La crise de 1929 et ses conséquences catastrophiques

Cercle Léon Trotsky
14/10/2009

Il y a un an, une crise financière secouait le monde entier, aggravant brutalement la crise économique que nous connaissons depuis tant d'années.

Aux États-Unis, une entreprise aussi importante que General Motors a été pendant plusieurs mois au bord de la faillite, arrêtant une partie de ses activités et réduisant ses effectifs. Le chômage explose. La pauvreté gagne désormais des couches de plus en plus larges de la population. Et alors que les spéculateurs immobiliers, premiers responsables de la crise financière, reprennent leurs activités nuisibles, des millions de personnes, victimes de ces spéculateurs, sont à la rue, expulsées de chez elles.

En France chaque mois, le chômage grimpe car les licenciements se multiplient. Et ceux qui ont encore un emploi voient régulièrement leur salaire amputé par le chômage partiel. Ce sont les fins de mois qui commencent le 5, ce sont les médicaments qu'on ne rembourse plus, les cantines plus chères ou même refusées aux enfants des plus pauvres. L'essence trop chère, le fioul domestique trop cher, le gaz et l'électricité trop chers, sans parler de la viande et des fruits. Partout des magasins pour pauvres surgissent pour profiter de ce nouveau marché.

Mais non, pour les dirigeants du monde bourgeois, tout cela n'est rien ! Depuis quelques semaines, la Bourse connaît une nouvelle embellie, les cours des actions repartent. En clair, la spéculation, source de la crise financière, reprend de plus belle. Et ils osent parler de reprise ! Ce qui compte pour eux, ce ne sont ni le drame du chômage, ni la multiplication des travailleurs pauvres : seuls comptent vraiment les banquiers et la santé de leurs profits.

La crise a pris un caractère mondial et elle a des conséquences internationales dont on est loin de pouvoir encore mesurer l'ampleur. Nous ne savons pas non plus comment va évoluer la situation. Mais ce dont on est sûr en revanche, c'est que ni les gouvernements, ni les capitalistes n'ont de solution contre les crises, car le système est miné par ses propres contradictions.

Il y a tout juste 80 ans, en octobre 1929, le système capitaliste entrait en crise, sous le poids des mêmes contradictions. Le krach boursier de Wall Street, le 24 octobre 1929, a aussi entraîné une crise mondiale. Les populations ont été plongées dans la misère dans des pays comme les États-Unis ou l'Allemagne. Les États intervinrent dans l'économie pour aider leur bourgeoisie. Des aides publiques aux entreprises et aux banques, des grands travaux et surtout des commandes militaires, voilà à quoi se résumèrent les solutions géniales des économistes bourgeois. Sans mettre fin à la crise économique.

Non seulement le monde ne sortit pas de la crise, mais les conséquences de celle-ci furent dramatiques. Dix ans après le krach de Wall Street, en septembre 1939, la Seconde Guerre mondiale débutait - du moins pour la France, car dans bien des pays cette guerre avait commencé plusieurs années auparavant.

Et c'était la deuxième fois dans le XXème siècle, que les bourgeoisies entraînaient le monde dans la guerre, à cause de leurs conflits d'intérêts entre impérialistes. En 1929, la crise avait réduit les marchés et donc aggravé les tensions entre capitalistes. Tout cela déclencha la marche à la Seconde Guerre mondiale.

La seule force qui aurait pu s'y opposer était le prolétariat. Entre 1934 et 1939, des luttes eurent lieu. Des luttes sociales massives aux États-Unis jusqu'à une véritable révolution en Espagne, des millions d'ouvriers à l'échelle internationale se soulevaient contre la bourgeoisie et contre le fascisme.

La puissance du mouvement aurait pu arrêter la marche à la guerre. Le prolétariat en entrant en lutte mettait en marche un processus qui pouvait mener jusqu'à la révolution et donc mettre fin aux conflits impérialistes fauteurs de guerre.

Cela n'a pas été le cas. Nulle part n'a surgi une direction révolutionnaire ayant du crédit dans la classe ouvrière et ayant pour objectif d'aller jusqu'au bout de cette lutte, jusqu'au renversement révolutionnaire du pouvoir de la bourgeoisie.

Ces luttes ne furent au final que des occasions manquées. Et l'humanité entière a payé cher le maintien du capitalisme, de la domination bourgeoise. L'impérialisme n'est sorti de la crise qu'au prix de 50 millions de morts et du génocide des juifs et des Tsiganes.

Si nous avons fait le choix d'aborder cette période ce soir, ce n'est pas en raison des dates anniversaires, évidemment. Mais parce que cette histoire-là est un enseignement pour le mouvement ouvrier. Il ne s'agit pas d'assimiler des situations, ni de vouloir prédire l'avenir. Le contexte politique actuel et celui de 1929 sont très différents, et l'histoire ne se répète pas, en tout cas, pas à l'identique.

Mais la compréhension des événements d'hier est indispensable pour les luttes de demain.

La crise de 1929

Les causes de la crise

Le monde capitaliste dans lequel a éclaté la crise de 1929 n'était certainement pas un monde stable et prospère. Au contraire, il sortait depuis à peine 10 ans de la boue des tranchées, et la guerre avait laissé aux humains comme aux économies bien des cicatrices.

Entre 1914 et 1918, les États européens s'étaient fait la guerre pour que leurs grands groupes financiers, industriels et bancaires dominent des espaces plus vastes, étendent leur empire au détriment des autres. Et la fin de la guerre n'avait atténué aucun conflit.

L'impérialisme allemand qui étouffait dans ses frontières en 1914, se retrouvait après la guerre encore plus à l'étroit dans un territoire réduit par les soins des vainqueurs.

La France et le Royaume-uni, s'ils étaient des pays vainqueurs militairement, sortaient de cette guerre épuisés. Leur industrie, qui en faisait les premières puissances au XIXème siècle, était devenue retardataire. Seuls leurs empires coloniaux pouvaient encore compenser leur faiblesse économique. De plus, ils étaient endettés auprès de la nouvelle grande puissance impérialiste : les États-Unis.

Les États-Unis, eux, étaient les vrais vainqueurs. Leur industrie et leur agriculture avaient connu un véritable boom pendant cette guerre. À partir de 1918, en échange des prêts accordés à leurs alliés, ils récupérèrent la plus grande partie des stocks d'or mondiaux. Résultat, parmi tous ces pays industrialisés détruits ou ruinés par la guerre, les États-Unis purent faire figure de seule économie stable.

Si la guerre entre impérialistes était finie sur les champs de bataille, elle se poursuivait toujours dans le domaine économique et diplomatique. Les négociations pour les traités de paix passaient par des luttes entre vainqueurs pour tracer des frontières, pour signer des accords économiques, pour dépecer les vaincus. La lutte impérialiste reprenait de plus belle, même si elle se menait, pour un temps seulement, en chapeau haut de forme et en gants blancs, et, encore, quand cela ne cachait pas des guerres coloniales ou semi-coloniales. En fait, les traités de paix préparaient la future guerre mondiale.

De plus, dans les premières années de ce qu'ils appelèrent la paix, toutes les puissances impérialistes partirent en guerre contre la Russie bolchévique car toutes redoutaient la contagion révolutionnaire. Et elles avaient raison d'avoir peur car une vague révolutionnaire internationale faillit bien renverser le vieux monde.

Après la révolution russe victorieuse, des révolutions éclatèrent dans de nombreux pays, en particulier en Europe. Mais aucune n'arriva à renverser la bourgeoisie.

De ces échecs, il résulta l'isolement de l'URSS et le maintien du capitalisme, de l'impérialisme.

Celui-ci venait d'échapper à la révolution. Mais il n'échappait ni aux luttes entre bourgeoisies qui préparaient les guerres à venir, ni aux contradictions propres au système. La concentration des richesses dans quelques mains et la misère pour l'immense majorité de la population, tout cela étouffait le développement économique. Certes, les années 1920 apportèrent l'illusion d'une période de prospérité retrouvée. Mais elle fut de courte durée.

La prospérité a surtout été une réalité aux États-Unis. La production industrielle explosa à partir de 1922. Elle était tirée par de nouvelles industries : l'automobile, la chimie, le caoutchouc, l'aluminium, le pétrole. Toutes ces nouveautés envahissaient la vie quotidienne. L'électricité se généralisa dans les villes dominées par les gratte-ciel. Bientôt il y eut une voiture pour cinq Américains. La radio, le cinéma élargissaient l'horizon de beaucoup. La technique permettait de produire plus, plus vite et moins cher.

Cependant, tous ces progrès économiques, au lieu d'élever l'ensemble de la société, alimentèrent les contradictions du capitalisme.

Entre 1922 et 1929, aux États-Unis, la production augmenta de 50 %. Mais les salaires ne connurent qu'une augmentation de 7 %. Rien à voir avec les dividendes versés aux actionnaires qui, eux, grimpèrent de 65 %. Dans les années dites de prospérité, au moins un tiers de la population américaine restait dans la pauvreté : une grande partie des fermiers du Sud, l'immense majorité de la population noire et les personnes âgées.

La production s'accroissait beaucoup plus vite que le niveau de vie de la population. Cet écart entre les deux devait forcément finir par se transformer en crise, quand la production ne pourrait plus s'écouler.

Cette contradiction permanente du capitalisme était amplifiée par le développement des monopoles. Ceux-ci dominaient de plus en plus l'économie. Aux États-Unis, par exemple, il y avait 181 constructeurs d'automobiles en 1903. Il n'en restait que 44 en 1926. Dans le pétrole, la chimie, l'électricité, le tableau était similaire. Leur position leur permettait d'aspirer toutes les richesses de la société. Les trusts utilisèrent les profits tirés des progrès techniques, non pour améliorer les capacités de production mais pour spéculer.

À partir de 1925, les investissements productifs ont commencé à baisser. La production ne leur rapportant pas les profits espérés, les capitalistes se tournaient de plus en plus vers la finance. Les banques, les industriels, les financiers, tous jouaient en bourse. La spéculation créa une bulle qui allait finir par éclater en octobre 1929, mettant alors à nu les contradictions du système.

Entre la Première Guerre mondiale, les crises de l'après-guerre et la grande crise économique de 1929, le monde eut à peine le temps de respirer.

La crise éclate

Jeudi 24 octobre 1929 : la bourse de New York s'écroule. Le décalage entre l'offre et la demande a fait chuter les prix des actions. 13 millions de titres sont vendus à des cours très bas et le 29 octobre, de nouveau 16 millions de titres. Les milliards fictifs créés par la bulle spéculative s'envolent en fumée. Les banques, en manque de liquidité, gèlent les crédits aux entreprises et aux particuliers. La crise boursière devient crise bancaire. Des milliers de banques font faillite. D'étapes en étapes, le krach boursier d'octobre 1929 se transforme en crise économique.

En fait, celle-ci était déjà latente. La récession était amorcée depuis un an déjà. Les productions avaient du mal à se vendre, les stocks ne s'écoulaient plus. La crise avait démarré. Le krach boursier ne fit que l'accélérer.

Entre 1929 et 1932, la production industrielle américaine chuta de moitié, les investissements de 89 %. Les entreprises faisaient faillite les unes derrière les autres. Les prix baissaient car les ventes diminuaient. Les profits suivaient le mouvement. Trois fois moins de profits en 1932 qu'en 1928. Mais les entreprises continuaient à verser des dividendes aux actionnaires.

Des dividendes supérieurs aux profits d'ailleurs. Les capitalistes préféraient piller les fonds de leurs propres entreprises pour continuer à s'enrichir.

Pour essayer de rétablir les prix, et donc leurs profits, les grands groupes, les monopoles, diminuèrent la production. Ce qui accéléra encore la crise. Tout était bon pour protéger la classe capitaliste des conséquences de la crise de son propre système et pour la faire payer à la classe ouvrière et à toute la population.

Les agriculteurs furent les premières victimes. Pendant la Première Guerre mondiale, la production agricole américaine avait explosé pour répondre au marché international. Mais avec le retour de la paix, les exportations s'étaient réduites. Sans débouchés suffisants, des milliers de paysans se retrouvaient étranglés par les dettes. La crise les ruina définitivement. Ils furent alors chassés de leurs terres par la misère. Pas parce qu'ils ne produisaient pas assez, mais pour la raison inverse !

L'écrivain américain John Steinbeck, dans son roman « les Raisins de la colère », décrit la crise qui frappait les paysans : « Le travail de l'homme et de la nature, le produit des ceps, des arbres, doit être détruit pour que se maintiennent les cours, et c'est là une abomination qui dépasse toutes les autres (...)

Un sol fertile, des files interminables d'arbres aux troncs robustes et des fruits mûrs. Et les enfants atteints de (maladie) doivent mourir parce que chaque orange doit rapporter un bénéfice. Et les coroners doivent inscrire sur les constats de décès : mort due à la sous-nutrition - et tout cela parce que la nourriture pourrit, parce qu'il faut de force la faire pourrir.

Les gens s'en viennent armés d'épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans les rivières et les gardes les repoussent ; ils s'amènent dans leurs vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosées de pétrole (...) et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

Dans les villes, le chômage, les licenciements par milliers faisaient sombrer une grande partie de la classe ouvrière dans la pauvreté. Le spectre de la faim et de la misère réapparaissait. Les familles ouvrières, ne pouvant plus payer leur loyer et chassées de chez elles, construisaient des bidonvilles aux abords des grandes cités étincelantes. En 1932, il y avait plus de 12 millions de chômeurs aux États-Unis, plus du quart de la population active ! Sans espoir d'embauche, sans aide gouvernementale, ces millions de chômeurs s'alignaient dans les queues sans fin devant les soupes populaires. La situation était pire encore pour les ouvriers noirs.

L'économie américaine était bloquée par le fonctionnement irrationnel du capitalisme. Et la crise, partie des États-Unis, s'étendit au monde entier. Elle se généralisa car l'économie était depuis longtemps déjà mondialisée - comme on dit aujourd'hui.

Après le krach boursier, les États-Unis décidèrent de rapatrier leurs capitaux d'Europe. Les banques allemandes et autrichiennes, les plus liées aux États-Unis, se retrouvèrent alors au bord du gouffre financier. L'activité économique irriguée jusque-là par ces capitaux fut asphyxiée.

De plus, la récession américaine provoqua l'effondrement du commerce mondial. Les exportations de tous les pays s'écroulaient, entraînant leur propre industrie dans leur chute.

En quelques années, dans le monde entier, la chute de la production industrielle fut spectaculaire. Les pays furent touchés les uns après les autres. Partout, les méventes, les faillites et l'explosion du chômage.

En 1933, on estimait à 30 millions le nombre de chômeurs - auxquels il faut certainement ajouter environ 10 millions de chômeurs non comptés - et tout cela dans les pays industriels seulement, car dans les colonies et dans les pays pauvres, personne ne compte les miséreux.

Face à cette catastrophe économique, les gouvernements cherchèrent des moyens de protéger leur propre bourgeoisie. Bien souvent au détriment des autres. Leur politique se résumait au grand principe du « chacun pour soi » ! Les gouvernements ressemblaient à des hommes en train de s'enfoncer dans des sables mouvants et qui chercheraient à s'en sortir en appuyant sur la tête des autres. Mais chacun de leur geste eut des conséquences sur la situation générale.

L'ensemble des politiques suivies par les différents gouvernements forme la trame des événements qui menèrent à la guerre.

Le New Deal

Aux États-Unis, le président en place en 1929, Hoover, lança les premiers plans pour aider les banques et les entreprises. Il inaugura une politique de grands travaux pour relancer les investissements.

En revanche, aucune mesure ne fut envisagée pour secourir la misère de la population. Les chômeurs ne recevaient aucune aide de l'État fédéral, seulement parfois quelques dollars des associations privées ou des municipalités.

Lors de la campagne électorale de 1932, Hoover était si vomi par toute la population qu'il ne pouvait pas sortir de la Maison Blanche sans être accueilli par des jets de fruits pourris. Roosevelt fut élu et remplaça Hoover à la tête de l'État. Mais sa politique nommée le New Deal, la « nouvelle donne », ne donna pas grand chose et n'était pas si nouvelle que cela.

Quand Roosevelt arriva aux manettes, une nouvelle crise frappait la finance américaine. Sa première décision fut de fermer momentanément les banques pour empêcher toute panique et ainsi les sauver. L'État prit des participations dans leur capital et racheta leurs créances. Le total des sommes dépensées par l'État pour aider les banques s'éleva à plus d'un milliard de dollars. Malgré cela, les faillites bancaires continuèrent par milliers.

Une des lois principales du New deal fut la loi sur la reprise de la production industrielle, la « NIRA » d'après ses initiales en anglais. Cette loi aidait les grandes entreprises à former des cartels, des ententes, pour se mettre d'accord sur les salaires, sur les prix pour éviter la concurrence, se partager les marchés. Les grandes entreprises s'en trouvaient favorisées et cela les aidait à faire disparaître bien des petites.

Dans le domaine agricole, le New Deal chercha à réduire la production pour faire remonter les prix. Pendant ce temps, à la campagne comme dans les villes, la population continuait à mourir de faim.

Des chantiers furent entrepris pour construire des barrages hydro-électriques et des ponts, pour réparer des routes et de voies de chemin de fer. Bref, pour pallier les manques d'investissements des capitalistes privés dans des domaines indispensables à la vie économique et remettre en marche, par des commandes d'État, les industries de biens de production. Ces chantiers embauchèrent presque 4 millions de chômeurs, ce qui n'était toujours qu'une petite partie de ceux-ci.

Dans des conditions rudes, avec des journées de travail harassantes et interminables et des salaires plus bas que les taux normaux. On appela même ces embauchés « les forçats fédéraux ».

Roosevelt, comme les patrons privés, voulait profiter de la crise pour tirer les salaires vers le bas. Les traitements des agents de l'État et les pensions des anciens combattants ont été diminués quasiment de moitié.

Toutes ces mesures du New Deal étaient dictées - parfois au sens propre - par les intérêts des plus grands capitalistes.

La bourgeoisie américaine faisait payer la crise à toute la population car c'était vital pour elle de prendre sur les classes populaires de quoi sauver ses profits.

Mais dans cette situation de crise économique, de restriction du marché mondial, une guerre à mort s'enclenchait aussi entre les bourgeoisies mondiales pour la défense de leurs propres intérêts.

Chaque bourgeoisie voulut protéger son marché national de la concurrence des autres, de ceux qui vendaient moins cher. Pour cela, les différents gouvernements augmentèrent les tarifs douaniers afin de faire grimper artificiellement les prix des produits étrangers. Et tout ça pour permettre aux capitalistes locaux de vendre plus cher leurs propres marchandises. C'est ce qu'on appelle le « protectionnisme ». Mais ça ne protège que les profits des capitalistes et rien d'autre. De telles mesures permettent surtout à la bourgeoisie de mener sa guerre économique sur le dos des classes populaires. Parce que, au final, c'est bien la population qui en fait les frais, qui paye plus cher, qui voit son niveau de vie diminuer.

Dans les années trente, toutes les bourgeoisies sont devenues protectionnistes. Hoover et Roosevelt, aux États-Unis, ont commencé à augmenter les tarifs douaniers, mais ils furent suivis par tous les autres pays. Chacune des bourgeoisies essayait de prendre de vitesse ses concurrentes pour augmenter ses propres exportations tout en fermant au maximum ses frontières aux produits extérieurs. Cet engrenage de mesures protectionnistes accentua l'écroulement du commerce mondial et eut des répercussions dramatiques pour bien des pays car aucun ne peut vivre en vase clos.

La politique des puissances coloniales

Dans cette situation de crise économique et de diminution importante des échanges mondiaux, la possession de colonies joua un rôle crucial. Les puissances coloniales comme le Royaume-Uni et la France purent se replier sur leur empire, le fermer aux autres, le pressurer encore plus. Cette politique permit à ces puissances d'échapper un tant soit peu à l'étouffement, alors même qu'elles étaient devenues des puissances de second ordre.

En effet, le Royaume-Uni avait perdu son hégémonie économique, son industrie était devenue archaïque et retardataire sur ses concurrents. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la vieille Angleterre ne sortait pas du marasme. Ses exportations étaient concurrencées par celles des États-Unis, sa domination maritime battue en brèche. Les vieilles industries du charbon, de la sidérurgie et du textile connaissaient une crise permanente. Durant toutes les années 1920, le chômage ne cessa pas. La prospérité n'avait pas été au rendez-vous pour les Britanniques.

En 1930, avec la crise, la production industrielle commença à baisser. Les exportations chutèrent. Le gouvernement décida d'un plan d'attaque contre les travailleurs : baisse des allocations chômage de 10 % et réduction de leur durée, baisse des traitements des fonctionnaires, baisse de 27 % des soldes des marins - qui réagirent par une grève dans la Royal Navy, du jamais vu !

Le gouvernement favorisa, lui aussi, la création de monopoles. Ainsi un seul cartel, le « British iron and steel federation » dominant 2 000 entreprises, finit par contrôler les deux tiers de l'acier britannique.

Qui plus est, ce fut le leader du Parti travailliste, Ramsay MacDonald, qui se porta à la tête de l'offensive de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Ayant été exclu de son partie pour cette raison, MacDonald forma un gouvernement d'union nationale avec les conservateurs qui, à partir de l'été 1931, mit en oeuvre les attaques contre l'indemnisation du chômage et réprima les chômeurs lors des marches de la faim organisées par les militants du Parti communiste et de la gauche travailliste, pour protester contre la diminution des allocations chômage et refuser qu'on les réduise à la misère.

En février 1932, le pays champion du monde du libre-échange adopta une loi qui taxait les produits étrangers jusqu'à 20 %. En contrepoint de cette mesure, le Royaume-Uni établit des accords de préférence impériale avec ses colonies et ses Dominions. Les liens commerciaux s'amplifièrent entre la métropole et les colonies. Les barrières douanières érigées autour de l'empire ont, par exemple, permis aux produits industriels anglais de pénétrer encore plus en Inde ou en Afrique du Sud et d'y empêcher toute industrialisation. Le repli sur l'empire colonial était la seule solution pour atténuer les effets de la crise pour la bourgeoisie anglaise.

Dans l'autre puissance coloniale décatie, la France, la politique suivie était assez similaire. La crise y fut plus tardive car son économie et son industrie étaient encore plus archaïques.

En France, par exemple, le monde paysan gardait un poids largement supérieur à ce qu'il était dans les autres pays industrialisés.

La contraction du commerce mondial finit par faire chuter les exportations françaises de 60 %. Dès lors, la production industrielle s'effondra. A partir de 1932, la taxation des produits étrangers approchait des 30 %. Ces taxes s'accompagnaient de mesures dites de contingentement pour limiter quantitativement les importations.

L'exposition coloniale de 1931 devait glorifier cet empire colonial que la bourgeoisie comptait bien piller plus systématiquement pour compenser la baisse des échanges mondiaux. Les populations coloniales furent encore plus soumises aux travaux forcés et à l'oppression.

Pour le reste, les gouvernements français ont été à l'unisson de ceux des autres pays impérialistes. Ils ont utilisé les mêmes méthodes pour faire payer la crise à la population laborieuse.

Entre 1931 et 1935, les fonctionnaires virent leur salaire amputé de 13 à 17 %. Le chômage explosa. Les chômeurs n'étaient pas secourus, sauf par quelques mairies. Les premières victimes de ce chômage ont été les ouvriers étrangers. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, les patrons des mines, après une campagne xénophobe, firent repartir des dizaines de milliers d'ouvriers polonais. Les ouvriers étrangers furent interdits dans certains secteurs. Les ouvrières furent aussi les principales victimes de cette crise. Des campagnes réactionnaires sur la place prétendument « naturelle » de la femme au foyer justifièrent le licenciement de 500 000 d'entre elles entre 1931 et 1936.

La politique économique des gouvernements se résuma à tenter de réduire la production. Dans l'industrie, l'installation de nouvelles usines de chaussures fut interdite.

Dans l'agriculture, des lois interdirent de planter des nouvelles vignes ou de construire de nouveaux moulins. On chercha à réduire la production de blé et à réduire les importations. Toutes ces mesures furent plus ridicules qu'efficaces.

Aucun capitaliste n'avait donc de solution pour sortir de la crise. Si ce n'est s'entredévorer les uns les autres pour défendre leurs profits et leurs positions.

La bourgeoisie américaine, en exportant sa crise pour la faire payer par les autres ; les bourgeoisies anglaise et française, en étranglant l'Allemagne et en amplifiant le pillage de leurs colonies ; la bourgeoisie allemande, en utilisant le fascisme ; les bourgeoisies italienne et japonaise - dont on n'a pas le temps de parler ce soir - avec leurs objectifs d'expansion territoriale ; tous les capitalistes du monde, tous leurs États ont contribué à la marche vers la seconde guerre mondiale.

C'est avant tout une histoire commune, une responsabilité collective. C'est bien l'histoire globale du capitalisme, de la bourgeoisie mondiale qui mena de la crise à la guerre, en passant par le fascisme.

Le nazisme

La montée du nazisme

La crise mondiale frappa durement l'économie allemande, la paralysant. La production diminua quasiment de moitié en trois ans. Ainsi, la bourgeoisie allemande, plus qu'une autre, était étranglée. Et elle était confrontée à une classe ouvrière puissante, mais aussi organisée. Depuis des décennies déjà, le prolétariat allemand avait formé des syndicats et des partis de masse, pour lutter collectivement. Il avait acquis une conscience élevée de son poids, de son rôle, de sa force sociale.

D'ailleurs, en 1918, le prolétariat allemand avait renversé la monarchie et s'était attaqué au pouvoir de la bourgeoisie. Mais les socialistes allemands, en s'alliant avec le haut état-major militaire, réactionnaire et monarchiste, réussirent à empêcher la constitution d'un véritable pouvoir ouvrier, à empêcher la victoire de la révolution prolétarienne. En janvier 1919, ils firent assassiner Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, les dirigeants révolutionnaires. Mais malgré cela, les événements révolutionnaires se succédèrent tout au long de l'année. En Bavière, les ouvriers prirent le pouvoir pour quelques mois. En 1920 encore, une puissante grève générale stoppa une tentative de coup d'état monarchiste. Une dernière tentative révolutionnaire eut lieu en 1923.

La classe ouvrière allemande n'arriva pas à renverser la bourgeoisie, mais elle ne fut pas pour autant écrasée. En quelque sorte, la contre-révolution en Allemagne n'était pas achevée. Et la classe ouvrière allemande gardait ses forces, ses expériences acquises.

Dans les années vingt, la social-démocratie allemande comptait un million de membres. Elle dirigeait les syndicats : quatre millions et demi de syndiqués, les coopératives, les associations. Les socialistes contrôlaient aussi une association d'anciens combattants de deux millions de membres, au sein de laquelle se forma la milice ouvrière socialiste, capable d'impressionnants défilés même si elle n'était pas constituée pour combattre.

Le Parti communiste allemand, quant à lui, regroupait sous le drapeau de la révolution prolétarienne des milliers de militants jeunes, dévoués, intrépides, ayant vécu des expériences uniques. Imaginez ce que représente pour nous l'expérience d'une grève. Et imaginons ensuite ce que représentait l'expérience de quatre années révolutionnaires avec la multiplicité des situations et des luttes.

On estime que le Front rouge, la milice du Parti communiste, regroupait 100 000 hommes. Les ouvriers allemands avaient appris le maniement des armes pendant la guerre et pendant les événements révolutionnaires. Et leurs capacités d'organisation pouvaient leur permettre de devenir une force armée imposante.

C'est cette classe ouvrière là que les bourgeois allemands devaient affronter avec la crise qui arrivait.

Pour la bourgeoisie allemande, la crise économique signifiait un danger encore plus grand que pour les autres bourgeoisies. L'Allemagne n'avait pas de colonies, elle subissait de plein fouet le protectionnisme des autres, et en plus elle était soumise aux contraintes imposées par les vainqueurs.

La crise la forçait donc à choisir entre l'étranglement et la guerre pour un repartage du monde. Mais pour faire la guerre, il fallait d'abord écraser la classe ouvrière allemande, pour ensuite embrigader toute la population afin de la faire marcher au pas. Ce choix ne fut pas immédiat.

Dans un premier temps la bourgeoisie chercha à faire payer la crise à toute la population, en recourant à des gouvernements forts. En 1930, Hindenburg, le maréchal-président de la République, plaça au pouvoir un homme de droite, Brüning, qui gouverna avec autoritarisme, sans demander son avis au Parlement. Le temps des jeux parlementaires pour trouver une majorité de pouvoir était révolu. Dès ce moment, la bourgeoisie abandonna son costume démocratique et les gouvernements devinrent de plus en plus autoritaires, de plus en plus réactionnaires.

Les premières mesures de Brüning furent clairement anti-ouvrières : les salaires, les allocations chômage, furent baissés violemment.

Les plus grandes entreprises et les grands propriétaires fonciers de l'Est reçurent des subventions massives. Les banques au bord de la ruine furent rachetées ou aidées. L'État finit par contrôler trois cinquièmes du capital bancaire allemand.

Mais tout cela ne suffit pas pour rétablir la situation de la bourgeoisie. D'autant plus que la crise économique se doublait d'une crise sociale. La population allemande était broyée par cette crise.

Le chômage frappa la classe ouvrière massivement. Très vite, les chômeurs furent des millions. Dans l'hiver 1930-1931, près de la moitié des familles ouvrières vivaient - si on peut dire - d'allocations, de secours et de soupes populaires. La situation de la jeunesse était particulièrement dramatique. Un grand nombre de jeunes ouvriers erraient sur les routes, sans feu ni lieu, vivant d'aumônes ou de travaux occasionnels. Dans certaines régions, plus de la moitié des enfants souffrait de sous-alimentation grave.

En septembre 1930, Brüning organisa des élections qui furent un électrochoc. Les partis traditionnels s'effondrèrent. Une véritable radicalisation politique avait lieu. Une partie du prolétariat attaqué de plein fouet, parfois réduit à la misère, se tournait vers le Parti communiste qui gagna 1,3 million de voix. Mais surtout une bonne partie des classes moyennes, ayant perdu définitivement toute confiance dans le parlementarisme et dans les partis traditionnels de droite, vota Nazi. Les nazis gagnaient 5,8 millions de voix.

Trotsky analysait le National-Socialisme comme : « l'expression politique du désespoir des classes moyennes : des petits commerçants, artisans, paysans ruinés, d'une partie du prolétariat au chômage, des fonctionnaires et anciens officiers de la grande Guerre qui portent toujours leurs décorations mais qui ne touchent plus leur solde, des employés des bureaux qui ont fermé, des comptables des banques en faillite, des ingénieurs sans emploi, des journalistes sans traitement ni perspective, des médecins dont les clients sont toujours malades mais ne savent pas comment les payer (...) La petite bourgeoisie se rebella contre tous les vieux partis qui l'avaient trompée. Ces vexations, vivement ressenties par les petits possédants qui ne pouvaient échapper à la faillite, par leurs fils qui sortaient de l'université et ne trouvaient ni emploi, ni client, et par leurs filles qui restaient sans dot et sans fiancé, réclamaient l'ordre et une main de fer. »

Ce parti nazi était issu des lendemains de la Première Guerre mondiale. Il avait d'abord été composé d'anciens combattants incapables de supporter le retour à la vie civile et surtout la perte de commandement. Ces hommes avaient alors commencé par en découdre avec les ouvriers révolutionnaires.

Le programme du parti nazi était un ramassis de préjugés de la petite bourgeoisie. Dans le mythe de la race supérieure, le petit bourgeois ruiné croyait retrouver sa fierté. La crainte envieuse envers le grand capital s'y trouvait exprimée par des propos enflammés contre la pseudo finance juive et par la haine contre le petit boutiquier juif.

Après un putsch manqué en 1923, Hitler ne fit que quelques mois de prison car la justice, clémente avec l'extrême droite, lui accorda une remise de peine. Pour le même motif : « atteinte à la sûreté de l'État et rébellion », dix communistes furent condamnés à mort la même semaine.

Les quelques années de stabilité économique faillirent bien être fatales au parti nazi. En 1928, il obtenait moins de 3 % des voix aux élections.

Mais avec la crise, le parti nazi allait se renforcer. Il attira à lui une grande partie de ces petits bourgeois qui étaient poussés vers la misère, eux qui pensaient avoir une place dans la société, une partie de ces fils de la petite bourgeoisie qui, la faim au ventre, devaient faire la queue aux côtés des ouvriers qu'ils méprisaient et dont ils haïssaient le collectivisme.

Des industriels, les premiers d'une longue liste, commencèrent à financer le parti nazi. Ainsi, il put enrôler les plus enragés de ces petits bourgeois qui cherchaient désespérément à la fois un espoir et un exutoire à leur colère. Le parti nazi devenait un imposant parti de masses.

Il profita aussi de la sympathie peu dissimulée de la police et de l'armée allemande qui voyaient d'un bon oeil ce parti capable de lancer des troupes contre les organisations ouvrières. En 1930, les Sections d'Assaut regroupaient 200 000 membres, dont plus de la moitié vivaient dans des casernes spéciales du parti nazi. Ils défilaient dans les rues, attaquaient les locaux des syndicats ou des partis ouvriers, s'en prenaient aux militants ouvriers. Pendant la campagne électorale de l'été 1930, deux cents militants ouvriers furent assassinés par les SA.

Les élections de 1930 avaient donc révélé le danger réel représenté désormais par le parti nazi, par le fascisme. La crise poussait au désespoir et à la violence des centaines de milliers de petits bourgeois qui s'enrôlaient dans le parti nazi. Cela pouvait donc fournir à la bourgeoisie une force sociale susceptible de contrer la classe ouvrière, d'anéantir toute opposition. Car pour s'attaquer à la classe ouvrière, la bourgeoisie allemande ne pouvait pas compter sur l'armée allemande car le traité de Versailles avait limité les effectifs militaires allemands à 100 000 hommes.

Dans les premières années de la crise, les bourgeois ont utilisé les milices nazies contre les travailleurs, contre leurs organisations, pour briser des grèves, pour casser des manifestations. Mais la bourgeoisie finit par faire plus encore. Elle finit par appeler les Nazis au pouvoir quand elle fut globalement convaincue de la nécessité de préparer la guerre et donc d'écraser la classe ouvrière, de l'atomiser.

Au début de la crise, en 1930, rien n'était encore définitif. L'ensemble de la grande bourgeoisie n'avait pas encore clairement fait le choix du fascisme. Même le ralliement de la petite bourgeoisie au nazisme n'était pas une fatalité. Le prolétariat représentait une force largement suffisante pour barrer la route au nazisme, pour attirer à lui ces classes moyennes désespérées par la crise.

La trahison des partis ouvriers allemands

Alors comment expliquer la défaite ? Comment expliquer que cette classe ouvrière si forte, si organisée ait pu laisser Hitler arriver au pouvoir ?

Se poser cette question, c'est forcément se poser la question des partis ouvriers et de leur politique.

Si, de tout temps, spontanément les travailleurs ont pu se révolter, mener la lutte des classes contre les bourgeois, pour devenir une force sociale, une classe sociale consciente de son rôle, le prolétariat a besoin de se regrouper, de s'organiser. Et surtout pour défendre réellement ses intérêts, il a besoin de le faire sur le terrain politique, en contestant le pouvoir bourgeois. Il a besoin d'un parti révolutionnaire. Mais justement les partis ouvriers en Allemagne n'étaient plus révolutionnaires et ils n'ont pas mené la lutte contre le fascisme. À commencer par le plus important d'entre eux, le Parti socialiste, la social-démocratie.

Cette social-démocratie était parfaitement intégrée, par sa direction, par sa tête, à la société bourgeoisie. Les socialistes s'étaient sagement assis dans leurs fauteuils confortables de gestionnaires de la société bourgeoise. Des centaines de milliers de fonctionnai¬res de l'État étaient sociaux-démocrates. En Prusse, par exemple, la police avait été recrutée en très grande majorité chez les ouvriers sociaux-démocrates. Le préfet de police lui-même était membre de ce parti.

La social-démocratie allemande refusa de mener la lutte contre le fascisme. Même si certains dirigeants socialistes entrevoyaient le danger - ne serait-ce qu'en côtoyant dans les salons ces hommes de la bourgeoisie qui prônaient la destruction du mouvement ouvrier -, la perspective des luttes, la perspective de mettre en danger la société bourgeoisie et leur propre position leur était devenue totalement étrangère.

La social-démocratie mit tout son poids politique à convaincre la classe ouvrière que, pour se protéger du danger fasciste, elle devait s'en remettre aux institutions bourgeoises, voire aux hommes de la bourgeoisie eux-mêmes. Ses députés refusèrent de voter contre les mesures anti- ouvrières de Brüning, en prétextant que cela ferait le lit de Hitler. Plus tard, aux élections présidentielles, la social-démocratie fit voter Hindenburg contre Hitler, celui-là même qui appela Hitler au pouvoir plus tard. La social-démocratie en appelait donc aux représentants de la bourgeoisie pour la protéger du fascisme... alors que le fascisme était un outil utilisé par la bourgeoisie contre le mouvement ouvrier, contre la social-démocratie en particulier.

Les socialistes non seulement ne menaient pas la lutte contre le fascisme, mais ils participaient à la répression de grèves ou de manifestations ouvrières. En Prusse, par exemple, en août 1930, la police, dirigée par les sociaux-démocrates, tira sur des manifestants, faisant plus de 30 morts.

Des militants communistes étaient arrêtés, des meetings communistes étaient interdits. Toute la politique des socialistes allemands aboutit, au final, à livrer le prolétariat pieds et poings liés à la dictature nazie.

Quant au KPD, le Parti communiste allemand, comme tous les partis communistes du monde, il avait été fondé en réaction aux trahisons de la social-démocratie. Il représentait l'espoir d'une perspective révolutionnaire face à l'intégration socialiste. Mais, sous l'emprise du stalinisme, le Parti communiste allemand avait cessé d'exprimer les intérêts du prolétariat. Il avait cessé d'être un parti révolutionnaire et sa politique se résumait à suivre tous les tournants de Staline.

Entre 1928 et 1933, pour des raisons liées aux luttes internes en URSS, le cours politique imposé aux partis communistes internationaux se voulait radical. Pour tous les partis communistes, cela se traduisit par des discours sur la révolution imminente et des actions radicales sans lien avec la réalité, actions qui isolaient les militants communistes du reste de la classe ouvrière.

Cette politique aventuriste du KPD ne lui permit pas de conquérir la confiance de la majorité des ouvriers. Alors qu'en Allemagne, la majorité des ouvriers étaient socialistes. Ils étaient 4 millions et demi dans les syndicats sociaux-démocrates contre 300 000 dans les syndicats communistes.

En Allemagne, la politique stalinienne s'accompagnait d'une campagne systématique contre la social-démocratie.

Le journal communiste « Rote Fahne » pouvait écrire par exemple " Le fascisme de Brüning n'est pas meilleur que celui de Hitler... C'est contre la social-démocratie que nous menons le combat principal. »

Cette politique qui semblait si hostile à la social-démocratie, la favorisait en fait. Le sectarisme aveugle des communistes allemands permettait à la social-démocratie de répondre aux ouvriers inquiets face au fascisme : « Vous voyez bien qu'on ne peut rien faire avec eux, aucune lutte n'est possible avec des militants qui nous traitent de fascistes ».

Les militants communistes allemands se battirent courageusement contre les nazis, mais leur direction, soumise à la bureaucratie stalinienne, n'avait pas de politique propre, n'avait pas de perspective de luttes. Le KPD abandonnait le combat contre le fascisme avant même de le mener.

Et il camouflait cela derrière un discours qui se voulait radical : « La social-démocratie c'est le fascisme, le gouvernement réactionnaire de Brüning, c'est le fascisme, Hindenburg c'est le fascisme »

Bien sûr que tous ces partis politiques représentaient des formes de gouvernements de la bourgeoisie, des soutiens de la bourgeoisie. Bien sûr que la social-démocratie, en refusant toute lutte contre le capitalisme, en cautionnant la politique anti ouvrière de Brüning, préparait la voie au fascisme. Bien sûr qu'ils étaient tous dans le même camp face au prolétariat. Mais dans ce camp, ils n'y jouaient pas le même rôle. Et cela comptait pour les intérêts de la classe ouvrière.

Prétendre que Brüning ou Hitler, c'était du pareil au même, cela revenait à dire en somme « que nos organisations ouvrières existent ou pas, c'est du pareil au même, que la classe ouvrière soit écrasée ou en voie de l'être, c'est du pareil au même. Qu'on soit encore vivant ou déjà mort, c'est pareil ».

Quand la bourgeoisie fit le choix d'Hitler, plus tard, en 1933, c'était pour pouvoir détruire entièrement toutes les organisations ouvrières. Il y avait donc une différence importante entre Brüning et Hitler, qui n'était pas de l'ordre de la morale abstraite mais de l'existence du mouvement ouvrier.

Le fascisme en Allemagne n'était pas une fatalité. Entre 1930 et 1933, le prolétariat avait les forces de résister, de combattre. Dès 1930, Trotsky chercha à convaincre les militants communistes allemands d'abandonner la politique criminelle de la bureaucratie stalinienne pour se poser le problème de gagner la majorité des ouvriers allemands à la lutte contre le fascisme.

Il faut, affirmait-t-il, proposer des combats communs aux ouvriers socialistes pour protéger les locaux, pour constituer des dépôts d'armes, pour protéger les usines, bref pour opposer la force du prolétariat uni à ces nazis qui ne savent attaquer qu'à 10 contre 1. Car ce qui se jouait en Allemagne, c'était l'existence même du mouvement ouvrier. En sauvegardant ses organisations, le prolétariat aurait pu alors mesurer sa force et se préparer aux combats nécessaires contre l'ensemble de la politique bourgeoise, contre l'ensemble des capitalistes qui voulaient son écrasement.

Mais, évidement, pour mener réellement la lutte contre le fascisme, il fallait un parti révolutionnaire capable de ne pas s'arrêter aux portes de la propriété bourgeoise, d'aller jusqu'au bout pour la défense des intérêts du prolétariat.

Durant ces trois années, au lieu de cela, les politiques des deux partis ouvriers allemands semèrent le désarroi et la démoralisation dans les rangs ouvriers.

L'arrivée d'Hitler au pouvoir et l'écrasement du mouvement ouvrier

Et pendant ce temps, la crise s'amplifiait. La vie des masses, souvent affamées, se passait entre les interminables attentes devant les bureaux de chômage et les soupes populaires. Le spectacle d'hommes, de femmes ou d'enfants qui tombaient d'inanition dans la rue était courant. Les chômeurs finirent par être six millions - presque un salarié sur trois.

A partir de 1932, la bourgeoisie prépara de plus en plus clairement l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Celui-ci rencontra plusieurs fois des grands patrons allemands et les financements s'intensifiaient.

Dans ce contexte, les nazis recrutaient. Les SA se gonflaient y compris de jeunes chômeurs. Ils étaient 400 000 au printemps 1932. Les attaques contre les locaux communistes, syndicaux, sociaux-démocrates, se répétaient. Des militants communistes étaient assassinés.

Dans un livre documentaire d'un écrivain américain, W. Allen « Une petite ville nazie », un ouvrier des chemins de fer allemands raconte la progression des nazis dans son entreprise :

« Il y avait déjà pas mal de nazis parmi les directeurs et dans le personnel des services techniques ou des bureaux. Le parti avait commencé par séduire certains hauts fonctionnaires et avait ensuite descendu les échelons. Depuis 1931, il y avait des chefs de service qui veillaient à ce que les ouvriers appartenant aux chemises brunes jouissent de traitements privilégiés... il y avait souvent des discussions violentes et mêmes des bagarres. Quand je disais du mal des nazis dans des discussions avec d'autres ouvriers, on le rapportait à la direction qui m'interdisait de parler pendant les heures de travail... à la fin du printemps 1932, on fit signer à tous les ouvriers socialistes une décharge qui leur enlevait leur titularisation. La plupart signèrent plutôt que de perdre leur place (...) je fus le seul à tenir bon et à rester ouvertement à la SPD ».

En juillet 1932, 7 000 SA attaquèrent un faubourg ouvrier près de Hambourg : Altona. Ils durent affronter les milices communistes, bien moins nombreuses. Mais les 7 000 SA n'eurent pas le dessus, malgré l'aide de la police. Ce n'était ni le courage, ni la force qui manquaient aux militants ouvriers allemands, mais une politique.

Le 30 janvier 1933, Hindenburg, celui que les sociaux-démocrates avait présenté comme un rempart contre le fascisme, nomma Hitler chancelier. Le régime nazi se mettait en place.

La social-démocratie écrivit alors dans son journal : » Et maintenant attendre ! Face au gouvernement de menace de coup d'État, la social-démocratie et tout le front de fer (c'est-à-dire la milice ouvrière socialiste) se maintiennent avec les deux pieds sur le terrain de la constitution et de la légalité. La social-démocratie ne fera pas le premier pas pour en sortir. »

Quant aux militants communistes, ils se trouvèrent déboussolés. Et la direction du parti n'offrait toujours aucune explication. Le KPD continuait à proclamer dans ses journaux que la nomination de Hitler n'était pas dramatique car le pouvoir nazi s'userait forcément très vite et alors ce serait l'heure des communistes !

Et pourtant, il aurait pu y avoir des réactions de la part de la classe ouvrière. Le 7 février - après l'arrivée au pouvoir de Hitler donc -, une manifestation eut lieu pour protester contre l'assassinat d'un maire socialiste. Bien que les dirigeants socialistes ne veuillent d'aucun débordement, interdisant la prise de parole communiste et concluant en appelant le peuple allemand à «prendre de nouveau son destin en mains » lors de futures élections organisées par le régime nazi (!), des milliers de communistes entraînèrent quand même des socialistes à poursuivre la manifestation. Je cite un témoin :

« Ils sont de plus en plus nombreux. Ils ont empli la rue, les trottoirs. Les gens accourent de tous les côtés, c'est un véritable fleuve qui coule sans arrêt. Les agents les regardent sans intervenir. On y voit sur les boutonnières, les trois flèches (symbole socialiste), la faucille et le marteau. » A bas le gouvernement, à mort Hitler. » « Nous ne craignons maintenant aucun Hitler, Dieu soit béni », dit une petite vieille qui lève le poing et ses yeux sont emplis de larmes. » La foule passa même devant un local nazi, où des SA impuissants et étonnés regardaient défiler les travailleurs. Mais ce fut une manifestation sans lendemain.

La terrible réalité fut qu'Hitler arriva au pouvoir sans avoir à affronter le mouvement ouvrier en lutte, sans avoir à combattre réellement les rangs armés du prolétariat. Le mouvement ouvrier connut sa pire défaite, une défaite sans combat face à ce qui devint une catastrophe historique.

Fin février, les nazis organisèrent l'incendie du Reichstag, le parlement allemand, prétexte à l'interdiction du KPD. Quelque 4 000 dirigeants communistes et socialistes furent immédiatement arrêtés. Hitler espérait faire des élections prévues un plébiscite pour le nouveau pouvoir. Il fut forcé de laisser les communistes et les socialistes se présenter à ces élections. Malgré les arrestations, les meurtres et ces années d'impuissance politique, la classe ouvrière allemande vota pour ses partis dans ces dernières élections. Presque cinq millions pour le KPD et plus de sept millions pour la social-démocratie. Les nazis ne remportèrent que 43 % des voix. Ils n'obtenaient pas la majorité, le plébiscite était raté.

Les ouvriers allemands n'avaient pas abandonné leurs partis. Ce sont leurs partis qui les ont abandonnés.

Ces élections furent les dernières. Par la prise en main de tous les organes du pouvoir, par la propagande, par la terreur, le nazisme installa sa dictature absolue. Le 20 février 1933, devant un cercle de grands patrons de l'industrie (IG Farben, Krupp, AEG, Siemens, Opel et d'autres), Hitler promit un « avenir tranquille », le réarmement et « pour les dix, voire les cent prochaines années », la suppression des élections.

La bourgeoisie avait trouvé un régime capable de répondre à ses aspirations en écrasant le mouvement ouvrier, point sur lequel tous les représentants bourgeois étaient d'accord.

D'ailleurs, Hitler put compter sur les voix des partis bourgeois pour obtenir les pleins pouvoirs nécessaires à la mise en place de sa dictature, alors même qu'il n'avait pas la majorité dans la nouvelle assemblée. Par la suite, les partis bourgeois décidèrent de se dissoudre eux-mêmes. Les représentants de la bourgeoisie se fondirent dans le régime nazi sans se faire trop violence. Certes, des enseignants, des employés subalternes, furent démis de leurs fonctions à cause de leurs idées. Mais plus on montait dans la hiérarchie, moins on trouvait de résistance au nazisme. La haute administration de l'État allemand s'adaptait au nazisme, même s'il fallait pour cela supporter les parvenus nazis profitant de leurs nouveaux privilèges et de leurs nouveaux pouvoirs. Le haut état-major militaire fit de même.

La social-démocratie, de son côté, chercha à s'adapter pour pouvoir survivre sous le nazisme, sans succès. Les nazis préparaient l'interdiction de toutes les organisations ouvrières sans exception. Après les partis, vint le tour des syndicats.

Les bureaucrates syndicaux acceptèrent de participer au 1er mai organisé par Hitler, transformé en une sorte de fête nationale du travail !! Des chefs syndicalistes furent acheminés de tous les coins de l'Allemagne pour acclamer la solidarité du régime nazi avec les travailleurs. Eh bien, 12 heures plus tard, les locaux de ces mêmes syndicats étaient envahis, occupés par des troupes SA, les bureaucrates chassés de leurs postes et la plupart des dirigeants syndicaux arrêtés eux aussi.

Durant toute l'année 1933, les masses de petits bourgeois, sous l'uniforme SA, furent dirigées contre le mouvement ouvrier. Un véritable ouragan de violences s'abattit sur la société allemande. Les SA, dont le nombre atteignit deux millions, purent assouvir toute leur haine en faisant régner la terreur dans les quartiers populaires. Ils établirent des prisons clandestines dans lesquelles se déroulaient des scènes terribles.

Daniel Guérin, militant et écrivain engagé, raconte dans « Fascisme et grand capital » : « En plein Berlin, une sorte de tour en brique rouge, au sommet le drapeau à croix gammée flotte. Ici, me dit un ami, on a entendu des cris, tant de cris, qu'ils ont dû, pour les couvrir, installer un orchestre. Et aujourd'hui encore, il doit y avoir des copains là-dedans ; mais on ne sait rien. Une femme lui dit en contenant ses larmes : personne ne sait. Si vous avez de la chance, vous pouvez vous en tirer... si vous tombez sur des sadiques, vous pouvez en sortir mutilé, fou ou mort. La voisine qui avait écouté en pleurant, l'interrompt : et quand ils reviennent, ils ne peuvent rien dire... on leur a fait signer un papier attestant qu'ils ont été bien traités... Tenez, mon mari je l'ai questionné des jours et des nuits, il ne desserre pas les dents. Ou bien ils répondent comme un jeune gars que nous connaissons : « jamais plus je ne ferai de politique ».

On estime que sur les 300 000 membres que comptait le parti communiste allemand en 1932, entre 60 000 et 100 000 étaient détenus fin 1933. En quelques mois, les organisations ouvrières, partis et syndicats, avaient disparu et leurs dirigeants avaient été envoyés dans les premiers camps de concentration.

Dans les entreprises, toutes les formes d'organisations ouvrières, même les plus anodines, disparurent. Le régime tenta d'enrôler les ouvriers dans un syndicat corporatiste et nazi.

Mais surtout, les ouvriers furent soumis à une dictature patronale renforcée par la répression et la terreur exercée directement par des nazis en armes. Le droit de grève fut aboli. Les ouvriers coupables de contestation pouvaient non seulement être sanctionnés ou renvoyés par les patrons, mais finir en prison. Bientôt, le livret de travail fut institué pour soumettre encore plus les ouvriers à leur employeur.

La destruction du mouvement ouvrier permit l'encadrement de toute la société. La police politique, les centaines de milliers de mouchards dans tous les recoins de la société surveillaient, espionnaient la population allemande. Le régime put embrigader la jeunesse dans des organisations nazies. Les jeunes eux-mêmes devinrent les mouchards de leurs propres parents, tout en se préparant à servir de chair à canon.

La société allemande fut submergée par des torrents de haine développée par le nazisme. Haine contre les ouvriers, haine contre toutes les idées progressistes et haine contre les juifs. Les violences antisémites se multipliaient. Elles allaient conduire au génocide durant la guerre. Et cela dans le pays le plus civilisé d'Europe. Celui où la culture était la plus largement partagée, où la société était la plus policée.

La marche à la guerre

En 1934, quand l'écrasement du mouvement ouvrier fut achevé, la grande bourgeoisie commença à trouver les exactions des SA inutiles et nuisibles. Ceux-ci avaient cru que le régime allait leur offrir une place, mais rien n'était plus faux. En juin 1934, Hitler décida de se débarrasser de ce qui pouvait devenir une opposition en massacrant les principaux chefs SA, ce fut ce qu'on appela la Nuit des longs couteaux.

« Le fascisme allemand, comme le fascisme italien, écrivait Trotsky en juin 33, s'est hissé au pouvoir sur le dos de la petite bourgeoisie, dont il s'est servi comme d'un bélier contre la classe ouvrière et les institutions de la démocratie. Mais le fascisme au pouvoir [n'est en aucun cas] le gouvernement de la petite bourgeoisie. Au contraire, c'est la dictature la plus impitoyable du capital monopoliste. » fin de citation

Autant le régime nazi était spécifique, différent des autres régimes bourgeois avec l'utilisation des classes moyennes pour écraser le mouvement ouvrier, l'encadrement et l'endoctrinement de toute la population, autant sa politique économique fut semblable à celle des autres pays impérialistes.

D'ailleurs, si les nazis s'installèrent aux commandes de l'État, tout ce qui concernait l'économie passa directement dans les mains des représentants du grand capital. Le directeur général du groupe Allianz devint ministre de l'économie en juillet 33, puis il fut remplacé par un représentant des banques.

Face à la situation économique désastreuse, le grand capital profita de la dictature nazie pour augmenter son poids dans l'économie. Dès juillet 1933, les cartels devinrent obligatoires, au profit des grandes entreprises.

En 1936, les cartels régissaient les deux tiers de la production, contrôlaient les marchés, décidaient des prix et des salaires. Les nazis imposèrent un encadrement de toute l'économie, qui profita principalement aux grandes entreprises. Toutes les entreprises d'un secteur donné devaient se fondre dans des structures dirigées directement par les plus gros capitalistes du secteur, et se soumettre à leurs décisions. Les entreprises dont le capital était inférieur à 20 000 dollars furent simplement dissoutes. Enfin, l'État réduisit presque de moitié les impôts pour les entreprises.

L'objectif de Hitler, c'était la guerre pour un repartage du monde. Très vite toute l'économie fut soumise à l'impératif du réarmement. La moitié du budget de l'État fut consacrée aux commandes militaires. Les commandes publiques les plus importantes pour la grande industrie furent celles liées au réarmement.

En 1935, la production d'avions fut relancée, malgré l'interdiction faite à l'Allemagne de construire des avions ou des chars. De 1936 à 1940, un plan organisa la production d'armes, de chars, de munitions. Les industries lourdes fonctionnaient désormais à plein régime.

Évidement, ce fut la population qui paya le prix le plus élevé. Les importations furent limitées au minimum incontournable et destinées en priorité à l'industrie lourde. Toute la production était tournée vers l'armement au détriment des biens destinés à la population. Celle-ci dut se contenter de produits de substitution.

Les ouvriers avaient été réduits à l'esclavage et ce furent eux qui payèrent le réarmement de l'Allemagne. Les salaires furent diminués de 40 ou 50 % dans bien des régions.

A cela, il fallait ajouter la multitude de nouveaux impôts ou cotisations pour les organisations nazies : le Front du travail, la Force par la joie, la défense anti-aérienne, les jeunesses hitlériennes, etc. Non seulement les salaires s'effondraient, mais les femmes furent massivement licenciées. Il fut même instauré, pour les jeunes femmes voulant travailler, l'obligation de servir gratuitement une année comme fille de ferme ou domestique en ville.

Pour les chômeurs, les aides étaient réduites. Dans de nombreuses communes pour recevoir l'allocation, il fallait prouver qu'on avait démarché 25 entreprises dans la semaine, et cela chaque semaine.

Pour relancer l'économie, Hitler se lança dans une politique de grands travaux similaire à celle de Roosevelt. 2 000 km d'autoroutes, des bâtiments urbains, des gares furent construits, dans ces chantiers publics où l'on faisait travailler les ouvriers sans machine, à la pelle et à la pioche, pour des salaires de misère. Dans ces chantiers, les chômeurs percevaient moins que les salaires minimum. Ces grands travaux permirent la résorption du chômage, mais en réduisant les chômeurs au rang de forçats alors que les magnats du fer et du ciment profitaient des commandes de l'État.

Pendant ce temps, les profits des entreprises furent multipliés par trente entre 1933 et 1939.

Répétons le : toute la politique d'Hitler, à partir de 1933, visait à réarmer l'Allemagne pour préparer la guerre. En juin 1933, Trotsky expliquait que ce qui séparait désormais le monde de la guerre était le temps nécessaire au réarmement de l'Allemagne, qu'il estimait à six ans. Et il avait vu juste !

Dans la marche à la guerre, Hitler ne rencontra aucune résistance des grandes puissances impérialistes.

Certains historiens y voient de la faiblesse ou du pacifisme des régimes occidentaux. C'était en réalité de la complaisance avec le régime nazi, complaisance appuyée sur une véritable solidarité de classe entre régimes bourgeois. En effet, le régime hitlérien qui s'était mis en place en 1933 était apprécié à Paris et à Londres. La bourgeoisie mondiale avait gardé vivant le souvenir de la peur des soubresauts révolutionnaires de 1917-1921. A partir de 1934, la remontée du mouvement ouvrier dans le monde renforça cette peur. Les industriels, les hommes politiques, en Europe et aux États-Unis voyaient donc d'un bon oeil ce pouvoir capable d'écraser la classe ouvrière la plus organisée, la plus forte d'Europe.

Les films critiquant Hitler étaient censurés à Londres. Charlie Chaplin dut produire lui-même le « Dictateur » car personne ne voulait de ce film ni à Hollywood, ni à la Maison Blanche. Quant à l'antisémitisme du régime nazi, il ne gênait pas plus les gouvernements occidentaux. Les hommes politiques de la bourgeoisie partageaient une grande partie de ces préjugés racistes. Et l'oppression des populations ne pouvait vraiment pas choquer ces hommes ayant eux-mêmes utilisé le racisme pour justifier la colonisation. Les bourgeoisies française et anglaise avaient plus peur de la classe ouvrière que de Hitler.

Hitler a commencé par augmenter les effectifs de l'armée, au vu et au su de tout le monde. Puis il a envoyé son armée occuper la région frontalière de la France, démilitarisée jusque là, et les grandes puissances le laissèrent faire. Il a envahi et annexé l'Autriche sans que personne ne bouge. Quand il occupa une grande partie de la Tchécoslovaquie, les chefs d'État britannique et français le tolérèrent, rendirent officielle leur acceptation en signant avec lui les accords de Munich en 1938, sur le dos des Tchécoslovaques.

Les grandes puissances ne s'attaquèrent pas à Hitler. Elles n'avaient aucune raison de vouloir une guerre. Leurs positions dominantes, leurs empires coloniaux, les rendaient satisfaites de l'organisation du monde. Alors, si bien des hommes politiques de la bourgeoisie comprenaient très clairement qu'Hitler préparait un repartage du monde, ils espéraient que la conquête des territoires orientaux de l'Europe lui suffirait et qu'ainsi les bourgeoisies impérialistes seraient épargnées. Ils acceptaient donc volontiers de céder la Tchécoslovaquie et l'Autriche pour protéger leurs colonies.

C'est la même logique qui permit à Mussolini d'attaquer l'Éthiopie sans devoir subir de sanctions de la part des grandes puissances. À l'autre bout du monde, le Japon put envahir une partie du territoire chinois et massacrer comme à Nankin où 300 000 personnes furent assassinées en 1937 ; tout cela sans réaction des prétendues « démocraties ».

Les réactions de la classe ouvrière

Dans toute la période, les seules réactions vinrent de la classe ouvrière. À partir de 1934, des luttes ouvrières, en nombre, secouèrent bien des pays, bien des continents, mettant en mouvement des forces considérables. Dans leur sillage, des opprimés dans les colonies se mettaient en mouvement. Toutes ces luttes avaient la même cause : la crise du système capitaliste et la domination de la bourgeoisie qui lui permettait de faire payer chèrement aux populations cette crise. La cause était mondiale, la réaction ouvrière le fut aussi.

Avec cette remontée de la combativité ouvrière, surgissait enfin la perspective d'arracher la direction de la société à la bourgeoisie.

Mais cette réaction ouvrière n'est pas venue tout de suite, elle a pris du temps. Dans les premières années de la crise, la classe ouvrière semblait même assommée, sans réaction.

Il fallait une conviction profonde dans les capacités de la classe ouvrière pour continuer à militer dans ce qui semblait être un désert.

Trotsky écrivait en 1931 : « Les EU sont passés sans transition d'une période de prospérité inouïe qui stupéfia le monde entier par un feu d'artifice de millions et de milliards de dollars, au chômage de millions de personnes, à une période de misère biologique épouvantable pour les travailleurs. Une secousse sociale aussi importante ne peut pas ne pas marquer l'évolution politique du pays... On peut supposer que les masses elles-même ont été à ce point surprises par la crise de conjoncture catastrophique, à ce point écrasées et abasourdies par le chômage ou la peur du chômage, qu'elles n'ont pas encore réussi à tirer les conclusions politiques élémentaires du malheur qui s'est abattu sur elles... »

C'est toujours Trotsky qui parle, en 31 : « Il est tout à fait possible que la radicalisation révolutionnaire de larges couches ouvrières se produise non lorsque la conjoncture sera au plus bas, mais au contraire quand on se dirigera vers une reprise économique et un nouvel essor. »

Les grandes grèves aux États-Unis

Et en effet, cinq ans après le début de la crise, en 1934, les États-Unis connurent une remontée spectaculaire de la combativité ouvrière.

À Toledo, dans l'Ohio, des ouvriers se lancent dans une grève pour les salaires. Le patronat répond par l'envoi de la Garde Nationale et par des meurtres. Mais les grévistes font appel à la solidarité ouvrière. Avec le soutien des femmes, des chômeurs et de la population, ils finissent par faire reculer la garde nationale et obtenir des hausses de salaire ainsi que la reconnaissance de leur syndicat.

Au même moment à des centaines de km, au centre du pays, à Minneapolis, éclate une grande grève qui met en mouvement de nombreuses catégories d'ouvriers d'entreprises diverses, derrière les militants du syndicat des Camionneurs de la ville, contre la politique anti-syndicale du patronat local. La grève, organisée par des militants trotskistes, est minutieusement préparée. Elle est dirigée par un comité de grève. Ils installent leur quartier général dans un grand garage, avec un hôpital, une cuisine pouvant nourrir des milliers de grévistes, des camions pour les piquets de grève mobiles. Préparés aux affrontements, les grévistes ne reculent pas et finissent par imposer leurs revendications.

Là encore, les capacités de s'organiser, de faire appel aux autres travailleurs font leurs preuves.

Pendant le même été 1934, une grève des dockers à San Francisco se transforme en grève générale sous la direction de militants du PC et contre la volonté du syndicat officiel.

En 1936, dans les usines General Motors, l'une des plus grandes entreprises américaines, des grèves éclatèrent et bloquèrent la production. Plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers participèrent à ces grèves avec occupation. Encore une fois, le prolétariat américain montrait ses trésors d'organisation et sa détermination. Et malgré les multiples interventions policières, il ne recula pas. La direction de la GM fut contrainte de reconnaître le syndicat.

En 1937, il y eut plus de 4 000 grèves mettant en mouvement deux millions de grévistes. Le gouvernement de Roosevelt chercha alors à protéger la bourgeoisie américaine de la radicalisation de la classe ouvrière.

Il commença par faire voter un certain nombre de mesures sociales comme la mise en place d'une sécurité sociale avec des pensions de vieillesse, des allocations chômage, etc. Mais cette loi ne concernait ni les domestiques ni les ouvriers agricoles, c'est-à-dire pas la grande majorité des travailleurs noirs.

Mais surtout, il chercha à convaincre la bourgeoisie américaine de changer d'attitude face aux syndicats. Il s'agissait désormais d'accepter les syndicats, de leur reconnaître une place, pour obtenir leur soutien. Le danger était concret pour la bourgeoisie américaine. Des dizaines de milliers de jeunes ouvriers entraient en lutte pour la première fois de leur vie. Cela pouvait aboutir à la construction de véritables organisations de classe, voir des organisations révolutionnaires. C'est pour éviter cela que Roosevelt fit adopter une loi reconnaissant les syndicats. Loi qui resta quand même très timorée. Et il fallut encore de nombreuses grèves pour la faire appliquer.

Mais malgré sa combativité, le prolétariat américain n'arriva pas à construire des organisations de classes, il ne trouva pas une véritable direction indépendante de la bourgeoisie. Au contraire, les dirigeants du mouvement ouvrier se rallièrent à Roosevelt.

Ce fut en particulier le cas du Parti communiste américain. Cela correspondait à un nouveau changement radical de politique de Staline et de l'ensemble des partis communistes dans le monde.

En effet, depuis 1933, les hommes de Staline avaient compris que Hitler au pouvoir représentait un danger direct pour l'URSS, que la politique guerrière et expansionniste du nazisme se tournerait inévitablement contre elle. Contre ce danger, la bureaucratie ne voulut pas s'appuyer sur le prolétariat mondial, car une nouvelle révolution aurait mis en péril le pouvoir de la clique stalinienne.

Staline chercha alors un appui du côté des États bourgeois d'Occident. Cela se traduisit par une politique conciliante des partis communistes vis-à-vis de leur propre bourgeoisie. Aux États-Unis, le PC devint un soutien de Roosevelt. En France, le PCF connut le même tournant à 180° de sa politique au moment où la classe ouvrière retrouvait sa combativité.

Les grèves de mai-juin 1936 en France

La remontée ouvrière en France fut en grande partie liée à la prise de conscience du danger fasciste. L'écrasement du prolétariat allemand suivi de celui du prolétariat autrichien furent vécus par les travailleurs en France comme des coups de semonce. Alors, quand en février 1934, les Ligues, ces organisations d'extrême droite françaises, déclenchèrent une émeute contre le gouvernement, la réaction ouvrière fut immédiate.

Le 12 février, la grève fut un succès. Les travailleurs répondaient présent ! Dans tout le pays, la grève fut largement suivie. Elle s'accompagna de manifestations où les aspirations à l'unité s'exprimaient clairement. Les ouvriers voulaient l'unité pour mener les luttes. L'unité, cela pouvait signifier des milices ouvrières communes pour empêcher toute attaque de la part des organisations d'extrême droite, des comités élus dans les entreprises pour les surveiller. Une préparation méthodique à la lutte.

Mais cette volonté d'unité fut détournée par les deux partis ouvriers français. En 1935, la SFIO socialiste et le PCF constituèrent un front électoral avec le Parti radical : le Front populaire. S'allier avec le Parti radical, c'était s'allier avec le plus vieux et le plus usé au pouvoir des partis bourgeois. Pour le PC, cela voulait dire rejoindre le camp des hommes politiques de la bourgeoisie.

Quelques semaines auparavant, Staline avait déjà conclu un accord militaire avec Laval, représentant du gouvernement français. Pour les militants, le changement était abrupt. C'en était fini de l'antimilitarisme qui avait fait les heures de gloire du PC.

Le programme de ce front électoral, le Front populaire, ne comportait même pas les revendications ouvrières que les grèves de mai-juin 1936 allaient mettre à l'ordre du jour. Pourtant, dans ce climat de remontée ouvrière, le Front populaire gagna les élections législatives d'avril 1936 et forma un nouveau gouvernement dirigé par le chef de la SFIO : Léon Blum.

Ce juriste de la bourgeoisie avait fait ses classes dans les institutions de son appareil d'État, et depuis longtemps déjà, à la tête de la SFIO, il prônait la « gestion loyale du capitalisme », selon ses propres termes. La bourgeoisie n'avait donc rien à craindre de ce nouveau gouvernement.

Mais la donne fut cependant changée par l'intervention de la classe ouvrière, avant même la formation officielle du nouveau gouvernement.

Au début du mois de mai, des ouvriers firent grève et obtinrent la réintégration de leurs camarades sanctionnés pour avoir participé aux manifestations du 1er mai.

Le 24 mai 1936, la commémoration de la Commune de Paris et de son massacre par les Versaillais se transforma en manifestation ouvrière monstre. Les 60 000 manifestants purent mesurer leur force. Dès le lendemain, des grèves éclataient dans la région parisienne. Le 28 mai, les usines Renault de Billancourt furent gagnées par la grève.

La CGT n'avait ni préparé ou ni voulu cette grève, mais les militants -en particulier communistes - par leur présence, leur courage face à un patronat de combat, l'énergie qu'ils avaient dépensée à organiser les travailleurs, à étendre l'influence des idées communistes, jouèrent un rôle dans le déclenchement de la grève. Mais personne n'avait prévu son ampleur, sa détermination.

Dans les jours suivants, la grève s'étendit dans tout le pays, à tous les secteurs. De la métallurgie, elle gagna la chimie, le textile. De l'industrie, elle passa aux transports, aux bureaux. Jusqu'aux vendeuses des grands magasins qui se mettaient en grève.

Les salariés des cafés et restaurants, les laboratoires pharmaceutiques, les usines de chaussures, les cinémas, les vendeurs des kiosques, les camionneurs des Halles, la grève toucha des catégories qui n'avaient jamais connu de luttes jusque-là. Et cette grève générale, oeuvre des travailleurs eux-mêmes, rencontra le soutien de bien des catégories de la population.

Cette grève générale qui s'accompagnait la plupart du temps de l'occupation des usines ou des locaux terrifia le patronat. La classe ouvrière s'était rendue maîtresse des entrepôts, des usines, des magasins, des chantiers, qu'elle gardait avec tranquillité.

Les bourgeois sentaient que cette force collective pouvait tout leur prendre, pouvait leur ôter le contrôle de l'économie, leur pouvoir. Et ils avaient peur ! La révolution russe n'était vieille que de 19 ans. À l'époque, les patrons français savaient que ça pouvait leur arriver.

Alors, ce furent eux qui allèrent chercher Blum pour imposer des négociations. Les mêmes, qui ne voulaient pas entendre parler de syndicat chez eux, les suppliaient de faire cesser ce mouvement.

Dans la nuit du 7 au 8 juin, les représentants patronaux et syndicaux signèrent les accords connus sous le nom d'accords Matignon. Les patrons cédaient la reconnaissance du droit syndical, l'instauration de délégués ouvriers élus et des augmentations de salaires, contre l'évacuation des usines et la fin des grèves. Le gouvernement Blum, lui, fit ensuite voter les lois sur les congés payés et les 40 heures.

Les dirigeants syndicalistes, comme les dirigeants socialistes et communistes, voulaient la fin de la grève, la fin de cette effervescence ouvrière. Ils mirent tout leur poids - en particulier les communistes, les plus implantés dans la classe ouvrière - pour faire reprendre le travail.

Mais il fallut du temps pour convaincre les grévistes de cesser leur mouvement. La fraternité acquise dans la lutte collective, la force mise en action dans les grèves, le sentiment qu'on pouvait garder les usines et les faire fonctionner sans le patron, les ouvriers ne voulaient céder tout cela, ils résistèrent à la volonté de les faire rentrer dans le rang.

Le 11 juin, Maurice Thorez dans L'Humanité, affirmait : « Il faut savoir terminer une grève ». Le 12 juin, il insistait : « Tout n'est pas possible maintenant ».

Le PC poursuivait ainsi sa politique de soutien à la bourgeoisie française, entamée en 1935. II pesa de toutes ses forces pour empêcher le mouvement de grève de devenir un mouvement révolutionnaire capable de se fixer d'autres objectifs.

Certes, les acquis de 1936 sont les plus importants jamais obtenus par la classe ouvrière en France. Mais, en laissant le contrôle de l'économie à la bourgeoisie, les chefs communistes et syndicalistes la laissaient aussi organiser sa riposte et finalement tout reprendre. Dès la fin 1936, les augmentations de salaires disparurent dans celles des prix. En 1938, le gouvernement revint sur la loi des 40 heures. Puis il fit voter le blocage des salaires.

Finalement, la politique des partis ouvriers français en 1936 a freiné et arrêté la mobilisation ouvrière et surtout elle a empêché le prolétariat de comprendre les véritables enjeux de l'époque. Un gréviste de 1936 raconte ainsi : « 36, (...) c'était insensé, incroyable... Tout ça était d'une gaité ! C'était la force calme, tranquille, l'évidence... Le Front populaire, personnellement, je pensais que cela devait durer éternellement. Si on m'avait dit que, trois ans après, il y aurait la guerre, j'aurais été sidéré... »

Dans les années trente, la seule question posée par l'histoire était : le capitalisme mènera-t-il à la guerre en passant par le fascisme / ou la classe ouvrière pourra-t-elle éviter la catastrophe en le renversant ?

La crise de l'économie capitaliste avait mis à vif les pires contradictions du système. La bourgeoisie était devenue incapable de maintenir sa domination politique et économique par des moyens traditionnels. Sa décadence se traduisait par son recours au fascisme dans certains pays. Les différentes bourgeoisies ne pouvaient résoudre leurs conflits d'intérêts autrement que par la guerre. Seules les luttes ouvrières offraient la possibilité de mettre fin et à la marche à la guerre et au fascisme, en attaquant le mal à la racine : en s'en prenant à la domination de la bourgeoisie sur le monde.

Que la classe ouvrière en soit consciente ou pas, elle porte l'avenir de toute la société dans ses mains, dans ses luttes, car elle est la seule classe capable de renverser le capitalisme.

Et elle le montra dans les années trente. Des grèves se déclenchèrent aux États-Unis et en France, on l'a vu, mais aussi dans toute l'Europe, en Belgique, au Royaume-Uni, en Pologne, en Grèce, en Yougoslavie. Des grèves éclatèrent en Indochine, en Tunisie, au Maroc. Elles s'accompagnèrent de luttes contre la colonisation. En 1936, la révolte arabe gagna tout le Moyen-Orient.

Dans ce bouillonnement international se profilait la possibilité de retourner une situation qui menait à la guerre. D'autant plus que, contrairement à 1917, les événements révolutionnaires avaient aussi lieu dans les pays les plus développés, au coeur du système, là où le prolétariat pouvait l'atteindre mortellement. Les luttes ouvrières furent suffisamment internationales et profondes pour ouvrir un processus révolutionnaire. Dans bien des pays, ce processus ne fut qu'ébauché. Mais en 1936, en Espagne, la révolution ouvrière éclata pour de bon.

La révolution espagnole

Dans ce pays, la remontée ouvrière avait commencé dès 1931, avec le renversement de la monarchie. Entre 1931 et 1936, les gouvernements dits républicains ne voulurent d'aucune réforme sérieuse et restèrent hostiles au monde ouvrier. Les travailleurs espagnols continuèrent donc à combattre les possédants et ces gouvernements, et ce furent des années de prise de conscience révolutionnaire.

En février 1936, les élections portèrent au pouvoir un gouvernement de Front populaire, soutenu par tous les partis républicains, les partis de gauche et même ayant le soutien tacite de la CNT anarchiste. Ce fut un homme de la bourgeoisie, un républicain, qui en prit la tête.

Cette victoire électorale fut vécue par les travailleurs comme un encouragement à poursuivre les luttes. Les grèves se multiplièrent partout. Une atmosphère de guerre civile régnait en Espagne. Mais le nouveau gouvernement de Front populaire ne voulait surtout pas s'attaquer aux classes possédantes. Il laissa en place l'armée et les généraux les plus réactionnaires, dont Franco. Il conserva la police, la justice, les piliers de l'État bourgeois.

La bourgeoisie espagnole continuait à craindre non pas le gouvernement de Front populaire, mais les travailleurs. Alors le 17 juillet 1936, Franco lançait le signal d'un coup d'État contre le gouvernement, destiné en fait à mettre fin aux luttes du prolétariat.

Une partie du pays passa sous la dictature des armées de Franco. Mais dans le reste du pays, le coup d'État déclencha la révolution ouvrière tant redoutée. Les travailleurs seuls, puisque le gouvernement républicain avait refusé de leur donner des armes, avait refusé d'arrêter les généraux putschistes, avait même refusé d'informer des préparatifs de ce coup d'État, les travailleurs seuls montèrent à l'assaut des casernes. À Madrid, à Barcelone et dans d'autres villes, ils s'armèrent eux-mêmes, arrêtèrent les putschistes et se retrouvèrent maîtres du terrain, car l'État républicain était allé... se cacher. L'armée officielle et la police étaient passées dans le camp de Franco ou avaient disparu.

C'était une révolution qui était en marche et qui soulevait les masses opprimées d'Espagne. Les travailleurs se battaient non pour cette république bourgeoise qui avait tourné le dos à leurs aspirations, mais pour se débarrasser de l'exploitation, pour briser le pouvoir des prêtres, des militaires. Ils voulaient une vie digne, la liberté et la fin des humiliations.

Dans la plus grande partie du pays non occupée par Franco, les ouvriers prirent leur sort en main. Ils prirent le contrôle des entreprises. Des comités se constituèrent pour organiser l'économie, gérer toute la société. Les biens de l'Église furent confisqués. Dans les campagnes, les paysans prenaient les terres et les collectivisaient eux-mêmes. Là aussi, ils s'organisaient et mettaient en place des comités pour gérer. De véritables organes de pouvoir ouvrier naissaient, tendant à remplacer l'État républicain.

Mais, contrairement à ce qui s'était passé en Russie en 1917, aucun parti n'avait comme politique de détruire ce pouvoir bourgeois et de construire une véritable État ouvrier.

Le gouvernement de Front populaire était devenu caduc, sans force et sans pouvoir réel. Mais il existait encore et les politiciens républicains le firent renaître pour en faire le centre de la contre révolution.

En septembre 1936, le dirigeant socialiste Largo Caballero prit la tête du gouvernement républicain, avec cette fois des ministres communistes auquel s'adjoignirent des ministres anarchistes. Son objectif principal était de restaurer l'autorité de la bourgeoisie, sous l'étiquette de République. L'armée et la police républicaines furent reconstituées. L'appareil d'État retira peu à peu aux organisations ouvrières leur pouvoir.

Cette politique réellement contre-révolutionnaire rencontra le soutien de Staline. Celui-ci redoutait qu'une révolution ouvrière vienne ébranler le monde et permette alors à la classe ouvrière russe de remettre en cause la dictature de la bureaucratie.

Oui, l'URSS envoya bien des armes en Espagne, d'ailleurs au compte-goutte et en se faisant payer. Mais, et ce fut l'essentiel, par l'intermédiaire du PC et des conseillers politiques russes, elle aida le gouvernement à combattre les révolutionnaires espagnols.

Ces attaques contre les conquêtes ouvrières se firent sous couvert de lutte contre Franco. Les directions socialistes, communistes et anarchistes tentaient de faire croire aux ouvriers qu'ils devaient abandonner leurs positions, se ranger derrière le gouvernement bourgeois pour vaincre Franco d'abord et que la révolution viendrait après. Tout cela était un mensonge.

Le gouvernement socialiste espagnol et ses supplétifs du Parti communiste oeuvrèrent même à désarmer la classe ouvrière en décidant la dissolution des milices ouvrières, fer de lance de la collectivisation des terres et de la révolution. Ils voulaient remplacer les milices par une armée sous le contrôle du gouvernement officiel, une armée bourgeoise.

Les travailleurs de Barcelone n'acceptèrent pas d'être ainsi désarmés. Ils s'insurgèrent contre le gouvernement républicain et érigèrent des barricades dans la capitale de la Catalogne. Mais, sans direction révolutionnaire, ils finirent par être vaincus. Le PC en profita alors pour mener toute une campagne d'assassinats des militants espagnols jugés trop radicaux.

En mettant fin aux mesures révolutionnaires de juillet, le camp dit républicain perdait de sa force. Les soldats marocains enrôlés par Franco savaient bien que cette république n'avait pas mis fin à la colonisation. Les paysans à l'arrière des troupes franquistes voyaient bien que, dans le camp républicain, on abandonnait la collectivisation des terres. Et plus généralement, en détruisant les comités et milices ouvrières, le gouvernement cassait la colonne vertébrale de la lutte, l'enthousiasme, le réservoir d'énergie.

Cette politique ne pouvait que finir par la victoire de Franco. Contrairement à l'argument utilisé par les républicains pour justifier les reculs « ne pas faire peur à nos alliés bourgeois », ils n'avaient pas d'alliés dans le camp bourgeois. Toute la bourgeoisie espagnole était dans le camp de Franco. Les gouvernement bourgeois de France, du Royaume-Uni et des États-Unis, craignant plus que tout la contagion révolutionnaire, asphyxièrent le camp républicain tout en priant pour une défaite des travailleurs. Les seuls véritables alliés des combattants espagnols étaient les ouvriers du monde entier qui pouvaient se reconnaître dans une révolution en marche. Mais tout fut fait pour empêcher la révolution de s'étendre.

Le gouvernement espagnol, ne voulant surtout pas de cette guerre de classe qui démarrait, fit tout pour la réduire à une guerre civile entre deux camps militaires.

Mais les opposants à Franco ne pouvaient pas vaincre sur le terrain strictement militaire, d'autant plus que Hitler et Mussolini soutenaient Franco. En prévision de la guerre mondiale à venir, Hitler utilisa l'Espagne pour tester ses chars, ses méthodes et surtout ses avions dans des bombardements de population civile, comme à Guernica.

La classe ouvrière espagnole a su combattre les militaires, a su prendre son sort en main, organiser la société là où elle avait arraché le pouvoir. Mais les partis -socialiste avant tout, mais aussi stalinien et anarchiste- en restaurant l'appareil d'État et en lui permettant de reprendre le contrôle de la société ont orchestré une véritable contre révolution. Cela ouvrait les allées du pouvoir à Franco. En 1939, il entra dans Barcelone, dernière étape avant d'instaurer sa dictature pour quarante ans. Les combattants espagnols qui cherchèrent refuge en France se retrouvèrent dans des camps. La république française les traitait en ennemis et nombre d'entre eux finirent par être livrés aux nazis.

Toutes ces défaites ont été payées par la guerre et ses atrocités. Mais rien ne peut faire oublier la responsabilité collective de la bourgeoisie dans cette seconde guerre mondiale.

La bourgeoisie allemande en premier lieu qui a installé Hitler au pouvoir et lui a ainsi laissé les mains libres pour mettre au point le génocide de six millions de juifs, de Tsiganes. Les bourgeois allemands dans leur ensemble n'ont peut-être pas voulu la solution finale, mais ils en ont été responsables, et d'ailleurs ils ne se sont pas privés d'en tirer profit en faisant travailler des déportés dans leurs usines.

Et cela avec la complicité des dirigeants du monde capitaliste qui savaient ce qui se perpétrait dans les camps d'extermination. Mais durant la guerre - cette guerre qu'ils menaient non pour lutter contre le fascisme mais pour résister à la suprématie de l'impérialisme allemand-, ils ont continué à préférer bombarder les usines allemandes, voire les populations civiles, plutôt que les chemins de fer qui alimentaient ces camps de la mort.

Ce qui a manqué cruellement dans ces années trente, face à la crise et au fascisme, ce ne sont ni les capacités de lutte, de sacrifices, d'enthousiasme de la classe ouvrière ; ce qui a fait défaut, c'est ce que Trotsky appelait une direction révolutionnaire. Un parti avec la volonté de mener les combats jusqu'au bout.

Et c'est avec cette expérience du mouvement ouvrier, que nous abordons la période présente.

Conclusion

La crise économique actuelle a déjà des conséquences graves. Des dizaines de millions de chômeurs rien que dans les pays développés ; et dans le monde, le nombre d'enfants, de femmes et d'hommes réduits à la famine dépasse le milliard.

Mais on est loin d'avoir tout vu. Les milliards déversés pour sauver les banques, il faudra bien les payer. Et on ne sait pas quelles en seront les conséquences pour les classes populaires.

La crise d'aujourd'hui est la démonstration de l'impasse du capitalisme. Cette organisation sociale est non seulement incapable, même dans les périodes de prospérité, de résoudre des problèmes essentiels de l'humanité à commencer par la faim dans le monde, mais en plus, périodiquement elle conduit avec les crises à un gâchis effrayant.

Alors, qu'ils enterrent le communisme autant qu'ils le veulent ! Les aberrations de leur système rendent ces idées toujours aussi vivantes et actuelles. Le communisme est né et continue à exister du fait de l'incapacité du capitalisme à sortir l'humanité de la barbarie.

Avec la crise, c'est toute la société qui est poussée vers l'incertitude et l'instabilité. La vie de millions de personnes va être transformée, bousculée. Aujourd'hui, surprises, confrontées aux coups qui leur sont portés, les masses ouvrières sont sans perspective. Mais elles retrouveront le chemin des luttes. C'est inévitable.

Et à ce moment là, la classe ouvrière fera surgir de ses rangs des militants, des centaines, des milliers de militants qui auront à coeur de se mettre en avant dans les luttes, de se consacrer aux combats de leur classe.

Mais il faudra que ces militants puissent renouer avec les combats et les expériences du passé, avec les idées communistes révolutionnaires.

Il faudra donc qu'existe dans le mouvement ouvrier, un courant révolutionnaire capable de se faire entendre, pour que ces militants des luttes de demain ne trouvent pas comme seule perspective les politiques d'abandon, de défense des intérêts bourgeois, prônées par les partis socialistes et communistes.

Il nous appartient donc de combattre la seule véritable utopie qui règne dans le mouvement ouvrier, celle des dirigeants politiques ou syndicaux qui voudraient nous faire croire qu'on peut gérer tranquillement le capitalisme ! Bref que la révolution n'est pas nécessaire.

À nous d'affirmer notre confiance dans les forces du prolétariat, dans ses capacités à arracher la direction de l'économie, le pouvoir, à la bourgeoisie, pour bâtir une autre société.