La société capitaliste la plus puissante à la lumière de la catastrophe de la Nouvelle-Orléans

Cercle Léon Trotsky
05/10/2005

Le cyclone Rita a finalement évité Houston, la quatrième ville des États-Unis, heureusement car l'absence de plan et de moyens adéquats pour l'évacuation de la ville n'avait pas permis à l'ensemble de la population de se mettre à l'abri. Le pire a été évité, pas grâce aux précautions prises par les autorités mais par chance. Et si le cyclone a dévasté nombre de petites villes du Texas et de la Louisiane, il a heureusement fait moins de morts que Katrina car il n'a pas frappé une grande métropole.

Les télévisions du monde entier ont montré les images de la Nouvelle-Orléans dévastée par le cyclone Katrina : des milliers de gens réfugiés dans le « Superdome » de la ville, assis sur le sol en pleine chaleur au milieu des ordures et des excréments, manquant d'eau et de nourriture et attendant pendant des jours des secours qui ne venaient pas ; des gens réfugiés sur le toit de leur maison et appelant désespérément à l'aide les hélicoptères de la presse qui les filmaient pendant que l'eau continuait à monter ; des gens tentant de fuir à pied avec de l'eau jusqu'à la poitrine et des cadavres flottant dans les eaux sales. Les images de ces laissés-pour-compte ont montré à la face de l'Amérique et du monde la misère existant au sein du pays le plus riche de la planète et le profond mépris des pouvoirs publics pour les pauvres, qu'ils soient Noirs, les plus nombreux à la Nouvelle-Orléans, ou des Blancs pauvres abandonnés eux aussi par les autorités tout au long des côtes de la Louisiane, du Mississipi ou de l'Alabama ravagées par le cyclone. L'invraisemblable incurie des pouvoirs publics a été étalée au grand jour.

Des images de Tiers monde au coeur des États-Unis : voilà ce qui a été mis sous le feu des projecteurs. La catastrophe naturelle a révélé une situation sociale existant bien avant le cyclone, une misère habituellement dissimulée, invisible pour les medias et méprisée par les pouvoirs publics, apparue soudain à la vue de tous. Lorsque la lumière des projecteurs ne sera plus braquée sur le sort des victimes, elles seront laissées à leur dénuement, à une misère pire encore qu'auparavant, et le cyclone Katrina continuera sans doute à faire des morts sans que personne n'en soit averti. De même que le danger représenté par l'incapacité criminelle des pouvoirs publics à faire face à une catastrophe, naturelle ou pas, continuera à menacer la population aux quatre coins des États-Unis.

Une catastrophe prévue et annoncée

Bush a osé dire que la catastrophe engendrée par le cyclone Katrina était imprévisible. C'est un énorme mensonge car non seulement elle n'était pas imprévisible, mais elle était prévue et annoncée. Mais il est vrai que Bush se vante de ne pas lire les journaux.

Les cyclones sont fréquents dans le Golfe du Mexique. Ils y ont fait bien des ravages et ont depuis longtemps été étudiés. Les scientifiques ont d'ailleurs prévenu que cette année les risques étaient particulièrement grands de voir de nombreux cyclones plus puissants que d'habitude.

Or ces cyclones mettent en danger toutes les régions côtières, non seulement par la force des vents mais aussi par les raz-de-marée qu'ils provoquent.

La Nouvelle-Orléans est depuis toujours particulièrement vulnérable car elle est située à moins de 100 kilomètres du Golfe du Mexique, coincée entre le delta du Mississipi au Sud et un immense lac de plusieurs centaines de kilomètres carrés, deux fois la surface de la ville, le lac Pontchartrain, au Nord. De plus elle est en partie bâtie au-dessous du niveau de la mer et elle s'enfonce de plus en plus. Il y a 150 ans, un magazine anglais faisait remarquer : « La Nouvelle-Orléans a été bâtie sur un site que les hommes n'avaient pu être tentés d'occuper que par une folle avidité commerciale ». Cette « folle avidité », manifestée dans les activités industrielles et commerciales - son port est l'un des plus actifs des États-Unis -, a largement contribué à la destruction de certaines défenses naturelles contre les cyclones, des îles constituées par les alluvions du Mississipi, des marécages et marais qui ralentissent et diminuent la puissance des ouragans.

Les scientifiques ont depuis longtemps mis en garde contre la destruction accélérée des îles, la disparition des marais au rythme de près d'une centaine de kilomètres carrés chaque année, la menace que la ville disparaisse sous les eaux. Actuellement une partie de la ville est située à deux mètres en dessous du niveau de la mer.

De même, ils ont mis en garde contre les dangers d'une prolifération des constructions tout au long de la côte. Depuis les années 70, la côte du Golfe du Mexique a attiré toute une industrie touristique. Les régions côtières de l'État du Mississipi se développent par exemple trois fois plus vite que les autres. Au Mississipi, ce ne sont pas moins d'une vingtaine de casinos qui ont été construits sur l'eau. Ils employaient directement 15 000 personnes et indirectement 15 000 autres et sont maintenant détruits.

Les avertissements des scientifiques n'ont servi à rien. Et les moyens pour protéger les habitants d'une catastrophe annoncée n'ont pas été mis en oeuvre.

L'innondation de 1927

Ce n'est que depuis 1928 qu'une loi rend formellement l'État fédéral responsable de la protection de la population contre une catastrophe naturelle, plus précisément contre les crues du Mississipi. C'est que, l'année précédente, en 1927, avait eu lieu la Grande Crue du Mississipi, une catastrophe majeure, naturelle mais aussi déjà sociale et politique, qui secoua toute l'Amérique. Le Mississipi rompit ses digues en 145 endroits, inonda 70 000 kilomètres carrés dans sept États le long du fleuve, fit des centaines de morts. La crue du fleuve dura 153 jours. 700 000 personnes furent déplacées dont 330 000 Noirs qui furent parqués dans des camps, dans des conditions effroyables. Les Noirs étaient nombreux à habiter les zones inondables. Un membre de la Mississipi River Commission n'affirmait-il pas : « Nulle part le Sud n'offre de meilleures opportunités au Noir que ces terrains bas gagnés sur le Mississipi ». Au moment de la crue, nombre de Noirs furent carrément fait prisonniers et soumis au travail forcé sur les digues par des gardes armés. À Greenville, des milliers de personnes se réfugièrent sur une digue qui n'avait pas cédé. Les femmes et les enfants blancs furent évacués par bateau mais les propriétaires des plantations s'opposèrent à l'évacuation des métayers - tous noirs - de peur qu'ils ne reviennent pas pour les récoltes. Les bateaux repartirent à vide et 7 500 Noirs restèrent sur la digue sans eau ni nourriture pendant des jours.

Quand la crue du fleuve arriva à la Nouvelle-Orléans, les autorités de la ville, de connivence avec la bourgeoisie blanche, firent inonder deux banlieues noires, pour diminuer la pression sur les digues, geste d'autant plus gratuit que la crue qui s'était déjà largement répandue en amont, avait perdu de sa force et ne menaçait plus vraiment la ville.

Le cataclysme naturel avait révélé la violence qui s'exerçait contre les pauvres et la profondeur des inégalités sociales et raciales. Cette crue discrédita le président en place, Coolidge, mais fit la fortune du ministre du Commerce de l'époque, Hoover, qui réussit à se mettre en valeur comme organisateur des secours. Il fut élu président en 1928 mais ne remplit aucune de ses promesses de dédommager les Noirs de ce qu'ils avaient subi. Nombreux furent les Noirs qui émigrèrent vers les villes du Nord.

À l'époque, le gouvernement fédéral laissa la Croix rouge fournir tous les secours aux victimes et ne déboursa pas un sou. L'armée présenta même une facture à la Croix rouge pour le prêt de tentes et de cuisines de campagne, ce qui choqua énormément.

La loi de 1928 consacra donc un changement important du rôle de l'État fédéral par rapport à la protection de la collectivité.

Des travaux décidés mais pas financés

Cependant les travaux réalisés à l'époque furent bien insuffisants et il a fallu une nouvelle inondation dramatique de la Nouvelle-Orléans en 1965, due au cyclone Betsy qui fit au moins 74 morts, pour que des mesures plus radicales soient prises... sur le papier. Le Congrès approuva la construction d'une énorme barrière contre les ouragans, mais la décision fut annulée par un juge à la demande non seulement des écologistes qui craignaient que la vie des poissons en soit affectée, mais surtout des responsables politiques de la région qui craignaient que le commerce fluvial en soit gêné !

Le Congrès décida ensuite la construction de centaines de kilomètres de digues pour protéger la Nouvelle-Orléans d'une montée des eaux dans le lac Pontchartrain. Mais dès le départ ces digues n'étaient conçues pour résister qu'à un cyclone de niveau trois sur une échelle qui en compte cinq. Depuis une trentaine d'années donc, tous les gouvernements se sont contentés d'un plan de protection volontairement inefficace contre des cyclones de force 4 ou 5. De plus les travaux ont traîné en longueur et l'entretien et l'amélioration des digues ont toujours été sous-financés.

En 1992, la ville échappa de peu au cyclone Andrew. En 1995, une crue tua 6 personnes. En 1998, c'est le cyclone George qui vira à l'est au dernier moment mais causa tout de même beaucoup de dégâts. Ces événements aboutirent enfin à la mise sur pied d'un plan de restauration de l'environnement et de consolidation des digues, élaboré en commun par les autorités de l'État, les scientifiques, les ingénieurs de l'armée. « Coast 2050 » était un projet sur dix ans qui aurait coûté 14 milliards de dollars s'il avait été financé. Mais trois ans plus tard, il était toujours au point mort.

En 2001, l'Agence fédérale pour les situations d'urgence, la FEMA, publia un rapport indiquant qu'un cyclone frappant la Nouvelle-Orléans était l'une des trois grandes catastrophes les plus probables. La même année un magazine scientifique, Scientific American, mettait en garde : « un cyclone majeur peut engloutir la Nouvelle-Orléans sous 6 mètres d'eau (...) lorsque l'eau se retirera on s'attend à trouver beaucoup de cadavres (...) La Nouvelle-Orléans est une catastrophe attendue (...) Si on ne fait rien, un million de personnes peuvent être prises au piège (...) Plus de 100 000 personnes pourraient mourir », et l'auteur de l'article plaidait pour la mise en oeuvre du plan Coast 2050.

Un gros risque pris pour la population

En juin 2002, un journal de la Nouvelle-Orléans, le Times-Picayune, publiait une série de dossiers très complets sur les risques encourus par la ville en cas de cyclone : « Un cyclone majeur peut dévaster la région, mais l'inondation provoquée même par une tempête de force moyenne pourrait tuer des milliers de gens. Ce n'est qu'une question de temps ». Et le journal dénonçait l'incongruité des calculs de probabilités prétendument rassurants. Le risque que l'eau passe par dessus les digues dans une année donnée était, paraît-il, de 1 à 300. Mais le journal faisait remarquer que sur les trente ans d'un emprunt immobilier, le risque approchait les 9 %. Que dire alors du risque d'être victime d'une telle catastrophe au cours de toute une vie quand on habitait la Nouvelle-Orléans ? Une malchance sur cinq ? Voilà le risque que les autorités ont pris, en connaissance de cause, pour la population.

En 2004, le magazine National Geographic tirait à nouveau la sonnette d'alarme.

En 2004 toujours, le dernier exercice de simulation effectué par la FEMA, l'Agence fédérale pour les situations d'urgence, basé sur les données concernant un cyclone de niveau trois, envisageait, avec six mètres d'eau sur la ville, 5 à 600 000 bâtiments détruits, un million de personnes à évacuer, 1 000 abris équipés pour 100 jours à prévoir, 800 secouristes à pied d'oeuvre... Tout cela resta sur le papier.

Des crédits en réduction constante

À partir de 2001, les crédits, déjà insuffisants, consacrés aux catastrophes naturelles aussi bien par le Corps de génie de l'armée que par la FEMA furent de plus en plus réduits, sous prétexte de donner la priorité à la lutte contre le terrorisme. D'ailleurs, la FEMA, qui était auparavant directement rattachée au gouvernement fédéral, a été placée, après les attentats du 11 septembre 2001, sous la tutelle du ministère de la Sécurité intérieure avec 21 autres organismes, la prévention des catastrophes naturelles étant devenu le cadet des soucis du gouvernement. Les effectifs de la FEMA ont été réduits de 10 % et ses équipes d'intervention d'urgence d'un tiers. La FEMA s'est mise à sous-traiter toutes ses activités, distribuant ainsi ses fonds à une série d'entreprises amies du président. Enfin Bush s'est servi de la FEMA pour caser un certain nombre de ses amis, et des amis de ses amis, en écartant ceux qui avaient une certaine expérience. Michael Brown, le directeur de la FEMA au moment du cyclone, avait pour seules compétences d'être le copain d'un copain de Bush et d'avoir supervisé pendant dix ans des concours de chevaux pour le compte de l'Association des chevaux arabes.

En 2004, les fonds à la disposition du Corps de génie de l'armée, censé effectuer les travaux à la Nouvelle-Orléans et sur toute la Côte du Golfe, ont été carrément réduits de 80 %. Le gouvernement n'a même pas accordé les fonds nécessaires à l'entretien des digues dont certaines s'enfonçaient dans l'eau. Ce fut pourtant une année où pas moins de quatre cyclones frappèrent le sud des États-Unis. En septembre 2004, à l'approche du cyclone Ivan, classé en catégorie 4, les habitants de la Nouvelle-Orléans avaient reçu la consigne d'évacuer la ville et il en était résulté d'invraisemblables embouteillages qui avaient tout bloqué. Au dernier moment, Ivan s'était dérouté. C'est en Floride qu'il fit le plus de dégâts.

Lorsque Katrina menaça cette année, c'est six jours à l'avance que les météorologistes prévinrent les autorités que le cyclone arrivait et qu'il serait puissant. Les mises en garde furent répétées d'heure en heure.

La catastrophe qui a frappé l'Amérique avait donc été annoncée longtemps avant aux autorités. Il est même rare qu'une catastrophe soit annoncée avec autant d'avance et autant de précision.

Non seulement les autorités ont depuis toujours délibérément laissé la population courir un risque mortel en faisant le pari qu'il n'y aurait pas de cyclone majeur pour frapper la Nouvelle-Orléans, mais lorsque le cyclone a été annoncé, les autorités n'ont pris absolument aucune initiative pour protéger et aider la population alors qu'elles auraient eu tous les moyens de le faire. Dimanche 28 août, 24 heures avant l'arrivée du cyclone, le gouverneur démocrate de Louisiane, Kathleen Blanco, déclarait : « Il faut prier, bien sûr, très fort, pour que la force de l'ouragan diminue ».

Absence de moyens pour secourir les victimes

L'évacuation de la population laissée à l'initiative privée

Ce jour-là, le maire de la Nouvelle-Orléans, Ray Nagin, démocrate lui aussi, a décidé l'évacuation de la population. « Faites le plein et partez », a-t-il ordonné. Les autorités, très fières d'avoir pensé à autoriser un trafic à contresens sur certaines bandes d'autoroutes afin d'éviter les embouteillages de l'année précédente, surveillaient d'heure en heure l'écoulement du trafic.

Mais pour le reste, rien, absolument rien, n'avait été prévu : ni hébergements de secours, ni médicaments, ni stocks d'eau et de nourriture, ni même assez d'essence. Les hôtels de la région ont été pris d'assaut, il ne fut bientôt plus possible de trouver de quoi manger ni même de l'essence et certains automobilistes ont été immobilisés sur l'autoroute.

Mais le pire, c'est que ceux qui n'avaient pas de voitures furent abandonnés à leur sort. Les autorités, sachant fort bien que plus de 100 000 personnes n'avaient pas de voiture (35 % des Noirs et 15 % des Blancs), se sont contentées de demander à ceux qui en avaient une de s'occuper des autres. Aucun bus, aucun train, aucun transport collectif n'a été mis à leur disposition.

Les touristes qui n'avaient pas pu partir par leur propres moyens sont restés dans les hôtels, tous ceux qui n'avaient pas pu quitter leur travail ont été laissés sur place. De nombreux hôpitaux et 70 % des 53 maisons de retraites de l'agglomération n'ont pas été évacués avant l'arrivée du cyclone. Celles qui l'ont été, l'ont été aux frais des propriétaires qui ont eu recours y compris à des hélicoptères privés. Mais le plus souvent, ils ont choisi d'attendre le cyclone et certains se sont même sauvés en laissant derrière eux les personnes âgées et les malades et le personnel.

Les pauvres, les malades, les vieux, les invalides et ceux qui travaillaient ce jour-là, ceux qui n'avaient pas les moyens de se débrouiller tout seuls ou d'être pris en charge par leur famille ou leurs amis, ont été laissés pour compte sans que les pouvoirs publics qui disposaient de tous les moyens pour aider ces personnes s'en soucient. Le maire a tout de même ouvert un abri, le Superdome, une immense salle destinée aux matchs de football. La partie réservée aux malades avait été pourvue en vivres et en médicaments mais l'autre partie était simplement mise à la disposition de la population, sans aucun équipement, ni aucune provision. À chacun d'apporter ce qu'il lui fallait. Une campagne financée par le gouvernement fédéral ne conseillait-elle pas depuis des mois de préparer avec soi tout le nécessaire pour survivre pendant les 48 heures qui précéderaient l'arrivée des secours ? Et puis le maire avait bien prévenu que le Superdome n'était qu'un refuge en « dernier recours ».

Et cette incurie, cette effarante indifférence des pouvoirs publics se sont répétés tout au long du Golfe du Mexique, aussi bien en Louisiane qu'au Mississipi et en Alabama, les trois États les plus touchés par le cyclone. Le gouverneur de Louisiane, Kathleen Blanco, savait pourtant bien que ceux qui ne partiraient pas risquaient la mort : « Nous demandons à tout le monde de partir. La houle accompagnant le cyclone peut amener de 5 à 6 mètres d'eau et ils n'y survivront pas ». Mais elle n'a mis aucun moyen à leur disposition. Ceux qui en avaient les moyens ont fui la zone côtière, les autres se sont arrimés comme ils ont pu, en attendant l'ouragan et la montée des eaux. Certains, y compris des enfants, ont été réduits à s'accrocher au sommet des arbres en attendant que l'eau reflue et beaucoup d'autres ont été tués par le cyclone, alors qu'il aurait été facile de les évacuer à temps.

Pas de secours prévus pour les victimes

Le cyclone, très violent, avec des vents de 200 à 230 kilomètres heure, a frappé lundi 29 août une bonne partie des trois États. 230 000 kilomètres carrés ont été ravagés, une superficie égale à la moitié de la France et à un trentième des États-Unis. C'est considérable. Mais bien plus de morts encore ont été causées par la rupture annoncée des digues de la Nouvelle-Orléans dès le mardi et l'inondation de 80 % de la ville, parfois sous 6 mètres d'eau - les quartiers les plus pauvres étant les plus touchés car construits dans les zones les plus inondables.

Rien n'avait été prévu pour abriter les gens du cyclone mais rien non plus pour les sauver des inondations, alors qu'il restait une centaine de milliers de personnes qui n'avaient pas pu fuir la ville.

Au fur et à mesure de la montée des eaux, les gens se réfugièrent dans les étages supérieurs des immeubles, sur le toit de leur maison ou tentèrent de fuir vers les parties les plus hautes de la ville qui correspondent aux quartiers riches, de rejoindre le Superdome ou le Convention center - le palais des Congrès en français. Rien n'avait été prévu pour secourir les gens juchés sur les toits dans la ville inondée, ni bateaux, ni hélicoptères. Ils furent laissés là sans eau ni nourriture et certains ont trouvé la mort au fur et à mesure que les eaux montaient. Et rappelons que leurs appels désespérés à l'aide restèrent sans réponse pendant des jours et des jours.

Dans le Superdome, ce « dernier recours » qui était le seul recours prévu, ce sont quelque 20 à 25 000 personnes qui se sont tout de suite retrouvées entassées dans des conditions effroyables, sans toilettes, sans électricité, dans une chaleur suffocante, avec des provisions qui se sont d'autant plus vite épuisées que les secours ne sont même pas arrivés au bout de 48 heures. Les réfugiés se sont entassés aussi dans le Convention center où rien n'avait été prévu et où ils ont même dû faire sauter des portes en acier pour accéder au peu de boissons et de nourriture qui s'y trouvait. Une unité de la Garde nationale arriva avec des vivres à son seul usage et eut comme seul souci de se protéger contre les réfugiés et de les empêcher d'envahir les quartiers riches restés au-dessus des eaux.

Les policiers de la ville, eux-mêmes victimes du cyclone, et totalement débordés devant l'ampleur de la tâche et le peu de moyens à leur disposition, incitaient les tout premiers jours les gens à se débrouiller par eux-mêmes et à se ravitailler dans les magasins.

Quant aux autorités, lorsque la plupart d'entre elles évacuèrent la ville le mardi soir, elles se contentèrent de recommander à tous de faire de même !

Les autorités s'en prennent aux réfugiés

Au moment où l'urgence était de sauver des milliers de personnes piégées par la montée des eaux, les autorités commencèrent une campagne indécente contre les prétendus pillages. Incapables de fournir le moindre secours aux rescapés, ne serait-ce que parachuter des vivres et de l'eau potable, le gouverneur prétendit que les secours étaient paralysés par les risques d'agression encourus et affirma que sa priorité était le rétablissement de l'ordre.

La plupart des pillages étaient tout simplement une question de survie. C'était la moindre des choses de prendre dans les magasins les vivres et les boissons qui permettraient de tenir. D'ailleurs, une des réfugiées dans le Superdome affirmait que ces jeunes qu'on accusait de pillages étaient ceux qui avaient peut-être sauvé le plus de vies en apportant un peu de ravitaillement. Certes il y a sûrement eu d'autres magasins de pillés mais si certains se sont servis en téléviseurs ou en objets de valeur, la priorité n'était pas de protéger ces biens-là mais de sauver les gens. « La propriété des Blancs vaut-elle plus que la vie des Noirs ? », s'indigna une enseignante noire qui est restée trois jours sur son toit appelant en vain les hélicoptères qui survolaient sa maison.

La police se vanta dès le mardi d'avoir « repris le contrôle » d'un supermarché Wal-Mart ! Une femme de 73 ans accusée d'avoir pris des denrées dans une petite épicerie-sandwicherie pour une valeur de 63,5 dollars fut arrêtée et gardée pendant deux semaines en prison, le juge ayant fixé sa caution à 50 000 dollars. Le scandale fut tel que la vieille dame fut finalement relâchée.

Quant aux histoires horribles de tueries, de vols et de viols qui se seraient passés dans le Superdome et plus encore dans le Convention center, la plupart se révélèrent être des inventions de la police pour réussir à obtenir les renforts de la Garde nationale et pouvoir protéger les quartiers riches. Les réfugiés du Superdome et du Convention center ont été bien plus victimes du manque de soins, de la chaleur et de la déshydratation que des bandits, comme l'attestent les corps qu'on y a retrouvés. Mais ce qui est sûr, c'est que plus les secours se faisaient attendre, plus la peur et le désespoir ont poussé certains à s'emparer parfois de force de vivres, ou de moyens de locomotion, de voitures ou de bateaux pour tenter de fuir. Il est malgré tout frappant que cette violence ait été limitée et que, quoi qu'on ait dit, la ville n'a sans doute pas été plus dangereuse qu'en temps ordinaire puisqu'elle détient un des records de criminalité et qu'il y a habituellement quelque 200 morts par an sans que les autorités en fassent moindrement une priorité.

Mais cette fois, la priorité a été de rétablir l'ordre, avant même d'acheminer des secours. En fait les autorités avaient peur de la population, de sa colère et sa révolte contre le sort odieux que les puissants lui faisaient délibérément subir. La rage et la colère transparaissaient jusque dans la presse. Les autorités avaient tout à craindre de dizaines de milliers de personnes, dont beaucoup étaient armées, et qui n'avaient plus rien à perdre. Et puis le mépris, la haine et la peur des classes laborieuses et des pauvres, sont malheureusement des sentiments largement partagés parmi les classes riches ou celles qui se croient telles, les pouvoirs publics, les forces de répression.

Dans les régions les plus touchées du reste de la Louisiane et du Mississipi, les secours ne furent pas plus rapides à arriver. La Garde nationale de ces États était d'autant plus débordée que près d'un tiers de ses troupes (environ 8 000 soldats) avait été envoyé en Irak, à des milliers de kilomètres, avec la moitié du matériel, en particulier des véhicules amphibies. Les renforts des autres États n'arrivèrent qu'à partir du jeudi, quatre jours après le cyclone.

Priorité à la protection des propriétés

C'est alors seulement que ces troupes de la Garde nationale furent envoyées à la Nouvelle-Orléans. Elles avaient attendu d'être suffisamment nombreuses et bien armées. La gouverneur démocrate de Louisiane avertit : « Ils ont des M-16 qui sont armés et chargés. Ces troupes savent tirer pour tuer... j'espère qu'elles le feront ». Elles avaient mission de reprendre le contrôle de la ville, à commencer par les beaux quartiers, la ville haute, le quartier français, le centre commercial qu'il fallait débarrasser des pillards.

Parallèlement, les autorités policières de plusieurs quartiers sud de la Nouvelle-Orléans avaient tellement peur d'un afflux de réfugiés qu'elles avaient fait barrer un grand pont permettant de sortir de la ville en traversant le Mississipi. Seuls les véhicules étaient autorisés à passer, les rescapés à pied étaient accueillis par des tirs de sommation. Des témoignages racontent le mépris et la violence avec laquelle les forces de police traitaient les gens qui tentaient de s'organiser entre eux pour survivre et appeler les secours, et la phobie qu'elles avaient de voir les gens se regrouper pour s'entr'aider. « Toutes les forces de répression semblaient menacées dès que nous formions un groupe de 20 personnes ou plus. Dans chaque regroupement de victimes, ils voyaient « la populace" ou « l'émeute" », racontent des témoins.

Les secours se font toujours attendre

Ce sont pourtant l'entr'aide et l'abnégation de bien des habitants qui ont permis de sauver de nombreuses personnes car pendant que les troupes disponibles étaient occupées à contrôler la population, les secours se faisaient toujours attendre. Un médecin téléphonait à une station de radio de Baton Rouge pour appeler au secours : l'hôpital allait manquer d'eau et de vivres, il n'y avait pas d'électricité et, affirmait le médecin, : « nous avons 160 malades dans l'hôpital et ils meurent à tout va ». Le personnel des hôpitaux et des maisons de retraite avait eu beau tenter de faire des miracles, actionnant manuellement des ventilateurs durant des heures, ou se privant d'eau et de nourriture pour que les malades puissent tenir malgré la défection des générateurs de secours, de l'air conditionné, des appareils médicaux, des dizaines de malades ou de personnes âgées moururent pendant les quelques jours qui suivirent l'inondation. Jeudi, devant le Superdome, les gens faisaient toujours la queue en pleine chaleur depuis la veille dans l'attente de bus promis mais quasi inexistants. Le samedi, 1 700 malades n'avaient pas encore été évacués des hôpitaux sinistrés de la région et depuis ce sont plus de 150 corps qui ont été retrouvés dans les hôpitaux et les maisons de retraites.

Lorsque les moyens furent mis en oeuvre, il n'a pas fallu plus d'une journée pour évacuer par bus, par train, par avion les quelque 40 000 réfugiés du Superdome et du Convention center. Mais c'est seulement cinq jours après le passage du cyclone que cela fut fait. Et il restait alors encore 10 à 15 000 personnes piégées dans leurs maisons par les flots.

Des hébergements improvisés

Au moment où le problème des transports hors de la ville semblait résolu, c'est le manque total de prévisions en ce qui concerne les abris qui est devenu criant. Et bien des gens évacués du Superdome se retrouvèrent à Houston dans le Texas dans le parking de l'Astrodome, certes un peu mieux approvisionné mais certainement pas fait pour héberger dans de bonnes conditions quelque 15 000 personnes. Samedi, cinq jours après le cyclone, la gouverneur de Louisiane osait demander à ceux qui étaient évacués de prendre patience, évoquant les hébergements temporaires : « Nous devenons aussi inventifs que nous le pouvons (...) Notre ministère des Affaires sociales travaille furieusement pour repérer de plus en plus de places. Mais quand les bâtiments se remplissent, il arrive un moment où il n'y a plus de place ». Quant au gouvernement fédéral, il annonça, ce même samedi, qu'il mettait sur pied dix abris médicalisés de 250 lits pour toute la région du Golfe et que d'autres seraient créés « dans les jours à venir ».

Pourtant il y avait des bases militaires, non utilisées par l'armée pour des raisons d'économies, qui auraient pu être mises à la disposition des réfugiés. Indignés par le manque d'hébergements en Louisiane, les responsables des organisations noires, le dirigeant démocrate Jesse Jackson en tête, l'ont réclamé. L'une de ces bases est « comme une petite ville », étendue sur 1 500 hectares, avec des dortoirs, des cinémas, des aires de détente, de quoi héberger correctement 5 000 personnes. Les autorités militaires répondirent que cela était à l'étude.

En attendant, les réfugiés ont été promenés d'un hébergement complet à un autre, d'une ville à une autre, et quand le Texas a estimé que 250 000 réfugiés, c'était trop, d'un État à un autre. Embarqués dans des bus dont ils ignoraient souvent la destination, on ne leur demandait pas leur avis et ils ont été dispersés dans les cinquante États américains, parfois donc très loin de la Louisiane. Des milliers de familles ont été séparées, « dans l'empressement à les secourir » osent affirmer les autorités, en fait dans le traitement brutal et inhumain subi par les victimes. Trois semaines après, il y avait encore 2 600 enfants perdus que les familles ont bien du mal à retrouver car il n'y a aucune centralisation des personnes manquantes et recherchées.

Quadrillage militaire de la Nouvelle-Orléans

Au bout de six jours, la principale brèche dans les digues a été enfin colmatée et l'eau a commencé à être lentement pompée grâce aux quelques pompes encore opérationnelles.

À partir de ce moment, l'objectif des autorités a été de reprendre le contrôle des zones inondées. La recherche maison par maison des survivants a commencé. L'objectif a été de récupérer toutes les armes, même celles qui étaient détenues légalement, « pour réduire les risques d'affrontements violents ». Mais la police entendait laisser leurs armes aux gardes privés embauchés par des entreprises ou des riches pour défendre leur propriété. « La Nouvelle-Orléans s'est transformée en un camp armé, où patrouillent des milliers de policiers de la ville, de l'État de Louisiane et de l'État fédéral, sans compter les troupes de la Garde nationale et les soldats de l'active », écrit le New York Times du 9 septembre. Le correspondant du Monde raconte que « la Garde nationale a apporté du matériel de guerre. Des humvees (grosses jeeps) et des automitrailleuses traversent la ville à toute vitesse, des hélicoptères de combat rasent les toits en permanence et observent les attroupements. »

Après avoir tout de même évacué enfin tous ceux qui appelaient à l'aide, le maire a annoncé qu'il faudrait procéder à l'évacuation forcée des récalcitrants, même ceux qui étaient restés au sec dans des maisons intactes, sous prétexte qu'ils couraient des risques pour leur santé, mais plus probablement pour que place nette soit faite pour la reconstruction de la ville. La police a donné l'ordre de ne plus distribuer de rations de survie aux quelques milliers d'irréductibles, tentant ainsi de les chasser de la ville par la faim.

Des possibilités immenses non utilisées

Le plus tragique et révoltant, c'est que tous les moyens étaient là, à porter de main, pour sauver bien des vies.

Pour faire évacuer la Nouvelle-Orléans et les régions côtières du Golfe avant l'arrivée du cyclone, on aurait pu utiliser les bus de la ville, les 350 cars scolaires garés dans une zone inondable, les bus Greyhound. On aurait pu affréter des trains qui auraient fait la navette entre la ville et une gare pas trop éloignée où les passagers auraient été pris en charge par d'autres trains venant de villes plus lointaines. Si les autorités avaient mis à profit les cinq jours qui leur étaient impartis pour tout préparer, il aurait été possible d'évacuer tout le monde dans de bonnes conditions, de prévoir des stocks d'eau, de vivres, de médicaments, de vêtements, de mettre sur pied les hébergements nécessaires, en réquisitionnant déjà les hôtels, les motels, les dortoirs des universités, les bases militaires... Des troupes de la Garde nationale des États voisins de même que certaines unités de l'armée étaient prêtes à intervenir et auraient pu aider à l'évacuation des régions les plus menacées avant même l'arrivée du cyclone.

La FEMA retarde les secours

Mais les autorités ne prirent aucune initiative. Pire même, elles refusèrent ou retardèrent l'aide qui était offerte. Près de 500 propriétaires de bateaux, arrivés des communes environnantes dès le lendemain de l'inondation, furent carrément renvoyés chez eux. D'autres, venus du centre de la Louisiane, furent retenus deux jours aux limites de la ville sous prétexte que la ville n'était pas sûre. Des centaines de pompiers qui avaient immédiatement répondu présent aux appels au secours furent envoyés à Atlanta par la FEMA, l'Agence fédérale pour les situations d'urgence, pour subir une formation sur les relations entre communautés et sur le harcèlement sexuel. Ils enrageaient et l'un d'eux a déclaré aux journalistes : « Nous n'avons pas oublié. Nous sommes coincés à Atlanta à boire de la bière » ! La FEMA se justifia en prétendant que les pompiers n'étaient pas chargés de secourir les gens, qu'ils étaient chargés des relations entre communautés et qu'il n'y avait donc aucune urgence à ce qu'ils arrivent. Des camions transportant des milliers de bouteilles d'eau ont été empêchés de livrer un camp de réfugiés pendant plusieurs jours car ils n'avaient pas les bons papiers.

Les gouverneurs des États ou les maires qui voulaient proposer de l'aide ne parvenaient pas à contacter la FEMA. Lorsqu'ils y parvenaient, leur aide était bien souvent refusée comme ces bus et ces avions proposés par l'Arkansas, l'aide médicale et technique d'urgence de Chicago, 300 ambulances de Floride, sans parler du grand navire de combat, possédant six salles d'opération et 600 lits d'hôpital, envoyé dans le Golfe au moment du cyclone, et que la FEMA n'a pas utilisé pendant une semaine. Certains shérifs refusèrent d'attendre les ordres et prirent l'initiative d'envoyer des secours. D'innombrables initiatives individuelles furent gaspillées. Le porte-parole du ministère de la Sécurité intérieure a dû admettre : « La preuve de la générosité du peuple américain, c'est que beaucoup de gens ont voulu aider. Mais pour l'instant il n'y a aucun moyen de savoir si les propositions individuelles ont reçu une réponse et ont été intégrées aux opérations de secours. »

L'aide internationale elle aussi retardée

L'aide internationale a été accueillie avec d'autant moins d'empressement que les autorités américaines se sentirent vexées qu'un pays comme le Bangladesh propose ses services, sans parler de Cuba, qui a une grande expérience des cyclones et qui a évacué avec succès plus d'un million de personnes à l'approche du cyclone Denis, il y a deux mois, et qui a proposé d'envoyer des équipes médicales et des médicaments. L'aide de Cuba n'a pas été acceptée. Quant à l'aide de la France, elle a été bloquée dans l'attente du feu vert des autorités américaines et n'a pu commencer à arriver que le 6 septembre. Il est vrai que ce n'est pas cette aide-là que Bush aurait voulue de la France. Quelque 90 pays ont proposé la leur et dans presque tous les cas l'acheminement de l'aide a été retardé par la FEMA pour des raisons de paperasserie : « nous enregistrons tout dans une base de données centralisée », a été l'explication de la FEMA. La base en question n'était sans doute pas vraiment au point car, lorsque les autorités de Louisiane ont réclamé une aide médicale, la FEMA leur a d'abord envoyé du matériel et des médicaments à utiliser en cas d'attaque avec des armes chimiques ! La première unité à pied d'oeuvre pour secourir les personnes coincées dans leur maison arriva de Vancouver au Canada, à l'autre bout du continent nord-américain, en passant outre aux ordres de la FEMA.

Aucune des autorités n'a fait ce qu'il fallait pour protéger la population, ni le maire de la Nouvelle-Orléans, noir et démocrate, ni la gouverneur de Louisiane, blanche et démocrate, ni le gouvernement fédéral représenté par la FEMA qui s'est contentée d'attendre que les autorités locales lui adressent des demandes précises, auxquelles elle était d'ailleurs incapable de répondre rapidement, au lieu de mobiliser tout de suite tous les moyens possibles.

Cynisme et mépris des autorités

Non seulement l'incurie criminelle des autorités était étalée au grand jour mais le manque de coeur, le mépris de tous ces riches pour le drame qui se jouait étaient provocants.

Barbara Bush, la mère du président, après avoir rendu visite aux évacués de l'Astrodome à Houston, n'avait-elle pas déclaré avec un petit gloussement : « beaucoup de gens dans le stade ici étaient vraiment des défavorisés, alors tout cela n'est pas si mal pour eux ». Et sans rire du tout : « ce que j'entends et qui est en quelque sorte effrayant, c'est qu'ils veulent tous rester au Texas ». Depuis, le cyclone Rita a permis aux autorités du Texas de résoudre d'un coup leur problème !

La désinvolture du gouvernement fédéral et tout particulièrement de George Bush tout au long de la première semaine a largement contribué à faire monter la colère et le ressentiment des victimes.

Non seulement Bush n'a pas cru bon d'écourter immédiatement de quelques jours ses vacances de cinq semaines dans son ranch, mais il n'a rien trouvé de mieux que de plaisanter, déclarant que la Nouvelle-Orléans était une ville formidable car il « s'y était beaucoup amusé, parfois même un peu trop ». La photo de Bush jouant de la guitare le jour même où la ville était noyée sous les eaux a fait scandale. Ce n'est que le vendredi que Bush s'est rendu dans la zone sinistrée en évitant le centre de la Nouvelle-Orléans car les responsables de la Maison Blanche étaient, paraît-il, « morts de peur » devant les réactions possibles des sinistrés. Au Mississipi, il a rendu visite à un vieux sénateur républicain de ses amis dont la maison avait été détruite et s'est écrié avec enthousiasme : « sur les débris de la maison de Trent Lott, il va y avoir une maison magnifique. J'ai hâte de m'asseoir sous le porche ». Remarque d'autant plus choquante que le malheureux sénateur a au moins une autre maison à sa disposition, contrairement aux pauvres gens qui étaient toujours en danger de mort dans la ville inondée. Le lendemain, il déclarait à la radio que « la principale priorité est de rétablir et de maintenir l'ordre et d'aider aux secours et à l'évacuation ».

Le ministre de la Défense et le chef d'état-major des armées se disaient satisfaits de la réponse des militaires au cyclone. Alors que des troupes n'intervinrent qu'au bout de plusieurs jours, le chef d'État major déclarait : « Non seulement il n'y a pas eu de retard, mais je pense que nous avons anticipé dans la plupart des cas - pas dans tous les cas, mais dans la plupart - le soutien qui était nécessaire ».

Le ministre de la Santé, qui expliquait gravement que la situation dans les zones touchées pouvait rapidement se transformer en crise sanitaire majeure, devait admettre que son ministère n'avait envoyé aucune équipe sur place avant l'ouragan et l'inondation.

Quant à Bush, il félicita chaleureusement Mickael Brown, le directeur de la FEMA, déjà fortement contesté, en déclarant « Brownie, tu as fait un super bon boulot » et il tenta de rejeter la responsabilité du désastre sur les autorités locales. Après tout, selon le plan officiel d'intervention fédérale en cas de catastrophe nationale, il est prévu que les autorités locales se doivent de faire face par elles-mêmes pendant 72 à 96 heures car l'aide fédérale ne doit pas être attendue plus rapidement. Les responsables qui ont eu le culot de rappeler ces règles n'ont fait qu'attiser un peu plus l'indignation.

Le scandale est devenu tel que Bush s'est mis à multiplier ses voyages dans la zone sinistrée, y compris à la Nouvelle-Orléans, a accéléré l'envoi des troupes, et a fait sauter un fusible : Mickael Brown, le directeur de la FEMA, celui qui avait fait du si bon boulot, dont les républicains comme les démocrates réclamaient la tête, a été viré.

Et puis le 15 septembre, Bush s'est adressé au pays depuis le quartier français de la Nouvelle-Orléans. Alors que la moitié de la ville était encore sous l'eau, c'est un son et lumière qui a été organisé dans le quartier français, Bush ayant apporté ses groupes électrogènes lui permettant de parler sous le feu des projecteurs qui éclairaient aussi en arrière-plan la cathédrale Saint-Louis, symbole de la ville.

Pauvreté et racisme au coeur du pays le plus riche du monde

Bush a enfin reconnu : « Nous l'avons tous vu à la télévision, il y a aussi une misère profonde et persistante dans cette région. Et cette misère a ses racines dans une histoire de discrimination raciale qui a privé des générations de l'opportunité que représente l'Amérique. »

On peut mesurer l'indignation et la colère dans le pays pour que Bush en vienne à prononcer ces paroles. Oui, les principales victimes du cyclone sont des pauvres laissés dans un dénuement tel qu'ils n'avaient aucun moyen de s'échapper. Cette sélection, pas du tout naturelle, a été étalée au grand jour par tous les médias. De fait, la trentaine de quartiers les plus touchés en Louisiane, Mississipi et Alabama, sont nettement plus pauvres que la moyenne nationale. Si 12,7 % de la population des États-Unis vit en dessous du seuil de pauvreté estimé à 26 dollars par jour (environ 750 euros par mois), dans les quartiers en question il s'agit de 25 % de la population. Alors que 10 % des Américains n'ont pas de voiture, dans ces quartiers ce sont 20 % de la population. Hors personnes âgées, 23 % de la population du Mississipi dépend de l'aide médicale de l'État réservée aux pauvres. C'est la plus forte proportion de tous les États-Unis. Quant à la Louisiane, le nombre de personnes qui dépendent de cette aide médicale a pratiquement doublé depuis 1998 approchant l'an dernier le million, sur les 4,5 millions d'habitants de cet État.

Et si la majorité des pauvres sont des Blancs, la population noire ne représentant qu'une minorité dans l'ensemble de ces États, les victimes du cyclone filmés par la télévision étaient très majoritairement des Noirs. Il ne furent pas les seuls à être sinistrés car dans les régions rurales, ce furent surtout des Blancs qui furent les laissés-pour-compte de la catastrophe. Et il est vrai que la télévision les a peu montrés.

La Nouvelle-Orléans, symbole des inégalités

La division de la société en classes sociales particulièrement mise en évidence se double d'une inégalité manifeste au détriment des Noirs. Classes et races sont intimement liées et le racisme profond de la société a été mis en lumière par les images de la Nouvelle-Orléans. C'est une ville aux deux tiers noire et l'une les plus pauvres du pays. 28 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et parmi ces 28 %, 84 % sont noirs ! L'écrivain James Lee Burke, originaire de la Nouvelle-Orléans, les décrit ainsi : « Ce sont essentiellement des ouvriers, durs à la tâche, qui ont connu depuis des générations l'adversité sous toutes ses formes ».

Dans les zones les plus inondables, bien avant que le cyclone ravage la ville, des milliers de gens habitaient dans des maisons pourries. Le système scolaire de la Nouvelle-Orléans était l'un des pires du pays. 47 % des écoles y ont été déclarées « inacceptables sur le plan scolaire ». Le taux d'illettrisme est l'un des plus élevés.

Si pour certains l'image de la Nouvelle-Orléans était celle d'une ville de plaisirs, agréable à vivre et à visiter, la misère existait mais y était occultée : on ne la montrait pas, on n'en parlait pas et surtout personne parmi les autorités ne se souciait d'y remédier. Un professeur de l'université du Maryland dénonçait clairement la situation : « Ces gens ont été abandonnés par notre société et notre gouvernement bien avant Katrina. Aux États-Unis les différences entre les classes et les races s'aggravent, parce que la totalité du système de protection sociale est délibérément démantelée. Il y a une énorme concentration de pauvreté et de logements misérables dans les centres villes. Dans ce pays, les Noirs pauvres sont invisibles jusqu'à ce qu'ils commencent des insurrections ».

Le pays le plus riche du monde ne fait rien pour résorber la pauvreté sur son propre territoire. Durant les 50 dernières années, il n'y a jamais eu moins de 11 % de la population américaine considérée comme pauvre et c'était souvent 14 ou 15 %. Ces cinq dernières années, la situation a tendance à se dégrader puisqu'il y a plus d'un million de pauvres supplémentaires chaque année : 5,5 millions de plus en cinq ans pour arriver à près de 37 millions de pauvres, dont 17 millions de Blancs, 9 millions de Noirs et 9 millions d'Hispaniques.

L'offensive de la bourgeoisie contre la classe ouvrière

Oui, la situation des classes laborieuses se dégrade car voilà plus d'un quart de siècle que la bourgeoisie est à l'offensive contre la population laborieuse pour parvenir à réduire la part des richesses produites qui lui revient et accroître encore ses propres profits. En clair elle s'efforce de pressurer l'ensemble de la population et d'aggraver l'exploitation de la classe ouvrière en reprenant peu à peu ce qu'elle avait été obligée de concéder dans le passé.

Dans l'industrie par exemple, 15 millions de travailleurs produisent aujourd'hui deux fois plus que 20 millions de travailleurs, il y a vingt ans. Dans le même temps les salaires réels ont baissé d'environ 10 % en moyenne.

Pendant que les capitaux disponibles étaient surtout utilisés par les capitalistes à se racheter mutuellement leurs entreprises, à les fusionner ou les démanteler et à licencier en masse le personnel, les usines, de plus en plus vétustes, devenaient de plus en plus dangereuses, les accidents du travail s'y multipliaient et le nombre de morts aussi.

Comme partout les patrons américains ont utilisé la peur des licenciements et du chômage pour faire pression sur les travailleurs et leur faire accepter une dégradation de leurs conditions de travail. Les cadences ont été augmentées, les horaires aussi, sans compter les heures supplémentaires obligatoires qui se sont multipliées. En 1999, le calcul a été fait que si les heures supplémentaires étaient supprimées rien que dans l'industrie automobile, ce serait 86 000 emplois supplémentaires qu'il aurait fallu créer. De plus, les patrons ont réduit la durée des congés payés, supprimé des jours fériés, réduit les temps de pause et de repas.

Entre 1979 et 2000, en un peu plus de vingt ans, le nombre d'heures travaillées dans l'année est passé de 1 703 heures à 1 878 heures, une augmentation de 10 %. C'est le progrès à reculons : allongement du temps de travail pendant que toute une partie de la population laborieuse est au chômage et que les suppressions d'emplois s'effectuent à un rythme accéléré. À chaque renouvellement de contrat, des suppressions d'emplois sont acceptées dans la plupart des entreprises. Par exemple les derniers contrats signés dans l'automobile, en 2003, prévoyaient la suppression de 38 000 emplois après que 35 000 emplois eurent déjà été supprimés en quatre ans depuis le précédent contrat.

Vous voyez qu'ici, en France, lorsqu'on dit que c'est pareil quel que soit le gouvernement, on est loin du compte puisque c'est pareil quels que soient le pays capitaliste et les hommes qui le gouvernent. Donc à partir d'ici, que ceux d'entre vous qui auraient une petite somnolence leur faisant sauter un paragraphe ne se réveillent pas en croyant que l'on parle de la France. On parle bien des États-Unis même si l'attitude de la bourgeoisie et du patronat se ressemble beaucoup. On dit ici que l'argent n'a pas d'odeur, ce qui est vrai, mais il n'a pas non plus de patrie.

Aux États-Unis, donc, cela fait trente ans que chaque nouveau contrat d'entreprise est l'occasion d'imposer des sacrifices supplémentaires aux travailleurs sous prétexte de sauver des emplois en aidant l'entreprise à résister à la concurrence.

Ce sont les grandes entreprises qui ont mené et mènent toujours l'offensive pour reprendre les avantages maison qu'elles avaient dû consentir dans d'autres périodes où le rapport de force était plus favorable à la classe ouvrière.

Les patrons se débarrassent de leurs plans de retraite maison

Par exemple, voilà des années qu'elles cherchent à se débarrasser des plans de retraite maison, qui constituent un avantage important pour les travailleurs de ces entreprises, s'ajoutant à la retraite de base minime versée par l'État à tous les salariés.

Ces plans de retraite maison qui assurent théoriquement une pension de retraite d'un montant garanti pendant toute la vie du retraité sont directement gérés par l'entreprise et ont donné lieu à bien des manipulations de la part des patrons. En effet ceux-ci alimentèrent leur fonds de pension avec des actions de leur propre entreprise et incitèrent les travailleurs à faire pareil. Cela ne coûtait pas cher aux patrons, d'autant que, dans les années 90, les cours des actions grimpant sans cesse, ils se dispensèrent même souvent de contribuer, estimant que la hausse des actions déjà versées au fonds suffisait à alimenter celui-ci. Pire même, les fonds auraient même ainsi dégagé des excédents... que les patrons se sont appropriés et ont fait figurer dans leurs profits. En l'an 2000, plus de 300 entreprises ont ainsi annoncé un total de 238 milliards de dollars de profits supplémentaires provenant des prétendus excédents des fonds de leurs plans de retraite.

Mais évidemment, en cas de chute des cours, les fonds se trouvent brutalement en déficit : par exemple le fonds de General Motors s'est trouvé en déficit de 9 milliards de dollars. Si l'entreprise ne comble pas le trou ou si elle fait elle-même faillite, les salariés perdent leur droit à une pension de retraite et toutes les économies qu'ils y avaient placées !

Haro sur la couverture maladie des retraités... et des salariés

C'est dire que ces plans n'offrent qu'une garantie toute relative aux salariés puisqu'elle ne vaut pas plus que la parole du patron, le plan étant un plan maison, géré par le patron. Ainsi, par exemple, en 1988, General Motors, qui s'était engagé à payer aux salariés qui acceptaient de partir en pré-retraite une assurance maladie pendant le reste de leur vie, a soudain exigé qu'ils contribuent eux-mêmes fortement à cette assurance maladie. L'affaire a traîné pendant dix ans devant les tribunaux jusqu'à ce que la Cour suprême rende le jugement suivant : « Il n'y a rien d'incohérent à promettre des prestations à vie tout en se réservant le droit de modifier ces prestations » ! Inutile de dire que les patrons s'engouffrèrent dans cette porte ouverte pour modifier les contrats, faire payer beaucoup plus les retraités pour leur assurance maladie, exclure de cette assurance les soins les plus coûteux ou supprimer carrément ladite assurance. En 1993, 40 % des entreprises offraient une couverture médicale à leurs retraités. Dix ans après, en 2003, elles ne sont plus que 21 %. Aujourd'hui, General Motors veut imposer à ces salariés en activité les mêmes sacrifices sur leur assurance maladie que ceux qu'elle a réussi à imposer à ses retraités. Et de nombreuses entreprises veulent se débarrasser totalement de leurs plans de pensions.

Depuis vingt ans, bien des entreprises ont déjà réussi à remplacer leurs plans de retraites versant à vie des pensions d'un montant garanti par un système de compte épargne individuel pour lequel le patron s'engage à verser une contribution définie mais en étant dégagé du versement des prestations. C'est le salarié qui gère son compte et il ne peut s'en prendre qu'à lui-même si ses placements boursiers ruinent tout espoir de toucher une retraite. Ce système de plan-épargne retraite sans prestation garantie qui ne couvrait au départ, en 1984, que 7,5 millions de salariés, en couvrait près de 20 millions en 1990 et 42 millions en 2000. Ils représentent 80 % des plans de retraites d'entreprise et n'offrent aucune garantie aux salariés. On se rappelle qu'Enron a entraîné dans sa faillite et par ses manoeuvres frauduleuses la ruine du plan de retraite de ses 20 000 employés.

La manoeuvre à la mode : se déclarer en failllite

Depuis quelques années, de nombreux patrons ont recours à la loi sur les faillites ou menacent de le faire pour imposer des sacrifices de plus en plus exorbitants aux travailleurs. Cette loi permet en effet à une entreprise d'en appeler à un juge qui peut la dégager de ses obligations envers ses créanciers et surtout envers ses salariés tout en l'autorisant à poursuivre son activité. Les sacrifices étant imposés sous l'autorité d'un juge, les patrons espèrent ainsi limiter les risques de réactions de la part des travailleurs.

C'est ainsi que de grandes entreprises, bien loin d'être au bord de la faillite, menacent néanmoins les travailleurs de se placer sous la protection de cette loi. United Airlines, la deuxième compagnie aérienne du pays, a obtenu en 2003 du juge des faillites l'approbation des sacrifices que la compagnie exigeait des travailleurs et qui se montaient à 2,4 milliards de dollars par an pendant six ans. Il est impossible de tout énumérer car il s'agissait de coupes claires dans les salaires, les jours de congés, l'assurance maladie, les retraites, les indemnités chômage et bien sûr les effectifs.

En mai 2005, United est encore retournée devant le juge des faillites pour obtenir l'annulation complète de tous ses plans de retraite. Elle a été complètement dégagée de toutes ses obligations envers ses 121 500 salariés et retraités. C'est l'organisme gouvernemental qui garantit le versement d'une retraite quand l'entreprise fait défaut, le PBGC, qui versera désormais leur pension aux retraités. Mais cet organisme ne paie aucune assurance maladie aux retraités, ni de pension de réversion aux conjoints. Et puis tous ceux que l'entreprise avait incités à partir en préretraite verront leur pension considérablement amputée. Quant aux 61 000 salariés encore en activité, leur plan de retraite est gelé et même ceux qui ont travaillé longtemps dans l'entreprise ne toucheront peut-être que le tiers ou le quart de ce qu'ils attendaient. Mais le PDG, lui, a pris ses précautions : c'est une fondation qui gère les 4,5 millions de dollars qui ont été versés pour sa retraite et, même si l'entreprise fait vraiment faillite, les juges n'ont aucun pouvoir sur ladite fondation. Elle est intouchable.

American Airlines, la première compagnie américaine, avait menacé elle aussi en 2003 de recourir à la loi sur les faillites avant d'obtenir des syndicats des concessions telles qu'il n'était plus nécessaire de faire appel au juge. Quant à Delta et Northwest, respectivement troisième et quatrième compagnies aériennes, après s'être livrées au même chantage, elles se sont effectivement placées sous la protection du juge des faillites le 14 septembre dernier. Delta, qui a supprimé 24 000 emplois depuis le 11 septembre 2001, veut en supprimer encore 7 à 9 000 (17 % de l'effectif), réduire les salaires et se débarrasser de son plan de pension. Northwest vient de licencier les 4 500 mécaniciens, employés du nettoyage et gardiens, en grève depuis le 20 août dernier pour refuser le licenciement de plus de la moitié du personnel (2 500 sur les 4 500), une baisse de 25 % de leur salaire, et le gel de leur plan de retraite. La compagnie veut que le juge lui donne quitus pour ce coup de force et l'autorise à baisser encore plus les salaires, supprimer encore plus d'emplois et se débarrasser complètement de son plan de retraite. Le PDG de Northwest a déjà pris ses dispositions pour que sa pension de retraite à vie, d'un montant de près d'un million de dollars par an, soit placée elle aussi dans une fondation intouchable.

Dans la sidérurgie, ce sont des dizaines d'entreprises, y compris des grandes entreprises comme Bethlehem Steel, qui se sont placées sous la loi des faillites et ont obtenu des sacrifices importants des salariés, entre autres l'annulation de leurs plans de retraites et de la couverture médicale de leurs retraités. Après quelques fusions-acquisitions, les entreprises géantes qui ont émergé, débarrassées de leurs obligations envers les travailleurs, font des profits mirobolants.

Entre 2001 et 2003, le nombre de retraités dépendant du fonds de garantie PBGC a doublé. En 2004, celui-ci présentait un déficit de 23 milliards de dollars alors qu'en 2001 il avait encore 8 milliards de dollars d'excédent. Le montant des pensions versées est pourtant très limité : en moyenne 281 dollars par mois (moins de 250 euros), pas vraiment de quoi vivre.

Appauvrissement de la classe ouvrière

Les travailleurs des grandes entreprises sont de plus en plus nombreux à se retrouver dans la même situation que les quelque 70 millions de travailleurs qui n'ont jamais eu de plan de retraite de leur entreprise et qui n'ont que la retraite de base servie par l'État fédéral, ce que les Américains appellent la « sécurité sociale ». Ils ne reçoivent ainsi qu'entre 26 % et 42 % de leur salaire des meilleures années à condition toutefois d'avoir leurs 35 années complètes.

La classe ouvrière voit son niveau de vie se dégrader depuis plus d'un quart de siècle et une partie croissante d'entre elle s'enfonce dans la pauvreté. Ce sont même les États-Unis qui ont inventé il y a quelques années l'expression « working poor », les travailleurs pauvres, qui ont un travail et même un travail à plein temps mais qui n'arrivent pas à vivre de leur salaire. Une personne pauvre sur cinq est un travailleur pauvre, quelqu'un qui a, selon la définition, travaillé au moins 27 semaines dans l'année. En 2003, ils étaient déjà 7,4 millions. Et la majorité d'entre eux, les trois cinquièmes exactement, sont des travailleurs à plein temps.

Gouvernements aux ordres du patronat

Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis trente ans, qu'ils soient républicains ou démocrates, ont accompagné ces offensives du patronat contre la classe ouvrière et ont tout fait pour aider la grande bourgeoisie à accroître sa part des richesses nationales au détriment du reste de la population.

S'en prendre aux plus pauvres, aux chômeurs, aux personnes âgées, aux femmes élevant seules leurs enfants, en réduisant les prestations sociales, s'en prendre aux salariés en licenciant, en baissant les salaires et en aidant les patrons à en faire autant, s'en prendre à tous les services utiles à la population en réduisant les budgets des services publics, des services sociaux, des infrastructures, pour consacrer tout l'argent possible, et plus encore, à aider la petite minorité de riches familles qui possèdent déjà l'essentiel des richesses, qui possèdent les entreprises, et qui dictent leur loi, à s'enrichir encore : voilà quel a été l'axe de la politique de tous les gouvernements. Il est absolument impossible dans le cadre de cet exposé de citer les innombrables mesures, plus iniques les unes que les autres, plus scandaleuses, ou plus mesquines, plus provocantes ou plus méprisantes qui, toutes, ont contribué à aggraver les inégalités, à augmenter la misère et rendre la société incapable de faire progresser le bien-être et la sécurité de la population.

Démocrates et Républicains contre la population laborieuse

Mais il faut tout de même rappeler que c'est Jimmy Carter, le Démocrate, qui, en 1978, à l'époque où le chômage avait commencé à s'aggraver, a « réformé » comme on dit l'assurance chômage, en réduisant de 65 semaines à 39 la durée maximum des allocations et en interdisant désormais aux chômeurs au-delà des 26 premières semaines de refuser un travail, même moins bien payé. La mise en application de ces mesures aboutit à la suppression des allocations pour 1,5 million de chômeurs. En quelques années les chômeurs indemnisés ne représentèrent plus qu'un tiers des chômeurs contre 81 % en 1975. Carter a aidé Chrysler à imposer à ses salariés le premier contrat qui marquait un retour en arrière, en l'occurrence le gel des salaires. Ce fut un feu vert donné au patronat pour revenir sur les avantages acquis des travailleurs.

Ronald Reagan, le Républicain, a licencié du jour au lendemain, en août 1981, 12 000 contrôleurs aériens, remplacés par l'armée, pour briser leur grève. Encore un encouragement de taille pour les patrons. Il a baissé considérablement les impôts pour les entreprises et les riches sous prétexte de leur permettre d'investir, et a procédé à des réductions budgétaires drastiques dans les services publics, entre autres dans l'éducation et la formation. 400 000 personnes en formation ont été licenciées du jour au lendemain. Il a allégé l'État fédéral de la gestion des programmes sociaux pour les pauvres et de la gestion des transports, qu'il a transférés aux États sans les financements suffisants, mais il a fortement augmenté le budget militaire pour distribuer la manne des commandes d'État aux principales entreprises du pays.

Bill Clinton, le Démocrate, s'est férocement attaqué aux programmes sociaux. La couverture médicale que l'État dispense aux pauvres a été réduite de 8 puis de 25 milliards de dollars. L'assurance médicale d'État pour les personnes âgées a été réduite une première fois de 56 milliards de dollars puis une deuxième fois de 115 milliards de dollars. Sa prétendue réforme de l'aide sociale en 1996 a consisté à priver un maximum de personnes des aides sociales et à les pousser à accepter n'importe quel travail. En trois ans le nombre de bénéficiaires de l'aide sociale a été réduit de moitié. Six millions de personnes ont perdu cette aide et entre un tiers et la moitié d'entre elles, selon les États, n'ont pas non plus trouvé de travail. Des millions de personnes ont été transformées en SDF sans ressources. Les enfants pauvres et les enfants handicapés ont été particulièrement touchés. Selon le ministère de l'Agriculture, en 1998, plus de 10 % des ménages, soit 31 millions de personnes, dont 12 millions d'enfants, n'avaient pas un budget nourriture suffisant pour satisfaire les besoins élémentaires. Clinton a aussi prétendu « réformer » l'État fédéral en supprimant 350 000 emplois.

Il fallait bien faire des économies pour alléger encore les impôts payés par les entreprises et les riches. Clinton a réduit, entre autres, de près de 30 % les impôts sur les revenus du capital, cadeau évidemment destiné aux plus riches. Il a subventionné sans compter les capitalistes et augmenté les dépenses militaires plus encore que Reagan.

Les mesures prises par Bush se sont ajoutées à celles de ses prédécesseurs. Il a encore réduit considérablement les impôts des entreprises et des riches : près de 1 700 milliards de dollars sur dix ans (ce qui équivaut chaque année à près de la moitié du budget de la France) et il a fortement augmenté les dépenses militaires pour payer les guerres en Afghanistan et en Irak et pour offrir des contrats mirobolants aux très nombreuses entreprises qui travaillent pour l'armée. Et Bush a pris prétexte du déficit budgétaire qui a atteint des sommets pour opérer de nouvelles coupes dans les programmes qui bénéficient pourtant à l'ensemble de la population, les programmes d'éducation, de santé publique, les services publics, les infrastructures.

Les infrastructures malades des restrictions de crédits

L'Association américaine des ingénieurs civils a rendu cette année un rapport sur l'état des infrastructures, tirant une fois de plus la sonnette d'alarme : un tiers des routes est en mauvais état, ce qui contribue aux 13 800 morts sur la route par an. 27 % des ponts sont « structurellement défectueux ou fonctionnellement obsolètes ». 75 % des bâtiments scolaires ne sont pas adaptés aux besoins des écoliers. La distribution d'eau potable ne peut pas remplir les critères sanitaires officiels car il manque 11 milliards de dollars pour rénover des installations en bout de course. 3 500 barrages sont dangereux et ce nombre augmente plus vite que le nombre de barrages réparés. Il faudrait 10 milliards de dollars pour réparer ne serait-ce que ceux qui sont susceptibles de mettre en danger des vies humaines. Le réseau électrique a un besoin très urgent de rénovation car les dépenses d'entretien ont été réduites de 1 % tous les ans depuis 1992. La moitié des écluses du pays sont délabrées, etc, etc. Le rapport chiffre à 1 600 milliards de dollars la somme qu'il faudrait consacrer à remettre en état l'ensemble des infrastructures, somme équivalente à ce que Bush a décidé de consacrer aux réductions d'impôts pour les riches. Qui peut prétendre que la bourgeoisie n'est pas une classe parasitaire qui étouffe toute la société ?

Au moment où Katrina a frappé, une série de mesures devaient être adoptées par le Congrès réduisant encore les impôts sur les revenus du capital et les dividendes des actionnaires, et introduisant de nouvelle coupes dans l'assurance médicale d'État des pauvres et dans les bons d'alimentation. L'examen de ces mesures a été ajourné tant elles auraient constitué une véritable provocation au moment où la population était choquée et indignée par l'attitude du gouvernement.

Katrina : une occasion de plus d'enrichir les plus riches

Qu'à cela ne tienne, cette catastrophe nationale est tout de même une véritable aubaine pour beaucoup de gens. Le New York Times parle même de « ruée vers l'or » après Katrina. Six jours après l'arrivée du cyclone, le Los Angeles Times écrivait déjà : « La première réaction des investisseurs à l'ouragan de lundi dernier a été d'enrichir encore plus les riches » ! Et le journal de citer la hausse de 9 % sur la semaine des actions des compagnies pétrolières. Et d'ajouter : « Wall street, qui est toujours à l'affût d'occasions d'engranger des profits au milieu de la souffrance humaine, s'est également précipité sur une foule d'entreprises dont les produits ou les services pourraient être fortement sollicités lors de la reconstruction de la côte du Golfe. Cette liste comprend les fabricants de caravanes, les entreprises de travaux publics, les producteurs de ciment, les fournisseurs de bois de construction... ».

Les spéculateurs immobiliers, dont certains sont carrément spécialisés dans l'achat de maisons à bas prix endommagées par les tempêtes, se sont jetés sur les bonnes affaires à réaliser avec les maisons, même inondées, même délabrées de la Nouvelle-Orléans. Le jour même où Katrina est arrivée, un agent immobilier de la Nouvelle-Orléans recevait déjà la demande d'un de ces spéculateurs d'acheter des propriétés « dans n'importe quel état ou n'importe quel quartier ». Depuis, les demandes se sont multipliées et les prix ne cessent de grimper.

Quant aux compagnies pétrolières qui se sont précipitées pour augmenter immédiatement le prix de l'essence à des niveaux jamais vus, sous prétexte que les raffineries de Louisiane étaient endommagées et le port de la Nouvelle-Orléans inutilisable, elles ont dû faire machine arrière et baisser aussi vite à nouveau les prix à leur niveau antérieur, et parfois même en dessous, alors qu'évidemment ni les raffineries, ni le port ne fonctionnaient encore. Beaucoup de gens en conclurent que le gouvernement et les compagnies pétrolières avaient peur de la réaction de la population. Aujourd'hui le Sénat promet même une enquête et des sanctions sur les manipulations du prix de l'essence.

Le gouvernement a fini par se rendre compte de l'émotion et du ressentiment de la population et a tout de même évité certaines mesures particulièrement provocantes. C'est sous prétexte d'aider les réfugiés et réparer les dégâts, que l'argent public est distribué sans compter aux entreprises privées.

L'argent public pour enrichir le privé...

Une première somme de 62 milliards de dollars a déjà été débloquée par le Congrès et c'est la FEMA, l'Agence fédérale pour les situations d'urgence, qui est chargée d'en distribuer l'essentiel. Et comme par hasard on retrouve, parmi les heureux bénéficiaires, des entreprises qui ont beaucoup contribué aux campagnes électorales des Républicains et de George Bush en particulier. Certaines d'entre elles ont déjà largement fait parler d'elles pour avoir profité de la guerre en Irak grâce à de multiples contrats avec l'armée, comme Halliburton, dont l'actuel Vice-président des États-Unis, Dick Cheney, fut le directeur, et rendue célèbre non seulement par les montants énormes des contrats qu'elle a obtenus en Irak mais aussi pour avoir surfacturé ses services à l'armée.

Cela n'a pas empêché le ministère de la Défense de lui attribuer, il y a quelques mois, un contrat de 500 millions de dollars pour réparer les installations de la marine en cas de catastrophe naturelle. Halliburton est donc déjà opérationnelle et Katrina a fait grimper de 10 % la valeur de ses actions. Elle attend bien entendu d'autres contrats d'autant qu'elle est bien placée auprès de la FEMA. Halliburton est en effet un gros client de Joe Allbaugh, ex-directeur de cabinet de Bush au Texas, ex-directeur de campagne de Bush en 2000, ex- directeur de la FEMA de 2001 à 2003, et reconverti en consultant pour aider les entreprises privées.

Il y a certes un autre homme qui fait le même travail : James Lee Witt, lui aussi ancien directeur de la FEMA, mais sous Bill Clinton, appelé aux côtés de Kathleen Blanco, la gouverneur de Louisiane, pour l'aider à gérer les secours et la reconstruction.

Ils sont tous deux d'autant plus assaillis par d'innombrables entreprises qui veulent leur part du gâteau que les contrats se font sans appel d'offres sous prétexte d'aller plus vite.

La réparation des digues de la Nouvelle-Orléans a été confiée à KBR, une filiale d'Halliburton, au groupe Shaw, lié au parti démocrate mais aussi client de Joe Allbaugh, et à une entreprise de construction de la Nouvelle-Orléans. En plus de ce contrat d'une valeur de 100 millions de dollars, le groupe Shaw en a reçu un autre de 100 millions de dollars également pour fournir des caravanes et des mobile homes. D'autres entreprises, dont Fluor, gros donateur du parti républicain, Bechtel, une grosse société de construction proche de Bush, CH2MHill, etc, ont reçu aussi des commandes du même montant pour fournir ces habitations provisoires.

C'est Bechtel, qui a aussi un gros contrat en Irak, qui jusqu'à présent a certainement remporté le contrat le plus juteux passé avec la FEMA : il couvre tout l'État du Mississipi pour la reconstruction des habitations, mais c'est Bechtel lui-même qui évalue le travail à faire et qui fixe les prix. Aucune limite n'a été fixée !

Quant aux morts de la Nouvelle-Orléans, l'armée et la police municipale n'ont pas le droit d'y toucher. C'est une filiale d'un géant des pompes funèbres, Kenyon, qui en a l'exclusivité, pour 119 000 dollars (près de 100 000 euros) par jour. La maison mère possède 1 500 funérariums dans tout le pays, est cotée en Bourse et est de longue date un fidèle soutien de Georges Bush. Elle a également été impliquée au Texas dans plusieurs scandales, allant de l'embauche d'embaumeurs non diplômés à l'entassement dans des cachettes de corps censés avoir subi une crémation en passant par l'exhumation de corps pour faire de la place pour de nouvelle tombes. George Bush et Joe Allbaugh jouèrent à l'époque un rôle déterminant pour protéger l'entreprise des poursuites judiciaires.

La suspicion de gabegie et de corruption à l'occasion de tous ces contrats est forte et nombreux sont les membres du Congrès qui réclament un contrôle sur l'argent dépensé. Cela a été l'occasion d'attribuer 15 millions de dollars au ministère de la Sécurité intérieure - dont la FEMA fait partie - pour surveiller et faire un rapport hebdomadaire au Congrès.

Les banques comptent bien profiter elles aussi de ce flot d'argent. Le directeur de la principale banque de la Nouvelle-Orléans n'est pas inquiet : « Il est prouvé que les banques se développent après les catastrophes parce que beaucoup d'argent arrive et les dépôts se multiplient. De notre point de vue, nous pensons que notre société va se développer significativement dans l'affaire. »

Les compagnies d'assurance sont plus inquiètes, ou font mine de l'être pour pouvoir augmenter leurs tarifs, et réclament que les risques « soient répartis » nationalement dans le cas de catastrophe naturelle majeure. « Nous sommes une nation et un désastre est un désastre ». Bref elles réclament un partenariat public-privé pour que l'argent public vienne les renflouer. Il est peu probable que les autorités restent sourdes à leur plainte.

Déductions fiscales, aides pour inciter les entreprises à s'installer dans les zones sinistrées, création d'une zone franche dans les États touchés, tout est bon pour subventionner les entreprises. Dans cette catastrophe, comme en temps ordinaire, la priorité du gouvernement, c'est d'enrichir les patrons. Et cette priorité-là a été mise en oeuvre rapidement et avec efficacité !

...mais bien peu pour les réfugiés

Tout un symbole est cette décision de George Bush, à peine plus d'une semaine après l'arrivée du cyclone, alors que la Nouvelle-Orléans était encore sous les eaux, d'autoriser les entreprises qui ont des contrats avec l'État fédéral à déroger à la loi qui prévoit qu'elles doivent payer leurs salariés aux tarifs syndicaux courants dans les régions où elles doivent opérer. Cette dérogation fera baisser les salaires qui sont déjà très bas dans les États les plus touchés par le cyclone. Voilà le cadeau du gouvernement aux sinistrés qui viendront reconstruire leurs villes.

Dans le passé, Bush a déjà distribué beaucoup d'argent aux Églises, sous le prétexte qu'elles s'occuperaient des pauvres que la politique gouvernementale fabriquait en masse. Aujourd'hui le gouvernement laisse l'essentiel de l'aide aux réfugiés aux bons soins des organisations caritatives et à la générosité de la population. Bush a institué un fonds d'aide, présidé par deux ex-présidents, Bill Clinton et George Bush père, pour recevoir des dons. La population donnera de son temps et de son argent, les Églises recevront encore des aides. Les écoles publiques ne recevront pas les financements nécessaires pour faire face à l'afflux des enfants réfugiés mais les écoles privées, essentiellement religieuses, pourront bénéficier de l'argent public par le biais des bons scolaires donnés aux familles avec le droit de les utiliser y compris dans le privé. Si les salariés se laissent faire, on en reviendrait au travail gratuit car ils sont incités par le gouvernement à rendre des jours de congés à leur patron pour aider les sinistrés. Les salariés travailleraient donc ces jours-là sans être payés et c'est le patron qui s'engagerait à verser de leur part un don du montant des salaires correspondants, aux bonnes oeuvres de son choix. C'est évidemment tout bénéfice pour le patron.

Le gouvernement a multiplié les promesses d'aide au million de personnes réfugiées : allocations chômage, aides sociales, bons d'alimentation, bons scolaires, bons de logements, 2 000 dollars en liquide pour faire face aux premiers besoins. Il est difficile de savoir ce qui relève de l'effet d'annonce et ce qui est réalité. De nombreux témoignages de réfugiés attestent que ces aides sont parfois très difficiles à obtenir. Elles sont en outre insuffisantes et de courte durée. Quant aux familles qui ont accueilli leurs proches, parfois très nombreux, et qui les hébergent depuis des semaines, elles ne reçoivent aucune aide pour faire face aux dépenses, parfois considérables, que cela entraîne. « Vous l'avez fait de bon coeur, aucune aide n'est prévue pour cela », s'entendent-elles répondre.

Le gouvernement promet de fournir 300 000 caravanes ou mobile homes, à ceux qui sont encore dans des refuges d'urgence, comme à ceux qui sont entassés dans des hôtels, des motels, dans des appartements vides ou hébergés par d'autres personnes. Le 15 octobre, la FEMA cessera de payer les hôtels et les motels où 400 000 personnes sont encore réfugiées mais le programme de relogement prend du retard car les autorités sont à la recherche de lieux pour installer ces caravanes. Certaines sont déjà entassées par milliers dans des parcs ou dans des champs mais des milliers d'autres ne peuvent être installées faute d'emplacement. La FEMA projette de faire surgir de véritables villes pouvant aller jusqu'à 25 000 mobile homes. Elle promet que des écoles, des installations de traitement des eaux usées, des magasins, des restaurants et des centres médicaux seront installés... plus tard. Pour l'instant elle n'a même pas les terrains. Le drame des réfugiés de Katrina ne fait que commencer, il va durer des mois et des années.

Les autorités affirment contre toute vraisemblance que tout cela sera provisoire : « Nous allons reconstruire la Nouvelle-Orléans. Nous ne voulons pas créer un État de caravanes et des parcs de mobile homes. »

Les pauvres encore plus démunis

Mais pour ces anciens habitants à faible revenu, y aura-t-il de la place dans la ville reconstruite ? Non seulement il y a déjà une flambée spéculative des prix mais d'ores et déjà il est question de raser ce qui reste de 160 000 maisons très endommagées et de reconstruire « plus haut et mieux » a dit Bush. Et tous savent bien que cela signifie reconstruire une ville plus blanche et plus riche. Déjà l'État de Louisiane veut profiter du cyclone pour démolir, sous prétexte de sa vétusté, le seul hôpital de la ville qui soignait gratuitement les malades et il est question de ne pas reconstruire le quartier le plus touché par les inondations, le Ninth ward, un quartier pauvre mais qui se trouve surtout être le coeur de la communauté noire.

Les mêmes objectifs valent pour toute la côte du Golfe. Le maire de Gulfport, l'une des villes de la côte les plus touchées par le cyclone, le dit froidement : « Le prix de l'immobilier va flamber ici. Tout ce qui était moche a été balayé. Ce qui était bien a été balayé aussi, mais cela nous le reconstruirons. Nous avons maintenant l'occasion d'en faire un endroit unique. Dieu est venu et nous a déblayé le terrain. »

Dans ces conditions, les plus défavorisés des relogés provisoires risquent d'avoir bien du mal à retrouver un vrai logement. En Floride, des milliers de réfugiés du cyclone Ivan, en 2004, qui ont été placés « provisoirement » dans des caravanes y sont toujours et dans des conditions de promiscuité déplorables. Les feux de l'actualité ne sont plus braqués sur eux et ils sont tout simplement abandonnés à leurs difficultés. Il leur est impossible de retrouver un logement normal tant les prix des loyers ont augmenté - ils ont parfois plus que doublé et même triplé - et la plupart des immeubles à loyer modéré ont été transformés en résidences de luxe. Mais le droit de disposer gratuitement de ces caravanes est bel et bien provisoire et doit expirer en février prochain.

Mais Bush n'a-t-il pas pensé aux victimes de Katrina les plus démunies ? Il a promis d'organiser un tirage au sort pour leur distribuer gratuitement des terrains de l'État. Mais pour avoir droit au terrain, il faudra qu'elles aient l'argent pour construire une maison : un don d'une organisation caritative ou un prêt bancaire. On ne saurait être plus désinvolte et méprisant envers des gens dans la détresse.

Tout le monde sait que, de cette catastrophe, les pauvres sortiront encore plus pauvres et tout un pan de classe ouvrière qui réussissait à se maintenir au-dessus du seuil de pauvreté va plonger dans la misère et ne pourra pas s'en relever. Ce sont des gens qui maintenant n'ont plus de travail : 400 000 emplois ont disparu avec le cyclone et les autorités locales à cours d'argent licencient en masse leurs propres employés. Des dizaines de milliers de travailleurs ont perdu la maison qu'ils avaient réussi à acheter en y investissant toutes leurs économies car la plupart du temps, ces maisons, tout en étant assurées contre les cyclones, ne le sont pas contre les inondations. Et puis il y a tous ceux qui ont construit eux-mêmes leur logement, sans pouvoir emprunter aux banques, et qui ne sont pas assurés du tout.

Mais les riches, eux, se seront encore bien enrichis grâce à l'argent public car la plus grande partie du coût de la reconstruction estimé à 200 milliards de dollars, sera aspirée par les profits faramineux qu'une minorité de gens vont réaliser. Bien peu de cet argent servira utilement la population.

L'indignation face à la politique du gouvernement

Katrina, en même temps que la destruction et la mort a semé l'indignation et la colère. Colère contre Bush qualifié de « désastre de catégorie 5 » mais aussi contre sa politique. L'opposition grandit à la politique qui consiste à sacrifier des hommes et dépenser de l'argent pour faire la guerre à l'autre bout du monde alors que le gouvernement n'est pas capable d'assurer le minimum aux États-Unis mêmes. Cette opposition s'est exprimée publiquement le 24 septembre dernier, journée de manifestations contre la guerre, qui a réuni plus de 100 000 personnes à Washington et des milliers d'autres à Los Angeles ou dans des villes plus petites. Depuis le début de la guerre, c'est la plus forte mobilisation et la catastrophe engendrée par Katrina n'est pas pour rien dans la montée des sentiments anti-guerre. Des pancartes comme « Faites des digues, pas la guerre » ou « De l'argent pour la santé, pas pour la guerre » étaient éloquentes quant à l'état d'esprit des manifestants.

Un sondage indique d'ailleurs que 60 % des personnes interrogées estiment maintenant que la priorité doit aller à la reconstruction des régions sinistrées et 5 % seulement que la priorité c'est « établir la démocratie en Irak », telle que la question a été formulée par le sondage. Un autre sondage indique que 90 % des personnes interrogées sont réticentes à faire davantage de sacrifices financiers pour la guerre et s'opposent à d'éventuelles nouvelles coupes dans les budgets de l'éducation et de la santé.

C'est pourtant exactement ce que fait le gouvernement qui laisse aux budgets sociaux la charge des aides aux victimes du cyclone sans leur transférer l'argent nécessaire, alors même qu'il fait un pont d'or aux entreprises qui vont profiter des destructions.

L'avenir que le capitalisme offre au monde

Pour prendre la mesure de la catastrophe engendrée par le cyclone Katrina, il ne faut s'arrêter ni à l'incurie de l'État fédéral comme des pouvoirs locaux, ni au cynisme des déclarations des dirigeants. Non, il faut réfléchir à ce que représentent les États-Unis pour le monde entier.

Les États-Unis sont le pays le plus riche de la planète, le plus puissant, le plus productif, celui qui n'a, pour ainsi dire, pas besoin d'exporter pour survivre et qui consomme 80 % de ce qu'il produit.

Le capitalisme s'y est développé sans entrave, sans avoir à composer avec une société féodale qui n'existait pas. Il a pu le faire à l'échelle d'un continent aux ressources naturelles quasi inépuisables. C'est là que le capitalisme a déployé le plus librement ses formes d'organisation sociale et ses méthodes de production grâce auxquelles il a fait d'un continent vierge la première puissance industrielle du monde, en avance sur toutes les autres pour la production de biens matériels mais aussi pour le développement scientifique et technique.

Bien avant la France, il a donné l'image d'un pays où le téléphone équipait tous les foyers, où tous, même les plus pauvres, avaient un réfrigérateur, où il y avait des autoroutes quand les pays d'Europe n'avaient pratiquement pas de voitures. C'était le pays où la technologie était la plus avancée, celui d'où provenaient tous les progrès, toutes les inventions, le pays de la médecine de pointe et celui d'où provenaient 80 % des découvertes de nouveaux médicaments. C'était le pays des usines gigantesques, de la classe ouvrière la plus forte. C'était le pays de la conquête de la lune, de la bombe atomique bien sûr, mais aussi des centrales atomiques.

En fait les États-unis offrirent et offrent toujours l'image du capitalisme triomphant, c'est-à-dire de la société capitaliste la plus avancée, celle qui pourrait, malgré quelques à-coups, quelques heurts, apporter le bonheur à tous, accréditant l'idée que la libre concurrence, la régulation de la production par le marché était ce qui pouvait se faire de mieux pour assurer à tous le maximum de ce qui pouvait être produit.

Et pour la vieille Europe, y compris pour les pays capitalistes les plus riches que sont la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, ils offraient l'image même d'un avenir heureux. C'est encore plus vrai pour les pays de l'Est européen qui croient que le fait d'être entrés dans l'Union européenne les rapprochera du niveau de vie américain. Sans parler de la Turquie dont on parle beaucoup en ce moment.

C'est ce décalage immense entre le symbole de réussite et de prospérité que sont les États-Unis et les images de désolation suite au cyclone Katrina qui a tant choqué. Car Katrina a montré que cette organisation sociale si bien adaptée à engendrer des réussites spectaculaires est incapable d'offrir une vie digne à l'ensemble de la collectivité humaine.

Katrina nous a montré l'image du seul avenir que le développement de la société capitaliste peut nous offrir : une misère effroyable à un pôle, digne du Tiers monde, encore aggravée en cas de catastrophe naturelle, pour qu'à l'autre pôle des fortunes inouïes puissent s'accumuler et qu'une classe puissante puisse continuer à dominer le monde. Voilà le meilleur avenir que le marché capitaliste, la liberté d'entreprise, la concurrence, ce qu'on appelle aujourd'hui le libéralisme économique, qui n'a rien de libéral, peuvent nous réserver dans les années à venir.

C'est cet avenir-là qu'on nous prépare en Europe. Les capitalistes des pays de l'Europe de l'Ouest exploiteront de plus belle une population paupérisée d'un bout à l'autre du continent européen, une population encore plus pauvre à l'Est mais appauvrie ici aussi. On verra des malades qui n'auront pas les moyens de se soigner, des enfants qui mourront en bas âge, une espérance de vie qui diminuera et des vieillards auxquels on reprochera de coûter trop cher à la collectivité.

Alors, camarades, ou les classes pauvres accepteront cet avenir ou elles débarrasseront la société de ce monstrueux cancer qu'est le capitalisme.