Le krach boursier d'octobre 1987, nouvelle étape de la crise mondiale

Cercle Léon Trotsky
11/12/1987

La bourgeoisie vient d'être un peu secouée. Le krach boursier d'octobre 1987 - cinquante huit ans, presque jour pour jour, après le grand krach de 1929 - a fait perdre, en deux « lundis noirs » et quelques mercredis ou vendredis sombres, près du quart de leur valeur aux actions cotées dans les grandes bourses du monde.

Ce n'est certes pas encore dramatique. Comme il avait été beaucoup donné aux bourgeois, et qu'il leur a été un peu repris, il leur reste encore un bon paquet. Ils sont seulement moroses et déconcertés, eux qui pensaient ce genre de crise vraiment dépassé ; eux qui ne s'imaginaient plus pouvoir être le jouet de leur propre panique.

Mais contrairement aux scènes déchirantes de Wall Street en 1929, où la chute des cours (racontent les livres) avait entraîné la chute de corps par les fenêtres, aucun bourgeois ne s'est suicidé cette fois. Et pas seulement parce que les systèmes de climatisation interdiraient d'ouvrir les fenêtres. Mais certains ont appris des crises du passé, et ont acquis des réflexes moins absurdes, comme en témoignent les deux seuls morts du krach - du moins tant qu'on n'a pas les statistiques des services de cardiologie des hôpitaux : deux agents de change de la célèbre entreprise de courtage américaine Merryl Lynch... abattus à bout portant dans une agence de Miami par des clients en colère.

Cela dit, si certains peuvent penser que rien n'est encore dramatique, quelque 2 000 milliards de dollars se sont pourtant évaporés, évanouis, soit deux fois l'évaluation du montant total de la dette du Tiers-Monde. A la Bourse de Paris, des milliards de francs ont disparu.

Ces milliards, les bourgeois ne les avaient pas pour investir vraiment pour des productions utiles, et créer des emplois. Les travailleurs, de leur côté, ne se sentaient ni la détermination, ni même le droit de les revendiquer pour vivre. Et pourtant, ces milliards, preuve est faite que les bourgeois avaient au moins les moyens de les perdre. Et ce qu'il leur reste à perdre - car il leur en reste - les travailleurs pourraient et devraient se donner les moyens de le leur arracher, le plus tôt étant le mieux.

On peut évidemment se résigner, comme le font beaucoup, en se disant que les bourgeois n'ont perdu que du papier ou quelques traces dans des mémoires d'ordinateurs. Mais ils n'ont pas perdu que du vent, que de simples signes de valeur. Car dans cette société sauvage et insensée, ce sont précisément ces marques de valeur, même si elles sont devenues presqu'irréelles, qui permettent de vivre, ou pas. C'est l'argent, sous forme de papier-monnaie ou de titres sophistiqués, qui donne accès aux biens réels que sont les biens de consommation.

Les 2 000 milliards de dollars envolés, s'ils n'ont représenté que des jetons mal joués dans ces nouveaux casinos boursiers par une bourgeoisie parasite, auraient pu devenir des moyens d'existence pour des centaines de milliers de gens. Et puis surtout, cette volatilisation de valeur, même d'une valeur factice - et elle l'était - peut déclencher ou accentuer des déséquilibres dont on sait peut-être mal où et quand ils ont commencé, mais dont on imagine malheureusement beaucoup mieux où ils pourraient mener. Peut-être, comme en 1929, à une baisse importante et brutale de la production, à des désastres sociaux et des durcissements politiques qui pourraient conduire à de nouvelles formes de barbarie et de guerre généralisée.

Les experts économiques de la bourgeoisie ont su prévoir le krach bien mieux qu'ils n'ont su en expliquer les mécanismes plus profonds. Ils ont su l'annoncer bien mieux qu'ils ne se sont posé la question de savoir comment l'impérialisme d'après-guerre est entré en crise, et surtout comment il pourrait en sortir.

L'explosion financière, résultat d'une crise industrielle...

Le journal Le Monde, cet été, commentant le cinquième anniversaire d'une hausse continue des cours à la bourse de New York, et des records jamais atteints, soulignait que « jamais autant d'argent n'avait afflué vers le Nouveau Monde et, ce qui est paradoxal, au plus mauvais moment...(alors que) l'inflation menace de se réveiller et les taux d'intérêt de se tendre » . Et, mi-humoristique, mi-sérieux, il rappelait que le krach boursier de 1929, qui avait plongé le monde entier dans la crise, avait éclaté, lui aussi, après cinq ans d'euphorie à Wall Street. « Cinq ans et trois mois » , précisait-il, donnant « rendez-vous pour le 13 novembre prochain » .

Evidemment, commentions-nous cet été dans notre hebdomadaire, « il n'y a fétichisme ni des dates, ni des durées, et l'histoire ne se répète pas toujours de la même façon. Mais les mécanismes du capitalisme sont toujours les mêmes. Et les profits qu'engrangent les bourgeois (avec une hâte d'autant plus grande qu'ils savent que cette course effrénée sans création de richesses supplémentaires, sans investissements productifs, a des limites) ne font que déséquilibrer encore plus l'ensemble du système capitaliste » .

Depuis quelques années, et surtout depuis quelques mois, l' « hypertrophie financière » - comme disent les économistes - tranche de façon croissante avec l' « absence de dynamisme de l'économie réelle » - comme ils disent encore. La situation recèle des « risques préoccupants », répètent-ils, invoquant tous « les fantômes des crises financières du passé », « un krach financier d'une ampleur comparable à celle de 1929 » ... On ne peut pas dire que les bourgeois n'aient pas gardé l'oeil sur le problème... tandis qu'ils gardaient l'autre sur les bénéfices qu'ils empochaient.

La crise, rappelons-le, s'est d'abord manifestée sous forme de crise du dollar, la monnaie qui était, depuis la guerre, réputée meilleure que l'or. En 1968 pourtant - craquement sinistre ! - le dollar était déclaré désormais non-convertible dans le métal précieux. A deux reprises ensuite, en 1971 une première fois, puis en 1973 une seconde, il était dévalué pour ensuite se mettre à flotter et entraîner avec lui la plupart des grandes monnaies, avec cependant chacune leurs caprices qui permettaient toutes les spéculations.

Mais, en réalité, on a trouvé, rétrospectivement, qu'avant la crise monétaire, des signes avant-coureurs d'une crise industrielle étaient là. Un organisme spécialisé dans les études économiques a publié il y a quelque temps des chiffres indiquant que la production industrielle avait commencé à fléchir à partir de 1967, bien avant donc la première crise pétrolière.

Commentant des données statistiques concernant la fin des années 60, cet organisme souligne que : « L'analyse des tendances de la production manufacturière mondiale fait apparaître une baisse relative de plus de 60 % par rapport au taux de croissance antérieur » , ce qui lui fait dire que « la crise de l'économie mondiale est d'abord une crise industrielle » . Cette baisse de la production était à la fois le reflet et la cause aggravante d'une baisse des investissements productifs.

...Et de la politique malthusienne des trusts et des États

Et le comportement des trusts pétroliers au moment de la crise du pétrole est significatif à cet égard. On se souvient que cette crise consistait en ceci que les trusts du pétrole, anticipant sur le fait que leur marché risquait de se développer moins vite, voire pas du tout, avaient décidé de réaliser leurs bénéfices autrement : en augmentant brutalement leurs prix et en freinant eux-mêmes volontairement leur production.

Les lois du marché sont certainement aveugles, mais pas les trusts, et les gros requins du capital ont vu juste et plus tôt que les petits margoulins. Mais ceux-là n'auront pourtant pas tardé à suivre l'exemple et à se convaincre que si le marché n'est plus en extension rapide, ça ne vaut vraiment pas le coup de procéder à des investissements nouveaux : il vaut mieux en rester au strict nécessaire dans le renouvellement des machines et essayer de faire travailler simplement davantage les équipements existants.

Dès lors, une des constantes de la crise aura été, jusqu'à aujourd'hui, cette baisse des investissements (l'autre étant l'accroissement global du chômage).

L'auteur d'une enquête officielle, de juin dernier, sur « les conditions de la modernisation de l'économie française » , résumait à sa façon la situation : « La crise économique peut être caractérisée par une proposition en forme de paradoxe : alors même que le courant d'innovation et les mutations techniques se sont accélérés, l'effort d'investissement a diminué... » .

Mais, pour ne citer que quelques chiffres concernant les investissements, ce qu'on appelle en jargon « la part de formation brute du capital fixe dans le Produit Intérieur Brut » des pays de la CEE, qui était de 22,1 % dans les années 60, n'était plus que de 21,5 % dans les années 70, et surtout plus que de 18,5 % en 1986. Ces pourcentages en baisse traduisent le déclin de l'investissement. Et, pour ce qui est de l'investissement industriel à proprement parler, il a baissé aussi et il est passé de 16 % du Produit Intérieur Brut en 1970 à 11 % de celui-ci en 1986. En d'autres termes, en passant de 16 points à 11 points, l'indice révèle une baisse de quelque 30 % de l'investissement industriel.

Mais dès que la crise, crise du dollar, puis crise du pétrole, a abouti à la première récession de 1974 (et pour la première fois, depuis la guerre, la production reculait de façon importante), aussitôt on a vu les États et le système bancaire des pays impérialistes injecter des sommes colossales de crédits dans le système économique.

On peut dire dans un certain sens que cela a été efficace. C'est sans doute grâce à l'argent mis en circulation que la première récession a été surmontée. L'argent, prêté surtout aux États des pays pauvres, rapportait des intérêts non négligeables aux banques et aux États des pays riches. Et puis cet argent prêté, dont les États des pays pauvres se servaient pour acheter en retour aux pays riches, représentait des commandes appréciables pour l'économie de ces derniers.

Mais cette relance liée à une politique inflationniste, si elle a rapporté aux bourgeois assez pour qu'ils continuent à prêter, si elle a aidé leurs usines à tourner un peu plus, n'a pourtant pas suffi pour les convaincre de réinvestir vraiment dans la production.

La contrepartie, ce fut le gonflement de la masse de capitaux non investis dont les États choisirent volontairement, après que les « eurodollars » aient ouvert la brèche, de déréglementer la circulation pour mettre le maximum d'huile dans les rouages du capitalisme.

Autre conséquence : l'endettement des pays pauvres. Cet endettement fut tel - bien moindre cependant que celui des grands États impérialistes - qu'il fit craindre, au tout début des années 80, des banqueroutes bancaires en chaîne. Les pays pauvres - et pourtant ceux auxquels il avait été prêté n'étaient pas parmi les plus pauvres - ne pouvaient plus rembourser la dette : ni le capital, ni même son intérêt. Le Mexique, en août 1982, se déclara au bord de la faillite, et comme il n'était pas le seul État dans ce cas, le monde fut un temps au bord de la crise financière.

La dette du Mexique, et de bien d'autres, fut négociée, rééchelonnée, mais pas annulée. Cela dit, quand les dirigeants impérialistes commencèrent à entrevoir que les prêts au Tiers-Monde allaient conduire à de graves problèmes, qu'il devenait difficile de faire payer des pauvres qui n'avaient que la peau sur les os, ils accentuèrent l'attaque contre les travailleurs des pays riches.

Après 1982, les Bourses flambent parce que les profits grimpent

Mais cela n'a pas empêché qu'en 1982, on retombe dans une nouvelle récession. Et il est significatif que c'est précisément dans ces années 1982-83, où il y eut un recul de la production, qu'il y eut aussi une véritable explosion des profits.

Le capital, ces dernières années, s'est « payé sur la bête », et la « bête », ce sont autant les hommes, la main-d'oeuvre salariée que les vieilles machines usées et vidées jusqu'à leur dernière goutte de sève de capital constant. Les ouvrages économiques s'en félicitent. Certains parlent de l' « accroissement du taux d'utilisation des capacités » .

Des chiffres de la Communauté Européenne indiquent une croissance de 6 à 8 % de la production du secteur manufacturier pour la période de 1984 à 1987, alors que le stock de capital brut ne s'est accru que de 1,5 %, chiffre qui mesure les investissements nouveaux. Et toujours les mêmes sources affirment que « le taux d'utilisation des capacités dans le secteur manufacturier avait atteint dans de nombreux pays un niveau historiquement élevé » . Cela veut dire, en plus simple, que le capital a vécu, et profité, en usant jusqu'à la corde « les capacités », c'est-à-dire avec l'ancien matériel.

C'est uniquement avec du vieux - et entre autres du vieux matériel - qu'ils ont fait des profits neufs.

De la même façon, les «capacités» humaines, la main-d'oeuvre salariée, ont été économisées en temps et en argent pour aller vers ce que les économistes de la bourgeoisie appellent « un partage des revenus plus favorable aux entreprises » . Et là, il a fallu trouver un « nouvel équilibre » dans la répartition de la valeur ajoutée, entre les salaires et les bénéfices bruts. Il a fallu donner de moins en moins en salaires, pour dégager de plus en plus en bénéfices. Et la bourgeoisie peut se flatter d'avoir réussi, surtout depuis 1982, selon ses statistiques. Après avoir connu, de 1968 à 1980, plus de dix ans d'une baisse régulière, la part des profits dans la valeur ajoutée se serait notablement redressée dans tous les pays de l'OCDE, tous les grands pays riches. Entre 1982 et 1984, ce redressement aurait été particulièrement spectaculaire, les marges bénéficiaires des industries manufacturières retrouvant leurs niveaux record des années 60.

Mais, et le « mais » est de taille, « L'investissement n'aurait que timidement redémarré » . Certains disent plus crûment que « la rentabilité financière étant plus forte que la rentabilité du capital physique, les entreprises ont été amenées à préférer les placements financiers de court terme aux placements physiques » ...

La firme Toyota, par exemple, au Japon, a gagné près de 500 millions de dollars sur des opérations financières, en 1986, ce qui représentait 35 % de ses profits avant impôts. Une autre firme japonaise, de sidérurgie, a vu ses profits augmenter de 93 % de mars 1985 à mars 1986, alors que la récession frappait la branche... Mais ces profits étaient réalisés dans des opérations financières. A l'inverse, évidemment, il y a les firmes qui perdent à ces jeux-là, comme Volkswagen à qui des spéculations un tantinet frauduleuses sur un dollar en hausse (manque de chance, en mars 1985 il s'était mis à redescendre) ont coûté la modique somme de 480 millions de deutschemarks. Mais, bon an mal an, les services de trésorerie des grands trusts se sont assuré de bons bénéfices, ces dernières années.

Le résultat, c'est que la circulation financière a pris une ampleur de plus en plus grande. C'en est au point que les échanges strictement financiers dans le monde ont été 40 fois supérieurs aux échanges de biens ou de services réels.

Cette situation a ses racines dans le détournement du capital, par la classe capitaliste, des investissements productifs vers des placements financiers. Mais il a de surcroît été favorisé par les États, platement au service des trusts et des monopoles. Car tous les États ont contribué à déréglementer la circulation financière, au point qu'aujourd'hui le marché financier est le seul marché, dans ce bas monde, qui soit pratiquement sans limite, sans douane, sans presqu'aucun contrôle national d'aucune sorte. C'est un marché où, grâce aux satellites et aux ordinateurs, des prétendus « produits » ou « instruments » financiers - mais qui sont souvent très immatériels et très peu consommables - s'échangent à la vitesse de la lumière, bien plus vite que les vraies marchandises ou les hommes qui, eux, péniblement, ont encore à payer des droits ou à montrer des papiers pour franchir les frontières.

Et l'emballement boursier de ces dernières années n'a été qu'une des modes de cet engouement financier, la dernière en date, à l'origine de laquelle il y avait le fait objectif que les entreprises dans la crise rapportaient du profit.

Mais les actions en bourse sont vite devenues elles-mêmes objet de spéculation, perdant tout lien avec la capacité réelle, pourtant grande, des entreprises à engranger des profits. Et, au fond, le krach n'aura été qu'un rappel à l'ordre de la réalité en direction de ce monde fou et fictif de la spéculation boursière.

Monde fou, oui : depuis 1982, les principales bourses de la planète avaient enregistré une croissance de 300 % alors que la croissance économique cumulée de ces cinq dernières années dans les pays industrialisés dépassait à peine 15 %.

Et l'augmentation de la richesse réelle est bien en deçà de ces chiffres qui englobent aussi bien les productions utiles que les inutiles, comme les services des compagnies d'assurance ou les dépenses d'armement.

L'augmentation de la richesse réelle, à vrai dire, on ne la voit pas. Certains experts bourgeois, partisans du fameux « repartage des revenus en faveur des entreprises » , avaient raconté que les profits d'aujourd'hui étaient les investissements de demain et les emplois d'après-demain. On se souvient du refrain. Ils expliquaient évidemment qu'une fois les entreprises requinquées en profits, « l'essai serait à transformer » ; que les profits dégagés devraient être réinvestis à des fins productives. Ainsi la crise serait-elle résorbée.

Le raisonnement était peut-être juste, à ceci près que les bourgeois, eux, ne raisonnent pas. Ils cherchent à obtenir le maximum de profits dans un minimum de temps. Si c'est l'industrie et la production qui rapportent ce profit, va pour l'industrie et la production ! Si c'est la finance et la spéculation, va pour la finance et la spéculation ! Même si on sait pertinemment que cela conduit tout droit au krach.

Les profits financiers, et en particulier les profits boursiers, étaient devenus une telle manne qu'on leur avait trouvé le nom charmant de « bulle financière » ou « bulle spéculative » . Peut-être parce que nous sommes dans une société où certains « bullent » pendant que les autres peinent.

Cette hypertrophie de la finance devenait dangereuse pour la bourgeoisie elle-même

Cet emballement a commencé à poser des problèmes aux plus gros trusts, aux holdings. Si les périodes de crise ont une utilité pour le monde capitaliste, c'est qu'elles sont l'occasion de recomposition et de reconcentration du capital ; l'occasion de faire le ménage, l'occasion pour les plus gros de racheter les plus fragiles, pour se renforcer encore sur leurs dépouilles.

Mais là, au plus fort de la folie boursière, où tout le monde réalisait des coups spectaculaires, où les épisodes de certaines OPA en bourse concurrençaient Dallas ou les best-sellers policiers ; dans cette période de floraison insensée de sociétés - quelquefois devenues importantes - spécialisées dans ces jeux du marché boursier, les gros trusts étaient gênés dans leurs tentatives d'éclaircir le marché à leur profit. La situation commençait à leur poser des problèmes. Et on peut penser qu'un certain nombre de grosses sociétés, de multinationales désiraient qu'une telle spéculation s'arrête.

De là à imaginer qu'ils ont voulu inverser la tendance et s'y sont employés, il n'y a qu'un pas : un pas que nous pouvons franchir d'autant plus aisément que d'autres, plus informés, l'ont fait.

La grande presse n'a pas caché, même si elle l'a écrit avec autant d'assurance que d'imprécision, que ce ne sont pas des petits porteurs affolés qui ont déclenché le krach et le renversement de tendance.

La chute du cours des actions a commencé à New York les 14, 15 et 16 octobre. Le journal Le Monde du week-end qui a précédé le premier « lundi noir », écrivait déjà que : « Tous les compartiments - industrie, services - du marché ont été affectés par la chute. Les grands investisseurs institutionnels ont massivement cherché à vendre... Après les grands investisseurs, les opérateurs craignent que la masse des petits actionnaires américains ne donnent à leur tour des ordres de vente » . Ce n'était donc pas les « petits » qui avaient commencé.

Et le 21 octobre, au plus fort de la panique, le Financial Time gardait son flegme pour titrer : « Retour sur terre » , et écrire cyniquement que « des millions d'actionnaires nouveaux vont découvrir que les cours de bourse peuvent aussi baisser » et « qu'il n'y a pas de moyens pour des atterrissages en douce » ... « On devra vivre avec des lundis noirs » ... Et il ajoutait surtout « qu'il se peut qu'un nombre suffisant d'investisseurs ont conclu qu'une récession américaine majeure est devenue inévitable » .

Bien d'autres, ensuite, dans la grande presse bourgeoise, allaient reprendre ce thème de l'assainissement du marché.

Mais les grandes puissances industrielles ou bancaires, qui sont probablement à l'origine du retournement de tendance, savent mieux déclencher un krach qu'elles ne sont ensuite capables de le contrôler.

Alors, les États des grands pays riches et leurs banques centrales sont intervenus avec leurs crédits, leurs liquidités, leurs planches à billets pour soutenir les cours ou du moins empêcher panique et désastres.

Dès le début du krach, la Réserve Fédérale Américaine, « consciente de ses responsabilités à l'égard des banques centrales » , s'est dit « prête à injecter les liquidités éventuellement nécessaires pour soutenir le système économique et financier » . C'était une façon politique de dire que les arrières étaient protégés. Elle se voulait rassurante - sans doute le spectre de 1929 avait grimacé devant les banquiers - et indiquait que « les autorités monétaires voulaient avant tout éviter toute défaillance des banques ou institutions financières » .

La banque centrale américaine a donné la priorité aux renflouements éventuels par des liquidités monétaires, en précisant explicitement que la lutte contre l'inflation et le soutien au dollar passaient au second plan.

La Banque de France, elle, aurait injecté quelque 25 milliards de francs dans le système financier, en un seul après-midi. Comme quoi, quand ils ont peur, les bourgeois trouvent tout l'argent qu'on veut ! Dommage que, jusqu'à présent, les bourgeois savent mieux se faire peur entre eux que les travailleurs ne savent les effrayer.

Bref, le krach a momentanément été ralenti, si ce n'est arrêté. Mais l'apaisement de la bourse s'est fait par l'inflation monétaire. Les sapeurs pompiers ont éteint momentanément l'incendie, mais à crédit, en calmant les actions pour exciter les monnaies.

Les illusions de l'expansion

Elle est loin, la période où un nommé Paul Samuelson, prix Nobel de l'économie de son état, a pu déclarer, comme il l'a fait en novembre 1968 dans le Newsweek : « Notre système économique a surpassé de loin les prophéties des experts même les plus optimistes. La nouvelle politique économique marche vraiment, la bourse le sait, les commerçants dont les ventes ont progressé... le savent, les comptables qui ont enregistré les profits records des entreprises le savent... et les infirmières scolaires le savent aussi, elles qui pèsent et mesurent la nouvelle génération et se rappellent comment était bâtie l'ancienne » .

C'était donc l'euphorie, mais il faut dire que le vénérable prix Nobel de l'économie manquait singulièrement de perspicacité, même pour l'époque. Parce que ce que lui et d'autres ont appelé par la suite « les 30 glorieuses » d'expansion du capitalisme, d'une part, n'ont pas duré 30 ans mais, tout au plus, une quinzaine d'années entre, disons, le milieu des années 50 et la fin des années 60. D'autre part, cette période d'expansion concernait une douzaine de pays impérialistes développés et un peu, voire pas du tout, la majeure partie du globe. Et, enfin, si pendant ces quelque quinze ans, le capitalisme a en effet connu une certaine expansion du marché, des ventes et des profits, l'économie américaine, la plus puissante, et de loin, de toutes, a tout de même connu trois récessions relativement importantes.

Cela dit, on comprend évidemment qu'aux yeux des économistes de la bourgeoisie, formés dans leur jeunesse dans cette période d'entre les deux guerres où les différentes économies ne faisaient de vaines tentatives pour sortir de la Grande Dépression commencée en 1929 que pour retomber plus bas ; qu'aux yeux des bourgeois qui avaient connu cette période d'effondrement des productions, de crise bancaire, de crise monétaire, de protectionnisme, puis de guerre, la période d'expansion soit apparue comme un don du ciel du capital.

Ce fut l'époque où les théoriciens de la bourgeoisie redécouvraient, pour la énième fois, l'idée que le capitalisme aurait surmonté ses contradictions, qu'il serait appelé à se développer sans heurts majeurs, au moins dans ses paradis des pays impérialistes.

Ce fut la période aussi du réformisme triomphant, promettant une amélioration progressive pour la classe ouvrière et sa lente ascension, non pas au statut de bourgeois - parce qu'il ne fallait pas exagérer - mais en tous les cas vers ces signes extérieurs de l'aisance qu'étaient le salaire correct, le logement, la voiture et la machine à laver.

Alors oui, il y a eu cette période d'expansion. Elle était due en partie à une extension réelle du marché capitaliste, tirant derrière elle la production et aussi les investissements productifs. Cette expansion du marché était due, à l'intérieur des pays impérialistes, à une augmentation relative du pouvoir d'achat de la classe ouvrière. Cette augmentation du pouvoir d'achat était surtout due à l'abaissement du prix d'un certain nombre de produits comme les voitures, les machines à laver, les réfrigérateurs, etc., obtenu grâce à l'augmentation de la productivité du travail. Il y avait aussi une expansion du marché vers les pays pauvres.

Le boom à crédit

Mais il y a eu, même pendant cette période d'expansion, l'intervention des États car, sans cette intervention de chaque État en faveur de sa propre classe capitaliste et l'intervention de l'État le plus puissant, les États-Unis, et de son dollar pour soutenir le tout, il n'y aurait probablement pas eu même la période d'expansion que l'on sait.

Et la période d'expansion elle-même devait beaucoup à la planche à billets de tous les États, mais surtout à la planche à billets des États-Unis. Les dollars ont inondé le monde et, grâce à ces dollars, les économies se sont remises sur pied.

Un peu plus tard, lorsque l'ère dite de prospérité a été définitivement close, en octobre 1974, le journal économique américain Business Week pouvait écrire, en étant rétrospectivement infiniment moins optimiste que le prix Nobel de tout à l'heure, que :@SOUS-TITRE = « l'économie américaine est érigée sur une montagne de dettes à hauteur de 2 500 milliards de dollars, une montagne faite de toutes les voitures, les maisons, les usines et les machines qui en font l'économie la plus riche et la plus puissante dans l'histoire du monde. Pour soutenir après la guerre trois décennies de boom économique à l'intérieur du pays et exporter ce boom à l'étranger, ce pays a emprunté une moyenne de 200 millions de dollars par jour, jour après jour depuis la fin de la guerre ».

Eh oui ! Même à l'époque de prospérité, prospérité en tous cas pour la classe bourgeoise internationale, l'économie mondiale reposait sur le crédit. Tout a été bien tant que ces richesses ont été effectivement produites. Mais, dès que la production s'est ralentie, ou plutôt dès que son rythme de croissance s'est ralenti, le poids de l'endettement a contribué à bloquer la croissance. Et l'économie capitaliste a d'ailleurs commencé par être frappée par où elle avait été dopée : la crise actuelle a commencé d'abord par la crise du dollar.

Dans l'expansion et l'anarchie capitaliste, les prémices de la crise

Et, pour donner du sel à l'optimisme euphorique manifesté par le professeur Samuelson, disons d'ailleurs que le premier craquement sérieux du dollar s'est fait sentir précisément en cette année 1968 où le récipiendaire du prix Nobel s'envolait sur des nuages roses.

Un économiste anglais des années 20 ou 30,cité récemment par le journaliste économique Paul Fabra, un dénommé Lionel Robins, dont le génie se situe dans la droite ligne de celui qui a inventé le fil à couper le beurre ou l'eau chaude, aurait déclaré : « Le seul moyen d'éviter la dépression serait d'empêcher le boom qui la précède » . Mais, finalement, cette brillante intelligence est moins simple d'esprit qu'elle n'en a l'air car il est vrai que, dans le développement du capitalisme, les booms sont inséparables des récessions, les périodes de développement portent en germe les conditions des crises.

Car même en période de prétendue prospérité, le développement du capitalisme n'était pas harmonieux. La classe bourgeoise a accumulé à son profit tous les fruits du progrès en laissant aux classes ouvrières des pays impérialistes développés quelques miettes et aux masses, prolétaires ou paysannes, des pays pauvres, rien du tout. Et c'est précisément ce caractère inégalitaire, disharmonieux du développement capitaliste lui-même qui contient en soi les causes de la chute.

La crise n'est pas un accident dans l'histoire du capitalisme. Aucune des crises de l'économie capitaliste ne l'est. La crise, c'est une nécessité pour une économie qui, malgré tout son développement, toute son internationalisation, toute sa complexité, reste - comme au temps de Marx - une économie basée sur la propriété privée des moyens de production ; une économie où les liens entre les différentes entreprises s'établissent par l'intermédiaire du marché.

Quand on réfléchit avec un esprit sensé, on se dit : il ne serait tout de même pas très difficile de mettre en correspondance les besoins de la société humaine d'un côté et ses capacités de produire de l'autre !

Pour certains produits, cela pourrait se faire à l'échelle d'une région, pour d'autres à l'échelle d'un pays, pour d'autres encore, seulement à l'échelle internationale. Bien sûr, tout cela poserait des problèmes de recensement et de répartition. Mais l'évolution scientifique et technologique de l'humanité a fait qu'aujourd'hui la société dispose de tous les moyens techniques pour pouvoir faire cela.

Les grands trusts multinationaux savent d'ailleurs utiliser ces moyens techniques pour une centralisation rigoureuse et pour un contrôle très exact de leurs propres activités.

Seulement, ce n'est pas un problème technique : c'est un problème social, c'est un problème d'organisation de la société. Parce que, d'abord, d'un côté les moyens techniques, les usines, les entreprises, les richesses ne sont pas à la disposition de l'ensemble de la société. Ils sont monopolisés par une seule classe sociale minoritaire de la société. Ils sont même à la disposition individuelle, particulière des bourgeois. Et le problème de cette multitude de capitalistes qui détiennent une fraction gigantesque ou minuscule du pouvoir sur les instruments de production, ce n'est pas de satisfaire les besoins en général. Leur problème est de satisfaire les besoins qui peuvent s'exprimer par un pouvoir d'achat, par de l'argent ou, plus exactement, leur problème, c'est réaliser leur profit individuel au travers de la satisfaction relative des seuls besoins monnayables en créant, éventuellement, la pénurie artificielle plutôt que l'abondance si c'est plus profitable.

Et le seul moteur du développement économique, c'est cette recherche du profit individuel plus ou moins sauvage ou tempérée par des lois et des règles ; c'est la concurrence, c'est-à-dire la guerre entre capitalistes dont la seule loi est « moi d'abord, les autres après ». C'est un système qui ne peut pas s'auto-gouverner. C'est le règne du chacun pour soi et le marché pour tous. Chacun produit pour vendre avec le maximum de profits, mais aucun ne sait par avance si le marché, c'est-à-dire l'ensemble des acheteurs, est capable d'absorber ce que l'on produit. On ne le sait qu'après coup, une fois la production faite.

Cette façon de fonctionner est de tous temps un gâchis. Parce que, même hors des périodes de crise, il y a des entreprises qui sont obligées de fermer, alors que leur production pourrait être utile pour toute cette fraction de l'humanité qui, cependant, n'a pas les moyens d'acheter. Même hors des périodes de crise - et surtout hors des périodes de crise ! - il y a des entreprises qui produisent des choses inutiles, voire nuisibles, mais qui ont l'avantage pour le capitaliste qui les produit d'être rentables.

Tout cela représente - même en période de prospérité - un immense gâchis. Cet immense gâchis s'exprime dans la façon dont les capacités de production de l'humanité sont réparties. On fabrique des armes mais pas de logements pour les pauvres. On détruit des produits alimentaires dans les zones privilégiées de la planète, où le pouvoir d'achat est élevé, et on meurt de faim ailleurs. Tout cela, c'est la conséquence qualitative du fait que le seul moteur de l'économie soit la recherche du profit individuel.

Mais il y a aussi l'aspect quantitatif. Cette recherche de profits pousse à développer la production dans les secteurs où cela apparaît rentable pour les capitalistes, au-delà de la quantité qui pourra être réellement vendue.

Parce que, même si chacun des producteurs capitalistes est conscient des limites de son marché, il se dit toujours qu'il sera capable de conquérir la part du marché du voisin. Et c'est alors que se produisent des crises de mévente. Et, au fond, c'est lorsque ces crises de mévente se généralisent à un grand nombre de produits, voire à l'ensemble, qu'il y a une crise économique. Cette crise économique est le biais par lequel l'économie capitaliste se purge et rétablit l'équilibre global entre la capacité de production et le marché solvable, et l'équilibre entre les différents secteurs de l'économie, en particulier entre les secteurs qui produisent directement pour le marché de consommation et ceux qui produisent des instruments de production, c'est-à-dire des machines et des équipements.

Les États au service exclusif de la classe bourgeoise

Oh ! Bien sûr, le capitalisme ne fonctionne pas tout le temps et dans tous les domaines de façon complètement sauvage.

Les États interviennent de leur côté et, en un certain sens, ils représentent l'intérêt général. Sûrement pas l'intérêt général de toute la société, mais l'intérêt général en tous les cas de la classe capitaliste. La classe capitaliste ne pourrait pas aujourd'hui se passer de cette intervention des États. Une fraction essentielle de la classe capitaliste, de façon générale les plus gros, vit des commandes et des subventions des États.

Même dans la patrie du capitalisme libéral, les États-Unis, la bourgeoisie s'écroulerait s'il n'y avait pas l'État. Le seul budget fédéral annuel des États-Unis représente plus que l'ensemble des biens et des richesses produits dans cette deuxième puissance du monde capitaliste qu'est l'Allemagne ! Autant dire que l'État américain représente un pouvoir d'achat colossal et qu'en conséquence, les besoins de cet État fédéral sont pris autrement plus en considération que les besoins de centaines de millions d'affamés de par le Tiers-Monde, qui, eux, ne représentent pas grand-chose en pouvoir d'achat. (Encore que ce qu'ils représentent peut faire la différence entre expansion et récession).

Mais les États, et plus particulièrement ceux des pays riches, tempèrent suivant la période, suivant les problèmes généraux de la classe bourgeoise, la rapacité individuelle de chacun des capitalistes. Ils tempèrent en réglementant dans une certain mesure les conditions de la concurrence, comme on peut réglementer par quelques conventions internationales les règles de la guerre. Ce ne sont pas ces règlements qui font que les guerres sont moins sanglantes, mais enfin !

Mais, même en période de prospérité, le service public est toujours secondaire par rapport aux intérêts privés. Même en période de prospérité, le plus puissant État capitaliste, les États-Unis, montre dans bien des domaines, comme celui des transports publics, comme celui de la voirie, etc. des signes manifestes de sous-développement.

Eh bien ! avec la crise, c'est le retour de plus en plus ouvert au capitalisme sauvage. C'est ce que les Reagan, les Balladur appellent l'accroissement de l'économie libérale.

En d'autres termes, on enlève tout ce qui dans les interventions économiques de l'État représentait un tant soit peu l'intérêt général. En revanche, on accroît, en endettant l'État jusqu'au cou, tout ce qui va directement vers le secteur privé.

Ce n'est pas là le jeu de mécanismes économiques aveugles. Cela résulte de choix conscients, de choix de classe de tous ces dirigeants politiques, de tous ces fonctionnaires, de tout cet appareil d'État dans son ensemble que la crise dépouille de ses oripeaux de représentants d'intérêts collectifs, pour les faire apparaître pour ce qu'ils sont : un appareil au service exclusif de la classe bourgeoise.

Regardons toutes ces affaires de privatisation. Ce n'est pas seulement une lubie d'un quelconque Balladur. Puisqu'aussi bien on privatise ou, qu'en tous cas, on a tenté de le faire, avant le krach boursier, en Angleterre comme en Allemagne, comme un peu partout. Il y a l'aspect financier dans cette affaire. En France, par exemple, la mise sur le marché boursier d'un certain nombre de millions d'actions, à une période où le prix des actions montait, visait à étancher la soif d'achat de tous ces bourgeois, grands et petits, à la recherche de profits faciles et qui ne trouvaient pas à l'époque assez d'offres sur le marché des actions.

Mais il n'y a pas que cela ! Au-delà de cet aspect financier des choses, il y a quelque chose de plus fondamental. Cela fait plusieurs années que les capitalistes qui n'investissent plus augmentent leurs bénéfices en essayant d'user et d'user encore leurs usines, leurs machines, en les laissant vieillir.

Pendant toutes ces années, seul l'État, ou à peu près, procédait à des investissements productifs massifs. Eh bien ! avec les privatisations, il s'agit de mettre à la disposition d'intérêts privés tous ces capitaux fixes, ces usines, ces bureaux, ces machines, fabriqués avec l'argent des contribuables pendant la période précédente, pour que les capitalistes privés puissent les user complètement.

Et les partisans du libéralisme diront évidemment que les entreprises d'État sont déficitaires alors que les entreprises privées rapportent du profit. Que oui ! C'est étudié pour ! C'est pendant qu'elles appartiennent à l'État qu'on oblige ces entreprises à investir, quitte à réduire leurs marges bénéficiaires. Et lorsqu'on les privatise, c'est précisément pour que les investissements publics du passé rapportent du profit à des margoulins privés au présent.

A l'échelle mondiale, le capitalisme sauvage

Mais c'est à l'échelle du monde, à cette échelle où il n'y a plus d'État, plus d'autorité publique, d'autres lois - si ce ne sont justement celles des plus puissants des trusts multinationaux des États impérialistes les plus forts du FMI, la banque mondiale - c'est à cette échelle que le capitalisme sauvage se manifeste dans toute sa splendeur.

Et ce sont les masses prolétaires des pays pauvres qui en sont les victimes désignées. Parce que les États de ces pays pauvres, en règle générale, sont encore plus ouvertement au service d'intérêts privés que les États des grands pays impérialistes. Et il ne s'agit pas seulement, ni même principalement, des intérêts privés de quelques gangsters autochtones devenus chefs d'État du genre des Duvallier, des Marcos, ou des Somoza et autres Bokassa. Plus exactement, ceux-là ne sont que des chefs de gang, des hommes de main, et les véritables intérêts privés qui sont derrière eux, ce sont ceux des trusts.

Parce qu'il n'y a pas que les républiques bananières où les United Fruit font la loi ! Tous les pays pauvres, ou presque, sont la chasse gardée d'un ou de plusieurs United Fruit, rivaux ou associés.

Un des aspects les plus révoltants du développement du capitalisme, même pendant cette période de prétendue prospérité, est d'avoir aggravé le fossé entre les pays riches et les pays pauvres, entre les classes riches de ces pays pauvres et les classes pauvres, voire entre régions d'un même pays pauvre.

On nous cite l'exemple de quelques pays sous-développés qui ont connu un certain développement industriel au cours des décennies passées. Et il est vrai que les salaires dramatiquement bas dans les pays pauvres ont alléché certains grands trusts de l'électronique ou de l'automobile pour faire fabriquer certains composants ou certaines pièces par une main-d'oeuvre gagnant 10, 20 ou 50 fois moins qu'un ouvrier d'un pays développé.

Parce que, d'un point de vue capitaliste, les conditions de salaires sont certainement alléchantes. Le salaire d'un ouvrier des chantiers navals de Corée ne représente que 15 % de celui d'un ouvrier français ! Un travailleur brésilien travaillant chez Fiat travaille 2 000 heures là où ses camarades de la même entreprise en Italie travaillent 1 500 heures, et pour être payé entre la moitié et le quart de leur salaire. Et les ouvrières de Malaisie se considèrent comme chanceuses lorsqu'elles touchent pour une journée de travail la moitié du salaire horaire d'un smicard en France.

Alors oui, tout cela paraît fort alléchant et les capitalistes savent compter. Et pourtant, s'il y a eu un certain développement dans quelques pays tels que le Brésil ou encore Taïwan, la Corée du Sud ou Singapour, sur la base essentiellement d'un travail de sous-traitance, ce ne sont là que quelques endroits limités. Il n'a pas poussé des usines d'automobiles au Cameroun ou au Tchad. Et même Haïti, pourtant d'apparence si idéalement situé à quelques encâblures des côtes américaines et où les ouvriers sont si idéalement payés du point de vue capitaliste au tarif de 3 dollars, c'est-à-dire 18 francs, par jour, même à Haïti les usines n'ont pas poussé !

Pourquoi donc ? C'est qu'en réalité, le capitalisme sauvage est pris en quelque sorte à son propre piège. Parce que, pour assurer l'exploitation de façon continue, il ne suffit pas d'une main-d'oeuvre bon marché. Il faut aussi des routes, des infra-structures ; il faut aussi des États qui ne soient pas par trop corrompus, où l'on ne soit pas obligé de payer des bakchichs au moindre fonctionnaire, où l'on ne risque pas sa peau, tout haut cadre que l'on soit, simplement en sortant dans la rue, où l'on puisse disposer enfin d'une classe ouvrière bénéficiant d'une culture générale, comptant dans ses rangs des hommes et des femmes capables d'être contremaîtres ou chefs d'équipe. En somme, il faut tout ce qui, dans les pays riches, est le fruit de siècles d'évolution historique et que, même dans ces pays, le capitalisme sauvage à la recherche du profit le plus immédiat, aurait été absolument incapable de produire sans l'État, sans l'éducation publique, sans le service public.

Alors, dans la plupart des pays sous-développés, s'il y a certainement la place pour le pillage le plus éhonté et pour l'exploitation, cette exploitation prend des formes les plus primitives. Elle n'est en général à la portée que des plus grands trusts, c'est-à-dire des plus gros requins de l'économie capitaliste ou, au contraire, des margoulins les plus marginaux et les plus casse-cou de cette économie.

Et c'est parce que la bourgeoisie impérialiste a absolument besoin de la classe ouvrière des pays impérialistes, de sa fraction née dans le pays comme de sa fraction immigrée, et parce qu'elle veut avoir la paix chez elle, qu'elle a consenti, pendant la période de prospérité, à lâcher des miettes à sa classe ouvrière. Des miettes qui n'ont sûrement pas transformé en bourgeois les prolétaires américains, anglais, français ou allemands ; cela, sûrement pas, mais qui ont pu leur donner l'illusion que le capitalisme était après tout vivable pour eux.

Et aujourd'hui, c'est bien là un des gros problèmes de la classe capitaliste.

C'est que, devant ses travailleurs, elle vante la compétitivité des entreprises en Corée du Sud, aux Philippines ou ailleurs, obtenue grâce aux salaires bas pratiqués dans ces pays pauvres, elle ne va pas pour autant investir massivement dans ces pays. Elle voudrait des ouvriers ayant la qualification, la culture, l'expérience d'une classe ouvrière ayant une longue tradition, avec des salaires du niveau de ceux de la Corée du Sud ou de Taïwan. Elle choisit plutôt de briser la classe ouvrière des pays impérialistes riches, de réduire son niveau de vie, de la ramener en arrière au niveau de la classe ouvrière des pays pauvres, et pas l'inverse !

C'est pourquoi, soit dit en passant, le problème n'est pas de « sauver nos usines » d'un déménagement vers des pays où la main-d'oeuvre peut profiter un peu de quelques emplois, mais de se battre pour sauvegarder le niveau de vie de la classe ouvrière parce que c'est ici qu'il est menacé.

Le mythe de l'industrialisation des pays pauvres

L'intégration plus grande des pays sous-développés dans les circuits économiques du capitalisme a ouvert un champ plus large devant le grand capital.

La pénétration des capitaux venus de l'extérieur était surtout la pénétration de capitaux commerciaux, financiers, bancaires, mais très peu de capitaux industriels. Cette pénétration du capital a dissous les formes antérieures de production, même dans des pays où cela n'était pas encore le cas auparavant. Elle a prolétarisé des masses croissantes de paysans. Le développement démographique explosif des villes du Tiers-Monde, ou plus exactement des bidonvilles qui les entourent, est en fin de compte la conséquence de cette intégration accrue des pays pauvres dans les circuits économiques du capitalisme mondial. Le capital commercial et financier a trouvé le moyen de tirer profit, y compris de cette masse misérable des bidonvilles du Caire, de Mexico, d'Abidjan ou de Lagos.

Et en effet, cette extension du marché s'est traduite, pendant l'ère d'expansion, par des investissements productifs. Mais ces investissements productifs n'ont eu lieu, pour l'essentiel, que dans les pays impérialistes développés eux-mêmes. Cela représentait plus de travail, voire même des horaires déments pour les travailleurs des pays riches. Cela s'est traduit également par l'intégration, dans la classe ouvrière des pays riches, de prolétaires amenés des pays pauvres, rappelons-le, parfois de force. Mais cela ne s'est traduit que très peu par la création d'industries et donc d'emplois dans les pays du Tiers-Monde.

Bien sûr, on peut toujours citer les mêmes exceptions : cette même demi-douzaine d'annexes du capital occidental ou japonais, du genre de Singapour, Hong-Kong, la Corée du Sud ou Taïwan. Il y a encore un certain nombre d'autres pays, sous-développés certes, mais disposant d'un minimum d'infra-structures et de marchés intérieurs importants, du style du Brésil ou de l'Inde.

Mais il n'en reste pas moins que globalement, si on a prolétarisé des centaines de millions de personnes supplémentaires dans les pays pauvres, on ne leur a pas donné, ou très peu, les moyens de vivre.

La crise de l'impérialisme sénile

Ainsi donc, si la capacité de consommation solvable de la classe ouvrière des pays riches s'est accrue un peu, elle est restée cependant limitée par rapport au développement des capacités de production et donc de vente. Et quant aux masses prolétarisées des pays pauvres, leur capacité de consommation solvable a été de tous temps extrêmement basse, et le développement des forces productives du capitalisme de la période d'expansion devait inévitablement se heurter aux limites de la consommation solvable.

Et, au fond, dans les conditions de l'économie d'aujourd'hui, de cette économie moderne, complexe et extrêmement enchevêtrée à l'échelle internationale, on retrouve derrière les complications apparentes les mêmes problèmes fondamentaux de l'économie capitaliste que ceux qu'avait analysés Marx en son temps.

A l'époque impérialiste, l'enchevêtrement international des économies, le rôle accru des grands trusts et des cartels, le développement du système de crédit et du rôle des États ont rendu les phénomènes en apparence plus compliqués. Mais la dernière des grandes crises de l'économie capitaliste, celle de 1929, apparaît déjà comme une crise du « capitalisme moderne » ou, pour être plus exact, de l'impérialisme sénile.

Après le krach boursier d'octobre 1987, tout le monde a fait la comparaison avec cet autre krach tristement fameux, celui du Jeudi Noir d'octobre 1929.

La crise de 1929 : de l'euphorie du boom...

Jusqu'à la veille de ce fameux Jeudi Noir, ce jeudi 24 septembre 1929 où allait se produire un krach boursier qui ébranla toute l'économie capitaliste, et qui, on peut le dire, enclencha la mécanique qui allait conduire à la Seconde Guerre Mondiale, tout semblait baigner dans l'huile, aurait dit Rockfeller, le propriétaire de la Standard Oil, et les hommes de son monde. On ne tarissait pas d'éloges sur cette ère de prospérité qui ne devait plus connaître de limites, ni dans le temps, ni dans le développement des fortunes individuelles.

Durant ces années-là, il y avait tout juste un peu plus d'un million et demi d'actionnaires, dans un pays qui comptait 120 millions d'habitants. Mais ce n'étaient pas les rentiers, petits et moyens, qui dominaient la bourse. Celle-ci restait concentrée entre quelques mains.

Ceci étant dit, les États-Unis d'Amérique faisaient, à la fin des années 20, effectivement figure d'Eldorado aux yeux de ceux qui mesurent la prospérité d'un pays en ne considérant que sa frange la plus riche.

Effectivement, la production d'automobiles avait atteint un chiffre record : plus de cinq millions de véhicules produits en une année. La radio s'était développée à une vitesse vertigineuse.

Les bénéfices des sociétés industrielles avaient augmenté de 126 % depuis 1923. Par contre, les salaires des ouvriers, eux, n'avaient pas connu la même progression. Mais la baisse des prix des produits se traduisait pour eux par une amélioration relative de leurs conditions de vie.

Il y avait certes des ombres à ce tableau.

Ainsi, il y avait bien, depuis la fin de la Première Guerre Mondiale, une nette détérioration des prix des matières premières et des prix agricoles, qui se traduisait par une dégradation du niveau de vie des agriculteurs, partout dans le monde, y compris aux États-Unis.

Le développement de certains secteurs masquait la stagnation, voire le recul dans d'autres. Les yeux étaient tournés vers la réussite de Ford, de General Motors ou de Dupont de Nemours, mais on ne voyait pas le déclin qui touchait depuis deux ans, depuis 1927, le secteur de la construction, ou celui de la sidérurgie. On ne voyait pas que les investissements dans les secteurs productifs s'étaient ralentis depuis 4 ans, dès 1925, et avaient même cessé dans certains secteurs.

On oubliait qu'il y avait, aux États-Unis, en 1929, avant le krach, encore 9 % de la population active au chômage. Il est vrai qu'en 1921, il y en avait 21 %, et que trois ans plus tard, en 1933, il y en aura un peu plus de 24 %.

Mais qui prêtait attention à tout cela ? C'était, disait-on, le prix du progrès, sa rançon, pour reprendre le langage de racketteur d'Al Capone, autre produit célèbre du progrès, dans ces années 20.

Tous ceux qui avaient quelque argent en réserve se tournaient vers les bourses, temples de l'ère moderne. Non pour en faire don au titre des deniers du culte. Mais parce qu'ils constataient que - miracle ! - cet argent se multipliait.

Depuis l'été 1928, le prix des actions s'envolait. L'indice des actions, de 100 en 1926, passait à 153 en juin 1928, pour atteindre 215 en septembre 1929. Ce qui était bien plus que l'indice qui mesure l'évolution de la production industrielle, et bien plus que la progression de l'indice des bénéfices industriels.

L'argent affluait. Surtout celui des banques et des sociétés industrielles. Celles-ci, en effet, investissaient peu ou n'investissaient plus depuis 1925, dans la production. Or elles n'avaient pas cessé de faire des bénéfices. Et quoi faire de ces bénéfices, sinon les placer là où il y avait la possibilité de faire de plantureuses plus-values ? Ainsi, par exemple, durant l'année 1929, la Standard Oil of New Jersey contribuait tous les jours pour une moyenne de 69 millions de dollars au marché à court terme ; l'Electric Bond and Share pour plus de 100 millions de dollars.

La demande sans cesse grandissante des actions entraînait l'augmentation de leur cours. Du coup, on créait de nouvelles actions pour répondre à cette demande. Ces actions, qui à leur tour voyaient leur cours grimper, suscitaient une nouvelle demande. Et pour alimenter cette spirale ascendante qui paraissait sans fin, on ne savait plus quoi inventer.

On créait des sociétés de pur papier. Des sociétés dont la seule fonction, et la seule réalité, étaient de servir de prétexte à l'émission de nouvelles actions. Ainsi, par exemple, on créait des sociétés dont le but n'était pas de produire quoi que ce soit, mais de recueillir l'argent pour permettre de spéculer en bourse. Des sociétés que l'on appellait, bien improprement, des sociétés d'investissement. Les actions de ces sociétés entraient elles-mêmes dans le jeu de la spéculation, et ainsi de suite. Aujourd'hui, cela existe aussi en France, pour les petits porteurs : ce sont les SICAV.

On pouvait acheter les actions à crédit, en ne payant à l'achat que 10 % de la valeur de ces actions ; les acheteurs pouvaient acheter des actions, sans même disposer de l'argent qu'elles représentaient. Ils anticipaient sur les bénéfices qu'ils escomptaient retirer de la vente de ces actions. Dans le monde irréel de la bourse, tout paraissait merveilleux, comme dans un rêve... Jusqu'à ce fameux Jeudi Noir, où le réveil fut brutal.

...au krach...

Brusquement, sans que l'on puisse en déterminer la cause, la bourse s'effondra en ce début de l'automne 1929.

Et ce qui semblait, au début, n'être qu'un accident boursier, qu'une crise marginale, sans effet sur le reste de la société, allait devenir le point de départ d'une catastrophique réaction en chaîne.

Car ce krach boursier avait gravement entamé le capital des banques et des sociétés industrielles et commerciales. Des entreprises se trouvèrent hors d'état de payer leurs fournisseurs ou même leurs salariés. Des banques se trouvèrent dans l'incapacité de restituer à leurs clients l'argent qu'ils avaient déposé. Les faillites se multiplièrent.

Et l'effondrement de la bourse se traduisit par l'effondrement du crédit. La crise boursière se transformait en crise financière. Mais comme toute l'économie fonctionnait à découvert, comme les sociétés industrielles et commerciales marchaient depuis des années sur le crédit, le tarissement du crédit se répercuta sur la production. Et en bout de chaîne, la chute de la production se répercuta au reste de l'économie.

Les rentiers qui avaient placé leur argent en bourse furent les premières victimes. Mais pas les seules. Les usines qui fermaient produisaient leurs fournées de chômeurs qui, privés de toutes ressources, contribuaient à leur tour au rétrécissement du marché. Le tourbillon né à Wall Street aspirait vers le bas toute la société.

Ainsi, la production industrielle, de l'indice 100 en 1928, était passée à l'indice 125 en 1929. Elle tomba à 78 fin 1930 et s'effondra en 1932, atteignant l'indice 57. Le revenu national global diminua de 55 %. Plus de la moitié.

Mais ces chiffres, aussi frappants soient-ils, ne rendent que faiblement compte de la réalité sociale qu'ils recouvrent.

En 1932, un Américain sur quatre en âge de travailler était au chômage, sans ressources, sans aide autre que les maigres assistances des organisations caritatives ou des municipalités, dont les moyens furent rapidement épuisés.

Faute de pouvoir payer leur loyer, faute de pouvoir payer les traites de leurs crédits, des centaines de milliers de travailleurs de toutes qualifications se retrouvèrent à la rue, chassés de leur logement, chassés de leur ferme, transformés en vagabonds, peuplant les bidonvilles qui se développaient dans les faubourgs des villes qui s'appellaient non pas Mexico, Rio, Sao Paulo ou Le Caire, mais New York, Chicago, Washington. Et ceux qui y vivaient étaient quelques mois auparavant non pas des paysans venus de régions déshéritées comme le Nordeste brésilien d'aujoud'hui, mais des ouvriers, des employés, des petits bourgeois, avocats ou médecins, des professionnels qualifiés ou des comptables qui se côtoyaient dans les queues des soupes populaires.

...jusqu'à la crise mondiale et à la guerre

Oui, cette réaction en chaîne - réaction est bien le mot - n'allait pas s'arrêter aux frontières des États-Unis.

La crise franchit l'océan, touchant d'abord l'Allemagne, dont l'économie bien mal en point à l'issue de la Première Guerre Mondiale, n'avait dû son rétablissement qu'à la transfusion à haute dose des capitaux US. Le krach boursier américain provoqua le rapatriement de ces capitaux, laissant l'économie allemande exsangue.

Faute de capitaux, faute de crédits, les banqueroutes financières succédaient aux faillites des entreprises, entraînant à leur tour de nouvelles banqueroutes. Tel un château de cartes, tous les pans du système financier, du système de production s'effondraient. D'Allemagne, d'Autriche, la crise atteignait l'Europe Centrale, franchissait la Manche, touchait la Grande Bretagne, où la livre sterling s'effondrait, provoquant à sa suite la chute des monnaies d'une dizaine de pays. La crise monétaire entraînait la quasi paralysie du commerce mondial qui, durant les années 1932-33, atteignait à peine le tiers de son niveau de 1929. Et ce blocage accentuait encore le marasme de l'économie. En 1933, la production industrielle mondiale n'était qu'à 60 % de son niveau de 1929. Les pays industriels comptaient trente millions de chômeurs.

On pouvait dire que la misère, la faim, apanage des pays colonisés, connaissaient brusquement, en quelques mois, un développement à l'échelle industrielle. Aux bidonvilles qui se multipliaient aux abords des villes américaines faisaient pendant ceux qui proliféraient dans les faubourgs des villes allemandes.

Et dans le même temps se développait d'un bout à l'autre du monde capitaliste cette scandaleuse chaîne de restauration rapide qui avait nom soupe populaire.

Oui, sans tenir compte des frontières, s'opérait une uniformisation par le bas des conditions d'existence de la population laborieuse des pays capitalistes. Juste au moment d'ailleurs où les gouvernements tentaient de rehausser ces frontières, comme de dérisoires digues au développement de la crise.

Les mesures protectionnistes se développèrent. Mais ces mesures, loin de protéger les économies nationales de la contagion, aggravèrent le mal en contribuant encore plus à la dislocation d'une économie internationale déjà bien malade.

L'intervention de l'État devint de plus en plus importante. Faute de pouvoir et de vouloir maîtriser le mouvement des capitaux privés, faute de pouvoir et de vouloir imposer aux capitalistes de prendre en compte les intérêts généraux de la collectivité, les différents États intervinrent dans deux directions parallèles. D'une part, à coup de subventions pour faire marcher artificiellement une économie. Mais que faire pour relancer une économie dans laquelle le marché n'existe plus, dans laquelle on a enlevé aux acheteurs leur pouvoir d'achat ? Que faire sinon produire des marchandises qui n'ont pas besoin de trouver de consommateurs, ou plutôt qui ont un consommateur tout trouvé : l'armée... ? Et quand les usines redémarrèrent, ce fut essentiellement pour produire des avions de combat, des canons ou des sous-marins.

Et d'autre part, l'intervention des gouvernements visa à juguler le risque d'une révolte ouvrière. Soit en mystifiant la classe ouvrière, soit en la matant. Dans le premier cas, cela se traduisit dans les Fronts Populaires, en France ; par le New Deal aux USA. Dans le second, par l'avènement de l'hitlérisme. Mais dans les deux cas, ces choix aboutissaient à un même et unique destin : la guerre.

Le krach d'octobre 1987, après quinze ans d'une crise rampante

Alors, sommes-nous, au lendemain du krach du Lundi Noir d'octobre 1987, dans un mécanisme similaire à celui qui s'est enclenché le Jeudi Noir d'octobre 1929 ?

Cette fois, tout le monde se pose la question. Les réponses se partagent entre l'optimisme de commande des politiciens en place et le pessimisme d'à peu près tout le monde parmi les responsables divers de l'économie capitaliste.

Alors, disons que, contrairement à 1929, où le krach boursier a été le révélateur d'une crise de mévente qui n'avait pas encore eu l'occasion de se manifester, le krach de 1987 est intervenu après, au bas mot, treize années de crise. Mais, d'autre part, la crise en cours est une crise qui a été jusqu'à présent plus rampante. Si la production a franchement baissé à deux reprises pendant cette période, il y a eu aussi des périodes de légère reprise.

Mais, on l'a vu, bien que la production et les ventes aient été stagnantes, les profits de la bourgeoisie ont été maintenus et même accrus. L'un des aspects marquants de la crise, jusqu'à maintenant, c'est précisément cela : cette augmentation des revenus de la bourgeoisie dans un contexte économique marqué par la stagnation, et cela beaucoup plus pour des raisons politiques qu'économiques.

Cela n'a rien à voir avec les lois obscures du marché capitaliste. C'est le résultat d'une lutte que la bourgeoisie mène à l'échelle du monde contre la classe ouvrière. Parce que c'est en diminuant non seulement la part relative de la classe ouvrière dans le revenu national des puissances impérialistes, mais même sa part absolue, que la bourgeoisie a réussi à préserver jusqu'à maintenant ses profits. Grâce à l'aide de ses hommes politiques partout dans le monde impérialiste.

Le mécanisme de distribution de la masse des profits, sa répartition entre les différentes catégories de la bourgeoisie à l'intérieur d'une même nation capitaliste, ou entre les nations capitalistes, ont pu être fort divers et d'ailleurs ont varié tout au long de ces treize ou quinze ans de crise. Mais, pour que la bourgeoisie puisse se répartir une masse croissante de profits, il a fallu d'abord qu'ils soient dégagés. Et ils l'ont été au détriment de la classe ouvrière, et de façon fondamentalement identique partout dans le monde.

Accroître les profits par une offensive contre la classe ouvrière

On sait comment les choses se sont produites ici, en France. Le seul développement du chômage signifie une baisse considérable de la masse salariale distribuée. En France, il y a quelque trois millions de chômeurs, mais à l'échelle de l'ensemble des pays industriels les plus riches, il y en a quarante millions. Ajoutons encore que, entre 1960 et 1980, les pays européens n'ont pratiquement pas créé d'emplois et, entre 1980 et 1986, le nombre d'emplois a décru au taux annuel de O,3 % en moyenne. Sous l'effet de la crise s'est reconstitué ce que Marx appelait en son temps une « armée industrielle de réserve » et dont les augures du « capitalisme modernisé » ont annoncé la disparition, du moins dans les pays riches.

On sait aussi comment, se servant du chômage et sous prétexte de « traitement social du chômage », on a de fait supprimé le salaire minimum en utilisant une fraction croissante de la classe ouvrière - sa fraction jeune, mais pas seulement - pour des salaires représentant la moitié, voire le quart du salaire antérieur pour le même type d'emploi.

Tout le monde sait aussi ici comment, avec le blocage des salaires par un gouvernement PS-PC, la bourgeoisie a diminué le pouvoir d'achat même de cette fraction de la classe ouvrière qui a gardé son emploi.

Et chacun a en tête également les attaques successives depuis cinq ans contre la protection sociale, son démantèlement progressif, alors que la protection sociale telle qu'elle s'est mise en place en France depuis plusieurs décennies était probablement l'aspect le plus important du peu de progrès qu'a connu le monde ouvrier pendant cette période.

Mais prenons aussi quelques exemples aux États-Unis. C'est ainsi qu'à en juger par les seuls chiffres des statistiques, au cours des cinq dernières années, treize millions d'emplois auraient été créés aux États-Unis alors que seulement - si l'on peut dire - dix millions de postes de travail ont été supprimés. A ceci près que ces dix millions d'emplois étaient pour l'essentiel des emplois bien payés dans l'industrie alors que les emplois créés sont des « petits boulots » précaires avec des salaires tellement bas qu'on a même inventé, ou réinventé, une expression, celle de « working poor », c'est-à-dire « le pauvre qui travaille », pour le distinguer du pauvre tout court.

Et même les statistiques plus ou moins officielles estiment la chute des salaires réels des travailleurs américains entre 1972 et 1986 à14 %.

Comme le formule le Wall Street Journal, dont le seul titre indique assez clairement au nom de qui et de quoi il parle, « La réduction des salaires fait partie du réajustement que doivent mener les USA pour améliorer leur compétitivité face aux Japonais et aux pays asiatiques à bas salaires » . L'argument n'a certainement pas le mérite de l'originalité par rapport à ce qui se raconte ici en France. Mais il sonne avec d'autant plus de cynisme qu'il est proféré par des voix venant de la bourgeoisie la plus puissante du pays le plus riche de la planète. Et c'est ainsi que, comme après 1929, on voit déjà dans les rues des métropoles du pays le plus riche du monde le même spectacle que dans les pays sous-développés : des milliers d'hommes et de femmes sans abri qui cherchent à passer leur nuit dans le renfoncement des porches ou sur une bouche de métro, à quelques pas parfois de ces bâtiments de Wall Street où se gagnent, se perdent ou s'envolent en fumée des dizaines, des centaines de millions de dollars. Et, comme le commerce ne perd jamais ses droits et comme on peut espérer tirer de l'argent même des plus pauvres, on a pu voir récemment à la télévision, ici, une invention de cet homme d'affaires américain, qui sait vivre avec son temps, qui a créé un petit abri de 2 m sur 1,40 m en plastique que les sans-abri pourront utiliser par temps rigoureux. A condition bien entendu qu'ils puissent se l'acheter ou que des associations de charité veuillent bien leur en faire cadeau.

Cette volonté cynique de réduire le niveau de vie de la classe ouvrière même des pays les plus riches au niveau des pays sous-développés montre que, de Detroit à Paris en passant par Manchester ou Düsseldorf, c'est le même combat de classe que mène la bourgeoisie pour accroître la plus-value relative de façon brutale.

Alors, c'est dire que, même s'il n'y a pas de chute brutale de la production, la classe ouvrière mondiale doit s'attendre à la poursuite et à l'aggravation de l'offensive de la bourgeoisie capitaliste contre son niveau de vie. Et il faut d'ailleurs ajouter que, si justement pour éviter l'effondrement de la production, les différents pays bourgeois choisissent ce qu'ils appellent une politique de relance, c'est-à-dire une politique de crédit facile à l'économie ; et même si les catégories de la petite bourgeoisie ne sont pas atteintes par la crise et si leur consommation se substitue pendant un temps encore à la consommation en baisse de la classe ouvrière, on peut s'attendre à une augmentation des prix, à une relance de l'inflation. Et l'inflation, qui est déjà une ponction des revenus de la classe ouvrière au profit des revenus de la classe bourgeoise en période d'expansion, deviendrait une catastrophe si la bourgeoisie parvenait à maintenir en même temps le blocage des salaires. Et ce serait de toute façon une catastrophe pour cette fraction importante de la classe ouvrière qui est condamnée à vivre des pensions de retraite, du chômage, voire de rien du tout pour ceux, de plus en plus nombreux, qui sont en fin de droit.

Vers un effondrement brutal de la production ?

Mais rien ne dit, et surtout pas nous, que la production ne va pas franchement s'effondrer, comme après 1929. Quel en est le risque : un sur deux ? Mais, même c'était seulement un sur six, ce serait aussi dangereux que la roulette russe, mais à une tout autre échelle !

Les plus optimistes des économistes bourgeois récitent évidemment la litanie des différences entre la situation de 1929 et celle d'aujourd'hui pour expliquer pourquoi les raisons concrètes qui ont produit l'écroulement de la production après le krach de 1929 n'existent plus aujourd'hui ou existent moins. Il en existe certes, de telles différences. On peut, par exemple, invoquer le fait qu'une des raisons de l'effondrement de la production au lendemain du krach de 1929 était presque mécanique et due au fait que les entreprises s'étaient engagées dans la spéculation boursière, en jouant à ce jeu spéculatif y compris l'argent mis de côté à court terme pour payer les fournisseurs ou les ouvriers, et que l'effondrement boursier, en vidant brusquement leurs caisses, a poussé des centaines d'entreprises littéralement à la faillite immédiate.

Sous cet angle, les choses sont certainement différentes aujourd'hui, car si les entreprises - y compris industrielles - participent depuis belle lurette à toutes les formes de spéculation financière, y compris à celle sur les actions, et peut-être à une autre échelle qu'en 1929, l'argent qu'elles consacrent à cette sorte d'affaires a été de toute façon depuis longtemps retiré de la production.

Il est loisible d'évoquer également, parmi les raisons de l'effondrement du début des années 30, ailleurs qu'aux USA, en Allemagne en particulier, le fait que la raison de l'effondrement de l'industrie allemande a été le retrait précipité des capitaux américains qui y étaient investis.

Instruits de l'expérience de 1929, le système bancaire et, derrière lui, les États, sont infiniment plus prudents et ils se garderont, s'ils le peuvent, de tout mouvement précipité de cette sorte, quitte à créer de nouveaux crédits et à aggraver de la sorte l'inflation.

Les bourgeois peuvent se consoler aussi en invoquant le fait que, en 1929, c'est parmi les entreprises industrielles et bancaires plus ou moins indépendantes que s'est développée une réaction en chaîne, incontrôlée et incontrôlable, de faillite. Or le mouvement de concentration de l'économie capitaliste s'est poursuivi depuis et le nombre d'entreprises indépendantes susceptibles d'être poussées à la faillite est plus restreint, et les grands trusts ou les holdings financiers qui contrôlent les entreprises sont plus capables de maîtriser la chose.

Et, même si au bout du compte, le point d'arrivée risque d'être le même, c'est-à-dire des ouvriers mis sur le pavé et des capacités de production réduites, cela pourrait être fait de façon plus étalée et, par conséquent, moins catastrophique. Et il est vrai qu'une des politiques des grands trusts pour faire face à la crise, c'est d'en anticiper les conséquences, de réduire de façon volontaire sa production, de s'installer dans une attitude malthusienne.

Et puis, il y a toujours le crédit, cet instrument dont la bourgeoisie se sert depuis le début de la crise comme panacée universelle. Et on a vu comment, au lendemain du krach d'octobre 1987, la première réaction des États a été d'injecter tout de suite de l'argent supplémentaire.

Oui, les optimistes peuvent trouver toutes sortes de raisons pour expliquer que les raisons concrètes d'un effondrement de la production comme après 1929 n'existent plus aujourd'hui. Peut-être ! Sous réserve d'inventaire. Mais aucun de ces optimistes forcenés n'a pu garantir qu'il n'en existe pas d'autres, des raisons imprévues, car les conséquences néfastes des remèdes eux-mêmes pour l'économie sont imprévisibles.

Une politique de classe qui aggrave la crise

Ce qui, en revanche, n'est nullement imprévisible, c'est que, même si on inonde l'économie de crédits nouveaux, cela ne suffira pas dans l'immédiat à la classe capitaliste à reprendre les investissements productifs et ce n'est pas l'évolution du marché qui peut les encourager à investir de nouveau.

Sûrement pas ! Car ce sont précisément les politiques d'austérité mises en place pour accroître les profits de la bourgeoisie dans la période précédente qui annihilent tout espoir d'extension du marché dans la période suivante. Car ces politiques d'austérité à l'échelle de chaque pays comme à l'échelle internationale, via le Fonds Monétaire International, se sont traduites - pour reprendre le jargon d'un journal économique - « par une double compression de la demande interne (salaires) et externe (pouvoir d'achat dans des pays sous-développés) et conduisant à une stagnation de la croissance industrielle dans les pays avancés, de même qu'à une impossibilité quasi mathématique pour les pays débiteurs du Tiers-Monde de faire face à leur endettement » .

Et il faut d'ailleurs ajouter, en parlant des pays du Tiers-Monde, que leur capacité de servir de débouchés profitables pour les capitaux et pour les marchandises des pays impérialistes sera d'autant plus limitée qu'aux effets de l'endettement s'ajoutent ceux de la baisse générale des prix des matières premières, dont la plupart de ces pays tirent leurs uniques recettes. « Les cours des produits de base exportés par le Tiers-Monde se trouvent aujourd'hui dans l'ensemble aussi bas qu'au moment le plus noir de la grande crise des années 30 » , comme le rappelle le journal Le Monde Diplomatique. C'est dire que les pays pauvres, c'est-à-dire leurs masses pauvres, sont étranglés. Pour « subventionner le développement des pays riches » , comme le titre l'article du même Le Monde Diplomatique ?

Même pas ! Car si les pays pauvres ont en effet subventionné le développement des pays riches, ce fut à une époque où ces derniers se développaient encore ; ce n'est même plus le cas. Les pays pauvres sont étranglés simplement pour que les intérêts qu'ils payent, avec une production bien réelle dont la valeur diminue, puissent alimenter les circuits financiers et s'envoler en fumée à la première crise boursière venue !

Les dangers du protectionnisme

Jusqu'à maintenant, les grandes puissances industrielles se sont refusées à des politiques ouvertement protectionnistes. Elles ont été instruites par l'expérience de 1929 ; elles savent qu'un tournant vers le protectionnisme risque de casser définitivement tout espoir de reprise de la production.

Oui, elles le savent, comme elles savaient il y a six mois, il y a un an, il y a deux ans, tous les dangers de l'emballement boursier. Elles le savaient mais elles le faisaient quand même. Parce que chacune raisonne en fonction de ses intérêts particuliers, et sûrement pas en fonction des intérêts généraux, pas même ceux de sa propre classe.

Dans le domaine des relations entre grandes puissances aussi, les comparaisons avec 1929 sont interprétées de façon idyllique. Il est vrai que, là aussi, instruits par la crise de 1929, les États des puissances impérialistes ont été, dans la première phase de la crise, apparemment plus portés à la concertation qu'à la guerre commerciale et financière ouverte. Tout comme les États étaient derrière leurs classes bourgeoises respectives pour jouer les pompiers, les États-Unis, le Trésor américain, le Fonds Monétaire International qu'ils contrôlent, ont été dans une certaine mesure derrière les États. Et l'histoire de la crise est jalonnée de rencontres au sommet entre les chefs de file politiques des cinq, six ou sept puissances impérialistes dominantes, et jalonnée aussi - ce qui est infiniment plus important encore - de rencontres, de négociations entre dirigeants des banques centrales ou de grands du système bancaire international.

Les bandits impérialistes semblaient jusqu'à maintenant complices pour faire face au danger. Mais ils l'ont fait, le revolver chargé et l'oeil soupçonneux rivé sur le bandit voisin et avec quelques douloureux coups - en douce ou pas - sous la table de négociation.

Car c'est cela un des paradoxes de la situation, ou plus exactement, une des expressions de la contradiction de l'économie. Les économies sont interdépendantes et liées comme elles ne l'ont jamais été dans le passé. Tous les problèmes économiques se posent à l'échelle du monde, et ils se posent même avec une immédiateté qui a été illustrée par la rapidité avec laquelle l'effondrement boursier s'est transmis d'un pays à l'autre, d'un bout à l'autre de la planète. Il est manifeste que, pour faire face aux problèmes qui touchent collectivement la bourgeoisie mondiale - comment empêcher que la crise boursière et monétaire actuelle n'aboutisse à un effondrement du système bancaire ? comment régler le problème des dettes du Tiers-Monde ; en d'autres termes, comment pouvoir continuer à racketter les pays pauvres sans effondrement ni crise ? - il faudrait un accord des principales puissances. Mais il est tout aussi évident que les principales puissances ne parviennent pas à se mettre d'accord. Parce que, complices contre la classe ouvrière et contre les peuples des pays pauvres, elles sont en même temps rivales. Si, ensemble, elles mènent une guerre contre les exploités, elles mènent aussi une guerre entre elles.

Cette guerre commerciale prend certainement une allure plus feutrée qu'après 1929. Mais la crise n'est pas aussi grave non plus. Pour cimenter un accord, il faudrait une force supranationale, un État supranational. Mais il n'y en a pas, il n'y a que des États rivaux représentant chacun les intérêts de ses propres monopoles, de ses propres grands groupes capitalistes. Il n'y a que la loi du plus fort. Par chance, si l'on peut dire, finalement pour le monde impérialiste, il y en a un, de plus fort : ce sont les États-Unis. Et sa loi, il l'a imposée comme la loi de tout le monde même lorsque, manifestement, cette loi lèse les intérêts des seconds couteaux du monde impérialiste.

Mais l'Allemagne, le Japon - ce n'est même pas la peine de parler de la France - rechignent devant la loi du dollar, rechignent devant le fait que les États-Unis se livrent d'ores et déjà à un protectionnisme qu'ils ne se donnent même pas la peine de déguiser, ne serait-ce que par le biais de l'affaiblissement du coût du dollar qui rend les exportations vers les États-Unis de plus en plus difficiles pour les puissances impérialistes prétendument plus dynamiques mais, en réalité, très dépendantes des États-Unis.

Car le marché américain à lui seul représente près de la moitié du marché mondial. Si les bourgeoisies allemande ou japonaise n'avaient pas la possibilité d'accéder au marché américain, elles n'auraient plus qu'à fermer boutique. Ces puissances de seconde zone rechignent devant l'énorme déficit du budget américain. Elles en font elles-mêmes autant. Dans tous les États impérialistes, les budgets sont en déficit chronique, et tous les États impérialistes sont endettés jusqu'au cou. Mais l'un d'entre eux, celui des États-Unis, a la puissance extraordinaire de faire payer son déficit par les autres. Et il ne se gêne pas pour se servir de ce privilège.

Alors non, les relations inter-impérialistes n'ont rien à voir avec les contes de fées, même si on peut se consoler en se disant qu'elles sont tout de même meilleures encore qu'au temps de Laval, Hitler et Chamberlain.

Mais, dans le domaine des relations internationales aussi, plus la crise s'aggravera, plus - derrière les mots de libéralisme, de relations internationales, commerce mondial - il y aura des rapports de force ouverts.

La crise : la lutte de la bourgeoisie contre la classe ouvrière et les peuples

Même s'il ne se reproduira pas ce qui s'est passé en 1929, même si dans aucun des grands pays impérialistes ne se produira un effondrement tel de l'économie et une mobilisation telle de la petite bourgeoisie ruinée que cela aboutisse au fascisme comme cela y avait abouti en Allemagne en 1933, toutes façons pour faire accepter à la classe ouvrière une austérité accrue, la bourgeoisie utilisera des méthodes de plus en plus dures. Dans les très démocratiques États-Unis de la Grande Dépression, on tirait sur les ouvriers en grève sans avoir besoin de modifier pour autant le régime parlementaire...

Derrière les mécanismes économiques, il y a dans la société capitaliste, comme dans toute société d'exploitation, un rapport entre hommes, un rapport entre classes. C'est toujours vrai de tous temps. Mais en période de crise, les rapports de classe sont plus apparents, moins couverts par le voile de l'hypocrisie sociale, par les illusions réformistes.

Eh bien oui ! la crise ce n'est pas simplement une jonglerie entre mots savants qui recouvrent des réalités, véritables ou fictives, comme inflation, déflation, déficit, taux d'intérêt, dividende, etc. La crise, c'est avant tout la lutte féroce de la minorité bourgeoise qui détient le monopole des moyens de production en régime capitaliste, pour sauver les bénéfices, les profits qu'elle réalise au détriment de la majorité de la société. Et, au-delà, pour sauver ce système économique qui lui permet tout cela.

Et le véritable problème de cette crise, c'est que la classe ouvrière non seulement subit des attaques, mais qu'elle n'est même pas vraiment consciente que, justement, derrière les mots, les phrases sur la compétitivité, etc., c'est de sa peau qu'il s'agit et de l'avenir de toute la société.

Et que, dans ce combat - parce que c'en est un - entre groupes capitalistes, entre pays capitalistes, mais surtout entre classe capitaliste dans son ensemble et classe ouvrière dans son ensemble, il n'y a que la classe capitaliste qui sait qu'elle a des intérêts de classe à défendre. Il n'y a qu'elle qui a les institutions, les hommes pour l'y faire penser. Par contre, la classe ouvrière n'a pas encore ces hommes, n'a pas ces institutions, n'a pas ces partis.

La crise, pourtant, on l'a vu, n'a pas été bien grave jusqu'à présent. Et cependant, toutes les grandes organisations de la classe ouvrière et de tous les pays du monde ont été jusqu'à maintenant complices, activement pour les unes, passivement pour les autres, pour empêcher la classe ouvrière ne serait-ce que de défendre son niveau de vie.

Mais en réalité, le problème n'est même pas seulement la défense des positions antérieures de la classe ouvrière. L'offensive générale contre la classe ouvrière est une offensive politique. Elle se mène au niveau de l'ensemble des bourgeoisies. Elle se mène au niveau des États qui représentent les intérêts généraux de la bourgeoisie d'un pays donné.

La classe ouvrière désarmée par le réformisme

Toutes les mesures gouvernementales visant la classe ouvrière auraient dû déclencher des réactions collectives, des réactions de classe de la part de la classe ouvrière. La classe ouvrière aurait pu et aurait dû avancer sa propre politique, une politique de classe face à la crise, et l'axe central de cette politique aurait dû être de faire payer à la bourgeoisie et non pas à la classe ouvrière les conséquences de la crise.

Le fait que cela ne se soit produit nulle part est de la responsabilité des grands partis de la classe ouvrière. Et pour ce qui est des partis d'Europe, ne parlons même pas du Parti Socialiste, mais de la responsabilité particulière des partis communistes.

Lors de la crise précédente de la société capitaliste, le mouvement stalinien apparaissait encore aux yeux de la classe ouvrière comme un mouvement révolutionnaire. Il est cependant de sa responsabilité de ne pas avoir su, de ne pas avoir voulu ouvrir des perspectives révolutionnaires devant la classe ouvrière à une époque où c'était la seule alternative pour la société face à la montée des fascismes et à l'approche d'une nouvelle guerre mondiale, et où c'était possible. Car la classe ouvrière a montré dans plusieurs pays une énergie révolutionnaire.

Aujourd'hui, le mouvement stalinien dans les pays impérialistes, dont la direction est devenue ouvertement réformiste, ouvertement électoraliste, accepte platement de servir les intérêts de la bourgeoisie. Et s'il met un point d'honneur à défendre quelque chose, c'est simplement sa place de parti électoraliste et réformiste menacé par la crise.

En France, on l'a vu, le Parti Communiste s'est associé trois ans à toutes les mesures anti-ouvrières moyennant quelques places ministérielles. Mais en Italie, le Parti Communiste encore plus puissant a rendu le même service à la bourgeoisie sans même avoir une contrepartie.

La nécessaire intervention politique de la classe ouvrière

Pourtant, dans la première phase de la crise, la bourgeoisie avait beaucoup à perdre d'une intervention politique de la classe ouvrière. On a constaté avec quelle prudence elle s'est engagée dans l'offensive contre la classe ouvrière. Les mesures anti-ouvrières prises par le gouvernement étaient étalées, fractionnées. Les grands trusts eux-mêmes préféraient payer pour ne pas déclencher la colère ouvrière au moment des licenciements.

Parce que la conscience collective qui manque à la classe ouvrière sur sa propre force et sur sa puissance sociale, la bourgeoisie des pays impérialistes la possède au plus haut point et, en tous les cas, ses responsables politiques la possèdent pour elle.

Jusqu'à maintenant, la classe ouvrière n'a eu affaire qu'à la bourgeoisie et à son État. L'absence d'une réaction politique de classe de sa part s'est déjà payée très cher. Mais jusqu'à présent, les autres catégories sociales n'étaient pas mises en mouvement et n'avaient aucune raison de l'être. Pour les différentes catégories de la petite bourgeoisie, les choses vont plutôt bien malgré la crise. Mais si la crise s'aggrave, la petite bourgeoisie, les classes moyennes n'auront plus droit à la prospérité. Plus la crise s'aggravera, plus ce sera la loi de la jungle, la loi du plus fort, et les plus gros requins du monde capitaliste ne se soucieront certainement pas de ce qu'il adviendra des piranhas ou des petits parasites de l'exploitation. Et lorsqu'ils s'en soucieront, ce sera politiquement, pour tenter de dresser la petite bourgeoisie contre la classe ouvrière.

Alors, la crise peut accélérer les choses très rapidement, au point de rendre nécessaire une intervention politique de la classe ouvrière sur plusieurs plans, et pas seulement sur celui de la défense de ses intérêts purement revendicatifs.

Ou plus exactement, la défense de ses intérêts purement revendicatifs, pour être efficace, devrait se confondre avec des luttes politiques contre la bourgeoisie, des luttes politiques débouchant sur des perspectives offrant des solutions à l'ensemble de la société.

« Le triomphe de la déraison » ou la faillite du capitalisme

Le dernier numéro du Monde Diplomatique consacre une série d'articles à la crise sous le titre général évocateur de « Le triomphe de la déraison ».

Déraison d'une période économique où « une logique d'usurier uniquement préoccupé du rendement financier des prêts... l'a emporté sur la logique... de l'entrepreneur normalement soucieux d'investissements productifs et rentables. »

Déraison de cette économie qui laisse « l'appareil industriel » en déclin alors que lui seul produit les richesses.

Déraison de ces « banques qui se tournent vers le Fonds Monétaire International pour lui demander de mettre de l'ordre là où elles ont elles-mêmes créé la pagaille » .

Déraison de cette « logique du libéralisme... où l'État est courtoisement prié de s'abstenir de toute intervention, de respecter le libre jeu du marché ; mais lorsque la machine se détraque, le capital privé demande instamment à l'État de sauvegarder, bien entendu au nom de l'intérêt général, les intérêts privés qui se sentent menacés ».

Déraison de l'attitude du système bancaire vis-à-vis des pays pauvres, qui « a fait deux victimes : les populations de ces pays qui, libérées de leurs dictatures dévoreuses de crédits, remboursent démocratiquement les dettes contractées par les pouvoirs militaires déchus ; les industries du monde développé car les pays soumis aux plans d'ajustement ont de moins en moins les moyens de leur acheter quoi que ce soit » .

Déraison enfin de la civilisation elle-même, car - comme le rappelle un article - de même que dans les années 30 « l'effondrement économique... avait fait ressurgir les croyances ésotériques, les prophéties de Nostradamus et de Sainte Odile, les pratiques divinatoires » , « l'incertitude du lendemain suscite un élan vers le surnaturel » , et « l'on assiste à une renaissance des pélerinages » et à un véritable boom de l'industrie divinatoire.

Eh oui ! c'est le triomphe de la déraison. Mais c'est à partir de là, pour intelligents qu'ils soient, que les intellectuels de gauche de la bourgeoisie sont bloqués. Car, s'ils dénoncent en des termes fort justes la déraison, c'est - et nous citons encore - pour l' « abandon du sauvage mercantilisme du XVIIisuper eisuper0 siècle et pour revenir à un capitalisme civilisé et moderne » .

Mais c'est là où ces intellectuels ont la mémoire curieusement courte. Parce que ce n'est pas le mercantilisme du XVIIe siècle qui a engendré deux guerres mondiales, le fascisme en Allemagne et des demi ou des quarts de fascisme un peu partout en Europe ; mais c'est bien le capitalisme le plus moderne.

Et le problème qui se pose à la société humaine n'est certainement pas de moderniser le capitalisme. Modernisé, il ne peut pas l'être ou alors, quand il l'est, c'est pour « étonner » l'humanité par de nouvelles formes de barbarie qu'il est capable d'engendrer !

Cette société a montré à plusieurs reprises au cours du siècle qu'elle est porteuse d'une catastrophe pour l'humanité. C'est ce déclin que tout le monde - les laudateurs avoués du capitalisme comme ses serviteurs plus ou moins honteux du côté des partis ouvriers réformistes - a cherché à faire oublier pendant quelques années de prospérité économique, limitée à quelques riches pays impérialistes, prospérité qui se révèle aujourd'hui n'avoir été qu'une accalmie entre deux spasmes douloureux d'une société malade.

La lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, seul espoir pour l'humanité

Oui, la société humaine qui aujourd'hui est de nouveau menacée de ruine et peut-être à terme d'une nouvelle guerre mondiale, a, pourtant, la base économique, les moyens matériels, scientifiques, culturels, de franchir un nouveau pas dans son évolution. Mais cela n'est possible que si le prolétariat, la classe ouvrière, se révèlent capables de renverser la domination de la bourgeoisie sur le monde.

Et c'est bien pourquoi le seul véritable problème de la période à venir, qui a toutes les chances de connaître des mouvements sociaux importants, des crises politiques, des affrontements de classe, le véritable prroblème donc est de savoir si la classe ouvrière accèdera, dans ces crises sociales, à une conscience politique suffisante.

C'est pourquoi la seule politique juste dans la période à venir, c'est celle qui vise à permettre à la classe ouvrière de regrouper ses forces et d'accéder à la conscience de son rôle politique au travers de la défense de ses conditions d'existence. Mais de telle façon qu'au travers de ses combats, la classe ouvrière comprenne que la défense de ses conditions d'existence dans les conditions de la crise, c'est-à-dire d'une lutte de classe plus acharnée, implique qu'elle s'oppose à la mainmise de la bourgeoisie sur l'économie. Et aller jusqu'au bout de cette opposition, c'est chercher à renverser le pouvoir politique et économique de la bourgeoisie.

La seule politique cohérente possible pour la classe ouvrière face à la crise, c'est la politique révolutionnaire, c'est-à-dire une politique que n'effraye pas le fait de se heurter à la bourgeoisie et à son État, mais qui vise - au contraire - consciemment à ce que la classe ouvrière se prépare à cet affrontement, et le gagne.

Face au chômage, aux licenciements qui menacent la classe ouvrière de déchéance, la seule politique valable pour elle, c'est d'imposer la répartition du travail entre tous sans diminution de salaire, c'est-à-dire financé sur les bénéfices de la bourgeoisie.

Face à une nouvelle remontée de l'inflation et, en conséquence, à une baisse du pouvoir d'achat de la classe ouvrière, la seule politique juste est celle qui vise à imposer à la bourgeoisie une augmentation générale des salaires et l'échelle mobile.

Face au développement dément du système financier et à la tendance à détourner les capitaux de la sphère de production, la seule politique juste est celle qui vise à l'expropriation sans rachat du système bancaire et au contrôle de l'utilisation des capitaux par la classe ouvrière organisée pour cela.

Face à la montée inéluctable des nationalismes, des protectionnismes de toutes sortes, la seule politique, c'est celle qui vise à la destruction, non seulement des barrières douanières, mais des États nationaux eux-mêmes au profit d'une fédération socialiste des peuples.

A écouter tous les responsables économico-politiques du monde capitaliste, les lois de l'économie capitaliste, la compétitivité, la concurrence imposent aujourd'hui comme une nécessité absolue de réduire le niveau de vie de la classe ouvrière et de la faire revenir trente, cinquante ans en arrière. Eh bien, ils n'ont pas tout à fait tort, ces gens-là !

Car la seule solution qui reste à la classe ouvrière n'est pas de chercher un accommodement impossible avec l'économie capitaliste. Mais, au contraire, de revenir sur le plan politique soixante-dix ans en arrière, à l'exemple de la Révolution Russe, pour détruire, de fond en comble cette fois, la société pour bâtir à sa place une économie consciemment organisée par les hommes, planifiée à l'échelle internationale, démocratiquement contrôlée, et pour s'engager sur la voie du socialisme et du communisme véritables.