'inventeur du fascisme, avait été un cadre du parti socialiste avant guerre, avant de choisir de développer des thèmes ultranationalistes pour occuper un nouveau créneau politique. Il mit sur pied des organisations paramilitaires, subventionnées par les grands propriétaires terriens et la bourgeoisie.

Relativement peu nombreux au début, mais très bien équipés et mobiles, les fascistes concentraient leurs forces pour s'attaquer aux bourgs et aux petites villes. Ils y pourchassaient les militants ouvriers, incendiaient les bourses du travail et les sièges des organisations politiques et syndicales, tabassaient et parfois assassinaient les militants. Les fascistes menaient ces agressions systématiques avec la bénédiction passive ou active de la police et de l'armée.

Quelle fut la réaction des organisations ouvrières ?

Le Parti socialiste, qui demeurait la plus importante, resta paralysé par son propre réformisme. Il conseilla la patience face aux agressions fascistes et la confiance dans les institutions pour être protégé, ces mêmes institutions, police et armées, qui laissaient tranquillement passer les chemises noires de Mussolini, quand elles ne leur prêtaient pas main-forte !

Quant au tout jeune parti communiste, il naquit alors que le mouvement fasciste commençait à se développer. Lors du congrès de Livourne, en janvier 1921, les révolutionnaires qui souhaitaient l'exclusion des réformistes du Parti Socialiste furent mis en minorité et se séparèrent alors des autres délégués pour fonder le Parti Communiste.

Hormis une fraction des travailleurs de Turin, ce Parti communiste n'avait pas de large base ouvrière. À cette faiblesse numérique s'ajoutait le manque d'expérience, qui s'illustrait dans une vision un peu abstraite de la révolution, vers laquelle les masses devaient « apprendre à se tourner ».

Cela entraîna parmi les jeunes dirigeants du PC une tendance à sous-estimer le danger du fascisme. Selon eux, la crise du pouvoir illustrée par la violence fasciste jouait en faveur de la révolution prolétarienne, car elle permettait de voir la bourgeoisie sous son vrai visage, dépouillée de sa façade démocratique et elle démasquait les socialistes, qui n'offraient aucune perspective aux travailleurs.

Le Parti communiste ne prêchait pas l'action légale et la confiance dans l'État bourgeois pour sauver les travailleurs. Le 2 mars 1921, il lança un appel à « abandonner les dangereuses illusions du réformisme et à se défaire des prédicateurs d'une paix sociale impossible

Mais si le parti socialiste et le syndicat CGL, à directions réformistes, désarmèrent la classe ouvrière italienne, la faiblesse du jeune parti communiste et l'absence d'une politique crédible en direction des masses ouvrières encore influencées par les directions réformistes, ne lui permit pas davantage de s'organiser et de regrouper ses forces pour riposter à la politique fasciste de destruction systématique du mouvement ouvrier. Et l'évolution de la situation ne permit pas au parti communiste de corriger ces « défauts de jeunesse ».

En octobre 1922, Mussolini devint Premier ministre.

La dictature fut rapidement mise en place et consolida l'autorité de l'État né 60 ans plus tôt. Elle s'exerça avant tout contre la classe ouvrière. Ses organisations furent interdites, les militants ouvriers arrêtés et envoyés en prison ou en relégation dans les îles ou les villages isolés du Sud. Pendant 20 ans, la classe ouvrière fut réduite au silence, encadrée dans les usines par des syndicats corporatistes contrôlés par l'État fasciste, qui prétendait jouer les arbitres entre patrons et ouvriers.

Sur la scène internationale, la politique agressive de Mussolini ne parvint pas à faire de l'Italie autre chose qu'un impérialisme de second ordre. Parti en guerre à la suite de son allié allemand, l'impérialisme italien espérait recevoir enfin une part du gâteau, qu'il n'avait pu récupérer à l'issue du premier conflit. Mais la guerre signifia surtout la débâcle du fascisme et à partir de 1943, le pays connut une nouvelle période de crise.

1943 : le PCI au secours de la démocratie bourgeoise

L'été 1943 vit la chute de Mussolini. Dans l'Europe en guerre, l'armée italienne accumulait les défaites. Dès 1941, elle fut en mauvaise posture en Grèce et dut appeler au secours les forces allemandes. Désormais soumise aux directives du haut commandement allemand, elle n'en continua pas moins à subir de lourdes pertes, comme sur le front russe, où la moitié de son corps expéditionnaire fut anéantie.

Au niveau intérieur, la situation s'aggrava encore pour la population : en 1941, la ration de calories des Italiens était de 55 % inférieure à celle des Allemands, pourtant durement éprouvés par l'effort de guerre.

La colère contre le régime et les sacrifices imposés montait : en mars 1943, en pleine guerre et alors que la dictature fasciste pesait depuis vingt ans, un mouvement de grève démarra des grandes villes industrielles du Nord.

Dans cette Europe en guerre, c'était la première réaction des travailleurs sur leur terrain de classe, non pas contre un occupant étranger, mais contre leur propre gouvernement et leur propre bourgeoisie.

Partie de la Fiat de Turin, à l'initiative de militants communistes, la grève gagna l'ensemble des usines de la province. Elle bénéficiait d'un vaste soutien populaire et s'étendit bientôt à d'autres régions. Signe de la profondeur du mécontentement, des militants du parti National Fasciste participaient à la grève.

Ce réveil de la classe ouvrière redonnait corps au mot d'ordre mis en avant par les révolutionnaires restés internationalistes pendant la tourmente de la première guerre mondiale : pour arriver à une paix véritable, les prolétaires du monde entier devaient transformer la guerre impérialiste en guerre civile et s'en prendre à leur propre gouvernement, à leur propre bourgeoisie.

La grève de mars 1943, c'était le retour des masses sur la scène politique, le retour du spectre de la vague révolutionnaire de 1917. La bourgeoisie en avait pleinement conscience, et les patrons préférèrent d'ailleurs céder partiellement aux revendications, notamment sur les augmentations de salaires.

La situation sociale illustrait le problème politique de la bourgeoisie : Mussolini avait de toute évidence non seulement perdu la guerre, mais aussi perdu le contrôle de la situation en Italie même. Il fallait de toute urgence trouver une solution politique, afin d'éviter que l'écroulement du régime fasciste laisse un vide dangereux.

En juillet 1943, le grand conseil fasciste désavoua donc Mussolini et le roi nomma à sa place le maréchal Badoglio. Tout en multipliant les déclarations de fidélité à l'allié allemand, le gouvernement de Badoglio prépara secrètement l'armistice avec les Alliés.

Mais il ne put éviter la débâcle complète du régime et au moment de la signature de l'armistice, le 8 septembre 1943, l'Italie plongea dans le chaos. L'armée allemande fit face au retournement de son allié en occupant directement l'Italie. La partie au Nord de la ligne de front fut occupée par l'armée allemande, qui y établit même une nouvelle version du fascisme, en libérant Mussolini et en lui faisant constituer un nouveau gouvernement fasciste qui prit le nom de « République de Salo », une petite ville des rives du lac de Garde, près de Milan. Devenu une simple marionnette, entièrement soumise aux décisions de Hitler, ce pseudo-gouvernement n'eut pas d'autorité réelle.

Le Sud fut occupé par les Alliés où le gouvernement de Badoglio quittant Rome la capitale, se mit en sécurité. Il abandonna la population à son sort, de même d'ailleurs que l'armée, qui ne reçut aucun ordre à la signature de l'armistice.

À ce stade, il n'y avait plus d'appareil d'État : la tentative de la bourgeoisie d'éviter le vide d'autorité paraissait compromise et cette situation était grosse de possibilités révolutionnaires.

La débandade était complète et les Alliés, de même que la bourgeoisie italienne, avaient toutes les raisons d'être inquiets. Si les Alliés parvenaient à occuper complètement le pays, qui serait en mesure de le diriger ? Le gouvernement de Badoglio et du roi ne disposait d'aucun crédit.

C'est finalement le Parti communiste qui se révéla le meilleur allié de la bourgeoisie. Il mit en effet toute son influence, tout son poids, au service du maintien de l'ordre bourgeois et de la reconstruction d'un appareil d'État.

On sait que la politique de Staline dans cette guerre était dictée par la volonté - commune à celle des puissances impérialistes alliées - d'éviter toute crise révolutionnaire au sortir du conflit. Togliatti, le dirigeant du parti communiste italien, la mit fidèlement en œuvre.

Il prôna la nécessité de l'union nationale pour mettre en échec le fascisme. Il n'était pas question des intérêts de la classe ouvrière, mais de ceux de la patrie, le discours était nationaliste, et il s'agissait de combattre avec les forces de la liberté contre le fascisme... Même lorsque ces « forces de la liberté » portaient les vieux habits réactionnaires du roi ! Le parti communiste écrivait qu'il était prêt à se boucher le nez au nom de l'intérêt national :

« Si un gouvernement constitué sous le règne de Victor Emmanuel avait aujourd'hui la plus infime possibilité de servir efficacement l'Italie, les communistes surmonteraient leur légitime répugnance et accepteraient de collaborer avec Victor-Emmanuel »...

En cela, il se montrait plus à droite que les autres organisations membres comme lui du Comité de libération nationale qui, elles, réclamaient la République !

Quant aux Alliés, ils étaient hostiles à l'idée de laisser le nouveau gouvernement se former à partir du CNL. Ce fut le dirigeant communiste, Togliatti, qui permit d'arriver au compromis.

Revenu en Italie en mars 1944, il prononça un discours resté célèbre sous le nom de « tournant de Salerne », du nom de la ville où il eut lieu. Il n'y était plus question de révolution ouvrière, mais de la nécessité de libérer la Nation.

Le vieux roi étant vraiment trop haï et marqué par la collaboration avec le fascisme, il passa le pouvoir au prince héritier. La monarchie resta en place, avec la bénédiction du Parti Communiste, et Togliatti devint ministre du nouveau gouvernement constitué.

Le tournant fut tout de même difficile à prendre pour bien des militants communistes ! Togliatti avançait des arguments tactiques pour repousser la révolution à une « date ultérieure ». Mais certains militants communistes croyaient tout de même que la résistance représentait le début de la révolution. D'autant que l'agitation ouvrière reprit en 1944, en particulier dans le Nord industrialisé. De plus, les communistes dirigeaient des groupes de partisans relativement importants, gonflés de détachements entiers de l'armée en déroute. Des groupes locaux refusèrent la politique d'union nationale.

Ces oppositions furent cependant minoritaires et à son retour en Italie, Togliatti put s'appuyer sur un appareil qui n'avait que peu de traditions ouvrières et avait été davantage formé sur une ligne politique antifasciste et démocratique que sur des traditions de classe.

De 1944 à 1947, le parti communiste participa à tous les gouvernements successifs, prêt à toutes les concessions pour remettre en selle la bourgeoisie et son État.

Il s'exprimait ainsi le 11 avril 1944 : « L'objectif que nous proposons au peuple italien, une fois la guerre terminée, sera de créer un régime démocratique et progressiste. Nous savons la profondeur des destructions survenues dans le tissu social et nous savons donc que si nous nous donnions un autre objectif, nous ne remplirions pas les devoirs que nous avons envers la nation ».... Autant dire les devoirs que nous avons envers la bourgeoisie.

Quant à la classe ouvrière, qui sortait affamée des années de guerre, qui vivait au milieu des ruines et dont les enfants se prostituaient aux forces d'occupation pour survivre, elle n'avait rien à attendre de la direction de ce parti communiste, si ce n'est des encouragements à retrousser ses manches pour se mettre au travail.

Il fallut attendre la défaite allemande pour que le gouvernement s'oriente vers la République, décidée par référendum le 2 juin 1946. Là encore, la bourgeoisie put compter sur le parti communiste pour être responsable et faire passer la continuité de l'État avant tout. L'amnistie des fascistes, qui fut votée en 1946, fut l'œuvre de Togliatti lui-même, alors ministre de la justice.

L'appareil d'État de la jeune république hérita d'une bonne partie des hommes du fascisme, au sein de la police, de la justice et de l'armée, parmi les hauts fonctionnaires de l'administration. Elle en conserva également le code pénal. Bien des structures fascistes perdurèrent, simplement recouvertes d'un vernis démocratique. Et pour n'oublier aucun aspect réactionnaire, la Constitution conservait à l'Église une position privilégiée.

L'Italie était le pays d'Europe occidentale où les possibilités révolutionnaires de la période de fin de guerre avaient commencé à se concrétiser. La classe ouvrière se mobilisait et menait des grèves, le régime fasciste s'était effondré, la bourgeoisie n'avait pratiquement pas de solution de rechange... Sauf celle que le Parti communiste lui offrit. C'est bien la politique du parti communiste qui permit d'étouffer toute perspective révolutionnaire au sortir de la guerre.

De la reconstruction au « mai rampant »

Entre 1945 et 1950, la population vécut des années presque aussi dramatiques que celles de la guerre. Certaines villes avaient été aux trois quarts détruites par les bombardements. L'inflation et la hausse des prix réduisaient à néant le pouvoir d'achat des travailleurs et le chômage s'aggravait. Dans les villes, la crise du logement sévissait et les périphéries étaient recouvertes de bidonvilles. Dans les campagnes, faute de réforme agraire, les ouvriers agricoles subissaient toujours la loi des grands propriétaires. Pour survivre, la population était dépendante de l'aide alimentaire fournie par les Alliés.

En Italie comme dans le reste du monde, suivant la politique de l'Union Soviétique stalinienne, le parti communiste avait collaboré avec la bourgeoisie pour éviter toute crise révolutionnaire à la fin de la guerre. Cette servilité envers la bourgeoisie ne suffisait cependant pas à en faire un parti comme les autres à ses yeux. Avec le tournant vers la guerre froide, un parti lié à l'Union soviétique, fut-elle stalinienne, ne pouvait rester au gouvernement. D'autant qu'il avait accompli sa mission en muselant la classe ouvrière. La bourgeoisie congédia donc sans cérémonie le PCI, qui dut quitter le gouvernement dirigé par la Démocratie Chrétienne en mai 1947.

Il faut dire un mot de cette Démocratie Chrétienne, colonne vertébrale du régime pendant près de cinquante ans. Elle se présentait comme le rempart pouvant protéger l'Italie du fascisme... mais surtout du péril communiste. Une de ses affiches électorales montrait ainsi l'épée du « vote chrétien » décapitant les serpents « divorce » ou « amour libre » du communisme. Dans le même registre, l'un de ses candidats dénonçait alors « ces communistes qui, au nom de l'égalité, veulent s'emparer de la propriété d'autrui, ces communistes qui, au nom de la liberté, réclament le droit de blasphémer, d'aller au bal et de laisser les femmes porter des maillots de bain indécents ».

Mais au-delà du discours visant à satisfaire les grenouilles de bénitier ennemies du maillot deux-pièces, la Démocratie Chrétienne devint surtout la clé de voûte de tous les gouvernements pendant près de cinquante ans et en tant que tel, le parti de tous les notables, de tous les marchandages et de tous les clientélismes.

C'est elle qui put attribuer des postes dans les administrations ou les entreprises à participation d'État, elle qui fit prospérer le clientélisme, cette pratique qui consiste à acheter les voix des électeurs à coup de faveurs plus ou moins importantes.

La Constitution de 1946 prévoyait des élections à la proportionnelle. À l'image de la France sous la Quatrième République, l'Italie de ces décennies fut célèbre pour son instabilité gouvernementale. Mais malgré les crises répétées et les remaniements de gouvernements, c'était les mêmes hommes, fidèles serviteurs des intérêts de la bourgeoisie, qui se remplaçaient d'un gouvernement à l'autre.

Et ces gouvernements savaient être forts contre la classe ouvrière : les années cinquante furent celles d'une politique offensive contre les travailleurs, chaque grève, chaque manifestation, étant fortement réprimée.

Dans le Sud du pays, c'est la question de la terre qui entraîna les conflits les plus durs. Aux côtés des forces de police officielles, des troupes de bandits ou celles de la mafia intervenaient en toute impunité. Lors du 1er mai 1947, en Sicile, le meeting de Portella della Ginestra, fut mitraillé par le bandit Salvatore Giuliano, faisant onze morts. Et durant les années cinquante il y eut souvent des manifestations violentes et des morts.

Le ministre de l'intérieur démocrate-chrétien, Mario Scelba, intensifia la répression. Il put s'appuyer sur les officiers fascistes restés à leur poste et reprit des mesures mises en place sous le fascisme, comme le fichage systématique des membres du Parti communiste. Il fit passer le nombre de carabiniers de 30 000 à 70 000 et créa une garde mobile spécialisée dans la répression des grèves et manifestations.

Ce comportement de combat de la bourgeoisie n'empêcha pas le Parti communiste de progresser pendant cette période, en particulier au niveau électoral et toujours sur une ligne modérée. Dès 1954, Togliatti commença à parler de la « voie spécifique italienne vers le socialisme », une voie spécifique qui passait bien sûr par les urnes ! Dans la droite ligne de la politique stalinienne « d'unité nationale » menée dans les années quarante, le parti communiste faisait ainsi un pas réformiste de plus.

Au niveau syndical, trois grandes confédérations sortirent de la rupture de l'unité syndicale, en 1948. La CISL était liée à la DC, l'UIL aux sociaux-démocrates (les plus à droite des socialistes) et la CGIL en majorité au PC et avec une minorité liée au PSI.

Ces trois centrales avaient hérité en grande partie des structures de l'ancien syndicat corporatiste fasciste et du système de négociation de contrats collectifs établis par secteur et pour trois ans, mis en place par Mussolini. Ces appareils bureaucratiques, facteurs de stabilité sociale pour la bourgeoisie, ne purent cependant empêcher les grandes mobilisations ouvrières des années soixante et soixante-dix.

1969 : l'année des ouvriers

À la fin des années 1950, l'économie européenne connut une période d'expansion. Ce furent les années dites du « miracle économique » en Italie. Le miracle en question venait surtout du retard de développement de la bourgeoisie par rapport à ses voisins européens : comme souvent pour les pays les plus retardataires, la concentration des capitaux fut plus rapide et la production industrielle augmenta de 100 % en quelques années, l'État intervenant à nouveau massivement dans des secteurs comme la sidérurgie ou la chimie. Les capitaux étrangers s'investirent également, attirés par le niveau des salaires qui restait l'un des plus faibles d'Europe.

Pour faire face aux besoins de main-d'œuvre, les patrons disposaient d'un réservoir d'immigration intérieure dans les régions sous-développées du Sud. De 1955 à 1971, neuf millions d'Italiens du Sud ou des campagnes pauvres du Nord-Est de l'Italie prirent ainsi le chemin des grandes villes industrielles du Nord.

En dix ans, la population de Turin et de sa banlieue augmenta de près d'un million de personnes, sans que les infrastructures et les logements ne suivent. Si on trouvait du travail sans difficultés en arrivant « au Nord », les conditions de vie y étaient à peine meilleures que dans les villages pauvres du Sud, voire pires. Le « lit chaud » devint une forme de vie pour beaucoup de jeunes ouvriers, qui laissaient leur lit à un camarade de l'équipe précédente lorsqu'ils allaient prendre leur service, le lit n'ayant pas le temps de « refroidir ».

Mal logés et mal payés, ces dizaines de milliers de jeunes découvraient le travail d'OS sur les chaînes des grandes usines. À la Fiat, qui comptait 70 000 salariés dans ses trois sites turinois, voilà comment un jeune ouvrier calabrais décrivait son arrivée dans l'atelier : « Il n'y a pas de mots pour décrire mon impression. Nous devions poncer les tôles et l'eau coulait en permanence. Nous en avions jusqu'aux genoux et quand nous demandions à aller aux toilettes, le chef ricanait et nous disait que ce n'était pas grave d'ajouter de l'eau dans l'atelier. Nous étions traités comme des animaux ».

La demande de main-d'œuvre fit baisser le chômage et augmenter un peu les salaires. Cette jeune classe ouvrière, dépourvue de traditions, sentit que le rapport de force lui était plus favorable. Dès le début des années soixante, le climat social commença à changer, avec une reprise des grèves et de la mobilisation ouvrière.

En juillet 1962, une explosion de colère eut lieu à la Fiat de Turin. Les usines Fiat étaient la place forte du patronat italien, où régnaient les méthodes policières de l'encadrement et la chasse aux militants. Lors des négociations pour le renouvellement du contrat collectif, la direction signa un accord séparé avec le syndicat le plus à droite, l'UIL.

Cela provoqua l'explosion et le mot d'ordre de grève de la CGIL et de la CISL contre cet accord bidon fut largement suivi. Durant la manifestation, le siège de l'UIL, sur la Piazza Statuto, fut pris pour cible par les travailleurs et les affrontements avec la police durèrent quatre jours. Les dirigeants syndicaux furent dépassés par la réaction de ces jeunes ouvriers, que le journal Corriere della Sera décrivait ainsi : « Nombre de ces individus sont des immigrés récemment arrivés, vêtus de pantalons usés, qui hurlent leur colère de manière désordonnée. La majorité des 36 personnes arrêtées ont 20 ans, sont ouvriers chez Fiat et viennent du Sud de l'Italie ».

Quelques années plus tard, en avril 1968, alors que les manifestations étudiantes battaient leur plein, un autre mouvement frappa les esprits. La petite ville de Valdagno, en Vénétie, vivait au rythme des décisions de la famille Marzotto, propriétaire des usines textile, mais aussi des maisons, des magasins, sous le regard de la statue du Comte Marzotto, ancêtre de la dynastie patronale, qui trônait en centre-ville... Et qui fut abattue par les ouvriers en grève ! On n'avait jamais vu ça dans cette zone très catholique et bien-pensante, et la stupeur ne toucha pas seulement les héritiers directs du Comte !

L'automne chaud

Si l'automne de l'année 1969 resta sous le nom « d'Automne chaud », c'est toute l'année qui vit le nombre de grèves augmenter. Grèves pour l'abolition des « zones salariales », qui permettaient aux patrons de baisser les salaires dans certaines régions sous prétexte que la vie y était moins chère - et qui seront effectivement supprimées en mars - grèves pour le renouvellement des contrats dans les différents secteurs, mais aussi pour obtenir des rythmes de travail plus humains, des droits syndicaux...

Dans toutes les grandes villes du pays, la classe ouvrière relevait la tête. Et en particulier la jeunesse ouvrière, encouragée par les mouvements étudiants, à se faire entendre, à manifester, à occuper la rue.

Turin vécut cette année-là au rythme des mouvements qui touchaient la Fiat. Avec ses dizaines de milliers d'ouvriers, c'était la plus grande concentration de travailleurs du pays en même temps que le symbole de la politique répressive du patronat italien.

Elle devint le haut lieu des luttes ouvrières. Voici le climat qui régnait à Mirafiori, où 40 000 ouvriers travaillaient, suivant le témoignage d'un ouvrier au printemps 1969 : « Chaque atelier a commencé à faire grève pour ses objectifs. À la peinture, parce qu'ils voulaient des cabines plus grandes, au Montage pour une augmentation, à la soudure pour réclamer la distribution d'un verre de lait pour lutter contre les fumées nocives, et ainsi de suite. Si l'un d'entre nous s'arrêtait, tout le monde le suivait et ensuite les objectifs de chaque atelier devenaient des objectifs communs : le changement de catégorie, l'augmentation de salaire égale pour tous, le samedi non travaillé, etc. ».

La représentation syndicale

L'un des problèmes soulevés par les travailleurs dans ces mobilisations fut de faire entendre les revendications de la base, d'avoir des délégués. En effet, il y avait bien des militants syndicaux parmi les ouvriers, mais qui n'avaient aucun mandat représentatif.

Par exemple, en 1969, la Commission Interne de l'usine Fiat de Mirafiori - 40 000 travailleurs - était composée de... 18 représentants syndicaux ! Choisis par le syndicat, et non par les ouvriers, les membres de cette Commission Interne - organisme de discussion entre les syndicats et la direction - auraient été bien en peine de représenter réellement leurs camarades de travail.

Au sortir de la guerre, le syndicat avait hérité des structures et des modes de négociation du syndicat corporatiste fasciste. Les cotisations syndicales prélevées directement sur les salaires permettaient un développement considérable de l'appareil bureaucratique.

Les négociations se faisaient rituellement, tous les trois ans, autour des contrats nationaux de catégorie, entre patronat et représentants confédéraux des syndicats. Tout cela accentuait le côté gestionnaire des syndicats, y compris de la CGIL, qui jouaient un rôle non négligeable dans la stabilité sociale du pays.

Ce « vide » de représentation à la base ne posa pas de problèmes majeurs au patronat et aux appareils syndicaux pendant toute une période, mais il rendait le contrôle des réactions ouvrières plus difficile pour les syndicats. Ceux-ci ressentaient de plus la pression de la contestation de la jeunesse et du développement de groupes d'extrême gauche qui cherchaient à se lier aux travailleurs et dénonçaient les trahisons de la bureaucratie syndicale.

La CGIL reprit donc à son compte la revendication de délégués de secteurs.

Un automne « chaud » mais qui ne déborde pas les syndicats

Début septembre 1969, lors des négociations pour le renouvellement de nombreux contrats, les luttes se généralisèrent. L'usage, pour les syndicats, était d'appeler les travailleurs de la catégorie concernée par le contrat à un débrayage avant le début des négociations, puis de « suspendre les mouvements » pendant les discussions avec les patrons, en signe de bonne volonté.

Cette fois cependant, les syndicats durent tenir compte du climat qui régnait dans les usines depuis plusieurs mois. Ils surent utiliser un langage radical et organisèrent des journées de grèves - y compris pendant les négociations - auxquelles la participation fut importante. Les manifestations furent radicales, émaillées d'affrontements avec la police, d'incidents pendant les cortèges internes, dans les grandes entreprises, entre l'encadrement et les grévistes.

Mais les directions syndicales, en choisissant d'organiser les grèves par régions, suivant le contrat national en cours de négociation, évitèrent que la mobilisation des travailleurs, qui était générale et allait justement au-delà d'un secteur d'entreprises, ne se transforme en un mouvement d'ensemble de toute la classe ouvrière, qui aurait pu menacer la bourgeoisie.

Quant aux patrons, ils tentèrent d'abord d'intimider les travailleurs, en multipliant les sanctions contre les grévistes et les mises au chômage technique. Mais malgré toute leur répugnance à céder aux ouvriers, ils surent entendre la voix de la raison et le gouvernement put convaincre la Confindustria - l'équivalent du Medef en Italie - qu'il fallait se résoudre à accorder des augmentations de salaires.

Les nouveaux contrats, signés à partir de novembre 1969, accordèrent des avancées aux travailleurs. La semaine de travail passait à 40 heures, les droits de représentation syndicale - les fameux délégués d'ateliers - étaient entérinés et des augmentations de salaires accordées. Avec ou sans étiquette syndicale, les délégués étaient regroupés en conseils d'usine.

Les appareils syndicaux reprirent à leur compte ces conseils d'usine et plus tard, avec le reflux de la mobilisation, cette institutionnalisation leur fit perdre progressivement leur caractère de démocratie ouvrière. Les délégués furent de moins en moins choisis par leurs camarades de travail et plus du tout révocables. Après quelques années, ce furent des listes de délégués proposées par les appareils, de façon analogue à ce qui existe en France.

Ces conseils d'usine permirent aux militants et aux travailleurs combatifs d'avoir plus de moyens de se faire respecter. Même si au niveau politique, ce fut un moyen pour les appareils syndicaux de mieux contrôler les réactions ouvrières.

Toutes ces concessions importantes n'auraient pas été possibles sans les mobilisations de l'automne chaud. Cette période permit à la classe ouvrière de redresser la tête, de se faire respecter. Dans les quartiers, dans les usines, les discussions politiques animaient la vie quotidienne et le sentiment général était que l'avenir appartenait aux travailleurs. Les mobilisations nombreuses virent l'engagement d'une nouvelle génération d'ouvriers, dont une fraction était sensible aux arguments de l'extrême gauche sur la nécessité de « mener la lutte des classes » jusqu'au bout...

Mais ce n'est malheureusement pas du côté des groupes d'extrême gauche que les travailleurs trouvèrent des perspectives réelles. Ainsi Lotta Continua, l'un des groupes les plus influents de cette période, fustigeait bien la « lutte encadrée proposée par les syndicats »... Mais l'alternative qu'elle proposait, c'était les grèves perlées, par atelier, pour quelques heures par jour. C'était censé être une « grève bon marché et qui « ramenait la lutte à l'intérieur de l'usine ».

Lotta Continua montrait là ses limites. Avec pour seule boussole sa foi dans l'auto-organisation des travailleurs, elle se bornait à encourager ce qui restait entre les murs de l'usine, en désertant le terrain politique. Selon elle, la classe ouvrière trouverait spontanément le chemin de la révolution à partir de ses expériences d'auto-organisation dans l'usine. Et la politique des autres groupes ne fut guère différente. Cette attitude laissa le champ libre aux dirigeants syndicalistes et, au niveau politique, au PC.

Après des mois de luttes et de mobilisation, les nouveaux contrats obtenus furent d'autant plus largement approuvés par les travailleurs qu'ils leur étaient présentés par le PC et les syndicats comme des conquêtes historiques.

Le gouvernement - à majorité démocrate chrétienne - alla lui aussi dans le sens du retour au calme. En mai 1970, un décret amnistia tous les travailleurs poursuivis pour dégradations ou violences. Et il fit voter le Statut des Travailleurs, qui confirmait la conquête de nouveaux droits, notamment sur le plan syndical, et dont l'article 18 offrait une certaine protection contre les licenciements.

Les conséquences politiques de l'automne chaud

Le 12 décembre 1969, une bombe explosa devant la banque de l'Agriculture, sur la Piazza Fontana, à Milan, faisant seize morts et des dizaines de blessés. L'attentat fut attribué à l'extrême gauche, des militants anarchistes furent arrêtés. Mais c'était en réalité le premier d'une série d'attentats d'extrême droite, dont le but était d'entretenir une « stratégie de la tension ». Il s'agissait d'alimenter un climat de terreur, en organisant des attentats dans des lieux publics, attribués à l'extrême gauche, afin de préparer les esprits à un coup d'État militaire qui ramènerait l'ordre.

On soupçonna vite ces attentats d'avoir l'appui matériel et le soutien politique d'une partie de l'appareil d'État, dont les services secrets et une partie de l'armée, ce qui fut confirmé ensuite.

À l'extrême gauche, une fois la mobilisation ouvrière retombée, beaucoup des étudiants qui étaient venus à la porte des usines en s'imaginant à la veille de la révolution, furent déçus que ce ne soit pas le cas. Eux qui avaient porté aux nues l'instinct révolutionnaire des prolétaires les condamnèrent aussi catégoriquement qu'ils les avaient encensés la veille.

Ces petits bourgeois-là retournèrent à leurs études et furent visiblement moins déçus par la société bourgeoise dans laquelle ils purent se faire une place au soleil. Ce fut par exemple le cas d'un Luciano Benetton, qui rejoignit l'entreprise familiale du même nom et ne conserva de son passé de militant de Lotta Continua qu'un certain talent pour les publicités mettant en scène des sujets de société sensibles...

Certains de ces militants, déçus par le reflux, choisirent l'impasse du terrorisme politique. Ils créèrent des groupes armés dont l'objectif était de « montrer l'exemple » aux masses. En assassinant des personnalités représentant le capitalisme, ils prétendaient montrer la voie révolutionnaire à suivre. En réalité, ces groupes terroristes, dont le plus important fut les Brigades Rouges, agissaient certes au nom de la classe ouvrière, mais sans lien avec elle. La lutte contre l'État bourgeois qu'ils prônaient devint une lutte entre deux appareils, qui se passait sur un terrain dont la classe ouvrière était absente.

Comme l'écrivit plus tard un ancien membre de Lotta Continua, devenu médecin, Gianni Sartorio : « Certains militants de Lotta Continua furent laissés en plan avec leurs aspirations à la lutte armée qui les entraîna vers le terrorisme. Pour les autres, il fut facile de se réinsérer dans le cercle familial, de reprendre ses études.

Et les ouvriers se retrouvèrent seuls pour faire face à la période très difficile qui allait suivre, avec les restructurations et les défaites. Ceux qui nous avaient suivis furent les premiers sur les listes de licenciés ».

Globalement, au niveau politique, c'est le Parti Communiste qui tira bénéfice de cette période d'agitation sociale ouvrière. Ainsi pendant les années 1970, le PCI passa de 28 % des voix aux élections législatives de 1970, à près de 35 % des voix à celles de 1978, parvenant au niveau des résultats de la Démocratie Chrétienne.

Cette montée du PC se produisit alors que la période d'expansion économique touchait à sa fin. À partir de 1973 et du premier choc pétrolier, la bourgeoisie italienne commença à réclamer une politique d'austérité pour maintenir ses profits.

Le Parti communiste fit alors la démonstration qu'il était une force politique « responsable ». Après le coup d'État du général Pinochet au Chili, en 1973, son dirigeant Enrico Berlinguer, commença à parler du « compromis historique » à réaliser avec les forces démocratiques - même de droite - pour éviter à la classe ouvrière italienne le même sort qu'aux travailleurs chiliens, un coup d'État militaire renversant la démocratie...

En Italie, cela voulait dire l'unité avec la Démocratie Chrétienne. Berlinguer trouva en Aldo Moro, dirigeant de la Démocratie Chrétienne, un interlocuteur ouvert à cette idée de « compromis historique ».

Aldo Moro paya cette politique de sa personne car il fut enlevé par les Brigades Rouges (et assassiné deux mois plus tard) le 16 mars 1978, le jour où il se rendait au parlement pour voter l'investiture du nouveau gouvernement qui serait soutenu par le PCI.

Quant au PCI, il eut à soutenir non seulement l'État bourgeois - avec déclarations de confiance envers son armée et sa police - mais aussi les mesures d'austérité du gouvernement.

Au niveau syndical, cette politique se traduisit par la conférence de l'EUR, du nom du quartier de Rome où la réunion se tint, en 1978. Les dirigeants syndicaux y annoncèrent une politique « des compatibilités ». Qui devait être compatible avec qui ? Eh bien les revendications des travailleurs devaient être « compatibles » avec l'austérité voulue par la bourgeoisie... Enfin bien sûr c'était dit avec d'autres mots, on parlait des « nécessités de protéger l'économie, la République ou même la démocratie ».

Et comme il fallait faire passer la pilule, les syndicats firent mine d'avoir obtenu quelque chose en échange de leur aplatissement devant la bourgeoisie. Ils furent associés aux discussions en matière de politique industrielle, ou de développement du Sud.

Cela leur offrit des postes dans des organismes d'État. Et si Berlinguer voyait là « la classe ouvrière qui pénétrait l'État », c'était plutôt la gestion de la société capitaliste qui pénétrait un peu plus profondément les appareils syndicaux.

Assez vite cependant, le compromis historique mit le PCI dans une situation difficile, les électeurs se détournant de ce parti qui soutenait la politique de la droite. Il reprit donc le chemin de l'opposition, après avoir aidé la bourgeoisie à prendre ses premières mesures d'austérité, ce qui la mettait en position de force pour la suite.

Années 1980 : la bourgeoisie riposte

De son côté, le patronat voulait prendre sa revanche. La période d'effervescence ouvrière des années 1970 n'avait évidemment pas été de son goût. Il tenait à renverser la vapeur, à en finir avec cette période où les travailleurs s'étaient sentis forts.

C'est la Fiat, qui ouvrit les hostilités en annonçant, en septembre 1980, 14 000 licenciements. Les travailleurs répondirent par un mois de grève avec occupation, au bout duquel les syndicats signèrent un accord transformant les 14 000 licenciements en 23 000 travailleurs mis en « Cassa Integrazione ». Cette Caisse d'Intégration est une sorte de chômage technique permettant de licencier un travailleur tout en lui versant une indemnité largement payée par l'État. En théorie, le salarié en Caisse d'intégration reste membre du personnel et peut être rappelé plus tard. Dans la pratique, cela permet aux patrons d'amortir le choc des licenciements massifs, sans avoir à mettre la main à la poche.

Les travailleurs de la Fiat avaient cependant pleinement conscience que loin de constituer un recul du patron, cet accord était un moyen de licencier encore plus d'ouvriers.

Antonio Citriniti, ouvrier à Mirafiori, en témoignait en ces termes : « Que pouvait-on trouver de positif à un accord qui légitimait la mise à l'écart de 23 000 travailleurs, dont beaucoup étaient désignés à cause de leurs engagements politiques ou syndicaux ? En Assemblée générale, le vote de tous les travailleurs fut de s'y opposer. Mais on fit venir les chefs, les employés, avec pour consigne de lever la main pour l'accord. Et les syndicats s'empressèrent alors de considérer qu'il était approuvé. Beaucoup d'entre nous avons déchiré nos cartes du syndicat et du parti ce jour-là ».

Les ouvriers eurent conscience de la trahison des directions syndicales. D'autant que celles-ci prétextèrent la conclusion de l'accord pour annuler la grève nationale prévue !

La démonstration de force faite par le patron de la Fiat - et la complicité affichée de l'ensemble des syndicats - ouvrirent la voie à l'ensemble du patronat. Dans les grandes entreprises, les patrons procédèrent de la même façon pour licencier massivement. Quant aux dirigeants syndicaux, ils se servirent de la défaite à la Fiat - défaite qu'ils avaient eux-mêmes entérinée et même organisée - pour justifier l'impossibilité de se battre contre l'offensive patronale à grande échelle.

À les entendre, c'était la classe ouvrière qui avait déserté le champ de bataille. Pourtant, pendant des années, elle montra qu'elle était prête à riposter aux offensives du patronat sur son terrain, celui de la lutte des classes.

La gauche au gouvernement fait passer les mesures antiouvrières

Comme dans les autres pays capitalistes, les années 1980 en Italie furent marquées par la volonté de la bourgeoisie d'imposer la priorité de la sauvegarde de ses profits.

En France, ce fut l'époque où un gouvernement socialiste se montra prêt à accomplir « le sale boulot » selon la formule de Mauroy, le premier ministre socialiste, pour la bourgeoisie. En Italie aussi, le Parti socialiste put saisir sa chance d'aller au pouvoir, mais cela se fit sous la houlette de la Démocratie Chrétienne.

En 1983, tout en restant majoritaire dans le gouvernement, elle laissa le poste de premier ministre à un socialiste, Bettino Craxi. Usée par le pouvoir, où elle avait accumulé les scandales en tout genre, la Démocratie Chrétienne avait intérêt à se faire un peu oublier. À à la tête d'un gouvernement qui n'était donc pas « de gauche », Craxi fit ses preuves de serviteur de la bourgeoisie en s'attaquant à l'échelle mobile des salaires.

Mise en place au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, l'échelle mobile des salaires permettait d'indexer la hausse des salaires sur la hausse des prix. Elle compensait à environ 75 % les effets des hausses des prix sur les salaires réels. C'est pourquoi elle était l'une des bêtes noires de la bourgeoisie, grande et petite, qui l'accusait de réduire la compétitivité des entreprises.

Craxi décréta donc, au nom de l'austérité nécessaire, la suppression de quatre points dans l'indice de calcul de l'échelle mobile. Concrètement, cela signifiait le gel de l'indexation des salaires sur les prix.

Seule la CGIL, consciente de l'impopularité d'une telle mesure, refusa de signer l'accord, tout en parlant des « efforts nécessaires pour redresser l'économie ».

Sans attendre la conclusion des discussions entre syndicats, patronat et gouvernement, les travailleurs se mobilisèrent. Début 1984, la contestation se traduisit par des Assemblées générales dites « auto convoquées » réunissant les délégués des conseils d'usine. Pendant que les directions syndicales discutaient avec le gouvernement, cette pratique d'assemblées « auto convoquées » se généralisa. Et les assemblées furent suivies de manifestations et de grèves.

Craxi décida de faire passer les principales mesures de son plan d'austérité - dont le retrait des 4 points de l'échelle mobile - par décret-loi, le 15 février.

La contestation de la base ouvrière s'intensifia encore, le refus de la CGIL de signer l'accord étant pris par ses militants comme un encouragement à prendre l'initiative des mouvements ou à s'y rallier. Le point culminant de la mobilisation des « autoconvoqués » eut lieu en mars 1984, lors de l'assemblée nationale des Conseils d'usine, qui regroupa environ 5 000 délégués, venus de tout le pays. Cette assemblée montrait qu'une partie de la classe ouvrière se méfiait des directions syndicales et souhaitait se doter d'un moyen de coordonner ses luttes. Mais loin de se poser en direction alternative aux directions syndicales, cette assemblée se contenta de leur adresser des appels en faveur de l'unité et de la démocratie syndicales et de l'organisation d'une grève générale pour défendre l'échelle mobile.

Ce que les dirigeants syndicaux se gardèrent bien de faire. La CGIL se contenta de reprendre l'idée d'une manifestation nationale. On décida qu'elle aurait lieu à Rome le 24 mars... Une date opportune puisqu'il s'agissait d'un samedi, ce qui évacuait le problème de la grève ! La CGIL fit de cette manifestation son objectif : elle mobilisa tous ses moyens pour acheminer les manifestants vers Rome. Et la manifestation fut une réussite, rassemblant des centaines de milliers de travailleurs. En France, le journal Le Monde félicita la CGIL pour avoir su « récupérer la situation en chapeautant une manifestation contre les décrets qui était au départ une idée des Conseils d'usine ».

La CGIL méritait les félicitations de la presse bourgeoise, car elle parvint à contrôler la réaction ouvrière. Et la direction des assemblées auto convoquées lui en laissa la possibilité, se comportant comme une opposition interne au syndicat et non comme une direction alternative pour le mouvement.

Celui-ci put être sabordé par l'activité conjointe de la CGIL et du Parti communiste italien qui déplaça alors la lutte sur le terrain électoral en demandant l'organisation d'un référendum sur la question de l'échelle mobile. Celui-ci eut lieu un an après et donna une majorité contre l'échelle mobile. Car dans les urnes, les voix des travailleurs se retrouvaient noyées sous celles de la petite bourgeoisie, boutiquiers, professions libérales et autres petits entrepreneurs, fort nombreux en Italie et tout à fait d'accord pour que les travailleurs soient moins payés !

Les dirigeants syndicaux et communistes surent d'abord adopter un langage radical et prendre la tête de la manifestation nationale, pour mieux faire abandonner ensuite la perspective de la grève générale, au profit du verdict des urnes. En se laissant convaincre que tout se résoudrait avec un vote et sans luttes, les travailleurs abandonnèrent leur terrain de classe et furent désarmés.

En même temps, le parti socialiste fit ses preuves. Craxi fut l'homme qui avait réussi à s'attaquer à l'échelle mobile des salaires.

L'évolution « à droite toute » du Parti communiste

Quant au PC, il ne ménagea pas ses efforts pour faire la preuve de sa modernisation.

Bien avant d'être concurrencé sur le terrain électoral par le Parti socialiste, il avait pris ses distances avec une partie de plus en plus grande de l'héritage communiste. Il avait hérité de la période stalinienne un discours nationaliste et électoraliste, respectueux de « l'unité nationale » et des « besoins de la nation » et il le poussa vite plus loin. En 1960, Togliatti mit en avant la théorie du « polycentrisme », qui disait en substance que la révolution russe n'était pas la seule référence à suivre.

Au début des années 1980, cette évolution dans l'abandon de l'héritage communiste connut une accélération.

Le dirigeant d'alors, Enrico Berlinguer, expliqua que « l'impulsion historique de la révolution russe était maintenant épuisée ». Il fallait donc trouver d'autres voies pour changer la société.

Cette évolution était aussi la traduction politique de ce qu'était une partie de l'appareil du PC. Celui-ci était lié à la gestion locale des municipalités ou des régions et il pesait davantage sur l'évolution de la politique du Parti que la fraction de l'appareil liée aux entreprises et à la classe ouvrière par l'intermédiaire du syndicat CGIL en particulier.

Dès les années soixante, le Parti Communiste se retrouva à la tête de nombreuses municipalités, puis de régions, surtout dans le Nord. La région de Bologne, l'Émilie-Romagne, était ainsi surnommée l'Émilie rouge, à cause du nombre de communes communistes.

Le Parti Communiste affichait fièrement sa bonne gestion municipale, le fait de mettre de l'argent dans des services sociaux utiles, etc.

C'était la politique de « buon governo », le « bon gouvernement ». En militant sur ce terrain, le Parti Communiste abandonna de plus en plus les usines et les travailleurs, au profit de son bilan de « gestionnaire honnête », qu'il opposait à celui de la Démocratie chrétienne, corrompue et trempant dans les affaires louches, à commencer par ses liens avec la Mafia. L'évolution vers la « normalisation » continua après la mort de Berlinguer, en 1984.

En 1986, le congrès du Parti communiste réaffirma sa volonté d'être l'équivalent du parti social-démocrate allemand ou du Labour Party anglais et demanda son adhésion à l'Internationale Socialiste.

Enfin en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin, le nouveau secrétaire général, Achille Occhetto ouvrit la discussion sur la nécessité de changer de nom.

Si l'abandon de la référence au communisme dans le nom du parti fut voté au bout de deux jours par la majorité du Comité central, il ne passa pas sans difficulté auprès de la base, en particulier ouvrière. Au final, c'est le congrès de Rimini, en février 1991, qui entérina le changement. Le Parti Communiste devint alors le Parti Démocratique de la gauche (PDS en italien). Une minorité du congrès s'opposa tout de même à cette évolution et constitua le Parti de la Refondation Communiste.

Tout cela allait dans le sens d'une unification avec le Parti Socialiste en vue d'un grand parti social démocrate. Sur le moment cependant, Occhetto ne pouvait aller trop vite en besogne. Dans une interview donnée 20 ans plus tard, il expliquait : « N'importe quelle personne honnête intellectuellement peut comprendre que le secrétaire du Parti Communiste que j'étais alors, en annonçant le changement de nom, était comparable au Pape qui déclarerait dépassé le dogme de la virginité de la madone. Si j'avais dû en plus ajouter que nous devions nous fondre au PSI en renonçant à toute dignité, je n'aurais pas pu imposer le tournant ».

Durant ces années-là, Occhetto dut en effet composer d'une part avec l'aile gauche - soucieuse de ne pas perdre complètement la base ouvrière de l'ancien PCI - et l'aile droite qui trouvait que l'évolution vers la sociale démocratie n'allait pas assez vite. Et avant que le PDS devienne un parti de gouvernement, une autre crise secoua le monde politique.

L'opération « Mains propres » et la chute des partis traditionnels de la bourgeoisie italienne

Le 17 février 1992, Mario Chiesa, conseiller municipal socialiste, fut arrêté en flagrant délit, recevant un pot-de-vin d'un fournisseur. Ce fut le coup d'envoi d'une enquête dirigée par le juge Di Pietro, qui, sous le nom de « Mani Pulite » (Mains propres), mobilisa l'opinion publique. Elle montra que la pratique des pots de vin versés aux partis par les patrons, lors de la conclusion des marchés publics, était un système généralisé.

L'enquête éclaboussa toute la classe politique italienne. En deux ans, près des deux tiers des députés et sénateurs furent mis en examen ! « Mains propres » sonna le glas de la Démocratie Chrétienne et du Parti socialiste.

Les révélations sur la corruption, le clientélisme et les magouilles avaient de quoi choquer l'opinion publique. Mais le scandale ne déboucha nullement sur une démocratie plus honnête.

Le terme de « partitocratie » fut employé pour désigner l'omnipotence supposée des partis politiques. Partitocratie et inefficacité de l'État central corrompu furent désignées comme principales responsables de tous les maux de l'Italie. Cela permit de remettre en cause le système électoral à la proportionnelle - le plus démocratique donc, puisqu'il permet la représentation de toutes les formations, même celles obtenant un faible pourcentage de voix - pour aller vers un système majoritaire au pouvoir exécutif fort. C'était une vieille aspiration de la bourgeoisie à la stabilité gouvernementale.

Dans son soutien aux enquêtes contre la corruption, le Parti démocratique de gauche se faisait le chantre de la démocratie bourgeoise moderne que l'Italie devait prendre pour modèle et reprenait les louanges adressées aux « entrepreneurs honnêtes et méritants », présentés comme les victimes du chantage des partis et d'un appareil d'État inefficace et parasite. Comme si cet État n'avait pas financé à coups de milliards les profits privés des capitalistes... Il est vrai que la bourgeoisie est toujours prête à se plaindre de ce que lui coûte l'État, en oubliant de mentionner ce qu'il lui rapporte !

Le Parti démocratique de gauche évita donc, comme les autres, de remettre en cause les vrais parasites que sont les grands groupes capitalistes.

À droite, une nouvelle force politique tira parti de la crise ouverte par Mani Pulite. C'était la Ligue du Nord, le parti xénophobe et régionaliste d'Umberto Bossi.

Se voulant le parti « des honnêtes travailleurs » du Nord, elle fustigeait non seulement les immigrés étrangers, mais aussi les Italiens du Sud. Elle mettait en avant le fédéralisme nécessaire afin que le Nord, riche et travailleur, ne paie plus pour les « mafieux » et les « assistés » du Sud, ni pour « Rome la voleuse », c'est-à-dire l'État, son administration et ses fonctionnaires accusés de gaspiller les ressources venues des Italiens du Nord.

Autant dire que la dénonciation de la « partitocratie » et de l'inefficacité de l'État venaient à point nommé ! La Ligue n'avait pas d'autre programme politique que ces discours démagogiques contre l'État, les Italiens du Sud et les immigrés. Ce fut le début des grandes mises en scène rituelles lors des fêtes de ce parti, durant lesquelles Bossi et ses fidèles se recueillent à la source du Pô, le fleuve qui arrose la vallée Padane, censée représenter « la source des peuples de Padanie ».

Émaillant ses discours de grossièretés et de slogans machistes tels que « La Ligue en a une grosse », qui lui tiennent lieu de radicalisme, Bossi incarna - et incarne toujours - les aspirations de la petite bourgeoisie du Nord.

Nous les connaissons bien en France, ces petits-bourgeois anti-ouvriers, anti-immigrés, qui forment la base électorale de l'extrême droite et qui revendiquent avec arrogance le droit d'exploiter les travailleurs. En Italie, leur ralliement à la Ligue du Nord démontre qu'il n'est même pas besoin de frontières, de différence de langue ou de couleur de peau pour brandir des préjugés imbéciles, tant ce racisme est en réalité avant tout un racisme antipauvres, un racisme social.

Aux élections politiques d'avril 1992 - l'équivalent des législatives ici - la Ligue du Nord fit un score national de 9 % et, dans les régions du Nord, elle gagna jusqu'à 20 % des voix, devenant le principal concurrent du Parti démocratique de gauche dans les anciens bastions rouges de l'Italie. La Ligue du Nord parvint à attirer une partie de l'électorat populaire, déboussolée par l'évolution de l'ex parti communiste, au moment où les attaques du patronat s'intensifiaient pour imposer l'austérité.

Sous sa nouvelle étiquette de Parti démocratique de gauche, l'ex PC n'avait rien à proposer aux travailleurs. Il n'avait désormais à la bouche que les mérites de « l'économie de marché moderne ».

Il ne tira pas immédiatement profit de sa reconversion : loin des 30 % que l'ancien Parti communiste obtenait, le nouveau PDS dut se contenter de 16 % des voix, tandis que Refondation Communiste, la minorité qui avait tenu à conserver la référence au communisme, en obtenait 5,5 %.

Le 3 août 1993, une loi électorale instaura le scrutin uninominal majoritaire pour les trois quarts des députés : la voie était désormais ouverte à l'alternance entre des coalitions de gauche et de droite, garantes d'une stabilité plus grande. Les partis traditionnels durent soit disparaître, soit se reconvertir. Cela ne signifia cependant ni la fin de la corruption, ni la fin des relations louches entre hommes d'État et Mafia. Les scandales quotidiens qui font aujourd'hui la Une des actualités sont là pour en témoigner.

Et comble d'ironie, c'est dans le cadre des bouleversements liés à cette pseudo-moralisation de la vie politique qu'un certain Silvio Berlusconi allait faire son entrée en politique !

La crise politique n'empêche pas les attaques contre les travailleurs

Avant de sombrer cependant, les vieux partis de la bourgeoisie allaient encore lui servir contre la classe ouvrière. En 1992 en effet, le dernier gouvernement issu d'une coalition entre Démocratie chrétienne et Parti socialiste, fit un ultime geste pour la bourgeoisie. Le plan d'austérité de son premier ministre, le socialiste Amato contenait en effet la suppression complète de l'échelle mobile des salaires.

Amato put s'appuyer sur les syndicats, y compris la CGIL, qui signèrent l'accord sur la suppression de l'échelle mobile le 31 juillet 1992, au moment où une grande partie des travailleurs italiens partait en vacances...

À la rentrée, les dirigeants syndicaux ne purent cependant éviter les retombées de la colère ouvrière : lors des meetings où ils tentaient de justifier leur signature, ils reçurent des boulons et des tomates pourries de la part d'ouvriers dégoûtés et durent s'abriter derrière des boucliers en plexiglas pour tenter de mettre en avant les « contreparties » obtenues. Celles-ci consistaient en de vagues promesses de « modération des prix » et surtout en organismes de « concertation » sur la politique salariale.

Bruno Trentin, le dirigeant de la CGIL, sut reprendre une vieille recette des appareils syndicaux : il fit mine de tenir compte du mécontentement des travailleurs en organisant des grèves générales, mais par région et jamais le même jour.

Pendant que le gouvernement faisait passer son plan, les appareils syndicaux attendirent que le mécontentement ouvrier retombe avant de proposer une journée de grève générale qui arrivait bien trop tard.

Amato rendit plus tard hommage à Bruno Trentin en ces termes dans le Corriere della Sera : « La décision de ne pas faire de grève générale, mais de gérer le mécontentement en le dispersant dans des manifestations régionales m'aida beaucoup à passer cette étape. Ce fut la plus grande collaboration que les syndicats et Bruno Trentin apportèrent à mon gouvernement. »

On ne saurait mieux dire !

La combativité des travailleurs fut une fois encore gaspillée, dispersée dans les protestations rituelles bien encadrées et surtout bien émiettées que proposèrent les appareils syndicaux.

La crise politique ouvre la porte à Berlusconi

C'est dans ce contexte que les élections législatives de mars 1994 donnèrent la victoire au regroupement dit du Pôle des Libertés, à la tête duquel se trouvait Silvio Berlusconi. Magnat de l'immobilier, de l'audiovisuel, patron du club de foot Milan AC, il figurait parmi les premières fortunes mondiales, à la tête de sa société, la Fininvest. Il avait constitué en quelques mois un nouveau parti, « Forza Italia », au nom de slogan de supporter de foot, formé comme n'importe quel produit marketing de ses entreprises.

Comme tout bon publicitaire (il est aussi à la tête de la plus grande agence de communication) Berlusconi promit beaucoup, entre autres la création d'un million d'emplois !

Mais il pouvait surtout s'appuyer sur la déconsidération de la gauche, sans oublier son argent et le relais de son empire médiatique. Tout cela lui permit de se propulser à la tête du gouvernement, en profitant du vide laissé par la DC et le PS et en recyclant une bonne partie de leurs représentants.

C'était un peu embarrassant, y compris pour la bourgeoisie, de montrer de manière si évidente le pouvoir de l'argent dans le jeu politique. Le grand patronat avait d'ailleurs plutôt appuyé le camp dit « progressiste », dans lequel figurait le Parti démocratique de gauche. Il ne promettait rien aux travailleurs et semblait plus fiable que Berlusconi.

D'autant que les deux alliés de ce dernier, la Ligue du Nord et l'Alliance Nationale, n'étaient guère présentables. Aux côtés de la Ligue du Nord, l'Alliance Nationale était l'héritière directe de l'ancien MSI, le Mouvement Social Italien, fondé après guerre par d'anciens cadres du parti fasciste et qui continuait à s'en réclamer. Gianfranco Fini, le dirigeant du parti, lui enfila des habits plus présentables en le baptisant « Alliance Nationale ». Fini fit quelques déclarations rassurantes comme : « Personne ne peut nous demander de renier le fascisme au moment où nous disons que nous ne voulons pas le restaurer. Nous sommes, comme tous les Italiens, des postfascistes ».

Pour consoler ceux de ses partisans qui trouvaient cela trop mou, il pouvait compter sur la présence de personnages comme Alessandra Mussolini, la petite-fille du dictateur, dont les déclarations incarnaient la crasse réactionnaire, à l'image de son « mieux vaut être fasciste que pédé ».

Le tour de force de Berlusconi fut de parvenir à concilier la Ligue du Nord d'Umberto Bossi, s'égosillant contre les fainéants du Sud et l'Alliance Nationale, dont le bastion électoral se situe justement dans le Sud du pays. Pour y parvenir, il fallut des accords séparés avec chacun d'eux.

Dès ce premier gouvernement Berlusconi, l'opposition s'émut de voir un homme d'affaires accéder au pouvoir. N'allait-il pas s'en servir pour satisfaire ses intérêts personnels ?

C'est oublier que Berlusconi pouvait déjà voir réalisés au moins une partie de ses désirs par le pouvoir politique, avant de l'avoir directement entre les mains ! C'est par exemple son ami socialiste Craxi qui, lorsqu'il était premier ministre en 1984, lui permit de donner une assise nationale à son empire audiovisuel, en supprimant la loi de monopole étatique sur les chaînes nationales.

Mais une fois l'ami Craxi en exil, et les autres vieux renards de la politique italienne déchus, un espace s'ouvrait. Pourquoi ne pas y aller soi-même ? Berlusconi décida donc d'entrer en politique, en se vantant de représenter une nouvelle ère, avec des partis « propres » et non corrompus.

Un comble, puisque son groupe était donc déjà dans l'œil de la justice pour différentes enquêtes, allant du versement de pots de vin aux relations entretenues avec la mafia, dont l'argent recyclé ne serait pas étranger aux premiers millions ayant permis à Berlusconi, et avant lui à son papa, de faire leurs premiers pas dans l'immobilier.

Cette association d'affairistes plus ou moins véreux, de fascistes mal déguisés et de démagogues à la Bossi constituait donc le nouveau personnel politique de la bourgeoisie.

Elle ne tint pas la route longtemps : lorsqu'il fallut assumer l'impopularité des mesures anti-ouvrières, et en particulier s'attaquer aux retraites, la Ligue du Nord de Bossi retira son appui au gouvernement de Berlusconi, qui ne dura même pas neuf mois.

À vrai dire, responsables envers la bourgeoisie, les syndicats et le Parti démocratique de la gauche, ne faisaient même pas semblant de contester la nécessité d'une réforme. Mais ils attendaient de Berlusconi qu'il se prête au jeu des négociations avec les partenaires sociaux.

À l'automne 1994, les syndicats organisèrent deux journées d'action, à un mois d'intervalle, qui furent toutes deux des succès éclatants. Elles lancèrent alors un appel à une nouvelle grève générale, pour le 2 décembre, tout en se déclarant prêtes à l'annuler si le gouvernement acceptait de discuter de son contenu.

L'ère de l'alternance gauche-droite : toujours des attaques contre les travailleurs

C'est finalement ce qui se produisit, mais après la chute du gouvernement de Berlusconi. Ayant perdu l'appui de la Ligue du Nord, le gouvernement Berlusconi tomba et celui-ci fut remplacé au poste de premier ministre par Dini... son ancien ministre du Trésor.

Forza Italia et Alliance Nationale se retrouvèrent donc dans l'opposition, alors que le gouvernement de Dini était mis en place grâce au soutien d'un parti centriste, mais aussi de la Ligue du Nord de Bossi... Et du Parti démocratique de gauche !

Ce dernier offrit donc son soutien à la politique qu'il avait combattu la veille. Cela au nom du besoin de restaurer la confiance dans l'économie. Il tira même argument du fait que Dini était un « expert » qualifié, en tant qu'ancien membre du FMI... Ce qui était incontestable, du moins en ce qui concernait ses compétences à gérer les intérêts de la bourgeoisie.

La version « Dini » de la réforme du régime des retraites n'était pas plus tendre pour les travailleurs, mais il acceptait le principe d'une discussion entre partenaires sociaux. Il n'en fallait pas plus pour contenter les syndicats. C'est ainsi que la réaction ouvrière qui avait accueilli la réforme des retraites de Berlusconi, fut comme les précédentes, conduite dans l'impasse par les syndicats et la gauche.

Aux élections législatives suivantes, en 1996, ce fut finalement la coalition de gauche qui l'emporta. Baptisée « L'Olivier », elle était la première majorité de gauche à remporter les élections, depuis l'immédiat après-guerre. À vrai dire utiliser le mot de « gauche » pour la qualifier est un peu audacieux car sa couleur politique était plus verdâtre que rose, à l'image de l'arbre choisi comme symbole. Aux côtés du Parti démocratique de la gauche, on y trouvait le parti écologiste des Verts, mais aussi le PPI - parti populaire italien, nouveau nom pour les très vieilles idées et les vieux renards de la démocratie chrétienne.

Ce nom et ce symbole, qui évitaient soigneusement toute référence, même lointaine, à la gauche ou - pire encore - au mouvement ouvrier, correspondaient aux objectifs du Parti démocratique de la gauche. Il voulait séduire les électeurs du centre et fit de Romano Prodi la figure centrale de la coalition et le premier ministre de son gouvernement. Prodi était un ancien démocrate chrétien et tout comme Dini avant lui, il était auréolé d'un passé de bon gestionnaire des affaires bourgeoises, en tant qu'ancien dirigeant de l'IRI, un organisme étatique chapeautant la reconstruction industrielle.

Le parti de la Refondation communiste dénonçait la dérive centriste du Parti démocratique de la gauche, mais cela ne l'empêcha pas de soutenir la coalition de l'Olivier, en concluant un accord de désistement avec elle.

Avec ce gouvernement Prodi, le Parti démocratique de la gauche comptait bien démontrer enfin ses capacités de parti de gouvernement, apte à gérer les affaires de la bourgeoisie, même en temps de crise. Il fut, selon ses propres termes, celui de la rigueur. Au nom de la compatibilité du budget italien avec les critères de Maastricht, il fit passer des mesures d'austérité et au nom de l'emploi, il développa la précarité, avec une série de mesures introduisant le travail intérimaire, les coopératives sous-traitantes, etc. Les organisations syndicales signèrent sans sourciller un « pacte du travail » qui allait dans le même sens en permettant d'embaucher dans le Sud à des conditions inférieures à celles des conventions nationales collectives, sous prétexte « d'aider les régions défavorisées ». Bien sûr, le patronat n'avait pas attendu d'autorisations pour aggraver les conditions d'exploitation, notamment grâce à la pratique très répandue du travail au noir. Mais c'est ce gouvernement « de gauche » qui permit de la légaliser en partie et donc de la faciliter. Jusqu'en 2001, des gouvernements de centre-gauche se succédèrent au pouvoir et menèrent la même politique contre les classes populaires, pendant que les profits de la bourgeoisie explosaient.

En mai 2001, c'est le deuxième gouvernement Berlusconi qui reprit l'œuvre commencée par les gouvernements de centre-gauche et s'attaqua à l'article 18 du Statut des travailleurs, qui obligeait les patrons des entreprises de plus de quinze salariés à réintégrer les travailleurs licenciés abusivement.

Les gouvernements de gauche précédents avaient préféré donner au patronat les moyens de le contourner, en utilisant toutes sortes de contrats précaires. Berlusconi voulut faire passer son abrogation pure et simple.

Il se heurta à une mobilisation massive de centaines de milliers de travailleurs. La manifestation organisée à Rome le 23 mars 2002 mobilisa près d'un million de manifestants, venus de tout le pays et la journée de grève organisée le 16 avril fut un succès éclatant.

La CGIL retrouva à cette occasion les accents combatifs abandonnés sous les gouvernements de gauche. En secondant toutes leurs mesures d'austérité, elle avait perdu une bonne part de son crédit auprès des travailleurs, et même de sa base militante. Elle saisit donc cette occasion de redorer son blason, tout en faisant la démonstration qu'elle restait un interlocuteur incontournable. Elle encadra cependant le mouvement dans d'étroites limites et ne mit en avant aucune revendication pour contester les reculs des années précédentes, comme par exemple exiger l'extension des garanties de l'article 18 à tous les travailleurs précaires qui en étaient désormais privés.

Et pour contenir le mouvement lui-même, elle appliqua le scénario désormais bien rodé de ne proposer ensuite que des mobilisations par régions, qui ne pouvaient apparaître qu'en retrait par rapport à la journée d'avril. Puis, lorsque Berlusconi signa un accord séparé avec les deux autres syndicats, la CGIL promit une nouvelle grève générale plusieurs mois plus tard et demanda l'organisation d'un référendum. La petite parenthèse combative de la CGIL se conclut donc sur une voie de garage qu'elle avait elle-même préparée.

Un parti ouvrier à reconstruire

Ces cinq dernières années n'ont fait que confirmer l'évolution politique mise en place à partir des années 1990. Les élections du printemps 2006 ont laissé la place à l'Union, qui remplaçait l'Olivier. Nouveau nom pour les mêmes joueurs, puisque Prodi en prit à nouveau la tête, armé de son bilan de « père la rigueur », qui annonçait la poursuite des mesures contre les couches populaires.

Après s'être débarrassé de l'étiquette communiste, le parti démocratique de gauche devint en 2007 le « Parti démocrate » tout court, abandonnant même la simple référence à la gauche, après un regroupement avec une partie des anciens démocrates chrétiens.

La fraction de l'ex parti communiste qui avait tenu à garder la référence au communisme dans son nom, ne représentait malheureusement pas davantage une perspective politique pour les travailleurs.

Refondation communiste se présentait comme la seule force vraiment de gauche et dénonçait la politique centriste des autres. Mais dans les faits, cette opposition ne se traduisait par aucune politique. Refondation communiste était pourtant une force de 100 000 adhérents, dont beaucoup étaient des travailleurs, parmi les plus combatifs. Elle aurait eu les moyens de mettre en avant, dans les entreprises, dans les quartiers, une politique de lutte de classe, d'armer ses militants pour mener la politique qu'ils souhaitaient, au lieu de les démoraliser progressivement.

Elle se borna à une opposition sur le terrain électoral, qui finissait cependant le plus souvent par se rallier à la coalition de centre gauche. Ce fut le cas en 1996 vis-à-vis de l'Olivier, même si elle avait alors refusé de faire partie de la coalition et fait mine de vouloir lui imposer un programme de « lutte ». Dix ans plus tard, sous prétexte de « chasser Berlusconi », Refondation communiste se rallia dès le début à la coalition de l'Union, sans même faire semblant de chercher quelque chose de positif pour les travailleurs dans son programme. Son dirigeant, Bertinotti, en fut payé de retour puisqu'il devint président de la chambre des députés. Quant au nouveau gouvernement Prodi, il ne se différencia qu'en pire de sa précédente version.

C'est donc sans difficultés que Berlusconi et ses alliés d'extrême droite purent reprendre la place en 2008.

Mais Berlusconi vit maintenant des heures difficiles. Empêtré dans des scandales à répétition, concernant non seulement ses affaires mais aussi ses mœurs sordides, il a déjà perdu un allié, Fini ayant décidé de jouer la carte d'une opposition de droite plus sérieuse et plus digne. Reste la Ligue du Nord de Bossi, qui pour l'heure demeure à ses côtés, tout en multipliant les déclarations pour se démarquer des aspects les plus impopulaires de sa politique.

Tout indique que son gouvernement va finir par tomber. On va donc voir revenir l'opposition « de gauche », associée ou non aux anciens alliés de Berlusconi et qui a largement démontré qu'elle était capable de gouverner contre les travailleurs.

Bien sûr, la personnalité répugnante de Berlusconi a de quoi susciter la haine. Et cela fait des années que c'est le seul atout de la gauche, qui pointe du doigt les liens de Berlusconi avec la mafia, les scandales judiciaires dont il essaie de se dépêtrer, ses affaires de mœurs. Son seul argument politique, c'est que Berlusconi n'est vraiment pas digne de représenter l'Italie. Mais à part cela, elle n'a rien à dire aux travailleurs, rien à promettre.

À l'entendre, si la crise touche plus gravement l'Italie, c'est aussi à cause de Berlusconi. Bersani, le dirigeant du Parti Démocrate, explique d'ailleurs que les mesures à prendre pour redresser l'économie seront plus sévères et douloureuses, à cause de la mauvaise gestion du gouvernement Berlusconi et obtient du coup la bénédiction de la Confindustria, le Medef italien.

Face à la crise, le problème est de savoir quelles peuvent être les perspectives des travailleurs. Depuis la fin de la montée ouvrière des années soixante-dix, la politique du Parti communiste et des directions syndicales a permis de désarmer une des classes ouvrières les plus organisées d'Europe.

Chacune des réactions de la classe ouvrière contre les mauvais coups de la bourgeoisie a été conduite dans l'impasse par des dirigeants staliniens et réformistes qui ont ensuite expliqué aux travailleurs que le communisme était une utopie et que l'avenir appartenait à une économie de marché s'appuyant sur une démocratie « moderne ». Appelant de leurs vœux un régime d'alternance gauche-droite, c'est eux qui ont permis à un Berlusconi d'exister politiquement.

Alors autant dire que les travailleurs italiens n'ont aucun espoir, aucune confiance à placer dans ces dirigeants politiques et syndicaux, responsables d'une série de défaites et de reculs.

Là-bas comme ici, notre confiance, elle va aux travailleurs, à leur capacité de lutte.

La classe ouvrière italienne a montré qu'elle était capable de réagir, de se mobiliser.

La bourgeoisie ne lui laisse pas d'autre choix, dans ce contexte de crise, que de reprendre le combat pour sa survie. Il faudra pour cela retrouver la conscience politique de ses intérêts propres, reprendre le drapeau des idées communistes que les dirigeants staliniens ont piétiné et savoir tirer la leçon des trahisons passées.

C'est le travail d'un parti qui défende les intérêts des travailleurs, du parti communiste révolutionnaire qui reste à construire, là-bas comme ici.