La décroissance : une doctrine qui prétend faire avancer la société... à reculons

Cercle Léon Trotsky
10/12/2009

Introduction

Hasard du calendrier, la conférence du Cercle Léon Trotsky de ce soir se déroule en plein sommet de Copenhague. À cette grand-messe de l'écologie, les dirigeants de la planète parleront beaucoup, mais au final il n'en sortira rien. Car il en va des problèmes écologiques comme de la crise économique : aucune régulation ne pourra exister tant que la société sera gérée en fonction du profit, c'est-à-dire tant qu'elle sera dirigée par la classe capitaliste.

Ce sommet de Copenhague fait couler beaucoup d'encre. Et il place, plus encore que d'habitude, le courant écologiste sous les feux de la rampe.

C'est de l'une des branches de ce courant écologiste que nous allons parler ce soir : la décroissance. Ce courant regroupe des militants qui se désignent sous le nom d' « objecteurs de croissance » ou de « décroissants ». Leurs opinions sont souvent très diverses, mais elles ont en commun d'estimer que l'on consomme trop et que l'on produit trop. Et que l'essentiel des maux qui frappent la planète viendraient de cette surconsommation, et de ce qu'ils appellent le « productivisme ».

Nous, communistes, nous pensons que les problèmes de la société viennent d'une certaine organisation sociale - le capitalisme - et qu'ils sont le fruit de la division de la société en classes sociales.

Ce sont deux visions radicalement différentes et même antagonistes.

Si le terme de « décroissance » connaît un certain effet de mode, il surprend et choque aussi bon nombre de gens. Et l'on comprend pourquoi : le 16 octobre dernier, un organisme de l'Onu annonçait que le nombre d'humains frappés par la famine avait, pour la première fois dans l'histoire, dépassé le chiffre de un milliard. À peu près au même moment, une enquête du Secours populaire révélait que 44% de la population européenne rencontreraient des difficultés pour « s'acheter des vêtements convenables », tandis que 35% peinent à se procurer une « alimentation saine et équilibrée ».

Dans ce contexte-là, prôner une réduction de la production et de la consommation paraît stupéfiant. Ah, bien sûr, la plupart des objecteurs de croissance se disent soucieux de la famine et de la misère dans les pays d'Afrique ou d'Asie - mais ils en mettent une partie de la responsabilité sur le dos des peuples des pays riches. « Nous, au Nord, les gavés de l'hyperconsommation », peut-on lire par exemple sous la plume de l'économiste décroissant Serge Latouche. Les « gavés de l'hyperconsommation » ? De qui parle-t-il ? De la grande bourgeoisie, des banquiers arrosés à l'argent public ? Non, bien sûr. De vous et moi, des salariés, des petites gens qui vont chaque semaine remplir un caddie à l'hypermarché, qui ont une voiture, ou, pire encore, un lecteur MP3. À eux ils prônent, plutôt qu'une illusoire hausse du pouvoir d'achat, (je cite) « l'ivresse joyeuse de la sobriété volontaire. »

Les idées de la décroissance gagnent du terrain. On les retrouve, sous une forme ou sous une autre, dans les discours de la plupart des partis politiques de gauche ; on les lit dans la presse ; on les entend dans la bouche de nombreux jeunes déboussolés par la faillite du capitalisme ; on en retrouve même des traces dans ce que disent certains syndicalistes démoralisés ou certains travailleurs privés de perspective.

Un certain nombre de défenseurs de la décroissance se veulent de gauche. Certains se disent anticapitalistes. Ils prétendent que leurs idées peuvent permettre de changer le monde - et seraient même une solution tant à la crise écologique qu'à la crise économique.

Eh bien pour nous, cette idéologie du renoncement et du recul, même si elle se travestit en mouvement de gauche, voire d'extrême gauche, est une escroquerie.

Les idées de la décroissance sont forcément impuissantes : pour résoudre les problèmes de la société, il est indispensable de raisonner en termes de lutte des classes. Et cela, les décroissants ne le font jamais.

Qu'est-ce que la décroissance ? Quelles sont ses idées essentielles ? En quoi celles-ci sont non seulement incompatibles avec les idées communistes, mais même opposées à celles-ci ? Pourquoi les idées de la décroissance ont-elles le vent en poupe, et quelles autres perspectives l'humanité a-t-elle pour sortir d'un marasme qui est en réalité bien pire que ce que les décroissants dénoncent eux-mêmes ?

Ce sont ces sujets que nous allons aborder ce soir.

Qu'est-ce que la décroissance ?

Un concept à la mode

Il n'est pas une formation politique de gauche qui ne soit allée, ces derniers mois, de son couplet contre le « productivisme », la « consommation » et « le culte de la croissance ». La presse a pris le relais en donnant de plus en plus souvent la parole aux différents porte-parole de ces idées.

Le concept est tellement à la mode que même la droite n'a pas envie d'être en reste : tout récemment, le ministre de l'industrie Hervé Novelli a par exemple déclaré : « La crise que nous connaissons aujourd'hui est beaucoup plus grave qu'une crise économique : c'est la crise d'un modèle, celui de la société de consommation. Ce modèle reposait sur une incitation à consommer toujours plus. » Le Medef lui-même a consacré, à la rentrée, un atelier de son université d'été à la décroissance - mais une décroissance supportable pour le patronat, puisque l'atelier, auquel participait le Vert Yves Cochet, s'intitulait Pour une décroissance prospère.

Les grandes figures du mouvement écologiste, jusque-là plutôt dubitatifs, sont l'un après l'autre en train de découvrir les mérites de la décroissance. Cela a été le cas, tout récemment, de Cécile Duflot, de Yann Arthus-Bertrand et de Nicolas Hulot.

En Italie, en Belgique, aux États-Unis et au Canada, la décroissance connaît de semblables succès.

On pourrait considérer tout cela comme de l'agitation politicienne et médiatique. Mais tout ce matraquage conduit à influencer peu à peu les consciences. L'influence de ce courant de pensée est aujourd'hui palpable dans certaines couches sociales et dans la jeunesse. Certes, peu de gens se disent clairement « décroissants ». Mais combien de fois n'entend-on pas autour de nous parler de « surconsommation », de « productivisme », et de la fameuse idée selon laquelle « si toute l'humanité vivait comme nous, il faudrait 3 planètes » ? Qui n'a pas déjà entendu quelqu'un se demander si « les RMIstes ont vraiment besoin d'une télévision à écran plat » ; ou entendu des discours plus ou moins méprisants sur les travailleurs pauvres qui « claqueraient leur salaire à remplir des caddies chez Auchan » ?

Si nous avons choisi de parler de ces idées ce soir, c'est parce que oui, elles ont le vent en poupe. Elles attirent des jeunes qui sont à cent lieues de penser qu'il s'agit là d'idées réactionnaires. Des gens qui sont tout à fait convaincus qu'être décroissants, c'est être anticapitalistes. Eh bien nous voulons montrer, justement, que ce n'est pas le cas. Si nous comprenons ce qui peut pousser des gens à se tourner vers ces idées, nous sommes néanmoins convaincus qu'il est indispensable, pour les communistes révolutionnaires, d'en montrer sans indulgence les limites.

Une théorie aux contours confus

Mais pour commencer, qu'est-ce que la décroissance ?

Répondre à cette question relève de la gageure, tant ce courant rassemble de points de vue divers, divergents, voire contradictoires. La décroissance n'est ni une idéologie, ni une doctrine cohérente. Ce n'est - si l'on en croit ses porte-paroles - rien d'autre qu'une idée, un mot. Cette définition plutôt vague permet aux décroissants d'assumer leur étonnante diversité. On trouve des décroissants aussi bien à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite. Certains se réclament de l'anarchisme, d'autres d'un avatar du marxisme. Un Pierre Rahbi, qui faillit être candidat à l'élection présidentielle de 2002, est lui ouvertement mystique.

Et si l'on tente de se faire une idée de ce qu'est la décroissance en lisant les ouvrages de ses penseurs et sa presse, on trouve véritablement tout... et son contraire. « Nous ne crierons jamais « Vive la crise ! » », s'écrie le décroissant Vincent Cheynet. Fortes paroles. Mais il faut croire qu'il n'est pas d'accord avec son compère Serge Latouche qui écrivait lui sans complexe, en 2007, « il est à souhaiter, au nord, que la crise arrive à temps pour laisser sa chance à l'autre Afrique ».

Les origines théoriques de la décroissance sont multiples. Nous ne nous attarderons pas longuement ce soir sur ces origines, préférant discuter des idées défendues par les décroissants d'aujourd'hui. Mais disons que ces idées, sous leur forme actuelle, remontent aux années 1960 et 1970 : le mot de « décroissance » est tiré d'un ouvrage de l'économiste américain Georgescu-Roegen, paru en France en 1979. Il reprenait des idées issues de rapport publiés auparavant, notamment la Lettre Mansholt, puis le rapport du Club de Rome intitulé Halte à la Croissance.

Ces rapports reprenaient en fait des idées bien plus anciennes : cela fait plus de deux siècles qu'il existe, dans le sillage de Thomas Malthus dont nous reparlerons, des gens qui pensent que « nous sommes trop nombreux au banquet de la nature ». Les décroissants actuels ne disent pas exactement que nous sommes trop nombreux au banquet de la nature, mais que la table du banquet est trop petite pour tous - ce qui revient au fond exactement au même.

Les décroissants revendiquent aujourd'hui un héritage intellectuel bien plus vaste. Pour Paul Ariès en effet, la décroissance « met ses pas » dans ceux de Socrate, du judaïsme, du catholicisme, de la philosophie des Lumières, des Luddites, de Marx, de Proudhon, de la Commune, de Freud et de la Résistance !

Réussir à « mettre ses pas » à la fois dans ceux de la religion catholique et dans ceux des Lumières nécessite déjà une certaine souplesse. Mais mettre côte à côte le luddisme et Marx relève carrément du contorsionnisme ! En effet le mouvement luddite consistait, à l'aube de la révolution industrielle, à pousser les ouvriers à détruire les machines, considérées comme porteuses de chômage. Marx, lui, pensait que les machines étaient porteuses du progrès de la société, à condition que celle-ci soit réorganisée sur d'autres bases. Se réclamer en même temps de ces deux courants en dit long sur le sérieux de l'auteur. Mais il est vrai que Paul Ariès parle d'autant plus facilement de Marx qu'il ne l'a pas lu. Sans cela, il aurait perdu une occasion d'étaler son ignorance en écrivant que : « Marx est mort trop tôt : avant de commencer l'analyse de l'État. »

Lorsque l'on discute avec les décroissants, il faut donc choisir ses interlocuteurs. Nous ne discuterons ce soir ni de Pierre Rahbi et de ses élucubrations mystiques, ni de la décroissance nationaliste d'Alain de Benoist, ni des théories d'Ivan Illitch sur le caractère néfaste de l'école et de la médecine.

Et, même si le rire y perdra, nous ne commenterons pas les expériences alternatives des intégristes de la décroissance, prônant d'habiter dans des yourtes ou de remplacer le tout à l'égout par des cultures de vers de terre. Évidemment, il est tentant de se moquer de cet aspect caricatural et souvent ridicule de la décroissance, et des préoccupations de ses adeptes. Les forums internet fourmillent de débats sur des sujets aussi fondamentaux que : « Quel dentifrice pour les décroissants ? » ou « Je suis adepte de la simplicité volontaire, quel shampoing dois-je utiliser ? » (À ce sujet, si la question vous taraude, sachez tout de même que les débatteurs se divisent clairement en deux camps : ceux qui préconisent le shampoing au savon d'Alep - mais uniquement s'il n'est pas fabriqué à Alep car Alep est en Syrie et le transport est anti-écologique ; et ceux qui pensent, non sans une certaine logique, que la solution la plus décroissante est tout simplement... de se raser le crâne.)

Plus sérieusement, nous avons donc choisi de discuter des idées politiques de la décroissance, celles qui sont défendues par des militants qui, dans leur discours du moins, se disent de gauche ou d'extrême gauche et se targuent de vouloir changer la société. Ceux qui animent le journal La Décroissance en font partie, puisqu'eux-mêmes rejettent les « farfelus » qui donnent une image caricaturale de leur mouvement. Ceux-là parlent « d'en finir avec le capitalisme ». Comme c'est également le but que nous nous fixons, l'exposé de ce soir est presque entièrement consacré à discuter des idées des décroissants anticapitalistes, c'est-à-dire notamment celles du publicitaire repenti Vincent Cheynet, du politologue Paul Ariès ou de l'économiste Serge Latouche.

Critiquer les effets, ou les causes ?

Disons dès maintenant que nous partageons bien des critiques des décroissants contre tel ou tel aspect de la société capitaliste. Il serait d'ailleurs bien plus juste de dire que ce sont les décroissants qui partagent bien des critiques des communistes ! Car ces critiques sont contenues dans les idées marxistes depuis leur naissance. Si les révolutionnaires sont révolutionnaires, c'est bien parce qu'ils trouvent insupportable le fonctionnement quotidien de la société - et pas seulement parce que celle-ci est profondément inégalitaire. Beaucoup des problèmes pointés du doigt par les décroissants, comme l'épuisement des ressources naturelles, le gaspillage effarant de richesses, l'aliénation au travail, les stratégies des capitalistes pour arriver à transformer n'importe quoi en marchandise vendable, l'individualisme, la dissolution des liens sociaux, etc., étaient déjà analysés par Marx et Engels, il y a plus de 150 ans, comme des conséquences du capitalisme. Aucun de ces problèmes n'est réellement nouveau - à commencer par celui de l'épuisement des matières premières et des ressources fossiles. Dans le Capital, paru en 1867, Marx écrivait déjà : « La production capitaliste ne développe la technique et la production qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillissent toute richesse : la terre et le travailleur. »

C'est une évidence : le capitalisme fait courir à l'humanité des dangers mortels. Nous ne sommes pas des optimistes béats persuadés que quoi qu'il arrive, l'humanité s'achemine tranquillement vers l'avenir radieux du socialisme ! Pour passer au socialisme, il faudra des révolutions, et rien ne dit hélas que le capitalisme n'aura pas réussi à détruire une bonne partie de la planète avant que ces révolutions n'éclatent. « Socialisme ou barbarie », s'écriait Rosa Luxembourg en 1915, face à l'horreur de la Première guerre mondiale. Cette alternative reste plus que jamais d'actualité. Les ravages du capitalisme sur l'environnement, la raréfaction des ressources, entre autres, sont peut-être des questions qui amèneront l'humanité vers de nouvelles guerres, de nouveaux cataclysmes mondiaux dont nul ne sait s'ils ne conduiront pas les humains, comme dans les pires cauchemars des auteurs de science-fiction, à vivre un jour terrés comme des taupes dans des sous-sols parce que l'atmosphère sera devenue irrespirable et que la vie aura disparu de la surface de la terre. Albert Einstein a dit, paraît-il, après Hiroshima : « Je ne sais pas comment la Troisième Guerre Mondiale sera menée, mais je sais comment le sera la quatrième : avec des bâtons et des pierres. »

Nous sommes révolutionnaires précisément parce que nous voulons un autre avenir à l'humanité.

En fait, nous pensons même que les décroissants, dans leur critique de la société, sont souvent bien en-dessous de la réalité. Tout simplement parce que les penseurs de la décroissance n'ont qu'une vision très partielle de la société - celle qui commence et s'arrête à leur porte. Cela donne à leurs critiques un caractère souvent dérisoire. On trouve par exemple souvent dans les ouvrages de la décroissance l'expression « fuir l'enfer urbain ». De quel enfer urbain parle-t-on ? Bogota, Bombay, Lagos ? Non : Paris. On conviendra que, même s'il y a trop d'embouteillages sur le périphérique, la notion « d'enfer urbain » est tout de même assez relative dans une ville alimentée, chauffée, éclairée, munie d'un réseau de tout à l'égout et de transports en commun. Il en va de même dans tous les sujets abordés par les décroissants.

On est également frappé de constater à quel point leur critique est déclinée au présent - comme si les problèmes de la société avaient commencé il y a dix ou quinze ans, lorsque les risques de réchauffement climatiques ont commencé à être dénoncés. Et ces critiques perdent beaucoup de leur force de frappe lorsque l'on constate que les décroissants déplorent avec bien plus de virulence le sort des petits bourgeois des pays riches que celui des gamins qui meurent de faim en Afrique ou des ouvriers de ces mêmes pays riches. On lit sous la plume de Latouche ou de Cheynet des descriptions de la vie « cauchemardesque » de ces cadres souffrant « d'addiction au travail », accrochés à leur Smartphone et à leur ordinateur portable - description qui fait dire à Serge Latouche : « Jamais l'humanité n'avait atteint un tel degré de déréliction », c'est-à-dire d'abandon. Jamais, vraiment ? Ni dans la boue des tranchées de Verdun, ni dans les trains menant à Auschwitz, ni sur les terres d'Afrique décimées par la famine et les guerres ? Chacun voit midi à sa porte, et notre porte en la matière n'est visiblement pas la même que celle des décroissants.

Et quand bien même nous serions d'accord avec toutes les critiques que font les décroissants de la société capitaliste, nous ne le sommes ni sur les causes, ni sur les remèdes à apporter à ces catastrophes. Car s'ils ont raison de dénoncer les méfaits de la société capitaliste, ils s'appuient, nous allons le voir, sur des raisonnements qui les rendent incapables de mettre fin à ces méfaits.

Quelques idées essentielles de la décroissance

L'idée de base de la décroissance - une des seules d'ailleurs sur lesquelles tous ses militants sont d'accord, se résume dans la formule : « Une croissance infinie est impossible dans un monde fini. » Il faudrait donc se détourner de la volonté de produire « toujours plus », et « se désintoxiquer de la croissance ». Au lieu de rêver à posséder plus, à consommer plus, il faudrait cesser de courir après les biens matériels - qui désocialisent - et se tourner vers les liens sociaux. Ce qui est résumé dans le slogan : « Moins de biens, plus de liens. » La solution serait donc de réduire notre consommation, « environ des deux tiers pour la France », s'avance carrément Serge Latouche. Dans le même temps, il faudrait rompre avec la recherche de la vitesse, ralentir. Et aller vers une relocalisation générale des activités humaines : relocaliser l'agriculture, la production de marchandises, réduire le plus possible les transports. Rompre avec la production industrielle et remettre en avant l'artisanat et le commerce de proximité. Paul Ariès écrit dans son livre Décroissance ou barbarie : « Il faut casser la société productiviste, c'est-à-dire détruire la société industrielle. »

Les ressources de la planète s'épuiseraient donc parce que nous consommons trop. Et de cela, tous sont coupables, du moins dans les pays riches. La décroissance ne connaît pas de division de la société en classes, de différences entre exploiteurs et exploités, entre salariés et capitalistes, même pas entre riches et pauvres - tous sont regroupés dans la même catégorie des « hyperconsommateurs ». Pour que l'on en soit bien convaincus, Paul Ariès écrit d'ailleurs « nous n'exonérons pas la consommation ordinaire des gens ordinaires. » Celui qui utilise une voiture et qui, ce faisant, pollue est pour eux aussi responsable que le trust qui fait fabriquer ces voitures ou celui qui fait de juteux profits grâce au pétrole. Cette philosophie du « tous coupables » est totalement assumée par les décroissants, qui n'hésitent pas à rendre les « consommateurs ordinaires », c'est-à-dire pour l'essentiel, les travailleurs, responsables de l'exploitation du tiers-monde, voire de la famine. Sachez par exemple que si vous avez une voiture, vous êtes rien moins qu'un esclavagiste conscient. C'est ce qu'écrit Vincent Cheynet : « 800 millions d'automobilistes sont prêts à réduire définitivement en esclavage 2 milliards de paysans pauvres, à les empêcher de cultiver de quoi se nourrir dans le but de les obliger à produire des plantes pour les agrocarburants. »

Mais pourquoi donc les travailleurs des pays riches seraient-ils partisans de vouloir réduire les autres en esclavage ? Parce qu'ils sont idiots, tout simplement. Les textes de la décroissance, bien souvent, transpirent le mépris social par tous les pores. On y trouve sans cesse des références aux « masses crétinisées », « abruties ». Une des blagues préférées du journal La Décroissance est d'orthographier « consommateurs » avec un trait d'union au milieu : les con-sommateurs. Quand on consomme, on est un « con ». Et assez logiquement, certains décroissants en viennent à juger avec le même mépris les travailleurs et les militants qui les défendent - comme sur ce site internet décroissant où l'on peut lire que « Lutte Ouvrière représente ce que le mouvement ouvrier dégénéré a produit de pire. Ils idéalisent tellement les ouvriers qu'ils défendent tout, comme par exemple les congés payés où l'on descend en transhumances bovines se torcher au pastis dans les HLM de bord de mer. »

Pour finir ce tour d'horizon, ajoutons que la décroissance milite contre la notion de progrès et contre la science. Serge Latouche écrit clairement sur ce sujet : « La décroissance repose sur la critique du développement, de la croissance, du progrès, de la technique, et finalement de la modernité. » Vous avez bien entendu : « la critique du développement ». L'un des thèmes favoris de la décroissance est de critiquer le développement en général et celui des pays pauvres en particulier. Dans son livre Survivre au développement, Latouche prétend que les pays riches voudraient forcer les pays pauvres à se développer, en quelque sorte contre leur gré, balayant leurs prétendues traditions anticonsuméristes et leurs croyances ancestrales. Le développement consisterait donc à faire entrer en contrebande dans les pays pauvres le démon de la consommation.

Appel à une baisse de la production et de la consommation, relocalisation, désindustrialisation, rejet du progrès et de la science... Voilà, résumées à grands traits, les idées de base de la décroissance.

Marxisme et décroissance

« Productivisme », production et croissance

La décroissance se définit avant tout comme une doctrine antiproductiviste, qui combat « la croissance pour la croissance. »

Ce mot de « productivisme » connaît un certain succès. Il n'a pourtant pas beaucoup de sens - quand on l'applique de façon générale au capitalisme. Un simple dictionnaire définit le productivisme comme : « (Un) système économique dans lequel la production est donnée comme le but premier ». Dit comme cela, il apparaît évident que la société capitaliste n'est pas en tout lieu et en tout temps, un système productiviste. Ce n'est pas la production qui est le « but premier » du capitalisme, mais le profit. Et si, pour faire des profits, les capitalistes doivent ne pas produire, ils sont capables de le faire. Il faudrait expliquer à tous ceux qui crèvent de faim sur trois continents et qui manquent de tout - logements, vêtements, médicaments - que le capitalisme est « productiviste » !

Le capitalisme ne produit qu'en fonction du marché solvable, c'est-à-dire qu'en fonction de ses possibilités de vendre. Là où il y a un marché, c'est-à-dire des consommateurs ayant les moyens d'acheter, le capitalisme peut se montrer « productiviste » ; là où il n'y en a pas, il ne l'est pas.

Si réellement le « but premier » était la production, il produirait plus de nourriture, plus de médicaments, plus d'outils agricoles - bref tout ce qui manque cruellement aux pays pauvres. Le fait qu'il existe sur cette planète un milliard de personnes qui souffrent de la famine et deux milliards qui n'ont pas accès au minimum de confort qu'offre l'eau courante, devrait suffire à faire un sort à la théorie d'un capitalisme « productiviste ».

Il est de la même manière absurde de prétendre que le capitalisme serait « drogué à la croissance ». Le capitalisme n'est pas drogué à la croissance : il est drogué au profit - ce qui n'est pas pareil. Réduire le capitalisme à un système tendant vers une « croissance infinie » est non seulement réducteur, mais surtout faux. Bien sûr, la concurrence capitaliste impose aux bourgeois d'investir tout ou partie de leurs profits dans le développement de leurs outils de production... mais dans certaines périodes seulement : dans les périodes où les capitalistes ont l'espoir d'augmenter leurs profits en élargissant leurs marchés. Mais que ces marchés se réduisent, que la société entre en période de crise, alors les capitalistes vendent moins et réduisent alors leur production, parfois de façon considérable. Faut-il rappeler qu'entre 1929 et 1932, la production industrielle américaine a chuté de 50% ? Et ce n'est que grâce à de telles périodes de « décroissance » économique, c'est-à-dire de crise, qu'une partie des capitalistes parviennent à rétablir leurs profits, tandis que d'autres, moins solides, disparaissent purement et simplement. Dans cette société irrationnelle, les crises économiques, la décroissance de la production et ses conséquences en matière de chômage et de misère, sont les seuls régulateurs de l'économie.

Malgré ces aspects, qui sont profondément inhérents au capitalisme lui-même, ce système a, pendant toute une période historique, révolutionné la planète et formidablement accru la quantité de richesses produites par l'humanité. Sans jamais parvenir, ni même chercher, à satisfaire les besoins humains, certes, mais d'une façon jamais vue jusque-là. C'était à l'époque de la révolution industrielle. Mais depuis, le capitalisme est entré, au 20e siècle, dans une nouvelle phase, où les progrès économiques n'ont pas cessé, mais où ils ont été grevés par des périodes de destruction massives de richesses - parmi lesquelles deux guerres mondiales, d'innombrables guerres régionales et crises locales.

Rien ne nous dit que l'avenir du capitalisme ne soit pas une longue période de stagnation, de croissance zéro - voire négative. Personne ne le sait, parce que personne ne contrôle ce système totalement chaotique. Mais l'histoire du capitalisme récent montre qu'en permanence, le système alterne entre production de richesses et destruction de richesses. Le problème n'est donc pas de s'en prendre à la croissance, mais de s'attaquer précisément à ce caractère irrationnel et incontrôlé du capitalisme, dont le profit est le seul moteur. De supprimer la propriété privée, parce que c'est le seul moyen de rationaliser la production et l'économie.

La consommation, un rapport économique et social

Le débat sur la consommation est aussi biaisé que celui sur la croissance. D'abord parce que dans le terme de consommation on peut tout mettre : le bol de riz d'un affamé de Bombay, et le yacht géant de Bolloré. Dans un pays comme le nôtre, où l'on vient d'apprendre que les chiffres de vol de nourriture sont en très forte hausse, il paraît tout de même stupéfiant d'entendre des militants dénoncer la consommation sans faire de différence entre les consommateurs... c'est-à-dire entre les classes sociales.

Mais lorsque les décroissants en appellent à une réduction volontaire de la consommation, cela signifie qu'ils considèrent cette consommation comme un libre choix de la population. C'est une lourde erreur.

La consommation est bien sûr avant tout, une affaire de survie de l'espèce : il faut bien manger pour vivre. Mais elle n'est pas que cela : elle est aussi un rapport social et économique. Dans le marché capitaliste, la consommation des travailleurs est indispensable aux capitalistes parce que ce n'est qu'en vendant leur production qu'ils réalisent leurs profits. Il est donc indispensable aux capitalistes de vendre leur production - que celle-ci soit utile ou pas, nuisible ou pas, peu importe. Ce n'est pas la consommation qui règle la production, sous le capitalisme, mais la production elle-même qui oriente, voire détermine, la consommation. Les capitalistes fabriquent des voitures et des chars d'assaut, des vaccins et des fusils, des céréales et du maquillage... et il leur revient par la suite de convaincre de gré ou de force les consommateurs d'acheter leurs marchandises. D'où la débauche de moyens qu'ils consacrent à la publicité, à la création de modes plus ou moins artificielles, voire à la création de produits dont l'obsolescence, la vitesse d'usure, est artificiellement accélérée.

Cela représente indiscutablement un gaspillage révoltant de moyens et de travail social. Sans compter le gaspillage encore plus absurde qui découle de la concurrence entre les différentes entreprises capitalistes.

Mais prétendre s'attaquer à cette question du gaspillage sans remettre en cause la propriété privée des moyens de production, et la mainmise des capitalistes sur la production industrielle, cela revient à s'attaquer aux effets et non aux causes.

Et, en dehors de cela, pourquoi devrions-nous être choqués par la hausse de la consommation - je ne parle pas de la consommation des armes, qui représente aujourd'hui 1 200 milliards de dollars par an, mais de celle des classes populaires ? Si l'on en croit un rapport que vient de publier l'Insee sur « Cinquante ans de consommation en France », la consommation a augmenté dans ce pays, entre 1960 et 2007, de 2,5% par an. Dans les budgets des ménages, de nombreuses mutations se sont opérées - ce qui n'a en soi rien de surprenant ni de critiquable. Ainsi la part de l'alimentation est-elle passée de 38 à 25% - ce qui signifie, et c'est tout de même tant mieux, que la France n'est plus considérée comme un pays pauvre. (En Roumanie par exemple, aujourd'hui, ce chiffre s'élève à 40%.) Cela signifie-t-il que nous serions, comme le dit Latouche, des « gavés de l'hyperconsommation » ? Selon l'Insee, le budget nourriture des ménages français atteint aujourd'hui 2 640 euros par an, c'est-à-dire 7,2 euros par jour. Et c'est une moyenne. Le terme de « gavage » paraît ici légèrement exagéré - c'est le moins que l'on puisse dire.

Il faut être aveugle pour ne pas voir que la croissance industrielle des années d'après-guerre a permis en France l'éradication des bidonvilles, et d'atteindre aujourd'hui un taux d'équipement en salles de bains de 97% des ménages. Pour ne pas voir que les ménages populaires mangent aujourd'hui infiniment mieux qu'ils ne mangeaient avant-guerre. Alors, s'il est indispensable de critiquer les méthodes qui ont permis cette amélioration du niveau de vie, il est ridicule de la dénoncer.

C'est pourtant ce que font les objecteurs de croissance. Ils ont une façon choquante de glorifier le passé, une sorte de « paradis perdu » dont la prétendue surconsommation nous aurait chassés. Les pauvres d'avant, ils étaient pauvres, vraiment pauvres. Est-ce que c'était mieux ? Ah, l'époque où les ouvriers n'avaient ni l'eau courante, ni les sanitaires, ni les moyens de manger de la viande plus d'une fois par semaine ! Aujourd'hui, rendez-vous compte, tous les travailleurs, « même archi-pauvres » écrit un décroissant, ont une télévision ! Voire même - comble du comble - une télé... à écran plat !

« Jeter sa télévision » ?

Oui, il faut expliquer ici que les décroissants ont un problème avec les télévisions à écran plat. On ne sait pas trop pourquoi, mais le fait de voir des télévisions à écran plat dans les foyers populaires les met très en colère. Chez les riches, moins. Ce sont les pauvres qui démontrent toute leur « crétinisation » en dépensant leur argent pour de tels gadgets.

On touche là au cœur du problème : on peut toujours dénoncer les méfaits de la surconsommation et appeler les gens à ne consommer « que ce qui est nécessaire ». Mais c'est une notion très subjective. Qu'est-ce qui est nécessaire dans une société donnée, à un moment donné ? À partir de quand, de quoi, consomme-t-on « trop » ? Comme selon les décroissants, les masses sont trop bêtes pour faire ce choix elles-mêmes, il ne reste plus aux décroissants qu'à fixer les règles eux-mêmes. Par exemple, peut-être, en suivant les préceptes de Serge Latouche qui propose d'instaurer « de forts impôts, type TVA, sur la consommation des produits dont les prix relatifs continuent de baisser. » Comme ça, ce sera parfait : les riches pourront continuer à se payer des produits de bonne qualité, les fameux écrans plats et tout le reste, pendant que les plus pauvres se contenteront des vieilles télévisions qui font mal aux yeux voire... de pas de télévision du tout.

C'est d'ailleurs une des revendications principales de la décroissance, d'appeler les gens à « jeter leur télévision ». Sous prétexte que celle-ci ne serait qu'un instrument à « décérébrer » et à « crétiniser ». Voilà qui est facile à dire, quand on est prof de fac comme Ariès ou Latouche... et que l'on a 1000 fois les moyens d'accéder à toutes les autres formes de culture. Mais ne pas voir que la télévision est probablement aujourd'hui le moyen le plus populaire de diffuser la culture, c'est faire preuve d'un aveuglement profond. La culture, oui ! Les décroissants pensent-ils vraiment que les masses du début du 20e siècle, qui n'avaient pas la télévision, étaient plus « cultivées » que celles d'aujourd'hui ? Que lorsque la messe du dimanche était la seule distraction, dans les villages, la situation culturelle était meilleure ? Le simple fait d'avoir une télévision, de pouvoir ne serait-ce que regarder le journal télévisé tous les jours, est l'objet de toutes les railleries chez les décroissants. Parce qu'ils ne se rendent pas compte à quel point cela permet de sortir de son petit univers, de comprendre que l'on appartient à un monde dont les frontières ne s'arrêtent pas à celles du village, de découvrir la vie, les luttes, l'existence même des autres. Ils ne le comprennent pas parce que eux, encore une fois, ils ont les moyens de faire autrement. Et de ceux qui n'ont pas ces moyens, ils n'ont que faire.

Oui, bien sûr, la télévision diffuse bien des âneries. Elle véhicule les idées, les préjugés de la bourgeoisie, quand elle ne s'abaisse pas au niveau d'un instrument de propagande pour les gouvernements qui passent. Mais elle diffuse aussi « l'Odyssée de l'espèce », qui a permis à 8,7 millions de téléspectateurs de découvrir le darwinisme. Ce n'est pas dans l'instrument qu'est le défaut, mais dans l'usage qui en est fait. S'en prendre à la télévision parce qu'elle diffuse aussi « Star academy », est aussi ridicule que de dénoncer l'imprimerie... sous prétexte qu'elle a permis de diffuser les œuvres complètes de l'astrologue Elizabeth Tessier.

Glorifier la pauvreté plutôt que la combattre

En réalité, toute l'idéologie des décroissants consiste à glorifier la pauvreté et le dénuement, à les prêcher même. A faire croire aux gens que la pauvreté - qu'ils appellent pudiquement ou hypocritement « frugalité » - libère l'homme. Les livres et la presse des décroissants regorgent de citations lénifiantes de Gandhi du genre : « Il faut un minimum de bien-être et de confort, mais passé cette limite ce qui devait nous aider devient source de gêne ». C'est donc tout naturellement qu'ils en arrivent à glorifier les sociétés primitives (« renouer avec l'abondance perdue des sociétés de chasseurs-cueilleurs »,écrit Latouche), et, pire encore, à faire des sociétés misérables de l'Afrique actuelle une sorte de paradis à protéger à tout prix contre le chancre du développement. Serge Latouche exalte dans ses livres la « merveilleuse inventivité » de ces Africains capables de « tout bricoler », eux qui ne sont pas encore des assistés de la société de consommation ; la spiritualité qui y en découle, le sens de l'entraide, les liens communautaires, la capacité à se contenter de ce qu'on a et d'être heureux quand même.

Que les liens communautaires, l'entraide et la solidarité soient très développés, par la force des choses, dans certaines sociétés pauvres, c'est une réalité. Ce sont des qualités humaines que le capitalisme cherche d'ailleurs partout à détruire, en transformant le monde en une jungle gouvernée par la loi du plus fort. Mais penser qu'il faille retourner à la pauvreté pour retrouver ces qualités humaines, c'est faire preuve de beaucoup de mépris et de bien peu de confiance dans l'humanité. Être communistes, c'est précisément œuvrer pour que ces liens se recréent, mais pas sur la base d'une aggravation de la pauvreté. Nous faisons assez confiance à l'humanité pour penser que cela pourra exister sans qu'il y ait besoin pour cela, d'habiter dans un bidonville.

J'exagère ? Hélas, non. Dans un numéro spécial de Courrier international consacré à la décroissance, on trouve un article du Boston Globe qu'un journaliste visiblement très décroissant a intitulé : « Les bidonvilles, une bonne leçon d'urbanisme ». « Les bidonvilles possèdent des points forts et peuvent être riches d'enseignement en matière d'urbanisme. Esprit communautaire, respect de l'environnement, inventivité... la lutte pour la survie y favorise une créativité débordante. » Débordante, en effet ! Il y a aujourd'hui un milliard d'humains qui croupissent dans ce que le géographe américain Mike Davis appelle « des décharges humaines ». Des villes de tôle et de carton construites sur des failles sismiques, au bord de lacs empoisonnés, à l'ombre des usines chimiques, parfois même au flanc des volcans. Des villes où, selon son expression, les gens « vivent littéralement dans la merde », parce qu'il n'y a aucun moyen d'évacuer les milliers de tonnes d'excréments humains qui jonchent les rues, les cours, les toits des maisons. Inventivité, esprit d'entreprise ? Bien sûr ! comme à Nairobi par exemple, où Davis décrit avec un humour noir les « petits métiers urbains innovants », comme ceux des nettoyeurs de vitres de voitures, « gamins de dix ans qui brandissent dans une main des excréments humains, prêts à les jeter par la fenêtre des voitures, pour forcer les conducteurs à payer le nettoyage de leurs pare-brise. »

La ville de Kinshasa, en République démocratique du Congo, ne serait-elle pas après tout le rêve de Serge Latouche ? Pas d'aliénation par le travail : moins de 5% des 6 millions d'habitants y ont un salaire. Redécouverte de la petite agriculture relocalisée : les habitants ne survivent que grâce à des potagers misérables. Pas de voitures : il est impossible à Kinshasa, si l'on n'habite pas les quartiers riches, de trouver la moindre goutte d'essence. Certes, un adulte sur cinq est séropositif, mais voilà au moins des gens qui ne sont pas soumis aux diktats de la médecine occidentale consumériste. Avec en prime, ce qui n'est pas à négliger, un véritable renouveau de la spiritualité et des « savoirs traditionnels »: les malades s'en remettent aux marabouts ou à l'un ou l'autre des guérisseurs pentecôtistes d'une des quelque 2 000 sectes religieuses récemment constituées.

Nous avons dit que Serge Latouche attendait impatiemment la crise pour « préserver » l'Afrique. La crise est là, les peuples des pays riches s'appauvrissent. Mais pendant ce temps, les habitants des bidonvilles continuent de moisir dans leurs propres déchets.

L'empreinte écologique

Un autre volet essentiel de la décroissance est celui de l'écologie. La décroissance est une doctrine écologiste, c'est-à-dire fondée sur la préservation des ressources naturelles.

Le principe le plus souvent évoqué lorsque les décroissants parlent écologie est celui de « l'empreinte écologique ».

La théorie de l'empreinte écologique, popularisée par l'association WWF, part du constat que la planète a un réservoir de richesses naturelles limité : terres arables, ressources en matières premières, forêts, etc. C'est ce qu'ils appellent l'espace bioproductif. Cet espace serait, sur l'ensemble de la planète, de 12 milliards d'hectares. Divisé par le nombre actuel d'habitants de la planète, cela donne un espace de 1,8 hectare par personne. Selon cette théorie, si chacun vivait en consommant 1,8 hectare d'espace bioproductif par an, tout irait bien. Or, les habitants des pays riches dépassent déjà largement ce chiffre : un citoyen américain utiliserait 9,6 ha, un Français 5,6, un Italien 3,8. D'où la conclusion célèbre : si chacun consommait comme un Américain, il faudrait cinq planètes, comme un Français, trois planètes, et ainsi de suite.

Conclusion : nous devons impérativement réduire nos productions et nos consommations pour revenir au chiffre raisonnable de 1,8 ha par habitant.

Cette notion est aujourd'hui mise à toutes les sauces. On lit par exemple dans un document de la région Ile-de-France que « Si tous les habitants de la planète avaient le mode de vie et de consommation des Franciliens, il leur faudrait pour vivre l'équivalent de trois fois la surface de la terre (...) L'empreinte écologique du « Francilien moyen » est de 5,8 ha ». L'absurdité de ce raisonnement saute aux yeux ! On se demande bien à quoi ressemble cet animal étrange qu'est « le Francilien moyen ». Vit-il dans une somptueuse résidence de 1 500 m² de Neuilly, avec piscine chauffée, ou dans une cité misérable de La Courneuve ou de Drancy ? Prend-il un avion deux ou trois fois par semaine pour affaires, ou va-t-il à l'usine en RER ? Une fois de plus, une fois encore, pas de classes sociales, pas de différences entre riches et pauvres, tous coupables !

Mais le raisonnement des défenseurs de « l'empreinte écologique » pèche pour bien d'autres raisons. D'abord, il s'appuie sur des présupposés parfaitement irréalistes dans la société actuelle : « si tous les habitants de la planète vivaient comme des Américains... » S'agirait-il donc d'une perspective à court terme ? Voilà qui dénote une bien grande confiance dans le capitalisme ! « Si tous les Africains consommaient comme des Français ».... Les défenseurs de cette notion sont-ils au courant qu'en Éthiopie et au Soudan, 99,4% de la population urbaine vit dans des bidonvilles ? Alors - et ce n'est pas pour nous réjouir - de telles perspectives ne sont malheureusement pas pour demain.

Au-delà de ça, la principale critique que l'on puisse faire à ce type de raisonnement est son caractère totalement atemporel, ne tenant aucun compte de l'évolution des techniques et de la productivité. On calcule par exemple l'empreinte écologique agricole en tenant compte des rendements moyens actuels. Mais calculer ainsi suppose que l'on pense que ces rendements n'évolueront plus. Or, il faut rappeler la différence de rendement entre un cultivateur qui n'utilise que des outils manuels, sur des parcelles minuscules, et un cultivateur travaillant sur de grandes parcelles, avec engrais, sélection des semences et machines. Le premier, par exemple un agriculteur du Sahel, ne peut cultiver avec sa houe qu'un hectare de mil, dont il obtiendra au mieux 5 ou 6 quintaux. De l'autre côté, un agriculteur européen a des machines qui lui permettent de cultiver seul plus de 200 hectares, avec des rendements qui peuvent atteindre 100 quintaux à l'hectare. La différence de rendement entre ces deux travailleurs est de 1 pour 3000 !

On voit qu'appliquer les meilleurs rendements possibles à toutes les terres agricoles bouleverserait tous les calculs de « l'empreinte écologique » !

La question de l'énergie

Il en va de même pour l'énergie. Chaque nouvelle découverte dans le domaine de l'énergie permet une augmentation considérable de la productivité énergétique, c'est-à-dire du rendement ; il suffit de dire qu'un seul kg d'uranium a le même rendement que 10 000 kg de charbon, ou 7 000 kg de pétrole ! Alors à l'époque où l'énergie nucléaire n'existait même pas en rêve, on aurait pu faire tous les calculs d'empreinte écologique que l'on voulait, on aurait certainement abouti à des projections prévoyant la nécessité de 10, 20 planètes pour continuer le développement.

Il ne s'agit naturellement pas de nier la nécessité de faire des économies d'énergie, ou de diminuer le gâchis monstrueux que représente le système capitaliste : évidemment que pêcher des crevettes au Danemark, les faire décortiquer en Thaïlande, et les faire revenir en Europe pour les vendre n'a socialement et écologiquement aucun sens. Évidemment que construire des logements HLM qui sont de véritables passoires thermiques, capables d'envoyer à l'extérieur jusqu'à 30% de la chaleur produite, est une aberration. Évidemment même que brûler une ressource aussi rare et précieuse que le pétrole dans des automobiles est une stupidité. Mais c'est l'organisation sociale qui est stupide ! La faute n'en est pas aux consommateurs de crevettes, aux habitants de logements sociaux et aux automobilistes - qui n'ont pas le choix - mais à la cupidité des trusts de l'agro-alimentaire, du bâtiment, de l'automobile et du pétrole... et par-dessus tout à un système qui fait de cette cupidité la vertu suprême.

En matière d'énergie, tout particulièrement, les prévisions des écologistes et des décroissants sont empreintes d'un pessimisme qui démontre surtout leur manque de confiance dans les possibilités de la recherche scientifique. Ils prévoient la fin des ressources pétrolières pour... bientôt. 2050, peut-être. De toutes façons, il n'en savent strictement rien, puisque en la matière les seules données fiables sont aux mains des trusts du pétrole, qui se gardent bien de les rendre publiques pour pouvoir à leur guise jouer sur les prix. Pour d'autres matières premières, les prévisions sont plus ou moins fantaisistes : l'épuisement viendrait dans 31 ans pour l'uranium, 63 ans pour le gaz, et même... 130 ans pour la bauxite.

Précisons ici que le rapport du club de Rome, publié en 1972, prévoyait la fin du mercure en 1983, de l'or en 1984, du pétrole en 1992, et de l'uranium avant 2000.

Mais au-delà, comment peut-on tirer des conclusions de tels chiffres ? Qui a la moindre idée de ce que seront les possibilités techniques de l'humanité dans 31 ans, 63 ans, voire 130 ans ? Pour le mesurer, il suffit de jeter un petit coup d'œil vers l'arrière : il y a 130 ans, c'est-à-dire en 1879, on ne maîtrisait pas encore l'ampoule électrique ; et on ne connaissait encore ni la voiture, ni l'avion, ni les télécommunications, ni évidemment le nucléaire ou l'électronique. Il y a 63 ans, en 1946, les ordinateurs n'étaient que des machines géantes et balbutiantes, occupant des surfaces de plusieurs dizaines de mètres carrés, et tout justes capables de réaliser les quatre opérations arithmétiques. Il y a trente ans, personne ne connaissait ni les ordinateurs individuels, ni les téléphones portables, ni internet.

Et rappelons que les scientifiques eux-mêmes, souvent autrement moins pessimistes que les écologistes, prévoyaient qu'il leur faudrait au moins 20 ans pour cartographier le génome humain. Il ne leur en a fallu que 3.

La science est un domaine où il faut être prudent lorsque l'on fait des prévisions. Sinon, on risque fort de se rendre aussi ridicule que ce journal de vulgarisation scientifique qui écrivait en 1949 : « Les ordinateurs du futur ne pèseront jamais moins d'une tonne et demi ».

Heureusement pour l'humanité, la production d'énergie ne s'arrêtera certainement pas le jour où la dernière goutte de pétrole aura été brûlée. D'ici là, quelles technologies nouvelles auront enfin été maîtrisées ? La fusion des atomes d'hydrogène, qui permettrait de créer de l'énergie à partir de l'eau ? La récupération et l'exploitation des hydrates de méthane qui couvrent le fond des océans et dont les réserves sont très supérieures à celles du pétrole ? Les nanotechnologies permettront-elles de multiplier par 6 ou 8 le rendement des panneaux solaires ? Sera-t-on capable d'installer des panneaux solaires dans l'espace pour récupérer plus d'énergie ? Ce sont en tout cas des pistes sur lesquelles les chercheurs travaillent dès aujourd'hui. Cela rend d'autant plus contradictoire, lorsqu'on est dans la position des écologistes et des décroissants, de dénoncer comme ils le font ces recherches qui se mènent, au nom de la lutte contre la « technoscience ». Les associations décroissantes organisent par exemple des manifestations contre le « gouffre à milliards » que représente le projet ITER de Cadarache, qui pourrait d'ici 20 ans aboutir à des découvertes décisives en matière de fusion de l'hydrogène. Gouffre à milliards ? Le budget d'ITER est au contraire ridiculement petit : 10 milliards d'euros sur 45 ans ! Soit environ 220 millions d'euros par an. Pour donner un ordre d'idée, il suffit de dire que ces 10 milliards représentent un 120e des dépenses d'armement mondiales en 2007 !

Ce n'est pas, en réalité, les dépenses occasionnées qui choquent les décroissants : c'est que l'on tente d'apporter une réponse scientifique à la crise énergétique.

Agriculture : développer plutôt que reculer !

Le raisonnement est exactement le même en matière d'agriculture. Les décroissants constatent comme nous qu'une partie effroyablement importante de l'humanité n'a pas de quoi manger de façon suffisante... mais ils rejettent les solutions techniques pour résoudre cette crise. L'agriculture moderne, on l'a vu, l'usage des machines, des engrais, de la sélection des semences, permettent des rendements qui pourraient dès aujourd'hui nourrir bien plus que les 6,5 milliards d'êtres humains qui peuplent la terre. C'est ainsi que dans les pays riches, une population agricole représentant moins de 5% de la population totale a largement les moyens de nourrir le pays entier. Mais au lieu de préconiser l'extension de ces techniques à l'ensemble de la planète... les décroissants proposent tout le contraire, c'est-à-dire d'y renoncer... y compris dans les pays riches !

On sait évidemment que l'agriculture mécanisée, aujourd'hui, sous le capitalisme, n'est pas à la portée des paysans pauvres du Tiers-monde, parce qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter autre chose que des outils littéralement préhistoriques. L'agronome Marcel Mazoyer a calculé qu'un cultivateur manuel, en Afrique par exemple, tire si peu de bénéfices de son exploitation qu'il lui faudrait 33 années de travail pour acheter une paire de bœufs et un attelage ; 300 années pour acheter un tracteur ; et 3 000 années de travail pour acheter une moissonneuse-batteuse !

C'est à cela qu'il faut s'attaquer, plutôt que de prétendre que la solution pour l'humanité serait ni plus ni moins que la suppression de l'agriculture intensive au profit de l'agriculture biologique !

En réalité, l'agriculture biologique, c'est-à-dire sans ajouts d'intrants chimiques, ne peut pas offrir des rendements suffisants pour pouvoir espérer nourrir l'humanité. Les études menées sur le sujet le prouvent amplement : dans le domaine du blé, en France, le bio a un rendement inférieur de 43 % à celui des autres modes. Croit-on vraiment que diminuer le rendement de 43% est la bonne voie pour nourrir l'humanité ?

Après tout, l'agriculture des pays pauvres est déjà, selon les critères écologistes, « bio » : il y a encore bien des endroits dans le monde où les paysans cultivent sans machines, sans engrais chimiques, sans pesticides. L'agriculture intensive et mécanisée ne représente aujourd'hui qu'une part infime de l'agriculture mondiale : seuls 28 millions de paysans possèdent un tracteur, soit 1,8% du total ; 300 millions, soit 22%, utilisent la traction animale. Et 1 milliard, soit les 75% restants, n'utilisent tout simplement que leurs bras, leurs jambes, des houes et des bêches. Comment peut-on oser se réjouir d'une telle situation, et espérer qu'elle perdure, plutôt qu'attendre et préparer une révolution sociale qui vienne bouleverser les rapports de production, et arrache enfin ce milliard et demi de paysans à la misère ?

Mais en fait, la position des décroissants en matière d'agriculture est la même que celle qu'ils ont, en général, sur toutes les questions touchant à la productivité du travail. Nous avons vu que Paul Ariès en appelait à « détruire la civilisation industrielle. » Pour la remplacer par quoi ? Par une économie relocalisée basée sur l'artisanat. En règle générale d'ailleurs, la relocalisation est l'alpha et l'omega de la décroissance. Latouche propose rien moins que « produire localement (...) dans des entreprises locales financée par l'épargne collectée localement » ! L'épargne collectée localement ! Il va sans dire que, si ce projet voyait le jour, le niveau de l'épargne locale ne serait pas tout à fait le même dans les Hauts-de-Seine et au Togo. Mais ce n'est apparemment pas la question. Serge Latouche met un point final à ce tableau cauchemardesque d'une vie relocalisée en prônant... des vacances dans son salon, puisque grâce à internet on peut aujourd'hui « découvrir les merveilles du monde sur son écran d'ordinateur. »

« Relocaliser » : un projet réactionnaire

Mais en fait, la position des décroissants en matière d'agriculture est la même que celle qu'ils ont, en général, sur toutes les questions touchant à la productivité du travail. Nous avons vu que Paul Ariès en appelait à « détruire la civilisation industrielle. » Pour la remplacer par quoi ? Par une économie relocalisée basée sur l'artisanat. En règle générale d'ailleurs, la relocalisation est l'alpha et l'omega de la décroissance. Latouche propose rien moins que « produire localement (...) dans des entreprises locales financée par l'épargne collectée localement » ! L'épargne collectée localement ! Il va sans dire que, si ce projet voyait le jour, le niveau de l'épargne locale ne serait pas tout à fait le même dans les Hauts-de-Seine et au Togo. Mais ce n'est apparemment pas la question. Serge Latouche met un point final à ce tableau cauchemardesque d'une vie relocalisée en prônant... des vacances dans son salon, puisque grâce à internet on peut aujourd'hui « découvrir les merveilles du monde sur son écran d'ordinateur. »

Ce vaste projet de relocalisation de l'économie fait partie de ce qu'il y a de plus réactionnaire, au sens propre du terme, dans le programme des décroissants. Le commerce international, les échanges entre les différentes zones de la planète, les migrations, ont commencé bien avant que le capitalisme arrive aux commandes de la société. Aujourd'hui, cette interdépendance des activités humaines d'un bout à l'autre de la planète a atteint des sommets inégalés. Redisons-le, certains de ces déplacements de marchandises sont nuisibles et ne répondent qu'à une logique de profit. Mais jeter le bébé de la mondialisation avec l'eau du bain du profit est absurde. Les décroissants ne mesurent sans doute pas ce que représente la division internationale du travail dans l'économie actuelle - et le fait que l'humanité, ou du moins sa partie la moins pauvre, ne pourrait tout simplement pas vivre sans les échanges mondiaux. Tout d'abord parce que proposer la relocalisation supposerait d'abandonner à leur triste sort des régions entières de la planète, privées de matières premières ou de ressources agricoles. Mais au-delà, il faut tout de même se rendre compte que sans la division internationale du travail, quasiment aucun des produits que nous utilisons dans notre quotidien ne pourrait même exister ; même dans les rêves de ceux qui voudraient que les prolétaires passent leurs vacances sur internet, il faut ... internet. Et internet, cela ne peut exister sans réseau, c'est-à-dire, en France aujourd'hui, 90 millions de km de fil de cuivre. Les principaux producteurs de cuivre dans le monde étant le Chili, les États-Unis, le Pérou et l'Indonésie, une relocalisation de l'économie priverait l'Europe de l'essentiel de cette matière première. Il est vrai qu'aujourd'hui, les scientifiques ont trouvé des modes de transmission bien plus efficaces que les fils de cuivre avec la fibre optique, qui a le double avantage d'être infiniment plus rapide et de ne pas avoir d'impact sur les réserves de cuivre, étant fabriquées à partir de silice. Mais lorsque l'on voit la complexité technique de la fabrication de ces fibres optiques, on comprend qu'il est tout simplement inimaginable qu'elles soient un jour fabriquées artisanalement ! Plus de cuivre pour cause de relocalisation, plus de fibre optique pour cause de retour à l'artisanat... avec la décroissance il n'y aura en effet guère d'autre solution que de communiquer grâce à des signaux de fumée, garantis made in France.

On retrouve finalement dans cette volonté de relocaliser le bon vieux protectionnisme traditionnel, qui revient toujours en temps de crise. Vincent Cheynet ne s'en cache pas d'ailleurs, lui qui prône « la relocalisation progressive de l'économie par des taxes douanières ».

La question du travail

Alors, pour mettre quoi à la place ? L'artisanat local. Outre les avantages écologiques que les décroissants voient dans ce retour à la petite production, ce serait aussi, pour eux, l'occasion de revenir à une forme de travail « choisi » et non « subi ». Ils dénoncent, à juste titre, le fait que le travail soit aujourd'hui vécu comme une aliénation. Mais comme d'habitude, au lieu d'opposer à l'exploitation et à l'aliénation la lutte collective, les décroissants y répondent par des solutions individuelles : « Tant qu'il repose sur l'exploitation et la domination, écrit Paul Ariès, le travail est à fuir ! » Fuir le travail ? Cela ne peut signifier, dans la société actuelle, que deux solutions : ou bien se retirer de la société et vivre en communauté où l'on travaillera « librement » ; ou bien... vivre du travail des autres. Et certains décroissants assument très tranquillement cette solution. Il n'y a qu'à voir pour s'en convaincre le succès qu'a rencontré dans ce milieu le film récent de Pierre Carles, Attention danger travail. Ce documentaire montre des personnages qui ont abandonné le circuit du travail et qui expérimentent la « frugalité volontaire »... en vivant du RMI. Le seul problème étant que le RMI, comme toutes les prestations sociales, est financé par l'argent public, c'est-à-dire le fruit du travail de millions d'autres travailleurs. Les militants présentés dans ce film ne vivent pas en dehors de la société : ils se nourrissent, vont au cinéma, empruntent les transports collectifs. C'est-à-dire là encore se servent du travail des autres, en estimant apparemment qu'il n'y a rien de choquant à ne pas apporter, eux, leur quote-part au travail social. Cette situation qui est vécue si douloureusement par des millions de chômeurs qui eux, ne demanderaient pas mieux que de travailler pour pouvoir vivre dignement, est, pour ces décroissants, un choix, qu'ils assument et dont ils se vantent. Allant, comme un personnage du film, jusqu'à remercier leur patron de les avoir mis à la porte, ce qui leur a permis de découvrir ce qu'ils appellent « la vraie vie ».

Une fois de plus, nous sommes à cent lieues des décroissants sur ce terrain. Nous ne glorifions pas le parasitisme social - même si nous ne mettons pas sur le même terrain les exploiteurs et les « chômeurs volontaires » que les décroissants portent aux nues. Nous nous adressons à ceux qui travaillent, ceci incluant bien sûr les chômeurs à qui les patrons interdisent de travailler ; à ceux qui sont utiles à la société, à ceux qui se servent de leurs bras ou de leur tête pour produire quelque chose. Le communisme, c'est une doctrine qui se donne pour but l'émancipation du prolétariat, c'est-à-dire de la classe sociale qui travaille - et cela ne consiste pas à prôner la débrouille individuelle sur le dos des autres. Au risque peut-être de choquer certains, nous rappellerons qu'une des devises de la révolution russe était « Qui ne travaille pas ne mange pas » - et nous assumons pleinement cet héritage. Nous sommes partisans d'une société où tout le monde travaille, en fonction de ses capacités, où tout le monde participe aux tâches sociales. Dans une société débarrassée du capitalisme, le travail sera partagé entre tous, et l'humanité œuvrera à utiliser la technique, les machines, les robots, pour diminuer peu à peu le travail pénible, les tâches les plus ingrates - en espérant même qu'un jour ce travail-là disparaîtra entièrement et que l'humanité pourra tout entière se consacrer aux sciences, à l'art, aux loisirs et à la culture. Alors l'humanité aura gagné « le droit à la paresse », comme l'appelait le communiste Paul Lafargue. Mais revendiquer aujourd'hui, dans le cadre du capitalisme, ce « droit à la paresse » comme le font les décroissants, c'est entériner l'idée qu'il est normal qu'il y en ait qui balayent les rues pendant que d'autres se cultivent. Eh bien, camarades, ce ne sont pas nos idées.

L'augmentation de la productivité, moteur de l'évolution des sociétés

Une « société de décroissance » telle que décrite dans les ouvrages de nos auteurs serait donc basée sur l'artisanat qui redeviendrait donc, comme avant la société industrielle, le mode de production essentiel. Ce qui signifierait un retour en arrière considérable en matière de productivité du travail.

Voilà un argument qui n'ébranlera certainement pas les décroissants, pour qui la course à la productivité est négative par définition.

Et pourtant... depuis que l'homme a commencé à transformer des objets pour en faire des outils, il y a plus de 2 millions d'années, il a cherché plus ou moins consciemment à augmenter le rendement de son travail. Et le rôle qu'a joué l'augmentation de la productivité dans l'évolution de l'humanité est absolument central. C'est l'augmentation de la productivité qui a permis, après l'apparition de l'agriculture, de voir apparaître la division du travail. Que le travail d'un seul homme soit en mesure d'en nourrir deux, ou trois, ou dix, a permis qu'apparaissent de nouveaux métiers, qui ne soient pas exclusivement tournés vers la production de nourriture. A permis qu'apparaissent, au fur et à mesure que les sociétés se sont complexifiées, des intellectuels, des savants, des ingénieurs ; lesquels savants ont pu se consacrer à des inventions qui, à leur tour, ont permis d'augmenter la productivité du travail.

C'est cette augmentation de la productivité qui permet aujourd'hui non seulement d'avoir la possibilité de satisfaire largement aux besoins de tous, mais aussi qu'une classe ouvrière industrielle minoritaire en nombre dans la société, soit capable de réaliser une telle production. Et c'est, soit dit en passant, ce qui permet à des gens tels que des « politologues » ou des « publicitaires repentis » de pouvoir réfléchir sur la baisse de la productivité sans avoir à se préoccuper d'effectuer un quelconque travail productif.

Jamais la productivité du travail artisanal ne pourra atteindre le millième de celle de l'industrie. Il y a là une contradiction fondamentale dans les idées de la décroissance : eux qui veulent débarrasser au maximum l'humanité du « travail » ne se rendent pas compte que le seul espoir pour qu'un jour le travail aliénant disparaisse, ce serait justement non seulement de mettre fin au gâchis capitaliste, mais aussi de chercher des gains de productivité toujours supérieurs, de manière à pouvoir produire plus en moins de temps - temps libéré pour les producteurs. Revenir à l'artisanat signifierait, si l'on voulait ne serait-ce que fournir le « strict minimum » aux membres de la société, une augmentation de la quantité de travail individuel inimaginable.

La décroissance contre le progrès

On voit bien ici qu'une des questions principales qui sous-tend le débat entre les décroissants et les marxistes est celle du progrès. Nous l'avons dit, le courant décroissant rejette avec mépris ce qu'ils nomment « l'idéologie du progrès », tant dans l'esprit que dans ses réalisations concrètes. Le mois dernier par exemple, le journal La Décroissance titrait à la Une : « Résister au progrès ».

Ce rejet du progrès et de la science par les décroissants les conduits à vouloir se débarrasser, sans même leur laisser le temps de se développer, de secteurs tels que les OGM et les nanotechnologies - la discipline qui consiste à fabriquer des matériaux à l'échelle du milliardième de mètre. Dans une démarche quasiment mystique, ils rejettent tout ce qui nous éloigne de la nature telle qu'elle existait avant nous - ce qui explique qu'ils soient aussi bien opposés aux engrais chimiques qu'aux prothèses qui seraient en passe de nous transformer en « hommes machines ». On se demande simplement si ceux qui affirment cela assument que rejeter le progrès, cela veut dire aussi rejeter la médecine, les échographies et les scanners, les vaccins et les trithérapies, et quelques milliers d'autres inventions qui ont délivré la population des pays riches d'un certain nombre de fléaux.

Mais à ceux qui affirment, comme nous, que la science est un des moyens qui pourraient offrir à l'humanité les conditions de son émancipation, les décroissants ont une réponse toute trouvée à la bouche : ceux-là sont des scientistes.

Le scientisme est un courant philosophique qui a eu une certaine vogue à la fin du 19e siècle, et qui existe encore aujourd'hui. Il consiste à faire de la science le seul moteur de l'évolution des sociétés, à croire que la science seule pourrait révolutionner le monde. Le marxisme a toujours combattu le scientisme, en expliquant que la science n'est qu'un moyen, dont les résultats ne peuvent s'apprécier qu'en fonction des rapports sociaux, dans une société donnée.

Un raisonnement scientiste typique est celui du scientifique Marconi, qui, lorsqu'il imagina le principe de la télévision, en conclut que celle-ci marquerait forcément la fin de toutes guerres... car Marconi croyait que les guerres naissent d'un manque de communication entre les peuples. Mais la science et la technique, comme l'a écrit Trotsky, « ne se développent pas dans le vide, elles le font dans une société humaine divisée en classes. La technique en elle-même ne peut être appelée militariste ou pacifiste. Dans une société où la classe dirigeante est militariste, la technique est au service du militarisme. »

Eh oui, la science sera un formidable moyen d'émancipation de l'humanité... mais cela ne sera possible que lorsque ce sera la population elle-même qui exercera le pouvoir.

C'est en cela que les marxistes ne sont nullement « scientistes ». En revanche, il est frappant de constater que les décroissants font exactement la même erreur de raisonnement que les scientistes, en se contentant de la renverser : les scientistes prétendent que la science pourrait être la cause de tout le bien ; les décroissants qu'elle serait celle de tout le mal. C'est exactement le même raisonnement, qui ne tient aucun compte de l'existence des rapports sociaux.

Il est aberrant de considérer la science, la technique, comme des causes et non comme des moyens. Aberrant, parce que cela ne peut pas permettre de comprendre les réalités sociales. Tout objet technique, du plus simple au plus complexe, peut être utilisé pour être utile à l'humanité ou pour lui nuire. Faut-il rejeter l'électricité sous prétexte qu'elle a servi à torturer en Algérie ? Même un objet technique aussi simple qu'une machette peut servir à couper de la canne à sucre... ou à massacrer des gens. Mais celui qui pense que c'est la machette, et non l'impérialisme, qui est la cause du génocide au Rwanda, n'a guère de chance de pouvoir ni comprendre, ni agir.

Tous les objets qui nous entourent et qui nous facilitent la vie sont à la fois le fruit du progrès scientifique et de la volonté de la bourgeoisie de faire des profits. Le capitalisme a toujours su concilier ces deux aspects, ce qui a tiré l'ensemble de la société humaine vers l'avant. C'est la raison pour laquelle Marx considérait que le capitalisme représentait un immense progrès historique, quand bien même il s'est développé en « suant le sang et la boue par tous les pores ». Mais le capitalisme d'aujourd'hui, en fin de course, s'il n'empêche pas le progrès, le freine, le bride, le maintient à des niveaux incomparablement plus bas que ce qu'il pourrait être : avec le secret industriel, les brevets, les crédits qui sont ou ne sont pas alloués à telle ou telle recherche, avec surtout le fait que des milliards d'êtres humains sont aujourd'hui empêchés par la misère d'accéder au savoir et de devenir des savants. Oui, le capitalisme bride le progrès. Oui, il est capable de s'emparer des plus magnifiques fruits de la science et d'en faire des instruments de mort. Mais que faut-il en conclure ? Qu'il faut rejeter le progrès... ou en finir avec le capitalisme ?

Une doctrine fondamentalement malthusienne

Au final, tous les raisonnements des décroissants que nous venons d'évoquer ne prouvent qu'une chose : c'est qu'ils sont incapables de sortir des raisonnement malthusiens - du nom de Robert Malthus qui pensait, au début du 19e siècle, que l'accroissement des richesses ne pourrait jamais permettre de subvenir aux besoins d'une population de plus en plus nombreuse. Certains décroissants se défendent d'être malthusiens, parce que cela sonne mal ; d'autres l'assument pleinement, comme ce décroissant qui écrit carrément que : « Tout accroissement de la production agricole alimente la pullulation humaine. » Mais qu'ils l'assument ou pas, la décroissance part d'un raisonnement fondamentalement malthusien, consistant à considérer que les richesses disponibles ne sont pas suffisantes pour une humanité dont le nombre et la consommation s'accroissent. Et cet aspect a été clairement posé dès les origines de la décroissance, puisque le père fondateur de cette doctrine, Nicholas Georgescu-Roegen, écrivait en 1979 : « La grandeur souhaitable de la population est celle que pourrait nourrir une agriculture exclusivement organique » (on dirait aujourd'hui « agriculture biologique »). Il ne précise pas, toutefois, les moyens qu'il juge « souhaitables » d'employer pour éliminer le surplus.

Aujourd'hui, Serge Latouche nous propose de « renouer avec l'abondance perdue des sociétés de chasseurs-cueilleurs ». On se demande de quelles sociétés de chasseurs-cueilleurs il parle : celles du Mésolithique, il y a un peu plus de 10 000 ans, où 86% des individus mourraient avant l'âge de 30 ans ? Ou celles, plus anciennes, des Sinanthropes, il y a 300 000 ans, où 70% des individus n'atteignaient pas 15 ans ? On ne sait pas si les peuplades de ces époques connaissaient ou non « l'abondance », mais si c'était le cas, il faut peut-être rappeler que la population mondiale représentait, il y a 35 000 ans, 5 millions d'individus. « Renouer avec l'abondance perdue des sociétés de chasseurs-cueilleurs » supposerait donc, petit détail, de faire préalablement disparaître 99,9% de la population mondiale actuelle.

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La faille fondamentale du raisonnement des décroissants est qu'ils semblent considérer la terre comme une sorte de réserve de matières premières brutes, dont l'homme se contente de tirer des produits sans les transformer. C'est ignorer encore une fois, ou faire semblant d'ignorer, l'augmentation du rendement permise par la technique. Selon les estimations de chercheurs en économie, entre l'an 1000 et l'an 2000, la population humaine aurait été multipliée par 25... pendant que la production de richesses l'aurait été par 356 !

Bien sûr que cette augmentation de la production pose des problèmes d'impact sur l'environnement. Mais il n'y a aucune raison de supposer que la seule issue soit la diminution de la consommation (comme le disent les décroissants) ou la diminution de la population elle-même (comme le disent les malthusiens). Le développement de la technique et de la science permet d'envisager à la fois qu'on tire davantage de la nature tout en l'abîmant moins. Sauf que tout cela suppose de changer l'organisation sociale, d'arracher la direction de la société des mains de la bourgeoisie, et cela, c'est justement la seule question que les décroissants ne posent jamais.

La décroissance : utopiste et réformiste

Voyons maintenant ce que sont les modes d'actions que prônent les objecteurs de croissance. Depuis quelques mois, ce sujet jusque-là assez flou a été un peu éclairci par le lancement d'un certain nombre de regroupements politiques décroissants, comme l'Adoc (Association des objecteurs de croissance), qui ont été amenés à se poser le problème des modalités d'action. Modalités qui pourraient permettre, si l'on en croit le Manifeste de l'Adoc, de « sortir définitivement du capitalisme. »

Les limites du boycott

Le premier moyen d'action prôné est celui des « manifestations sans violence ». Nombre de pistes sont évoquées - pétitions, votations, démonstrations pacifiques, marches de la décroissance, journées sans achat, etc. On note que la seule forme de lutte qui soit absente de ce programme, c'est la grève - ou en tout cas la grève du travail, à laquelle les décroissants préfèrent la grève de la consommation.

Comme on s'en doute, ils ne prônent pas d'arrêter de manger, mais d'arrêter de se fournir dans la grande distribution - pour revenir, une fois de plus, vers les artisans et les petits commerçants.

Ce mode d'action - le boycott de la grande distribution et des grandes marques - est certainement l'aspect qui remporte le plus de succès au-delà même du milieu décroissant. Il peut sembler logique, en effet, que si les gens cessaient de fréquenter les hypermarchés, s'ils cessaient de s'approvisionner auprès des grandes marques, etc., cela ferait baisser les marges des capitalistes et les asphyxierait. Logique, peut-être. Mais parfaitement irréalisable.

Comme des décroissants nous ont déjà accusés d'être implicitement des défenseurs de la grande distribution et des trusts, précisons d'emblée que non, nous n'avons aucune sympathie pour les capitalistes de la grande distribution : leurs méthodes monopolistes, la façon dont ils traitent les petits producteurs, leurs techniques de marketing, l'exploitation qui règne dans leurs sous-sols ou aux caisses, tout cela est un bon concentré de pur capitalisme. Ce qui n'empêche pas, disons-le tout de même, que nous estimons préférable que les travailleurs soient en mesure de fréquenter des super et hypermarchés, et d'y remplir des caddies, plutôt que de manger des galettes de boue comme le font les damnés de la faim d'Haïti.

On pourrait commencer par se poser la question de savoir où ces partisans du boycott s'approvisionneraient-ils ? Les décroissants ne l'ont peut-être pas remarqué, mais l'une des tendances historiques du capitalisme est d'avoir littéralement annihilé le petit commerce et l'artisanat. En France après-guerre, il y avait encore un nombre important de commerçants indépendants et de petits artisans. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Si l'on parcourt n'importe quel centre ville de ce pays, et que l'on enlève les banques, les succursales de grandes chaînes - opticiens, magasins de vêtements, etc. - il ne reste presque rien. Et notre boycotteur se trouvera tôt ou tard obligé ou bien de céder à cet état de fait, ou bien en effet de cultiver son propre potager et de tisser ses vêtements.

Mais allons plus loin. Imaginons une minute que le petit commerce connaisse une deuxième jeunesse, et qu'un important mouvement d'opinion en faveur du boycott se développe, y compris dans les milieux populaires... avec pour résultat de menacer réellement les intérêts des trusts capitalistes. Qui peut croire, un seul instant, que ces mêmes trusts capitalistes se laisseraient plumer sans réagir ? C'est oublier la capacité d'adaptation des capitalistes qui, de la même manière qu'ils ont été capables de prendre le virage du « développement durable », pourraient réagir en multipliant à l'avenir les petites enseignes à la place des hypermarchés... petites enseignes qui appartiendraient aux mêmes groupes, et serait dépendantes des mêmes banques !

On a souvent l'impression que les décroissants, à force de rejeter la lutte de classes, ont fini par oublier que la classe sociale qui dirige aujourd'hui le monde, la bourgeoisie, a toujours été prête à tout pour sauvegarder ses profits. Elle disposerait, ne serait-ce qu'à travers les appareils d'État qui lui sont tout dévoués, de mille moyens pour répondre à un tel mouvement, tout simplement en coupant le problème à la source - c'est-à-dire en étranglant les petits concurrents gêneurs.

La bourgeoisie aurait et les moyens, et la volonté de le faire, si ses profits étaient réellement en danger. À moins de croire que les capitalistes sont des enfants de chœur respectueux de la démocratie, de la volonté populaire et des desiderata des consommateurs, ce que nous ne pensons pas. Permettons-nous de rappeler que la bourgeoisie et ses États, pour sauvegarder les profits, ont été capables de faire bien d'autres choses, de provoquer des guerres qui ont tué des millions de gens ou de faire mourir de faim, aujourd'hui même, un enfant toutes les six secondes. Alors croire qu'un gentil petit boycott des grandes surface pourrait faire autre chose que les faire rire, c'est se faire de cruelles illusions.

Des expériences marginales

Il en va de même, plus largement, pour tous les projets « d'expérimentations concrètes » que proposent les décroissants. Elles ne pourront jamais rester que des projets à la marge, des tentatives dérisoires pour essayer de contourner le capitalisme plutôt que d'essayer de l'abattre. Ce n'est pas très nouveau : dès le début du 19e siècle, il y a eu des militants pour prôner la mise en place de systèmes alternatifs capables selon eux de « convaincre par l'exemple ». C'est ce qu'on a appelé les socialistes utopiques. Et leurs projets, il y a presque deux siècles, apparaissaient autrement plus hardis et plus révolutionnaires que ceux des décroissants ! Mais le problème est le même : que l'on parle de « SEL », les systèmes d'échanges locaux, de mise en place de monnaies locales qui ne permettraient même pas d'acheter des marchandises en dehors de son village, tout cela ne peut exister que de façon marginale, tant que cela n'inquiète pas et ne dérange pas les capitalistes.

Et en aucun cas, de toute façon, cela ne pourrait être généralisé à l'ensemble de la société. Il n'y a qu'à prendre l'exemple des Amap, ces « associations pour le maintien d'un agriculture paysanne » très en vogue dans le milieu écolo-décroissant. Le système est simple : on s'inscrit à l'Amap, et on s'engage à acheter chaque semaine un panier de produits frais à un agriculteur local. Nul doute que les produits achetés sont de meilleure qualité que ceux que l'on trouve chez les hard-discounteurs pour pauvres. Tant mieux pour ceux qui peuvent y avoir accès. Mais une Amap comme celle des Lilas, en région parisienne, ne peut pas fournir plus de ... 30 paniers par semaine, le nombre de petits producteurs et leur productivité étant bien trop faibles pour en accueillir plus. Il y a 12 millions d'habitants en région parisienne... il est techniquement impossible que les petits producteurs, locaux ou pas, puissent satisfaire cette demande.

Alors, on le voit, par quelque bout qu'on essaye de la prendre, la décroissance reste un mouvement au mieux utopiste ; profondément réformiste ; et fondamentalement réactionnaire.

Utopiste et réformiste, parce qu'il est illusoire de croire que l'on peut vaincre le capitalisme en lui donnant des coups d'épingles. Illusoire de croire que l'on pourrait « changer la mentalité des gens » sans changer de société. Les décroissants se lamentent constamment du fait que les travailleurs eux-mêmes soient « intoxiqués » par la consommation, animés par la volonté de gagner de l'argent, etc. Mais ils retardent : cela fait 150 ans que Marx a écrit que « l'idéologie dominante est toujours l'idéologie de la classe dominante ». Une idéologie fondée sur le partage, la fin de l'individualisme, de la concurrence et du chacun pour soi, ne pourra se développer que lorsque la classe dominante ne sera plus la bourgeoisie, mais le prolétariat qui aura collectivisé les moyens de production.

Fondamentalement réactionnaire enfin, parce que la décroissance veut faire tourner à l'envers la roue de l'histoire, en revenant à des modes de production depuis longtemps disparus - et en se coupant ainsi de la possibilité de changer le monde en s'appuyant sur les progrès générés par la société industrielle.

Décroissance, ou révolution sociale ?

Pourquoi la décroissance gagne-t-elle du terrain ?

Alors, il nous reste pour conclure à essayer de comprendre pourquoi cette théorie a le vent en poupe. Comment il est possible que des intellectuels de gauche puissent aujourd'hui se dire « antiprogressistes » sans que cela ne fasse apparemment bondir grand-monde.

La décroissance est clairement le fruit d'une époque, d'une période de déliquescence de l'histoire du capitalisme.

D'abord, une période de profonde démoralisation politique. Une période où bien des combats ont été menés, et bien des combats perdus. Où les partis de gauche comme les directions syndicales se sont tellement englués dans la collaboration de classe qu'ils ont définitivement abandonné ne serait-ce que des références à la possibilité de transformations sociales. Une période où, avec la disparition de l'URSS il y a vingt ans, les derniers vestiges visibles de quelque chose qui n'était pas le capitalisme ont disparu. Cette situation pousse bien des intellectuels, bien des jeunes, à se réfugier dans une espèce d'individualisme désespéré.

Et puis, nous sommes aussi dans une période de décadence économique : le capitalisme d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui, conquérant, de l'époque de Marx. Le capitalisme d'aujourd'hui est poussif, à bout de souffle, c'est un vieillard sénile qui ne se tient debout qu'en s'appuyant à gauche sur la béquille des aides de l'État et à droite sur celle du monopolisme. Ce capitalisme-là n'a rien à offrir à personne, nulle possibilité de réussite individuelle, pas même pour des petits bourgeois sans cesse menacés de se retrouver poussés vers la pauvreté.

Toutes les sociétés en fin de course ont produit leur philosophie du dénuement, conseillant à leurs adeptes de se dépouiller des biens de ce monde, parce qu'il fallait trouver dans la spiritualité ce que l'on ne pouvait plus trouver dans la réalité matérielle. Le stoïcisme à la fin de l'époque athénienne, le catholicisme sous l'empire romain, ont joué ce rôle.

L'essor de la bourgeoisie commerçante a engendré la Renaissance et l'humanisme. Le capitalisme triomphant du 19e siècle a produit par contrecoup le Manifeste communiste... Le capitalisme à l'agonie du début du 21e siècle donne naissance, entre autres, à la décroissance.

Il n'y a rien de surprenant au fait que la décroissance rencontre ses plus grands succès dans le milieu des intellectuels déclassés, enseignants précaires, étudiants salariés... Ceux-là, à qui longtemps la société capitaliste a eu à offrir une petite place, ne se voient plus aucun avenir dans cette société en décrépitude. Ils se réfugient alors dans une idéologie du dénuement, de la pauvreté « choisie et non imposée », comme si dans un dernier effort un peu dérisoire de fierté ils disaient au capitalisme : « Plutôt que de laisser la société nous dépouiller contre notre gré, nous préférons le faire nous-mêmes. »

Une doctrine qui pourrait être utile... aux exploiteurs

Mais ceux qui épousent ces théories ne se rendent probablement pas compte que véhiculer et populariser ces idées, non seulement n'a aucune raison de faire peur à la bourgeoisie, mais au contraire pourrait bien lui rendre de grands services. Le matraquage écologiste et, aujourd'hui, décroissant, permet d'accréditer l'idée que si finalement tout le monde se serrait la ceinture, le monde irait mieux. Qu'un salarié qui voit son pouvoir d'achat diminuer devrait plus se réjouir que s'en plaindre. Avec l'écologie classique, on peut convaincre un salarié qui ne peut plus s'offrir une voiture et doit aller au travail en vélo qu'il fait « un geste pour la planète ». Avec la décroissance, on passe un degré au-dessus : il fait même un geste pour les pauvres du Tiers-monde, puisqu'en réduisant sa consommation il laissera plus de place à celle des Africains . En réalité, cela n'a aucun rapport, et ce n'est pas le fait que les travailleurs européens voient leur pouvoir d'achat taillé en pièce qui augmentera si peu que ce soit celui des miséreux d'Afrique. Cela n'augmentera que les profits des capitalistes. Mais que des travailleurs le pensent, et le pensent nombreux, cela ne peut qu'arranger la bourgeoisie d'ici.

Tout cela revient, encore une fois, à tenter de trouver des solutions de remplacement lorsque l'on ne croit plus à un autre avenir pour l'humanité. Les décroissants n'envisagent que des solutions de replâtrage, dont on ne peut que se désoler de la faible ambition. Chez les décroissants, tout doit être petit, local, lent : il faut réduire, décroître, ralentir ; il faut aller vers des micro-sociétés, des petites exploitations, des petits potagers, du petit commerce, du petit artisanat. Ils dénoncent les projets scientifiques les plus ambitieux en les appelant « prométhéens », du nom du héros grec Prométhée qui, dans la légende, vola le feu aux dieux pour le donner aux hommes. C'est la raison pour laquelle ils critiquent si violemment le projet de fusion nucléaire ITER : au lieu de s'émerveiller du fait que des scientifiques tentent de recréer le soleil dans un laboratoire, les décroissants s'indignent de ce que les hommes cherchent à imiter la nature... ou dieu - ce sont eux qui le disent. Et même dans la vision qu'ils ont des loisirs et de la vie en général, on retrouve ce même regard limité : Serge Latouche fait cet étonnant éloge du chacun chez soi : « Un clocher au centre, et tout autour un horizon, délimitent un territoire suffisant pour une vie d'homme. Il ne faut pas bouger pour que l'imagination déploie ses ailes. »

D'autres perspectives pour l'humanité

Comme on est loin, en lisant cette apologie de l'immobilisme et cette théorisation de son propre manque d'ambition pour l'humanité, des perspectives grandioses que le marxisme trace à l'humanité ! Comme nous l'avons dit, nous ne sommes pas scientistes ; mais nous pensons tout de même que l'on peut placer d'immenses espoirs dans l'alliance de la révolution sociale et de la science. Et ne pas perdre confiance en cela, quelles que soient les difficultés de la période traversée, est l'ambition des communistes. Dans une période bien plus sombre, en 1927, alors que le stalinisme était en train d'abattre une chape de plomb sur la révolution russe, le bolchevik Adolph Ioffé écrivait, sur son lit de mort : « Pendant plus de trente ans j'ai admis l'idée que la vie humaine n'a de signification que dans la mesure où elle est au service de quelque chose d'infini. Pour nous, l'humanité est cet infini. (...) Si on croit, comme je le fais, au progrès, on peut admettre que lorsque l'heure viendra pour notre planète de disparaître, l'humanité aura longtemps avant trouvé le moyen d'émigrer et de s'installer sur des planètes plus jeunes. »

Nous ne discutons pas de la validité scientifique de cette idée, mais de l'attitude morale qu'elle dénote. L'humanité n'a finalement pu avancer que parce que tout au long de son histoire, des hommes et des femmes - inventeurs, découvreurs, savants, révolutionnaires - ont été capables de réfléchir ainsi et de regarder au-delà de leur clocher.

Nous l'avons dit au début de cet exposé, rien ne prouve de façon certaine que l'avenir de l'humanité ne ressemblera pas à un cauchemar d'auteur de science-fiction.

Mais rien ne permet non plus de penser que l'humanité ne sera pas capable de résoudre les problèmes qui se posent à elle, lorsqu'elle aura le contrôle sur sa propre économie.

Le communisme

Régler définitivement les drames et les crises engendrés par le capitalisme exigera, pour reprendre une expression de Marx, « une mobilisation consciente de toute l'humanité ». L'erreur fondamentale des décroissants est de croire que cette mobilisation peut se produire sans sortir du système capitaliste, c'est-à-dire sans avoir exproprié la classe bourgeoise par une révolution sociale.

Alors, ce seront les travailleurs eux-mêmes qui dirigeront le monde. Alors, on se dirigera vers la construction d'une société communiste.

Ce n'est qu'à partir de là que l'humanité, débarrassée de ses parasites, pourra commencer à se poser consciemment le problème de la production et de la consommation. Décider ce qui devra croître et décroître. Apprendre, comme disait Marx encore, à « administrer [la terre] en bons pères de famille, afin de transmettre aux générations futures un bien amélioré ». Car ce n'est qu'alors qu'elle aura et le pouvoir, et les moyens culturels de le faire consciemment. La règle qui régira la société socialiste sera, en matière de production : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » Les besoins seront définis démocratiquement, cette définition donnera naissance à des plans de production, et cette planification permettra une production maîtrisée qui mettra fin pour toujours au gâchis et au gaspillage du capitalisme. Qu'est-ce qui croîtra et qu'est-ce qui décroîtra, dans cette société ? Il est évidemment difficile de le dire aujourd'hui au-delà du fait qu'une humanité consciente apprendra certainement à se limiter si cela est nécessaire, regardera avec mépris les avions privés et les yacht géants des milliardaires d'hier...

On peut cependant déjà avoir quelques idées : dès que l'homme sera débarrassé des oppositions de classe, dès qu'il n'y aura plus un seul exploiteur à menacer et à vaincre, la première production qui disparaîtra sera naturellement celle des armes.

Dès que l'économie sera rationnalisée et planifiée, de formidables économies de papier - et donc de bois ! - seront faites grâce à la disparition progressive d'abord des milliards de prospectus et d'affiches publicitaires, puis tout simplement des billets de banque et des chèques. Et ce ne sont que quelques exemples - mais nous sommes convaincus que l'humanité fera preuve, en la matière, de beaucoup d'imagination.

Oui, dans une telle société, l'homme aura pour la première fois la possibilité d'avoir la maîtrise totale sur la nature et sur ses destinées. Et tant pis pour ceux qui pensent que c'est vouloir prendre la place de dieu : nous ne croyons pas en dieu.

L'homme soumettra la nature à sa volonté, mais cela ne veut pas dire qu'il la négligera - car il aura alors pleinement conscience qu'il a besoin de la protéger, parce qu'il en est partie intégrante. Trotsky écrivait à ce sujet en 1925 : « Les idéalistes nigauds peuvent dire que tout cela finira par manquer d'agrément... c'est pourquoi ce sont des nigauds. Pensent-ils que tout le globe terrestre sera tiré au cordeau, que les forêts seront transformées en parcs et en jardins ? Il restera des fourrés et des forêts, des faisans et des tigres, là où l'homme leur dira de rester. » Et il poursuit : « Le mode de vie communiste ne croîtra pas aveuglément, à la façon des récifs de corail dans la mer. Il sera édifié consciemment. Il sera contrôlé par la pensée critique. Il sera dirigé et rectifié. L'homme, qui saura déplacer les rivières et les montagnes, qui apprendra à construire des palais du peuple (...) au fond de l'Atlantique, donnera à son existence la richesse, la couleur, la tension dramatique, le dynamisme le plus élevé. »

Oui, camarades, nous avons confiance dans cet avenir-là pour l'humanité. Nous sommes tous témoins de l'extraordinaire accélération du progrès scientifique et technique, du fait que si l'homme a mis des centaines de milliers d'années pour inventer le feu et la pierre taillée, il ne lui a fallu que deux siècles à peine pour passer de la machine à vapeur au génie génétique et aux nanotechnologies. Il est certain qu'utilisé par le capitalisme, ce progrès peut engendrer le pire. Mais utilisé par une humanité consciente, il peut tout simplement permettre de changer la face de l'humanité. Aux décroissants qui ne proposent à l'humanité que de revenir à la société préindustrielle et de renoncer aux fruits du progrès, nous répondons avec Trotsky : « L'inconnaissable n'existe pas pour la science. Nous comprendrons tout ! Nous apprendrons tout ! Nous reconstruirons tout ! »

Ces perspectives semblent peut-être bien éloignées de la situation que nous vivons en ce moment. Il faudra pourtant continuer de les défendre contre vents et marées, parce qu'elles seules sont à la hauteur de l'humanité et de tout ce qu'elle a été capable de réaliser de meilleur tout au long de son histoire.

Vive le communisme !