La Turquie du kémalisme à l’islamisme et les perspectives de la classe ouvrière

Cercle Léon Trotsky
25/01/2013

Introduction

L'assassinat début janvier en plein Paris de trois militantes kurdes a rappelé à bien des militants des heures sanglantes qu'ils ont connues dans le passé. Et on ne peut que partager l'émotion de celles et ceux qui ont manifesté pour dénoncer ces crimes dont on ne connaîtra peut-être jamais les auteurs ni les commanditaires. Ils viennent rappeler que le gouvernement de la Turquie, le pays dont nous allons parler ce soir, est encore loin d'avoir donné une solution à la question kurde. Le peuple kurde doit encore lutter pour ses droits élémentaires et des militants continuent à mourir. Nous lui affirmons ici toute notre solidarité.

Depuis des décennies, la Turquie offre à l'impérialisme un point d'appui et un relai pour sa domination. Sa situation géographique entre l'Europe et l'Asie lui a conféré durant la guerre froide le rôle de poste avancé dans la politique d'encerclement de l'Union Soviétique. La taille de son territoire, la stabilité de son État, l'importance de ses forces armées en ont fait une pièce maîtresse des États-Unis sur l'échiquier du Proche et du Moyen-Orient aux côtés d'Israël. Le chaos irakien, à l'est, comme la guerre civile en Syrie, au sud de son territoire, rappellent cette place centrale mais aussi les menaces d'un embrasement généralisé qui pèsent sur les peuples de cette région.

Depuis dix ans, l'AKP, un parti qui se définit lui-même comme modéré ou « post-islamiste », dirige le pays sans discontinuer. Certains y voient un modèle de développement et de gouvernement pour d'autres pays, à commencer par les pays arabes où les bouleversements politiques se sont accélérés ces deux dernières années.

Elle offre le visage rassurant pour leurs classes dirigeantes d'un régime stable, qui maintient des apparences démocratiques et qui est parvenu à contenir ou réprimer de longue date le mécontentement des masses populaires.

Du point de vue des statistiques et des intérêts de la bourgeoisie, la situation parait florissante. Le pays a connu depuis une dizaine d'années une croissance annuelle de 5% à 10% qui lui a permis de tripler son PIB et de se hisser, selon ce critère, au dix-huitième rang mondial. L'économie est même parvenue jusqu'à une période récente à échapper aux effets dévastateurs de la dernière crise financière. Des commentateurs parlent de « miracle économique». Le journal The Economist a même qualifié avec admiration la Turquie de « Chine de l'Europe ».

Au véritable pont d'or construit pour les capitalistes par les gouvernements successifs, s'ajoutent en effet une législation, et un droit du travail, qui leur sont plus que favorables. Cela explique pourquoi la Turquie est devenue une terre d'accueil et une plate-forme d'exportation pour nombre de grands groupes internationaux comme Ford, General Electric, Axa, Renault ou Lafarge.

Pour les travailleurs, l'essor de l'économie se paie au prix fort. Dans une note destinée à attirer les investisseurs étrangers, le gouvernement en convient à sa manière : «Le lieu de travail est une institution que les Turcs chérissent particulièrement. C'est pour eux un endroit privilégié pour exploiter ses talents et se dépasser. La conscience professionnelle des Turcs se traduit par une productivité élevée, un faible taux d'absentéisme et un classement au rang des pays dont la durée annuelle du travail est la plus élevée ». Cela en dit long sur le cynisme et le mépris de classe des dirigeants. Mais cela lève aussi un coin du voile sur le degré d'exploitation des travailleurs.

La classe ouvrière n'en dispose pas moins d'importantes traditions de luttes et de combativité. Elle représente une force contre laquelle les classes dirigeantes ont toujours tenté de se protéger, et cela, c'est une grande partie de l'histoire qui a mené à la Turquie actuelle.

Du déclin de l'empire ottoman au rang de semi-colonie de l'impérialisme

La Turquie, dans ses frontières actuelles est issue de l'empire ottoman. Cet empire fut fondé vers la fin du XIIIe siècle par des Turcs venus d'Asie centrale. Jusqu'à son apogée, il incorpora dans un ensemble relativement stable des peuples aux langues, aux traditions, ou aux religions très diverses du pourtour méditerranéen au Moyen-Orient, des Balkans à la péninsule arabique.

A partir du XVIIIème siècle, cet ensemble entra dans une phase de déclin. La cour du sultan de Constantinople, aujourd'hui Istanbul, la bureaucratie, le clergé et l'armée, devinrent un fardeau insupportable et les traits féodaux et rétrogrades ne firent que s'accentuer.

L'expansion des puissances capitalistes occidentales accéléra ce processus. Le Maghreb, puis l'Égypte et l'isthme de Suez tombèrent sous la coupe du colonialisme français et britannique. Cette pression, ainsi que le poids d'un État sous lequel la société étouffait, rendirent impossible l'émergence d'une véritable bourgeoisie ottomane, qui aurait été à l'échelle du vaste territoire de l'empire.

En revanche, les premiers mouvements nationalistes émergèrent en Europe centrale, dans les Balkans, aboutissant à l'indépendance de la Grèce en 1830, puis dans les territoires de langue arabe un peu éloignés du contrôle de l'État central. Les puissances coloniales occidentales voulaient mettre la main sur tout le pourtour méditerranéen et au-delà. Elles jetèrent de l'huile sur le feu en appuyant ces différents nationalismes contre le pouvoir central siégeant à Constantinople.

L'empire devint, selon l'expression de Rakovski « un champ ouvert aux menées capitalistes et impérialistes de tous les pays » et, de fait, une semi-colonie du capital européen. Créée en 1853, la Banque Impériale Ottomane fut le symbole de cette domination. C'était une banque privée franco-anglaise qui contrôlait l'émission du papier monnaie, les opérations de trésorerie du gouvernement... comme ses emprunts à l'étranger.

Après la banqueroute de l'État en 1875, une Administration de la Dette, dirigée par les puissances impérialistes, fut créée. C'est elle qui perçut directement les revenus tirés du monopole du tabac et du sel, les impôts sur les alcools, la pêche et la soie. Cette mainmise s'étendit aux concessions maritimes et ferroviaires, aux privilèges douaniers et à toute une série d'avantages répertoriés sous le terme de « Capitulations ». Ces Capitulations permettaient aux entreprises étrangères de piller le pays comme bon leur semblait sans avoir ou presque à verser le moindre impôt à l'administration ottomane.

Les tentatives de réformes « par en haut »

Au milieu du XIXème siècle, les jours de l'empire semblaient comptés, au point que l'expression le désignant comme « l'homme malade de l'Europe » paraissait en annoncer la mort prochaine.

Sous la pression du capital européen et des fractions les plus avancées des classes possédantes, le régime tenta de se réformer. Le sultan de Constantinople Mehmet II adopta les signes extérieurs de la modernité : il critiqua le port de la barbe, se déplaçait en bateau à vapeur, s'habillait en costume trois-pièces et troqua le turban contre le fez. Le code du commerce et le code pénal furent copiés de leurs équivalents français.

Mais ces décrets ne touchaient pas aux privilèges des grandes familles et des propriétaires fonciers et les caisses de l'État restèrent vides.

En 1876, un coup d'État porta le sultan Abdülhamid II au pouvoir. Il suspendit la constitution et renvoya le Parlement. Deux ans plus tard, la guerre contre la Russie s'acheva en déroute. Cette fois, c'est la Bulgarie qui échappa presque entièrement au contrôle de l'empire, de même que la Bosnie et l'Herzégovine qui furent placées sous « occupation » et administration austro-hongroise. La Serbie et la Roumanie prirent leur indépendance.

Pour se maintenir quel que soit le sang à verser, et pour conserver les débris de l'empire sous leur coupe, les dirigeants s'appuyèrent sur les haines nationales et religieuses. Jusqu'en 1908, le régime d'Abdülhamid perpétra des meurtres de masse, en premier lieu contre la communauté arménienne.

Le mouvement et le pouvoir « jeune-turc »

C'est l'opposition dite « jeune-turque » qui incarna de la façon la plus résolue la naissance du nationalisme turc. Née dans l'exil et dans la clandestinité, elle était le fait d'intellectuels et de fils de la bonne société se réclamant d'idées libérales et modernisatrices inspirées par l'évolution des États européens contre le « féodalisme ottoman ». Leur ambition était de forger un État à partir des territoires de l'Anatolie située dans la partie asiatique de l'empire, ainsi que de la Thrace, sa partie européenne encore majoritairement peuplée de Turcs.

Le Comité Union et Progrès constituait la direction de ce mouvement. Ses partisans recrutaient dans les casernes et jusqu'à l'École d'État-major. Après la fermeture de l'université durant trois décennies, l'armée était la seule institution offrant aux fils de la petite-bourgeoisie des moyens de formation et des perspectives d'ascension sociale. Ainsi que l'écrivit à l'époque Trotsky, le corps des officiers était devenu « le centre du mécontentement et de l'esprit de révolte. (...)Ainsi, l'État organisa lui-même en son sein l'avant-garde militante de la nation bourgeoise en formation. »

A l'été 1908, il y eut un coup de force d'officiers mené par Enver Pacha. Ce coup fut qualifié de « révolution des jeunes-turcs » et contraignit le sultan à rétablir la constitution suspendue en 1876 puis à convoquer des élections.

Un vent nouveau se leva, faisant apparaître au grand jour des aspirations démocratiques et sociales. Des organisations ouvrières et des cercles socialistes, jusque-là traqués et brisés, se constituèrent. Les deux années suivantes virent la première célébration du 1er mai, puis une véritable vague de grèves.

Mais le prolétariat n'eut pas le temps de s'organiser vraiment et de tenir un rôle.

Le morcellement de l'empire s'accéléra. La Bulgarie, puis l'Albanie proclamèrent leur indépendance, chassant vers l'Anatolie les populations musulmanes. La Libye tomba aux mains de l'Italie, tandis que la « poudrière des Balkans » explosait lors de deux guerres en 1912 et 1913. Témoin de ces événements, Trotsky écrivit : « Les gouvernements capitalistes des pays européens se rassemblaient autour comme autant de chiens affamés, chacun essayant d'arracher un morceau pour lui-même ».

Dans le même temps, l'état d'exception suspendit les droits d'association, de grève et de réunion à peine proclamés. La censure s'abattit sur les journaux, tandis que se succédèrent soulèvements armés et répression sanglante.

L'Empire ottoman dans la Première Guerre mondiale

Durant la Première Guerre mondiale, les dirigeants ottomans se rangèrent derrière l'Allemagne. Mais les combats furent d'abord une succession de défaites et de désastres humains.

Dans ce chaos, la population arménienne, au sein de laquelle s'étaient développées des organisations nationalistes et socialistes, fut désignée comme ennemi intérieur à éliminer. En 1915, les déportations, les privations de nourriture et les exécutions firent parmi elle autour d'un million de victimes. Au moment de l'armistice en 1918, le pays déplorait en outre plus de trois cent mille morts et quatre cent mille blessés. Deux cent mille déserteurs erraient dans le pays. La famine menaçait partout.

Les impérialismes vainqueurs occupèrent militairement une grande partie de l'empire. Puis ils commencèrent à s'en partager les dépouilles, notamment en découpant le Moyen-Orient en zones d'influence. Ils voulaient faire de même avec la Turquie en la réduisant à un petit territoire en Anatolie centrale, c'est-à-dire dans la zone la moins développée, la plus aride et sans débouché maritime, donc condamnée au dépérissement.

Quant au reste de l'Anatolie et de la Thrace ainsi que les détroits du Bosphore et des Dardanelles qui contrôlent l'accès à la Mer noire, les pays occidentaux voulaient se les répartir, comme ils voulaient se répartir le Moyen-Orient.

Dans ce partage colonial, la Grande-Bretagne s'attribua la province de Mossoul à l'est qui regorgeait de pétrole. L'Italie et la France s'approprièrent le littoral méditerranéen, tandis que la Grèce, dont le premier ministre affirma vouloir renvoyer les Turcs « dans les steppes de l'Asie centrale », occupa avec ses forces armées la ville de Smyrne, aujourd'hui Izmir, et la rive orientale de la mer Egée.

En 1920, le traité de Sèvres confirma ce dépeçage en accordant en outre à la Grèce les territoires européens restant de l'ancien empire et le rôle de gendarme de la région. Les détroits furent placés sous contrôle international et le régime des Capitulations maintenu tandis que l'armée turque était réduite à quinze mille hommes. Était envisagée enfin la création d'un État arménien et d'une zone autonome kurde, prélude à une possible indépendance.

Mustafa Kemal fédère l'opposition nationaliste au dépeçage de la Turquie

C'était sans compter l'indignation suscitée par l'occupation militaire et ce plan de partage qui provoquèrent une véritable éruption du sentiment national turc. C'est un militaire de haut rang, Mustafa Kemal, qui prit la tête de la guerre pour la libération de l'Anatolie. Ancien animateur du mouvement jeune-turc, il avait notamment joué un rôle actif en 1915 dans l'échec de la tentative de débarquement allié à Gallipoli dans le détroit des Dardanelles. Il y avait acquis le prestige d'un « sauveur de la patrie » en montrant sa détermination farouche à ne pas céder une seule parcelle du sol turc, au prix il est vrai de la mort de dizaines de milliers de soldats ottomans.

Kemal appartenait à cette génération d'officiers « jeunes-turcs » acquis à l'idée qu'il fallait arracher la Turquie à son arriération, au poids des traditions, notamment religieuses, à la pourriture de la cour des sultans et à leur attitude de laquais des puissances européennes. Il était convaincu que pour imposer ses vues les moyens militaires à sa disposition constitueraient le meilleur levier.

Après la capitulation que constituait la signature de traité de Sèvres de 1920, il appela à désobéir aux ordres du gouvernement du sultan, puis réunit une « Grande Assemblée Nationale de Turquie » à Ankara. Elle désigna Mustafa Kemal comme le chef du mouvement national. C'était un véritable défi aux puissances impérialistes. Jouant des rivalités qui opposaient ces dernières et de leur haine commune du régime soviétique, il noua à leur grande frayeur, des relations diplomatiques avec celui-ci. « Nous acceptons, déclara alors Kemal, de coopérer avec les bolcheviks russes dans leurs efforts de sauver tous ceux opprimés par les gouvernements impérialistes ». De leurs côtés, les bolcheviks apportèrent leur soutien au combat des nationalistes turcs contre les puissances occidentales.

En se faisant le porte-parole le plus résolu du sentiment national, Kemal parvint en quelques mois à rallier une large fraction de la population et à transformer une armée vaincue et démoralisée en une force soudée. Après trois années d'affrontements acharnés, les troupes commandées par Mustafa Kemal écrasèrent les deux cent mille soldats de l'armée grecque, réduisant à néant les plans de l'impérialisme.

Cette victoire militaire retentissante permit d'imposer l'évacuation des troupes alliées qui occupaient Constantinople depuis 1918. En juillet 1923, le traité de Lausanne signé avec les puissances impérialistes, consacra cette victoire. Le territoire actuel de la Turquie y fut dessiné. Toute l'Anatolie et la Thrace restaient turques. Le régime des Capitulations était aboli, mettant ainsi un terme aux privilèges des capitalistes étrangers. Ceux-ci perdaient également leur mainmise sur les détroits.

La minorité grecque d'Anatolie paya durement le fait d'avoir été enrôlée de force par le

corps expéditionnaire grec durant la guerre. Ses biens furent détruits ou saisis, ses membres chassés du territoire turc par centaines de milliers.

Une politique de réformes radicales...

Une fois son pouvoir établi, Mustafa Kemal entreprit des réformes radicales. Au fond, il voulait accomplir la révolution bourgeoise en Turquie. Et il le fit à sa manière de militaire, c'est-à-dire au pas de charge.

En 1923, contre les fractions les plus réactionnaires des classes possédantes, il proclama la République et l'abolition de la monarchie. Ce régime, qui avait imprimé sa marque pendant des siècles, était jeté à bas. Le sultan et sa famille furent contraints à l'exil.

Un an plus tard, Kemal se débarrassa également du califat, cette institution qui avait fait des chefs de l'empire les dépositaires de l'autorité religieuse suprême dans le monde musulman. Les ordres mystiques furent dissouts, leurs couvents fermés, leurs biens dispersés, le culte des mausolées et les pèlerinages interdits.

Au fond, Mustafa Kemal avait une haine profonde de la religion. Il avait même à ce

propos un jugement sans concession. Si nous voulions discuter de la religion en général et de l'islam en particulier, nous le ferions dans d'autres termes. Mais un de ses textes mérite d'être cité car il montre comment cet officier moderniste pouvait ressentir l'influence de l'islam au sein de la société ottomane : « Depuis plus de 500 ans, écrivit-il en parlant de Mahomet, les règles et les théories d'un vieux cheikh arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la vie civile et criminelle. Elles ont réglé la forme de la constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu'il apprend à l'école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu'à ses pensées les plus intimes. L'islam, cette théologie absurde d'un bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies ».

Aujourd'hui, une déclaration pareille serait brandie par tous les salafistes pour appeler au djihad contre l'occident...si elle ne venait pas justement d'un dirigeant d'un pays musulman !

Kemal allait formuler plus tard les « principes » qui le guidaient et que les écoliers allaient apprendre comme les « six flèches du kémalisme » : républicanisme, laïcisme, progressisme, populisme, étatisme et nationalisme.

Pour assurer le succès de ses réformes et remettre en marche une économie où la majeure partie des tâches administratives, scientifiques ou techniques étaient assurées auparavant par les membres des minorités expulsés ou assassinés, Kemal ferma les écoles coraniques puis lança l'implantation d'écoles publiques mixtes et la formation d' « une armée d'enseignants ». L'étude de la science et des connaissances modernes devint une priorité. Le calendrier occidental et le système métrique furent adoptés. En 1930, la ville de Constantinople prit définitivement son nom en langue turque : Istanbul.

La langue elle-même fut réformée en quelques mois. Celle, complexe, des couches privilégiées céda la place en 1928 au turc moderne accessible au plus grand nombre. Un nouvel alphabet tiré de l'alphabet latin, plus adapté à la langue turque, remplaça l'alphabet arabe. Des droits furent accordés aux femmes, dont celui au divorce, mais aussi celui de voter, aux municipales puis aux législatives, et ce alors que ce droit ne fut acquis en France qu'en 1945.

C'était une orientation qui allait à l'encontre de toutes les traditions et des préjugés les plus rétrogrades.

... pour sortir du sous-développement et de la soumission à l'impérialisme

L'ambition de Kemal allait au-delà de ces transformations.

Après un demi-siècle de pillage et de domination, la Turquie demeurait dans un état de sous-développement et de grande pauvreté. En 1923, elle ne disposait que de 4500 kilomètres de voies ferrées et d'aucune ligne à l'est d'Ankara, c'est-à-dire sur les trois quarts du pays. Kemal entendait ouvrir la voie de la modernisation et du développement. « Il faut, disait-il, transformer nos bourgeois en une classe bourgeoise ». Mais il voulait le faire sans se soumettre aux diktats de l'impérialisme qui étouffait l'essor de la bourgeoisie nationale.

Cependant, tout cela se heurtait à l'environnement extérieur. Pour ne pas être bannie par les grandes puissances, la Turquie s'engagea à ne pas modifier ses tarifs douaniers, très désavantageux pour elle, jusqu'en 1929 et à garder à sa charge 70% des dettes des sultans. Malgré cela, son économie fut privée d'accès aux marchés financiers durant près de deux décennies. La crise de 1929 et l'effondrement du commerce international qui en fut l'une des conséquences renforcèrent cet isolement.

Se substituant à la bourgeoisie, l'État prit en charge les investissements d'infrastructure, mais aussi le lancement de certaines productions de base comme l'habillement ou le sucre. La plupart des entreprises qui appartenaient aux capitaux étrangers furent nationalisées par rachat. Un plan quinquennal et une coopération économique avec l'URSS furent établis.

Pendant des années, la Turquie kémaliste suscita la curiosité voire l'admiration dans les pays encore soumis à la domination directe des puissances impérialistes et où des militants se demandaient comment y mettre fin. Elle allait servir bientôt de modèle aux dirigeants anti-colonialistes ou tiers-mondistes comme Bourguiba en Tunisie, Messali Hadj ou les dirigeants du FLN en Algérie puis Nasser en Égypte.

Les limites et la nature de classe du kémalisme

Les limites de ce volontarisme apparurent au fil des années.

L'étatisme fut tout d'abord loin de sortir le pays de l'arriération. A la fin des années trente, la Turquie restait à plus de 80% rurale et sous-développée. Elle fut contrainte d'exporter à bas prix ses matières premières minières et agricoles pour importer les équipements indispensables à son industrie.

Au cours de ces années trente, marquées par la quasi paralysie du commerce international puis la marche à la guerre, il était difficile de desserrer l'étau de l'impérialisme. Et il était encore plus difficile pour la bourgeoisie d'un pays pauvre d'effacer le retard accumulé et les décennies de pillage.

La bourgeoisie se forma pour une large part au sein même de cet État et de sa bureaucratie. Sur le plan extérieur, elle tenta de se frayer un chemin en louvoyant entre les grandes puissances.

Sur le plan politique, les transformations Mustafa Kemal se heurta également à bien des résistances, et d'abord à celle des minorités nationales qui commençaient à exprimer leurs propres sentiments nationaux. Dès 1925, des chefs de tribus kurdes se soulevèrent. Mustafa Kemal s'était appuyé sur leurs troupes pour remporter la victoire. Mais il n'hésita pas à se retourner impitoyablement contre eux. La révolte kurde fut écrasée, ses meneurs exécutés. Elle fut suivie du déplacement de plusieurs centaines de milliers de personnes et d'une « turquification » sanglante du Kurdistan.

Avec le repartage impérialiste de l'après Première Guerre mondiale, la population kurde était divisée entre cinq États, la Turquie (pour la plus grande partie d'entre elle), l'Irak, l'Iran, la Syrie et même l'URSS. L'idée d'une région autonome, et a fortiori celle d'un État indépendant, furent renvoyées sine die par les Britanniques, eux-mêmes aux prises avec une rébellion kurde qu'ils noyèrent dans le sang en Irak.

Mais prenant prétexte de ce soulèvement, Mustafa Kemal supprima toutes les libertés et mit au pas tous ceux qui, dans son propre camp, ne voyaient pas d'un œil favorable sa volonté réformatrice et tous ses opposants déclarés. La Turquie passa sous la coupe du parti unique, le Parti Républicain du Peuple (CHP), et de son chef Mustafa Kemal, autoproclamé « Atatürk », le « Père de tous les Turcs ».

En fait, le régime kémaliste protégea aussi la bourgeoisie de toute expression indépendante des masses pauvres.

La propagande glorifiait le paysan, proclamé « le vrai maître et propriétaire » du pays. Mais dans les campagnes, en l'absence de réforme agraire, l'oppression continua sous la coupe des grands propriétaires et des chefs religieux ou tribaux. En 1935, 35000 villages sur 40000 n'avaient toujours pas d'écoles.

Quant à la classe ouvrière, le régime ne lui laissa aucune marge de manœuvre.

Le Parti Socialiste s'était implanté après 1918 dans plusieurs centres industriels et dans les compagnies de transport d'Istanbul. Toléré un temps, il fut combattu violemment par le patronat et les forces d'occupation après une série de grèves victorieuses. Son dirigeant, Hüseyin Hilmi, fut lui même assassiné en 1923.

Les socialistes restés fidèles à l'internationalisme en 1914, se réunirent autour de Mustafa Suphi, un intellectuel qui avait été gagné aux idées révolutionnaires lors de ses études à Paris. Rejoint par les militants issus des prisonniers de guerre en Russie et ceux formés au sein du groupe Spartakus à Berlin, Mustafa Suphi fut à l'origine de la création du parti communiste en septembre 1920.

Kemal ne voulait pas tolérer l'existence d'une organisation parlant au nom de la Révolution d'Octobre : il mesurait trop l'attraction que celle-ci pouvait exercer auprès des masses. Mustafa Suphi et les autres membres de la direction furent assassinés et la répression s'abattit sur ce jeune parti.

Quant un code du travail fut adopté en 1936, il fut copié sur ceux édictés par les régimes fascistes en Italie et en Allemagne et interdit toute grève et tout droit d'organisation. Le pouvoir prenait ses précautions contre toute force sociale ou politique qui aurait pu cristalliser la moindre opposition.

En revanche, et malgré ses convictions antireligieuses, Mustafa Kemal n'eut pas la même attitude vis-à-vis du clergé et de la religion. Plutôt que de la combattre de front, la religion fut mise sous le contrôle de l'État. C'est ainsi qu'en 1926 fut créée la Direction des affaires religieuses (Diyanet İşleri Başkanlığı), un ministère du culte qui était un premier renoncement à l'ambition laïque initiale de Mustafa Kemal.

De la « neutralité » de la Turquie dans la Deuxième Guerre mondiale...à son allégeance à l'impérialisme américain

C'est ainsi qu'un État stable fut rebâti, doté d'une solide bureaucratie civile et militaire. Les bases du développement de la bourgeoisie nationale étaient jetées. En novembre 1938, Mustafa Kemal mourut d'une cirrhose du foie, car il ne détestait pas les soirées dans les cabarets et la consommation d'alcool. Cela n'ébranla pas le pouvoir. Son principal lieutenant, Ismet Inönü, lui succéda en continuateur et en gardien de sa pensée. En hommage à Mustafa Kemal, toutes les places des villes et des villages s'ornèrent de statues de ce héros national, avec sa devise « quel bonheur de pouvoir se dire turc ».

Face à la menace grandissante d'une nouvelle guerre mondiale, puis au cours du conflit lui-même, les dirigeants alternèrent les gestes envers l'impérialisme français ou britannique, les traités de non-agression avec l'URSS, puis avec l'Allemagne. Restée officiellement neutre, la Turquie attendit opportunément février 1945 pour déclarer la guerre à l'Allemagne.

La bourgeoisie s'enrichit considérablement durant la Seconde Guerre mondiale : ses aspirations et ses exigences s'en trouvèrent décuplées. Cela impliquait de s'intégrer au commerce international, de pouvoir accéder au marché des capitaux et donc de renoncer aux discours anti-impérialistes.

Après 1945, avec la guerre froide et la naissance des blocs américain et soviétique, la situation internationale se trouvait elle-même profondément changée. Pour leur part, les dirigeants des États-Unis étaient en position de force pour exercer leurs pressions et imposer leur politique dans cette région stratégique.

La Turquie leur fit allégeance et elle fut ajoutée, en 1947, aux bénéficiaires du plan Marshall. Elle intégra le conseil de l'Europe en 1949, l'OTAN deux ans plus tard, mais aussi la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International et l'OCDE. Un corps expéditionnaire turc fut envoyé aux côtés des troupes américaines lors de la guerre de Corée en 1950.

En 1955, la Turquie signa le pacte de Bagdad qui devait réunir les dictatures alliées des USA et de la Grande-Bretagne au Moyen-Orient. Et ses dirigeants furent de fervents opposants aux nationalistes algériens puis à Nasser, dont le langage radical et l'influence inquiétaient les grandes puissances. D'un État construit sur une opposition au contrôle de l'impérialisme, la Turquie devenait un allié dévoué de celui-ci.

De la mainmise réactionnaire du Parti Démocrate au régime des « colonels » (1950-1960)

Les dirigeants des États-Unis impulsèrent également un ravalement de façade du régime turc.

Le système du parti unique fut abandonné. Dès 1946, un parti concurrent au CHP vit le jour : le Parti démocrate. Il était dirigé par plusieurs anciens cadres du parti de Mustafa Kemal, dont Celal Bayar, son dernier premier ministre et proche des milieux financiers et Adnan Menderes, lui-même grand propriétaire foncier.

Lors des élections de 1950, le Parti démocrate s'appuya sur les fractions les plus rétrogrades de la société dont les rancœurs étaient attisées par le clergé, les grands propriétaires terriens et tous ceux qui avaient des comptes à régler avec le régime kémaliste. Ces forces sociales, en particulier dans les campagnes, qui considéraient Kemal comme un adversaire des traditions, de la religion, voire, horreur, un socialiste voyaient leur revanche arriver. Le Parti démocrate s'empara des rênes du pouvoir pour une décennie, ouvrant ainsi une période de profonde réaction politique.

Tout le fatras dont le régime kémaliste pensait s'être débarrassé refaisait brutalement surface.

Le Parti démocrate adopta une série de mesures destinées à réintroduire en force les tenants de la religion musulmane. Des mausolées furent de nouveau accessibles, l'interdiction de l'appel à la prière en arabe fut levée, les cours de religion à l'école, puis dans le secondaire, furent étendus. Il fallait désormais faire une demande pour en être dispensé... Des écoles d'imams furent rouvertes. Un Institut islamique fut créé pour former les enseignants ainsi qu'une faculté de théologie.

Guerre froide aidant, ces années furent des « années de plomb », de répression anti-ouvrière ponctuées par de virulentes campagnes anticommunistes.

C'est au cours de cette période, en 1952, que les dirigeants américains, avec les fonds de la CIA et les conseils des dirigeants syndicaux de l'AFL-CIO, impulsèrent la création d'une confédération syndicale, la TÜRK-IŞ.

Les dirigeants de l'impérialisme mettaient à profit les expériences accumulées dans les différents pays développés. Ils savaient notamment que la contestation sociale et les idées de lutte des classes se fraieraient un jour leur voie. Par précaution, et avant qu'une pression sociale se manifeste, mieux valait donc construire par avance la bureaucratie syndicale à même de freiner et de contrôler les luttes futures.

Les cadres de la TÜRK-IŞ furent formés par l'AFL-CIO et la confédération reçut un flux permanent de conseils, de subsides et de sinécures. Par la suite, plusieurs de ses dirigeants allaient accéder à des postes ministériels.

La TÜRK-IŞ reçut le monopole de la représentation syndicale, sur le modèle de la législation américaine dite du closed-shop. Elle était la seule organisation à pouvoir signer des conventions collectives et à pouvoir appeler à la grève lors du renouvellement de ces conventions, c'est-à-dire tous les deux ans. Si dans une entreprise la moitié des salariés adhéraient au syndicat, celui-ci se voyait reconnu comme seul représentant des salariés. Étroitement encadré, dans les mains fermes d'une bureaucratie sélectionnée et pleinement intégrée à l'appareil d'État, ce syndicalisme là devenait une assurance contre les mouvements sociaux.

Mais à la fin des années cinquante, de larges couches de la jeunesse commencèrent à s'éveiller à la politique et à exiger des changements. Chômeurs et travailleurs se joignirent aux manifestations étudiantes contre le pouvoir. Au début de 1960, la situation était si tendue que l'état de siège fut proclamé.

L'opposition au gouvernement du Parti démocrate fut menée de façon résolue par de jeunes officiers de l'armée représentant l'aile progressiste du kémalisme. Ils puisaient notamment parmi les discours tiers-mondistes alors à l'honneur dans les pays pauvres et celles des nationalistes algériens ou des partisans de Nasser, l'idée que la Turquie ne devait plus se soumettre de façon aussi vile à l'impérialisme et qu'elle devait reprendre la voie de la modernisation.

En mai 1960, ces officiers formèrent un « Comité d'Union nationale » puis renversèrent le gouvernement. Ne se contentant pas de ce coup de force, ils firent passer en justice le Président de la République, Beylal, le Premier ministre Menderes et plusieurs membres du gouvernement dont ils dévoilèrent les agissements à la tête de l'État, les tricheries électorales et la corruption. Menderes et deux de ses ministres furent même pendus.

Les officiers kémalistes promulguèrent une constitution plus démocratique qui prévoyait des élections libres. Sans en préciser les conditions d'application, ce texte reconnaissait pour la première fois le principe général du droit de grève, le droit de se constituer en syndicat et d'obtenir des conventions collectives dans toutes les branches.

Ainsi, le coup d'État de 1960 desserrait un peu le carcan qui pesait sur toute la société. Cette nouvelle situation allait faciliter dans les années suivantes l'émergence de la classe ouvrière et de ses organisations.

Des années de bouillonnement permanent dans les entreprises et dans la société

Après un an de gouvernement militaire, la vie politique reprit son cours. Le Parti démocrate dissout se reforma en « Parti de la justice » (AP) derrière un nouveau dirigeant Süleyman Demirel. Après quelques années pendant lesquelles les kémalistes du CHP restèrent au pouvoir, le parti de Demirel allait revenir à son tour à la direction des affaires. Néanmoins, il avait compris la leçon, et Demirel se montra beaucoup moins radical contre les kémalistes que son prédécesseur Menderes. Il n'avait pas envie de finir au bout d'une corde.

Comme dans bien d'autres pays, et suivant en partie leur exemple, les années soixante furent surtout marquées par une politisation croissante. Elles virent l'émergence de la classe ouvrière et des organisations se réclamant des idées socialistes et communistes.

Les grèves se multiplièrent contre les bas salaires et les conditions de travail (les journées étaient alors fréquemment de douze à seize heures). Elles exigèrent que les droits proclamés dans la nouvelle constitution, stipulant que « la justice sociale est le fondement des institutions », soient appliqués.

L'agitation commença dès 1961 dans les usines textiles d'Izmir puis s'étendit à plusieurs industries d'Istanbul où deux cent mille travailleurs manifestèrent. La confédération officielle, TÜRK-IS ne s'y opposa pas de front : elle entendait en garder le contrôle et se devait pour cela d'être à la tête des cortèges. D'autres grèves mirent à l'ordre du jour l'introduction d'un salaire minimum. Mais elles furent sévèrement réprimées.

Devant le flot montant, le pouvoir chercha à l'encadrer et publia en 1963 les décrets organisant le droit de grève et la mise en œuvre des conventions collectives.

Copiés de nouveau sur le code du travail américain, ces décrets excluaient du droit de grève la majeure partie des fonctionnaires de même que les travailleurs des secteurs de la santé, de l'énergie, des transports et de l'éducation. Sans convention collective, la reconnaissance par l'État d'une organisation syndicale demeurait impossible et la grève illégale. L'État enfin pouvait suspendre tout mouvement au nom de « l'atteinte à la sécurité de l'État » ou à « l'intérêt national ».

Mais malgré cette volonté de reprise en mains affichée par les kémalistes, l'agitation reprit : il y eut plus de six cent grèves jusqu'en 1970, pour l'essentiel dans le secteur privé. Souvent, les travailleurs durent affronter les forces armées ou les bandes au service de patrons enragés. Balayant les obstacles que l'État et les patrons avaient dressés, beaucoup de ces combats imposèrent la reconnaissance des syndicats.

La création de la confédération DISK et du Parti Ouvrier de Turquie

La direction de TÜRK-IS, hostile à ces luttes, refusa de soutenir ses membres ou ses sections en butte à la répression après plusieurs grèves importantes, notamment celle des verreries de Paşa-Bahçe en 1966. Celle-ci avait duré près de trois mois et bénéficié pourtant de la sympathie de toute la population laborieuse.

Menacés d'exclusion ou déjà écartés par TÜRK-IS, des militants des secteurs du verre, de la métallurgie, des pneumatiques et de la presse fondèrent un « Conseil de solidarité entre les syndicats ». Cela fut à l'origine en 1967 d'une nouvelle confédération syndicale. Ce fut la DISK, ce qui signifie la « Confédération des syndicats ouvriers révolutionnaires ». Les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière quittèrent TÜRK-IŞ pour se retrouver dans DISK, en particulier les jeunes. En deux ans, ils étaient déjà 100000 membres.

Dans le même temps, à côté des deux partis se succédant au pouvoir, apparurent, à gauche, des organisations qui n'avaient jamais pu se développer jusque là.

Le Parti Communiste, dont les militants avaient été pourchassés depuis sa création, resta interdit et avec une faible influence. C'est le Parti Ouvrier de Turquie (TIP), dont une partie des responsables étaient également des cadres fondateurs de DISK, qui allait populariser pour la première fois les idées socialistes et porter les espoirs de la génération qui s'ouvrait à la politique et aux idées de lutte des classes. D'abord cantonné aux milieux intellectuels et universitaires, ce parti attira la plupart des groupes révolutionnaires déjà existants mais surtout des milliers de lycéens et de jeunes travailleurs.

Le Parti Ouvrier de Turquie, après sa fondation en 1961 fut un vivier pour ceux qui découvraient avec enthousiasme les textes de Marx, de Lénine, voire de Trotsky. Il fut également le premier à s'adresser à de larges masses au nom du socialisme. En 1965, il obtint 3% des voix ce qui, grâce au scrutin proportionnel, lui permit d'envoyer quinze députés au parlement. Même si ses dirigeants étaient incapables d'offrir une perspective communiste et révolutionnaire, à laquelle d'ailleurs ils ne prétendaient pas, ce parti semblait être un premier pas dans ce sens.

Mais les questions fondamentales ne furent pas tranchées. Certains voyaient dans l'armée le rempart contre l'aile la plus conservatrice de la bourgeoisie, voire encensaient Mustafa Kemal, tenu pour un « leader anti-impérialiste précurseur du socialisme ». D'autres, influencés par le maoïsme ou par la résistance du peuple vietnamien, considéraient la paysannerie comme la classe révolutionnaire à laquelle ils devaient se lier. Des zones qualifiées de « libérées » furent revendiquées par diverses forces d'extrême gauche. Des groupes armés s'affrontèrent à l'armée.

L'appareil d'État intensifie sa lutte contre la gauche et les organisations ouvrières

Malgré les mesures d'interdiction, la propagande et les intimidations, les grèves, de plus en plus politiques, longues et riches d'expériences se multipliaient. Outre la lutte des verreries, il y eut en 1966 celle des travailleurs du textile de Kula. L'année suivante vit notamment les ouvriers du pétrole s'opposer à la compagnie nationale et au gouvernement durant près de trois mois.

En 1968, ce furent les mineurs de charbon de Zonguldak sur la Mer noire qui arrachèrent la reconnaissance d'une convention collective. Ce fut aussi la grève victorieuse à l'usine de pneumatiques Derby, marquée par l'occupation de l'entreprise. Une initiative qui allait servir d'exemple. De l'année 1969, on peut retenir la grève de 43 jours des mineurs de lignite de la région de Çorum. La direction ayant abandonné le site et ne versant plus les payes, les travailleurs décidèrent de reprendre l'activité et de vendre le charbon sous le contrôle de leur comité. Le gouvernement dépêcha la troupe et procéda à plusieurs arrestations. Mais après cinq mois de lutte, les mineurs obtinrent satisfaction : le rattachement à la société nationale et le paiement des arriérés de salaires.

Pour écraser la contestation et briser la confiance croissante des travailleurs dans leurs forces, les classes dirigeantes recoururent à la force. Aux représailles policières, s'ajoutèrent celles menées par les groupes nationalistes d'extrême droite. En 1969, ceux-ci se regroupèrent dans le Parti du mouvement nationaliste (MHP) dirigé par l'ancien colonel Türkes. Ses commandos paramilitaires, connus sous le nom de « Loups gris », commencèrent à pratiquer enlèvements, tortures, viols et assassinats au nom de la lutte contre le communisme.

Les journées des 15 et 16 juin et le coup d'État de 1971

Le gouvernement de Demirel imputa toute l'agitation au compte de la confédération DISK et des « agitateurs communistes ». En 1970, en accord avec les kémalistes du CHP et les dirigeants de TÜRK-IS, il concocta un projet de loi limitant encore les droits syndicaux. Sans interdire formellement la DISK, forte alors de 500000 adhérents, il signifiait son arrêt de mort. Cette décision fut perçue comme une attaque contre toute la classe ouvrière et entraîna une riposte massive.

Préparée avec enthousiasme dans les entreprises par des « comités de résistance » durant plusieurs semaines, la grève fut lancée pour les 15 et 16 juin 1970. Son écho fut immense et transforma ces journées en un véritable soulèvement contre le pouvoir patronal et l'État. À Istanbul, l'activité cessa, au rythme des grèves qui démarraient et des cortèges qui se formaient, d'usine en usine. Ils partirent souvent de très loin, sur les rives asiatiques du Bosphore et de la Mer de Marmara, là où se situaient les grandes zones industrielles. Après des heures de marche ainsi que des affrontements avec la police et l'armée, les travailleurs convergèrent suivant trois lignes précises déterminées à l'avance vers la grande place Taksim, au centre d'Istanbul, objectif de tous les rassemblements. Des meetings se tenaient dans les quartiers populaires. On estime que 75000 personnes participèrent aux manifestations de ce 15 juin 1970.

Le lendemain 16 juin, ils étaient le double, venus de plus de cent soixante entreprises, malgré la fermeture de routes, de ponts et malgré l'arrêt des bateaux reliant les rives du Bosphore. En chemin, des ouvriers détruisirent l'usine de fonderie Haymak qui appartenait à l'un des frères du Premier ministre. Des avions militaires volaient à basse altitude pour intimider les manifestants. Dans le quartier de Kadiköy, la police tua deux d'entre eux. Devant l'assassinat de leurs camarades, des femmes lynchèrent un policier. Ailleurs, les travailleurs se heurtèrent aux tanks de l'armée.

Au total, il y eut durant ces deux jours des centaines de blessés. Et pourtant la détermination des travailleurs restait intacte. Rendez-vous fut donné pour le jour suivant, le 17 juin, et tous les manifestants étaient convaincus que les rues seraient de nouveau noires de monde et qu'ils feraient reculer le pouvoir.

Cependant, les dirigeants de DISK étaient dépassés par cette riposte ouvrière qui prenait un caractère presque insurrectionnel. Et c'est eux qui acceptèrent de mettre un coup d'arrêt à la mobilisation.

Le président de DISK, Kemal Türkler, lança le soir même un appel à la radio. Il déclara que les ouvriers devaient cesser leur mouvement car ils ne devaient pas se heurter à « l'honorable armée turque ». Dans la nuit, c'est cette « honorable armée » qui imposa l'état de siège tandis que les dirigeants syndicaux appelaient les travailleurs à reprendre le travail.

Ce soulèvement de la classe ouvrière révélait ainsi au grand jour les limites de DISK, cette organisation syndicale soi-disant « révolutionnaire » et de ses dirigeants.

Après cet échec des travailleurs, la réaction passa à l'offensive. Et en mars 1971, la hiérarchie militaire fit un nouveau coup d'État. Elle renversa le gouvernement de Demirel, en expliquant qu'elle avait « mis en échec les plans de conquête du pouvoir des groupes marxistes-léninistes cherchant à fonder une dictature du prolétariat ».

A la différence de celui de 1960, ce coup d'État de 1971 était cette fois avant tout anti-ouvrier. L'état de siège fut prolongé, des tribunaux militaires institués, et les manifestations interdites. Les activités syndicales furent bannies de la fonction publique. Le Parti ouvrier de Turquie fut dissout pour « activités séparatistes », sous le prétexte de son soutien à la cause kurde. Des dirigeants des organisations du mouvement ouvrier, ainsi que des dizaines d'anonymes, furent torturés et abattus. Trois jeunes étudiants révolutionnaires, en particulier, furent condamnés à mort et exécutés. Les noms de ces trois jeunes de vingt ans, Deniz Gezmis, Yusuf Aslan et Hüseyin Inan allaient devenir un symbole pour toute la gauche, au moment où les vannes ouvertes par l'armée onze ans plus tôt étaient refermées brutalement par ce nouveau coup d'Etat.

Le retrait de l'armée et l'arrivée au pouvoir d'Ecevit

Après le coup d'arrêt donné aux luttes ouvrières, l'affrontement fut suivi par une tentative de normalisation. Les militaires se mirent en retrait et le paysage politique fut en partie renouvelé.

Les kémalistes du CHP tentaient depuis plusieurs années de se positionner plus à gauche pour capitaliser à leur avantage une partie de la contestation sociale. Pourtant très liés aux cadres de l'armée, ils prétendaient désormais représenter les victimes du régime militaire.

Se présentant en social-démocrate, et populaire en raison de son opposition au coup d'État de 1971, ce fut Bülent Ecevit qui allait être durant trois décennies le leader de la gauche social-démocrate. Ecevit et le CHP sortirent vainqueurs des élections d'octobre 1973.

Pendant plus d'un an, le CHP qui se réclamait du kémalisme et qui aujourd'hui se présente toujours en défenseur de la laïcité, fut associé au gouvernement avec la nouvelle formation islamiste, le Parti du salut national d'Erbakan. Un homme que les militaires avaient eux-mêmes rappelé d'exil pour briser une prévisible poussée à gauche.

Un peu plus tard, en 1974, il y eut un coup d'État de l'extrême droite grecque à Chypre. Ce fut alors ce même Ecevit, se faisant le porte-parole du nationalisme turc, qui décida de riposter par l'intervention de l'armée turque à Chypre où elle se trouve encore aujourd'hui. Ses discours démagogiques teintés d'anti-impérialisme servaient à donner le change. Il pensait capitaliser à son profit cette action, tout en détournant la population des vrais problèmes. Ecevit organisa donc ensuite des élections anticipées, mais ne les gagna pas.

Instabilité politique, poussée de la contestation et stratégie de la terreur

Les années suivantes virent se succéder toutes les combinaisons au pouvoir dans un « front national », puis dans un « front nationaliste », associant la droite avec Demirel, Ecevit pour le CHP, mais aussi les islamistes d'Erbakan et l'extrême droite de Türkes. Sous la pression de l'impérialisme, de la Banque mondiale et du FMI, ces gouvernements engagèrent une série de mesures d'austérité drastiques.

Mais le fait notable déjà en ce milieu des années soixante-dix, quatre ans après le coup d'État de 1971, fut la remontée des luttes ouvrières. Le nombre de syndiqués avait triplé entre 1967 et 1975 pour atteindre 1,8 million, soit 42% des ouvriers. Les manifestations du 1er mai furent de nouveau le symbole de cette poussée. En 1976, la centrale DISK appela à une grande manifestation sur la place Taksim : plusieurs centaines de milliers de personnes reprenant les chants révolutionnaires s'y retrouvèrent.

Malgré les affrontements sur les piquets de grève et les meurtres, les travailleurs tenaient bon. Pour le 1er mai 1977, les dirigeants de DISK décidèrent d'une grande mobilisation. L'appareil d'État qui avait en mémoire les journées de juin 1970 savait l'importance de cet objectif. Ses hommes de main se chargèrent d'organiser une provocation. Des tireurs furent installés sur le parcours de la manifestation. Et tandis que la foule se massait place Taksim, des coups de feu venant des immeubles environnant prirent les manifestants pour cible. Cette fusillade et la bousculade qui la suivit firent 38 morts. C'était un avertissement sanglant qui montrait la volonté du pouvoir de briser la contestation.

Ce bouillonnement permanent et l'impuissance des gouvernements à y mettre fin entraînèrent la mise en place d'une véritable stratégie de la terreur et de déstabilisation, notamment à travers le réseau que l'impérialisme américain et l'OTAN entretenaient en Europe, connu sous le nom de Gladio, « le Glaive » en italien. Des attentats et des assassinats quasi quotidiens furent perpétrés.

Cette terreur visa les organisations kurdes qui s'étaient développées depuis la fin des années soixante et notamment le PKK, fondé en 1978. Malgré sa dénomination de « parti des travailleurs », c'était une organisation qui portait avant tout les aspirations de la petite bourgeoisie kurde à avoir son propre appareil d'État ou au moins son autonomie. Mais c'était une perspective que la bourgeoisie et l'impérialisme ne voulaient alors envisager à aucun prix.

Lors des élections de 1977 à 1979, plusieurs partis kurdes remportèrent des municipalités importantes. Ce fut le prétexte d'une série d'assauts meurtriers de l'armée et de ses forces supplétives.

La minorité alévie, dont les membres étaient issus d'une branche particulière de l'islam, et au sein de laquelle les organisations de gauche et d'extrême gauche comptaient de nombreux partisans, fut également victime d'une série de massacres. Le plus sanglant fut celui qui eut lieu dans la ville de Maras en 1978. Pour « donner une leçon aux révolutionnaires », la ville fut livrée pendant plusieurs jours à ses assassins d'extrême droite. Il y eut officiellement 131 victimes.

Face à cette offensive de la réaction, les dirigeants du mouvement ouvrier furent loin d'être à la hauteur. La DISK apporta son soutien à Ecevit et aux kémalistes, rebaptisés sociaux-démocrates, qui venaient d'être de nouveau appelés au pouvoir, en expliquant qu'ils formaient un rempart contre le « danger fasciste ». Le Parti Ouvrier de Turquie, reformé après la loi d'amnistie de 1975, fit preuve du même aveuglement.

De janvier 1978 jusqu'à sa chute en novembre 1979, le gouvernement d'Ecevit ne fit rien pour satisfaire les aspirations de la population ni pour la préparer à affronter l'armée dont il connaissait pourtant les agissements. Il laissa la situation dégénérer, au point de permettre à cette armée en situation de se présenter comme un arbitre qui allait rétablir l'ordre.

Le 1er mai 1979, c'est Ecevit instaura l'état de siège à Istanbul au nom du maintien de la « paix sociale ». En juin, il s'en prit frontalement aux travailleurs en bloquant les salaires et dévaluant la monnaie.

A la suite d'un revers électoral cette même année, Ecevit fut finalement remplacé par Demirel. Mais surtout, l'armée avertit qu'elle ne tolérerait plus « l'anarchie, le sabotage et le séparatisme ». Les grandes puissances impérialistes ajoutèrent leurs propres exigences économiques.

Le 24 janvier 1980, le nouveau Premier ministre, Demirel s'exécuta et engagea un « paquet » de réformes ouvrant davantage l'économie aux entreprises étrangères et sapant le pouvoir d'achat des travailleurs. 100000 travailleurs furent licenciés pour motifs politiques dans les entreprises étatisées.

Mais le pouvoir était impuissant à enrayer les effets de la crise. Le poids de la dette menaçait de paralyser l'activité. Les industries ne tournaient plus qu'à 20% de leurs capacités. Quant à l'inflation, elle atteignit 1072% pour la seule année 1980 !

Dans ce chaos, les travailleurs restaient mobilisés. Il y avait eu 2,2 millions de journées de travail perdues pour fait de grève en 1979. On en compta 5,4 millions pour les neuf premiers mois de 1980. En février de cette même année, onze mille ouvriers du complexe agro-alimentaire d'État Taris près d'Izmir occupèrent les usines dont ils avaient été congédiés et remplacés par des militants et sympathisants des partis de droite et d'extrême-droite. Il fallut l'envoi de dix mille hommes appuyés par des véhicules blindés, des hélicoptères et des avions, puis l'arrestation de milliers d'ouvriers pour mettre un terme à leur lutte.

L'armée, la police et les commandos d'extrême droite entendaient en effet briser durablement les travailleurs. Il y eut ainsi jusqu'à vingt assassinats par jour en 1980, près de six mille morts et vingt mille blessés entre 1975 et 1980, pour l'essentiel perpétrés par le Département de Guerre Spéciale, chargé des opérations de contre-guérilla et de toutes les basses besognes.

Le 1er mai 1980, l'état de siège et la loi martiale furent établis sur tout le pays. Des milliers de personnes furent arrêtées et parquées dans le stade d'Istanbul, tandis que les militaires paradaient sur la place Taksim. Ces provocations étaient le prélude de l'intervention imminente des forces armées.

1980 : les organisations ouvrières sous le talon de fer des militaires

Le 12 septembre 1980, alors que des manœuvres de l'OTAN se déroulaient dans le pays, l'armée déploya toutes ses forces, ses chars occupant les rues des grandes villes. C'était un nouveau coup d'État militaire. Il porta au pouvoir un Conseil national de sécurité (MGK) dont l'homme fort était le général Evren, un protégé des États-Unis. Le gouvernement de Demirel était renversé.

Ce Conseil national de sécurité, réunissant le chef d'état-major général et les chefs des quatre armées de l'air, de terre, de la marine et de la gendarmerie, allait constituer de façon durable le véritable pouvoir. Le Président de la république et le Premier ministre allaient devoir y prendre leurs ordres. Malgré une réforme de sa composition et de ses prérogatives, il est d'ailleurs toujours en place aujourd'hui.

L'état de siège fut proclamé, l'assemblée nationale dissoute, les activités des associations et des syndicats interdites. Les principaux hommes politiques, dont Ecevit, Demirel, Erbakan et même Türkeş furent arrêtés. Le leader de l'extrême droite se plaignit même d'être en prison alors que ses « idées (étaient) au pouvoir »... La hiérarchie militaire expliqua qu'elle était intervenue et qu'elle avait pris toutes ces mesures pour établir un « ordre impartial », et qu'une fois celui-ci établi elle se retirerait, conformément au rôle de « gardien de la démocratie » que Mustafa Kemal lui avait dévolu.

Mais en attendant, l'armée organisa surtout une mise au pas brutale de la classe ouvrière.

Tandis qu'une partie des bureaucrates syndicaux se rendaient volontairement aux autorités militaires en faisant la queue, la terreur s'abattit sur les organisations ouvrières et les « publications subversives ». Des piquets de surveillance furent installés devant certaines entreprises. 400 militants furent abattus, des centaines torturés à mort. 600000 personnes furent placées en garde à vue et 85000 emprisonnées. Bien d'autres disparurent ou ne durent leur salut qu'à l'exil. Les milieux universitaires, suspectés d'être gangrenés par le marxisme, furent épurés.

L'armée se retire de l'avant scène mais conserve l'essentiel du pouvoir

En 1982, dans l'objectif de stabiliser le pouvoir des classes dirigeantes, une constitution prétendant rétablir les apparences démocratiques, les libertés fondamentales et le régime parlementaire fut adoptée : le coup d'État se trouvait légalisé.

L'armée entendait, comme elle l'avait annoncé, quitter le devant de la scène, mais en continuant à surveiller le rétablissement de l'ordre et de la « démocratie ». Le général Evren fut désigné pour occuper la présidence de la République pour les sept années suivantes. Et, de fait, c'était toujours le Conseil national de sécurité qui dirigeait dans l'ombre et pouvait suspendre comme bon lui semblait les droits qu'il prétendait établir.

Ce carcan juridique reflétait la volonté d'empêcher durablement les mouvements de la classe ouvrière.

La Constitution reconnut le droit des employeurs au lock-out, et par ailleurs fixa des règles draconiennes à la création des syndicats et au droit de grève. Celle-ci pouvait être interdite ou suspendue si elle était jugée « contraire aux règles de bonne foi », aux « intérêts de la société » ou si elle menaçait « de détruire la richesse nationale ». Étaient interdites également les grèves jugées politiques ou de solidarité, les occupations des lieux de travail ou les mouvements ayant pour objet le « ralentissement du travail » ou les « baisses de rendement ». Cette législation est encore largement en vigueur aujourd'hui.

C'est dans ce cadre que les généraux putschistes se réclamant du kémalisme ressentirent de plus en plus le besoin de favoriser la religion et de s'associer aux forces qui la représentaient. C'était pour eux le seul recours idéologique possible contre l'influence des idées de lutte des classes. Au nom d'une synthèse « turco-islamique », les cours de religion furent rendus obligatoires. Des milliers de mosquées furent construites tandis que les prisonniers politiques durent inscrire sur les murs de leurs cellules le slogan : « Celui dont le front touche le tapis de prière est mon frère ».

En 1983, eurent lieu les premières élections depuis le coup d'État. Les jeux furent rebattus avec, dissolution oblige, de nouvelles formations politiques. Le parti qui avait bénéficié des faveurs des militaires, ne recueillit qu'un quart des voix. Celui qui l'emporta fut le « Parti de la mère patrie » (ANAP) de Turgut Özal, homme de confiance des États-Unis, qui porta les couleurs du courant libéral héritier du Parti démocrate comme du Parti de la Justice de Demirel.

Özal allait demeurer Premier ministre jusqu'en 1989, avant de devenir président de la République jusqu'en 1993. Özal, qui avait lui-même élaboré les mesures d'austérité prises par Demirel en janvier 1980 puis coordonné le programme économique des militaires pendant trois ans, avait été conseiller auprès de la Banque Mondiale, administrateur de plusieurs entreprises privées et, à ce titre, dirigeant du syndicat patronal de la métallurgie.

Pour les travailleurs, le coup d'État de 1980 se traduisit par une aggravation considérable des conditions d'existence. Avec des salaires bloqués et une inflation annuelle dépassant ou frôlant les 100 %, le pouvoir d'achat fut divisé par deux entre 1979 et 1986. Pour la bourgeoisie en revanche, ces années furent fastes puisque la part des salaires dans le revenu national, qui s'élevait à 31,5% en 1975 fut ramenée en un peu plus d'une décennie à 13,9%. L'arrogance du patronat en fut décuplée. Un de ses porte-parole résuma ainsi la situation : « Pendant vingt ans, nous avons pleuré tandis que les ouvriers riaient. Maintenant, c'est à nous de rire ».

Toute grève fut bannie jusqu'en 1983. Et si le syndicat HAK-IŞ (confédération des vrais syndicats turcs), proche des islamistes put reprendre ses activités trois mois après le coup d'État, la confédération DISK fut interdite pendant dix ans et ses comptes en banque bloqués. La confédération TÜRK-IŞ, qui n'avait pas pris position contre le coup d'État, et dont le secrétaire général devint même ministre de la sécurité sociale, fut maintenue en place.

Et pourtant, malgré cette chape de plomb, les travailleurs ne baissèrent pas la tête. Chaque 1er mai notamment fut marqué par des affrontements violents avec les forces de l'ordre, en dépit des rafles préventives. Et bientôt, la force collective des travailleurs commença à s'exprimer de nouveau au grand jour, dans les entreprises et dans la rue.

Le renouveau des luttes et le « printemps du mouvement ouvrier »

Les manifestations les plus frappantes de cette reprise furent la grève des dix mille salariés des papèteries SEKA en 1987, puis celle l'année suivante des aciéries de Karabük et d'Iskenderun qui en réunit plus du double durant cinq mois. Elle arracha un rattrapage des salaires de 250%. Les travailleurs défiaient ainsi la police et l'armée mais aussi les dirigeants de TÜRK-IS et leur passivité.

On revit d'imposantes manifestations les 1er mai : c'était la preuve que la dictature et la répression n'avaient pas brisé la classe ouvrière et qu'elle avait conservé ses forces vives. Au point qu'on put parler à partir de 1986-1987 d'un véritable « printemps du mouvement ouvrier ».

L'année 1990 fut marquée par une vague de grèves dans l'industrie du papier, dans le textile et surtout par celle des 48000 mineurs de Zonguldak. Leurs conditions de travail étaient effroyables et ils avaient perdu plus de mille de leurs camarades dans divers accidents les années précédentes. Révoltés par les déclarations d'Özal selon lesquelles ces mines n'étaient plus « rentables », des dizaines de milliers de mineurs engagèrent la grève le 30 novembre 1990.

Appuyés par leur famille et les commerçants de la ville, ils s'engagèrent dans l'épreuve de force. Le dirigeant de leur syndicat, lié à TÜRK-IŞ, affirma que son organisation était prête à administrer les mines si le gouvernement les remettait aux travailleurs.

Au trente-sixième jour de grève, et après que le pouvoir eut empêché leurs bus de quitter la ville, les grévistes décidèrent de marcher sur Ankara. Pourtant Zonguldak est distante de 280 kilomètres de la capitale et en hiver la route qui traverse les montagnes subit des conditions climatiques particulièrement rudes. Mais la marche des mineurs fut chaleureusement accueillie par les habitants sur son passage. Au cinquième jour, ils avaient été rejoints par 50000 personnes, formant un impressionnant cortège de 100000 marcheurs au son des slogans « même si ça doit nous coûter la vie, nous marcherons » ou « nous avons brûlé les ponts, nous ne retournerons pas ! ».

Le 3 janvier 1991, le succès de la journée nationale de grève montra la popularité de l'action des mineurs. Mais les forces de police réussirent finalement à bloquer la marche avant l'arrivée dans la capitale, après avoir arrêté plusieurs centaines de participants. Le gouvernement concéda néanmoins aux mineurs 250% d'augmentation. La grève de Zonguldak s'ajoutait à d'autres signes d'agitation ouvrière. Mais les bureaucraties syndicales ne voulaient pas donner de véritables perspectives à ces luttes.

Quant au gouvernement, selon une méthode éprouvée et avec les moyens légaux que lui fournissait la constitution, il interdit les grèves pour deux mois, prétextant cette fois que les intérêts nationaux étaient menacés en raison de la guerre du Golfe qui avait éclaté fin janvier 1991.

Une guerre permanente contre le peuple kurde

L'état de guerre permanent contre le peuple kurde pesait par ailleurs sur toute la société, notamment après le lancement de la lutte armée par le PKK en 1984. C'était de la part du PKK une réponse au coup d'État de 1980 et à la répression qui l'avait suivi. Mais cela servit encore d'argument pour prolonger la législation d'exception.

Le pouvoir organisa dans cette période le déplacement de trois millions de personnes, la destruction de milliers de villages, des arrestations, des exactions et des assassinats destinés à terroriser la population. Des forces paramilitaires de « protecteurs de village », constituées de 100000 hommes armés et salariés par l'État, appartenant aux « tribus fidèles » furent mises sur pied. Des groupes islamistes paramilitaires furent équipés dans ce même but.

Le PKK répondit par des attentats et une politique d'assassinats qui ne fit qu'élargir un peu plus le fossé de sang entre les communautés. Il y eut 3000 morts entre 1984 et 1991, et environ 35000 la décennie suivante, pour les trois quart répertoriés comme des combattants du PKK.

Les organisations défendant les droits des Kurdes furent interdites les unes après les autres.

Les années 1990 : instabilité politique, affaires en tout genre et le retour d'Ecevit

Sur le plan politique, les années 90 furent marquées par une succession de coalitions gouvernementales en tout genre et par une série de scandales. Le retrait de l'armée dans les coulisses à la fin des années quatre-vingt avait mis au premier plan la façade parlementaire du pouvoir, et on vit qu'elle n'avait rien de reluisant. Elle montra même au grand jour toutes ses tares.

Ministres puisant dans les fonds publics, relations avec des mafieux et des tueurs d'extrême droite, corruption généralisée : la gangrène gagnait jusqu'aux sommets de l'appareil d'État. C'est à ce propos que l'on parla en Turquie de l' « État profond » (« derin devlet »). Autrement dit, derrière la façade parlementaire du pouvoir, il y avait les profondeurs de l'appareil d'État où policiers, militaires, juges, politiciens menaient en toute impunité leurs complots et souvent leurs vols et leurs assassinats.

Dans cette période, les islamistes furent associés au gouvernement à plusieurs reprises, occupant même pour la première fois le poste de Premier ministre avec Erbakan. Mais encore une fois l'armée décida d'intervenir. Le prétexte en fut la volonté des islamistes d'autoriser le port du « foulard » pour les fonctionnaires comme dans les universités. L'armée manifesta son opposition. Après avoir organisé une sortie démonstrative de chars, le Conseil de sécurité nationale adressa un ultimatum le 28 février 1997. Ce coup d'État baptisé «postmoderne » provoqua la chute du gouvernement puis la dissolution du parti islamiste.

Seul le vieil Ecevit, désormais dirigeant d'un nouveau parti social-démocrate, le Parti démocrate de gauche (DSP), avait encore l'image d'un homme non corrompu, un cas rare en Turquie. Il saisit sa chance lors des élections de 1999 dont il sortit vainqueur. Il allait rester au pouvoir jusqu'en 2002, main dans la main avec le parti de droite ANAP et l'extrême droite. Un type d'alliance qui n'a jamais posé de problèmes aux dirigeants sociaux-démocrates.

La traque, puis la capture en février 1999 d'Abdullah Öcalan, le dirigeant historique du PKK, furent rythmées par des mois de propagande et de délire nationaliste. Mais cette démagogie, si souvent utilisée, ne put faire oublier les mesures très impopulaires parmi les travailleurs, notamment celle contre les retraites. La loi, repoussant l'âge de départ de cinq ans pour les femmes et de trois pour les hommes et augmentant de 40% le nombre de jours de travail nécessaire, passa sans que les bureaucraties syndicales ne proposent de véritables réponses, à l'exception d'une manifestation nationale.

L'incurie des services de l'État lors du tremblement de terre du 17 août 1999 à Izmit, qui fit 27000 morts et 25000 blessés, amplifia encore le discrédit d'Ecevit et de ses alliés.

Dans le drame, les seuls secours efficaces furent organisés par la population elle-même et par des organisations non gouvernementales. La mouvance islamiste se plaça en première ligne contre le gouvernement. Elle fut appuyée par les grands medias, relayant la bourgeoisie qui trouvait là une occasion de régler quelques comptes avec un appareil d'État jugé trop coûteux et insuffisamment efficace dans la défense de ses propres intérêts.

Enfin, en 2001, le pays fut précipité brutalement dans une profonde récession, conséquence de la crise financière partie de Russie en 1998 et qui s'était étendue au Sud-Est asiatique puis au Mexique. La montée du chômage et la quasi paralysie financière du pays indiquaient que son essor industriel, largement dû à l'intégration de son économie aux marchés européens depuis le milieu des années soixante et à l'installation des multinationales, ne faisait que rendre la Turquie plus dépendante des soubresauts de l'économie capitaliste et du bon vouloir des financiers.

Lourdement endetté, le pays était au bord de la faillite.

L'inflation en était le signe le plus frappant et le plus perceptible par la population. Tandis que la banque centrale avait fait imprimer ses premières coupures d'un million de livres en janvier 1995, elle dut imprimer des coupures de 5 millions en 1997, de 10 millions en 1999 et de 20 millions en 2001. C'était bien la seule façon pour les travailleurs de se retrouver millionnaires, car ces billets ne valaient pas cher...

Supervisé par le FMI, et avec l'appui des États-Unis, Ecevit prit des mesures amputant le niveau de vie des travailleurs et lança une vague de privatisations. Ce gouvernement se réclamant de la gauche favorisait de nouveau les conditions d'un glissement politique vers la droite.

2002 : Erdogan au pouvoir

Aux élections de 2002, toutes les formations qui avaient participé aux gouvernements précédents, de la gauche social-démocrate aux partis représentant la bourgeoisie libérale ou au parti islamiste d'Erbakan se présentèrent discréditées. Elles furent balayées. Majoritaire au parlement trois ans plus tôt, le parti d'Ecevit recueillît à peine plus de 1% des voix. Et c'est l'AKP, en turc « Parti de la Justice et du Développement » mené par Recep Tayyip Erdogan, qui obtint la majorité absolue.

Ce parti avait été créé pour donner l'image d'une formation nouvelle et non compromise avec les autres politiciens. Ses dirigeants avaient notamment pris leurs distances d'avec le parti islamiste d'Erbakan dont ils avaient longtemps été membres. Ils présentaient un projet dit « post-islamiste » se voulant plus modéré et plus moderne.

D'un milieu populaire, Erdogan dit lui-même avoir été un vendeur de « simit » dans les rues quand il était enfant. Les simit, ce sont des pains au césame en forme d'anneaux que l'on mange en Turquie quand on a une petite faim et que l'on achète aux vendeurs de rue. Autant dire qu'il n'était pas issu du sérail de la bourgeoisie ni de la bureaucratie ! Il avait acquis ensuite une certaine notoriété en tant que maire d'Istanbul de 1994 à 1998 en menant campagne contre la corruption et en engageant notamment la modernisation du réseau des transports publics. Il bénéficiait de l'appui des deux grandes confréries religieuses, de leurs réseaux d'aide et d'associations implantées dans les quartiers populaires. Destitué et jeté quatre mois en prison pour avoir prononcé un poème jugé subversif et « contraire à l'esprit laïque du kémalisme », il se posait en outre en victime de l'armée et du régime.

Au-delà de la phraséologie et des références à l'Islam, et tout en se présentant comme « le parti des pauvres et des déshérités », son programme économique était dans la continuité de la politique de ses prédécesseurs : privatisations, appel aux capitaux étrangers ainsi que tout ce qui pouvait séduire les capitalistes et les petits patrons de l'Anatolie qui l'avaient financé. Avec de tels gages, Erdogan reçut l'appui bienveillant des États-Unis.

L'AKP disait vouloir normaliser la Turquie et l'engager dans la voie de la prospérité. Alors que le courant islamiste avait multiplié dans le passé les déclarations contre l'occident, l'AKP avait fait du projet d'adhésion à l'Union Européenne l'axe de sa campagne. Erdogan se faisait fort d'y parvenir en quelques années. Cela impliquait d'apporter une solution au problème de la partition de Chypre qui l'opposait à la Grèce, mais aussi d'aboutir à un règlement de la situation au Kurdistan, conformément d'ailleurs aux aspirations de la bourgeoisie à une paix plus propice aux affaires dans cette région stratégique.

Après l'arrivée au pouvoir de l'AKP en 2002, la principale opposition politique resta celle des sociaux-démocrates du CHP. Elle s'exprima notamment en 2007, à l'approche des élections, par une mobilisation importante derrière l'objectif de défense de la laïcité. On vit se dérouler des manifestations massives durant des mois.

Mais cette soi-disant préoccupation « laïque » était très largement factice car depuis bien longtemps les kémalistes s'étaient compromis au gouvernement avec les islamistes. Et ils avaient eux-mêmes continué à renforcer la place de la religion et des religieux dans la société. Au point que l'AKP sur ce plan n'apparaissait pas vraiment différente, du moins pour la majorité des électeurs. En outre, les sociaux-démocrates apparaissaient une fois de plus comme les défenseurs inconditionnels de la hiérarchie militaire.

En fait, dans cet affrontement entre kémalistes et islamistes, les différences se sont estompées, les islamistes reprennent une grande partie du kémalisme... et les kémalistes sont devenus de plus en plus islamistes. Il s'agit en fait de deux grands partis bourgeois ayant un discours un peu différent en fonction de leur clientèle. Et surtout, il s'agit d'un affrontement pour des postes au sein de l'appareil d'État, dans lequel l'affrontement idéologique a bien peu de place.

C'est ce qui permet d'ailleurs à l'AKP de se tailler à bon compte un costume de démocrate auprès de l'opinion et de marquer des points. Le parti d'Erdogan est apparu en effet comme celui qui entendait mettre au pas l'armée et une partie de «l'État profond ». Erdogan prit des décisions qui semblaient aller dans ce sens : la presque totalité du commandement fut renouvelée et des dizaines d'officiers supérieurs furent inculpés à la suite de la révélation du scandale Ergenekon en 2008. Des officiers étaient accusés en effet d'avoir préparé un nouveau putsch ou d'avoir couvert des assassinats de personnalités de gauche. Des procédures ont même été engagées depuis deux ans par Erdogan contre les auteurs du coup d'État de 1980, dont le général Evren, ce que les sociaux-démocrates s'étaient bien gardés de faire avant lui.

Mais ce qui a favorisé l'AKP durant toutes ces années a été surtout le contexte économique, marqué par une forte croissance. Il a ainsi remporté les deux élections qui ont suivi, d'abord en 2007 puis en 2011 avec une forte majorité.

La Turquie après dix ans de l'AKP aux affaires

Alors quel bilan peut-on faire de la politique de l'AKP après dix ans de pouvoir sans partage ?

En ce qui concerne les relations avec l'Union Européenne, la politique d'Erdogan n'a pas été couronnée de succès. Malgré une série de réformes constitutionnelles, qui faisaient suite à celles déjà engagées, comme l'abolition de la peine de mort en 2001, les dirigeants de l'AKP se sont heurtés à l'opposition des grandes puissances, dont la France, peu soucieuses de partager un peu de leurs prérogatives dans les institutions européennes avec la bourgeoisie turque.

On a entendu les prétextes les plus réactionnaires, comme le « caractère musulman » de la Turquie opposé à une Europe « chrétienne ». Depuis 1996, il existe déjà une union douanière qui ouvre le marché turc aux grandes entreprises européennes. L'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne ne changerait donc pas grand-chose sur le plan économique, mais permettrait à des Turcs de jouer un rôle politique à l'échelle européenne, ce dont les Chirac, les Sarkozy ou Merkel ne voulaient pas.

Pour notre part, nous ne voyons aucune raison de dénier à la Turquie le droit à intégrer à part entière une Europe à laquelle elle est liée par toute l'histoire et par bien des liens économiques, culturels et humains.

Erdogan a aussi essuyé un camouflet à Chypre, dont la partie grecque s'est vue élevée au rang d'État de l'Union Européenne, alors que la « République turque de Chypre du Nord », l'autre partie de l'île, ne tient que par le soutien de l'État turc et par la présence de son armée qui n'entend pas lâcher cette chasse gardée.

Concernant la « question kurde », Erdogan, suivant l'exemple de bien d'autres dans le passé, a d'abord entretenu une image de partisan du dialogue. Il a assoupli la législation réprimant l'usage de la langue kurde, que l'État turc a nié pendant longtemps en déclarant que les Kurdes n'étaient que des « Turcs des montagnes ». Mais la guerre a continué sous la pression des militaires et de l'extrême droite. L'avenir dira si l'ouverture récente de pourparlers avec le PKK correspond à une réelle tentative de régler la question kurde.

Qu'en est-il enfin de la transformation annoncée des institutions de la Turquie dans un sens plus démocratique ? En fait, le gouvernement d'Erdogan se montre de plus en plus répressif. Les arrestations et les procédures judiciaires visent à intimider les médias, les intellectuels, les élus et les organisations défendant les droits des Kurdes et au-delà toute opposition. A ce jour, le pays compterait 8000 prisonniers politiques et près de trois mille étudiants en prison. L'association Reporters sans frontières vient par ailleurs de qualifier la Turquie de « plus grande prison pour les journalistes dans le monde ».

La «démocratie avancée turque» dont se vante Erdogan est donc une mauvaise plaisanterie.

L'oppression et les violences faites aux femmes

Et du point de vue des progrès de la société, la situation des femmes reflète les mêmes limites. La situation des femmes n'est certes pas comparable à celle qu'elles subissent en Iran ou en Arabie Saoudite. De ce point de vue, la révolution kémaliste a profondément changé la société. Néanmoins, la période de gouvernement de l'AKP, dans la continuité d'un mouvement engagé depuis 1980, a renforcé le conservatisme social et marqué une lente régression de la situation des femmes.

Sur le plan juridique, des droits pour les femmes existent, y compris depuis 1983 le droit à l'avortement pendant les dix premières semaines de grossesse. L'AKP a même adopté le 8 mars dernier une loi sur « la protection de la famille et la prévention de la violence contre les femmes », présentée comme « un cadeau fait aux femmes ». Mais dans les faits les femmes conservent un statut de mineures, surtout dans les régions rurales où elles sont souvent privées de l'accès à l'éducation.

Les violences domestiques, qui tuent cinq femmes par jour, s'ajoutent au harcèlement au travail et aux mariages arrangés. Les « crimes d'honneur », cette honteuse appellation, sont en augmentation. Ils tuent chaque année plusieurs centaines de femmes et font l'objet de la clémence des tribunaux. Il en va de même des innombrables viols. En 2011, la cour suprême a ainsi validé un jugement affirmant qu'une fillette de 13 ans avait « consenti » à son viol par 26 hommes.

Et aujourd'hui, c'est l'avortement qui est dans la ligne de mire des religieux. Erdogan, lui-même désireux de plaire aux milieux réactionnaires, l'a assimilé à un « meurtre ». Le maire islamiste d'Ankara a dit à propos des femmes qui le pratiquent : « c'est la mère qui a fauté, qu'elle se donne la mort » ! Ces propos abjects ont provoqué d'importantes manifestations en défense au droit à l'avortement au printemps 2012 derrière le slogan « c'est mon corps, c'est ma décision ».

La situation de la classe ouvrière

Qu'en est-il de la situation des travailleurs aujourd'hui ?

La Turquie reste derrière le Mexique le pays de l'OCDE où les inégalités de revenus sont les plus fortes et où le pourcentage de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté est le plus important. Eau, électricité, téléphone, transports publics, égouts, système d'évacuation des eaux de pluie, voirie, logements exigus : autant de problèmes qui pèsent sur le quotidien des travailleurs.

Malgré le boom économique, le pays compte trois millions de chômeurs, sans compter le chômage masqué que constitue le sous-emploi dans l'agriculture et les millions de travailleurs sans contrat de travail. Exclus de tout droit et d'accès à la sécurité sociale, ils subissent le diktat des petits patrons et de leurs donneurs d'ordre. Indice des conditions de travail, dix mille travailleurs sont morts à la suite d'accidents du travail de 2002 à 2011.

Erdogan est le premier à vanter le fait que la productivité dans l'industrie a augmenté de plus de 20% entre 2005 et 2010, tandis que les salaires réels ont baissé de 10%. L'inflation, qui était utilisée auparavant pour comprimer les revenus des travailleurs, a certes baissé mais elle oscille entre 5 et 28% depuis dix ans, et elle a été de 9% en 2012.

Quant à l'âge de la retraite, il va être progressivement relevé pour atteindre 65 ans et ce pour des pensions qui ne concernent que les travailleurs déclarés et dont les montants sont dérisoires. Pour la grande majorité des retraités, continuer à travailler d'une façon ou d'une autre est donc une nécessité.

La loi régissant les « relations du travail » adoptée en 2003 au nom de « l'occidentalisation » du droit a encore renforcé la législation faite sur mesure durant des décennies pour la bourgeoisie. Elle exclut tout bonnement de son périmètre d'application les entreprises employant moins de trente personnes, soit les deux tiers environ des travailleurs. Les fonctionnaires, de leur côté, n'ont toujours pas le droit de grève.

Désormais, la durée hebdomadaire légale de travail est de 45 heures pour un salaire minimum d'environ 330 euros. Dans les faits, elle s'élève dans de nombreux secteurs, comme les services de santé, à 60 ou 65 heures. Le contrat à durée déterminée n'a plus aucune limite dans le temps et la flexibilité a été généralisée.

Les obstacles mis en place par l'État et le patronat sont d'ailleurs tels que 500000 travailleurs seulement sont protégés aujourd'hui par une convention collective dans le secteur privé. Bien des luttes sont encore menées parce que les rares lois qui protègent les travailleurs ne sont pas appliquées. Et dans tous les cas, l'arbitraire patronal domine si les travailleurs ne s'organisent pas.

La grande bourgeoisie et les innombrables petits patrons n'ont donc aucune envie de voir évoluer la législation ni le cadre très étroit fixé aux activités syndicales. Ils leur ont permis en effet de limiter la syndicalisation, mais aussi quand celle-ci existe de s'appuyer sur une bureaucratie syndicale qui se livre à de multiples arrangements sur le dos des travailleurs. Longtemps occupé par la seule TÜRK-IŞ, ce rôle est désormais assuré par les autres centrales syndicales, y compris la DISK.

Malgré les freins juridiques, et souvent malgré cette bureaucratie, les travailleurs n'ont cessé de s'affronter au patronat, comme aux potentats de la fonction publique ou du secteur nationalisé.

Depuis son arrivée au pouvoir, l'AKP a certes bénéficié du reflux des luttes ouvrières. Le programme de privatisations a ainsi été mené relativement sans encombre, ramenant le nombre de salariés dans le secteur nationalisé de 435000 à 170000.

Mais la classe ouvrière n'a pas dit son dernier mot.

D'abord parce que l'opulence et l'arrogance des patrons des grands groupes capitalistes, Koç, Sabancı, Cukurova, Doğan, Doğuş ou Anadolu ont de quoi révolter. Istanbul serait même une des villes dans le monde abritant le plus de milliardaires.

L'année 2010 a été ainsi marquée par la grève des travailleurs de Tekel, l'ancien monopole des tabacs privatisé. Le gouvernement proposa un « choix » ressenti comme une provocation par les 12000 travailleurs restés sous contrôle public et dont l'emploi était supprimé : soit ils acceptaient le licenciement et les primes qui l'accompagneraient, soit ils optaient pour le statut dit « 4/C », qui signifiait la perte de la sécurité de leur emploi, la baisse de moitié de leurs salaires, et la fin d'une grande partie de leurs droits.

Erdogan ajouta l'insulte à son attaque en expliquant que ces travailleurs étaient des « fainéants qui veulent gagner de l'argent sans faire aucun travail ». À cette annonce, les travailleurs, dont beaucoup venus des usines du Kurdistan, affluèrent à Ankara et s'installèrent dans des camps de toile durant plusieurs semaines, avec l'appui et l'aide de nombreux habitants malgré un froid intense. Ils exigèrent, indépendamment de leurs origines, hommes et femmes au coude à coude, un véritable reclassement avec maintien de leur statut et de leurs droits. Malgré la charge brutale de la police, la mobilisation ne faiblit pas.

Elle entraîna même le soutien matériel et fraternel de milliers de salariés et d'étudiants d'Ankara dans une atmosphère festive et combative. « Mourir dans l'honneur plutôt que vivre dans la misère » pouvait-on lire sur certaines banderoles.

Même si au final cette lutte ne fut pas victorieuse, elle fut suivie avec une grande sympathie par des millions de travailleurs. Certains prirent des jours de congés pour aller soutenir les grévistes et le mécontentement contre les dirigeants de TÜRK-IŞ commença à s'exprimer. Aussi, les confédérations syndicales appelèrent pour la deuxième fois en deux ans à une « journée nationale de mobilisation », le terme même de « grève générale » étant banni par la loi.

Malgré la législation antigrève dans la fonction publique, les trois journées de grève appelées l'an passé ont été bien suivies, notamment dans l'éducation, la santé et les transports. Dans ce secteur, l'ampleur de la grève à la compagnie aérienne Turkish Airlines, a été aussi remarquée.

L'été dernier, des ouvriers du textile de la zone industrielle de Gaziantep, près de la frontière syrienne, ont déclenché une grève - sans l'appui d'un syndicat et donc illégale du point de vue de la loi- contre leurs conditions de travail et les bas salaires. La grève, dirigée par un comité de lutte, s'est rapidement étendue à plusieurs usines, impliquant plusieurs milliers de travailleurs. Ayant peur de la contagion, le patronat a reculé.

Tout cela fait penser que dans la période qui vient, les mouvements de grève pourraient se multiplier. On l'a vu avec la grève à l'usine Renault de Bursa il y a deux mois.

Reste que durant la décennie passée au pouvoir, l'AKP a bénéficié d'un contexte économique qui lui a été favorable.

Et c'est en quelque sorte aujourd'hui seulement que l'on peut mesurer l'œuvre historique du kémalisme pour la bourgeoisie turque, car il lui a apporté un État qui lui permet de tenir sa place dans le monde impérialiste. Au point même que les dirigeants de l'AKP se sont mis à évoquer le « nouvel ottomanisme » du pays, en d'autres termes leur volonté d'influencer toute une partie du pourtour méditerranéen et du Moyen-Orient grâce à la force de l'économie turque. Cela s'appelle rêver tout haut car si les dirigeants de l'impérialisme peuvent apprécier le rôle de la Turquie, ils ne veulent pas non plus qu'elle devienne une puissance qui pourrait gêner leur propre domination dans cette région.

Il faut une perspective communiste révolutionnaire

Quelle que soit l'évolution de la situation économique, les travailleurs auront à combattre une bourgeoisie et un appareil d'État qui n'entendent rien lui concéder.

La classe ouvrière en Turquie a toujours su faire preuve de combativité. Au cours de son histoire, elle a fait l'apprentissage de sa force et de la peur qu'elle pouvait inspirer aux classes possédantes. Et elle est aussi passée par de dures expériences politiques en affrontant la dictature militaire.

Elle a pu ainsi mesurer les limites du syndicalisme révolutionnaire représenté par DISK au cours des années soixante-dix puis, à plusieurs reprises, le degré de complicité entre la social-démocratie, l'armée et les possédants. Il faut dire que contrairement à ce qui s'est passé dans le reste de l'Europe, les partis de gauche n'ont jamais eu de liens avec le mouvement ouvrier, mis à part ceux avec la bureaucratie syndicale, elle même créée comme un appendice de l'État et très éloignée des préoccupations des travailleurs. Le ciment idéologique des partis sociaux démocrates, demeure par leur origine même le nationalisme, c'est-à-dire, au fond, la défense des intérêts de la bourgeoisie. Cela leur a permis d'être associés de longue date au pouvoir, y compris aux côtés des pires réactionnaires.

Le Parti Communiste, décapité dès sa naissance et interdit pendant des décennies, tout en parvenant à survivre à la répression, n'a guère de liens avec la classe ouvrière. Son nationalisme et son réformisme n'ont en outre pas grand chose à envier à ceux des autres partis sociaux-démocrates.

De nombreuses organisations se revendiquant de la perspective révolutionnaire ont émergé à partir de la fin des années soixante. Elles ont supporté bien des coups, les assassinats, l'emprisonnement de leurs militants et la torture. Mais elles se sont souvent engagées dans une lutte armée désespérée et sans issue contre l'appareil d'État, notamment après le coup d'État de 1980. Il faut dire aussi que ces organisations restaient sur le terrain du nationalisme plus ou moins teinté de stalinisme, de castrisme ou de maoïsme. En réalité, leur politique revenait à tourner le dos aux luttes réelles de la classe ouvrière et à l'implantation au sein de celle-ci.

C'est une voie également sans issue qui a été empruntée par les organisations nationalistes kurdes qui, même lorsqu'elles le prétendent dans leur dénomination, comme le PKK, ne représentent en rien les intérêts des travailleurs, pas même ceux d'origine kurde.

De plus, il y a eu des générations de militants qui, quand ils n'ont pas été brisés par la répression ou la prison, ont été neutralisés en étant contraints à l'exil. Bien sûr, ils sont dans l'immigration, et ils sont ici une richesse, un apport précieux. Mais ce sont aussi autant de militants qui ont été perdus pour les luttes de la classe ouvrière de Turquie.

Aujourd'hui, après toutes ces expériences et souvent les défaites, le problème qui se pose est de réussir à redonner vie aux perspectives révolutionnaires de la classe ouvrière, c'est-à-dire à la perspective communiste.

Près d'un siècle de domination de la bourgeoisie n'a pas permis de résoudre les problèmes liés au sous-développement et de balayer les scories réactionnaires de la société, ce qui était au fond l'ambition de Mustafa Kemal. A l'ère de la domination impérialiste, le kémalisme n'a pu le faire que de façon très limitée, même s'il a permis à la bourgeoisie turque de se développer et de s'enrichir.

Aujourd'hui, les travailleurs, les jeunes, les étudiants, les militants doivent souvent se battre pour imposer le respect des droits démocratiques qui sont reconnus ailleurs, notamment en Europe occidentale. Bien sûr, toutes ces luttes sont légitimes et nous leur affirmons tout notre soutien.

Cependant cette situation fait dire à certains que le problème qui se pose en Turquie, pays de semi-dictature, serait encore celui de la révolution démocratique bourgeoise. Et là il ne faut pas s'y tromper. Ce régime de semi-dictature, avec sa façade parlementaire derrière laquelle l'armée n'est jamais bien loin, son « État profond » toujours prêt à agir pour son compte en complétant la répression officielle, son encadrement très strict du droit de grève et des mouvements sociaux, c'est à peu près le maximum que peut l'on peut attendre de la démocratie bourgeoise dans un pays comme la Turquie. 90 ans après la victoire de la révolution bourgeoise incarnée par Mustafa Kemal, celle-ci n'ira pas plus loin. Il n'y a pas à soutenir cette idée, ni de près ni de loin. L'époque de la révolution démocratique bourgeoise est complètement dépassée, pas seulement en Turquie d'ailleurs.

Cette conquête de droits démocratiques parmi les plus élémentaires ne se fera pas sous le règne de la bourgeoisie. Elle repose maintenant sur la classe ouvrière, sur sa capacité à accomplir une révolution prolétarienne qui sera une libération non seulement pour elle, mais pour toute la société. C'est elle qui mettra fin à l'État de la bourgeoisie, y compris son « État profond » et toutes les formes d'oppression qu'il entretient.

C'est la révolution prolétarienne qui reconnaîtra le droit des minorités nationales, et en premier lieu du peuple kurde, à disposer d'elles-mêmes et à avoir leur propre existence nationale. Seul le renversement de l'ordre capitaliste pourra garantir le droit à une langue ou à une culture propre, une véritable égalité entre hommes et femmes et remettre en cause l'emprise que des religieux réactionnaires ont sur une partie de la société.

Mais il faut pour cela que puisse naître au sein de la classe ouvrière une véritable direction révolutionnaire. Cela signifie un parti à même de faire entendre la voix et les intérêts propres du prolétariat face à ses ennemis et à ses faux amis, face à des kémalistes et à des islamistes qui en fait se ressemblent de plus en plus. Un parti à même de faire mûrir la conscience des travailleurs, quelles que soient leurs origines, dans le combat commun pour le renversement de l'ordre social.

Ce combat-là n'est pas un combat national. Le problème posé n'est pas seulement celui du pouvoir de la bourgeoisie turque. C'est celui de l'impérialisme.

C'est le système impérialiste qui maintient le sous-développement et la division de toute la région, des Balkans au Proche et au Moyen-Orient, en de multiples États armés jusqu'aux dents les uns contre les autres. Face à cette situation, la révolution prolétarienne en Turquie devra trouver des alliés, en premier lieu au sein de la classe ouvrière et des peuples de la région, dans la lutte commune pour abattre l'impérialisme et sa domination. Et elle devra trouver des alliés aussi, bien sûr, au sein de la classe ouvrière des pays impérialistes eux-mêmes, par exemple ici en France.

C'est pourquoi un parti ouvrier révolutionnaire ne pourra être que communiste et internationaliste, en se plaçant dans la perspective du renversement du système impérialiste à l'échelle mondiale.

La classe ouvrière de Turquie, j'espère l'avoir montré, a toujours vu naître des hommes et des femmes combatifs déterminés à lutter contre les injustices et l'exploitation et pour la libération sociale.

Ces espoirs et ces convictions, ce sera à la prochaine génération de les porter et de les traduire en construisant un véritable parti communiste révolutionnaire , un parti ayant tiré tous les enseignements de l'histoire du mouvement ouvrier et assimilé le meilleur de son expérience.

Un tel parti pourrait être déterminant pour redonner vie à cette même internationale pour laquelle nous luttons ici, à une véritable internationale communiste révolutionnaire.