La gauche et les guerres coloniales

Cercle Léon Trotsky
08/03/1991

La Deuxième internationale et la question coloniale.

La question coloniale se posa très tôt au mouvement socialiste naissant car, à partir de 1880, la course aux conquêtes coloniales était devenue effrénée.

Pour les jeunes partis socialistes qui se construisaient en opposition résolue à la société capitaliste, la condamnation des expéditions et des pillages coloniaux ne faisait aucun doute, et ne faisait qu'une avec la condamnation de l'exploitation capitaliste.

En 1882, Engels écrivait à propos des colonies : « Le prolétariat victorieux ne peut pas imposer un bonheur quelconque à aucun peuple étranger sans compromettre par là sa propre victoire » . Pour Engels, comme pour Marx, un peuple qui en opprimait un autre ne pouvait être un peuple libre.

A la même époque, Jules Guesde, l'un des pionniers du socialisme marxiste en France, dénonçait la conquête de la Tunisie comme une « guerre de rapine » . En 1895, son parti dénonçait les « flibusteries coloniales » comme « l'une des pires formes de l'exploitation capitaliste » .

En 1896, le Congrès de Londres de l'Internationale ouvrière - la deuxième Internationale - déclarait que « quel que soit le prétexte religieux ou soi-disant civilisateur de la politique coloniale, elle n'est que l'extension du champ d'exploitation capitaliste dans l'intérêt exclusif de la classe capitaliste » .

En 1900, le Congrès de Paris préconisait « la formation de partis socialistes coloniaux adhérents des organisations métropolitaines » . Mais cela ne se traduisit guère en actes, à quelques exceptions près. Le parti français constitua en Algérie et en Tunisie des Fédérations socialistes (mais uniquement composées de colons).

L'opposition des socialistes à la politique coloniale des gouvernements européens s'exprima dans la presse, les réunions, parfois dans la rue, mais se limita souvent au cadre parlementaire.

Car la condamnation socialiste unanime, et traditionnelle, des exactions coloniales masqua très vite au sein de l'Internationale, et à l'intérieur des différents partis, la naissance et le développement de divergences politiques profondes, reflétant la division des rangs socialistes entre réformistes et révolutionnaires.

Quelques années seulement après le Congrès de Paris, en 1907, au Congrès international de Stuttgart, le rapporteur de la commission sur la question coloniale avait proposé, au nom de la majorité de la commission, une motion qui « ne condamnait pas en principe et pour tous les temps toute politique coloniale - qui en régime socialiste pourra être une oeuvre de civilisation ». Bernstein, principal porte-parole depuis 1900 de la tendance révisionniste au sein du parti socialiste allemand, argumentait : « nous avons le devoir de pratiquer une politique coloniale positive. Nous devons abandonner l'idée utopique de rendre les colonies. La conséquence extrême de cette attitude aboutirait à rendre les États-Unis d'Amérique aux Indiens. Les colonies sont là, il faut en accepter le fait. Les socialistes aussi doivent reconnaître la nécessité pour les peuples civilisés d'exercer une certaine tutelle sur les peuples non-civilisés...Une grande partie de notre économie a pour base des produits coloniaux, produits dont les indigènes ne savaient que faire ».

Cette motion, qui exprimait le ralliement de nombreux dirigeants socialistes au principe de la colonisation, fut soutenue par la majorité des délégués anglais et français et la presque totalité des voix allemandes, belges et hollandaises. Et si elle fut finalement repoussée, ce fut, comme l'écrivit Lénine, parce que « les petites nations, qui ne menaient pas de politique coloniale ou en étaient victimes, l'emportèrent sur les pays où la soif de conquête s'était communiquée quelque peu au prolétariat lui-même. »

Quand, à partir de 1908, des mouvements nationalistes firent leurs premières armes en Turquie, en Iran, en Chine, en Inde, en Indonésie, l'Internationale ne manqua pas de saluer, à la façon de Jaurès, « tous ces peuples de toutes les races, jusqu'ici inertes ou qui le paraissaient... et qui maintenant se réveillent, réclament leurs droits, affirment leurs forces. »

Mais rares furent les militants qui, comme Lénine, virent dans l'émergence de ces mouvements nationalistes le témoignage du potentiel révolutionnaire des peuples colonisés et le lien possible, nécessaire, entre leur combat pour l'indépendance et celui des prolétaires des métropoles impérialistes.

Et quand, en août 1914, la rivalité des puissances impérialistes dans la course au partage colonial du monde se transforma en guerre mondiale, opposant les impérialismes nantis, comme la France et l'Angleterre, qui défendaient leurs positions acquises et les impérialismes tard venus qui voulaient redistribuer les cartes et les dividendes du pillage colonial, la plus grande partie des dirigeants des partis socialistes européens passèrent, avec armes et bagages, dans le camp de leur bourgeoisie respective. Et ils prirent leur place dans cette « guerre des esclavagistes modernes pour le maintien et le renforcement de l'esclavage capitaliste » que stigmatisait Lénine.

Lénine expliquait ainsi cette trahison des partis socialistes : « De 1852 à 1892 Marx et Engels ont parlé de l'embourgeoisement d'une partie des ouvriers (à savoir les dirigeants, les chefs, » l'aristocratie » ) en Angleterre par suite de ses privilèges coloniaux, de ses monopoles. Il est clair comme le jour que les monopoles impérialistes devaient, pour toute une série de pays au XXe siècle, provoquer le même phénomène (...) Dans tous les pays avancés, nous voyons la corruption, la vénalité, le passage dans le camp de la bourgeoisie des chefs de la classe ouvrière et de ses couches supérieures achetés par les aumônes de la bourgeoisie qui distribue à ces chefs de petites places lucratives, qui distribue à ces couches supérieures des miettes de leurs profits... »

Et de fait, avec la Première Guerre mondiale, s'ouvrait une nouvelle période de l'histoire du mouvement ouvrier et socialiste. Révolutionnaires et réformistes ne constituaient plus les deux ailes du même mouvement. Il y avait désormais une barrière clairement visible, une barrière de classe, entre ceux qui, en siégeant comme ministres dans les gouvernements de la bourgeoisie, montraient que leur seule ambition était d'être admis à gérer les affaires de celle-ci, en monnayant la confiance que pouvaient leur faire les travailleurs, et ceux qui continuaient à lutter pour le renversement de l'ordre bourgeois.

La Révolution russe et la Troisième internationale pour le droit des peuples a disposer d'eux-mêmes

Ce fut la politique des bolcheviks, en rupture complète avec l'opportunisme de la Deuxième Internationale, qui conduisit le prolétariat russe à la prise du pouvoir.

La Révolution de 1917 ébranla le monde. Les prolétaires de Russie tendirent la main à leurs frères de classe de tous les pays, aux peuples opprimés, pour leur proposer de lutter ensemble contre l'impérialisme.

Le gouvernement soviétique dénonça tous les traités inégaux, publia tous les traités secrets, reconnut à toutes les nationalités autrefois opprimées par les tsars le droit à l'indépendance.

Lénine avait clairement expliqué : « Si nous revendiquons la liberté de séparation pour toutes les nations opprimées sans exception, ce n'est nullement parce que nous sommes pour leur séparation, mais seulement parce que nous sommes pour le rapprochement et la fusion libre, de plein gré et non sous la contrainte. Uniquement pour cela ! » . Et lorsque les bolcheviks, à la tête de la révolution, traduisirent leurs paroles en actes, ils gagnèrent à la classe ouvrière russe le soutien de nombreux peuples, soutien qui ne fut pas la moins décisive des armes quand il fallut résister à la contre-révolution et à l'intervention impérialiste.

Des peuples entiers reprirent espoir et se tournèrent vers la révolution russe.

Sous l'impulsion du Parti bolchevik, une nouvelle internationale, l'Internationale Communiste, qui se voulait l'État-major de la révolution mondiale, était née.

Une des conditions d'admission des partis dans l'Internationale Communiste, précisait : « Tout parti appartenant à la III_ Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d'émancipation dans les colonies, d'exiger l'expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au coeur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et d'entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux. »

Mais pour mettre en oeuvre une telle politique, il fallait non seulement créer de nouveaux partis mais transformer leurs cadres et leurs militants, formés pour l'essentiel à l'école de la social-démocratie, en véritables communistes.

En France les choses n'allèrent pas sans quelques difficultés. La direction du jeune Parti Communiste avait une certaine tendance à estimer que les colonisés étaient incapables de se libérer eux-mêmes et que les efforts des communistes français ne trouveraient, du moins au début, aucun appui auprès d'eux. La section du Parti de Sidi-bel-Abbès en Algérie, expliquait qu'une victoire des masses algériennes, si elle ne s'accompagnait pas d'un succès du prolétariat en France, ne pouvait signifier que le retour à une sorte de féodalisme.

Le Parti Communiste contre les guerres coloniales.

Mais, malgré tout, le Parti Communiste opposa en 1925 une politique internationaliste aux interventions militaires de l'impérialisme français au Maroc et en Syrie.

Le Maroc avait été partagé entre la France et l'Espagne. Au sortir de la Première Guerre mondiale, la domination de l'Espagne s'était effondrée dans le nord du pays, son armée ayant été battue par les troupes d'un chef de tribu, Abd-el-Krim, qui parvint à créer dans le Rif un État indépendant d'environ trois millions d'habitants. En 1924, la droite au pouvoir en France décida de prêter main-forte à l'Espagne. Mais, au cours de cette même année 1924, la droite française fut battue aux élections par le « Cartel des Gauches », une coalition entre les radicaux et les socialistes qui, lors de la campagne électorale, clamaient à qui voulait bien les entendre : « Le Cartel c'est la paix, le Bloc National c'est la guerre. » Mais une fois élu, le nouveau gouvernement, dirigé par les radicaux et soutenu par les socialistes, ne modifia pas d'un iota la politique coloniale française. En avril 1925, il envoya au Maroc un corps expéditionnaire commandé par le général Pétain et ce fut le début d'une longue période de guerre acharnée.

Les menées répressives de l'impérialisme français ne s'abattirent pas seulement à cette époque sur le Maroc mais aussi sur la Syrie. Dans ce pays qui était tombé sous la domination coloniale française à la fin de la Première Guerre mondiale, les nationalistes déclenchèrent une grève des impôts. Et lorsque les Druzes prirent les armes et formèrent un gouvernement insurrectionnel clandestin, l'armée française bombarda Damas.

Les socialistes, solidaires du gouvernement, n'émirent donc aucune critique, ni dans l'affaire marocaine, ni dans l'affaire syrienne. Au contraire même, ils soutinrent les menées gouvernementales, se déclarèrent « l'adversaire de l'évacuation du Maroc » lors de leur congrès extraordinaire d'août 1925 et votèrent sans réticences les crédits militaires nécessaires à la guerre. Et, comme il fallait bien justifier une telle position, les socialistes décrétèrent que les colonisés étaient inaptes à vivre indépendants car « superficiellement civilisés, fatalistes, travaillant juste assez pour subvenir à leurs besoins et ne pouvant rien après le départ des Français » .

Ce fut au Parti Communiste que revint l'honneur de défendre une politique anti-colonialiste. D'emblée il prit publiquement position en envoyant à Abd-el-Krim le télégramme suivant : « La fraction communiste du Parlement, le comité central du Parti Communiste et des Jeunesses Communistes saluent la victoire éclatante du peuple marocain sur les impérialistes espagnols. Ils félicitent leur chef courageux, Abd-el-Krim. Ils espèrent qu'après sa victoire définitive sur l'impérialisme espagnol il poursuivra, en liaison avec le prolétariat français et européen, sa lutte contre tous les impérialistes, y compris les impérialistes français, jusqu'à la libération complète du territoire marocain... » Le Parti Communiste montrait ainsi qu'il osait rompre le consensus autour de la politique coloniale de la bourgeoisie et, scandale des scandales à l'époque, qu'il se rangeait résolument dans le camp adverse.

Sur le terrain, le Parti mobilisa ses militants. De nombreux meetings contre la guerre du Maroc et de Syrie eurent lieu. Une grève de protestation de 24 heures fut organisée en octobre 1925. Aux dires de L'Humanité, 900 000 travailleurs y participèrent. A cette agitation s'ajouta un travail de propagande en direction de l'armée à l'initiative de la Jeunesse Communiste. Des unités, jugées trop sensibles aux arguments du Parti Communiste, durent être retirées du Rif.

Ces actions ne furent certes pas suffisantes pour contraindre le gouvernement à évacuer le Maroc. Mais elle montrèrent qu'il était possible, même à un parti encore faible, de mobiliser, ne serait-ce qu'une fraction de la jeunesse et de l'opinion publique ouvrière, contre les menées colonialistes de la bourgeoisie française.

Jusqu'en 1935, le Parti Communiste continua à militer pour le droit des colonies à l'indépendance, expliquant que « la lutte contre l'impérialisme français n'est pas seulement en France, elle est aussi dans ses colonies. Ce n'est que par la conjonction des luttes du prolétariat français et de celles du mouvement de libération nationale que nous l'abattrons » .

1936 : le Front Populaire contre les peuples

Des luttes, il y en eut plusieurs à la fin des années vingt et au début des années trente. En Algérie, au Maroc, en Tunisie, à Madagascar, en Indochine où la répression fit, en 1930-1931, quelque 10 000 morts.

Dans les années 1930, les peuples coloniaux étaient plus que tout autres touchés par les suites de la crise économique mondiale de 1929. Et la crise sociale qui en 1936 secoua, entre autres, la France et l'Espagne, souffla aussi sur les colonies. Preuve que les opprimés des métropoles impérialistes avaient, par-delà les mers, bien plus que des frères dans l'oppression : des alliés dans leurs luttes.

« La conjonction des luttes du prolétariat français et de celles du mouvement de libération nationale des colonies » , attendue par le Parti Communiste, pouvait enfin porter ses fruits. « Aurait pu » , devrait-on plutôt dire, car le gouvernement du Front Populaire, dirigé par les socialistes et soutenu par les communistes, qui fut élu en mai 1936, tourna consciemment le dos aux aspirations des travailleurs de France, comme à celles des peuples colonisés.

De l'absence de réformes...

Le préambule du programme du Front Populaire promettait certes la « Justice pour les indigènes des colonies ». Mais concrètement, dans le programme, cette « justice » reconnue se résumait à la « constitution d'une commission d'enquête parlementaire sur la situation politique, économique et morale dans les territoires français d'outre-mer, notamment l'Afrique française du Nord et l'Indochine » . En constituant une commission d'enquête, le gouvernement du Front Populaire, dirigé par Léon Blum, ne faisait d'ailleurs que sacrifier à une longue tradition, puisque depuis 1912 il y avait eu très exactement six commissions qui sillonnèrent les colonies et qui rédigèrent chacune de volumineux dossiers qui dormaient dans les locaux de l'Inspection coloniale. La particularité de la commission mise sur pied par le gouvernement du Front Populaire fut en fait de travailler surtout dans ses locaux parisiens. Elle se rendit très peu sur le terrain, par peur de fournir l'occasion de mouvements populaires.

Le comble des velléités réformatrices du Front Populaire concernant les colonies fut le projet Blum-Viollette, qui devait concerner l'Algérie. Il prévoyait de donner la citoyenneté française, et donc le droit de vote aux élections générales, à quelques milliers d'Algériens triés sur le volet. C'était, paraît-il, une véritable révolution. Pourtant l'objectif du projet était bien timide. Il s'agissait seulement, pour reprendre l'expression d'un délégué de l'Algérie au congrès du Parti Socialiste, d' « écrémer... la population musulmane, de dégager des élites au fur et à mesure de leur formation » . Au total, les bénéficiaires de ce nouveau droit de vote ne devaient être que 20 000. Pas de quoi inquiéter la communauté européenne et surtout les colons qui étaient, au total, plus de 200 000 à voter ! Mais même ce misérable projet ne vit jamais le jour. Il fut bloqué par le Sénat et finalement abandonné par le gouvernement.

Le code de l'indigénat, qui en matière de justice donnait à une même autorité « le droit d'arrestation, le droit de juger, le droit de condamner » et soumettait les peuples colonisés à un arbitraire total, ne fut même pas égratigné par le gouvernement Blum.

Dans le domaine économique, les projets du Front Populaire visaient pour l'essentiel à injecter des fonds publics dans certaines entreprises, selon un projet qui reprenait tout simplement certaines des propositions formulées quelques années plus tôt par un grand bourgeois, siégeant dans les conseils d'administration de nombreuses firmes, surtout indochinoises, un certain Giscard d'Estaing, le père.

En fait, le Front Populaire continua la politique de ses prédécesseurs.

...à la répression.

Il devint vite évident que l'important pour le gouvernement Blum était, comme le disait lui-même le ministre socialiste des Colonies, Marius Moutet, de préserver les colonies « du déchaînement de forces incontrôlables, de la situation confuse et instable qui pourrait sortir d'une action où des notions mal digérées de lutte de classe, certains fanatismes religieux, la nature émotive des Africains, la dissimulation islamique et asiatique se rencontreraient en des réactions complexes et imprévisibles » .

Et dès que, dans la foulée du développement des luttes ouvrières en France, des grèves se développèrent dans les colonies, ce même Marius Moutet télégraphia aux autorités coloniales indochinoises de la façon la plus claire : « Vous maintiendrez l'ordre public par tous les moyens légitimes et légaux, même par poursuites. Ordre français doit régner en Indochine comme ailleurs » .

Cela n'empêcha évidemment pas les grèves de se développer dans la lointaine colonie d'Asie et de gagner en ampleur jusqu'en janvier 1937. Mais pour refuser aux travailleurs coloniaux le bénéfice des conventions collectives obtenues par les travailleurs français en 1936, l'administration coloniale décréta que : « les masses ouvrières ne sont pas suffisamment évoluées pour être représentées sur le même pied que les organisations patronales » .

Plus près géographiquement, les trois pays du Maghreb colonisés par la France, la Tunisie, le Maroc et l'Algérie, connurent eux aussi, entre 1936 et 1938, une période de luttes sociales et nationales.

Les affrontements furent sanglants en Tunisie où la gendarmerie ouvrit le feu contre les grévistes des mines de potasse en mars 1937. Il y eut 19 morts et 27 blessés. Et ce ne fut pas la seule grève réprimée. Un an plus tard, la police tira sur une manifestation organisée par le mouvement nationaliste, le Néo-Destour : au bout de quatre heures d'affrontements on releva, d'après les chiffres officiels, 22 morts et 150 blessés. Selon le Néo-Destour, la répression avait fait 200 morts.

Le Parti Communiste à l'unisson du Parti Socialiste.

Le Parti Communiste quant à lui, bien que n'ayant pas alors de responsabilités gouvernementales, s'était mis à l'unisson des socialistes dans la défense des intérêts impérialistes. Dans les colonies, il tourna le dos à sa politique antérieure de soutien aux mouvements d'émancipation, rejoignant ainsi le camp des défenseurs de l'empire colonial.

Le tournant avait été pris quelque temps plus tôt, en mai 1935, après la signature d'un pacte Laval-Staline, Pierre Laval étant le Premier ministre français de l'époque. La bureaucratie stalinienne s'alliait aux puissances occidentales rivales de l'Allemagne, et le Parti Communiste devint sur le champ le défenseur de la « démocratie française » .

Non seulement la direction du Parti Communiste, partie prenante du Front Populaire, ne s'opposa pas à la politique coloniale mise en oeuvre par les socialistes, mais au contraire elle la soutint sans jamais marchander ses efforts pour la faire admettre à ses propres militants.

Thorez allait ainsi répétant partout que les temps avaient changé, que le problème crucial de l'heure était la lutte contre le danger fasciste et qu'il ne fallait en aucun cas que la « démocratie française » (sous-entendu le pouvoir politique en métropole et dans les colonies) soit affaiblie. Oh, bien sûr, les peuples colonisés conservaient le droit à l'indépendance... mais pour plus tard.

On n'en finirait pas de citer les déclarations du Parti Communiste qui allaient dans le même sens que la politique du Parti Socialiste. En voici tout de même quelques-unes : « Si la question décisive du moment, c'est la lutte victorieuse contre le fascisme, l'intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France et non dans une attitude qui pourrait favoriser les entreprises du fascisme » . En Algérie, le Parti Communiste Algérien menait d'ailleurs une campagne contre les courants nationalistes et expliquait : « Concevoir l'indépendance de l'Algérie sans l'alliance franco-algérienne, en face d'un fascisme international agressif et assoiffé de conquêtes coloniales, c'est fou et criminel... C'est faire le jeu du fascisme international que de se livrer à des provocations en réclamant l'indépendance » .

Cette politique d'alliance de l'URSS avec les puissances impérialistes, vigoureusement relayée alors par les Partis Communistes, montre que la bureaucratie soviétique n'a pas attendu la crise du Golfe pour s'engager dans ce genre de compromission.

Pour revenir à la France du Front Populaire, lorsque le gouvernement Blum décréta le 26 janvier 1937 la dissolution de l'organisation nationaliste algérienne l'Etoile Nord-Africaine, s'appuyant, soit dit en passant, sur un décret qui permettait de dissoudre les ligues fascistes, il reçut l'accord de fait du Parti Communiste qui avait engagé toute une campagne contre les nationalistes traités d'alliés objectifs des fascistes (parce qu'ils s'élevaient contre le projet Blum-Viollette), de « braillards » , de « faux nationalistes » , de « troupes de la guerre civile » , dont la politique s'apparentait à un « séparatisme idiot et rétrograde » ...

De telles positions ne pouvaient que couper le Parti Communiste Algérien des masses arabes. Les quelques influences qu'il avait réussi à conquérir seront ainsi irrémédiablement perdues au profit des courants nationalistes.

Toute la politique du Front Populaire, de ses composantes social-démocrate ou stalinienne, fut donc significative du respect avec lequel la gauche réformiste au gouvernement considéra toujours les possessions coloniales de sa propre bourgeoisie, ce respect dût-il, pour elle, équivaloir à un suicide, comme cela se produisit en Espagne, à propos de l'indépendance du Maroc.

En Espagne, le suicide plutôt que l'appel aux peuples coloniaux.

Le Front Populaire espagnol, qui vit se dresser contre lui, en juillet 1936, le soulèvement de l'armée, ne pouvait pas compter sur le gouvernement Blum, qui se réfugia aussitôt dans l'hypocrisie de la politique de « non intervention » . Mais il disposait d'une arme qui aurait pu s'avérer décisive : proclamer le droit du Maroc espagnol à l'indépendance, dénoncer tous les traités qui avaient été imposés par la force à ce pays, en un mot tendre la main au nom des travailleurs d'Espagne aux opprimés et aux exploités du Maroc. Ce discours aurait pu rencontrer un écho considérable : la colonisation du Maroc datait de moins de vingt cinq ans, la fin de la guerre du Rif de dix, et des soulèvements au Maroc espagnol auraient mis Franco dans une situation périlleuse, puisque le Maroc constituait sa base de départ et qu'il y recrutait des troupes de valeur.

Mais le gouvernement de la République espagnole se garda bien de faire le moindre geste en ce sens. Ce furent les nationalistes du « Comité d'Action Marocain », qui prirent l'initiative de négociations et, prudents, préférèrent s'adresser au Comité central des Milices catalanes qu'au gouvernement de Madrid.

Les représentants marocains eurent droit à de bonnes paroles, mais les choses traînèrent tellement qu'ils finirent par adresser à leurs interlocuteurs un véritable ultimatum, leur donnant trois jours pour proposer un accord en bonne et due forme, faute de quoi ils s'en retourneraient chez eux.

Finalement, à la fin septembre (mais la période la plus délicate pour Franco était déjà passée), un accord conforme aux voeux des représentants marocains fut signé par le Comité central des Milices catalanes.

Mais les responsables du gouvernement madrilène repoussèrent catégoriquement cet accord, qui ne fut même pas soumis au Conseil des ministres. Le Premier ministre socialiste déclara que la « République devait avant tout respecter les engagements internationaux de l'Espagne en Afrique du Nord » , ce qui voulait dire ne rien faire qui remette en question les possessions coloniales espagnoles.

Cette volonté de la gauche réformiste, en Espagne comme en France, de se faire le gardien de l'ordre bourgeois, l'humanité la paya cher. Car en désarmant la classe ouvrière, et la révolte des peuples coloniaux, elle désarma aussi la seule force qui aurait pu s'opposer à la Deuxième Guerre mondiale.

La guerre mondiale et la révolte des peuples coloniaux

La Deuxième Guerre mondiale fut une lutte sauvage, sans merci, encore plus meurtrière que la première puisqu'elle fit cinq fois plus de morts, pour un nouveau repartage de la planète entre les puissances impérialistes. Mais, contrairement à ce qui se passa en 1917, aucun parti n'offrit à la classe ouvrière la moindre perspective pour abattre le système économique qui en vingt cinq ans avait précipité deux fois le monde vers la catastrophe. Plus même, les Partis Communistes se joignirent aux Partis Socialistes pour mettre les classes ouvrières des différents pays d'Europe à la remorque de leur bourgeoisie respective.

Pourtant les vieilles puissances coloniales étaient affaiblies et les uns après les autres les peuples colonisés se soulevèrent contre leur domination. Cette aspiration de peuples entiers à l'émancipation, leur détermination et leur héroïsme auraient peut-être pu entraîner le prolétariat des pays impérialistes dans une vague révolutionnaire plus puissante encore que celle qui avait ébranlé le monde après la Première Guerre mondiale. Mais une fois encore les partis de gauche jouèrent leur rôle pour obscurcir la conscience de la classe ouvrière, la corrompre avec les idées de ses ennemis.

Dans les pays impérialistes, partout où ils existaient, le PC et le PS jouèrent le jeu de partis gouvernementaux de la bourgeoisie en acceptant de mener la politique de cette dernière, de remettre en selle son appareil d'État, ses institutions, son économie, voire d'aller récupérer ses colonies perdues.

Il ne s'agissait ni d'une politique « réformiste », ni d'une politique « de gauche » mais de la politique de la classe exploiteuse qu'ils se sont évertués à défendre et à justifier, trompant la classe ouvrière et souvent leurs propres militants. C'est ainsi qu'ils ont réussi à enchaîner les classes ouvrières des pays impérialistes au char des guerres coloniales contre les peuples opprimés, divisant ainsi profondément et affaiblissant le prolétariat international, au lieu de l'aider à s'unir, et rejetant finalement chaque classe ouvrière dans la soumission à sa propre bourgeoisie.

Les trahisons des partis ouvriers réformistes n'empêchèrent pas les pays coloniaux d'accéder malgré tout à l'indépendance. Mais elles rendirent celle-ci plus coûteuse, et surtout, en ne laissant comme perspective aux masses opprimées des pays coloniaux que de confier leur avenir à des directions petites-bourgeoises nationalistes, elles furent largement responsables du fait que ces indépendances ont abouti à une impasse, du fait que la révolution coloniale fut incapable de secouer vraiment le carcan dans lequel l'impérialisme enserre la planète. Et cela, ni les peuples coloniaux, ni la classe ouvrière des pays industrialisés, n'ont fini d'en payer le prix, comme vient de le rappeler la guerre du Golfe.

La Gauche d'accord avec de Gaulle pour le maintien de l'empire colonial.

L'exemple de la France est particulièrement significatif car c'était une grande puissance coloniale à la tête d'un empire grand comme 25 fois la métropole et qui atteignait 100 millions d'habitants. Les aspirations aux transformations politiques et sociales étaient d'autant plus fortes que non seulement la métropole s'était avérée incapable de résister aux armées allemandes, mais que c'était à partir des colonies et grâce à elles que l'impérialisme français avait pu néanmoins figurer à la fin de la guerre parmi les grandes puissances ayant combattu l'Allemagne.

Le ralliement du Tchad, puis des autres colonies de l'Afrique équatoriale à de Gaulle dès 1940, la reprise de la Syrie et du Liban au régime de Vichy par les troupes françaises et les troupes britanniques en 1941, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord en 1942, qui permit au « Comité Français de Libération Nationale » puis au gouvernement provisoire de s'installer à Alger, telles avaient été les principales étapes de la reconstruction, autour de de Gaulle, de l'empire colonial français.

Mais au fil des succès remportés, les autorités françaises furent de moins en moins disposées à concéder quoi que ce soit aux populations indigènes.

Si, en 1941, le représentant de la France libre au Levant, le général Catroux, avait promis l'indépendance à la Syrie et au Liban, si, en 1943, le même Catroux, gouverneur de l'Algérie cette fois, annonçait « l'ère des dominations coloniales est close » , si, en 1943 toujours, les discours de de Gaulle à Alger et à Constantine laissaient des espoirs aux peuples, la conférence de Brazzaville ouverte par de Gaulle en janvier 1944 traça sans ambiguïtés le programme colonial de la France pour l'après-guerre. Elle affirmait vouloir écarter « toute idée d'autonomie, toute possibilité d'évolution hors du bloc français de l'Empire » .

La gauche, c'est à dire le Parti Socialiste et le Parti Communiste Français, n'avaient là-dessus aucun désaccord avec de Gaulle. Le PS avait d'ailleurs fait partie du gouvernement provisoire dès 1943, et le PCF, lui, y entra en 1944.

Les déclarations des uns et des autres, en particulier à l'Assemblée consultative mise sur pied par de Gaulle à Alger, étaient assez claires. Voici par exemple comment le rapporteur (socialiste !) de la commission de la France d'outremer s'exprimait devant l'assemblée, en janvier 1944 : « Un peuple a-t-il plus d'expérience coloniale que la France ? De Dupleix à Bugeaud, de l'Afrique à la Louisiane, depuis des siècles, la France a fait l'expérience troublante et jamais arrêtée de mettre en valeur des terres nouvelles, d'éduquer des peuples sans jamais les exploiter, en s'en faisant aimer » .

C'était justifier toute l'histoire coloniale de l'impérialisme français, c'était s'en réclamer même pour tracer un programme d'action. Quant au PCF, un de ses députés proclamait : « nous affirmons d'abord que la République française, métropole et territoires d'outremer, est une et indivisible » .

De 1943 à 1945, l'effort de guerre imposé aux colonies.

Les partis de gauche défendaient donc la même politique coloniale que de Gaulle. Et pour l'heure, en 1943-44, il s'agissait qu'en cas de victoire alliée l'impérialisme français figure tout de même parmi les vainqueurs. Bien sûr les partis de gauche présentaient les choses à leur manière. Une fois rebaptisée lutte contre le fascisme, la guerre fournissait un prétexte plus présentable pour justifier l'exploitation accrue des populations coloniales et leur utilisation comme chair à canon, en même temps que pour remettre à plus tard toute réforme.

Florimond Bonte, du Comité central du PCF, exhortait le Comité Français de Libération Nationale « à mettre en oeuvre tous les moyens dont disposent la France et son empire (...) pour faire la guerre totale, pour créer et perfectionner une armée unique d'un million de combattants, armée qui ne serait dès lors plus considérée comme une force d'appoint » (sous-entendu, par les alliés).

En 1944, les forces françaises étaient composées aux trois cinquièmes de troupes coloniales. Dans tout l'empire colonial, les sacrifices exigés des populations indigènes furent très durs. Réquisitions de produits destinés au ravitaillement des troupes, « contributions volontaires » en argent, en nature, en travail. C'est à une véritable exploitation forcenée des peuples coloniaux qu'on assista. Le travail forcé, gratuit, pour l'administration fut considérablement étendu, sans compter le travail requis obligatoire sur les plantations auquel on ne pouvait se dérober sous peine d'être considéré comme déserteur.

Lorsque, pour galvaniser les troupes du général Juin qui se battaient en Italie en mars 1944, de Gaulle consentit à accorder à 60 000 musulmans d'Algérie les droits de citoyen (alors qu'il y en avait 134 000 mobilisés de force), le Parti Communiste Algérien fut bien le seul à saluer le décret comme un « immense progrès » du droit électoral. Les organisations nationalistes dénoncèrent au contraire vigoureusement ce qui n'était qu'une nouvelle mouture du projet Blum-Viollette. Dans toute l'Afrique du Nord, l'isolement des Partis Communistes, qui suivaient la politique du PCF, s'accentua face au développement des organisations nationalistes.

La politique du Parti Communiste Français pour l'après-guerre.

La politique préconisée pour l'après-guerre fut tout aussi colonialiste. La politique du PCF est exposée dans une brochure publiée fin 1944 qui s'intitulait Au service de la renaissance française. Tout un programme !

Le texte affirmait tout net que « Pour la France, être une grande puissance et tout simplement continuer d'être, c'est la même chose » . Et de préciser : « Notre pays est une puissance des cinq parties du monde et ne découvre pas de raison pour laquelle il devrait cesser de l'être au profit d'autres grands États, en abdiquant en leur faveur une part de sa souveraineté sur les territoires ou sur les richesses... »

La conclusion s'imposait : « le gouvernement maintiendra jalousement l'intégrité des territoires sous pavillon français et l'intégrité des richesses françaises en capital » .

Les réformes politiques envisagées par le PCF se résumaient dans ces mots : « association véritable et assimilation progressive des populations d'outre-mer » . Et le PCF condamnait dans un même amalgame les tendances autonomistes des bourgeoisies coloniales à l'égard de la métropole et l'aspiration des peuples opprimés à se séparer de la France.

Dans le domaine économique il fallait « veiller jalousement à ce que les trésors du sol et du sous-sol restent en mains françaises. » Le PCF préconisait la mise en valeur des colonies pour « favoriser la production de ce qui nous faisait défaut en permanence et que nous étions obligés d'acheter à l'étranger » , c'est à dire en fonction des besoins de la métropole.

S'il fallait également, selon le texte, améliorer les équipements sanitaires et médicaux, c'était parce que : « un bébé noir est aussi un bébé français, un futur producteur, un futur soldat ; il faut en finir avec le gaspillage de la vie outre-mer » .

Enfin, le PCF préconisait de « profiter du sens ravivé de la grandeur française dans l'opinion nationale pour recruter au lendemain de la guerre de jeunes hommes d'élite au service des fonctions coloniales. »

Mais l'existence de ministres communistes ne changeait pas la nature de l'impérialisme français et de son État, et le PCF a tout fait pour enchaîner la classe ouvrière derrière sa propre bourgeoisie en lui distillant le poison nationaliste, en lui faisant croire à la supériorité de la France sur les autres pays, en persuadant les travailleurs qu'ils avaient eux aussi intérêt à ce que leur propre bourgeoisie garde la haute main sur les richesses des colonies.

Toutes ces idées qui servaient les intérêts de la bourgeoisie en empêchant toute prise de conscience de classe du prolétariat, les partis de gauche, le PS et le PCF qui avait la plus grande influence dans la classe ouvrière, qui dans toutes les élections qui suivirent la « Libération « représentaient la moitié de l'électorat, les ont répandues avec zèle au moment même où les peuples coloniaux se révoltaient contre l'oppression. Le jour même de la fin de la guerre en Europe fut en effet marqué par des répressions sanglantes aux colonies.

Mai 1945 : le bombardement de Damas.

Le 6 mai 1945, la France avait fait débarquer en Syrie, où elle gardait des bases militaires, des renforts de troupes, ce qui provoqua de violentes réactions populaires, et le 8 mai, le jour même de l'armistice, il y eut des attaques contre les garnisons françaises. Le 28 mai tous les postes français furent attaqués à Damas. Le gouvernement français répondit en faisant bombarder la capitale syrienne, faisant près de 500 morts dont 400 civils.

Le 1e juin 1945, le Conseil des ministres français qui comprenait des ministres socialistes et communistes (dont Charles Tillon, ministre de l'Air), entérina le bombardement et de Gaulle pourra se féliciter de ce que « le Conseil se montra unanimement solidaire de tout ce qui avait été fait et de tout ce qui avait été prescrit » .

Le PC syro-libanais, qui n'avait pas hésité à participer à la lutte pour les aspirations nationales, était assez influent. Ses militants voyaient dans les liens avec le PCF, si bien placé au gouvernement, un avantage incontestable sur les formations étroitement nationalistes. Chaque discours important du PCF à l'assemblée était attendu avec espoir. C'est dire que les communistes syriens et libanais furent très déçus de constater que ni le PCF, ni le PS en France ne voulaient savoir quoi que ce soit de leurs revendications.

Le 30 mai 1945, l'Humanité analysait même les événements de la façon suivante : « Ces désordres ont été organisés par des agents doriotistes du PPF en Syrie qui ne cherchent qu'à nuire à l'entente des peuples de France, de Syrie et du Liban » .

Mai 1945 : Sétif.

En Algérie aussi, le mois de mai 1945 vit une flambée de révolte férocement réprimée.

Dans ce pays, saigné à blanc sous prétexte d'effort de guerre, la population indigène connut en 1944-1945 une véritable famine, en particulier dans le Constantinois, où on pouvait voir « des hommes, des femmes vêtus de vieux sacs, les pieds nus ou entourés de ficelles, cherchant désespérément sur un sol gelé quelques herbes pour se nourrir » . Mais dans les villes le marché noir battait son plein. Et si 300 grammes de pain par jour étaient accordés aux Français, les musulmans n'avaient droit qu'à 150 grammes. L'exaspération croissante de la population renforçait les mouvements nationalistes.

Le 1er mai 1945, de très importantes manifestations réclamèrent la libération du leader nationaliste Messali Hadj, éloigné à Brazzaville. La répression fit 9 morts.

Une semaine plus tard, l'armistice devait être célébré dans toute l'Algérie et les nationalistes s'apprêtèrent à exprimer une fois encore leurs revendications. L'aile la plus modérée envoya une délégation solliciter des autorités l'autorisation de manifester. Les délégués en question furent arrêtés séance tenante.

Mais cela n'empêcha pas les manifestations. A Guelma et à Sétif, où les manifestants refusèrent de replier le drapeau algérien, la police tira sur la foule. Ce fut l'émeute. A Sétif, 21 Français furent tués ce jour-là par la foule en colère. La révolte gagna une grande partie de la Kabylie et une partie du Constantinois, faisant en tout en quelques jours 103 morts européens et 150 blessés graves.

La répression fut terrible : commencée le 11 mai, elle s'acheva fin mai dans la région de Guelma et à la mi-juin dans celle de Sétif. L'infanterie, la marine et l'aviation intervinrent pour bombarder les villages et massacrer la population. D'anciens FFI, FTP, intégrés à l'armée, furent envoyés en Algérie où on leur expliqua qu'il fallait poursuivre « leur action patriotique de nettoyage » . Certains, arrivés sur place, s'y refusèrent : ils disparurent.

Officiellement la répression fit 1 500 morts (pour 103 morts européens) mais les chiffres plus vraisemblables vont de 10 000 à 50 000 morts. 1 476 condamnations furent prononcées dont 99 peines de mort. Tous les dirigeants et les militants nationalistes connus furent pourchassés et leurs organisations dissoutes.

La gauche trouva des justifications à la répression : écraser les menées fascistes, déjouer les intrigues de l'étranger, etc... Elle lui fournit même des troupes. En 1945, en Algérie, le Parti Communiste Algérien, formé en majorité d'Européens, participa à l'organisation de milices européennes, chargées de pratiquer une répression préventive contre de possibles émeutes nationalistes.

Là encore aucune fausse note entre les dirigeants socialistes, communistes ou gaullistes. La thèse officielle du gouverneur général fut reprise par les partis de gauche. Elle fut reprise sans aucune réserve par L'Humanité sous le titre : « A Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire » : « Des éléments troubles d'inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l'armée, maintient l'ordre » .

Le PS, la CGT, le PCF, le Parti Communiste Algérien, tous, ont condamné les « criminelles agressions des nationalistes » . L'Humanité du 12 mai 1945 dénonçait les organisations nationalistes en écrivant : « les instruments criminels de la grosse colonisation sont le MTLD et le PPA et ses chefs, tels Messali et les mouchards à sa solde, qui, lorsque la France était sous la domination nazie, n'ont rien dit et rien fait et qui, maintenant, réclament l'indépendance. Ce qu'il faut, c'est châtier impitoyablement les organisateurs de troubles » . Et une délégation du PCF et du PCA alla réclamer la même chose dans le bureau du gouverneur.

C'est dire que les ministres socialistes et communistes, à commencer par Charles Tillon, ministre de l'Air, assumèrent pleinement la répression.

La guerre d'Indochine

Quelques mois plus tard, en septembre 1945, au Cameroun, une sanglante répression avait lieu contre des émeutes d'une population excédée par les méfaits des colons. Au même moment, en Indochine, la reconquête militaire commençait.

Reconquête, parce que la situation, pour l'impérialisme français, était bien plus difficile en Extrême-Orient qu'elle l'avait été dans ses autres colonies.

En effet, lorsque le gouvernement provisoire s'installa à Paris en août 1944, les seules troupes françaises qui existaient en Indochine étaient celles, dépendant du gouvernement de Vichy, qui s'y trouvaient au moment de l'occupation de la péninsule indochinoise par l'impérialisme japonais. Le vrai maître du pays, c'était cet impérialisme japonais, encore bien loin d'être vaincu. Le gouvernement provisoire de de Gaulle entendait certes remettre la main au plus vite sur ces territoires, y rétablir la domination française. Mais la bourgeoisie française n'avait pas les moyens d'aller déloger l'armée nippone et elle dut attendre encore un an la capitulation du Japon.

Mais quand celle-ci se produisit, les nationalistes du Vietminh, qui combattaient les Japonais depuis près de quatre ans, lancèrent un appel à l'insurrection générale. Ils prirent en moins de deux semaines le contrôle de tout le pays, et constituèrent un gouvernement provisoire.

Une reconquête qui n'ose pas dire son nom.

On se garda bien de dire, en France, que le corps expéditionnaire français serait chargé de reprendre son pays à un peuple qui venait de proclamer son indépendance.

Pour justifier son envoi, tous les arguments, même les plus mensongers, furent bons. On disait que les garnisons françaises restées en Indochine se battaient, avec l'appui de la population, depuis mars, contre les Japonais. En réalité, ces troupes françaises avaient été mises en déroute dès que les Japonais avaient voulu les désarmer. Mais on affirmait qu'il fallait leur porter secours contre ce qui restait de vichystes et de Japonais fascistes. Le prétexte qui servit à envoyer des troupes là-bas fut le même que celui qui avait servi pour l'Algérie. L'épuration était la tâche essentielle, affirmait-on, et dans Paris des affiches incitaient les jeunes à rejoindre les troupes coloniales pour continuer outre-mer la lutte contre le fascisme. Ce fut une énorme escroquerie à laquelle le PCF et le PS participèrent.

En septembre 1945 arrivèrent les premiers éléments du corps expéditionnaire français. L'Amiral d'Argenlieu avait été désigné Haut Commissaire en Indochine, et Leclerc, Commandant des forces militaires.

En quelques mois, à la fin février, Leclerc avait réoccupé un territoire grand comme la moitié de la France, peuplé de 10 millions d'habitants. Il ne restait que le Nord Vietnam, le Tonkin, à reconquérir.

La Gauche à la tête du pays.

Entre temps, les élections à la Constituante avaient eu lieu en métropole, donnant la majorité absolue au Parti Socialiste et au Parti Communiste Français. Et en janvier 1946, ce fut Charles Tillon, devenu ministre de l'Armement, qui présenta à l'Assemblée le budget militaire : il fut voté à l'unanimité. Le 20 janvier 1946, quand de Gaulle se retira, le Parti Socialiste récupéra la direction du gouvernement et le ministère de la France d'outre-mer en la personne de Marius Moutet.

Mais tout cela ne changea en rien la politique coloniale du gouvernement. Et c'est parce que la reconquête du Tonkin s'avérait difficile que le gouvernement négocia finalement avec Ho Chi Minh. Le 6 mars, celui-ci signa avec la France une « convention préliminaire », par laquelle la France reconnaissait « la République du Vietnam comme un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée, ses finances, faisant partie de la fédération indochinoise et de l'Union française » . En ce qui concerne la Cochinchine, l'une des trois régions (on disait les trois kys) qui composaient le Vietnam, son rattachement devait être entériné par un référendum.

Le PCF, le PS et la droite exultaient. Marius Moutet, le ministre socialiste de la France d'outre-mer, se félicita de ce que « l'Indochine sur laquelle la France n'exerçait plus aucune autorité en septembre 1945 s'inscrit maintenant dans l'Union française » . Et le PCF de regretter, non pas l'intervention française mais les actes de violence, les bavures en quelque sorte, qu'il mettait au compte des « SS engagés dans la légion » (sous le gouvernement précédent, celui de de Gaulle, bien sûr) « unis à quelques vichyssois camouflés en soldats » . L'Humanité du 8 mars 1946 s'indignait même qu'on ait « trompé des soldats de France, emmenés en Indochine pour qu'ils tuent des Indochinois » , tromperie à laquelle elle avait elle-même largement participé.

L'accord avec Ho Chi Minh ne fit pas renoncer pour autant à la reconquête de l'Indochine et les incidents militaires se multiplièrent sur le terrain, l'armée française cherchant à « grignoter » les positions du Vietminh, y compris en bombardant pour ce faire des villages entiers. Les protestations du Vietminh n'eurent aucun effet.

D'ailleurs dès avril, le ministre Marius Moutet, dans ses instructions, insistait sur l'avantage pour la France de créer le plus grand nombre possible d'États dans la fédération indochinoise, en rupture flagrante avec les accords du 6 mars qui envisageaient au contraire la réunification des trois kys.

En fait le gouvernement français refusait l'indépendance et l'unité du Vietnam. Dans ces conditions, les pourparlers ultérieurs censés préciser la convention préliminaire couraient à l'échec.

D'autant plus que les colons de Saïgon, craignant l'organisation d'un referendum en Cochinchine qui, selon leurs propres dires, aurait été à 90 % favorable au Vietminh, pressèrent d'Argenlieu de faire un coup de force et de reconnaître la République de Cochinchine, État fantoche qu'ils avaient eux-mêmes créé, ce que d'Argenlieu fit le 1er juin, au moment même où Ho Chi Minh partait pour participer à la Conférence de Fontainebleau.

Cette conférence ne s'ouvrit finalement qu'un mois plus tard, le 6 juillet 1946. Aucun homme politique connu ne faisait partie de la délégation française. Fin juillet on apprenait que, toujours sous la pression des colons, une conférence fédérale réunissant le Laos, le Cambodge et la Cochinchine devait se réunir à Dalat, sous les auspices de d'Argenlieu. Le Vietminh ne pouvait que constater : « Vous nous faites venir à Fontainebleau pour discuter de la réunion des trois kys et, à Dalat, vous discutez de leur séparation » . La conférence de Fontainebleau fut suspendue.

Ni le gouvernement, ni aucun ministre, n'avait condamné les initiatives de d'Argenlieu. Mis devant le fait accompli, ils avalèrent toutes les couleuvres.

Le bombardement d'Haïphong...

En novembre 1946, nouvelle atteinte à la souveraineté de la République du Vietnam : les autorités françaises créèrent un bureau français des douanes et du contrôle du commerce extérieur, dans le port de Haïphong. Le 20, ce fut l'incident : les troupes françaises arraisonnèrent une jonque chinoise, les forces vietnamiennes ripostèrent et le port, puis la ville, se couvrirent de barricades. Le général Valluy donna l'ordre de profiter des incidents pour améliorer les positions françaises à Haïphong (toujours la politique du grignotage) et obtenir l'évacuation des forces vietnamiennes. Il fallait, disait-il, « donner une dure leçon à ceux qui nous ont traîtreusement attaqués » .

Le 23 novembre, un Conseil interministériel pour l'Indochine se réunit à Paris en présence de d'Argenlieu qui télégraphia ensuite à Valluy que sa politique énergique était approuvée par le gouvernement et tous les partis. Valluy lança alors au Vietminh l'ultimatum d'évacuer la ville dans les trois heures. Le délai expiré, il fit bombarder Haïphong. Il y eut au moins 6 000 morts (le dixième de la population de la ville).

Au conseil des ministres suivant il n'y eut, parait-il, même pas de discussion sur le bombardement de Haïphong que la presse de gauche minimisa, quand elle ne le passa pas carrément sous silence.

... et l'écrasement de l'insurrection d'Hanoï.

Quelques semaines plus tard, Hanoï se couvrit de barricades après que les troupes françaises aient tiré dans un quartier populaire. Confronté à cette véritable insurrection, Blum, chef du gouvernement, convoqua les responsables du PCF et du MRP, Maurice Thorez et Maurice Schuman, pour obtenir leur aval sur la riposte à donner à ce qu'il appelait « l'agression » . Les trois compères tombèrent d'accord sur l'attitude proposée par Blum qui fut celle de la quatrième République face à la question des luttes coloniales : « avant tout rétablir l'ordre pacifique » . Pacifier, c'est-à-dire vaincre militairement - ou du moins le tenter - avant de négocier.

D'ailleurs le PCF ne protestait pas contre les renforts de troupes acheminés plus massivement depuis quelques semaines, il faisait semblant de croire qu'il s'agissait de « la relève ».

Un ultimatum fut adressé au Vietminh pour qu'il désarme ses milices et laisse les forces françaises assurer « le maintien de l'ordre » dans la ville. Le 20 décembre, celles-ci s'emparèrent des bâtiments officiels après de violents combats. Les dirigeants de la République du Vietnam furent acculés à reprendre le maquis. Ho Chi Minh lança à tout le pays un appel à la lutte. Les troupes françaises mirent deux mois à reprendre un quartier de la ville où le Vietminh s'était retranché. La guerre d'Indochine, commencée sournoisement en septembre 1945, était maintenant ouverte et elle allait durer encore plus de sept ans.

La Gauche a fait accepter la guerre à l'opinion ouvrière.

Le PS et le PCF eurent une responsabilité écrasante dans le démarrage de cette guerre. D'ailleurs Blum, qui avait la larme facile, éclata en sanglots quelques jours après les événements d'Hanoï dans le bureau du rédacteur en chef du Populaire (le quotidien socialiste) en se lamentant : « Vous connaissez les nouvelles d'Indochine... Il faut que ce soit à moi de faire cela... Je n'avais pas mérité cela ! « .

Eh oui ! C'était à la gauche, non seulement de faire le sale boulot, mais encore d'essayer de faire passer cela pour du bon travail dans l'opinion ouvrière, en faisant croire aux travailleurs que leur intérêt et celui des peuples colonisés était de défendre « la plus grande France » contre les autres impérialistes... et contre la volonté des peuples eux-mêmes.

En janvier 1947 le socialiste Vincent Auriol fut élu président de la République. Il prit pour président du Conseil un autre socialiste, Ramadier. Lorsque celui-ci se présenta à l'investiture de l'Assemblée, il déclara qu'il mettrait fin à la guerre.. dès que l'ordre serait rétabli, et qu'il avait l'intention de continuer l'oeuvre de « pacification » entreprise par ses prédécesseurs.

Bref, c'était la guerre coloniale au programme. L'Assemblée vota l'investiture à l'unanimité et, unanime aussi, elle applaudit debout l'hommage rendu aux soldats d'Indochine. Le PCF, le premier parti du pays, était totalement solidaire de la politique du Parti Socialiste.

Répression a Madagascar

A un autre bout du monde, il en fut de même en ce qui concerne la sanglante répression menée à Madagascar à partir de la fin mars 1947.

Ce pays avait passionnément suivi les efforts du Vietminh pour secouer le joug colonial, et ses députés - des nationalistes du MDRM (Mouvement Démocratique de Rénovation Malgache) - avaient même déposé sur le bureau de l'Assemblée un projet de loi déclarant Madagascar « un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée, ses finances au sein de l'Union française » , dès qu'ils eurent connaissance de l'accord signé avec Ho Chi Minh.

Leur demande respectueuse et réitérée fut traitée par le mépris. L'agitation grandit, des grèves eurent lieu et le 29 mars 1947, ce fut l'explosion. Le camp militaire de Moramanga fut pris d'assaut par 2 000 hommes armés de sagaies. Des fermes de gros colons furent détruites, tout ce qui représentait la puissance coloniale était attaqué. En une nuit, les insurgés s'étaient rendus maîtres d'un sixième de l'île.

Le 2 avril, l'état de siège fut proclamé et on fit donner l'infanterie, la légion, les paras et aussi l'aviation, comme à Sétif. France-Soir écrivait : « Des prisonniers malgaches ont été chargés en avion et lâchés vivants au-dessus des villages dissidents comme des » bombes démonstratives ». En d'autres endroits, les rebelles enfermés dans des cases ont été brûlés vifs » . Malgré les appels au calme lancés par le MDRM, le mouvement fut dissous début avril ; 3000 de ses membres furent arrêtés et torturés.

Ramadier reçut de la capitale malgache un télégramme signé entre autres de l'Union Rationaliste, la Ligue des Droits de l'Homme, la CGT, les groupes d'études communistes, la fédération socialiste qui « profondément indignés des troubles actuels (...) condamnent toute réaction factieuse, approuvent les mesures prises par l'autorité civile et lui font confiance pour rétablir l'ordre et la légalité républicaine et poursuivre l'oeuvre constructive dans une totale union » . Ils seront certes exaucés.

La réalité de la répression colonialiste devenait pourtant si évidente que le PCF se sentit obligé de manifester quelques réserves. A partir de mars 1947, ses députés et ses ministres restèrent assis sur leur banc et n'applaudirent plus les hommages rendus aux exploits de l'armée française en Indochine. Et le 18 mars, ses députés s'abstinrent lors du vote du budget militaire, en augmentation de 3 milliards pour cause de guerre d'Indochine. Mais tout cela était marqué d'une profonde hypocrisie car, par exemple, les ministres communistes, eux, l'approuvèrent au nom de la solidarité gouvernementale.

En fait, François Billoux, le ministre communiste de la Défense, resta jusqu'au bout à son poste, cautionnant par là-même, tant que le socialiste Ramadier l'y autorisa, la sale guerre coloniale d'Indochine et la répression de Madagascar.

Avec ou sans ministres, la Gauche solidaire de la politique coloniale.

Ce ne fut pas à cause de désaccords sur la politique coloniale que le PCF rompit la solidarité ministérielle. Ce fut à cause d'un problème intérieur, la grève Renault, parce qu'il ne voulait pas prendre le risque de se couper de la classe ouvrière au moment où elle commençait à entrer en lutte sans lui. Encore ne quitta-t-il pas le gouvernement. Ce fut Ramadier, le Président du Conseil, qui congédia les ministres communistes le 4 mai 1947. Et dans le contexte de la guerre froide, le PCF fut à partir de là tenu à l'écart du gouvernement. Hors du gouvernement, le Parti Communiste Français se voulait toujours un parti « responsable ».

Ses protestations se limitèrent au cas des parlementaires malgaches, arrêtés au mépris de leur immunité parlementaire, puis condamnés sans preuve à mort et aux travaux forcés à perpétuité.

Et pendant des mois le PCF continua à soutenir de fait la répression menée par les socialistes. Au congrès de son parti, en juin 1947, Thorez affirmait : « A Madagascar, comme en d'autres parties de l'Union française, certaines puissances étrangères ne se privent pas d'intriguer contre notre propre pays » . Pour ne pas laisser les autres impérialistes y prendre pied, il fallait que la France s'y maintienne à toute force.

Le Parti Socialiste continua quant à lui d'exercer des années des responsabilités gouvernementales, et se salir les mains dans des répressions coloniales.

A Madagascar, la révolte ne fut totalement écrasée qu'en décembre 1948, mais la répression, elle, continua encore bien après cette date, puisque des condamnations à mort étaient encore prononcées en 1951. Dans cette île, l'État-major reconnut officieusement 89 000 tués : 2 % de la population.

Les socialistes poursuivirent également la guerre d'Indochine, avant d'être eux-mêmes écartés du pouvoir en 1951 pour cinq ans.

La guerre d'Algérie

En 1954, la France passa presque sans transition d'une guerre coloniale à une autre. Trois mois après la signature des accords de Genève qui mettaient fin à la guerre française d'Indochine éclataient en effet en Algérie les premiers coups de feu d'un nouveau conflit.

Le Parti Socialiste n'était pas alors au gouvernement, mais il n'était pas pour autant sans responsabilité dans la situation, car c'était lui qui avait mis en place, en novembre 1947, le régime politique qui présidait aux destinées de l'Algérie et qui constituait en fait un système de blocage particulièrement efficace contre toute tentative de réforme.

Le statut et les élections « à l'algérienne ».

En effet, tout en prétendant démocratiser et assimiler l'Algérie, ouvrir une porte sur une future évolution possible, le statut de l'Algérie adopté sous le gouvernement Ramadier était une merveille d'hypocrisie. L'Algérie, constituée de trois départements français, c'était désormais la France. Tous les Algériens étaient égaux en droits, mais il y avait tout de même deux collèges électoraux : le premier, représentant 1 200 000 Européens élisait 60 députés à l'assemblée algérienne ; et le deuxième, représentant 9 millions de musulmans élisait également 60 députés. Et pour que l'assemblée fonctionne sans accroc, en jouant tranquillement à la démocratie parlementaire, on truquait soigneusement les résultats électoraux du deuxième collège, au point que l'expression « des élections à l'algérienne » devint internationalement connue. Là encore, ce fut un gouverneur général socialiste, Naegelen, envoyé en Algérie début 1948 pour y appliquer le statut et procéder aux premières élections à l'assemblée algérienne, qui s'illustra par son savoir-faire en la matière. Après son départ, en 1951, ses successeurs n'eurent plus qu'à suivre son exemple et profiter des habitudes prises.

Ce fut donc Naegelen qui inaugura la tradition du bourrage des urnes en Algérie. Il y eut parfois des bavures bien sûr ; tel ce petit village de 101 électeurs qui élisait en 1949 le candidat de l'administration avec 700 voix ! Mais enfin, le système fonctionnait si bien que toutes les réformes annoncées dans le statut, mais conditionnées par une décision de l'assemblée algérienne, ne virent jamais le jour. Il en fut ainsi pour la fin des discriminations dans les statuts des communes, pour le vote des femmes musulmanes, pour le développement de l'enseignement de l'arabe, etc. Sous les apparences de la plus grande démocratie, on maintenait intégralement le système colonial. La gauche avait su enrober le tout de phrases ronflantes sur l'égalité et la démocratie, mais si cela pouvait tromper l'opinion publique en métropole, cela ne trompait ni les Algériens, ni les colons.

Le début de la guerre.

Le 1er novembre 1954, lorsque le signal de la lutte armée fut donné par la série d'attentats organisés simultanément en divers points du territoire par un petit groupe de militants nationalistes au nom du FLN, il s'agissait donc, juridiquement, d'une affaire intérieure française relevant du ministre de l'Intérieur du moment, un nommé François Mitterrand qui, à l'époque, n'était pas encore socialiste.

Voilà ce que celui-ci déclara le 12 novembre 1954 à l'Assemblée où il fut applaudi, jusque par l'extrême droite : « L'Algérie, c'est la France parce qu'il se trouve que les départements de l'Algérie sont les départements de la République française. Des Flandres jusqu'au Congo (...) partout la loi s'impose et c'est la loi française » . « Tous les moyens seront réunis pour que la force de la nation l'emporte, quelles que puissent être les difficultés et les cruautés de cette tâche. Le gouvernement veillera à ce que nos concitoyens d'Algérie sachent qu'ils ont une espérance et que cette espérance est française... » .

Une nouvelle guerre coloniale commençait.

La répression ne parvint pas à bout des insurgés. Ceux qui n'étaient qu'une poignée en novembre furent estimés à 2 500 en juin 1955 par une commission d'enquête parlementaire.

En août 1955, le Constantinois s'embrasa : 123 personnes, dont 71 Européens, furent massacrées à Philippeville et dans la région. La répression fut féroce et aveugle : 2 000 morts selon l'administration, 12 000 selon le FLN. Fin août, le gouvernement fit appel à 60 000 réservistes et, en septembre et octobre, il y eut des manifestations de rappelés qui refusaient de partir. A la fin 1955, les troupes en Algérie approchaient les 200 000, contre à peine 50 000 avant la Toussaint 1954.

L'investiture de Guy Mollet.

Incapable de sortir de la crise, le gouvernement, alors présidé par Edgar Faure, décida la dissolution de l'Assemblée et de nouvelles élections se déroulèrent en janvier 1956. Le Parti Socialiste s'allia à des radicaux, à des mitterrandistes, à des gaullistes, dans un Front Républicain qui fit toute sa campagne sur le thème de « la paix en Algérie » . Le dirigeant du PS, Guy Mollet, ne déclarait-il pas alors que la guerre d'Algérie était : « une guerre imbécile et sans issue » .

Au cours de la campagne électorale, Thorez fit à la radio, le 23 décembre 1955, ses offres de services pour un futur gouvernement PCF-PS : « Nous déclarons une fois de plus que nous sommes prêts, au lendemain des élections, à nous entendre avec le Parti Socialiste et les autres groupes de gauche pour donner au pays le gouvernement qu'il attend. Un gouvernement qui appliquera les solutions de négociations et de conciliation en Afrique et travaillera à créer une véritable Union française » .

Le PCF en était toujours à l'Union française. Une union « véritable » peut-être, mais pas le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ou alors le droit des peuples à choisir la domination française.

Le 2 janvier, le Front Républicain obtint près de 170 sièges, le PCF 150 (50 de plus qu'en 1951). Avec plus de 25 % des voix, le PCF était toujours un parti très influent dans la classe ouvrière. Les partisans de la paix en Algérie avaient donc la majorité absolue à l'Assemblée. Guy Mollet se présenta à l'investiture de l'Assemblée en ces termes : « L'objectif de la France, la volonté du gouvernement, c'est avant tout de rétablir la paix » . Mais, ajouta-t-il, « dans l'immédiat, le potentiel militaire des forces déployées en Algérie ne peut encore être diminué. Les besoins des troupes seront satisfaits et leur relève assurée » .

Le PCF fit comme s'il n'avait pas entendu et vota l'investiture avec cette justification de Jacques Duclos, au nom du groupe parlementaire communiste : il fallait « déjouer les plans de certains de nos alliés atlantiques, qui aspirent à imposer leur domination en Afrique du Nord, et bénéficient de l'appui de milieux colonialistes français ne reculant nullement devant le séparatisme pour conserver leur situation privilégiée ».

Le vote des pouvoirs spéciaux.

L'un des premiers gestes du gouvernement que forma Guy Mollet fut de demander à l'Assemblée des « pouvoirs spéciaux » , une loi d'urgence suspendant en Algérie les libertés individuelles, et Mollet fit cette déclaration à la radio : « L'Algérie est et restera indissolublement liée à la France métropolitaine (...). Il faut que les armes se taisent et des élections libres et loyales seront organisées dans les trois mois (...). La France loyale et généreuse vous offre la justice et l'égalité. Si vous les rejetez (...) la France serait alors contrainte de mobiliser toutes ses ressources pour assurer par tous les moyens la sécurité des populations » .

L'Humanité du 29 février ne s'y trompa pas : « les seules décisions générales confirmées ou annoncées par Guy Mollet sont des mesures de « sécurité », c'est-à-dire comportant des poursuites, voire l'aggravation des combats ».

Mais le 12 mars, le PCF vota, lui aussi, malgré tout, les pouvoirs spéciaux. C'était une carte blanche donnée à Guy Mollet pour faire la guerre. Le 15 mars, le gouvernement envoyait les renforts de troupes réclamés par Lacoste et, le même jour, le groupe communiste au Conseil de la République (le Sénat) votait lui aussi les pouvoirs spéciaux.

Maurice Thorez précisait dans L'Humanité : « le groupe communiste à l'Assemblée nationale a voté pour le gouvernement Guy Mollet, tout en condamnant énergiquement les mesures militaires appliquées contre la population de ce pays » . La condamnation de la politique militaire de Guy Mollet était destinée à l'électorat du PCF. Mais ce n'étaient que des mots, car le PCF donnait justement là à Guy Mollet les moyens de cette politique de guerre à outrance.

L'argumentation développée par Thorez, c'est qu'il ne fallait pas laisser la droite voter seule pour Guy Mollet, qui aurait été alors prisonnier de cette droite. Et surtout il fallait développer ce que Thorez appelait hypocritement « un large front unique avec les ouvriers socialistes » , c'est-à-dire en fait préserver les chances du PCF de gouverner à nouveau avec les socialistes.

Guy Mollet n'avait aucune envie de s'encombrer de ministres communistes. Mais la caution que le PCF lui amenait par son soutien lui était précieuse pour faire passer sa politique auprès des travailleurs. Le 11 avril 1956, le Conseil des ministres décidait du rappel de 70 000 réservistes. Le 9 mai 1956, encore 50 000. De 200 000 hommes début 1956, les troupes en Algérie passaient à 450 000 hommes en juillet 1956 et à 500 000 en 1957.

L'envoi massif de ces renforts réclamés par Lacoste, le ministre résident socialiste en Algérie, qui comptait sur un quadrillage de l'Algérie pour briser l'insurrection, engendra en mai 1956 de très nombreuses manifestations de rappelés, en particulier dans les gares d'où ils devaient partir. Et si parmi eux il y avait nombre de jeunes du Parti Communiste ou des Jeunesses Communistes, le PCF ne fit rien pour développer ces mouvements et pour appeler la classe ouvrière à s'opposer à la guerre.

Malgré la grogne, Guy Mollet réussit donc à faire partir les jeunes en masse pour l'Algérie.

Et Mauriac pouvait écrire dans son bloc-note de L'Express : « Qu'est-ce qu'un ministre socialiste ? Aujourd'hui nous le savons : c'est un ministre qui exécute les sales besognes que le pays ne tolérerait pas d'un ministre de droite ».

Ce n'est qu'en juillet 1956 (mais les rappelés étaient alors en Algérie) que le PCF commença à voter au parlement contre la politique de Guy Mollet.

L'expédition de Suez.

Non content d'intensifier la guerre en Algérie, Guy Mollet se lança, en cette même année 1956, dans l'expédition de Suez.

Le 26 juillet, Nasser avait en effet nationalisé le canal de Suez. Ce fut aussitôt le tollé en France et en Grande-Bretagne. Nasser eut beau proposer d'indemniser les actionnaires français et anglais en leur rachetant leurs actions au cours du marché, la France et l'Angleterre étaient bien décidées à lui donner une leçon. D'autant que du côté français, il y avait en plus la volonté de faire croire que la rébellion algérienne n'était due qu'à l'intervention occulte de Nasser.

Pendant tout l'été, Guy Mollet et Anthony Eden, le premier ministre conservateur britannique, préparèrent leur coup. En France, on connut pendant trois mois une formidable campagne de presse destinée à conditionner l'opinion publique, où Nasser était présenté comme le nouvel Hitler qui menacerait toute la région si on le laissait faire. Pas question de capituler comme à Munich, il fallait lutter contre le totalitarisme et donner une leçon au dictateur, tant qu'il était encore temps, etc.

La France et l'Angleterre mirent au point tout un scénario avec les Israéliens qui devaient attaquer l'Egypte, la France et l'Angleterre n'intervenant aux yeux de l'opinion mondiale que pour séparer les belligérants et assurer à l'ensemble des nations la libre circulation dans le canal de Suez. Bref, les grandes puissances ne seraient là - comme toujours ! - que pour faire respecter le bon droit international.

Le 29 octobre, Israël attaqua donc l'Egypte par surprise, discrètement aidée d'ailleurs par l'aviation française. Le lendemain, les compères franco-britanniques envoyèrent comme prévu un ultimatum à l'Egypte et Israël. Israël avait détruit l'aviation égyptienne ; les troupes égyptiennes se repliaient sur le canal, pourchassées par les Israéliens. L'opération, qui devait être fondée sur la rapidité, prit cependant du retard si bien que les premières troupes franco-anglaises débarquèrent à Port Saïd le 5 novembre. Mais les Américains qui ne tenaient pas à ce que les vieilles puissances coloniales reviennent en force dans la région, firent savoir qu'ils s'opposaient à cette opération. Les Russes aussi, du coup, puisqu'il leur était permis de s'y opposer, et le 6 novembre Anglais et Français renonçaient sans gloire à leur expédition à peine entamée.

Cela n'empêchait pas Le Populaire-Dimanche, l'organe du Parti Socialiste, de justifier la honteuse politique de la canonnière utilisée par Guy Mollet en parlant de Nasser en des termes qu'on nous ressort aujourd'hui pour un autre : « La dictature montante d'un Hitler panarabe est sévèrement mise au pas par l'intervention spontanée de deux grandes démocraties unies comme elles ne le furent jamais dans l'histoire et qui décidèrent de régler le problème avant qu'il ne soit trop tard » .

Certains, en France, comprenaient pourtant le danger de plus en plus perceptible que recélait la situation politique en France. Sartre, par exemple, la résumait ainsi dans une interview à L'Express : « Les communistes sont déshonorés, les socialistes se plongent dans la boue. Oui, la droite aujourd'hui jouit, grâce à Guy Mollet, d'une espèce de pureté. Ce n'est pas elle qui torture en Algérie : ce sont les socialistes qui ont débarqué à Suez » . Dans Le Monde du 20 novembre, Maurice Duverger concluait : « Ecoeurée, désorientée, inquiète, une masse de Français est disponible... Tout cela risque de finir dans le fascisme ».

L'intensification de la guerre.

En Algérie, les attentats se multipliaient dans les villes. En janvier 1957, Lacoste décida alors de confier le maintien de l'ordre à Alger aux troupes du général Massu. La bataille d'Alger commençait. L'armée ne gagna la bataille qu'après des mois de ratissage de la ville, de fouilles maison par maison, d'interrogatoires, de tortures systématiques.

La sale guerre amena au moins la protestation d'un général. Mais d'aucun ministre socialiste. Et, en tant que ministre de la Justice, Mitterrand eut à couvrir toutes ces horreurs.

Pour ne pas nuire au moral de l'armée, on ne sanctionnait pas les exactions, on faisait taire ceux qui les dénonçaient. Le livre d'Henri Alleg, La Question, qui racontait les traitements auxquels il avait été soumis et qui parut en février 1958, fut saisi. En France, la liberté de la presse, de manifestation, de réunion était de plus en plus souvent bafouée. Des journaux comme Le Monde, France Observateur, L'Express furent saisis des dizaines de fois, les manifestations furent interdites, les réunions attaquées par l'extrême-droite sous l'oeil goguenard de la police. Les travailleurs algériens à Paris étaient soumis à toute sortes de brimades, d'humiliations et de sévices dans les commissariats. C'est tout le pays qui se fascisait rapidement et l'armée elle-même avait appris à dicter sa volonté au gouvernement.

Et lorsqu'en février 1958 les militaires firent bombarder le village de Sakhiet Sidi Youssef, situé dans la Tunisie indépendante, dont ils prétendaient qu'il servait de base au FLN, le Parti Socialiste, ce vaillant champion du « droit international », mit tout en oeuvre pour les couvrir.

Laurent Schwartz écrivait : « Si un jour la démocratie disparaît complètement, non seulement en Algérie, mais en France, si un régime fasciste s'établit, il sera le fruit normal de la guerre d'Algérie ».

Le profil bas du Parti Communiste Français.

Puis, le 13 mai 1958, ce fut un coup d'État militaire qui mit fin à la quatrième République, et c'est Guy Mollet lui-même qui fit le voyage à Colombey pour assurer de Gaulle du soutien de son parti, avant de devenir pour quelques mois ministre d'État dans le gouvernement que présidait le général.

Quant au PCF, il attendit vraiment les derniers mois de la guerre, et que de Gaulle se soit engagé dans un processus de négociation sur l'indépendance avec le FLN, pour se décider à organiser des manifestations d'ampleur contre la guerre d'Algérie.

Lorsqu'en octobre 1960, le syndicat étudiant, l'UNEF, prit l'initiative d'une manifestation contre la guerre d'Algérie, le PCF commença par accepter, mais le PCF et la CGT se décommandèrent ensuite et appelèrent leurs militants à ne pas y participer sous prétexte que le gouvernement l'avait interdite. « Les conditions ne sont pas actuellement réalisées pour qu'une manifestation centrale interdite puisse rassembler la masse des partisans de la négociation (...). Le PCF déclare qu'une telle manifestation, limitée à une avant-garde, favoriserait aujourd'hui les provocations du pouvoir personnel, la division des adversaires de sa politique et la réalisation de nouvelles menaces proférées par le chef de l'État contre ce qui reste des libertés » , affirmait le Bureau Politique du PCF dans un communiqué.

En maintenant son initiative, en rassemblement 20 000 personnes dans le quartier de la Mutualité, malgré de violentes échauffourées avec la police, l'UNEF démontra l'inanité des mauvaises raisons du PCF.

Le 17 octobre 1961, des milliers de travailleurs algériens, leurs femmes et leurs enfants, manifestèrent seuls, contre l'instauration à Paris d'un couvre-feu qui touchait les seuls Algériens. La répression fut sauvage : on n'a jamais su le nombre des morts, 100, 150, 300, jetés pour la plupart dans la Seine.

Ce n'est qu'après cela qu'eut lieu la première grande manifestation organisée contre la guerre d'Algérie par un PCF qui ne pouvait plus décemment faire autrement, à la fin de 1961, six mois avant la fin du conflit.

La Gauche a creusé un fossé entre ouvriers français et algériens.

Pour la bourgeoisie, les hommes politiques « de gauche » sont souvent nécessaires pour mener les guerres coloniales en trompant les masses, pas pour y mettre fin. Et ce fut donc finalement à l'homme de droite qu'était de Gaulle, qu'il revint de mettre un terme à la guerre d'Algérie. Ce n'était d'ailleurs pas la gauche réformiste, toujours prompte à capituler devant l'armée et les pieds-noirs, qui aurait pu imposer à ceux-ci la négociation avec le FLN. Le Parti Socialiste assista à la fin du conflit en spectateur, comme il avait été spectateur lors de la fin de la guerre d'Indochine. Il ne lui resta que la honte d'avoir présidé au démarrage et à l'intensification de l'une et de l'autre.

Quant au PCF, si ses responsabilités n'étaient pas engagées de la même manière que celle du Parti Socialiste dans la guerre d'Algérie, sa politique, même une fois terminé le honteux épisode des pouvoirs spéciaux, ne contribua en rien à réduire le fossé que la guerre coloniale creusait entre les travailleurs français et les travailleurs algériens.

Et pourtant les travailleurs des deux pays auraient eu beaucoup à gagner à ne pas laisser parler en leur nom les seuls chauvins réformistes d'un côté, et les seuls nationalistes de l'autre, et à intervenir avec une politique de classe qui les aurait soudés en une force impressionnante capable d'offrir aux travailleurs des deux pays une perspective de réelle émancipation.

En l'absence d'intervention de la classe ouvrière, la sale guerre coloniale engendra d'ailleurs un mouvement d'extrême-droite, l'OAS, qui fit planer pendant des mois sur la classe ouvrière de ce pays le risque de voir se développer un parti fasciste de masse. Et si finalement cela ne s'est pas produit, c'est parce que la situation économique de 1962 a permis aux pieds-noirs rapatriés d'Afrique du Nord de s'intégrer facilement dans le pays, et non pas grâce à la politique de la gauche.

Le retour du Parti Socialiste au gouvernement.

Lorsqu'en 1981 le Parti Socialiste revint au pouvoir, après une cure d'opposition de plus de vingt ans, il ne risquait plus guère de se voir impliquer dans une de ces guerres coloniales qui, de 1945 à 1958, avaient tant contribué à réduire son crédit populaire, car il ne restait pas grand chose de « l'Union française », après la grande vague de décolonisation qui avait marqué le début des années soixante : la Guyane et quelques petites îles de l'Atlantique, du Pacifique ou de l'Océan Indien, baptisées selon les cas « Départements d'outre-mer », ou « Territoires d'outre-mer », pour tenter de dissimuler qu'elles sont les derniers vestiges de l'empire colonial français.

Politique coloniale en Nouvelle-Calédonie...

Mais à une échelle plus réduite, on eut pourtant l'impression de revivre, pendant le premier septennat de Mitterrand, à propos cette fois de la Nouvelle-Calédonie, le scénario qui avait vu en 1956 le parti de Guy Mollet s'enfoncer dans la guerre d'Algérie.

Face aux revendications du peuple kanak, il y eut au début beaucoup de proclamations de bonnes intentions. En 1984, le parlement adopta un statut d'autonomie interne qui prévoyait un référendum d'autodétermination dans un délai de cinq ans, laissant il est vrai en suspens le problème de savoir qui voterait dans une île où la population kanak était devenue minoritaire. Mais ces belles déclarations n'empêchaient pas, sur place, l'extrême-droite de parler haut, l'appareil d'État d'appliquer sa propre politique, la justice de rendre des décisions inspirées de la plus pure tradition coloniale.

C'est ainsi qu'en décembre 1984 dix membres de la principale organisation nationaliste, le FLNKS, seront assassinés dans une véritable embuscade dont les auteurs, deux ans plus tard, bénéficieront d'un non-lieu, et qu'en septembre 1985, l'un des principaux leaders du FLNKS, Eloi Machoro, sera abattu par le GIGN.

Le gouvernement socialiste aurait bien voulu éviter de se retrouver engagé dans une guerre coloniale d'un autre âge. Mais il y a en Nouvelle-Calédonie une colonie européenne importante, qui constitue pour la droite, tant néo-calédonienne que métropolitaine, une clientèle naturelle. Et l'on vit, une fois de plus, dans cette colonie du bout du monde, le Parti Socialiste capituler devant cette droite, et finir par faire la politique de celle-ci. Le gouvernement Fabius recula le référendum d'autodétermination, et mit en place un statut de régionalisation qui aboutissait à donner aux indépendantistes un lot de consolation : la gestion de trois sur quatre des nouvelles régions de l'île, mais plus pauvres, bien sûr, la partie la plus riche de celle-ci restant sous le contrôle des colons européens et de leurs serviteurs. Lorsque se produisit l'épisode le plus sanglant, le massacre de la grotte d'Ouvéa, le Parti Socialiste n'était certes plus au gouvernement. Chirac l'avait remplacé. Mais Mitterrand était toujours président de la République. Et à aucun moment il ne désavoua la politique néo-calédonienne de son premier ministre.

...et dans le reste du monde.

Et puis, si l'impérialisme français n'a plus beaucoup de colonies, il a gardé un pied dans pratiquement tous les pays de son ancien empire. Il y a gardé non seulement des intérêts économiques, mais bien souvent une présence politique, des bases militaires, et il n'hésite pas à y intervenir pour protéger ses intérêts, pour défendre les régimes à sa solde, aussi pourris soient-ils, au nom - bien sûr - de la protection des ressortissants français.

Et de ce point de vue, les dix ans de présidence de Mitterrand ont été au moins aussi riches que le long règne de la droite qui les a précédés. Durant ces dix ans, on a eu l'occasion de voir l'armée française à l'oeuvre au Tchad en 1983-84, lors de l'opération « Manta », il y eut une présence militaire française au Liban (commencée sous Giscard en 1978) sous le couvert de l'ONU jusqu'en 1986, et la « Force d'Action Rapide » fut expédiée au Gabon lors des émeutes qui menacèrent le régime d'Omar Bongo en 1990.

Comme on le voit, la participation de la France, sous un gouvernement socialiste, dans la guerre de type colonial qui vient de se dérouler dans le Golfe, loin d'être un fait isolé, s'inscrit dans la continuité d'une politique qui, sous couvert de discours sur le droit international, ne vise qu'à la défense des intérêts de l'impérialisme français.

La gauche exécutrice des basses oeuvres de la bourgeoisie

Alors oui, il y a bel et bien dans la gauche française une tradition de servilité vis-à-vis de la bourgeoisie, une constance à se faire l'exécutrice de ses basses oeuvres. Depuis bien plus d'un demi-siècle, les partis de gauche ont tout accepté, les pires reniements, les plus ignobles trahisons des intérêts de la classe ouvrière, les besognes les plus abjectes, du moment que la bourgeoisie leur faisait l'honneur de leur en donner la responsabilité.

Et Mitterrand, s'il a rejoint le Parti Socialiste sur le tard, ne s'y est pas trouvé dépaysé.

A chaque fois, c'est au nom des travailleurs que les dirigeants du PCF ou du PS ont exécuté les basses besognes de la bourgeoisie. Ces partis qu'on appelle de gauche à cause de leur place à l'Assemblée sont des « partis ouvriers bourgeois » , comme le disait Engels, car ils défendent la politique de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière.

Et le rôle des partis de gauche, c'est de transformer les travailleurs en fantassins de leur impérialisme.

En fantassins au sens propre, car ce sont les travailleurs qu'ils ont envoyés livrer leurs sales guerres.

Au sens figuré aussi, en tentant de faire adhérer les travailleurs aux choix de leur bourgeoisie. Car celle-ci a besoin de contrôler ce qu'il y a dans les têtes et dans les coeurs de ceux qu'elle exploite et qu'elle opprime.

Et même s'il y a eu des périodes où la classe ouvrière a accepté cette politique, ce n'est jamais son intérêt, car ce n'est pas son intérêt de s'enchaîner, politiquement, moralement, militairement à sa propre bourgeoisie, qui est son principal ennemi. C'est au contraire notre intérêt bien concret de nous solidariser avec les peuples qui se révoltent contre notre bourgeoisie.

Il est urgent de comprendre qu'il n'y aura d'émancipation possible pour les uns comme pour les autres, classe ouvrière des pays impérialistes comme peuples opprimés, que s'ils engagent ensemble une lutte commune contre leurs ennemis communs.

Si la classe ouvrière des pays impérialistes n'est pas capable d'offrir cette perspective réellement internationale, si les peuples des pays opprimés n'arrivent pas à sortir des ornières où les entraînent les ayatollahs et autres dictateurs à la Saddam Hussein, les uns n'auront aucune chance de détruire l'impérialisme, et les autres n'auront que la voie sans issue des nationalismes exacerbés et concurrents qui, en fin de compte, laissent les mains libres à l'impérialisme.

Les peuples opprimés par l'impérialisme ne se libèreront vraiment qu'en abattant celui-ci et ils auront besoin pour cela de l'aide des exploités des pays riches qui, eux-mêmes, ne parviendront à secouer définitivement leur joug qu'en s'alliant aux centaines de millions d'opprimés du Tiers monde.

Depuis des dizaines d'années, bien plus d'un demi-siècle, les partis réformistes, social-démocrates ou staliniens ont détourné les travailleurs des pays impérialistes de la défense des intérêts de toute l'humanité.

Nul ne peut dire quand de véritables partis révolutionnaires seront capables de renaître dans les pays impérialistes comme dans les pays opprimés par eux. Mais ce qu'on peut dire, c'est que sans une telle renaissance, le monde n'est pas sorti des crises, des guerres de type colonial, ou même des guerres impérialistes entre grandes puissances.

Annexe

En Indonesie aussi...

La politique répugnante menée dans les années d'après guerre par le PCF et par le PS ne fut pas l'apanage de la gauche française. Aux Pays-Bas, où le problème de l'Indonésie se posait à peu près de la même manière que celui d'Indochine en France, les socialistes jouèrent le même sale rôle.

Après la capitulation des armées japonaises, un gouvernement républicain indonésien avait en effet été proclamé en août 1945 par Sukarno. Il détenait de fait le pouvoir dans les deux principales îles, les plus peuplées et les plus riches : Java et Sumatra. A cette date, les colonisateurs hollandais ne disposaient que de 15 000 soldats sur place. L'essentiel des troupes étaient anglaises. A la fin de l'année 1946, date fixée pour le départ de l'armée britannique, les troupes hollandaises atteignaient 90 000 hommes. C'était très insuffisant pour reprendre le contrôle d'un pays divisé en 3 000 îles et comptant 70 millions d'habitants. Le gouvernement hollandais fut donc contraint de procéder par étapes. En trahissant à chaque fois les promesses faites précédemment.

En novembre 1946, un premier accord fut signé entre les autorités coloniales et le gouvernement républicain indonésien. Les négociations avaient été conduites par un des dirigeants du parti socialiste, Willem Schermerhorn. Le gouvernement néerlandais acceptait de reconnaître l'autorité de fait du gouvernement républicain d'Indonésie à Java et Sumatra. Mais deux États concurrents étaient créés, l'un à Bornéo, l'autre regroupant toutes les îles orientales de l'archipel indonésien. Par ailleurs, la nouvelle république continuait de relever légalement du royaume des Pays Bas.

Les accords ne tardèrent pas à être violés par les Néerlandais. Et le 21 juillet 1947, les troupes hollandaises envahirent carrément la République indonésienne.

Toute l'opération fut menée sous l'autorité du premier ministre socialiste qui, en parfait accord avec la direction de son parti, commanda cette « opération de police », selon la terminologie utilisée pour qualifier cette agression guerrière. Les mêmes mots que ceux utilisés par Lacoste et Guy Mollet en Algérie quelques années plus tard. Les mêmes toujours que ceux utilisés récemment par Rocard dans la guerre du Golfe.

Comme dans toutes les guerres coloniales, les troupes dites civilisées se conduisirent en sauvages. Le capitaine Westerling « pacifia », comme disaient les colonisateurs, les îles Célèbes en multipliant les massacres. Fusillades, décapitations, incendies de village firent environ 30 000 morts.

Trois bons mois après le déclenchement de cette guerre, un comité nommé par l'ONU arriva sur place afin d'enquêter ! Pour finalement décider, sous la pression du gouvernement américain, d'avaliser les nouvelles frontières. Le gouvernement hollandais s'employa à morceler les territoires qu'il contrôlait. L'Indonésie compta à cette époque pas moins de six États et de neuf zones dites autonomes ! L'objectif était de tenter de mettre en place des gouvernements hostiles aux leaders nationalistes partisans de l'unité de l'Indonésie en excitant les particularismes ethniques et religieux.

Lors des élections de l'été 1948, les socialistes hollandais perdirent des voix aux Pays Bas. Mais le parti conservateur, qui avait remporté la victoire électorale, accepta que le premier ministre reste un socialiste, William Drees. Entre la droite la plus colonialiste et les ministres socialistes soi-disant éclairés, c'était la lune de miel.

Une seconde attaque contre ce qui restait de la République indonésienne fut lancée. Le 19 décembre 1948, sa capitale fut bombardée sans préavis. Les dirigeants nationalistes, parmi lesquels Sukarno, furent rapidement arrêtés et déportés. Mais quelques mois plus tard, malgré la présence de 145 000 soldats hollandais, l'armée coloniale ne parvenait à contrôler tant bien que mal que les seules grandes villes.

La situation devenait intenable. Cette fois l'ONU et les États Unis jouèrent la carte de Sukarno qui avait quelques mois plus tôt brisé une révolte dirigée par le Parti communiste indonésien. A l'été 1949, les Hollandais durent signer l'accord de La Haye reconnaissant l'indépendance de l'Indonésie qui entra en vigueur le 27 décembre 1949.

La guerre coloniale contre la population indonésienne avait fait des centaines de milliers de victimes civiles assassinées directement ou indirectement du fait de la famine. Les politiciens socialistes hollandais en prirent constamment la responsabilité, faisant la preuve que les dirigeants réformistes de tous les pays sont aussi pourris les uns que les autres.