La crise de l'économie capitaliste mondiale

Cercle Léon Trotsky
29/11/1985

Le monde capitaliste s'enfonce dans la crise économique. Ce n'est pas encore la crise la plus grave que l'économie capitaliste ait connue, mais c'est déjà une des plus longues. Et aucun gouvernement du monde capitaliste, aucun de ses banquiers, aucun de ses industriels ou de ses économistes ne se hasarde à dire quand et comment le monde qu'ils dirigent pourrait un jour en sortir.

Par-delà les soubresauts momentanés, la production stagne et la situation des classes exploitées se dégrade. Dans les seuls pays riches il y a d'après les chiffres officiels eux-mêmes, plus de trente millions de chômeurs. Dans les pays pauvres, les chômeurs, on ne les compte même pas, on ne les a jamais comptés.

Dans les pays pauvres, c'est une aggravation de la détresse sociale. Mais même dans les pays riches, le niveau de vie de la classe ouvrière recule, aussi bien du fait de l'abaissement du pouvoir d'achat des salaires que de la dégradation de la protection sociale ou de la plus grande dureté des conditions de travail.

Et ce qui est ignoble, c'est qu'il est patent que le monde s'enfonce dans cette crise, non pas parce que les moyens manquent pour produire des biens de consommation, mais parce que ces moyens sont laissés en friche.

La société humaine dispose aujourd'hui, à l'échelle du monde, d'une capacité de production comme on n'en a jamais connue dans le passé, dans tous les domaines, industriels comme agricoles. Elle pourrait nourrir correctement dans l'immédiat les 4 ou 5 milliards d'êtres humains et créer les ressources nécessaires pour assurer, à chacun des habitants de la terre, la satisfaction de ses besoins essentiels et bien au-delà.

Mais nous avons le spectacle d'une société où l'abondance de biens devient catastrophe, où l'économie s'englue dans la stagnation, parce que selon les critères de ceux qui la dirigent et de ceux qui en profitent, il y a trop de beurre, trop de lait, trop de blé ou de viande, trop de capacités de production industrielle, trop de connaissances et de moyens techniques ; une société en somme où il y aurait « trop » de richesses et qui, pour cette raison, condamne une partie croissante de la population mondiale au chômage, à la pauvreté et à la misère, quand ce n'est pas à la famine et à la mort.

Il y a une quinzaine d'années pourtant, alors que l'économie mondiale était encore en croissance, les laudateurs du système capitaliste affirmaient que, cette fois, ça y était : l'économie capitaliste avait trouvé le moyen de surmonter ses crises et s'était définitivement engagée sur la voie d'une amélioration progressive de la production et de la satisfaction des besoins des hommes.

C'était, déjà à l'époque, un mensonge. Car à côté des îlots de pays riches, où la production augmentait beaucoup et le niveau de vie des masses exploitées un peu, il y avait toujours cette énorme majorité de la population de la planète condamnée à la misère et à ne jamais pouvoir en sortir.

Mais cette croissance dans les pays développés a suffi pour que des économistes, des politiciens, parlent, les uns de « l'ère de l'opulence », les autres de « société de consommation », et pour que d'autres encore baptisent pompeusement les trente années qui ont précédé la crise ouverte, « les trente glorieuses du capitalisme ».

Eh bien, ce que nous nous proposons d'examiner, c'est comment et pourquoi l'économie capitaliste de ces trente années pas si « glorieuses » que cela, a sombré dans la situation d'aujourd'hui, pas glorieuse du tout.

La « reconstruction » sur le dos des prolétaires

En 1945, le monde sortait de six années de guerre. Au moins cinquante millions de morts, des populations entières déplacées, des destructions massives, les moyens de production de plusieurs pays européens en grande partie détruits ; les peuples venaient de payer un énorme tribut à la crise précédente de l'économie capitaliste, à celle de 1929, dont la guerre avait été la conséquence.

Mais le premier problème « économique » des brigands impérialistes, qui venaient de s'entre-déchirer pendant six ans en faisant se massacrer leurs peuples sur les champs de bataille était un problème politique et même militaire. Pour pouvoir faire redémarrer l'économie il fallait que les peuples auxquels ils avaient imposé des sacrifices incommensurables pendant la guerre, acceptent de faire encore d'autres sacrifices. Il fallait que les travailleurs acceptent de se remettre au travail sans révolte sans murmure, qu'ils acceptent non seulement de rebâtir les usines ruinées, ce qui était certainement nécessaire, mais qu'ils acceptent en même temps de rebâtir l'économie du profit, l'économie au profit des capitalistes. Il fallait qu'ils soient amenés ; par la crainte ou par la tromperie, à penser que c'était la même chose, qu'on ne pouvait pas redémarrer l'économie autrement qu'en conservant aux capitalistes le droit d'exploiter, et au besoin de surexploiter les ouvriers.

Les avions américains ont donc bombardé massivement les quartiers ouvriers de nombreuses villes allemandes, comme Dresde, avec pour seule raison de disperser la population ouvrière et lui inspirer la crainte. Et c'est encore pour inspirer aux peuples, aux exploités, une crainte salutaire, et bien au-delà du seul Japon, qu'on a jeté sur Hiroshima et Nagasaki les deux premières bombes atomiques opérationnelles.

La crainte était complétée par la tromperie : celle de toutes les mythologies de la « Libération » qui servaient aux politiciens de la bourgeoisie et à tous ses laquais au sein du mouvement ouvrier, à faire croire aux prolétaires de France, d'Italie ou d'ailleurs, que leurs intérêts coïncidaient avec ceux de leurs bourgeois ; alors que pour les uns, la liberté consistait à pouvoir exploiter les autres, et que, pour les autres, c'était celle de se faire exploiter, sous prétexte des mêmes nécessités de la reconstruction nationale.

Cette préoccupation-là était vraiment commune à toutes les bourgeoisies, celles du camp victorieux comme celles du camp vaincu.

La guerre mondiale avait été cependant aussi un immense règlement de comptes entre puissances impérialistes pour le partage du monde. Et la seule puissance impérialiste à en être vraiment sortie victorieuse était les États-Unis. Ils avaient remporté la victoire, bien sûr, sur l'Allemagne et le Japon, qui étaient dans le camp adverse et avaient été réduits a merci. Mais ils avaient aussi, finalement, remporté la victoire sur leurs alliés, les impérialistes français et britanniques.

Si les troupes américaines occupaient l'Allemagne en tant que conquérantes ; elles occupaient aussi la France, la Belgique, la Hollande et l'Italie, cette fois en tant qu'alliées. La reconstruction de l'économie capitaliste commençait à l'ombre des avions et des chars américains. Et cette puissance militaire, la première des réalités de ces années 1944-45, reposait elle-même sur une puissance économique formidable.

Le redémarrage qui se fit à partir de 1944-45, s'il se fit sans doute au profit de toutes les bourgeoisies, se fit donc surtout au profit et sous la tutelle de la première d'entre elles : la bourgeoisie américaine.

La première phase de ces fameuses « trente glorieuses » vantées par les économistes bourgeois consistait avant tout à « faire retrousser les manches » aux ouvriers. La phrase est de Thorez, et elle fut dite en France. Mais elle eut ses variantes en toutes les langues du monde, car il se trouva dans tous les pays du monde d'autres Thorez pour la dire.

En tout cas, partout, dans l'Europe ruinée comme au Japon, le fondement de la reconstitution du capital productif pour les capitalistes fut la surexploitation de la classe ouvrière

Dans un pays comme la France par exemple la classe ouvrière connut dans la même période l'inflation rapide les cartes de ravitaillement jusqu'en 1949, et un pouvoir d'achat très limité. Le pouvoir d'achat du salaire horaire d'un ouvrier métallurgiste parisien, par exemple, était, même en 1955 c'est-à-dire dix ans après la fin de la guerre inférieur encore à celui de 1937. Pourtant, dans le même temps la production progressait très largement - la production métallurgique par exemple avait progressé de 75 %.

Mais même avec des ouvriers surexploités, certains secteurs pourtant indispensables n'étaient pas encore assez rentables pour que les bourgeois consentent à y investir. Il fallut qu'un État comme l'État français nationalise des secteurs entiers, comme le charbon, l'électricité, pour que ces secteurs fonctionnent de nouveau. Il est vrai que les dirigeants politiques de la bourgeoisie française avaient la réputation d'être particulièrement étatistes. Dans une certaine mesure ils l'étaient en effet y compris pour des raisons politiques, y compris par mesure d'auto-défense contre l'envahissement des capitaux américains. Mais c'est dans tous les pays de l'Europe, sans exception, qu'il y eut d'importantes vagues de nationalisations.

Et puis, cette période de reconstruction puisa aussi largement dans la surexploitation des colonies.

Pour ce qui est de cette vieille puissance coloniale qu'était la France, outre ses propres prolétaires, des millions de paysans pauvres ou d'ouvriers d'Afrique et d'Asie ont souffert pour que Michelin continue a être approvisionné en caoutchouc à bon marché venant d'Indochine, ou Boussac en coton venu du Tchad ; et pour que la bourgeoisie française, incapable de résister à la loi de la bourgeoisie américaine, puisse continuer à dégager du profit au moins dans la zone protégée de ses colonies.

La tutelle américaine

Sur le plan international, la période était marquée par le rapport de forces issu de la guerre, et donc par le maintien de la tutelle, à la fois protectrice et dominatrice, de la bourgeoisie américaine sur ses consoeurs et néanmoins rivales, les bourgeoisies française, allemande ou japonaise ; tutelle protectrice, parce que les États-Unis étaient solidaires de ces bourgeoisies contre leurs peuples, sur le plan militaire et aussi dans une certaine mesure, sur le plan économique ; mais tutelle dominatrice, parce que « charité bien ordonnée commence par soi-même » et, évidemment, les États-Unis profitaient de la situation pour s'introduire dans les zones de domination de leurs concurrentes vaincues aussi bien que de leurs alliées. Des capitaux américains rachetaient des usines, prenaient le contrôle des circuits bancaires, se servaient des aides qu'ils accordaient pour soumettre à leur contrôle des secteurs entiers de l'économie.

Cette mainmise multiforme de l'impérialisme américain, ainsi que les résistances sourdes, voire, avec notamment de Gaulle, pas toujours sourdes, des bourgeoisies impérialistes plus petites, tout cela se passait sous les dehors d'une aimable convivialité.

On signa beaucoup de traités, beaucoup de documents réglementant l'économie internationale en vue d'abaisser les protections douanières, en vue d'assurer les conditions monétaires d'un redémarrage du commerce mondial.

Il y eut notamment cette fameuse conférence de Bretton-Woods, à laquelle on se réfère beaucoup, tenue avant même la fin de la guerre, en 1944, et destinée à créer un système monétaire international. Il en sortit effectivement un traité, où fut couché sur le papier un système harmonieux prévoyant que toutes les monnaies devaient s'échanger les unes contre les autres, être convertibles suivant des taux fixes, et que chacune d'elles pourrait être convertie en dollars, le dollar étant, lui, convertible en or.

Ce système était parfait. Il n'eut qu'un seul défaut : c'est qu'il n'exista que sur le papier au moment de Bretton-Woods et pendant les quelque douze ou quinze ans qui suivirent. Et quand enfin ce système commença à vivre, ce fut pour faire entendre les premiers râles de l'agonie.

En fait, dans l'immédiat après-guerre, comme aux tous débuts des années cinquante, aucune monnaie n'était véritablement convertible. Chaque bourgeoisie, allemande, française ou italienne par exemple, avait tout juste le moyen d'imposer, par l'intermédiaire de son État, l'échange de ces bouts de papier appelés francs, deutsche-marks ou lires. Mais chacune était bien placée pour savoir à quel point sa propre monnaie, en proie à l'inflation permanente, ne valait rien, et pour refuser la monnaie du voisin qui ne valait pas mieux. La seule monnaie à être acceptée par tous était le dollar.

Au début, quand il y en avait trop peu pour assurer même le peu d'échanges internationaux (hors des empires coloniaux), on procédait tout simplement par troc. Ce n'était après tout que logique ; après être retournée à l'âge des cavernes pendant six ans, la société capitaliste avait, sur le plan économique, du mal à en sortir ! Toujours est-il que, se passant de toute monnaie intermédiaire, les États échangeaient tant de charbon contre tant de tonnes de fer... ou de pommes de terre.

Mais les dollars américains, bien qu'insuffisants, commençaient à arriver dans certains pays, tout simplement sous forme d'investissements, puis sous forme de prêts ou simplement pour financer les besoins des armées d'occupation américaines.

Puis, lorsque s'engagea la « guerre froide », ce fut le plan Marshall, c'est-à-dire un certain nombre de millions de dollars transfusés vers les pays européens afin de les empêcher de basculer du côté de l'Union Soviétique. Cette aide n'était pas désintéressée, bien sûr. Elle ne prétendait même pas l'être. Et même sur le plan économique, tous ces dollars finirent par revenir aux États-Unis, seul marché sur lequel les capitalistes d'Europe occidentale pouvaient trouver tout ce dont ils avaient besoin. Mais au passage, tous ces dollars contribuèrent bien sûr au développement des investissements et de la production en Europe. Et depuis cette époque d'ailleurs, les dollars n'ont pas cessé d'affluer.

De la reconstruction à l'expansion

L'achèvement de la reconstruction, disons au début des années cinquante, n'arrêta pas l'expansion. Les bourgeoisies, en particulier européennes, trouvèrent d'autres moyens, pour extorquer de la plus-value en quantité suffisante à la classe ouvrière, que la seule exploitation brutale des lendemains de la guerre.

C'est que, en tout cas dans les pays d'Europe continentale, dont l'appareil productif avait été affaibli ou détruit à des degrés divers, les entreprises reconstruites le furent par la force des choses sur des bases plus modernes, en quelque sorte plus américaines. Et dans les années cinquante, l'économie capitaliste européenne généralisa l'emploi des méthodes de production et des systèmes d'exploitation déjà expérimentés et largement utilisés par la bourgeoisie américaine entre les deux guerres.

C'est à cette époque que se généralisa le travail à la chaîne, le taylorisme sous toutes ses formes, même si le nom n'eut guère cours. En augmentant de façon importante la productivité, la bourgeoisie abaissa considérablement les coûts de production, et par conséquent aussi le prix d'un certain nombre de produits de large utilisation. La classe bourgeoise sembla admettre une certaine progression du pouvoir d'achat des travailleurs, alors qu'en fait elle augmentait leur taux d'exploitation.

Après le capitalisme américain, les capitalismes allemand, français, britannique, italien, rentrèrent progressivement dans l'ère de la production de masse, de la production en grandes quantités.

En 1955, très peu de travailleurs possédaient une voiture ou une machine à laver, encore moins un réfrigérateur et quasiment pas du tout la télévision. Dix ans plus tard, ces objets avaient fait leur entrée dans une famille ouvrière sur deux. Et dix nouvelles années plus tard, c'était le cas dans les trois-quarts et plus des foyers ouvriers.

Le niveau de la consommation dans des pays comme l'Angleterre, l'Allemagne ou la France rejoignit celui des États-Unis en quelque sorte avec vingt ans de retard.

De nombreuses années de suite, les coûts de production furent abaissés dans des proportions importantes. Dans l'industrie automobile, par exemple, la production à la chaîne, jointe à toute une série d'innovations techniques, permit de réduire considérablement le temps de travail nécessaire à la fabrication d'une voiture. Il en fut de même pour la fabrication de nombreux objets usuels, désormais moulés en matières plastiques, ou encore pour celle des vêtements, grâce à l'introduction de textiles synthétiques comme la rayonne ou le nylon.

Le prix de vente de nombreuses marchandises, voitures, réfrigérateurs, disques, postes de radio, vêtements, se trouva relativement abaissé en comparaison des salaires. Les travailleurs purent ainsi désormais acheter un grand nombre de biens de consommation qui, auparavant, seraient restés loin hors de portée de leur bourse.

Mais en réalité, l'augmentation du niveau de vie des travailleurs fut partout bien loin de suivre l'amélioration de la productivité. Et en fin de compte, la part reçue par les travailleurs sur l'ensemble des richesses produites se réduisit.

L'agriculture qui se mécanisait intensivement devint un débouché industriel important. Les paysans s'équipèrent en tracteurs, moissonneuses-batteuses et autres matériels agricoles. Une industrie d'aliments pour bétail se développa. L'industrie chimique put augmenter sa production d'engrais, dont la consommation ne cessait d'augmenter.

Les industriels trouvèrent non seulement de nouveaux débouchés dans les campagnes, mais ils imposèrent de plus en plus leur loi en s'assurant progressivement le contrôle de la transformation et de l'écoulement des produits agricoles.

L'accroissement de la productivité du travail agricole permit d'augmenter le volume de la production en libérant une main-d'oeuvre qui devint directement exploitable par l'industrie.

Et là où cet exode rural ne rendait pas disponibles des contingents suffisants de paysans et de salariés agricoles, les capitalistes embauchèrent des centaines de milliers de travailleurs immigrés qui, fuyant la misère de leur pays, se retrouvèrent relégués aux tâches les plus dures. Arrivés pour la plupart en pleine période de boom économique, ils ne connurent de ce boom que le travail à la chaîne et la vie dans les bidonvilles et les taudis.

Le « boom » économique et l'optimisme des capitalistes

Le boom fut d'ailleurs tout relatif. Certes, la production progressa en France pendant des années au rythme moyen d'environ 5% par an. L'Italie, l'Allemagne et surtout le Japon connurent des rythmes sensiblement plus élevés. Mais cette expansion paraissait importante, surtout, en regard des années qui venaient de s'écouler et qui avaient vu se succéder la plus grande crise que l'économie ait jamais connue, puis six années de guerre et plusieurs années de privations et de restrictions en Europe.

En outre, si tous les pays capitalistes connurent une expansion économique relativement durable, celle-ci fut loin de se poursuivre d'une façon continue.

Les États-Unis furent touchés par plusieurs récessions économiques, certes de courte durée, mais ce furent bel et bien des récessions, qui se répercutèrent d'ailleurs sur les pays européens.

D'autre part, les statistiques des organismes officiels prennent en compte la totalité de la production, y compris donc la production militaire. Or, une fraction importante de la production industrielle n'était due qu'aux énormes dépenses militaires engagées pour mener les sales guerres coloniales comme celles d'Indochine puis d'Algérie pour la France, du Vietnam ensuite pour les États-Unis.

Ces charges militaires colossales entraînèrent d'ailleurs, en France comme aux États-Unis, des périodes de forte inflation dont les travailleurs français et américains eurent à subir les conséquences. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que cette production d'armement, dont les États-Unis et la France n'eurent évidemment pas l'exclusivité, n'avait pas grand'chose à voir avec le progrès économique.

Quant au reste de la production industrielle, si elle permit une progression de la consommation, elle n'entraîna pas une atténuation de l'exploitation des travailleurs. Au contraire, la classe ouvrière paya l'amélioration de son niveau de vie d'une dégradation de ses conditions de travail. La durée de la semaine de travail était couramment de 45 à 50 heures, 55 heures même dans la sidérurgie. Les cadences furent accélérées et le patronat imposa de plus en plus le travail en équipes.

Dans la plupart des pays industrialisés, il est vrai que le niveau de vie progressa. En France par exemple, cela résulta de la situation de plein emploi, jointe à la pression sociale illustrée par quelques grèves d'importance comme la grève générale d'août 1953, celle des chantiers navals de Saint-Nazaire en 1955 ou celle des mineurs en 1963, pression qui fut en fin de compte suffisante pour amener la bourgeoisie à assurer à l'ensemble des travailleurs, à l'exception de ceux payés au SMIG, une augmentation moyenne de quelques pour cent chaque année. Mais la progression fut loin d'être la même partout. En Italie par exemple, où subsistait un chômage important, le salaire réel continua à baisser légèrement jusqu'en 1960, alors que la production et la productivité grimpaient.

Au total, même dans cette période d'expansion, il fallut compter avec le maintien au chômage de plus de deux millions de travailleurs en Europe - dont une grande partie en Italie, il est vrai.

Mais bien entendu, le problème des capitalistes n'était pas la persistance de la pauvreté, même à l'intérieur de la puissance impérialiste la plus riche, pas plus que la lenteur de la progression du pouvoir d'achat par rapport à celle de la productivité ou les cadences croissantes sur les chaînes. Tout cela constituait au fond le « côté cour » de sa prospérité économique.

En ces années soixante, le ton était donc à l'optimisme : « Avec nos connaissances d'aujourd'hui, nous savons assurément comment éviter une récession chronique » , proclamait avec suffisance le prix Nobel d'économie Samuelson. Un ancien président du Comité des Conseillers économiques de Kennedy proclamait : « Nous pouvons nous attendre avec confiance à une expansion qui s'étendra à l'avenir, dans le temps, bien plus largement que dans le passé » .

Tout semblait bien aller. La production était partout en croissance, en tout cas dans tous les pays développés. Les grands pays impérialistes d'Europe, poussés par les nécessités de cette croissance, commençaient à abaisser un peu les protections douanières pour faciliter les échanges commerciaux dans le cadre du Marché commun.

La liquidation des empires coloniaux

Et puis en ces années soixante, le système impérialiste était même en train d'achever la liquidation des anciens empires coloniaux sans trop de dommages pour son propre fonctionnement.

Bien sûr, ce n'était pas aux États-Unis que cette liquidation posait des problèmes. Cela faisait longtemps que la plus puissante bourgeoisie du monde savait exploiter des pays et des peuples sans avoir besoin de la domination coloniale directe. Et cela faisait aussi longtemps que la bourgeoisie américaine lorgnait vers ces zones protégées que constituaient, pour les vieilles puissances impérialistes, la France et l'Angleterre, leurs empires coloniaux.

Pour ces vieilles puissances coloniales, il n'était pas facile de se résoudre à renoncer, fût-ce partiellement - parce qu'en réalité elles n'y ont renoncé que partiellement - à ces marchés protégés, à ces champs d'investissement rentable, à ces fournisseurs de matières premières bon marché qu'étaient les colonies. Mais devant la révolte pratiquement incessante des peuples, il leur fallut bien s'incliner.

A partir des années soixante, les empires coloniaux avaient donc vécu ; mais pas l'exploitation de leurs peuples par l'impérialisme. Car, paradoxalement, c'est à ce moment que l'expansion capitaliste toucha les anciennes colonies à une échelle plus grande que jamais.

Même les régions de la planète qui y échappaient auparavant furent alors intégrées dans les circuits capitalistes. Par le biais de l'exploitation directe dans les entreprises minières, agricoles et parfois industrielles ; par le biais de l'exploitation indirecte des paysans contraints de produire pour le marché mondial, c'est-à-dire pour les grands trusts ; par le biais des intérêts des prêts, ou simplement du commerce, les puissances impérialistes prélevèrent sur les pays pauvres plus de plus-value que jamais dans le passé. Tout allait donc bien pour les bourgeoisies dans le meilleur des mondes capitalistes.

De l'inflation de dollars à la crise monétaire

Et puis, en ce même milieu des années soixante où l'économie capitaliste semblait si prospère, il commença à y avoir des ratés. Les premiers ne vinrent pas de la production elle-même. Ils vinrent du système monétaire. Plus précisément même, de ce dollar qu'on recherchait tant les années précédentes ; de ce dollar qui, en se répandant à travers le monde, avait servi à encourager l'expansion ; de ce dollar qui, comme on disait était « aussi bon que l'or ».

Ces dollars, l'État américain en émettait sans se gêner pour financer successivement le plan Marshall, les différentes dépenses militaires auxquelles les États-Unis eurent à faire face aux quatre coins du monde en tant que gendarme de l'ordre impérialiste, pour financer aussi les investissements américains dans le monde. Et à partir d'un certain moment d'ailleurs, tous ces dollars émis par les États-Unis vers l'extérieur finirent par se multiplier tout seuls, sans même que l'État américain les contrôle.

N'entrons pas dans l'explication technique de ce que sont les fameux euro-dollars dont on entend beaucoup parler, et depuis longtemps. Disons seulement que les dollars déposés dans des banques à l'extérieur des États-Unis, en particulier les banques européennes, permettent à ces banques, à leur tour, d'ouvrir des crédits en dollars ; les « euro-dollars ».

Ces crédits en dollars échappent au contrôle de l'État sur le territoire duquel se situent les banques puisqu'il s'agit de dollars ; ils échappent aussi au contrôle des États-Unis puisqu'ils sont émis par des banques qui se trouvent ailleurs qu'aux États-Unis. Au cours des ans, aux dollars généreusement fabriqués par la planche à billets de l'État américain se sont donc ajoutés ces crédits en dollars. Et tout cela a fini par représenter des sommes colossales, bien au-delà de ce que nécessitaient les besoins du commerce ou des investissements.

Tant le dollar était la seule monnaie universellement acceptée, l'un dans l'autre, par conviction ou manque de choix, on lui faisait confiance. Mais paradoxalement, la prospérité tardive de certaines puissances impérialistes de seconde zone, comme l'Allemagne par exemple ou le Japon, et la stabilisation de leur monnaie, finirent par créer problème. Car elles offraient, précisément, aux détenteurs de capitaux, le choix entre plusieurs monnaies fortes.

Désormais, en cas de perte de confiance dans le dollar, les détenteurs de capitaux pouvaient raisonnablement envisager de les échanger contre des deutsche-marks, des yens, et très accessoirement contre du franc français, quitte à revenir ensuite au dollar. La porte était grande ouverte à la spéculation monétaire.

En 1958, toutes les grandes monnaies européennes devinrent convertibles entre elles. A peine deux ans après, en 1960-61, il fallut que les banques centrales constituent ce qu'on appela le « pool de l'or » pour intervenir sur le marché lorsque trop de gens voulaient, en même temps, se délester de leurs monnaies-papier contre de l'or.

Mais les choses s'accélèrent après 1965. Ce fut en effet le début de l'intervention américaine au Vietnam. Les dépenses américaines à l'extérieur augmentèrent, et avec elles les dollars fabriqués, et les euro-dollars. La masse de ceux-ci commença à jouer un rôle déstabilisant sur les marchés financiers. Ainsi en novembre 1967, de nombreux possesseurs d'obligations anglaises se précipitèrent pour les vendre et les convertir en dollars simplement parce que les taux d'intérêt de l'euro-dollar venaient de monter. Cette demande brutale de dollars contre des livres sterling contraignit rapidement la banque d'Angleterre à annoncer une dévaluation de la monnaie anglaise.

Cet épisode était en fait le premier d'une suite de mouvements qui portèrent des capitaux d'une place financière à l'autre, d'une banque à une autre, d'une monnaie à une autre, à la recherche des conditions de placement les plus avantageuses.

Pendant plusieurs années, on connut la « crise monétaire » c'est-à-dire que les différentes monnaies subirent dévaluations ou réévaluations successives ; les stocks d'or des banques centrales s'épuisèrent à soutenir le cours des diverses monnaies. On proclama d'abord en 1968 un « double marché de l'or ». Puis, le 15 août 1971, le président américain Nixon proclama qu'il mettait fin à la convertibilité-or du dollar. Pendant deux ans encore, on tenta de rafistoler tant bien que mal le système monétaire dit de « Bretton-Woods ». Mais à partir de 1973, on peut dire que ce système de parités fixes entre les monnaies avait vécu. Les « changes flottants » se généralisèrent, c'est-à-dire que les cours des monnaies entre elles pouvaient désormais fluctuer chaque jour en fonction du marché. Ce n'était au fond rien d'autre que l'institutionnalisation de la spéculation.

A la spéculation sur les monnaies commença d'ailleurs à s'ajouter la spéculation sur les cours des matières premières, aussi diverses que le sucre, le cacao, le coton ou l'étain.

La crise du pétrole

C'est dans ce contexte qu'éclata la « crise du pétrole » c'est-à-dire l'augmentation brutale des prix du pétrole, décidée, préparée par les trusts pétroliers. Elle devait marquer un point fort dans la crise, au point que nombreux sont ceux qui placent à cette date son véritable début.

La crise du pétrole commença en octobre 1973, lors de la guerre israélo-arabe dite « guerre du Kippour ». Les pays exportateurs du Golfe persique, y compris les meilleurs alliés des États-Unis comme l'Arabie saoudite, annoncèrent qu'ils allaient utiliser « l'arme du pétrole ». Ils décidèrent une première série de hausses des taxes prélevées sur leurs fournitures.

On accusa d'abord les pays arabes d'étrangler les économies occidentales. Puis on expliqua qu'il faudrait peut-être s'habituer à vivre sans le pétrole du Moyen-Orient, et que les pays occidentaux étaient menacés par la pénurie, voire le proche épuisement des ressources pétrolières.

Le monde s'installa alors dans la restriction. Dans certains pays, Allemagne Fédérale, Belgique, Danemark, Autriche, Japon, etc. on limita la circulation certains jours. Dans d'autres, en particulier aux États-Unis, les pompes furent fermées le week-end. Afin d'économiser les carburants, leur stockage fut interdit pour les particuliers. On alla jusqu'à rationner l'essence ou le fuel domestique et en Grande-Bretagne des tickets de rationnement furent même distribués (mais non utilisés). Partout, de vastes campagnes officielles incitèrent les citoyens à plus de modération dans la consommation de l'énergie sous toutes ses formes.

En France, les ministres furent mis à contribution pour expliquer que de bons vêtements valent parfois mieux qu'un poêle à mazout ou que la marche à pied peut avantageusement remplacer la voiture. Ce qui était censé démontrer sans doute qu'« en France on n'a pas de pétrole, mais on a des idées « .

Mais derrière une abondance de mensonges et tout un fatras d'explications pseudo-scientifiques, la réalité était bien différente.

Les grands trusts du pétrole venaient de faire un choix spectaculaire, qui devint par la suite un exemple et un modèle à suivre pour d'autres capitalistes. Les « sept soeurs » comme on disait (les Esso, Shell et autres Gulf) c'est-à-dire les sept plus puissants trusts pétroliers regroupés dans un cartel de fait constituaient et constituent probablement encore le plus puissant regroupement capitaliste. Ils dominaient totalement et mondialement le marché du pétrole, un marché dont dépendait et dépend encore toute l'économie mondiale.

Pendant les années antérieures, ils avaient imposé le pétrole comme source d'énergie principale, au détriment du charbon, de l'énergie hydraulique ou d'autres. Ils avaient développé une demande qui s'accroissait à une vitesse telle qu'en ces débuts des années soixante-dix, il aurait fallu, pour y faire face, procéder à de nouveaux et importants investissements.

Or, les trusts pétroliers n'avaient certainement pas à se plaindre de la rentabilité de leurs investissements antérieurs, mais la période leur permettait, à eux aussi, de trouver mieux : la spéculation, justement.

Les trusts pétroliers étaient d'ailleurs depuis plusieurs années déjà les principaux spéculateurs, et pour cause. Ils possédaient en permanence des liquidités sans commune mesure avec celles d'aucun groupe capitaliste et ils les possédaient dans un grand nombre de pays et dans un grand nombre de devises.

Changer, au besoin au jour le jour, leurs liquidités d'une monnaie dans une autre suivant qu'elles étaient en hausse ou en baisse, était devenu une activité lucrative. Et ce n'était rien d'autre que de la spéculation à grande échelle.

Qui plus est, si les trusts pétroliers se plaçaient ainsi dans la situation de parier sur telle où telle monnaie, c'était celle du parieur qui a assez d'argent pour s'acheter tous les jockeys. Ils étaient à la tête de sommes tellement gigantesques que, lorsqu'ils décidaient de spéculer contre une monnaie, cette monnaie et les gouvernements qui la soutenaient ne pouvaient que céder.

Alors, placés devant le choix de procéder à des investissements importants pour pouvoir développer la production, ou au contraire de garder leur argent frais pour pouvoir s'adonner à des opérations spéculatives autrement plus lucratives, les trusts n'hésitèrent pas : plutôt que d'investir pour augmenter la production du pétrole, ils utilisèrent leur position de monopole pour augmenter brutalement les prix. Ils limitèrent par la même occasion la demande ; mais ils multiplièrent leurs profits. Et ils réussirent même le tour de force de faire « porter le chapeau » aux États producteurs, aux émirs du pétrole qui, il est vrai, touchèrent une part substantielle dans l'opération.

C'est cette brutale augmentation des prix du pétrole qui dégagea d'un seul coup des milliards de « pétro-dollars » qui, contrairement à la légende, n'étaient pas exclusivement ni même principalement la propriété des seuls émirs, mais bel et bien celle des trusts pétroliers. Et ce qu'on appela par la suite le problème du recyclage des pétro-dollars, c'était la recherche d'opérations financières et bancaires avantageuses pour utiliser les profits que les pétroliers refusaient d'investir dans la production.

Ce choix des trusts pétroliers était un choix aux conséquences graves pour l'ensemble de l'économie capitaliste. Mais les trusts pétroliers n'en avaient que faire. Dans une économie basée sur le profit, aucun capitaliste et aucun groupe de capitalistes ne se comporte en fonction des intérêts collectifs, pas même ceux de leur propre classe. Crève leur société et leur propre économie, du moment qu'ils faisaient du profit pour eux-mêmes : voilà au fond le choix que firent les trusts pétroliers en 1973, de façon spectaculaire.

La baisse de l'investissement

Leur exemple fit immédiatement boule de neige. Chaque trust, chaque capitaliste puissant placé devant les mêmes choix que les trusts pétroliers, fit le même, c'est-à-dire celui d'aller vers la spéculation au plus vite, même s'il était parfaitement conscient des risques de ce comportement. Du point de vue de la logique du capitaliste individuel, c'est parfaitement compréhensible. Même un capitaliste individuel parfaitement conscient que si tout le monde spéculait plutôt que d'investir, l'ensemble de l'économie allait en souffrir gravement, ne pouvait que se dire: « de toute façon, tout le monde spéculera. Pourquoi serais-je donc le seul à faire moins de profit en prenant plus de risques? »

Ce brusque mouvement de capitaux désertant les investissements productifs pour se porter vers la spéculation, eut pour conséquence quasi-immédiate une crise, cette fois-ci de la production elle-même. En 1974-75, pour la première fois depuis la guerre, la production recula partout, du Japon aux États-Unis en passant par l'Allemagne et la Grande-Bretagne.

Au creux de la dépression, la production industrielle enregistra une baisse de 18 % au Japon, de 14 % aux États-Unis et de 10 % en France. Et le chômage augmenta partout en flèche.

Les États essayèrent alors de pallier la défaillance des capitalistes individuels, en faisant marcher la planche à billets. Ils ne firent repartir que péniblement et partiellement la production. Mais ils firent par contre exploser l'inflation.

En France, le gouvernement présidé alors par Chirac, lança un « plan de relance » qui se traduisit par un déficit record du budget de l'État : 38 milliards de francs de « trou ». Pour financer le déficit de son budget l'État s'endetta... L'EDF, la SNCF, les PTT, furent lancés, à leur tour, dans de coûteux investissements, en s'endettant bien entendu auprès des banques.

Aux États-Unis, le déficit du budget atteignit en 1975 les 70 milliards de dollars. Les chiffres des autres pays industrialisés furent à l'avenant. Au total, à peu près 175 milliards de dollars furent injectés dans l'économie de l'ensemble des pays industrialisés.

C'est au cours de cette « relance » de 1975 que, dans tous les pays, l'endettement des États et des grandes entreprises subit une augmentation énorme. Ce ne fut pas seulement le cas pour les pays industrialisés, mais aussi pour la plupart des États du tiers-monde, pour les États de l'Est européen et même pour l'URSS.

Les banquiers internationaux voulaient à tout prix placer leur argent. Les dirigeants des pays occidentaux étaient prêts à les y aider en apportant des garanties d'État à ces placements. Les industriels occidentaux en peine de marchés voulaient à tout prix trouver des clients. Cela faisait une belle conjonction d'intérêts. Tout ce monde-là se bousculait pour aller proposer ses services aux quatre coins du monde, avec dans ses attaché-cases toutes les formules possibles de crédits et toutes les propositions de ventes susceptibles d'intéresser les interlocuteurs. Et tous ces responsables du « marketing », comme on se mit à appeler alors les démarcheurs des banques, surent être persuasifs. L'endettement des États du tiers-monde commença à augmenter de façon vertigineuse. Il en fut de même pour les pays de l'Est : les banques de l'occident capitaliste, du moment qu'elles avaient la garantie de leurs États et l'assurance de profits solides, ne voyaient plus d'inconvénient à prêter leurs capitaux à des pays dits « socialistes ».

Tout cela offrait un débouché prometteur à l'argent des banquiers et en même temps aux produits des industriels occidentaux. Car la commande allait en général avec le prêt. Les banques françaises par exemple, accordaient un crédit à un État d'Afrique, qui s'engageait en retour à commander une usine ou divers produits de consommation aux industriels français. Les crédits accordés revenaient donc aussitôt vers les pays occidentaux sous forme de commandes. A ceci près que cela restait une dette, inscrite au passif de l'État emprunteur.

Nourrie par une telle avalanche de crédits, la production des pays industriels connut une reprise, mais une reprise limitée et qui ne dura pas longtemps. Les investissements privés, eux, ne repartirent jamais vraiment. Quelques chiffres donnent une idée de cette faiblesse de l'investissement. En France, avant la crise, les investissements industriels avaient progressé en moyenne de 7,2 % par an entre 1959 et 1973. La crise a tout changé, puisqu'ils n'augmentèrent plus que de 0,9 % par an, en moyenne, entre 1973 et 1979 !

Encore ce chiffre était-il justement une moyenne. Dans la même période de cinq ans, les investissements des entreprises privées reculaient, eux, de 1,4% par an. Depuis douze ans, la classe bourgeoise en France non seulement n'accroît pas ses investissements, mais elle désinvestit. Si finalement il n'y a pas eu un recul global des investissements, mais cette toute petite progression de 0,9 % l'an, c'est uniquement dû aux grandes entreprises de service public. Les investissements de ces grandes entreprises, comme les PTT, l'EDF, la SNCF ou la RATP, progressèrent en moyenne de 10 % entre 1973 et 1979. Elles furent les seules à investir, parce que le gouvernement le leur demanda. Mais ce ne furent pas elles qui en tirèrent du profit, mais les banques auprès desquelles elle s'endettèrent massivement, et auxquelles elles versent encore un intérêt aujourd'hui.

Mais les patrons privés, ou même les entreprises nationalisées, n'utilisaient pas leur argent à investir. Et cela dans tous les pays industrialisés.

Dans un article de septembre 1978, le journal américain Business Week, qui est un journal des milieux d'affaires, titrait par exemple : « de l'argent pour investir ; il y en a » . Et le journaliste faisait la constatation suivante : « les plus grandes entreprises de la nation sont assises sur un matelas record de 80 milliards de dollars d'argent liquide qui pourrait financer un grand boom des investissements de capitaux » (...) Et il poursuivait : « Au lieu de cela, les entreprises remplissent leurs comptes en banque, investissent à court terme parce qu'elles ont peur de ce que leur réserve l'avenir et parce qu'elles ne trouvent pas d'investissements à long terme suffisamment lucratifs pour justifier les risques encourus » . On ne peut être plus clair

L'autre façon de faire du profit

En fait, depuis dix ans, les capitalistes du monde entier ont trouvé bien d'autres moyens de faire du profit que l'investissement industriel.

Même une grande partie des sommes considérées comme des « investissements » est consacrée non à la création de nouvelles entreprises, mais au rachat d'entreprises existantes par des holdings financiers, à leurs fusions, concentrations et autres opérations financières. Aux États-Unis, le mouvement prit une telle ampleur en 1977 qu'un rapport du Sénat américain parla d'une « orgie de cannibalisme sans précédent » . Et pourtant, quatre ans plus tard, en 1981, ce « cannibalisme » était encore quatorze fois plus important par le montant des capitaux engagés !

La dernière invention en date aux États-Unis est celle des spéculateurs affublés du nom significatif de « raiders ». Ils ramassent les actions d'une entreprise non pas pour en prendre réellement le contrôle, mais pour menacer ses propriétaires de leur arracher leur affaire avant de leur proposer de renoncer moyennant dédommagement. C'est du rackett boursier en quelque sorte ! Ces « raiders » ont mis sur pied des réseaux de spéculation qui leur fournissent les capitaux de départ. A la suite de quoi ils émettent dans le public des emprunts qu'ils remboursent avec le produit de leurs gains, une fois le coup exécuté.

Vu le rendement exceptionnel de toutes les spéculations financières, toutes les entreprises disposant de fonds ont voulu se transformer en prêteurs, parfois même carrément en banques. Aujourd'hui en France, les groupes privés les plus prospères sont ceux dont l'activité leur permet de manier des sommes considérables qu'ils replacent instantanément. C'est le cas des entreprises du grand commerce, des chaînes de super et d'hypermarchés, ou bien des grandes entreprises qui ne règlent les travaux de leurs sous-traitants que bien après avoir encaissé le chèque du client. Cette pratique est très développée dans le bâtiment et les travaux publics. Des trusts comme Bouygues, la Société Auxiliaire d'Entreprise et Dumez réalisent la moitié de leurs profits grâce à leurs placements financiers. Ils produisent moins de béton mais ils gagnent plus en plaçant leurs briques !

Tous les groupes capitalistes privés de la planète se ruent vers l'activité financière. Les banques enregistrent des profits records. En France, les profits de Paribas ont triplé entre 1981 et 1985. Les profits des trois plus grands groupes français d'assurance, l'UAP, les AGF et le GAN, ont battu tous leurs records en 1984. L'assurance est devenue le paradis des capitalistes. Il est plus facile de vendre de l'assurance-auto, qui est obligatoire, que des voitures, et ça immobilise moins de capitaux. Il suffit de relever suffisamment les tarifs et d'imaginer tous les moyens de ne pas payer les sinistres pour amasser un magot en immeubles, en actions et en obligations. Ce n'est pas un hasard si la plupart des capitaux que les grands groupes privés français ont récupérés grâce à l'indemnisation généreuse des nationalisations de 1981 ont été et sont actuellement réinvestis dans l'assurance et dans la banque. Les Dassault, les Vernes, les Fournier, la famille Worms, les Rothschild, tous ces gens-là ont déjà replacé leur argent dans de petites banques ou dans des compagnies d'assurances.

Les perspectives sont tellement prometteuses que les activités d'assurance attirent du monde de très loin. C'est ainsi que les Lloyd's anglais qui pratiquent la réassurance, c'est-à-dire l'assurance des assureurs, ont été victimes ces dernières années de l'arrivée de financiers de la Mafia et autres aigrefins.

Beaucoup de grandes entreprises se sont mises carrément à créer leur propre compagnie d'assurances de façon à s'assurer elles-mêmes et à retirer les bénéfices de l'opération. Elf-Aquitaine et la Compagnie Française des Pétroles ont ainsi chacune leur propre société d'assurance, installées toutes les deux dans le paradis fiscal des Iles Bermudes. Il faut bien aussi s'assurer contre les impôts ! De la même façon, beaucoup de grandes entreprises se sont dotées d'un établissement bancaire pour placer leurs fonds. C'est le cas de Renault Finance qui gère les capitaux étrangers de Renault depuis Lausanne. C'est une des grandes banques suisses !

Citons aussi dans cette ruée vers les placements financiers cette chaîne de supermarchés américaine qui vend des actions et des prêts dans ses magasins, ou bien en France La Redoute qui vient de créer une société d'assurance afin de vendre des placements financiers par correspondance.

Tout cela donne du travail aux esprits calculateurs, c'est le cas de le dire. Citons par exemple la publicité de la maison Nikko Securities qui s'affirme « une des plus importantes sociétés de gestion de portefeuilles du Japon » qui « aide les investisseurs professionnels a acheter et a vendre d'importants paquets d'actions » . Elle explique son secret d'investisseur hors pair : ce secret, c'est... le calcul des probabilités ! Il lui permet, paraît-il de « maximiser les gains a long terme et de minimiser les risques à court terme des différentes possibilités d'investissement » !

Et puis bien sûr, progrès oblige, la spéculation financière a mis à son service les dernières découvertes techniques.

Désormais il suffit pour transférer des dizaines de millions d'un point à un autre du globe de quelques secondes ; le temps que les ordinateurs de deux banques entrent en communication par l'intermédiaire d'un satellite. Grâce à la succession des fuseaux horaires, les spéculateurs peuvent acheter et vendre des actions vingt heures sur vingt-quatre, simplement en passant des bourses européennes à celles de New-York, de Chicago, puis de Tokyo. Les satellites de communications qui tournent autour du globe servent plus à envoyer les milliards spéculatifs d'un continent à l'autre qu'à prévenir les catastrophes naturelles.

Il y a une dizaine d'années, les trusts nord-américains qui contrôlent le commerce des céréales à l'échelle mondiale se sont cotisés pour s'offrir un satellite capable d'enregistrer l'état d'avancement des cultures dans les principales régions céréalières du monde. Le satellite les observe à intervalles réguliers et peut déterminer, avec l'aide d'ordinateurs, le montant probable des récoltes à venir et les besoins des pays pauvres : les spéculateurs de Chicago planifient ainsi leurs achats et leurs ventes de façon à faire monter les prix au moment opportun. La spéculation scientifique sur la famine, en quelque sorte !

Voilà l'activité en pointe dans le capitalisme le plus moderne : l'agiotage, la spéculation sur les actions, sur les monnaies ou sur la pierre, avec le secours du calcul des probabilités et éventuellement des satellites. Il faut ajouter à cet ensemble d'activités lucratives l'assurance en tout genre et notamment l'assurance sur la vie, qui est devenue depuis longtemps un ingénieux système de placement.

On peut parler aujourd'hui d'une incroyable hypertrophie du système financier mondial. La production ne se développe plus, mais par l'intermédiaire du système financier, des banques, des caisses d'épargne, des groupes d'investissement ou de gestion de portefeuille, d'énormes quantités de capitaux sont drainées, centralisées, et un intérêt versé à leur possesseur. Intérêt ridicule pour le petit épargnant qui dépose quelques économies dans une caisse d'épargne, très confortable pour le capitaliste qui dispose de quelques millions de dollars à placer.

Tout un monde de sociétés dites d'investissement, de gestion de patrimoine, d'agents de change ou surtout, plus simplement, de banques ou de compagnies d'assurances, peut vivre autour de cette spéculation généralisée.

Un chiffre en résume l'ampleur : le journal anglais The Economist estimait pour sa part récemment que le volume des capitaux qui s'entrecroisent par-dessus les continents représentait entre dix et vingt-cinq fois la valeur réelle des biens et des services échangés dans le cadre du commerce international.

Mais le drame, c'est que ceux qui déplacent les capitaux dans un but spéculatif et ceux qui s'occupent du commerce et de la production sont les mêmes. Et les capitaux avec lesquels ils spéculent, c'est de la production et du commerce qu'ils les retirent !

La protection des États

Une des explications, et sans doute la principale, de cette ampleur prise par la spéculation est qu'elle intervient avec la garantie des États impérialistes eux-mêmes. Une bonne partie de l'argent qui alimente la spéculation vient d'ailleurs directement d'eux.

Un bel exemple est celui des nationalisations faites par le gouvernement français en 1981, que l'État a payé en indemnisant les actionnaires au prix fort : quarante milliards de francs, nourrissant par un déficit de ses caisses la spéculation boursière. Mais en réalité, le fait est général.

D'abord parce que, à la différence de ce qui pouvait se produire aux débuts du capitalisme, ou même au lendemain de la Première Guerre mondiale, le jeu est jusqu'à présent sans risque, grâce à la garantie des États. Lorsque la chute imprévue d'un certain nombre de valeurs boursières provoque la faillite d'une banque ou d'un groupe financier, l'État intervient immédiatement pour éponger les dettes, afin d'éviter la panique.

En 1984 par exemple, c'est la septième banque américaine, la Continental Illinois de Chicago qui a fait faillite en quelques jours. Ayant enregistré des pertes dans des prêts à des agriculteurs et à des entreprises de machinisme agricole devenues insolvables, la banque a vu soudainement les gros déposants retirer leur argent. La panique a été déclenchée par des ordres de retrait venus par télex de la part de gros détenteurs de capitaux installés en Suisse et au Japon. L'État américain est immédiatement intervenu et a fourni les milliards de dollars pour éviter la catastrophe complète. Les autorités américaines, quelques mois auparavant, pour inciter les spéculateurs à faire preuve de plus de prudence, avaient menacé de ne rembourser en cas de faillite bancaire que les dépôts inférieurs à environ un million de francs. La menace ne fut jamais mise à exécution.

Mais surtout, le véritable pactole dont le marché financier international vit de plus en plus, c'est celui constitué autour des dettes des États. Il y a bien sûr celles des États du tiers-monde, mais il y a aussi d'abord, celles des États impérialistes. La dette publique de l'État américain se montait fin 1984 à 1 576 milliards de dollars, et approche sans doute à l'heure actuelle des 2 000 milliards de dollars. Cela représente à peu près six mois du revenu total de tous les individus, de toutes les sociétés et de tous les groupes financiers du pays.

Chaque année, pour financer le déficit du budget, l'État fait appel au marché financier, en plaçant auprès des banques et des diverses institutions financières des bons du Trésor, des obligations, ou en prenant d'autres formes d'engagements. En échange des capitaux privés qu'il emprunte ainsi, il paie chaque année un intérêt aux possesseurs de ces capitaux. Ces intérêts se sont montés, pour l'année 1984 par exemple, à 111 milliards de dollars.

En dix ans, entre 1974 et 1984, la dette publique des États-Unis a ainsi triplé. Mais cela signifie que depuis dix ans, un flux incessant de capitaux se dirige vers l'État américain, à travers les canaux du système financier. Les prêteurs touchent ainsi un intérêt qui leur permet d'augmenter leur capital, et qu'ils reprêtent aussitôt d'ailleurs pour recevoir l'année suivante un intérêt encore plus confortable.

Si l'on pense que tous les États du monde sans exception, et en premier lieu les plus riches d'entre eux, pratiquent la même politique, on conçoit que les seuls intérêts de la dette des États sont une manne dont vivent grassement les possesseurs de capitaux du monde entier, une manne qui ne peut qu'encourager encore les capitaux à se détourner de l'investissement industriel.

A travers cet élargissement en spirale de l'endettement, les États capitalistes paient au capital financier des intérêts réguliers. Et cela revient à garantir, de par le monde, à tous les capitalistes qui possèdent sur quelque compte en banque ou bien en titres ou en actions quelques millions ou milliards de dollars, le versement régulier des intérêts de leur capital.

Au fond, le déficit des budgets des États est une sorte de gigantesque ouverture de crédits, une avance permanente de fonds faite à l'économie, une anticipation sur son fonctionnement futur. Et d'abord, les États permettent ainsi au système financier mondial d'anticiper le profit capitaliste. Les produits que fabriqueront les usines dans un an ou deux n'ont pas encore été fabriqués, les ouvriers n'ont pas encore produit et touché leur salaire, la plus-value qui pourra sortir de leur travail n'a pas encore été créée, et encore moins réalisée à travers la vente des marchandises produites. Mais le profit, lui, a déjà été versé aux capitalistes qui, par le biais du système financier, ont prêté au Trésor américain. Pour garantir aux capitaux mondiaux leur taux de profit, le système financier ne se contente pas de leur verser le bénéfice d'aujourd'hui. Il leur verse aussi le bénéfice de demain et celui d'après-demain en priant les dieux de la finance que le système dure jusque là.

L'endettement du tiers-monde

Les intérêts payés par les pays pauvres sur les dettes contractées par leurs États, sont une des principales sources qui alimentent le système financier mondial.

La dette totale du Brésil atteint 105 milliards de dollars, celle du Mexique 96 milliards, celle de l'Argentine 47 et celle du Venezuela 35 milliards de dollars. La dette totale du tiers-monde se monterait aujourd'hui à quelque 800 milliards de dollars.

Sans doute, cette dette totale n'est après tout jamais que la moitié de la seule dette publique des États-Unis. Mais on mesure mieux le poids qu'elle peut représenter pour un pays si l'on pense que les seuls intérêts de la dette mexicaine par exemple devraient pour l'année 1985 représenter environ 45% des recettes d'exportation du pays.

Le prétexte officiel de l'endettement auprès des banques, c'était « l'aide au développement ». Le système du crédit international était censé anticiper et accélérer l'expansion économique de pays en voie de développement.

Mais la réalité est tout autre. Comme l'a déclaré un financier, les banquiers ont tout simplement vendu des complexes sidérurgiques et des usines textiles aux pays du tiers-monde « exactement comme une grande surface vend des réfrigérateurs » .

C'est ainsi qu'un consortium de banques a réussi à placer au Soudan, au temps du dictateur Nemeiry, un crédit pour l'achat d'une usine sucrière dont le coût initial était estimé à 60 millions de dollars et qui était censée rendre le pays auto-suffisant en sucre dès 1979. Son coût total a été finalement de un milliard de dollars, près de dix-sept fois plus, et soit à elle seule plus de 10% de la dette extérieure ; elle ne fonctionne pas encore et le Soudan doit continuer d'importer du sucre au prix du marché mondial, ce qui accroît d'autant son déficit.

De la même façon, le Nigéria a acheté clés en mains à l'Allemagne Fédérale un complexe sidérurgique dont le coût final a atteint le milliard de dollars, soit un surcoût de 50% par rapport aux estimations initiales. Les industriels allemands ont vendu une usine « haut de gamme », à peu près la plus chère qu'ils pouvaient faire. Cette usine, du coup, n'est pas adaptée au minerai de fer présent au Nigéria. Mais cela ne fait rien. Elle est vendue et il faut la payer !

Le Zaïre, parmi les pays d'Afrique, est un des pays les plus riches en ressources naturelles. Son dictateur, Mobutu, est un des protégés des dirigeants occidentaux, au point que les parachutistes français ont été utilisés, en 1978, pour aller le protéger contre ses opposants grâce à l'intervention militaire sur la ville minière de Kolwezi. Un banquier international, auteur d'un livre sur la dette du tiers-monde, donne une petite idée de l'utilisation des prêts des banques occidentales : « la construction d'un centre commercial international, un parking souterrain, une flotte d'avions à réaction, un aéroport moderne a proximité du village natal du chef de l'État » . Un prêt de l'Eximbank, une banque américaine spécialisée dans les crédits à l'exportation, a servi de la même façon à financer la construction d'une ligne à haute tension entre le barrage d'Inga et Kolwezi, soit l 800 kilomètres pour aller alimenter en électricité le site minier. D'une estimation initiale de 450 millions de dollars, le coût de cette ligne est passé à un milliard de dollars, plus du double. Mais entre l'établissement du projet et sa réalisation, on avait finalement trouvé le moyen de fabriquer l'électricité sur place et pour bien moins cher. La ligne de transport de force Inga-Kolwezi est ainsi la plus chère du monde et aussi la plus inutile. Qu'importe, des entreprises occidentales l'ont construite, et le milliard de dollars dépensé est ainsi revenu d'où il était parti ! A ceci près qu'il figure toujours, bien sûr, au chapitre de la dette extérieure du Zaïre et que le peuple zaïrois paye les intérêts d'une ligne à haute tension qui ne lui sert à rien.

Le cas de l'Argentine illustre une situation qui est celle de tous les pays sous-développés. L'accroissement de la dette du pays a été considérable à la fin des années 70 et au début des années 80. Dans ces années-là, un grand nombre de possesseurs de capitaux sont partis les placer sur les marchés financiers occidentaux, par exemple auprès des banques de New-York. Le régime militaire d'alors n'y a vu aucun inconvénient. Les capitalistes en question ont changé leurs pesos argentins contre des dollars achetés à la banque centrale argentine et sont partis les placer sous d'autres cieux. Et la banque centrale leur a fourni ces dollars... en s'endettant auprès des banques occidentales !

L'Argentine est donc aujourd'hui endettée de la contre-valeur des capitaux qui sont sortis du pays ces années-là, qui étaient les dernières années de la dictature militaire. Les banques occidentales sont créancières pour la dette argentine, et elles encaissent à ce titre des intérêts. Mais par ailleurs elles ont sur leurs comptes les dépôts de ces capitalistes, à qui elles reversent, cette fois, des intérêts. Autrement dit, le peuple argentin continue, par l'intermédiaire du système financier, à suer des profits à la fois pour les banquiers des États-Unis et pour les capitalistes spéculateurs de leur propre pays.

Le tiers-monde paye les intérêts... d'un capital qui n'existe plus

Entre le système financier, qui semble ainsi avoir pour seule fonction de garantir la conservation des capitaux et le versement de leurs intérêts, et la réalité économique, il y a donc un gouffre qui se creuse. La dette qui figure dans les livres des banques est censée être la contrepartie d'usines, d'équipements collectifs, de grands travaux et d'investissements en tout genre réalisés dans les pays sous-développés. Autant de travaux, autant de capital investi qui devraient se traduire, en principe, par un essor économique de ces pays, et qui devraient donc leur permettre, dans un second temps, de rembourser leur dette et au-delà. C'est du moins le joli conte que tiennent à notre disposition tous les tenants du crédit international, pour qui celui-ci serait l'outil indispensable pour anticiper le développement économique mondial.

Mais en quoi la dette argentine, qui a servi à financer la fuite des capitaux hors du pays, correspond-elle à un investissement un tant soit peu profitable à l'économie du pays ? En quoi les innombrables usines clés en main, vendues au prix fort par les sociétés occidentales d'ingénierie mais qui rouillent sur place et ne servent à rien parce qu'elles ne correspondent à aucun projet cohérent de développement, sont-elles vraiment un capital pour les pays qui les ont acquises ? Et la ligne à haute tension inutile vendue au Zaïre, est-ce encore du capital ? Et la flotte d'avions à réaction qui servent à transporter les dignitaires du régime Mobutu ? Et l'aérodrome spécial qui lui sert en tout et pour tout à se rendre dans son village natal ? Les peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine continuent pourtant de payer un intérêt pour ce capital, dilapidé par ceux-là mêmes qui le leur ont prêté.

Il y a encore d'autres aspects dans cette dette du tiers-monde. Une partie de cette dette correspond par exemple, aux investissements faits pour transformer leur agriculture en agriculture industrielle qui, au lieu de produire des vivres pour la population locale, produit des matières premières pour l'agro-business international. C'est-à-dire que le résultat des investissements est la complète déstructuration de l'économie du pays, la perte de tout équilibre. Pour permettre la survie de la population, il faut alors importer, au prix fort, les surplus de biens alimentaires des pays développés comme la France ou les USA. Le déficit alimentaire résultant de la destruction de l'économie s'ajoute ainsi à la dette. Le tiers-monde paye des intérêts sur sa propre déstructuration !

Parmi les grands de ce monde, parmi les banquiers qui président aux destinées de la finance internationale, tout le monde semble très bien savoir à quoi s'en tenir sur cette dette du tiers-monde. Mais c'est précisément pourquoi tous tiennent à en maintenir la fiction ; non pas pour récupérer la dette elle-même, mais pour assurer la continuation du paiement des intérêts ; le capital n'existe plus ou a été dilapidé. Mais il exige de toucher toujours sa rémunération.

Ce n'est pas la dette, la somme prêtée, qui intéresse les prêteurs. C'est les intérêts réguliers qu'elle engendre. Les financiers du monde entier considèrent la dette comme du capital investi, qu'ils ne récupéreront pas et qui doit donc leur rapporter des intérêts d'autant plus forts qu'ils y incluent les amortissements !

Et leur problème, leur seul problème, c'est que les paiements continuent de rentrer régulièrement, même si cela représente un fardeau de plus en plus insupportable pour les pays pauvres.

L'appareil à profits pèse sur les opprimés

Le système financier, cet édifice de bouts de papier et d'opérations d'écritures, n'est cependant pas suspendu dans le vide, ou du moins pas tout à fait. Le profit n'est pas produit dans les pages des livres de comptes des banques, ni même dans les listings d'ordinateurs. Et ce n'est pas dans la spéculation que se dégage la plus-value qui permet à la classe bourgeoise mondiale de vivre, même si la spéculation permet d'y accéder plus facilement et plus vite que par l'investissement productif.

Le profit vient bien de quelque part. Et si la bourgeoisie continue à vivre, globalement bien, malgré la persistance de la stagnation de la production, c'est parce que durant ces années de crise, le taux d'exploitation de la classe ouvrière s'est accru à l'échelle du monde.

Ne parlons même pas ici des pays sous-développés, si ce n'est pour remarquer que même leur bourgeoisie à eux s'en sort globalement plutôt bien dans la crise. Car si l'endettement des pays du tiers-monde fonctionne comme une gigantesque pompe à transformer le travail, la sueur, la misère des peuples des pays pauvres en profit impérialiste, c'est aussi un moyen pour la bourgeoisie plus ou moins grande ou petite d'Argentine, du Brésil, du Zaïre ou la Côte d'Ivoire, de se servir au passage.

Si l'on considère les seuls pays impérialistes riches, on constate que durant les dix dernières années, la production a stagné, avec quelques remontées occasionnelles, notamment au cours des deux dernières années. Par contre il n'y a eu à aucun moment, ni recul important du chômage, ni augmentation du pouvoir d'achat. Aussi bien la production que l'inflation ont connu des soubresauts, tantôt en montée tantôt en descente. Mais le chômage, lui, n'a cessé globalement d'augmenter.

Cela signifie que globalement, on sort la même production avec moins d'ouvriers, et avec des ouvriers plus mal payés. Et au-delà de ces chiffres globaux, combien de grandes entreprises, les Thomson, les Rhône-Poulenc qui se sont plaintes il y a dix ans de la diminution des bénéfices, annoncent aujourd'hui triomphalement qu'elles font de nouveau des profits élevés, après avoir fait baisser brutalement leurs effectifs, les uns par les pré-retraites, les autres par les licenciements dits « doux » qui consistent à décourager les travailleurs jusqu'à ce qu'ils démissionnent, ou bien par des licenciements « secs », ou tout simplement en n'embauchant pas !

La bourgeoisie est en train d'accroître le taux du profit. Et elle est en train de l'accroître sur le dos de la classe ouvrière.

C'est pourquoi c'est un mensonge qu'on sert aux ouvriers lorsqu'on leur dit qu'il est indispensable que les entreprises fassent du profit pour qu'elles puissent de nouveau créer des emplois. C'est exactement l'inverse : les entreprises font du profit plus élevé parce qu'elles suppriment des emplois, parce qu'elles font faire plus de travail par un nombre réduit d'ouvriers, plus mal payés, dans de vieilles installations depuis longtemps amorties.

Et ces profits supplémentaires dégagés ne restent pas dans l'entreprise parce que, comme on l'a vu, ils peuvent rapporter de toute façon plus dans les circuits financiers.

Et c'est le même type de mensonges qu'on sert aux travailleurs lorsqu'on parle de modernisation de l'appareil productif, alors que les chiffres officiels eux-mêmes montrent que, globalement, les investissements productifs ne cessent de reculer.

Bien sûr, bon an mal an, une partie de l'appareil productif est renouvelé. Lorsqu'un industriel construit une nouvelle usine, ou bien lorsqu'une usine d'automobiles par exemple, transforme ses ateliers ou ses chaînes pour sortir un nouveau modèle, ils effectuent ce remplacement en rachetant les équipements disponibles les plus modernes. Ce qu'on introduit sur les nouvelles chaînes de l'industrie automobile, ce sont les nouveaux robots, et pas les machines transfert d'il y a dix ou vingt ans. Mais cela, ce n'est même pas le simple remplacement du capital usé.

Et pendant qu'on introduit dans certaines entreprises des robots ou des machines ultra-modernes qu'on montre à la télévision, dans le reste on utilise jusqu'à la corde les installations existantes.

Car si les profits remontent aujourd'hui dans l'industrie, si les grandes sociétés encaissent des bénéfices record, c'est d'abord parce que les conditions d'exploitation ont été aggravées dans les usines. La menace du chômage a permis de faire accepter à la classe ouvrière des salaires plus bas, la multiplication des emplois précaires, la flexibilité des horaires, l'augmentation des cadences de travail, la diminution de la sécurité. On utilise des usines vétustes, des machines vétustes, on fait effectuer une partie de la production dans des ateliers de sous-traitance, parfois à domicile, sans déclarer le personnel, sans respecter la législation minimum, et cela rapporte plus que s'il fallait faire de nouvelles usines et les équiper de façon moderne.

Toute cette évolution ne va pas dans le sens de la modernisation, mais en sens contraire. Un patron n'achète des machines modernes que si elles lui coûtent moins cher que les salaires d'ouvrier qu'elles remplacent. Alors, moins le salaire ouvrier revient cher, et moins on modernise, moins on réinvestit les profits dans la production !

Et puis, est-ce investir que de fermer des usines en parfait état de marche, dans la sidérurgie, dans le textile ou ailleurs ? Parfois même des usines qui à peine construites n'ont même pas eu le temps de commencer à produire ? Car il y a des secteurs où on ne se contente pas de détourner une partie du profit nouveau sur la spéculation, mais où on désinvestit le capital de fonctionnement lui-même.

Ce n'est pas qu'il n'y ait plus de besoins non satisfaits, en textile ou en produits métalliques. Certaines de ces entreprises parfois toutes neuves qu'on laisse à l'abandon pourraient produire à prix coûtant des choses utiles dont il n'y a pas de trop. Leur fonctionnement serait rentable d'un point de vue social, d'un point de vue humain ; et nous ne parlons pas seulement du point de vue de leurs ouvriers. Mais ce n'est pas de ce point de vue là que la décision d'ouvrir ou de fermer une usine est prise. La rentabilité qui intéresse le capitaliste n'est pas la rentabilité sociale, humaine, mais la rentabilité en profits.

Il n'y a pas, de ce point de vue, de véritable modernisation. Mais même en France on laisse se dégrader bien des services publics. Nous disons, même en France, parce que traditionnellement et en raison du poids économique important de l'État français, certains services publics comme le téléphone ou la SNCF agissent comme des commanditaires privilégiés qui reversent une partie de l'argent de l'État aux capitalistes privés, et finalement les consommateurs en bénéficient un peu. Mais dans la plus puissante puissance impérialiste du monde, les États-Unis, tous les services publics se détériorent à vue d'oeil, parce qu'il n'y a pas d'argent pour cela, alors que les bourses de Wall-Street ou de Chicago se noient sous l'afflux de capitaux spéculatifs. Et cela aussi, ce sont les classes populaires qui le payent.

La peur du krach

Après le premier temps de frayeur des années 1973-74-75, la bourgeoisie est aujourd'hui installée dans la crise. Pour elle, celle-ci est supportable. S'il y a toujours, même en temps de prospérité, des bourgeois pour qui cela va mal, c'est généralement toujours parce que pour un autre concurrent ça va plutôt mieux. On dit qu'après la crise de 1929, c'est tout juste s'il ne fallait pas ramasser à la pelle les bourgeois qui se jetaient du haut des buildings de Manhattan. Aujourd'hui, il semble que ce soit plutôt l'indigestion qui les menace.

Mais cependant, même pour les bourgeois il y a des moments de frayeur, comme ce mois d'août 1982 où le Mexique a publiquement déclaré qu'il ne pouvait plus payer, momentanément, les intérêts de sa dette. Car ce que redoutent les bourgeois, pour l'instant, ce n'est pas la crise telle qu'elle est, mais une autre crise, à l'intérieur de la crise : un krach financier ressemblant à celui de 1929. L'imagination fertile et la multiplication des formes de spéculation aidant, ce krach pourrait d'ailleurs prendre aujourd'hui une multitude de formes.

Si la déclaration du Mexique, en août 1982, a jeté tant de frayeur, ce n'est même pas à cause du montant des sommes en cause. Mais le simple non-paiement des intérêts de la dette pouvait instantanément pousser à la faillite un certain nombre de banques américaines ayant misé tout leur argent, et généralement au-delà, dans ce qui était quelques années auparavant, un pactole rentable. Et la crainte était que, le système financier étant lié par une multitude de liens, d'intérêts entrecroisés, de garanties mutuelles, la faillite de ces banques-là en entraîne d'autres, et que de proche en proche tout le système financier mondial s'effondre.

Tous les possesseurs de grands capitaux savent qu'en 1931, lors de l'internationalisation financière de la crise de 1929, il a suffi de quelques jours pour que la faillite publique de la banque autrichienne Kreditanstalt fasse s'effondrer tout le système bancaire de l'époque. Et c'était pourtant une époque où on n'avait encore ni les satellites ni les ordinateurs, pour transmettre et noter instantanément les ordres.

C'est pourquoi, si un débiteur important ne peut plus payer, les dirigeants du système financier ne veulent surtout pas que cela se sache et que cela se répercute. Et on a vu les grands de ce monde bancaire se précipiter pour proposer un rééchelonnement des dettes, c'est-à-dire une façon plus étalée de les payer, au Mexique puis dans la foulée, à d'autres. On a vu toutes les banques privées courir vers le Fonds Monétaire International, c'est-à-dire vers cette institution qui est le paravent de la politique monétaire internationale des États-Unis, voire de sa politique tout court, pour demander qu'il rachète les créances douteuses.

Et puis on a vu, pendant quelque deux ou trois ans, c'est-à-dire entre août 1982 et l'année en cours, les banques privées se dégager des pays pauvres, ne plus prêter, se contenter d'encaisser les revenus des anciens prêts. On les a vu se rabattre avec leurs capitaux sur les États impérialistes tout de même plus sûrs, même si pourtant ils sont plus endettés, et avant tout vers l'État américain, vers ses bons du Trésor, contribuant par la même occasion à faire envoler la parité du dollar.

Et puis, cette année, alors que le dollar s'est tellement envolé que les produits américains sont sérieusement concurrencés sur le marché international par les produits japonais ou allemands, on a vu les représentants du grand capital américain refaire appel aux banques privées pour qu'elles se remettent à prêter aux pays pauvres. Ce n'est pas par générosité bien sûr, mais parce que ces pays pauvres en sont à un point tel qu'ils ne peuvent payer, même l'intérêt de leur dette, qu'en empruntant de nouveau. Seulement, pour que ces banques privées prêtent de nouveau aux pays pauvres, après l'affaire du Mexique, il leur faut des garanties, c'est-à-dire la garantie que même si leurs débiteurs font défaut, quelqu'un les remboursera. Et les États-Unis imposent à leurs alliés, les puissances impérialistes de seconde zone, de financer avec eux cette garantie-là.

C'est là où le noeud coulant que la crise noue autour de l'économie mondiale continue à se resserrer. Car pour éviter que l'incapacité de payer de certains débiteurs se traduise par un krach, le système financier exige des garanties. Mais, en donnant ces garanties au système financier, les États renforcent encore les raisons qui font préférer aux détenteurs de capitaux, les finances aux investissements productifs. Et comme dans le passé, mais à une autre échelle, les mesures prises pour éviter le krach, contribuent à étouffer la production.

Socialisme ou barbarie

Y a-t-il des issues à la crise ? Il y en a bien sûr. Celle-ci n'est pas une fatalité tombée du ciel. La société dispose de toutes les ressources, de tous les moyens techniques, de toutes les connaissances scientifiques, de toutes les ressources naturelles et de tous les moyens humains nécessaires pour répondre à ses besoins. Dans toute l'histoire de l'humanité, celle-ci n'a jamais été aussi riche de connaissances, de possibilités, de moyens. Si crise il y a, c'est une crise de l'organisation sociale, qui s'oppose à l'utilisation rationnelle, à la mise en oeuvre cohérente de tous ces moyens.

C'est la bourgeoisie mondiale, cette classe internationale de collectionneurs de bouts de papier qui, à travers le système financier le contrôle de l'économie, le contrôle de la façon dont est utilisé l'ensemble des moyens, des connaissances, de la force productive et des ressources humaines de la planète. C'est elle qui décide. Mais elle le fait en fonction d'un critère et d'un seul qui est celui de la rentabilité des capitaux individuels, le critère du profit. Et ce qui est rentable pour le capital est rarement la même chose que ce qui est rentable d'un point de vue social, ce qui est rentable du point de vue des intérêts généraux de la société.

Bien sûr qu'il est possible d'utiliser rationnellement les ressources de l'humanité. La bourgeoisie s'est dotée, avec le système financier mondial, d'un outil qui lui permet de ramasser tous les profits possibles d'un bout à l'autre de la planète, de se jeter sur toutes les possibilités de spéculation pour les additionner sur ses comptes en banque. Alors, bien sûr qu'il est possible de faire les comptes ; pas les comptes de la spéculation sur les monnaies ou sur le blé, pas les comptes des profits d'une classe de parasites, mais les comptes des besoins réels de la société l'inventaire de ses ressources, de ses possibilités, de ses richesses accumulées de son savoir faire, de faire en face l'inventaire de ses besoins et d évaluer comment utiliser au mieux les ressources pour assurer au mieux la vie de l'espèce humaine. Il y a déjà bien longtemps que la société a tous les moyens techniques, toutes les possibilités pour pouvoir le faire à l'échelle d un pays comme à l'échelle mondiale.

Alors, bien sûr, le problème est que la classe au pouvoir, la classe qui a le contrôle des moyens de production et d'échange, ne raisonne pas en fonction des besoins de la société. Elle raisonne en fonction de l'intérêt privé, en fonction des nécessités du profit dans son acception la plus vulgaire, la plus bornée, la plus étroite, la plus stupide qui soit. Elle enfonce le monde avec elle dans l'absurdité et la démence. Elle n'accepte pas, elle ne peut pas accepter de raisonner autrement qu'en fonction de ses profits ; mais elle ne se laisse pas non plus dessaisir du contrôle qu'elle exerce sur les moyens de production, sur les échanges, sur les ressources de la planète. Ce contrôle, il faut le lui arracher.

Mais cela, ce n'est plus un problème économique mais un problème politique. C'est bien pourquoi les économistes bourgeois, malgré toutes leurs études, malgré tous leurs travaux, malgré les connaissances qu'ils ont de tous les rouages de l'économie, sont incapables de proposer la moindre solution réelle à la crise. Toutes leurs recommandations, leurs conseils, toutes leurs polémiques ne sont que du bavardage sans aucun effet sur les mécanismes de la crise.

Car ces mécanismes ne se basent pas sur le raisonnement, mais sur la force. Ce sont les mécanismes engendrés par la contrainte qu'une classe de parasites exerce sur le monde entier ; une contrainte qui a pour but de s'approprier la plus grande part possible des richesses produites sur la planète ; une contrainte qui n'est autre que l'expression de la lutte des classes la plus implacable, celle que mène la bourgeoisie pour exploiter l'ensemble des classes opprimées ; une contrainte dont la société ne peut être débarrassée justement que par la lutte des classes, mais cette fois par la lutte de la classe ouvrière, à la tête de toutes les classes opprimées, pour mettre à bas la classe capitaliste.

Cela, ce n'est plus de l'économie, c'est de la politique, et de la politique révolutionnaire. La seule issue à la crise économique qui ne ramène pas le monde entier des années en arrière dans la barbarie sanglante, c'est la réorganisation de fond en comble de l'économie mondiale en fonction des besoins de l'humanité. Cela porte un nom ; c'est le socialisme. La seule façon d'y parvenir, c'est d'arracher le pouvoir, économique et politique, des mains de la bourgeoisie, à l'échelle mondiale. La seule force en mesure de le faire, c'est la classe ouvrière mondiale, celle qui fabrique et contrôle la masse des richesses produites dans le monde entier, qui est concentrée dans les usines et près des centres du pouvoir politique, et sur le travail de laquelle est construite toute la puissance du capital financier.

Et qu'est-ce, au fond, que cette puissance du capital financier ? Lorsque la classe ouvrière s'emparera du pouvoir, il suffira de souffler dessus pour qu'elle s'écroule. Il suffira de proclamer la nullité de ces montagnes de papier, ou de couper le courant aux mémoires d'ordinateur des banques pour que rien n'en subsiste plus. Il ne restera alors plus rien de la dette, plus rien des emprunts, plus rien de ce pseudo-capital qui n'est que le symbole, transformé en chiffres comptables, de la domination de la classe bourgeoise, et qui disparaîtra avec cette domination.

Il y a un exemple historique. Les prolétaires russes, après avoir pris le pouvoir en octobre 1917, ont annulé les dettes du grand capital international par un simple décret. Il n'est plus rien resté de l'emprunt russe qui enchaînait la Russie arriérée au capital financier français. Et près de quatre-vingts ans après, les rentiers français qui ont encore les titres de cet emprunt ne peuvent toujours rien en faire d'autre que de les encadrer sur les murs.

Voilà quel sera le premier acte de la révolution prolétarienne à l'égard du capital financier, comme ce fut le premier acte des prolétaires russes en octobre 1917. Il devient urgent de l'accomplir. Car bientôt peut-être, toute l'économie mondiale, toute la plus-value extorquée aux prolétaires du monde, tous les États, même le plus puissant d'entre eux, n'arriveront plus à soutenir envers et contre tout, le profit du capital financier. Ce sera alors la faillite, le krach, mais un krach aux conséquences bien plus dévastatrices encore que ne l'ont été celles du krach de 1929. Ce sera une faillite qui ne laissera plus d'autre issue au capitalisme que de jeter le monde dans la troisième guerre mondiale, que de le plonger dans la barbarie. Comme il l'a déjà fait deux fois dans ce siècle.

Socialisme ou barbarie, camarades, ce sont les seules issues que la crise du capitalisme laisse à l'humanité. Alors, à bas le capitalisme, vive la révolution prolétarienne mondiale et le socialisme !

Annexe

Banques et création monétaire

Le fonctionnement du système capitaliste a entraîné le développement de cette espèce particulière de capitalistes que sont les banquiers, qui font métier de centraliser les fonds disponibles et de les réutiliser pour les prêter à ceux qui en ont besoin - moyennant, bien sûr, le paiement d'un intérêt qui est la rémunération du capital du banquier. Mais les banques ne se sont pas limitées à centraliser et redistribuer des fonds disponibles. En se fondant sur l'expérience, selon laquelle les déposants ne réclament pas tous à la fois le remboursement de leurs dépôts, le métier de banquier a consisté, très vite, à ouvrir des volumes de crédit bien supérieurs aux dépôts, autrement dit à créer purement et simplement de la monnaie. Ce n'est plus, au sens propre, faire marcher la planche à billets. C'est comme disent les anglo-saxons, créer de la monnaie « with the pencil », c'est-à-dire avec un crayon, par simple opération d'écriture. Et cette création monétaire a un effet multiplicateur.

Si une banque ouvre un crédit à un capitaliste pour investir, ce capitaliste va donc virer cet argent sur les comptes bancaires d'un certain nombre de ses fournisseurs. Il devient donc à son tour un dépôt bancaire, sur la base duquel les banques des fournisseurs vont à nouveau pouvoir ouvrir des crédits, que ces fournisseurs pourront utiliser à nouveau pour effectuer des paiements. A partir d'un même dépôt, il peut donc y avoir une multiplication de la monnaie en circulation.

Sans doute, ces ouvertures de crédit ne sont rien d'autre, en principe, qu'une anticipation sur une activité économique réelle - du moins lorsque les capitalistes bénéficiaires de ces crédits ne s'en servent pas pour spéculer. Le bénéficiaire du crédit va s'en servir pour acheter machines et matières premières, pour payer des ouvriers et finalement vendre une marchandise et donc encaisser des fonds, avec lesquels il pourra faire son bénéfice, rembourser son crédit à la banque et payer l'intérêt du banquier. Le système bancaire semble ainsi permettre de sauter par-dessus les à-coups inévitables de la conjoncture économique et de régulariser le fonctionnement du système.

Mais encore faut-il que l'anticipation faite par le crédit sur le déroulement du cycle économique soit juste. Si elle ne l'est pas, elle ne revient qu'à retarder le moment où l'on s'aperçoit que les limites du marché sont atteintes, et à rendre la catastrophe plus grave car tout un édifice de valeurs fictives aura été construit sur cette anticipation. Et c'est bien finalement l'effet qu'a eu, historiquement, le développement démesuré du rôle du crédit dans le fonctionnement du capitalisme.

La tendance à l'inflation permanente

Toute la création monétaire des États, et par voie de conséquence celle des banques repose sur a simple confiance, du moins depuis que tous ont abandonné la convertibilité des monnaies en or.

L'État, en tant que garant de la monnaie, est le premier à émettre des valeurs fictives qui n'ont pour base, en définitive, que la confiance qu'on a dans sa capacité à les faire accepter. Quelle valeur accorder en effet à ce simple bout de papier qu'est un billet de banque, si ce n'est la confiance qu'on a dans le fait que l'État qui a émis ce billet restera en place et continuera de donner à ce billet une valeur légale ?

La confiance dans la monnaie s'érode en fait en permanence. Tous les États entretiennent par leur intervention une tendance à la dépréciation constante, même si elle peut être plus ou moins rapide selon les États et selon la période, de la valeur de la monnaie.

Cette inflation permanente existe en fait depuis la Première Guerre mondiale. Au cours de cette guerre en effet, les États belligérants ont engagé d'énormes dépenses militaires qu'ils ont financées tout simplement par un déficit de leur budget, c'est-à-dire par le recours à la planche à billets. C'est une habitude qui les a conduits à abandonner la référence de leur monnaie à l'or, qu'ils n'ont plus jamais perdue.

Lorsqu'une banque ouvre un crédit, il s'agit d'une anticipation, d'une traite sur l'avenir. En principe, cette anticipation est soumise, à plus ou moins long terme, à une vérification sous la forme du remboursement de ce crédit. En fait, cette anticipation peut être presque indéfiniment reconduite, en prolongeant un crédit par un nouveau crédit. Et en particulier lorsque l'État, autorité monétaire suprême, a pris l'habitude de s'ouvrir des crédits à lui-même en s'autorisant un déficit de son budget, il ne s'est plus agi d'anticipation, mais de fuite en avant. Les déficits se sont ajoutés aux déficits, sans qu'à un moment ou à un autre, les États puissent trouver - ou même cherchent - le moyen de les résorber.

Les économistes bourgeois, et en premier lieu le fameux Keynes, qui doit sa célébrité de professeur d'économie au fait d'avoir théorisé dans ses livres ce que tous les États pratiquaient depuis longtemps, ont justifié ce recours de plus en plus prononcé des États à la création monétaire. En effet, les dépenses de l'État stimulent l'économie, en assurant des débouchés aux capitalistes qui lui vendent de l'armement ou toutes sortes d'équipements civils ou militaires.

Mais la contrepartie de cette stimulation de l'économie est la dépréciation constante de la monnaie. Lorsque l'État achète de l'armement à une entreprise, par exemple, il lui distribue un pouvoir d'achat dont elle se servira pour payer ses fournisseurs ou ses employés, sans que son activité se traduise finalement par la création d'une marchandise. La création de pouvoir d'achat n'a pas pour équivalent, sur le marché, une offre de marchandises. C'est ce que l'on vérifie intuitivement dans une économie de guerre où l'essentiel de l'activité industrielle tourne autour de la fourniture d'armements à l'État qui distribue en échange de l'argent à ses fournisseurs et aux salariés des industries de guerre, alors que l'économie fournit en contrepartie très peu de biens de consommation. La pénurie de ceux-ci entraîne l'augmentation rapide de leur prix, autrement dit la dépréciation rapide de la monnaie que l'on constate dans une telle période.

D'un point de vue social, cette intervention permanente de l'État dans l'économie n'est évidemment pas neutre. C'est à des industriels que l'État passe ses commandes, c'est par l'intermédiaire des banques et des institutions financières que passent les fonds, les crédits qu'il accorde. Les industriels, les banquiers, en fixant leurs prix ou leurs taux d'intérêt, disposent du moyen de récupérer l'inflation, et prennent l'habitude de l'anticiper. Les salariés, eux, voient leurs revenus s'effriter du fait de cette inflation et se retrouvent en position défensive, réclamant des augmentations de leurs salaires nominaux qui ne sont que des rattrapages sur la hausse des prix ou, si l'on préfère, sur la dépréciation de la monnaie. Comme l'expliquait Keynes avec un parfait cynisme, l'intervention de l'État, en augmentant la demande globale, permet de faire monter les prix et donc, sans toucher à sa valeur nominale, de réduire le salaire réel.