La remontée des nationalismes en Europe centrale et balkanique

Cercle Léon Trotsky
14/06/1991

On pourrait penser que c'est l'écroulement de la mainmise de la bureaucratie soviétique sur feu le « bloc de l'Est » qui explique le fait que la remontée des nationalismes dans l'Est de l'Europe se produise aussi brutalement et en même temps.

Mais on constate que cette remontée des nationalismes non seulement se produit également et au même moment en Yougoslavie, pays qui n'a pas été dominé par la bureaucratie soviétique, mais que c'est même là qu'elle prend la forme la plus violente. Et, en réalité, la fin de la mainmise soviétique n'a été qu'un des facteurs parmi d'autres. Dans l'ensemble des pays de cette région, il y a des causes plus profondes, passées ou présentes, qui donnent à cette remontée des nationalismes son caractère explosif.

Nous parlerons ce soir de la résurgence du nationalisme en Europe centrale, c'est à dire en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie ; ainsi que dans cet ensemble de pays, la Yougoslavie, l'Albanie, la Roumanie, la Bulgarie, qui couvrent, avec la Grèce et le petit bout européen de la Turquie, la péninsule des Balkans.

Il y a, au même moment, et sous des formes voisines, également une montée des nationalismes en Union Soviétique. Cependant, ces deux vastes régions du monde, bien qu'elles soient confrontées aujourd'hui à des problèmes voisins, n'ont pas eu la même histoire, ne serait-ce qu'entre 1917 et 1945.

Dans une Yougoslavie dont on ne saurait même plus assurer qu'elle passera l'hiver en tant que fédération, on voit aujourd'hui, en cette fin du XXe siècle, des villages - les uns serbes, les autres croates - se barricader, créer leur milice contre les villages voisins. Enclavés dans un territoire dominé par l'autre peuple, ils se sentent menacés.

La république de Serbie domine la Fédération, mais les républiques de Croatie et de Slovénie, plus prospères, veulent se soustraire à cette domination.

La Yougoslavie peut se briser en morceaux ; la Tchécoslovaquie, apparemment plus stable et plus moderne, peut, elle, se couper en deux, tant l'agitation autonomiste de la Slovaquie prend une tournure séparatiste. Les libertés que les nationalistes slovaques réclament, ils ne sont pas pour autant prêts à les accorder à leurs propres minorités, tsigane, et surtout, hongroise.

Dans toute la région, les problèmes qui secouent un État ont des répercussions dans les États voisins. Les dirigeants de Budapest exploitent dans le cadre de leur politique le sort de cette minorité hongroise en Slovaquie, comme de celle qui vit en Roumanie - deux millions de personnes environ - où elle a été victime d'attaques violentes, pogromistes, de la part de Roumains, au début de 1990.

Et puis, il y a, pour ne faire le tour que des situations les plus critiques, celle de la population albanaise dans le Kossovo qui fait partie de la Yougoslavie ; celle de la population d'origine turque vivant en Bulgarie ; celle des Tsiganes en Roumanie, Hongrie, Tchécoslovaquie...

La Pologne, elle, est devenue, depuis la fin de la guerre, homogène nationalement. Qu'à cela ne tienne, une bonne partie des hommes politiques ont réveillé l'antisémitisme public, et manifestent un vif souci devant l'unification allemande qui menacerait leur frontière de l'Ouest... Et on peut toujours mettre à l'index les pauvres, immigrés de Roumanie, en leur attribuant la responsabilité de l'aggravation de la criminalité...

Bref, si les plus ou moins nouveaux régimes ont officiellement renoué avec ceux d'avant-guerre, ils renouent aussi et à toute vitesse avec leur nationalisme exacerbé.

Devant cette situation de crise, les gouvernements de ces pays sont impuissants. Aussi impuissants, au demeurant, que dans bien d'autres régions du monde qui sont toujours restées sous domination impérialiste, en Afrique, en Asie, sans parler du Moyen Orient. Mais là, il s'agit d'une région en plein coeur d'une Europe qui se pose en champion de la civilisation et du modernisme, et alors que, théoriquement, dans un an ou deux, l'Europe capitaliste devrait franchir un grand pas sur la voie de son unification !

Ce n'est pas pour surprendre, la bourgeoisie occidentale et ceux qui s'expriment pour son compte, dans le cadre de leur campagne, non pas contre le stalinisme, mais contre le communisme, cherchent à rendre celui-ci responsable de tous les problèmes. Y compris, et là il faut qu'ils aient un fameux culot, le problème des nationalismes des pays de l'Europe centrale et balkanique.

Ces gens connaissent le passé ; au besoin, n'importe quel manuel scolaire est là pour rappeler que la période de l'entre-deux-guerres en Europe a été marquée par ce type de conflits nationaux, à une époque où c'étaient bel et bien les grands pays capitalistes qui tenaient l'Europe centrale et balkanique sous leur coupe.

Il n'est que trop vrai que la dictature stalinienne (et non certes communiste) a commis bien des ravages, mais les problèmes de nationalismes ne datent pas de quarante ans en Europe centrale, ni dans les Balkans. Il suffit, en vérité, de rappeler qu'ils ont été à l'origine de la Première Guerre mondiale, du moins lui ont servi de prétexte... Et il ne faudrait pas oublier que, bien avant de parler de « libanisation » pour décrire ces déchirements internes aboutissant à une situation chaotique, on a employé pendant près d'un siècle le terme de « balkanisation » justement.

Cette situation reflète le retard, économique, social, culturel, de cette partie de l'Europe dans l'histoire du développement économique capitaliste, par rapport à l'Europe occidentale.

Et les vieux problèmes de nationalités restés vivaces remontent aujourd'hui à la surface avec d'autant plus de violence que le contexte économique où nous sommes aggrave tous les problèmes dans l'Europe pauvre, comme dans le monde entier.

Avant de revenir un peu plus longuement sur tous ces aspects, disons tout de suite que pour nous, révolutionnaires, il n'y a aucun renouveau à espérer du côté des nationalismes. L'histoire et le sort de l'Europe centrale comme de l'Europe des Balkans tournent et tourneront en rond misérablement, tant que celles-ci resteront sous la domination de la bourgeoisie - à supposer même que les nationalismes n'aboutissent pas à rééditer les tragédies du passé.

Le retard de l'Europe centrale et balkanique, sous la coupe de vieux empires vermoulus

Les vieilles nations bourgeoises que sont la France et l'Angleterre se sont constituées au fil d'une longue histoire de violences et de guerres, de conquêtes, d'annexions, de pillage économique, depuis un Moyen-Age où on ne parlait pas encore d'Europe - mais de la Chrétienté - jusqu'au XVIIIe siècle ; un processus lié au développement des forces productives qui a unifié un marché sur le point de devenir capitaliste.

Il ne s'est pas agi d'un conte de fées, et jamais il ne fut question là d'une quelconque égalité des peuples. Et même encore aujourd'hui, tous les problèmes nationaux ne sont pas réglés par les bourgeoisies occidentales. Il suffit de penser à l'Irlande, par exemple, ou aux Basques.

Mais, au moins, cette violence aboutit, en Europe occidentale, à déblayer le vieux fatras des particularismes et du morcellement de l'époque féodale. La bourgeoisie conquérante de cette époque ouvrait devant l'humanité une ère nouvelle de développement de la production, et partant, de progrès de la civilisation.

L'Angleterre et la France ont particulièrement bénéficié d'avoir pu constituer, depuis les XVe-XVIe siècles, des États centralisés, pas seulement rassemblés au hasard des héritages des rois, mais aussi en fonction des intérêts bourgeois montants qui pesèrent de plus en plus, des grands États que la bourgeoisie tendit à mettre de plus en plus à son service.

Or, pendant cette même longue période historique qui alla du XVIe au XVIIIe siècles, l'Europe centrale et balkanique demeura sous la coupe d'empires aux caractéristiques médiévales : l'empire catholique des Habsbourg d'Autriche, l'empire musulman des sultans de Constantinople, et l'empire chrétien orthodoxe des tsars.

C'étaient des États militairement puissants, des États constitués par les biens accumulés par les familles régnantes à travers héritages et conquêtes. Ils rassemblaient toute une série de peuples divers : par exemple, Marie-Thérèse d'Autriche au XVIIIe siècle était à la tête, outre ses domaines en centre-Europe, des actuels Belgique et Luxembourg, et de toute une partie de l'Italie.

Toutes ces populations variées, maintenues dans ces ensembles impériaux hétéroclites, se définissaient comme sujettes de tel ou tel monarque, comme au Moyen-Age les serfs étaient identifiés comme propriété de tel ou tel seigneur.

Sur le plan économique, l'immobilisme fut analogue, contrairement à ce qui se passait pendant la même période à l'occident de l'Europe.

Au XVIIIe siècle, dans l'Europe centrale et balkanique, qui avait été ravagée par de longues et fréquentes guerres, la classe nouvelle des bourgeois n'avait vu le jour que dans quelques régions : la Bohême, la Silésie.

Et le début du capitalisme en Occident, qui élargissait un marché à l'échelle européenne, commençait à s'alimenter de l'inégalité de cette situation. L'essor des villes y accroissait la demande en biens de toutes sortes, les prix des denrées agricoles montaient quasi-régulièrement. Les seigneurs de l'Europe du centre étendirent la surface de leurs domaines, qui devenaient rentables. Le bétail hongrois et les blés polonais partirent pour des marchés éloignés. Les seigneurs aggravèrent l'exploitation des paysans, le poids de la corvée en particulier. Ils s'enrichissaient.

L'économie seigneuriale s'en trouvait renforcée. Mais le progrès de l'économie globale subissait de ce fait déjà un blocage ; elle se sous-développait.

Pour quelques seigneurs qui installèrent des usines textiles ou des cristalleries, en Pologne, en Bohême, il y en eut bien davantage qui se firent construire d'inutiles palais et châteaux, en un temps où la grande industrie capitaliste se développait en Occident.

De son côté, l'empire turc qui avait conquis la zone montagneuse des Balkans depuis le XVe siècle avait cherché à s'étendre vers le Nord, dans les territoires hongrois de l'empire des Habsbourg notamment. Les Habsbourg et leurs armées avaient été ainsi occupés presque exclusivement par leur croisade de la Croix contre le Croissant pendant des siècles.

Ce n'est qu'en 1683, à la fin du XVIIe siècle seulement, que les Turcs furent arrêtés définitivement devant Vienne (c'est alors que les Viennois fabriquèrent les « croissants » que nous connaissons, pour fêter la chose en « mangeant du Turc » à leur manière...).

La domination des Turcs en Europe ne s'exerçait donc plus, au XVIIIe siècle, que sur les régions qui forment aujourd'hui la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce et la Yougoslavie. Les janissaires du sultan imposaient l'ordre à coup de massacres, mais à partir de là, et du moment que les paysans chrétiens payaient l'impôt, ils ne touchaient à rien. Du point de vue du développement économique, ces régions restèrent très pauvres et primitives, et aussi extrêmement mêlées sur le plan ethnique. La circulation des personnes étant libre dans l'empire ottoman, bien des ethnies s'éparpillèrent, sans former de groupes compacts bien délimités, et tout en conservant leurs particularismes à travers leur parler, leur religion, leurs traditions - parfois distinctes, au sein d'une même région, de village à village, et souvent différentes de la population de la ville. A ce puzzle se superposait la nationalité des représentants de l'administration impériale, souvent des Grecs, qui étaient admis aux hautes fonctions, ou quelquefois des Albanais qui fournirent quelques vizirs.

Mais il y avait, malgré tout, quelque chose de quasiment uniforme d'un bout à l'autre de cette Europe : c'était le sort des masses paysannes, misérables, traitées en esclaves par les boyards, les magnats, les seigneurs, un sort pire encore que celui des paysans français qui se soulevèrent en 1789.

Les Radziwill de Pologne possédaient des terres aussi vastes que la moitié de l'Irlande, les Esterhazy de Hongrie possédaient des millions d'acres ; toutes ces familles étaient apparentées, se recevaient dans leurs châteaux, se piquaient souvent de parler français, ce qui leur semblait distingué, se faisaient baiser la main par des serfs écrasés, affamés, survivant dans des conditions dignes du Moyen-Age.

Les risques d'explosion sociale, les propriétaires terriens ne les ignoraient pas, car des jacqueries violentes les leur rappelaient périodiquement. Mais avec la Révolution française, ces nobles, si jaloux de leurs privilèges et libertés vis à vis des rois et empereurs, s'effrayèrent sérieusement, et se réfugièrent derrière les Habsbourg. Quant aux nobles polonais, ils préféraient encore le joug du tsar à la révolution paysanne.

La Révolution française eut un retentissement énorme à travers toute l'Europe. Les masses populaires faisaient irruption sur la scène politique. Et contre cela, les monarques nouèrent leur Sainte Alliance, à laquelle se joignit la bourgeoisie anglaise. Quand ils eurent réussi à abattre Napoléon 1er au bout de vingt ans de guerres, et qu'ils se réunirent en Congrès à Vienne, en 1815, leur principal souci fut de prendre des précautions pour empêcher toute nouvelle révolution. Déjà, comme le dit plus tard le chancelier allemand Bismarck, on « coupa les peuples en morceaux comme de vieilles culottes ».

L'essentiel désormais, pour les principales puissances, y compris la France, c'était le maintien des vieilles dynasties, la dynastie des Habsbourg et la dynastie ottomane. Et celles-ci allaient durer, en effet - jusqu'en 1918. L'intégrité étatique de l'empire turc apparaissait comme une question vitale pour les chefs de l'impérialisme anglais, à cause de la position des biens du sultan sur la route de leur empire colonial de l'Inde.

Le chancelier autrichien Metternich s'employa à dresser les peuples de la monarchie les uns contre les autres. Son empereur ne disait-il pas : « De leur antipathie naît l'ordre, et de leur haine réciproque la paix générale »...

Pourtant, dès les années 1830, la Grèce s'émancipa du joug ottoman. De Naples à la Belgique (sans oublier l'Irlande), les peuples d'Europe bougeaient. Ainsi que l'avait dit un Grec, brigand et patriote nommé Kolokotrones, « Selon moi, la Révolution et les exploits de Napoléon ont ouvert les yeux au monde. Les nations ne savaient rien jusque là, et les peuples pensaient que les rois étaient des dieux sur terre... Avec ces changements d'aujourd'hui, il est plus difficile de gouverner les peuples ».

Metternich lui-même devait dire sur ses vieux jours qu'il avait passé sa vie « à recrépir la façade d'un bâtiment condamné » , à « étayer des édifices vermoulus » ...

1848 : l'échec de la révolution démocratique et nationale en Europe centrale

Metternich ne croyait peut-être pas si bien dire, lui qui dut fuir la révolution à Vienne même, en se cachant dans une voiture de blanchisseuse, le 15 mars 1848...

La situation était explosive, révolutionnaire, et à l'échelle européenne. Elle mêlait les premières grandes luttes politiques de la classe ouvrière dans les États bourgeois les plus avancés, l'Angleterre et la France ; les velléités de révolution de la bourgeoisie allemande aspirant à constituer elle aussi son État national mais effrayée par la poussée des masses populaires ; et les soulèvements nationaux des peuples opprimés, en particulier par la monarchie des Habsbourg.

Il n'y avait guère de bourgeoisie révolutionnaire hardie et conquérante capable de prendre la tête de la lutte contre les Habsbourg, comme la bourgeoisie révolutionnaire française l'avait fait, contre les Bourbons, un demi-siècle auparavant. Cette époque de l'histoire était déjà révolue.

Mais il y avait un prolétariat révolutionnaire dans la partie occidentale de l'Europe, et c'est la nouvelle que la République française avait été proclamée à Paris, le 28 février, qui, en se répandant à travers le continent comme une traînée de poudre, déclencha les événements révolutionnaires un peu partout. Nicolas 1er, le tsar de cette Russie où on pendait, fouettait, déportait, pour la moindre velléité libérale, dès qu'il apprit la chose, s'écria, paraît-il, à l'intention de ses officiers : « A cheval, Messieurs, la République française est proclamée ». Il ne s'y trompait pas.

Le 13 mars, la révolution éclata à Vienne, le 15 mars la jeunesse étudiante en donna le signal dans les rues de Budapest.

Tout l'empire fut sens dessus dessous. La Lombardie, Venise se soulevèrent contre cet empereur d'Autriche qui les maintenait sous sa coupe. Les peuples assujettis par l'Autriche directement : Slovènes, Tchèques de Bohême, Polonais de Galicie, de même que les peuples opprimés dans le cadre du royaume de Hongrie : Croates et Serbes, Slovaques, Roumains de Transylvanie, exprimèrent ouvertement leurs aspirations à l'égalité des droits entre peuples.

Il y avait de quoi faire sauter l'édifice vermoulu de Metternich !

Mais l'explosion révolutionnaire se trouva dirigée et orientée dans le sens de la bourgeoisie, même si les dirigeants étaient davantage des aspirants bourgeois que des bourgeois véritables, des jeunes gens éduqués sortant de la petite noblesse pauvre, des étudiants, des avocats, des aristocrates éclairés, ou encore des chefs paysans, selon les régions, et dont le nationalisme était plus ou moins radical, plus ou moins progressiste.

Cette bourgeoisie était jeune, en ce sens qu'elle était récente, mais elle n'avait pas l'impétuosité supposée de la jeunesse !

Dans la Bohême qui était le centre d'industrie textile de la monarchie, les bourgeois tchèques, en concurrence avec les bourgeois allemands et craintifs de leurs propres ouvriers, eurent quelques velléités d'agitation libérale, mais firent rapidement défection à la cause révolutionnaire générale. Car l'idée qu'ils se faisaient de leurs intérêts les porta vers le soutien à la monarchie.

Cette attitude n'empêcha d'ailleurs pas un général impérial de bombarder Prague et de placer la Bohême sous dictature militaire...

Les aspirations nationales des dirigeants de la révolution en Hongrie les poussaient au contraire, eux, à abattre le joug de la Cour de Vienne.

Ils étaient issus de la petite noblesse pauvre ou moyenne. Si, parmi eux, certains souhaitaient jouer le même rôle progressif que le Tiers État dans la Révolution française de 1789, d'autres étaient réticents à abandonner leurs privilèges de caste, et surtout à donner aux paysans la terre des aristocrates fonciers - ce qui aurait attaché à la révolution non seulement les paysans hongrois, mais aussi les paysans des autres nationalités qui formaient la moitié de la paysannerie.

Dans le royaume de Hongrie, la tâche de rallier la paysannerie à la révolution mettait la petite et moyenne noblesse dans une position contradictoire. En outre, elle signifiait rallier non seulement des paysans hongrois, mais aussi slovènes, ruthènes, roumains, serbes, croates, brimés dans leurs sentiments nationaux.

La Hongrie était retardataire, et on n'était déjà plus en 1789. On était à la moitié du XIXe siècle ; le prolétariat était apparu activement sur la scène de l'Europe.

Pour surmonter la situation, il aurait fallu que les révolutionnaires de l'époque soient porteurs d'une vision ample, d'une volonté politique mûrie de gagner les coeurs des paysans de toutes nationalités à la révolution.

Une telle énergie, une telle force de progrès, la bourgeoisie ne s'en montra déjà plus capable, même la bourgeoisie démocratique révolutionnaire.

La révolution européenne de 1848 n'accoucha d'aucune nouvelle grande nation.

Kossuth et ses partisans ne se résolurent pas, sinon trop tard, à céder aux peuples sujets de la Hongrie les droits démocratiques qu'ils revendiquaient les armes à la main pour eux-mêmes. Et c'est ainsi qu'au lieu d'avoir les mouvements nationaux croate, serbe, slovaque, avec eux, dans la guerre qu'ils soutinrent pendant près d'un an contre la monarchie, ils les eurent contre eux, dans le camp de la réaction. Les Hongrois capitulèrent, en août 1849, sous la pression de l'armée autrichienne et de l'armée du tsar appelée au secours, mais aussi d'une armée croate.

Marx et Engels militaient alors à Cologne. Ils analysèrent la façon dont, dans le feu de la dynamique révolutionnaire, sous la direction de la bourgeoisie, le sentiment national démocratique des peuples se trouva piégé. L'explosion des nationalités contre l'oppression pouvait constituer un facteur révolutionnaire considérable. Mais le nationalisme croate ou tchèque le conduisit à s'allier aux oppresseurs ; et celui des Hongrois les laissa incapables de faire face aux tâches de l'heure, n'aboutissant en fin de compte qu'à attiser les antagonismes nationaux ambiants.

L'époque où la bourgeoisie de cette région de l'Europe pouvait, ou aurait pu, être capable de diriger jusqu'au bout sa révolution nationale-démocratique était déjà dépassée. Et quand la bourgeoisie brandirait à nouveau le drapeau du « droit des peuples », ce ne serait plus que comme un leurre pour détourner leur mobilisation de sa propre domination à elle, en tant que classe exploiteuse de TOUS les peuples.

A la mi-XIXe siècle, la bourgeoisie n'était déjà plus révolutionnaire. Avec la grande Révolution française, elle avait donné le maximum de ce jusqu'où elle avait pu aller sur ce plan, mais, depuis, dans la plupart des révolutions bourgeoises qui ont suivi celle de la France, les bourgeois, les intellectuels modérés, les petits nobles libéraux, ont perdu de plus en plus toute envie de commencer une révolution, et ont préféré rechercher des solutions de compromis avec les monarques et l'aristocratie.

A la fin du XIXe siècle, dans les Balkans : des indépendances ficelées par les grandes puissances

Des trois empires vermoulus qui dominèrent l'Europe centrale et balkanique tout au long du XIXe siècle, c'est l'empire turc qui fut le plus malade. Malgré l'acharnement thérapeutique des puissances occidentales, et notamment de l'impérialisme anglais, il ne cessa de s'affaisser tout au long du siècle pour s'effondrer complètement à la veille de la Première Guerre mondiale.

La Grèce fut la première à conquérir son indépendance par rapport à l'empire ottoman. Cela fut fait dès 1830, suite à une longue guerre d'indépendance et sous le patronage de l'Angleterre et de la Russie. La Roumanie, la Serbie et la Bulgarie durent attendre plus longtemps et traverser, pendant près d'un demi-siècle, une sorte de purgatoire : la reconnaissance nominale de la suzeraineté turque.

Le moment de l'indépendance vint, cependant, lorsque, profitant d'un soulèvement paysan parti de la Bosnie, le tsar russe crut le moment arrivé d'agrandir son influence au détriment de la Turquie.

En avril 1877, la Russie déclara la guerre à la Turquie, guerre meurtrière. Mais la Russie finit par traverser les Balkans et atteindre, dans les faubourgs de Constantinople, une ville nommée San Stefano. A San Stefano, la Russie et la Turquie signèrent un traité : il reconnaissait, d'une part, l'indépendance de la Serbie et de la Roumanie ; et, d'autre part, il unifiait les territoires bulgares dans le cadre d'une principauté autonome, vaguement indépendante du sultan. Cette Bulgarie, liée aux Russes, recevait un territoire deux fois plus grand qu'aujourd'hui.

Mais alors, la flotte anglaise se fit menaçante à proximité de Constantinople pour empêcher les Russes de s'y établir. L'Angleterre, soutenue par l'Autriche-Hongrie, convoqua une nouvelle conférence de paix, à Berlin cette fois, annulant San Stefano. Ce congrès de Berlin en 1878 confirma l'indépendance de la Serbie et de la Roumanie. Pour faire bonne mesure, il créa un nouvel État slave indépendant : le Monténégro.

En revanche, la principauté bulgare fut réduite, d'un trait de plume, au tiers de son territoire, trois mois seulement après avoir été constituée.

Cinq États indépendants donc, à la fin du siècle dernier, rien que dans une partie seulement de ces Balkans dont une bonne part restait encore sous la domination de la Turquie ou de l'Autriche-Hongrie. Paradoxalement, le Monténégro à peine sorti de l'autarcie économique et de la société clanique avait droit à un État alors que, avec l'accord de toutes les grandes puissances, la Pologne demeurait partagée en trois, entre le tsar russe et les kaisers respectifs de l'Allemagne et de l'Autriche.

L'Albanie elle-même, la région la plus retardataire de l'Europe, eut droit de disposer (un peu plus tard) d'un drapeau et d'un prince, d'importation, il est vrai, avant que la relativement développée bourgeoisie tchèque ne dispose d'un État national.

C'est que les puissances impérialistes, qui se penchaient alors sur le sort des Balkans, voulaient parer au plus pressé, c'est-à-dire au vide étatique que risquait de créer l'écroulement de l'empire turc. Des peuples de ces régions, elles se souciaient comme d'une guigne.

De la rivalité entre les grandes puissances résultèrent ces États juridiquement indépendants certes, mais avec des frontières fluctuantes en fonction des rapports de force entre puissances, empêchant ici des peuples de réaliser au moins l'unité ethnique, regroupant là, au contraire, des peuples qui n'avaient nul désir de vivre ensemble, laissant les États nouvellement créés totalement incapables de développer une économie viable - c'est-à-dire des Balkans « balkanisés » justement.

Autant dire que chacun put, dans la région, se revendiquer qui d'une grande Bulgarie, qui d'une grande Roumanie, comme plus au nord qui d'une Hongrie ou d'une Pologne historique. Toute la question étant de bien choisir cet instant fugitif de l'histoire où le territoire fut le plus grand.

Autant dire aussi qu'il y avait de quoi alimenter par la suite des revendications territoriales contradictoires.

Le nationalisme, instrument de pouvoir des classes dirigeantes

Mais, des arguments « historiques » de cet acabit n'auraient pas suffi si le nationalisme n'avait pas eu des racines profondes dans les intérêts de classe de la couche dominante.

Socialement, les indépendances concoctées par les grandes puissances impérialistes consistaient à installer au pouvoir d'État la couche privilégiée déjà dominante. Dans le cas de la Roumanie par exemple, ce fut la couche des grands propriétaires fonciers, les fameux boyards, leur donnant ainsi le moyen étatique de défendre leurs privilèges anachroniques par la violence et par la répression des révoltes paysannes.

Ailleurs, comme en Serbie ou en Bulgarie, où les circonstances historiques avaient déjà éliminé la grande propriété foncière, c'est l'appareil d'État lui-même -c'est-à-dire l'écrasement des paysans par les impôts - qui est devenu source de profits pour une couche privilégiée plus ou moins bourgeoise.

Les grandes puissances n'ont pas seulement fourni à ces États une indépendance toute ficelée. Elles ont même fourni le prince. Pour la Bulgarie par exemple, ça ne pouvait tout de même pas être un Bulgare... La Bulgarie eut tout d'abord un roi allemand, apparenté à la famille royale anglaise, mais choisi par les Russes. Puis la couronne passa entre les mains d'un prince d'origine en partie française, officier dans l'armée hongroise, sponsorisé par les Autrichiens. Ce qui ne les empêcha pas de se livrer éventuellement au chauvinisme bulgare le plus débridé, dans un bulgare approximatif.... s'ils le parlaient.

Dans ces Balkans, l'émergence des États se fit donc tardivement, dans un monde bourgeois déjà vieux.

Elle ne correspondait pas à des réalités économiques internes qui auraient pu lier ensemble leurs peuples, ni même à des réalités ethniques ou linguistiques. Elle ne résultait pas non plus de mouvements nationaux démocratiques venus d'en bas.

L'oppression turque disparue, les structures sociales ne changèrent pas. Dans ces conditions, l'exacerbation du nationalisme servit, dès cette époque, aux classes dirigeantes de substitut aux réformes sociales.

Les classes dirigeantes autochtones et la bourgeoisie européenne se montrèrent d'autant plus enclines à susciter et à aggraver le nationalisme qu'elles étaient incapables de créer des nations.

Pour les besoins de la cause, les rois mis en place exhumèrent d'un passé lointain les traces d'une gloire quelconque, guerrière en général, qu'ils cultivèrent soigneusement dans l'étalage et les symboles de leur pouvoir. Mais les plumets et les habits dorés, les traditions moldo-valaques et les sabres de parade destinés à éblouir le peuple ne pouvaient suffire. Les mécontentements et ressentiments populaires furent dévoyés délibérément contre le ou les peuples et les États voisins, dans un climat guerrier entretenu en permanence.

Aux Serbes, aux Bulgares, aux Grecs, on servit notamment la Macédoine. Toujours sous domination ottomane, c'était réellement une macédoine de peuples et d'ethnies ; de sorte que chacun put y retrouver des petits et se prétendre en droit de clamer que la Macédoine lui revenait, en invoquant légitimité historique, droits sacrés ou mission civilisatrice... éventuellement les armes ou les bombes à la main.

C'était une méthode de gouvernement des peuples qui ne sera pas perdue, qui deviendra même religion d'État.

Le déclenchement de la Première Guerre impérialiste mondiale

La vieille monarchie des Habsbourg, elle, s'accrochait, toute vermoulue qu'elle fut, bien symbolisée par son Empereur, François-Joseph, qui s'accrocha, lui aussi, à sa tête, de 1848 jusqu'à sa mort en 1916, à l'âge de 86 ans.

L'empire n'était plus ce qu'il avait été. Dans les années 1860, battu militairement par les armées italienne puis prussienne, il n'avait pu empêcher plus longtemps l'unification nationale de l'Italie et de l'Allemagne. Et il avait dû par contrecoup se résigner à passer un compromis avec les nobles hongrois et à accorder à la Hongrie, en 1867, un statut d'associée. Désormais, c'était une monarchie à deux têtes, austro-hongroise.

Un dirigeant autrichien avait lâché alors, àl'occasion de la signature de ce compromis, à son homologue hongrois : « Gardez vos hordes, nous garderons les nôtres » ...

La monarchie austro-hongroise finit par être totalement paralysée, incapable d'accoucher des réformes indispensables, alors que le commerce et l'industrie de type capitaliste commençaient à se développer, et avec eux le mouvement ouvrier.

Dans ce contexte, l'appartenance à une nation, fût-elle une micro-nation, devint un facteur de la concurrence économique entre petites-bourgeoisies provinciales. Tandis que les bourgeois austro-allemands lançaient le slogan « Achetez allemand », parmi les nations opprimées les uns clamaient « Achetez tchèque » et d'autres « Achetez slovène ».

Dans les derniers temps précédant la guerre mondiale, la crise de fonctionnement avait atteint un point tel que ce qui tenait lieu de parlement était le théâtre d'une foire d'empoigne permanente entre les partis austro-allemands et Jeunes-Tchèques, où les débats au besoin étaient couverts avec des coups de revolvers ou le son de cors de chasse. Le gouvernement ne fonctionnait plus guère qu'au jour le jour.

Ce qui n'empêcha pas la mortifère monarchie Habsbourg de montrer toute sa malfaisance. Elle allait entraîner l'Europe entière dans sa chute, bien que, c'est évident, elle ne fut pas la véritable cause de la guerre.

Dans un organisme gravement malade, une affection apparemment mineure peut parfois suffire à entraîner la mort ; et l'Europe des débuts du XXe siècle était gravement malade de l'impérialisme, porteuse d'un conflit meurtrier entre le jeune impérialisme allemand en chasse pour sa place au soleil, et les impérialismes anglais et français déjà installés et bien résolus à ne pas la lui laisser décrocher.

C'est dans les Balkans en crise permanente que se noua la crise ultime.

Les affrontements engendrés par cet état critique permanent des États balkaniques se faisaient de plus en plus rapprochés.

La monarchie autrichienne voyait dans cette zone une sorte d'arrière-cour coloniale. Elle entendait contrôler la Serbie - contre laquelle elle mena une « guerre des cochons » ! En 1906, le gouvernement de Vienne interdit l'importation des cochons serbes. Il voulait aussi obliger le gouvernement de Belgrade à cesser d'acheter des armes à la France, pour les acheter plutôt à l'entreprise tchèque Skoda...

Ces efforts d'étranglement économique échouèrent, et dès lors l'objectif des gouvernants austro-hongrois fut, comme ils le dirent, « l'élimination de la Serbie comme facteur politique » .

Ils avaient le feu vert de leur alliée l'Allemagne, qui avait pour politique de « renflouer » la monarchie austro-hongroise. La course aux armements avait commencé entre les grandes puissances. En face de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, se dressait le camp de la France et l'Angleterre, alliées à la Russie tsariste.

Une crise déclenchée par l'Autriche-Hongrie réussit à rester circonscrite, en 1908-1909.

En 1912, de leur côté, la Serbie, la Grèce et la Bulgarie, entreprirent de délivrer la Macédoine toujours sous domination turque, et remportèrent la victoire.

A l'heure du partage des dépouilles, les vainqueurs d'hier, auxquels se joignirent le Monténégro et la Roumanie, se jetèrent les uns sur les autres. D'où une nouvelle guerre balkanique, en août 1913. Les Bulgares qui cherchaient à emporter tout le morceau furent battus. C'est à cette occasion que fut formée l'Albanie indépendante, sous l'égide des grandes puissances.

Commentant, en 1913, la guerre balkanique en cours, Lénine en donna une analyse qui n'a pas pris une ride :

La guerre balkanique est un des maillons de la chaîne des événements mondiaux qui consacrent la faillite du Moyen-Age en Asie et en Europe orientale. Création d'États nationaux unifiés dans les Balkans, renversement du joug des féodaux locaux, émancipation définitive des paysans balkaniques de toutes nationalités de l'oppression des propriétaires fonciers : telle était la tâche historique qui incombait aux peuples des Balkans.

Cette tâche, les peuples des Balkans auraient pu la mener à bien dix fois plus facilement que maintenant, et avec cent fois moins de sacrifices, par la constitution d'un république balkanique fédérative. Ni l'oppression nationale, ni les querelles nationales, ni l'exacerbation des différences de religion n'auraient été possibles dans le cadre d'une démocratie complète et conséquente. Un développement réellement rapide, ample et libre, aurait été assuré aux peuples balkaniques.

Quelle raison historique a fait que les questions vitales des Balkans ont été inspirées par des intérêts bourgeois et dynastiques ? La principale raison est la faiblesse du prolétariat dans les Balkans ; ce sont ensuite les influences et les pressions réactionnaires de la puissante bourgeoisie européenne. Celle-ci craint la liberté effective, que ce soit chez elle ou dans les Balkans ; elle n'aspire qu'à s'enrichir au dépens d'autrui ; elle attise le chauvinisme et la haine nationale pour faciliter sa politique de brigandage et entraver le libre développement des classes opprimées des Balkans. »

Pour Lénine, il était évident déjà à cette époque que la bourgeoisie comme le capitalisme n'avaient pas de solution pour les Balkans et que la solution était entre les mains du prolétariat. Ce n'était pas une clause de style, c'était un programme, et pas un programme pour une époque éloignée dans l'avenir car quelque quatre ans plus tard, lorsque le prolétariat russe partit à la conquête du pouvoir, il fut confronté aux problèmes nationaux dans une situation au moins aussi complexe que l'était celle des Balkans. Mais les quatre ans en question, ce furent quatre ans de guerre, quatre ans de cette Première Guerre mondiale qui débuta comme une guerre balkanique, une de plus.

La crise qui se déclencha en juin 1914, n'était dans son principe ni plus, ni moins spécialement grave que les précédentes. Le 28 juin, l'archiduc-héritier de la couronne d'Autriche et sa femme, en visite à Sarajevo, capitale de leur quasi-colonie de Bosnie, furent assassinés par un étudiant nationaliste. Cette fois, ce fut, pour la monarchie autrichienne, l'occasion de régler ses comptes avec la Serbie.

Consulté, l'empereur allemand Guillaume II assura le gouvernement autrichien du « plein appui de l'Allemagne » , « même dans l'éventualité d'un conflit européen » . Le 15 juillet, le chef de cabinet du premier ministre autrichien déclara à un proche que la guerre était autant dire décidée, et « Si ça doit dégénérer en guerre mondiale, tant pis ! » . L'Autriche déclara la guerre à la Serbie le 28 juillet. Et cela dégénéra, en effet.

Bien entendu, ces circonstances n'ont été que la facteur déclenchant et personne n'ose plus guère aujourd'hui prétendre sérieusement que la bourgeoisie impérialiste française et anglaise, que le tsar de toutes les Russies, sont entrés en guerre, au nom du « droit des peuples », pour défendre la petite Serbie - ou encore que la généralisation de la guerre n'aurait été due qu'aux mécanismes du fatal engrenage des engagements diplomatiques...

1918 : Le démembrement de la monarchie austro-hongroise, à l'heure de la révolution prolétarienne en Russie

La physionomie actuelle de l'Europe centrale et balkanique est sortie, dans ses grandes lignes, des traités qui ont été conclus à la fin de la Première Guerre mondiale. Ces traités que l'on regroupe en général sous le nom de « traités de Versailles » ont été l'oeuvre des dirigeants des puissances impérialistes victorieuses de la guerre.

La révolution prolétarienne qui a triomphé en Russie et qui a ébranlé l'Europe n'a pas réussi à abattre l'impérialisme. En conséquence, ce n'est pas le prolétariat qui s'est attelé à la tâche de résoudre, à sa façon, les problèmes de l'Europe centrale et balkanique. Ce fut la bourgeoisie impérialiste qui le fit, à sa façon - façon d'autant plus infâme qu'il y avait justement cette révolution prolétarienne qu'il fallait contenir en Russie.

Et les nouveaux États apparus au lendemain de la Première Guerre mondiale, cette Pologne indépendante, cette Tchécoslovaquie indépendante, cette Yougoslavie, etc., que l'on présenta comme la concrétisation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, comme l'expression de la volonté démocratique de l'impérialisme, étaient en réalité la réponse d'une bourgeoise impérialiste sénile à la révolution prolétarienne qui frappait aux portes.

Il fallait créer autour de la Russie soviétique un « cordon sanitaire ». Les anciens empires qui maintenaient les peuples de cette région sous leur joug s'écroulaient tout seuls, l'impérialisme occidental ne pouvait pas compter sur eux.

Il aurait été évidemment difficile de motiver les soldats polonais, tchèques ou slovaques pour qu'ils se battent contre cette Russie soviétique qui leur proposait la liberté, en exigeant leur obéissance à des généraux autrichiens et sous l'autorité de l'empereur d'Autriche-Hongrie. Alors, on leur donna, par exemple, en Pologne, Pilsudski, des généraux polonais, un drapeau polonais et une frontière à défendre.

Les puissances impérialistes qui étaient les principaux soutiens auparavant de l'Autriche-Hongrie et de sa mainmise sur les peuples, comme elles l'avaient été de la Turquie des sultans et de la Russie des tsars, changèrent brusquement d'attitude et devinrent partisanes de la création de nouveaux États.

C'est en janvier 1918 que le président américain Wilson fit connaître, avec ses fameux « Quatorze points », son soudain et hypocrite souci des « droits des peuples » d'Europe. Il s'agissait ouvertement de la réponse impérialiste à la révolution et au droit des peuples proclamé, et surtout appliqué, par Lénine vis à vis des peuples de l'ex-empire des tsars.

En ce qui concerne l'Autriche-Hongrie, si on en croit les historiens, les puissances impérialistes soutinrent différentes initiatives nationalistes, au cours du printemps de 1918.

En avril, un « congrès des nationalités opprimées d'Autriche-Hongrie » se tint à Rome. Il avait un caractère semi-officiel et proclama sa volonté de détruire la Double Monarchie au profit d'États « nationaux ».

En mai, un « comité de propagande chez l'ennemi », d'initiative anglo-italienne, entra en action sur le front italien, et fit lancer par des avions à des centaines de milliers d'exemplaires des tracts et des manifestes qui encourageaient à la rébellion les soldats tchèques, yougoslaves et roumains de l'armée austro-hongroise.

A la même époque, le gouvernement français patronna la formation d'une « légion polonaise » et d'un embryon d'armée tchèque. La Pologne et la Tchécoslovaquie n'existaient pas encore, on ignorait quelles en seraient les frontières, mais on para à l'indispensable priorité : elles auraient une armée pour maintenir l'ordre.

Et elles risquaient d'en avoir bien besoin. Dans la monarchie austro-hongroise, la population autrichienne en particulier mourait de faim. Les dirigeants hongrois gardaient pour eux leurs ressources agricoles et ne livraient plus à l'Autriche que des contingents limités. Vers la fin, chaque région, chaque circonscription administrative s'efforçait de conserver pour elle-même les stocks qu'elle avait pu réunir.

Avec les propositions faites par Wilson comme tentative de contre-feu, c'était en tout cas l'aubaine, pour les différents aspirants impérialistes d'Europe centrale.

Dès la capitulation de l'armée austro-hongroise, le 29 octobre 1918, les dirigeants Masaryk et Bénès proclamèrent la république tchèque et slovaque.

Le même jour, la formation d'un État des Serbes, Croates et Slovènes fut annoncée - la future Yougoslavie.

Le 11 novembre, à la nouvelle de la révolution à Berlin, l'empereur autrichien quitta le pays. Une assemblée nationale autrichienne vota la république, en même temps que son rattachement à l'Allemagne.

En Hongrie, c'est sous la pression des émeutes et des grèves, de l'insurrection à Budapest, que fut formé à la hâte un gouvernement par l'opposition libérale et social-démocrate, sous la direction du comte Karolyi. Qui plus est, des conseils ouvriers et des conseils de soldats s'organisaient.

Le dirigeant tchèque Bénès exprima fort clairement la préoccupation de ses semblables, en janvier 1919, en déclarant : « Quoique l'unité nationale vienne en premier lieu (...), le principal but est la stabilité de l'Europe centrale ».

Dans le maintien de cette stabilité, l'armée française joua un rôle notoire : quand il s'agit d'écraser, avec l'appui de l'armée roumaine, la révolution des conseils ouvriers en Hongrie - qui n'avait duré que quatre mois - et d'installer la dictature de Horthy, ou quand il s'agit de lancer les légions polonaises à l'assaut de la jeune République des Soviets et d'asseoir le régime de Pilsudski.

Ainsi, c'est en plein milieu de la tourmente révolutionnaire que fut entériné par les puissances impérialistes victorieuses le démembrement des anciens empires en une série d'États indépendants.

Les traités de Saint-Germain et Neuilly signés en septembre et novembre 1919, et celui de Trianon concernant la Hongrie signé en juin 1920, portèrent la marque de ces préoccupations immédiates. Par exemple : si on se demande pourquoi la Tchécoslovaquie devait récupérer à l'Est deux ex-districts hongrois peuplés d'Ukrainiens, il ne faut pas chercher du côté du « principe des nationalités ». Non, cette région avait le mérite de relier les territoires tchécoslovaques et roumains, de contrôler les cols des Carpates et d'isoler la Hongrie de la Russie...

L'Europe centrale et balkanique était libérée de la barbarie séculaire d'empires anachroniques et vermoulus. Certes. Mais ce fut pour subir directement la loi de la barbarie impérialiste.

La paix de Versailles étouffa l'Europe.

L'Internationale Communiste dressa alors ce constat : « L'Europe centrale est la nouvelle colonie des brigands impérialistes. Divisée en d'innombrables petits États et en une série de régions économiquement non viables, elle est incapable de vie politique indépendante. Elle est la colonie du capital anglais et français. Selon l'intérêt changeant de ces grandes puissances, ses divers tronçons sont excités les uns contre les autres. La Tchécoslovaquie... est constamment en proie à la crise économique. L'Autriche a été réduite à l'état de monstre non viable... La Pologne... est un avant-poste de la France, une caricature de l'impérialisme français... » .

Toute cette vaste partie de l'Europe restait condamnée à l'arriération. Son économie, déjà pas brillante, était étouffée par le cloisonnement protectionniste entre États ; elle a été rejetée en arrière même par rapport à ce que les plus progressistes des intellectuels bourgeois projetaient... à la fin du XIXe siècle. On était bien loin, désormais, de toute idée de fédération, danubienne ou balkanique. Ce n'étaient plus seulement les Balkans qui étaient « balkanisés ».

La conception impérialiste du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes »

Une poignée de territoires, en Europe occidentale, favorisés par diverses circonstances, se sont développés et enrichis au cours de plusieurs siècles sous la direction de la classe bourgeoise à une époque de son histoire où celle-ci était un facteur de progrès par rapport à l'Europe médiévale. La bourgeoisie accoucha, sous la pression de forces internes, de quelques véritables nations, unifiées.

Cette époque est lointaine. Elle était déjà révolue au XIXe siècle. L'Allemagne et l'Italie n'ont réussi à voir le jour à leur tour qu'au prix de véritables césariennes, et elles en sont restées longtemps marquées dans leur vie économique, sociale et politique.

Alors, que dire des États nationaux que les impérialistes ont prétendu porter sur les fonts baptismaux en 1919 ? Au mieux, que ce sont des enfants de vieux - mais plutôt qu'il s'agit de naissances après terme : des petits monstres, en fait. Non viables.

Mais certainement pas parce qu'on aurait trop cherché à respecter les droits des divers peuples.

Des droits des peuples dans cette affaire, parlons-en.

Et d'abord, ils ne concernaient pas les peuples germaniques.

Les Traités interdirent explicitement aux Autrichiens de se rattacher à l'Allemagne ; même chose pour les Allemands des Sudètes, livrés contre leur gré aux jeunes impérialistes tchécoslovaques.

Les droits des peuples bulgares, hongrois ou ukrainiens furent foulés aux pieds.

Découper des lots au sein des populations ne s'annonçait pas toujours chose aisée. Par exemple, dans la Haute Silésie disputée à la fois par l'Allemagne et la nouvelle Pologne, des districts polonais étaient enclavés en plein pays allemand - et réciproquement.

Mais, puisque les dirigeants impérialistes voulaient multiplier les frontières, et que leurs petits frères locaux y étaient âprement intéressés, on trancha dans les populations. Et cela donna toute une série d'aberrations. Pour n'en citer que quelques exemples :

Sur la rive droite de l'Oder, on traça « une ligne étonnamment sinueuse, coupant en deux rivières, routes, villages même, laissant d'un côté la gare et de l'autre l'usine électrique... »

Dans les montagnes de la région slovaque, au nord de la Hongrie, vivaient des paysans qui descendaient l'été faire la moisson dans la plaine... La nouvelle frontière nord de la Hongrie mit les montagnes en Tchécoslovaquie...

Un député français put « regretter les étranges anomalies qui permettaient que des puits de mines restassent sur le territoire hongrois, quand la mine passait sous la domination tchécoslovaque et que les ouvriers qui devaient y descendre étaient tchécoslovaques ». Il signalait le cas d'une ville qui « restait en Hongrie tandis que la gare qui la desservait devenait tchécoslovaque, et qu'entre les deux, sur la rivière, on avait coupé l'arche du pont ».

Outre ces « anomalies », il y eut des débuts de conflits armés pour des bouts de territoires entre Roumains et Serbes, entre Hongrois et Roumains, entre Tchèques et Polonais, pour le district de Teschen, son noeud ferroviaire et son charbon.

Les nouveaux États dits nationaux avaient été fabriqués par en haut ; ils ne pouvaient rien résoudre, au contraire ils ne pouvaient qu'aggraver les tensions. Et cela se manifesta y compris dans le cas de la Yougoslavie, dont la création pouvait pourtant apparaître comme un progrès dans un sens unificateur.

D'emblée, ce qui devait être une fédération des Slaves du sud (Yougoslaves) ne les regroupait pas tous, puisque les Bulgares n'en faisaient pas partie. Inversement, elle incluait le Kossovo, peuplé majoritairement d'Albanais. Et elle incluait la Macédoine, comme pomme de discorde avec les voisins grecs et bulgares...

Telle quelle, la Fédération rassemblait des populations qui avaient vécu jusqu'à une époque récente sous la domination turque et d'autres qui avaient été englobées dans la monarchie austro-hongroise : il y avait de grandes inégalités de développement économique, social, culturel, entre elles.

Les traités d'après-guerre remirent le pouvoir à la monarchie serbe, qui réserva aux Serbes les postes-clés dans l'administration et dans tout l'appareil de l'État, de haut en bas, et favorisa les affrontements entre Croates, Macédoniens, etc... La guérilla macédonienne, le terrorisme des « comitadjis » furent entretenus de conserve par la Bulgarie et par l'Italie de Mussolini qui intriguait pour déstabiliser cette Yougoslavie dont elle convoitait en particulier la côte dalmate.

1929-1939 : la faillite

Quand la crise économique mondiale éclata, en 1929, tous ces États entrèrent en faillite. Le monde capitaliste occidental se ferma à leurs exportations, tandis qu'il leur fallut continuer à payer les intérêts d'une dette devenue lourde.

A partir de 1933, l'Allemagne nazie sut en profiter. Dès 1934 et 1935, elle conclut avec la Hongrie, la Yougoslavie, la Roumanie, des conventions qui plaçaient pratiquement ces économies sous le monopole de la grande bourgeoisie allemande.

Tous ces pays étaient vulnérables en raison de leur faiblesse économique, mais ils l'étaient d'autant plus particulièrement, devant les menées de la dictature nazie, en raison de leurs divisions et de leurs conflits nationaux.

Hitler put s'emparer, en 1938, de la région des Sudètes maintenue en Tchécoslovaquie en 1919, en grande partie avec l'assentiment de sa population allemande, pleine de griefs contre la bourgeoisie tchécoslovaque, « rapace et policière », disait Trotsky, sous ses dehors démocratiques.

Puis il s'appuya sur le parti autonomiste slovaque, pour finir de démembrer la Tchécoslovaquie. A cette occasion, les Slovaques eurent droit à un État fantoche, sous la férule d'un monseigneur nommé Tiso et de ses hommes de main.

Les dirigeants d'extrême-droite de la Hongrie se prêtèrent d'autant plus volontiers au jeu de Hitler qu'ils profitèrent de l'aubaine pour annexer, dans l'ombre (ou récupérer, suivant leur point de vue sans doute), le sud de la Slovaquie, la Ruthénie, les deux tiers de la Transylvanie, des territoires yougoslaves.

Les colonels polonais s'étaient liés à Hitler et suivaient ses traces en matière d'antisémitisme, en grande partie dans l'espoir qu'il leur laisserait le port de Dantzig. Ils en profitèrent eux aussi pour participer au dépeçage de la Tchécoslovaquie et récupérer le district de Teschen.

En fin de compte, ils y perdirent et Dantzig, et... la Pologne.

Quant à la lutte entre les nationalismes fascisants, croate et serbe, pour la domination de la Yougoslavie, elle dressa leurs milices terroristes, Oustachis croates et Tchetniks serbes, dans des combats sans merci. Pendant la guerre, la Yougoslavie connut, en plus des occupations militaires italienne et allemande, d'épouvantables massacres entre nationalités.

Ainsi, la formation de ces États nationaux de l'Europe centrale et balkanique n'a ouvert la perspective d'aucun développement économique, social, politique. Ils passèrent tous, à l'exception relative de la Tchécoslovaquie, à des formes de gouvernement autoritaires, cléricales et antisémites. Et leur précarité, qui en avait fait d'abord des jouets entre les mains de leurs protecteurs impérialistes franco-anglais, en fit ensuite des proies pour l'impérialisme allemand.

Pour leurs classes dirigeantes, qui n'avaient eu pour toute politique une fois en place, que de s'appuyer et d'attiser leur nationalisme contre des voisins aussi mal lotis et contre leurs propres minorités, afin de garder leur mainmise sur les classes populaires - c'était un constat de faillite.

Du moins, cela aurait dû en être un.

La bureaucratie soviétique, exécutrice testamentaire des traités de Versailles

Après la défaite de Hitler, quand Staline reprit à son compte la domination de l'Europe centrale, ce fut dans le respect de l'héritage de la paix impérialiste de Versailles de 1919.

Les frontières de la Pologne furent largement déplacées vers l'ouest aux dépens de l'Allemagne vaincue et au bénéfice de l'URSS, mais ce fut la seule grande modification de frontières que Staline rechercha et obtint, en accord avec les puissances impérialistes victorieuses.

Les différents États maintenus, et plus souvent rétablis et renforcés, conservèrent, avec leurs frontières, leurs attributs, passeports, monnaies et douanes, drapeaux.

Dans son zèle à respecter l'Europe de Versailles et ses accords avec les Alliés, Staline refusa, par exemple, d'intégrer la Slovaquie dans l'URSS, malgré la demande des staliniens slovaques.

En somme, il s'était constitué un glacis militaire pour l'URSS, tout comme Clémenceau, Lloyd George et Wilson avaient cherché à faire de ces mêmes territoires un glacis pour l'Occident contre la révolution russe, en 1919-1920.

Ni les uns ni les autres ne se soucièrent plus d'y résoudre les problèmes nationaux que de démocratie en général !

Le mal qu'a fait la bureaucratie soviétique pendant plusieurs décennies est énorme.

Qu'aujourd'hui, la bourgeoisie occidentale en profite pour le mettre sur le compte du « communisme » en général, il fallait s'y attendre, même si le communisme n'a rien à voir dans cette affaire.

En l'occurrence, elle se montre tout de même bien ingrate envers Staline et ses successeurs. Car ceux-ci se sont comportés en Europe centrale et dans les Balkans en agences de la bourgeoisie - avec, certes, leurs style et leurs méthodes propres - mais sur les mêmes bases et dans le même cadre.

Les économies de ces pays restèrent confinées dans ce que Trotsky avait appelé ces « compartiments à cloisons étanches que sont les différents États nationaux ». Elles demeurèrent impuissantes à se développer sérieusement, à faire progresser la société, même si l'étatisation, en concentrant le contrôle des moyens de production et des ressources, a tout de même permis une certaine industrialisation. Tout cela n'a rien à voir avec le socialisme ; tout cela n'a même pas pu aboutir, et pour cause, à un niveau de développement comparable à celui des pays développés d'Occident. Mais sans l'étatisme, même sur une base bourgeoise, ces pays n'auraient même pas connu le peu de développement qu'ils ont connu.

Comme un symbole, les frontières inter-étatiques entre pays membres du fameux « bloc » de l'Est restèrent soigneusement closes aussi entre elles. Si, sur le plan économique, ces frontières n'étaient guère plus étanches qu'entre les pays d'Europe de l'Ouest à la même époque, dans les années 50, sur le plan des personnes, elles étaient moins perméables encore. Bien des familles furent séparées, écartelées entre prétendus « pays frères ».

Une politique de division jouant sur les nationalismes antagonistes

Le fait de subir la même oppression nationale de la part de l'URSS, et en même temps de pouvoir lui imputer l'existence de la dictature, a créé des liens et a pu occulter jusqu'à un certain point les autres sentiments nationaux, les masquer. Mais, malgré les phrases officielles sur le « devoir de solidarité entre pays frères » et « l'internationalisme prolétarien », dans la réalité cette domination stalinienne n'a nullement fait disparaître les haines nationalistes des différents États sujets entre eux. La dictature par en haut créait une certaine uniformité, ne serait-ce que celle du béton des constructions si typiques de l'ère stalinienne, mais il ne s'agissait pas d'unification pour autant.

Staline et ses successeurs, au contraire, ont joué de la division, et sur ce plan, ils ont poursuivi la politique de leurs prédécesseurs bourgeois.

Staline fut capable de faire pendre ou fusiller, de monter des grands procès entiers, en se servant de l'accusation de « nationalisme ». Quand il s'agissait de nationalisme anti-russe. Car sinon, il n'hésitait pas à mettre de l'huile sur le feu des nationalismes antagonistes.

A l'occasion des crises dans les pays de l'Est, on en a eu l'illustration la plus visible. Ainsi, en 1948 et après, quand il mit la Yougoslavie de Tito à l'index pour son attitude indépendante, il favorisa un nationalisme officiel anti-yougoslave, et il y eut des déchaînements chauvins contre les minorités yougoslaves en Hongrie et en Bulgarie.

Ainsi encore, en 1968 : en envahissant la Tchécoslovaquie, les dirigeants russes ont tenu à utiliser aussi des Allemands de l'Est, des Polonais et des Hongrois - ajoutant encore aux sentiments d'hostilité entre les Tchèques et eux, comme s'il n'y en avait pas suffisamment.

Et ce n'est pas parce que les dirigeants de Moscou ont patronné la création de cette sorte d'organisme économique supra-national que nous connaissons sous le nom de COMECON, que cela les a empêchés de jouer sur les rivalités nationales, y compris économiques le cas échéant. Ils ne faisaient avec cet organisme que parer aux nécessités les plus immédiates et les plus évidentes de la vie économique - avec leurs méthodes.

Localement, les appareils staliniens mis en place misèrent d'autant plus sur la surenchère patriotique pour se faire accepter qu'ils étaient dépourvus de base, voire amenés par l'armée russe dans ses fourgons. Reprenant la politique traditionnelle des classes dirigeantes locales, mais dans l'impossibilité évidente de diriger leur nationalisme contre l'occupant russe, ils aiguillonnèrent les nationalismes dirigés contre les petits voisins ; et, sous couvert d'anti-nazisme, un peu partout les déchaînements du chauvinisme anti-germanique.

En Pologne, c'est Gomulka qui fut le grand organisateur de la colonisation polonaise dans les territoires de l'Ouest, d'où des millions d'Allemands furent chassés.

En Tchécoslovaquie, et à un degré moindre en Roumanie, Bulgarie, Hongrie, les staliniens prirent aussi l'initiative de l'expulsion des populations germaniques. Sans oublier les dizaines de milliers de Hongrois chassés de la partie slovaque de la Tchécoslovaquie, avec une intransigeance particulière de la part des staliniens slovaques.

La leçon des diviseurs de peuples de 1919 n'avait pas été oubliée dans les couches dirigeantes.

Parmi celles-ci, certains, même peints aux couleurs du Kremlin, avaient retenu y compris la sinistre méthode consistant à se servir de l'anti-sémitisme, sous couvert d'anti-sionisme, comme bouc-émissaire dans les périodes de crise ou d'aggravation des mécontentements. On le vit par exemple en Pologne en 1968.

La Yougoslavie travaillée par des forces centrifuges

En Yougoslavie, pourtant, à la fin de la guerre et sous la direction de Tito, une véritable nation semblait être née, dépassant l'époque des affrontements sanglants entre Oustachis croates et nationalistes serbes qui avaient déchiré le pays.

L'armée dirigée par Tito enrôlait ses partisans dans toutes les nationalités sans distinction, et elle était parvenue à libérer le pays des armées italiennes et allemandes pratiquement sans le secours de l'armée russe. Dans le feu de cette guerre de libération, une certaine unification nationale yougoslave s'était réalisée, plus prometteuse en tout cas que le précédent conglomérat de peuples hostiles les uns aux autres.

La relative indépendance ainsi acquise par la Yougoslavie de Tito vis à vis de l'URSS déplaisait à Staline ; elle lui valut de rester isolée, au début des années 50, le bloc occidental pour sa part demeurant réservé. Cette nouvelle situation a sans doute contribué à son tour à maintenir un certain ciment entre les composantes de la fédération yougoslave - Tito et son appareil bénéficiant de la gloire d'avoir repoussé deux occupations successivement, celle des puissances italo-allemande pendant la guerre, celle de l'URSS ensuite.

Mais, au-delà de ces années, les difficultés économiques insurmontables firent leur oeuvre, et le caractère dictatorial du régime ne permettait pas plus de démocratie sur le plan national que sur les autres plans. Le ciment yougoslave se fissura, et la fédération fut de plus en plus travaillée par des forces centrifuges.

Dans le champ clos du parti unique et de sa nomenklatura, des communautés d'intérêts entre privilégiés se nouaient autour des appartenances régionales.

Dans les années 70, ces divisions prirent de l'ampleur, et les débats sur les attributs de souveraineté et la contribution financière de chacune des républiques se multiplièrent.

Il faut préciser que si, en 1947, le rapport entre le revenu moyen des habitants des différentes républiques était de 1 à 3, les Albanais du Kossovo ayant le niveau de vie le plus bas et les Slovènes le plus élevé, vingt ans plus tard, en 1966, l'écart entre le niveau de vie des Albanais du Kossovo et celui des Slovènes était passé de 1 à 5.

Les instances du pouvoir politique, centralisées sous la poigne de Tito, se décentralisaient (ce qui ne signifie pas qu'elles se démocratisaient). Au niveau fédéral, au niveau des républiques et au niveau local, dans ce contexte de pénurie et de disparités, les nantis jouaient leur partie chacun pour son compte : on vit les usines pousser ici plutôt que là en fonction de qui disposait des investissements et des crédits. Très rapidement, dans les républiques les plus développées, l'idée qu'on y faisait travailler les gens pour les « fainéants » des républiques les plus pauvres fit son chemin : ferment de division bien utile pour les profiteurs partout.

Et, comme l'appareil d'état de la Fédération s'affirmait parallèlement de plus en plus colonisé et dominé par les Serbes, le réveil des nationalismes fut un ingrédient majeur de la politique non seulement des dirigeants ouvertement nationalistes, mais y compris des staliniens.

Fondamentalement, c'est ce même processus, sous la pression des intérêts bourgeois, qui aboutit aujourd'hui à des manifestations séparatistes menaçant de démembrer la fédération des Yougoslaves.

La résurgence des nationalismes aujourd'hui

Dans cette résurgence des nationalismes, ce n'est pas seulement le passé qui saisit le présent et qui fait réapparaître la vieille « question d'Orient » avec tous ses problèmes nationaux non résolus, seulement plus ou moins masqués au cours de la période précédente.

C'est aussi le présent capitaliste qui montre son incapacité à résoudre les problèmes les plus aigus de la société.

Sur le plan économique en premier lieu.

Un contexte économique critique

L'Europe centrale et balkanique réintègre officiellement l'Occident capitaliste dans une époque où celui-ci se trouve lui-même dans une situation de crise larvée, apparemment devenue chronique - dans un temps où les capitaux cherchent dans ces pays des proies à saisir, à la rigueur (des armements à placer, par exemple), mais ne cherchent sûrement pas à investir, à développer l'économie.

Les groupes capitalistes se comportent d'ailleurs envers les différents États nationaux, comme dans la période de l'entre-deux-guerres, en jouant les uns contre les autres - d'autant plus aisément que, de leur côté, les dirigeants, polonais, tchèques, hongrois et autres, sont en compétition entre eux pour entrer dans les bonnes grâces des capitaux occidentaux.

Avec une efficacité limitée, d'ailleurs. Lech Walesa peut être reçu par la reine d'Angleterre dans son palais, mais faire délier les cordons de leur bourse aux financiers de la City est une autre histoire.

Or, en même temps, tous ces chefs d'État se sont hâtés de détruire les liens économiques antérieurement établis entre eux et avec l'URSS à travers le COMECON, qui a été aussitôt enterré.

Selon le journal anglais The Economist, la Hongrie attirerait la moitié et même plus du total des investissements étrangers en Europe de l'Est, URSS comprise. Eh bien, cela ne va pas loin malgré tout : les revenus qu'elle en tire ne compensent pas le manque à gagner dû à l'écroulement du COMECON.

Non seulement ses possibilités d'exportations vers le marché soviétique et les autres marchés de l'Est sont en fort recul (et ce n'est pas vrai que pour la Hongrie - par exemple, les paysans polonais ont du mal à écouler leur production en Lituanie, Biélorussie et Ukraine dont les frontières sont fermées), mais en sens inverse, l'URSS ne vend plus son pétrole qu'en quantités limitées et en devises lourdes. Et, de la même façon, les échanges, considérables auparavant, avec l'ex-RDA ne peuvent plus se faire, dans le cadre de l'Allemagne réunifiée, qu'en deutschmarks.

Les choses en sont au point que le président de la Banque nationale tchécoslovaque vient d'en appeler aux gouvernements occidentaux et à leurs institutions financières pour qu'ils aident à ranimer les relations commerciales avec l'Union soviétique.

Alors, les dirigeants tchèques, hongrois et polonais parlent de mettre sur pied de nouvelles « structures de coopération », mais en réalité, c'est chacun pour soi. Comme l'a dit Lech Walesa tout de go aux journalistes : « Nos pays sont différents, et ils suivent des chemins différents ». Et le principal souci actuellement de ceux qui le peuvent, c'est de frapper à la porte de la CEE, de mendier le statut de membre associé pour leur pays.

En fait de coopération, concrètement, on voit surtout des pays qui ferment leurs frontières, plus ou moins officiellement, devant les pauvres des autres pays, qui les Roumains, qui les Polonais...

Et le bilan, aujourd'hui, est catastrophique, avec une production en recul partout, et un chômage rapidement devenu massif.

Evidemment, cela entraîne des problèmes sociaux graves.

En Yougoslavie, c'est sur le fond d'un grave endettement, d'une inflation qui dépasse parfois les 1000 % par an, d'une production qui a chuté de 20 %, par exemple, l'année dernière, que les différents clans nationaux de la bourgeoisie sont en lutte entre eux, tout en cherchant à imposer leur loi à une classe ouvrière qui ne se laisse pas réduire au silence.

C'est aussi sur fond de crise économique que l'autonomisme connaît sa flambée actuelle en Slovaquie, où quelque 80 000 ouvriers sont menacés de faire les frais de la reconversion de l'industrie d'armement.

Les travailleurs, des Balkans à la Pologne, font une expérience amère. On leur dit qu'ils ont désormais la liberté, et, concrètement, cela se traduit par la liberté de chômer, la liberté de se serrer la ceinture avec des salaires de 400 à 900 F par mois, selon les pays, la liberté de se retrouver sans logement ou de chercher à émigrer.

La liberté que les travailleurs polonais ont gagnée, c'est celle de pouvoir maintenant manifester librement devant l'ancien siège du Comité central de l'ex-Parti communiste (il abrite aujourd'hui, et c'est tout un symbole, la Bourse des valeurs de Varsovie).

Les travailleurs font l'expérience de la liquidation successive des avantages sociaux qu'ils pouvaient avoir.

De ce point de vue, une partie des couches petites-bourgeoises est atteinte aussi. Non pas seulement dans les libertés personnelles, comme celle de l'avortement, mais aussi dans leurs ressources, par exemple pour les écrivains et les artistes qui découvrent les « joies » de l'économie de marché pour placer leur production. Ils ont gagné la liberté de voyager, qui leur tenait à coeur, mais le voyage en avion de Bucarest à Paris coûte, par exemple, à un professeur roumain un an de son salaire.

Une évolution politique et sociale réactionnaire

Une partie de l'intelligentsia anti-communiste elle-même commence à trouver, notamment en Pologne, la hiérarchie catholique étouffante. Comme elle commence, partout, à ressentir la pression des forces réactionnaires sur tout ce qui se revendique, même pas du communisme ou du marxisme, mais plus vaguement de la gauche ou du progrès.

Ces forces réactionnaires ne sont pas suspendues dans le vide. Elles s'appuyent sur la classe privilégiée autochtone, mélange de cette petite bourgeoisie d'affaires qui s'est développée dans les dernières années des dictatures staliniennes, et de ces anciens de la nomenklatura qui avaient fait carrière auparavant en brandissant leur carte du Parti communiste et qui, bien placés dans l'appareil d'État, se sont trouvés bien placés pour se convertir au capitalisme, pour offrir leurs services en tant qu'intermédiaires aux groupes capitalistes occidentaux. Ce sont souvent ceux-là qui affichent le plus ostensiblement des idées réactionnaires. Ce sont souvent les mêmes qui, dans le passé, écrasaient les travailleurs au nom de leur prétendu communisme, et qui aujourd'hui, rejettent sur la classe ouvrière la responsabilité de la dictature stalinienne.

Bien que le communisme soit aujourd'hui déconsidéré, la bourgeoisie, ses laquais intellectuels n'ont pourtant rien trouvé de nouveau à lui opposer. Ils en sont à fouiller dans la poubelle de l'histoire pour retrouver, parmi d'autres pourritures comme le cléricalisme, comme les mysticismes de toutes sortes, le nationalisme chauvin, la xénophobie ; à chercher dans la résurrection des passés nationaux mystiques et moyenâgeux une idéologie pour le présent.

C'est de cette pourriture réactionnaire qu'on remplit les journaux, les informations, les écoles, c'est-à-dire la tête des travailleurs désorientés et donc politiquement désarmés.

On voit partout des charlatans, des démagogues, ressortir le racisme, l'antisémitisme, la xénophobie, et s'en faire un fonds de commerce.

Les staliniens bulgares mobilisent au nom du « patriotisme bulgare » contre la population d'origine turque vivant dans ce pays, tout vulgairement parce qu'ils craignent de perdre leurs postes si cette population est rétablie dans des droits égaux à ceux des autres habitants.

En Roumanie, des paysans ont brûlé les maisons des Tsiganes dans leur village, récemment, et cela reflète ce qu'il y a de barbare dans la société roumaine, entre autres, mais le président Iliescu, à qui Mitterrand vient de rendre visite, parade à l'occasion aux côtés de l'organisation fasciste Vatra Romaneasca. Et il faut savoir qu'il y a toute une presse en Roumanie, et une télévision, qui attisent les préjugés anti-hongrois, anti-sémites, anti-tsiganes ; toute une partie de l'intelligentsia qui cultive un élitisme arrogant, jugeant la population trop inculte pour participer au pouvoir politique - les mêmes gens soi-disant cultivés, sans doute, qui, sous les Ceausescu, entonnaient avec enthousiasme des couplets à la gloire de la « roumanité ».

Pour les ouvriers, pour les paysans, la démocratie de ces gens-là n'est qu'une escroquerie, et le changement n'a changé qu'une chose : d'après une formule qui circule, paraît-il, à Bucarest, désormais « les enfants des anciens chefs sont devenus les chefs de nos enfants »... Et il y aurait aussi une devinette à la mode : « Sous la dictature, c'était « Ferme ta gueule » - Qu'est-ce que la démocratie ? C'est « Cause toujours... »

Du moins, les petits bourgeois et les privilégiés en tout cas peuvent causer.

Dans les classes dirigeantes, on retrouve les vieilles recettes.

Il n'y a plus les Russes, comme il n'y eut plus les Turcs ou les Habsbourg à l'heure des indépendances. Alors, il y a toujours, et plus que jamais, du coup, le voisin supposé menaçant, et la minorité jugée indésirable. On exhume du passé des dérivatifs à la misère des masses populaires : comme les nationalistes à Belgrade qui flattent la population de chimères sur la « grande Serbie » ; comme les opposants roumains, tels l'ex-dissidente connue Doïna Cornea qui en sont à manifester pour le retour du roi Michel ; ou comme d'autres militent en Bulgarie pour celui d'un certain roi Siméon II...

Ce n'est sûrement pas avec des nostalgies aussi réactionnaires que leurs pays auront des chances de sortir de la barbarie !

Ce nationalisme, ce chauvinisme, ce culte des préjugés réactionnaires n'ont pas surgi des profondeurs de la population, mais de celles des classes dirigeantes. Face aux difficultés, dans une phase de transition critique, les mêmes réflexes misérables réapparaissent pour dévoyer les désillusions et les frustrations accumulées par la classe ouvrière et les masses populaires.

Pourtant, les couches privilégiées jouent avec le feu, même du point de vue de leurs intérêts de classe. Les routes barrées entre villages ethniquement différents en Croatie ne favorisent certainement pas le commerce. Il a fallu récemment en Yougoslavie une réunion au sommet des présidents des six Républiques pour discuter des conditions de rétablissement du marché...inter-yougoslave ! Et il n'y était question que des actes légaux, des arrêtés municipaux ou régionaux, mais qui sont en train de paralyser la vie économique. De fait, il devient plus facile, même sur le plan strictement légal, pour un bourgeois de Slovénie de faire des affaires avec l'Autriche que d'en faire avec... la Serbie.

Autant dire que cette situation ne favorise pas les investissements de capitaux occidentaux, à supposer que les capitaux occidentaux soient tentés, par ailleurs, de s'investir en Yougoslavie autrement que sous forme de prêts suffisamment usuraires pour que le capital soit remboursé très vite.

Autant dire que, dans ce contexte de stagnation de l'économie mondiale, ces petits pays morcelés paieront au quintuple le prix des difficultés de l'économie capitaliste.

Autant dire que tous les pays de l'Est sans exception sont en passe de se transformer, à grande vitesse, en semi-colonies économiques principalement de l'Allemagne, puissance économique dominante dans la région.

Autant dire, aussi, qu'il y aura inévitablement des réactions. Il y en déjà eu, il y en a déjà. Il y aura inévitablement des explosions de mécontentement, de colère ; il y aura inévitablement grèves et manifestations. Il y aura inévitablement ce que les commentateurs bourgeois appellent des « troubles sociaux ».

Mais, tout le problème de l'avenir est de savoir s'il s'agit simplement de troubles, d'explosions de colère sans but ou avec des buts dévoyés, ou si la crise sociale qui s'annonce est susceptible de déboucher sur une transformation sociale.

Et c'est là où la question de la conscience politique du prolétariat de ces pays est déterminante pour l'avenir. Ce prolétariat est aujourd'hui numériquement puissant, même dans ces Balkans où Lénine parlait de sa faiblesse. En effet, l'étatisation de l'économie dans ces pays a permis une relative industrialisation.

Mais cette classe ouvrière a fait, pendant plusieurs décennies, l'amère expérience de dictatures infâmes qui se prétendaient communistes. Un des pires crimes du stalinisme est précisément d'avoir déconsidéré l'idée du communisme, assimilé au stalinisme y compris aux yeux de la classe ouvrière de ces pays.

Ce qui est en train d'émerger en Europe de l'Est, ce n'est pas la liberté qu'espéraient l'intelligentsia comme aussi la majeure partie de la classe ouvrière, avec la chute des dictatures staliniennes. Ce ne sont même pas des démocraties bourgeoises d'Occident.

La Pologne n'est pas et ne sera même pas la France, pas plus que la Macédoine n'a une chance de devenir la Suisse.

Ce qui est en train d'émerger, ce sont des dictatures. Pas vraiment, ou pas immédiatement, dans leur forme au sommet. Le multipartisme est aujourd'hui à la mode partout. Mais, même s'il y a plusieurs partis en Pologne, c'est bel et bien une société autoritaire, cléricale, qui est en train de se mettre en place, qui impose ses lois, sa façon de voir réactionnaire, même pas forcément par le vote du parlement - encore que ce ne sont certainement pas les députés qui résisteront - mais imposée par pression sociale.

C'est dire que même le simple droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, tous ces régimes ne pourront pas plus lui donner vie qu'ils ne peuvent donner véritablement vie à aucun droit, aucune liberté démocratiques.

Comment peut-on penser qu'on puisse respecter le droit et la liberté d'une minorité nationale lorsqu'on ne respecte pas ceux des individus ?

Et le nationalisme des oppresseurs ne pourra qu'entraîner des réactions nationales de la part des opprimés, utilisées à leur tour par des démagogues nationalistes. Et dans l'enchevêtrement des peuples d'Europe centrale, qui est l'oppresseur et qui est l'opprimé ? Cela peut changer à quelques dizaines de kilomètres de distance !

Ces nationalismes contradictoires, virulents, peuvent tout à fait rester dans les cadres étatiques actuellement existants. Personne n'oserait parier sur le maintien de l'unité de la Yougoslavie par exemple, mais personne non plus ne peut en prédire l'éclatement certain.

Les puissances impéralistes pour l'instant craignent elles-mêmes que l'Europe centrale et balkanique sombre dans l'anarchie et que, si le Moyen-Orient a succédé, il y a un demi-siècle, aux Balkans justement comme foyer de tensions, cette fois l'Europe centrale et balkanique, ne succède pas, mais s'ajoute au Moyen-Orient.

Et, si le Moyen-Orient, avec ses sources de tension, c'est grave à cause de la proximité du pétrole, l'Europe centrale et balkanique commence à une heure de vol ou à une journée de voiture de Paris, Bruxelles ou Amsterdam...

Les puissances impérialistes tenteront sans doute de maintenir l'intégrité des États tels qu'ils existent, tout en les jouant les uns contre les autres, tout en utilisant leurs nationalismes rivaux, dans le cadre de leurs propres rivalités d'impérialismes. Mais, en guise de maintien de l'unité nationale, la Yougoslavie, la Roumanie auront droit aux pogromes permanents, aux affrontements permanents. Le monde impérialiste en a connu d'autres, à Chypre, au Liban. Et, pendant la guerre, pendant les affrontements ethniques ou religieux, de toutes façons, les affaires continuent.

Mais il n'est pas dit qu'elles y arrivent, d'autant moins que leurs propres rivalités, leurs « protections » contradictoires, ajouteront inévitablement de l'huile sur le feu.

Si les tensions actuelles devaient cependant conduire à l'éclatement de la Yougoslavie par exemple, à l'« indépendance » de la Croatie par rapport à la Serbie ou au rattachement du Kossovo à l'Albanie, si la Tchécoslovaquie devait finalement se scinder sous les tensions, si donc seule la multiplication des frontières apparaissait comme une protection pour les peuples qui se sentent aujourd'hui opprimés, ce serait encore une des expressions révoltantes, rétrogrades de la pourriture du monde dominé par l'impérialisme. Car, dans le contexte présent, ces frontières seront des barbelés, qui ne protègeront un peu plus certains peuples dans leurs droits que pour mieux les opposer les uns aux autres, sous l'oppression commune de l'impérialisme.

Et de surcroît, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'aura pas évolué d'un pouce car la Slovaquie devenue indépendante, mais qui serait inévitablement une dictature nationaliste, opprimera ses propres minorités, comme la Croatie indépendante par rapport à la Serbie opprimera ses villages serbes.

On pourrait multiplier les exemples à l'infini.

La seule voie d'avenir : la fédération socialiste des peuples de l'Europe centrale et balkanique

Il n'y a pas de solution bourgeoise pour les petits États d'Europe de l'Est, et surtout pas cette barbarie nationaliste qui est en train d'inonder tout.

Pour reprendre une expression de Trotsky qui, au début de ce siècle déjà, qualifiait le problème des Balkans de « problème d'hier », eh bien, pour la solution de ces problèmes hérités d'hier, il n'y a que la solution d'avenir, c'est-à-dire la renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire dans ces régions, la conquête du pouvoir par le prolétariat et la démocratie ouvrière.

La seule perspective qui ne conduise pas à la déchéance de ces pays, c'est la révolution prolétarienne, révolution prolétarienne qui se fixerait comme objectif une fédération à l'échelle de l'ensemble de l'Europe centrale et balkanique, regroupant dans une même entité les différentes composantes aujourd'hui éparses des peuples slaves, roumain, hongrois ou albanais ; dans une entité qui soit économiquement une à son tour, intégrée dans l'entité plus vaste encore d'une fédération socialiste d'Europe.

La perspective d'une fédération socialiste des peuples de l'Europe centrale et balkanique n'est nullement contradictoire avec le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Au contraire, seul le pouvoir démocratique de la classe ouvrière pourrait assurer ce droit-là, comme les autres droits démocratiques, que ni les dictatures staliniennes, ni les régimes qui ont pris leur succession, ne sont capables d'assurer. Seul le pouvoir de la seule classe sociale qui ne vit pas de l'exploitation mais la combat, qui n'a pas de privilège et aucun intérêt à préserver, peut assurer des relations véritablement démocratiques au sein de la société.

Qu'est-ce qui empêcherait, dès lors que ces relations démocratiques seraient établies, chaque peuple de se diriger lui-même, comme il l'entend, jusqu'à choisir y compris l'indépendance politique complète ? Qu'est-ce qui empêcherait ces peuples, grands ou petits, ayant établi des relations démocratiques en leur sein, d'établir des relations également démocratiques avec les peuples voisins et de se mettre d'accord pour constituer de leur plein gré l'entité économique vaste indispensable ?

La démocratie n'est pas indépendante des classes sociales. Même les régimes démocratiques des bourgeois protègent des rapports d'exploitation qui impliquent inévitablement des rapports d'oppression. A plus forte raison les régimes autoritaires ou dictatoriaux.

Seul le pouvoir du prolétariat peut permettre aux peuples de disposer réellement d'eux-mêmes

Car seul le prolétariat, parce qu'il n'est pas une classe exploiteuse, peut réaliser le type de démocratie susceptible d'éliminer le moindre privilège pour quelque nation que ce soit, pour quelque langue que ce soit. Seul il peut créer des relations réellement démocratiques entre peuples, où ne puissent plus exister des injustices, des vexations, pour quelque nation que ce soit.

Pour que la société dont le prolétariat jettera les fondements puisse un jour dépasser les sentiments nationaux au profit du sentiment d'appartenir au genre humain, la classe ouvrière au pouvoir devra veiller à ce qu'aucun peuple ne puisse être ou même se sentir opprimé.

Mais pour parvenir à ces transformations révolutionnaires de la société, l'unité de la classe ouvrière, indépendamment de ses composantes nationales, est absolument indispensable.

Le programme internationaliste d'une organisation révolutionnaire prolétarienne

Une organisation révolutionnaire prolétarienne agissant en Europe centrale devra s'opposer le plus vigoureusement possible aux nationalismes et à la petite bourgeoisie nationaliste. Elle devra mettre en garde le prolétariat et les classes laborieuses de toutes nationalités contre les mots d'ordre nationalistes, à l'aide desquels leur bourgeoisie ne fait que les tromper, et avec lesquels elle s'efforce de diviser le prolétariat et de détourner son attention de ses agissements àelle, la bourgeoisie.

Mais une organisation révolutionnaire dira avant tout aux travailleurs qu'ils ont autre chose, et mieux, à faire que de courir derrière le passé. La bourgeoisie de ces pays n'a pa su créer des États nationaux viables, avec des systèmes démocratiques. On peut le déplorer mais, de toutes façons, le passé d'il y a deux siècles ne reviendra plus jamais.

Aujourd'hui, le nationalisme est dépassé non pas seulement parce qu'en Europe centrale et balkanique, il prend des formes violentes, barbares. Le nationalisme est dépassé à l'échelle du monde, y compris et surtout dans les grandes démocraties impérialistes. Le nationalisme est dépassé parce que les nations sont aujourd'hui dépassées. Les nations, les États nationaux ont représenté un progrès pour le genre humain il y a trois siècles, il y a deux siècles. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

La société humaine ne peut franchir une nouvelle étape dans son développement historique qu'à une autre échelle, à l'échelle internationale. La suppression des frontières nationales, des États nationaux est une nécessité historique de notre époque, tout autant que la suppression des barrières douanières aux frontières des provinces, de l'autarcie des villages, était une nécessité au temps de la Révolution française.

Statufié pendant l'ère stalinienne partout en Europe de l'Est, pour mieux renier ses idées, Karl Marx est certainement moins encore à la mode dans les pays de l'Est européen qu'il ne l'est en Occident. Mais ce sont néanmoins ses idées qui restent les idées d'avenir, et pas la bouillie réactionnaire que les dirigeants nationalistes servent à leurs peuples.

Il y a plus d'un siècle, Proudhon déclarait : « le XXe siècle ouvrira l'ère des fédérations ou l'humanité recommencera un purgatoire de mille ans » . Mais la bourgeoisie impérialiste restant au pouvoir, ce n'est pas le purgatoire que l'humanité a connu dans le siècle qui a suivi, mais l'enfer de deux guerres mondiales, l'enfer d'une succession ininterrompue de guerres nationales, l'enfer de conflits ethniques, religieux, nationaux, stupides et irrationnels, en cette fin de XXe siècle.

Une organisation révolutionnaire prolétarienne dans les pays de l'Est devra reprendre, comme ailleurs, le combat qui fut toujours celui du mouvement ouvrier révolutionnaire avant les trahisons social-démocrate puis stalinienne.

Et ce n'est nullement paradoxal d'affirmer que, malgré le cours réactionnaire actuel des choses, ce langage pourrait trouver l'oreille même d'une partie de l'intelligentsia dans cette Europe centrale et balkanique qui est en train de replonger à toute vitesse dans la barbarie.

Tous ceux qui rêvent simplement de progrès pour leurs peuples ou simplement d'une entente entre peuples qui, aujourd'hui, s'entre-déchirent, s'ils sont assez sincères pour aller jusqu'au bout de leur raisonnement, pourraient se retrouver derrière ces idées. Mais à condition qu'il y ait une organisation, parlant au nom des intérêts de classe du prolétariat, pour les défendre.

On ne peut cependant pas faire l'impasse sur les antagonismes nationaux que les dirigeants sont parvenus à creuser, y compris entre travailleurs des différentes communautés nationales.

C'est bien pourquoi une organisation révolutionnaire devrait être évidemment solidaire de toutes les revendications démocratiques là où un peuple ou une minorité est, ou se sent, opprimée : le droit d'user de sa langue, le droit à des écoles, la fin de la discrimination dans le travail par l'administration du fait de l'appartenance à une communauté nationale minoritaire.

Elle s'opposerait à tout privilège, ne reconnaissant aucune nation comme supérieure à d'autres. Et dans les régions où les prolétaires se côtoient dans les mêmes entreprises, dans les mêmes cités ouvrières, qu'ils y parlent trois, quatre, voire cinq langues différentes, l'organisation révolutionnaire ferait entendre, dans ces différentes langues, la même voix, celle de la conscience de classe.

Ce n'est pas seulement en prêchant la bonne parole internationaliste qu'une organisation révolutionnaire parviendra à surmonter les oppositions ou les antagonismes nationaux, d'autant qu'il y a trop de forces qui misent dessus, qui jouent avec. Mais ce sont les luttes sociales des travailleurs elles-mêmes, pour se défendre contre la dégradation de leur niveau de vie et ensuite pour contester le pouvoir des riches sur la société, qui peuvent constituer le creuset à l'intérieur duquel les travailleurs pourront retrouver leur unité. A condition qu'il y ait des femmes, des hommes, pour défendre cette politique dans les luttes.

Cette unité de la classe ouvrière, dans l'intérêt des combats futurs, n'est pas seulement indispensable à l'intérieur des États nationaux tels qu'ils existent, mais aussi entre prolétariats de différents États. Pas par internationalisme abstrait. Mais parce que le prolétariat d'aucun des pays de l'Europe centrale et balkanique ne peut imaginer se libérer tout seul. Parce que le destin de ces différents prolétariats, que leurs classes dirigeantes opposent les uns aux autres, est lié. Lié par les luttes du présent. Lié demain dans le cadre d'une fédération socialiste.

Les couches dirigeantes justifient déjà aujourd'hui leur agressivité contre l'État voisin par l'oppression que l'État voisin impose à une minorité soeur. Eh bien, le prolétariat opposerait à cette politique celle justement de la réunion de tous les peuples dans une même fédération d'Europe centrale et balkanique, avec des rapports démocratiques entre eux.

Nous ne savons pas s'il y a aujourd'hui en Europe centrale et balkanique des voix qui s'élèvent dans ce sens, et nous savons encore moins quelle pourrait être leur audience. Mais ce que nous savons, c'est que l'avenir est dans cette direction ; et ce que nous savons, c'est que l'avenir favorable de la société, ce serait le renouveau du mouvement ouvrier révolutionnaire, avec ses objectifs de classe et avec sa politique de classe. L'avenir non pas seulement de la société des pays de l'Europe de l'Est mais aussi l'avenir de la société d'Europe occidentale.

Si le capitalisme fait basculer l'Europe centrale et balkanique, voire l'Union soviétique, dans la barbarie, dans des formes déjà connues, ou encore inédites, d'autoritarisme et de fascisme, l'Europe occidentale ne pourra pas se protéger, même en reconstituant, comme elle tend déjà à le faire, le rideau de fer.

Il faut se souvenir que ce n'est pas seulement Mussolini qui a précédé Hitler, mais aussi Horthy en Hongrie, Pilsudski en Pologne, sans parler des monarchies autoritaires de Roumanie, de Bulgarie ou de Serbie.

En revanche, la classe ouvrière de la partie orientale de l'Europe a su dans bien des occasions être à l'avant-garde du combat du prolétariat mondial.

Alors, tout dépend de la rapidité avec laquelle elle saura surmonter la démoralisation, la désorientation, le dégoût qu'ont semés dans ses rangs des décennies de stalinisme, de la rapidité avec laquelle elle retrouvera le chemin de la conscience et de l'organisation de classe.