Le peuple algérien face à la double pression réactionnaire de l'armée et du FIS

Cercle Léon Trotsky
17/12/1993

Il ne se passe pas un jour sans que la presse fasse état d'événements dramatiques en Algérie. Des militaires ou des policiers pris en embuscade. Des coopérants étrangers enlevés ou égorgés. Tel médecin, tel intellectuel connu, assassinés. Ces actions terroristes sont rarement revendiquées par le Front Islamique du Salut, le FIS. Mais elles lui sont en général attribuées. Le FIS est ce parti islamiste, religieux et réactionnaire dont le succès au premier tour des élections législatives d'il y a deux ans a provoqué un coup d'État et l'annulation des élections qu'il était en passe de gagner. Aujourd'hui, c'est par l'action terroriste que le FIS se fait entendre.

La presse française est beaucoup moins bavarde sur les ratissages de l'armée algérienne dans les cités pauvres des quartiers où le FIS est influent et elle ne parle guère des commandos de l'armée qui font la chasse aux militants du FIS en brutalisant les habitants ou en arrêtant tous les présumés suspects dont beaucoup seront envoyés dans des camps de détention où ils connaîtront la torture et, pour certains peut-être, la mort.

Tous ces événements se déroulent sur un fond de crise économique, sociale, politique, qui dure depuis plusieurs années. Au fil des mois, les conditions de vie des classes pauvres se dégradent. Les pénuries s'aggravent. Des usines ferment. Le chômage se développe. Dans certains secteurs il y a quelques réactions combatives et des grèves. Dans d'autres, des accès de désespoir. Et partout règne une tension qui inquiète tous ceux qui viennent de ce pays et surtout ceux qui, travaillant en France, ont leur famille là-bas.

Comment, dans les semaines et les mois à venir, va évoluer, dans ce contexte, l'épreuve de force entre l'armée et le FIS qui, en quelques années, est devenu un parti d'opposition, un parti de masse pour lequel l'accroissement de la misère est un tremplin vers le pouvoir ? Nous ne le savons bien sûr pas.

Les deux protagonistes de cette épreuve de force, l'armée et le FIS, sont tous deux des adversaires de la classe ouvrière. Quelle qu'en soit l'issue, qu'elle aboutisse à un renforcement du rôle de l'armée, à un renforcement au contraire du rôle du FIS, ou à une forme de compromis entre les deux, de toute façon les travailleurs, la classe ouvrière, en seront victimes.

Le renforcement de la poussée réactionnaire pèse déjà sur la société algérienne, et elle pourra peser bien plus encore, ne serait-ce que du fait de sa durée.

Alors, ce qui se passe en Algérie nous concerne tous. Pas seulement parce que le pays est proche - Marseille étant plus proche d'Alger que de Lille - , mais aussi parce que le sort, le devenir de la classe ouvrière algérienne, les conditions dans lesquelles elle aura à se défendre, à lutter ou tout simplement à vivre, nous concernent directement.

Une partie non négligeable de la classe ouvrière en France est composée de travailleurs venus d'Algérie. Et nous ne pouvons pas oublier que l'impérialisme français a dominé l'Algérie pendant 130 ans, l'a pillée, affaiblie, condamnée à rester un pays sous-développé, avant d'être obligé de lui accorder l'indépendance, après cependant des années de guerre et peut-être un million de morts.

Et nous ne pouvons pas oublier non plus que, si l'Algérie est juridiquement indépendante depuis 1962, elle n'a pas pour autant échappé ni aux griffes de l'impérialisme en général ni au nôtre en particulier. La France est toujours le premier client, le premier fournisseur et le premier créancier public de l'Algérie et continue à prélever sa prébende sur la classe ouvrière et sur la paysannerie algériennes. Et si le sort des classes pauvres d'Algérie, et en particulier de sa jeunesse, apparaît aujourd'hui sans espoir, l'impérialisme français y est pour beaucoup.

Aux origines du FIS : une tradition politico-religieuse réactionnaire que le régime algérien n'a jamais combattue

Le FIS, le Front Islamique du Salut, a une très lointaine origine. Il s'inscrit dans une vaste tradition de courants politico-religieux musulmans qui se sont forgés dans les sociétés pré-coloniales. Ces courants se revendiquent de traditions religieuses fort diverses de l'Islam. Mais ils ont en commun un certain nombre d'aspects. En particulier celui de considérer que la religion est le fondement de l'État. Certains ont estimé qu'il était juste de s'adapter à la modernité. D'autres, les intégristes, prétendaient vouloir imposer que les règles du Coran s'appliquent à toute la société.

Face à la domination coloniale imposée à l'ensemble des pays du monde arabe, il y a bien des différences entre ces courants, en fonction de l'histoire de chaque pays. Le rôle, par exemple, des Frères Musulmans dans la société et dans la vie politique égyptiennes, n'est pas le même que celui des Oulémas d'Algérie.

A l'époque de la révolution anti-coloniale les religieux passent à l'arrière-plan...

Mais au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, quand la vague d'émancipation coloniale gagna le Moyen-Orient et les Pays du Maghreb, ce ne sont pas ces courants-là qui ont été poussés sur le devant de la scène. Même si la référence à l'Islam a été une constante pour la plupart des leaders nationalistes du monde arabe qui ont dirigé les luttes contre les puissances colonisatrices, leurs idées, leurs repères, leurs modèles politiques sont venus d'autres horizons que de la mouvance religieuse islamiste. Il y avait eu la révolution chinoise de 1949, il y avait eu aussi la défaite infligée à l'impérialisme français par le peuple vietnamien. Et tout naturellement, dans le monde arabe comme ailleurs, ces luttes inspirèrent directement ou indirectement tous ceux qui voulaient secouer le joug colonial. Les leaders nationalistes les plus radicaux de cette époque ne contestaient pas l'Islam. Mais ils se réclamaient aussi d'idées incarnées par d'autres courants, dont Nasser était le chef de file dans le monde arabe. La petite bourgeoisie radicale de ces pays qui s'est engagée dans le combat contre l'oppression coloniale s'est donc retrouvée dans les courants modernistes.

Ce fut le cas de l'Algérie. Le principal parti musulman avait été dans le passé, l'association des Oulémas dont le principal leader était Ben Badis. Créée en 1931, cette association se rattachait plutôt au courant réformiste de l'Islam et apparaissait comme un courant modéré, principalement lié à la bourgeoisie commerçante des grandes villes. Pendant la période coloniale elle s'employait à combattre des fléaux sociaux comme l'alcoolisme et le jeu, ou à lutter contre l'influence du maraboutisme sur l'Islam, à défendre la langue arabe en créant des écoles, les médersas, qui enseignaient la religion islamique mais aussi la langue arabe, les sciences, etc.

Les islamistes d'aujourd'hui présentent une version revue et corrigée du rôle des Oulémas dans la lutte contre la domination coloniale, alors qu'ils n'ont accordé que tardivement leur soutien au FLN (le Front de Libération Nationale).

Les hommes qui ont été à l'origine du FLN avaient pris de vitesse non seulement les organisations comme celle des Oulémas qui, dans certaines périodes, s'accommodaient fort bien du colonialisme français, mais aussi toutes les autres organisations nationalistes, en déclenchant, en novembre 1954, la lutte armée contre la domination coloniale.

Mais si le FLN se battait contre la présence coloniale de la France, il ne s'est jamais battu pour le bouleversement de l'ordre social en Algérie. Pas même contre les aspects qui n'avaient persisté que grâce à la bienveillance et au soutien du pouvoir colonial.

Car par ses perspectives, par son programme, le FLN se voulait le représentant de la bourgeoisie algérienne, de cette bourgeoisie de commerçants, de notables, une bourgeoisie coloniale qui était fortement liée aux couches privilégiées des campagnes, aux propriétaires terriens. Oui, même si le FLN, au fur et à mesure que s'approfondissait la guerre, incarna de plus en plus l'aspiration de tout le peuple algérien à abolir la domination coloniale, il n'avait pas pour objectif de conduire les classes exploitées et opprimées algériennes à se libérer de l'exploitation sociale.

Dans tous les pays coloniaux où la petite bourgeoisie radicale a pris l'initiative du combat contre le pouvoir colonial, elle prétendait incarner les intérêts de toutes les classes unies dans un même combat et, par là même, était toujours opposée à la lutte de classe.

Dans le cas de l'Algérie, le FLN se montrait très prudent dans le domaine social, même dans son langage. Il ne voulait rien bouleverser, pas même les structures et les relations sociales héritées du passé qui faisaient pourtant obstacle au développement économique de l'Algérie. Si le FLN parlait de temps en temps de socialisme, il parlait presque autant de l'Islam. Il se servait des préjugés religieux pour souder la population autour de lui. Il se posait en représentant suprême de toutes les « forces nationales » et en tant que tel, cherchait à intégrer les Oulémas. Et par là même il préparait le terreau sur lequel se sont développées plus tard les organisations islamistes.

...Mais ils restent une béquille pour les nouveaux dirigeants

Tout cela marqua profondément les premiers moments de cette Algérie débarrassée de la présence coloniale de la France.

Au moment de mettre en place l'appareil d'État qui allait diriger le pays, ce ne furent pas les représentants des masses populaires qui s'étaient battues qui prirent le pouvoir. Ce n'était même pas les leaders du FLN qui avaient combattu dans le pays même.

Au fur et à mesure qu'il devenait évident que l'armée française ne parviendrait pas à vaincre, que la perspective d'un État algérien indépendant se dessinait, il se constituait de l'autre côté des frontières, en Tunisie et au Maroc, une véritable armée, dite « armée des frontières », dirigée par Houari Boumedienne. Pendant que les groupes de combat du FLN se faisaient décimer sur le terrain, pendant que les villages soupçonnés de sympathies pour les combattants du FLN étaient soumis à la répression, cette « armée des frontières » restait l'arme au pied, sans jamais participer réellement aux combats sur le terrain. Mais elle était structurée, entraînée, destinée à devenir l'ossature de l'appareil d'État de l'Algérie indépendante, prête à servir en cas de besoin contre la population algérienne elle-même.

C'est cette « armée des frontières » qui, après plusieurs mois de situation confuse, de révoltes, de luttes de factions qui ont suivi l'indépendance en juillet 1962, a fini par imposer son ordre à l'ensemble de l'Algérie en portant au pouvoir celui des chefs du FLN qu'elle a appuyé, Ahmed Ben Bella.

Le FLN était devenu un simple appendice du pouvoir. Il servit à remettre en route l'économie et l'administration. Il fut aussi le passage obligé vers les postes et les sinécures. Mais il n'avait aucune indépendance par rapport à l'armée. On parlait bien sûr, et à juste titre, d'un régime de parti unique dans l'Algérie. Mais ce parti était lui-même bien peu un parti réel et le pouvoir dont il disposait était concentré entre les mains de ses chefs.

Mais dès la période de Ben Bella, le FLN n'a pas été le seul pôle de la vie politique du pays. Une place a été faite aux Oulémas, dont le pouvoir recherchait la caution vis-à-vis des classes possédantes qui voyaient avec inquiétude se développer un contrôle étatique sur l'économie et la société. Un contrôle qui ne provenait pas de ce que le pouvoir était partisan du socialisme, même s'il le disait parfois, mais du fait que l'économie et la société n'auraient pu redémarrer sans l'intervention de l'État à tous les niveaux.

On vit les dirigeants algériens donner des gages aux anciennes couches réactionnaires en démontrant qu'ils n'avaient pas l'intention de bouleverser l'ordre des choses. Ils favorisèrent les idées, les pratiques religieuses. Ils n'eurent même pas l'audace d'un Mustapha Kemal, ce dirigeant nationaliste de la République turque qui, lors de sa création, au lendemain de la Première Guerre mondiale, avait osé imposer la laïcité, une certaine émancipation des femmes en leur accordant le droit de vote - avant la France - , dans une société encore plus dominée par l'Islam que ne l'était l'Algérie des années 60.

Les nouveaux dirigeants firent une place aux religieux dans l'État, dans l'enseignement, au ministère du culte.

Sous Ben Bella (1962-1965) : le pouvoir sensible aux pressions réactionnaires des courants religieux

Pendant toute la période où Ben Bella exerça le pouvoir, les religieux ne jouèrent pas un rôle majeur sur le plan politique. Les textes officiels s'inspiraient du tiers-mondisme, d'une phraséologie marxisante plutôt que de l'Islam. Mais la valeur des idées religieuses et morales de l'Islam ne fut jamais remise en cause, et dans l'Algérie indépendante, la religion et les religieux virent consacrer leur rôle religieux et politique.

Le gouvernement prit à diverses reprises des mesures visant à interdire la vente d'alcool par exemple. Il accepta le rattachement des écoles religieuses à l'éducation nationale.

Les Oulémas partirent en guerre contre la Fédération française du FLN qui avait réclamé la laïcité de la constitution algérienne. Ce furent les Oulémas qui obtinrent gain de cause puisque la constitution qui fut approuvée en 1963 par référendum stipulait que l'Islam était religion d'État.

Les pratiques religieuses furent encouragées en haut lieu. Lors du ramadan de 1963, le secrétaire général du FLN d'alors, Mohammed Khider, déclarait : « Ce mois est aux courageux une occasion pour manifester leur courage comme il est une occasion pour connaître les vices des faibles et leur impuissance à endurer les moments difficiles et les épreuves. Je conseille à tous ceux qui n'aiment pas le ramadan, parmi les athées et les ennemis de l'Islam et des musulmans... de cacher leurs vices et de ne pas se vanter quand ils s'écartent du droit chemin. »

La pression réactionnaire se manifesta par la mise à l'écart d'hommes qui, comme Mohammed Harbi, se disaient marxistes et elle se traduisit en 1964-1965 par la décision de rendre l'enseignement religieux musulman obligatoire.

De même, la propagande contre les libertés des femmes fut encouragée par de nombreux dirigeants. Les femmes qui essayaient de vivre à l'européenne furent l'objet de nombreuses attaques. Le même Mohammed Khider, le secrétaire général du FLN, affirmait encore que « le mode de vie des femmes européennes est incompatible avec nos traditions et notre culture » et que « nous ne pouvons vivre qu'avec la morale islamique... » . Un opposant au régime que ses positions intégristes n'avaient pas empêché d'être nommé secrétaire général de l'université, déclarait à cette époque dans une interview : « Ne confondons pas vêtements décents et mode de Paris » . Après avoir loué Franco qui avait interdit les maillots de bain deux-pièces, il suggérait la création de plages séparées pour hommes et femmes. Thèmes qui, par la suite, furent repris dans de nombreuses municipalités du FIS. Ce même personnage allait alors jusqu'à préconiser « de flageller publiquement l'adultère et de couper la main des voleurs » .

Dans le même temps, Ben Bella faisait des déclarations infiniment plus favorables à l'émancipation des femmes. Il prenait position contre le voile, pour la participation des femmes à la vie du pays, le tout... au nom d'un Islam révolutionnaire. Il ouvrait ainsi la porte, c'est vrai, à des comportements qui ont fait que de nombreuses femmes algériennes ont osé s'affranchir de pratiques dignes d'un autre âge. Mais ni lui, ni aucun des politiciens prétendument progressistes qui ont joué alors un rôle important n'ont jamais osé s'attaquer aux traditions et aux moeurs rétrogrades, ne serait-ce que comme l'avaient fait les dirigeants chinois.

Sous Boumedienne : l'émergence d'un mouvement intégriste qui fait contrepoids à la gauche

Le renversement de Ben Bella par Boumedienne apporta peu de changements au comportement du pouvoir vis-à-vis des religieux. Ces derniers se firent exigeants et l'adoption d'un Code de la famille inspiré de la très réactionnaire charia, la loi islamique, fut sérieusement envisagée. Le pouvoir résista alors et ce n'est qu'en 1984 que les islamistes arrivèrent à leurs fins sur ce problème. Cependant, en 1970 déjà, le pouvoir donna son appui à une campagne contre la dégradation des moeurs (cela allait de la dénonciation de la prostitution et de l'alcoolisme, à la condamnation des mariages mixtes, du divorce et de l'influence de la culture occidentale) dont le maître d'oeuvre fut le ministre des affaires religieuses d'alors. Il fut question de remplacer le dimanche comme jour férié par le vendredi. Mais ce projet suscita une vive opposition de la part du patronat des entreprises industrielles et de la Compagnie Nationale du pétrole, la Sonatrach, car l'adoption d'un week-end algérien incluant le jeudi et le vendredi aurait entraîné une coupure de quatre jours dans les relations commerciales avec la majorité des pays où le week-end se situe le samedi et le dimanche. L'idée en fut donc abandonnée, pour un temps du moins, car le projet refit surface des années plus tard et finit par être adopté en 1976.

Oui, dès le début de l'indépendance, les religieux ont pesé sur la vie politique et sociale avec l'aval du gouvernement. Les religieux n'étaient pas les seuls en cause. Ils n'étaient pas tellement forts. Mais du fait que l'Islam était une constante et une dimension du discours du pouvoir, leur influence s'en trouvait renforcée. Ils ont continué de propager des idées, des moeurs, des pratiques politiques dont les politiciens du FIS tirent profit aujourd'hui.

Et il faut bien comprendre que si le FIS peut faire campagne aujourd'hui pour l'exclusion des femmes de la vie sociale, le refus de la mixité, la toute puissance de la charia, le port du voile, etc., c'est parce que la quasi totalité des forces politiques et le gouvernement ont encouragé ces idées-là, en favorisant de fait un militantisme intégriste, minoritaire mais actif. On était encore loin du FIS, mais une mouvance religieuse se manifestait comme un courant politique, pas homogène sans doute, peu structuré, mais militant, d'où sont issus bien des cadres du mouvement intégriste. Ce courant eut de plus en plus pignon sur rue.

Dans ce pays où la colonne vertébrale du pouvoir est l'armée et où le parti unique, le FLN, n'est qu'un appendice de ce pouvoir, l'interdiction des partis n'empêcha pas l'existence de courants politiques divers, divergents, qui s'opposaient, s'alliaient, se combattaient. Ce n'était pas les élections qui tranchaient les conflits, mais les rapports de force au sommet, et l'armée n'a jamais cessé de jouer un rôle d'arbitre dans ces tensions.

Certains de ces courants n'étaient que des tendances du FLN, liées à différents secteurs de l'appareil d'État. D'autres avaient de fait un plus grand degré d'indépendance par rapport à cet appareil d'État et servirent de force d'appoint à Boumedienne en lui permettant à plusieurs reprises de passer par dessus un FLN trop lourd à manier.

Les deux forces politiques qui ont subsisté durant cette période, en maintenant une certaine autonomie vis-à-vis de l'appareil FLN proprement dit, furent d'un côté les islamistes, plus ou moins bien liés à l'État par le biais de l'enseignement et de la religion, et de l'autre, les militants du PAGS, le Parti d'Avant-Garde Socialiste. Ce parti, fondé en 1966, s'était constitué à partir de l'ancien Parti communiste algérien interdit et d'éléments de la gauche du FLN ; il fut par moment réprimé par le pouvoir et par moments toléré.

Lorsqu'en 1971, devant le refus de l'impérialisme français d'accepter la hausse des prix du pétrole et des hydrocarbures, le gouvernement de Boumedienne décida la nationalisation du pétrole avec rachat. Une partie de la bourgeoisie s'indigna de ce renforcement d'un étatisme qui allait d'ailleurs s'accentuer plus tard avec le développement de grands complexes industriels. Le pouvoir chercha alors des appuis à gauche.

Dans le même temps, le pouvoir s'orienta vers une réforme agraire limitée. Il voulait imposer à certains propriétaires absentéistes la cession aux paysans pauvres d'une partie de leurs terres non cultivées. Cette orientation rencontra une résistance dans les secteurs du FLN liés aux propriétaires terriens. Et l'on vit alors des islamistes utiliser cette contestation.

Boumedienne réagit en encourageant les étudiants, en particulier ceux de la mouvance du PAGS, à aller dans les campagne impulser une réforme à laquelle les paysans pauvres ne croyaient pas vraiment, ce qui explique qu'ils n'étaient guère déterminés pour briser les résistances des propriétaires terriens. Le PAGS gagna à cette occasion de l'influence, mais plus dans les facultés que dans les campagnes où la réforme fut un échec.

Un peu plus tard, Boumedienne s'appuya une nouvelle fois sur la mouvance communiste pour renforcer un appareil syndical destiné à contrôler la classe ouvrière dans les usines et les grands complexes industriels, à un moment où les bureaucrates de l'UGTA (le syndicat lié au pouvoir) semblaient mal contrôler l'agitation gréviste.

Le PAGS qui, depuis 1971, apportait un soutien de moins en moins critique au régime avait choisi d'être en quelque sorte un instrument de la politique d'un pouvoir qui ne se sentait nullement lié par cette collaboration ponctuelle. Les gestes de Boumedienne envers le PAGS, et plus largement la gauche, allaient de pair avec d'autres gestes en direction des anti-communistes radicaux qu'étaient les religieux en général, et les islamistes en particulier.

Car le pouvoir offrit aussi à ces derniers des opportunités de renforcer leur influence et leur rôle politique.

Ce fut le cas des mesures destinées à développer, en quelques années, l'arabisation de tout l'enseignement, du primaire au supérieur. Cette politique n'était pas voulue par les seuls islamistes. Elle l'était aussi par des courants divers. Mais elle contribuait à renforcer le poids des religieux dans l'enseignement.

Bien plus, comme les enseignants arabisés manquaient en Algérie, le gouvernement fit venir des enseignants de divers pays du Moyen-Orient, dont de nombreux enseignants égyptiens qui étaient bien souvent des Frères musulmans. L'influence des intégristes dans les universités et le milieu enseignant se développa tandis que se renforçaient les groupes politiques intégristes qui voulurent, à l'image des Frères musulmans d'Egypte, multiplier les mosquées dans les universités, ensuite dans les quartiers, faisant dans le même temps la chasse aux militants de gauche.

C'est autour de l'implantation de ces mosquées que se structura un mouvement qui comptait des milliers de militants, déjà organisés, en particulier dans des conseils de mosquée où se discutaient de nombreux problèmes politiques. Et il y avait là des éléments intégristes ayant des objectifs politiques de plus grande envergure et qui projetaient de constituer un véritable parti politique.

L'époque de Chadli et l'essor du mouvement islamiste

C'est à partir de 1979-1980 qu'émergea du mouvement islamiste un pôle politique qui allait devenir un parti de fait.

Il y eut à cela des raisons qui ne tenaient pas qu'à la situation en Algérie même.

Dans la foulée de la révolution iranienne et de la crise de succession en Algérie

On était en 1979, et en Iran, le mouvement populaire contre le Shah venait de triompher. Le Shah était renversé. L'état-major de l'armée d'Iran, moderne, entraînée et pro-impérialiste, avait dû, à contrecoeur mais sans pouvoir s'y opposer, se soumettre aux ayatollahs. Les religieux virent dans cet événement non seulement une revanche sur l'Occident, mais, douze ans après l'échec de Nasser dans la Guerre des six jours contre Israël, ils y virent une revanche sur les courants nationalistes dits progressistes dont Nasser avait été le chef de file.

De ce fait, partout les partis intégristes constitués ou en voie de constitution, gagnèrent du crédit. Leur rayonnement augmentait ainsi que le nombre de leurs militants et de leurs adeptes.

Mais un autre facteur accéléra le développement de l'intégrisme en Algérie, ce fut la crise politique qui s'ouvrit à la mort de Boumedienne.

Quand Boumedienne mourut en novembre 1978, l'Algérie connaissait un certain développement économique. Le pouvoir algérien avait mis du temps à s'installer et à se stabiliser, certes. Le pays, une fois indépendant, était resté sous-développé. Son économie était totalement organisée autour de l'exportation de produits agricoles comme le vin, le blé, les agrumes, ou de produits miniers. Heureusement, elle disposait aussi d'une matière première essentielle, le pétrole et le gaz ; et après un démarrage laborieux, ces hydrocarbures, abondants, se vendaient bien.

La petite bourgeoisie installée aux commandes de l'État avait donc vu la situation du pays s'améliorer pendant toute une période. Le développement de l'économie étatisée était allé de pair avec un enrichissement privé rapide de cette fraction de la petite bourgeoisie. Et même si la bourgeoisie d'affaires protestait contre l'étatisme, contre le contrôle du commerce extérieur et des changes, les affaires marchaient. Et l'on voyait les sommets dirigeants se transformer en hommes d'affaires et en industriels cossus, comme dans le bâtiment, dans les transports, dans la sous-traitance. Toute une petite bourgeoisie privée voyait le jour, s'enrichissait du fait des retombées de la rente pétrolière. A tous les échelons de l'État, on se faisait de l'argent dans des affaires petites ou grandes, licites ou illicites, d'autant que le marché de l'or noir était doublé d'un un marché noir tout court.

Mais il y avait les oubliés du système, et ils étaient légion. La misère continuait de régner dans les campagnes. Si dans les villes, ou à proximité, des emplois se créaient, ils étaient insuffisants pour tous ceux qui affluaient des campagnes vers les villes, sans compter ce que le développement démographique rendait nécessaire.

Néanmoins, même pour les classes pauvres, il y avait quelques retombées. Par exemple au niveau de l'hygiène collective, des soins médicaux, de la scolarisation. Et beaucoup croyaient qu'une ascension sociale était possible. Il y avait au coeur des gens du peuple un espoir dans l'avenir.

On critiquait le pouvoir. On critiquait le fait qu'on ne pouvait rien faire sans l'appui de tel ou tel petit bureaucrate. On critiquait la corruption... Mais en dépit des déceptions et des rancoeurs, il y avait aussi une certaine confiance, l'espoir que les générations à venir s'en sortiraient enfin, parce que le pays était riche et pouvait encore l'être davantage.

Tant que cela dura, tant que l'argent du pétrole rentra, la société algérienne traversa ses crises sans problèmes majeurs et la population se faisait une raison.

Il y avait eu des grèves entre 1974 et 1977, et une certaine baisse du crédit politique des dirigeants dans les classes populaires. Et il y avait aussi une usure du pouvoir interne à la classe dirigeante, des tensions. Mais tant qu'a vécu Boumedienne, sa politique de bascule a fonctionné.

Mais quand, en novembre 1978, il mourut, ce fut une crise du pouvoir.

Comment les islamistes devinrent un point d'appui pour Chadli

Il y a eu une lutte entre les candidats à la succession. Deux « dauphins » se la disputèrent : Bouteflika, l'ancien ministre des Affaires étrangères qui passait pour un « libéral », et le colonel Yahiaoui, coordinateur du FLN, qui bénéficiait de l'appui des syndicats et du PAGS. L'armée fit l'arbitrage en imposant l'un des siens, l'officier de plus haut grade et ayant la plus grande ancienneté, Chadli Benjedid.

Mais les milieux dirigeants, en particulier les barons de l'ère de Boumedienne que Chadli venait d'évincer, n'étaient pas forcément prêts à adopter ses orientations. Une partie de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui venait de s'enrichir, faisait pression pour desserrer l'emprise de l'État sur l'économie. Car la bourgeoisie rêvait de faire de l'argent encore plus vite et plus... librement. Des cadeaux de l'État, elle en voulait toujours plus. Mais avec moins de contrôle et d'encadrement. Chadli s'orienta vers des réformes économiques de type libéral. Il préconisa un assouplissement de la réglementation économique. Des entreprises furent découpées en unités plus petites. L'État multiplia les exonérations, les avantages financiers à la bourgeoisie.

Et pour contrer l'opposition et les manoeuvres des coteries liées aux anciens dirigeants, Chadli choisit de renforcer, en le développant, l'appareil du FLN, ce qui allait lui poser plus tard de nombreux problèmes car cet appareil devint rapidement un frein à sa politique. Dans ce remodelage du FLN, des responsables furent mis à l'écart à différents échelons. Des hommes qui étaient au second rang à l'époque de Boumedienne passèrent sur le devant de la scène. Il y eut des postes pour des nouveaux venus, et cela à tous les échelons de l'appareil d'État. Dans le même temps, bien des communistes du PAGS se virent démis de leurs fonctions dans les syndicats.

Parallèlement, pour assurer son pouvoir et trouver une légitimité, Chadli faisait quelques timides gestes d'ouverture politique, libérant par exemple Ben Bella. Mais on mesura toutes les limites de cette ouverture en 1980, quand une violente agitation marquée par des émeutes éclata en Kabylie : le pouvoir répondit par une répression brutale.

Confronté à tous ces problèmes, Chadli chercha un appui du côté du courant qui avait le vent en poupe, le courant islamiste.

Les islamistes apparaissaient à cette période comme une force d'opposition, se présentant comme une alternative aux élites du pouvoir. Ils critiquaient la corruption, le FLN, le berbérisme. Et ils furent des alliés de fait de Chadli qui, non seulement leur laissa le champ libre, mais les favorisa.

Le développement du courant islamiste...

Les islamistes en profitèrent pour développer leur implantation dans toutes les couches de la société.

Bien des mosquées officielles étaient déjà sous leur contrôle, car bien des imams étaient - ou étaient devenus - intégristes. Mais les islamistes en créèrent d'autres, tenues par des religieux non payés par l'État. Ils n'attendaient pas l'autorisation officielle pour construire une mosquée dans un village ou un quartier. Nombre d'entre elles furent construites avec l'aide de la population et les fonds de la petite bourgeoisie locale qui, bien souvent, voyait d'un bon oeil ces islamistes qui ne manquaient pas une occasion de critiquer le FLN. Et à partir de la mosquée, les islamistes étendaient leur rayonnement sur les quartiers.

Le prêche du vendredi avait toujours été une occasion pour les imams de faire de la politique. Ils devinrent l'occasion, pour les imams intégristes, d'une constante propagande contre la corruption du FLN. Ils avaient certes beau jeu de dénoncer le marché noir, la corruption, les trafics, les injustices des hommes au pouvoir du haut au bas de l'échelle. Mais leurs critiques épargnaient par contre tous les trafics de la petite bourgeoisie qui, pourtant, ne s'en privait pas.

Un véritable mouvement politique prit de l'ampleur. Eclaté et moléculaire à ses débuts, il se développa autour de telle ou telle personnalité, sans réelle structure qui l'aurait unifié. Les leaders du mouvement islamiste d'alors, Shanoun, Soltani, Madani étaient néanmoins largement connus dans le grand public. Leurs critiques étaient prises comme un message qui n'était pas seulement politique mais aussi religieux.

L'activité autour des mosquées donnait aux islamistes un vaste milieu de recrutement dans les quartiers pauvres, parmi la jeunesse. Les jeunes avaient bien souvent des enseignants islamistes à l'école, ils fréquentaient aussi les islamistes à la mosquée où étaient organisées des activités diverses, allant des cours de karaté à l'entraide. Du coup, la mosquée était devenue un pôle, dans des quartiers où tant de jeunes vivaient dans la rue toute la journée - ne serait-ce que parce que les logements étaient trop exigus - sans trouver de travail à la fin de la scolarité, même quand ils avaient acquis un peu d'instruction.

Les islamistes informés de toute la vie du quartier trouvaient facilement, par exemple, des groupes de jeunes pour aller s'en prendre à des patrons de débits de boissons qui vendaient de l'alcool, ou à des filles qui ne portaient pas le hidjab (le voile). Ces agissements ne faisaient cependant pas l'unanimité, car ces moeurs bien austères allaient à contre-courant des aspirations de bien des jeunes. Mais les intégristes surent composer et adaptèrent leurs pressions morales à l'opposition qu'elles rencontraient. Si des cassettes audio et vidéo dénonçant les modes occidentales et faisant l'apologie des valeurs islamiques trouvaient de l'écho, ce fut en partie sans doute parce que la vie qu'auraient voulue les jeunes n'était de toute façon pas à leur portée, mais aussi parce qu'il suffit d'une minorité organisée pour faire pression sur une majorité désorientée et à qui personne d'autre ne proposait de perspectives plus exaltantes.

Les intégristes recrutèrent aussi des militants, des cadres et un appareil dans les universités. Ils s'y firent la main contre les militants communistes, les berbéristes ou les féministes.

Ainsi en quelques années, le mouvement religieux intégriste avait pris une tout autre dimension. Il occupait déjà la place d'un parti d'opposition implanté. Il eut bientôt l'occasion de franchir une nouvelle étape en trouvant dans la société algérienne une base de masse.

...qui devint un pôle d'opposition au régime

Le développement du mouvement intégriste avait été favorisé par Chadli, mais la montée de son influence commençait à l'inquiéter. Car les intégristes, dès 1982, ne se contentaient pas de faire de la propagande. Ils se montraient capables d'organiser des manifestations, et un de leurs leaders, ex-FLN, avait même organisé un maquis.

Le pouvoir réagit alors en réprimant violemment les intégristes impliqués dans ces actions. Plusieurs leaders intégristes, dont Soltani - une figure historique du mouvement religieux - et Madani, furent emprisonnés.

Mais les islamistes pesaient alors sur la vie politique, et comme les contre-pressions venues de la gauche étaient moins fortes, le gouvernement adopta, en 1984, le Code de la famille plusieurs fois repoussé jusque là. Dès cette période les islamistes avaient donc pris plusieurs longueurs d'avance sur tous les autres courants politiques. C'est eux qui capitalisaient l'esprit de révolte - surtout celui des jeunes - contre la misère, l'injustice, le régime, les rancoeurs face à une bourgeoisie qui étalait de plus en plus insolemment sa richesse.

Quant au PAGS, qui fut alors délogé d'un certain nombre de ses positions dans l'appareil syndical de l'UGTA et dans la presse, il aurait pu sans doute décider de cesser d'apporter son soutien au régime. Les occasions ne lui manquaient pas de défendre, au nom des travailleurs, une politique d'opposition. Il aurait pu dénoncer les pratiques du FLN et celles de la bourgeoisie algérienne ainsi que le caractère réactionnaire des mesures de Chadli. Mais il ne fit rien de tout cela et s'il avançait quelques critiques, ce fut pour apporter finalement sa caution politique à Chadli, en expliquant qu'il y avait au sein du pouvoir, des nationalistes, des éléments progressistes qui s'opposaient aux réformes et à la dérive libérale du pouvoir ; en ajoutant que pour soutenir ces éléments, il fallait continuer d'apporter au pouvoir un soutien critique.

Néanmoins si, dans toute cette période, les crises apparaissaient au grand jour, si des changements politiques se préparaient, si les injustices devenaient plus criantes et plus insupportables, si des explosions se produisaient ça et là, les affaires tournaient. L'argent continuait de rentrer. Et l'Algérie semblait, bon an mal an, continuer sa route même chaotique.

La crise économique et les événements d'octobre 1988 : les islamistes ont le champ libre

C'est la brusque chute des cours du pétrole et ses conséquences sociales qui provoquèrent la crise qui a permis aux islamistes de franchir une autre étape dans leur progression.

En 1985, l'économie algérienne fut brusquement déstabilisée par la chute du prix du pétrole sur le marché mondial. Le prix du pétrole brut qui avait atteint jusqu'à 38 dollars le baril, s'effondra, descendant au plus bas à 7 dollars le baril au cours de l'été 1986.

En valeur, 98 % des exportations de l'Algérie étaient constituées par les hydrocarbures. C'est dire l'ampleur de la catastrophe économique. En un an, de 1985 à 1986, les rentrées diminuèrent de 40 %. Il fallait pourtant continuer d'assurer le service de la dette, c'est-à-dire en payer les remboursements et les intérêts. Et tout cela alors que l'Algérie devait importer 60 % de ses produits de consommation courante, sans compter les matières premières, les machines et les équipements nécessaires au fonctionnement de l'économie, fut-ce d'une économie très ralentie.

Les pénuries s'étendirent. Dans tous les rouages de l'économie on manquait du nécessaire, le tout sur un fond d'inflation non maîtrisée.

Les trafics en grand ou en petit devinrent le mode de fonctionnement dominant de cette économie en crise. L'Algérie connaissait certes depuis longtemps le marché noir. Mais celui-ci devint une institution. Et le pire fut que cela se traduisit par un renchérissement des prix, dramatique pour les classes pauvres, tandis que les spéculateurs accumulèrent, à la faveur de la crise, en quelques mois, des fortunes insolentes.

Car bien sûr, comme partout quand c'est la crise, les dirigeants de l'État tranchèrent dans les budgets sociaux, dans les dépenses de logements et d'infrastructures. Et il devint de plus en plus difficile pour les classes pauvres de se nourrir, de se loger, de se soigner, d'avoir de l'eau. Et la misère était d'autant moins acceptable que la bourgeoisie affichait maintenant sa richesse, roulait en voiture de luxe, se faisait construire des palais, parfois avec piscine.

De Constantine à Alger : l'heure des émeutes et de la répression

La violence de la crise et de ses conséquences exacerbait les tensions. Il y eut quelques mouvements de grève, mais peu. Les réactions à cet appauvrissement brutal vinrent des quartiers pauvres des grandes villes où les problèmes d'approvisionnement devenaient dramatiques.

Le climat était alors explosif.

En 1986, à Constantine, une grève et des manifestations d'étudiants réprimées par la police, entraînèrent une émeute de la jeunesse des quartiers pauvres. La jeunesse qui tenait le pavé, cassa des voitures de luxe, des magasins et s'en prit à tout ce qui symbolisait la richesse, l'autorité et le pouvoir. L'intervention des forces de répression se fit plus brutale encore. Plusieurs manifestants furent tués. Et les émeutes se propagèrent à Sétif.

Deux ans plus tard, en 1988 se produisirent des événements plus importants. En septembre 1988 une grève fut décidée par les ouvriers de la grande usine de camions de Rouiba, la SNVI qui comptaient 9 000 ouvriers. Cette grève fut totale et s'étendit aux autres entreprises de l'immense zone industrielle implantée là au temps de Boumedienne. La police intervint et les lycéens de la ville voisine d'El Harrach se mirent en grève. La grève gagna les PTT d'Alger. Une rumeur circulait alors, affirmant qu'il y aurait une grève générale le 5 octobre.

Après une période de silence, le gouvernement essaya de désamorcer le mouvement en organisant des négociations avec l'UGTA.

Mais le 3 octobre, les jeunes des lycées appelèrent à une grève pour soutenir la grève générale prévue et descendirent dans la rue. Ce fut le début d'une véritable émeute qui dura cinq jours. Pendant les cinq jours des jeunes, lycéens, étudiants et jeunes sans-emploi des quartiers pauvres, affrontèrent les forces de répression. Les témoignages rapportent que les jeunes étaient partout mobilisés, même si ce ne fut qu'une minorité qui affrontait les forces de répression. Les émeutes se généralisaient aux grandes villes du pays.

Il semble qu'aucune force politique n'était vraiment à l'origine du mouvement ni ne chercha à le diriger. La répression toucha le PAGS dont de nombreux militants furent arrêtés. Certains furent torturés. Mais si beaucoup de militants du PAGS furent présents dans les événements, les dirigeants ne prirent pas d'initiative politique mais tentèrent plutôt, semble-t-il, de jouer un rôle modérateur et cherchèrent à se faire les interlocuteurs du pouvoir.

L'armée choisit d'écraser ce mouvement qui durait et que personne ne contrôlait. Elle mitrailla toutes les manifestations, des tueurs dont on n'a jamais su s'ils étaient de la Sécurité militaire ou non, tiraient au hasard sur la foule. Cette répression aurait fait au moins 500 morts (1 000 d'après certains journaux). Sans compter les milliers d'arrestations suivies de tortures et de procès.

La jeunesse algérienne venait de payer le prix fort pour avoir osé faire trembler le pouvoir. Chadli le libéral, avait commandé le bain de sang.

Les islamistes se positionnent pour l'avenir

Une fois les émeutes réprimées, Chadli jugea cependant qu'étant donné le discrédit du régime, il fallait sortir d'un immobilisme qui risquait d'engendrer de nouvelles crises dramatiques.

Il s'engagea donc, timidement d'abord puis plus nettement, sur la voie des réformes politiques pour aboutir, à court terme, à un régime multipartiste avec des élections périodiques.

RCD : Rassemblement pour la culture et la Démocratie, créé par certains dirigeants du printemps 80, parti de centre gauche.]], le FIS. Des hommes politiques en exil, comme Aït Ahmed ou Ben Bella, rentrèrent au pays.

Deux courants s'étaient détachés dans les événements d'octobre. Le premier était le PAGS (issu de l'ancien parti stalinien), auquel le pouvoir s'en était pris. Il bénéficia d'un certain crédit du fait qu'il avait été le seul parti à être touché par la répression. Il disposait aussi de militants estimés dans un bon nombre de grandes entreprises du pays. Mais il ne proposa alors aucune politique à la classe ouvrière. Les vagues de grèves se succédaient pendant des mois, mais les interventions du PAGS visaient surtout à temporiser. Il alla même jusqu'à se prononcer contre certaines grèves. Il ne voulait surtout rien, disait-il, qui puisse entraver la bonne marche du processus de démocratisation.

Le second était le courant islamiste. Il s'était clairement positionné dans les événements, à la fois comme un parti qui s'occupait de la jeunesse des quartiers pauvres, et comme un interlocuteur possible en cas de troubles sociaux.

Ce fut lui qui tira le plus profit de la situation.

La crise économique continuait. La crise sociale s'aggravait, et ce ne furent pas les quelques miettes que Chadli accorda aux plus pauvres qui y changèrent quelque chose.

Mais le sort des classes pauvres n'était pas la préoccupation première de tous les partis qui s'étaient développés à la suite des événements d'octobre et qui participaient à la vie politique riche et effervescente, profitant de la situation, ayant même accès à la télévision et la radio. Ils ont laissé - PAGS compris - un vaste champ libre aux islamistes qui ont pu se présenter, aux yeux de la jeunesse pauvre, comme le seul pôle d'opposition radicale au pouvoir.

Le FIS candidat au pouvoir

Bien avant qu'il soit question de sa légalisation, le parti islamiste, qui ne s'appelait pas encore le Front Islamique du Salut, était déjà un parti important et implanté.

En quelques mois le FIS est devenu un parti de masses

Le FIS avait une base sociale et militante dans les universités et le milieu enseignant ; parmi les intellectuels arabisants sans débouchés, mais aussi parmi les éléments francophones qui avaient eu accès aux filières scientifiques. Il disposait sans doute d'importants appuis, ouverts ou occultes, dans la bourgeoisie privée et le secteur du « trabendisme » (de la contrebande et du marché noir) en plein essor.

Mais il avait surtout l'image de parti des pauvres, auprès des milieux populaires, en particulier auprès de la jeunesse sans travail des grandes villes. Il avait des cadres connus, déterminés. Il avait des signes distinctifs : la barbe et le kamis, longue tenue blanche traditionnelle. Et surtout il défendait une série de thèmes démagogiques, tels le respect de la conception islamique de la place de la femme, la lutte contre l'alcool, la lutte contre la dissolution des moeurs, la lutte contre l'influence de la culture occidentale, contre l'athéisme, contre le communisme. Il dénonçait le FLN et les méfaits des Juifs.

En faisant, en particulier, de la femme un être inférieur - diabolique si elle ne se soumettait pas aux règles de l'Islam - , les islamistes flattaient et développaient les préjugés dans un monde où, de toute façon, il était bien difficile d'avoir des rapports égalitaires entre jeunes des deux sexes. Ils donnaient aux hommes, jeunes et moins jeunes, sinon les moyens de mettre fin à la misère, sinon la possibilité d'obtenir un logement, au moins le sentiment d'être supérieurs par rapport à une catégorie encore plus opprimée qu'eux.

Cette démagogie n'avait rien à voir avec les revendications et les intérêts des pauvres. Ainsi par exemple, le FIS s'opposait aux grèves revendicatives. Car s'il voulait apparaître comme le parti des pauvres, il ne voulait pas apparaître comme un parti proposant aux pauvres et aux travailleurs de défendre leurs intérêts de classe. Mais comme personne ne proposait de perspective pour les masses populaires, le FIS passait pour un mouvement qui était à l'écoute des pauvres gens, des jeunes les plus désespérés, et qui leur parlait au moins le langage de la revanche.

Voilà où en était le FIS lorsque, le 10 octobre 1988, Chadli rendit publique la transformation du régime dans le sens du multipartisme. Une nouvelle constitution élaborée à la hâte, abandonnant toute référence au socialisme et mettant fin au régime du parti unique, a été adoptée en février 1989, après référendum.

Aussitôt, le FIS revendiqua d'être reconnu comme parti légal. Il fut le premier parti à en faire la demande. Ce qui ne l'empêcha pas, avant d'être lui-même légalisé, de protester contre la légalisation des partis athées. Un de ses principaux responsables, Ali Belhadj, déclarait : « Nous avons été choqués de constater que l'article 40 du projet de révision constitutionnelle ne prévoyait pas de garde-fou. Oui au pluralisme dans le cadre de l'Islam. Mais si aujourd'hui, le berbérisme s'exprime, le communisme s'exprime, ainsi que tous les autres, notre pays va devenir le champ de confrontation d'idéologies diverses en contradiction avec la croyance de notre peuple. Le Musulman ne peut admettre l'apparition de partis qui prônent la contradiction avec l'Islam... » .

En guise de programme, une démagogie réactionnaire et anti-ouvrière...

Le FIS prit l'initiative, en 1989, d'une vaste campagne de meetings. Il rassembla des auditoires nombreux. Ces meetings du FIS obéissaient à tout un cérémonial. Les femmes étaient cachées aux regards des hommes, dans les débats elles ne pouvaient que poser des questions, et que par écrit.

Pendant le ramadan de 1990, le FIS tenta d'interdire un certain nombre de spectacles. Des expéditions furent organisées dans des cafés pour y interdire la vente d'alcool. Des femmes furent agressées. Dans certains quartiers, des polices islamistes faisaient la loi.

Cependant ces interventions se heurtaient parfois à des résistances. Mais les islamistes prirent le soin d'étouffer par la violence et la calomnie des comités de quartiers qui s'étaient créés après octobre 1988 (parfois à l'initiative du PAGS).

Par ailleurs, les pénuries, les problèmes locaux fournirent aussi au FIS plus d'une fois l'occasion d'intervenir sur des problèmes concrets que l'incurie des municipalités et des autorités locales laissait sans solution. Le FIS tira également un large bénéfice moral de son aide aux victimes du tremblement de terre de Tipaza, fin 1989, en collectant dans les mosquées argent, matériel et vivres, destinés aux sinistrés. Il faisait ainsi la démonstration qu'il pouvait suppléer à la carence de l'État qui n'était bon qu'à envoyer la police contre les sinistrés qui protestaient contre la lenteur, voire l'absence, des secours.

Les islamistes qui désignaient les femmes comme responsables du chômage, ont suscité le développement d'un mouvement féministe qui descendit dans la rue les 8 mars 1989 et 1990. Mais peu à peu la pression réactionnaire l'emportait. A l'école, les enseignants islamistes faisaient pression sur les élèves qui ne portaient pas le hidjab (le voile). Les enseignantes qui ne le portaient pas se heurtaient parfois à des grèves de leurs élèves.

... qui s'appuie sur le désespoir de la jeunesse et détourne le mécontentement des classes pauvres

On peut s'étonner que le langage passéiste du FIS ait trouvé un écho dans la jeunesse pauvre. C'est que cette jeunesse était désespérée, déboussolée, sans perspective.

Les jeunes pouvaient rêver de partir au Canada, en France, en Australie, partout où l'on aurait voulu d'eux ; mais on voulait de moins en moins d'eux ! Ils échafaudaient des projets en regardant les chaînes françaises de télévision, captées grâce à l'antenne parabolique qu'on achetait à plusieurs familles ; mais ils se rendaient de plus en plus compte que ce niveau de vie-là était encore moins accessible pour eux que le paradis d'Allah. Même tous ces petits trafics auxquels ils se livraient pour survivre ne leur permettaient pas de sortir de leur misère.

Cependant l'influence du FIS était moindre dans la classe ouvrière des grandes entreprises.

Pendant ces années 1990-1991, il semble que les dirigeants du FIS aient davantage contourné les entreprises que cherché à s'y implanter et à s'imposer en concurrence avec les militants et les cadres syndicalistes de l'UGTA.

Le FIS créa un syndicat islamiste de collaboration de classe, mais dont le développement resta limité.

Il est bien difficile d'apprécier l'influence électorale du FIS dans la classe ouvrière. Qu'un certain nombre de travailleurs aient choisi de voter pour une organisation réactionnaire comme le FIS, même pour exprimer un vote de rejet du pouvoir en place, cela reflétait évidemment un recul de la conscience politique - recul qui n'est certes pas spécifique à la seule Algérie. Le vote de rejet aurait pu s'exprimer autrement, peut-être, sur d'autres partis par exemple. Mais la plupart de ces partis autorisés en 1988-1989 étaient peu connus des masses et n'avaient d'ailleurs aucune raison de l'être. Quant au PAGS, cela faisait bien longtemps qu'il avait littéralement baissé les bras, organisationnellement et politiquement. Il avait trop souvent servi dans le passé de roue de secours ou de caution au pouvoir FLN pour apparaître comme incarnant une politique différente. Le PAGS justifia d'ailleurs une fois de plus son suivisme en expliquant qu'il s'agissait, dans la période, de soutenir un capitalisme moderne face au capitalisme archaïque. Le capitalisme moderne étant évidemment représenté par le pouvoir repeint aux couleurs démocratiques et le capitalisme archaïque par l'intégrisme.

En tout cas, le FIS a réussi à capitaliser, sur le plan électoral, y compris dans une partie de la classe ouvrière, les déceptions, les frustrations d'une génération d'hommes et de femmes.

Pourtant, il y a certainement un autre avenir pour les jeunes, pour les travailleurs d'Algérie, que les exutoires que constituent les préjugés sexistes ou religieux.

Il y a plus d'un million de prolétaires au travail en Algérie, et bien plus qui l'ont été, même s'ils n'y sont plus. Il y a des millions de jeunes qui sont les fils, les neveux, les cousins de ces travailleurs. Il y a les femmes qui ont été écartées du travail, pas seulement par la crise mais aussi par les préjugés sociaux, par les pressions des islamistes. Toutes ces forces ont un besoin urgent d'autres perspectives que celles que leur offre le FIS. Car derrière Allah, le FIS prône, comme toutes les forces religieuses de par le monde, la paix sociale et la soumission des pauvres. Toutes ces idées constituent un retour en arrière dans ce pays où la population a su vaincre l'impérialisme français et où il a existé, depuis l'indépendance, plusieurs vagues importantes de luttes grévistes.

Devant les succès électoraux du FIS...

Le FIS remporta en juin 1990, lors des élections municipales, son premier grand succès électoral. Il recueillit dans certaines villes 40, 50 ou 70 % des suffrages. Il gagna 850 municipalités sur 1 500, dont Alger, Oran, Constantine et la quasi totalité des grandes villes.

Du coup le FIS postulait le pouvoir. Un pouvoir qu'il se disait prêt à conquérir par la voie électorale au travers des élections législatives et présidentielles.

Les dirigeants du régime, surpris par l'ampleur du succès du FIS, accélérèrent les réformes économiques, accroissant du même coup le mécontentement de la population pauvre. Le FIS conserva, dans un premier temps, un discours qui restait relativement modéré. Puis, pendant la guerre du Golfe, après avoir tergiversé un moment, il opta pour la rue ; il parla de créer des milices. Cela ne lui sera pas pardonné par l'armée. Lorsqu'en mars 1991, l'UGTA appela à 48 heures de grève, le syndicat islamiste (le SIT) prit position contre ; mais ce gage anti-ouvrier donné au pouvoir allait de pair avec une agitation que les dirigeants en place, et en particulier les militaires, trouvèrent à plusieurs reprises fort irresponsable.

Par exemple, en mai-juin 1991, pour protester contre une loi électorale qu'il estimait lui être défavorable, le FIS appela à son tour à une grève générale qui fut un échec. Mais il provoqua alors une agitation de rue qui prit une allure radicale et insurrectionnelle. Le pouvoir fit appel à l'armée. Les élections législatives prévues pour le 27 juin furent reportées. Hamrouche, le Premier ministre, démissionna, accusé de trop de complaisance envers le FIS. Il y eut une véritable crise. Il y eut des centaines d'arrestations. Des émeutes eurent lieu. Plusieurs quartiers furent investis par l'armée. Les dirigeants les plus populaires, Belhadj puis Madani, furent arrêtés.

L'épreuve de force entre le pouvoir et le FIS, une épreuve de force qui dure encore, avait commencé.

Une partie du FIS semblait ne plus croire dans la voie électorale, et quelques groupes islamistes s'engagèrent, déjà, dans des actions terroristes ponctuelles.

Cependant le régime finit par fixer une date pour les élections, le 26 décembre 1991.

Et le résultat tomba, le 30 décembre 1991. Un taux d'abstentions important, certes, de 41 % des inscrits. Mais le FIS recueillait 3,2 millions de voix, soit près de 48 % des suffrages valablement exprimés, à peu près deux fois plus que le FLN. Dès ce premier tour, il ne manquait plus au FIS que 28 sièges pour disposer de la majorité absolue, ce qu'il était à peu près certain de conquérir au second tour.

... l'armée donne un coup d'arrêt

Mais il n'y eut pas de second tour. L'armée fit démissionner Chadli, prit le pouvoir, avant de constituer un « Haut Comité d'État » (HCE) chargé de gouverner le pays. Pour que ce Haut Comité n'apparaisse pas comme une simple émanation de l'armée, l'état-major a ramené du Maroc, où il vivait en exil, Boudiaf, un des dirigeants historiques de la guerre de libération, et le plaça à sa tête.

A peine les portes du pouvoir avaient-elles été entrouvertes, le FIS se retrouvait interdit, ses dirigeants emprisonnés. Et l'Algérie entra dans cette période d'épreuves de force entre l'armée et le FIS, qui dure encore, et dont, parmi bien d'autres, Boudiaf lui-même fut la victime.

Dictature militaire accentuée, compromis avec le FIS, accession du FIS au pouvoir : autant de solutions graves pour la population pauvre

La bourgeoisie algérienne ne voyait guère d'inconvénient à ce qu'un mouvement comme le FIS, réactionnaire à souhait, encadre les quartiers pauvres. Mais entre laisser le FIS se développer et le laisser accéder au pouvoir, il y a une marge.

Entre l'armée et le FIS, des tensions croissantes

Dans les années 1988-1989, l'État algérien a montré, vis-à-vis du mouvement intégriste, une tolérance inhabituelle dans la plupart des États concernés par une montée islamiste. Une partie de la bourgeoisie participait au financement du FIS. Quant aux dirigeants politiques au pouvoir, ils avaient d'abord admis le FIS comme formation d'opposition de fait, puis, lors du processus vers le multipartisme, ils l'ont légalement reconnu comme parti. Au passage ils prenaient même à contre-pied la constitution qui interdit les partis créés sur la base de la religion. L'Algérie devenait l'un des très rares pays où un parti islamiste était légal et pouvait participer aux élections.

Cette tolérance de la bourgeoisie et de l'État algérien à l'égard du mouvement islamiste n'était certainement pas sans rapport avec la poussée sociale de 1988. Pour les dirigeants algériens, c'était un moindre mal que ce soit cette organisation réactionnaire qui capitalise à son compte la colère que les grèves et les émeutes d'octobre 1988 exprimaient, et surtout les frustrations et la haine que sa répression avait engendrées.

Mais l'ampleur de la poussée du FIS au premier tour des élections législatives de 1991 posait des problèmes à un autre niveau. Si le deuxième tour confirmait les résultats du premier, le FIS avait toutes les chances de devenir le parti majoritaire à l'Assemblée, ce qui pouvait impliquer le choix d'un Premier ministre du FIS. Autrement dit, accorder le pouvoir gouvernemental au parti intégriste. Cela impliquait, non seulement que le FLN allait être délogé de ses positions, mais aussi que les autres partis plus ou moins modérés allaient être laminés, voire interdits par le FIS, avant même d'avoir pu apparaître.

Oh, ce n'est pas le respect de la démocratie qui posait des problèmes aux dirigeants de l'armée et, au-delà, à la classe possédante. Mais le problème c'était la stabilité politique.

Le succès du FIS faisait voler en éclat tout le laborieux cheminement vers le multipartisme, c'est-à-dire vers ce minimum de jeu politique au Parlement susceptible de donner l'illusion d'alternance électorale, tout en laissant à l'armée le pouvoir de commander, comme elle n'avait jamais cessé de le faire auparavant.

Et puis, pour la bourgeoisie, remplacer le FLN trop usé par le pouvoir par des hommes de la caste politique, issus du FLN ou pas, mais connus et jugés de longue date est une chose, et laisser accéder au pouvoir les chefs du FIS - dont il est difficile de mesure la fiabilité - c'en est une autre.

D'autant qu'entre la première expression de la montée électorale du FIS, lors des élections municipales de juin 1990, et les élections législatives de janvier 1991, une série d'attitudes du FIS était de nature à rendre méfiante la bourgeoisie et surtout l'appareil de l'État, c'est-à-dire l'armée.

Il y eut la tentative du FIS, lors de la guerre du Golfe, de mettre sur pied une milice islamiste. C'est le genre d'initiative que l'état-major ne pouvait pas pardonner. Il y eut l'appel du FIS à la grève politique pour peser sur le gouvernement afin de modifier la loi électorale. La grève n'a pas réussi, mais elle a été considérée comme l'indice d'une certaine irresponsabilité du FIS, dans une période où le pouvoir avait toutes les raisons de craindre des troubles.

Les dirigeants du FIS seraient-ils capables d'exercer la responsabilité du gouvernement ? Manifestement, en janvier 1992, la bourgeoisie pensait que non, en tout cas l'état-major de l'armée l'a pensé pour elle.

Un terrorisme de plus en plus gênant pour le pouvoir

On voit bien aujourd'hui, cependant, que le coup d'État d'alors n'a nullement réglé le problème. Ecarté du chemin électoral, le FIS s'est engagé dans une activité terroriste. Il est bien difficile de savoir d'ailleurs à quel niveau exactement cette activité terroriste a été engagée.

S'agit-il d'une stratégie de la direction même du FIS ? Si tant est qu'une telle direction existe vraiment.

Si c'est le cas, cette stratégie terroriste n'a pas été engagée nécessairement avec pour objectif de vaincre l'appareil d'État, c'est-à-dire l'armée, dans une guerre ouverte. Cela peut être simplement un moyen de pression, un moyen de chantage pour obtenir que le pouvoir, c'est-à-dire l'armée, accepte au moins d'associer les dirigeants du FIS au pouvoir politique. Les dirigeants du FIS répètent qu'ils ne veulent pas détruire l'armée. S'ils parvenaient au pouvoir, ce serait pour gouverner avec l'armée, mais peut-être aussi avec des milices islamistes.

Et il n'est pas dit que la stratégie terroriste soit le choix de l'ensemble de la direction du FIS et, encore moins, que toutes les actions terroristes s'inscrivent dans une stratégie. Le FIS semble être composé d'une multitude de groupes locaux, dont chacun peut avoir sa politique qui ne correspond pas nécessairement à celle souhaitée par les porte-parole politiques. D'ailleurs il s'agit peut-être de faire pression sur eux.

L'activité des groupes terroristes ne s'est, en tout cas, pas vraiment généralisée. Elle est concentrée dans certaines zones. Elle a des points forts dans la Mitidja, dans la région de Chlef et de Jijell et dans certaines villes du sud. Mais dans certaines zones, comme Constantine où pourtant le mouvement islamiste a une forte implantation et où d'ailleurs certaines réactions populaires ont été organisées après le coup d'État du 11 janvier, il y a - semble-t-il - assez peu d'activités terroristes.

La poursuite du terrorisme depuis quelque deux ans, montre cependant qu'il y a, dans la mouvance islamiste, des hommes suffisamment nombreux, assez déterminés, pour se livrer à ce type d'action.

Dans le rapport de forces, intervient aussi la façon dont cette activité terroriste est vue et ressentie par la population. A en juger par la facilité avec laquelle la population met - parfois peut-être à juste raison - une bonne partie des attentats sur le compte de l'armée ou de ses unités spéciales, il pourrait sembler que les attentats terroristes n'aient pas la sympathie des masses. Mais c'est peut-être, au contraire, une simple réaction de solidarité vis-à-vis du FIS ; il est difficile de le savoir et, là aussi, les choses peuvent changer dans les deux sens.

En ratissant systématiquement les quartiers pauvres, en tabassant et assassinant parfois au hasard, l'armée peut pousser des jeunes vers le FIS et vers la guérilla armée. Et le FIS n'a pas nécessairement besoin de vaincre l'armée, en terme militaire, si l'armée de son côté n'est pas capable de liquider les groupes armés du FIS. Car dans ces conditions, l'histoire nous l'a déjà montré, c'est l'état-major qui peut céder, surtout si le FIS risque de gagner l'appui agissant des masses. Le calcul des éléments les plus radicaux du FIS ou de sa mouvance peut très bien être d'engager une guerre dure contre l'armée, avec pour but de faire craquer l'état-major au point que ce dernier, comme la bourgeoisie, préfère le FIS au pouvoir, plutôt que l'anarchie généralisée avec, en prime, l'éventualité que l'armée elle-même éclate.

Il est évident que la situation actuelle ne convient pas à la classe dirigeante.

Elle ne lui convient pas, pour des raisons intérieures d'abord. Car les affrontements entre l'armée et les groupes terroristes créent une situation plus difficilement contrôlable.

Elle ne lui convient pas non plus, pour des raisons extérieures. Le développement du terrorisme donne, à l'extérieur, l'image d'une Algérie instable, chaotique. En outre, les groupes terroristes ont choisi comme cible, depuis quelques mois, les étrangers, les coopérants, etc. Ce choix vise à donner au combat de ces groupes, un caractère nationaliste, voire « anti-impérialiste » auprès de la population algérienne. Mais en même temps, il contribue à ce que les médias occidentaux accordent une importance toute particulière à ces actes terroristes. Tout cela n'est pas bon pour les affaires de la bourgeoisie algérienne qui a toutes les raisons de craindre que la situation actuelle décourage les investisseurs étrangers, augmente les intérêts des prêts et raccourcisse les délais de remboursement.

Quelles issues à la crise ?

Le pouvoir voudrait bien trouver une solution, mais laquelle ?

Procéder à de nouvelles élections dans l'immédiat, ce serait prendre évidemment le risque que le FIS remporte une victoire électorale plus importante encore qu'en 1991.

L'autre choix qui semble être envisagé dans les milieux dirigeants algériens, c'est que le pouvoir politique soit ouvertement assuré par l'armée, en écartant peu à peu le personnel politique actuel.

Dans cette hypothèse, l'armée pourrait instaurer le recours à l'état d'exception, la militarisation de la société, voire la mise à l'écart ou l'interdiction de tous les partis.

C'est une solution que beaucoup évoquent, avec même, pour certains, des arguments prétendument démocratiques. L'argumentation consiste à dire que seule l'armée peut liquider le FIS, la liquidation du FIS étant une condition préalable d'un régime démocratique.

Cette position recouvre d'ailleurs un certain nombre d'illusions répandues dans la fraction de la petite bourgeoisie ou de la bourgeoisie qui rêve d'un régime inspiré des démocraties occidentales, voire du côté des organisations ouvrières. Mais c'est une illusion. D'abord parce que l'intensification de la guerre contre le FIS impliquera l'intensification de la militarisation de la société, des contrôles et des ratissages, des arrestations et la liquidation de tout ce qui reste de libertés démocratiques. Le remède ne serait guère mieux, pour la société, que le mal qu'il prétend combattre. L'armée mène par exemple en Egypte la guerre contre les Frères musulmans, une guerre plus ou moins intense suivant la période. Les Frères musulmans n'ont pas pour autant disparu, l'influence réactionnaire de l'intégrisme sur la société encore moins. Mais la prétention de contenir les Frères musulmans sert de justification au caractère répressif, autoritaire, voire dictatorial du régime.

Rien ne dit que l'armée soit unanime en Algérie pour une guerre à mort contre les islamistes, et que l'épreuve de force n'aboutisse pas à une forme de compromis. L'armée peut très bien accepter de laisser au FIS un certain rôle d'encadrement dans la société, du moment qu'il ne postule pas le pouvoir politique total.

Du point de vue de l'armée également, la dictature militaire, ouverte, implique un risque.

La caste politique actuelle ouvertement écartée, l'armée n'aurait plus de fusible politique, et l'affrontement apparaîtrait comme opposant le FIS à l'armée (ce qui est, dans les faits, déjà le cas). L'armée prendrait alors le risque d'avoir à payer un échec éventuel contre le mouvement islamiste. Et il ne faut pas oublier que l'armée elle-même n'est pas à l'écart de la société. Bien des officiers sympathisent avec les idées réactionnaires du FIS, et bien des soldats avec le FIS lui-même. Qui pourrait écarter la possibilité que l'armée elle-même se fissure au cas où l'épreuve de force se prolongerait ?

Dans l'immédiat, les chefs de l'armée semblent plutôt à la recherche d'un compromis. Ils ont fait des ouvertures en direction des partis politiques en leur proposant une « conférence nationale » destinée à trouver la forme d'un régime politique pour les années à venir, en tablant sur une amélioration de la situation économique et politique qui permettrait ensuite de revenir au processus électoral. Et ces partis, c'est-à-dire le FLN, le FFS, les partis intégristes modérés ont, à leur tour, fait des ouvertures pour que le FIS soit invité à cette conférence nationale.

Cette échéance a été reportée d'un mois.]]. D'ici là, il faut bien trouver quelque chose, même provisoirement, ou même seulement entamer des négociations pour faire croire qu'on finira par trouver quelque chose.

Avec cette ouverture, les dirigeants actuellement en place peuvent aussi chercher à dissocier, à la direction du FIS, ceux qui sont partisans de la lutte armée, de ceux qui se contenteraient de la promesse d'être associés, d'une façon ou d'une autre, au pouvoir.

Nous ne savons évidemment pas quel compromis se dessinera dans l'avenir, ni même si un compromis se dessinera, et il n'est pas sûr que les dirigeants de l'armée ni les dirigeants du FIS eux-mêmes en sachent quelque chose.

Mais ce que nous savons, c'est que la situation actuelle est préjudiciable au prolétariat algérien et à ses intérêts. Ce que nous savons, c'est que, quel que soit le compromis trouvé entre l'armée d'une part et d'autre part ce mouvement réactionnaire qu'est le FIS, ce compromis restera lui aussi préjudiciable aux intérêts du prolétariat. Car la base de ce compromis sera, au mieux, un partage entre deux dictatures : à l'armée de continuer à commander, comme elle le fait depuis trente ans derrière le paravent d'un gouvernement civil ou pas, et au FIS et à ses troupes d'imposer leur loi, à l'ensemble de la société peut-être, mais aux quartiers pauvres à coup sûr.

A la dictature exercée par l'appareil d'État s'ajoutera, comme elle s'ajoute déjà, la dictature des barbus.

Cette double dictature ne pourra évidemment résoudre les problèmes de l'économie algérienne, car ces problèmes découlent du fait que l'Algérie est entre les griffes de l'impérialisme, dans le cadre d'une économie mondiale elle-même en crise.

Depuis trente ans, les régimes algériens successifs ont à peu près tout tenté dans le domaine économique : du dirigisme couvert de phraséologie socialiste, à la tentative, aujourd'hui, de privatiser en grand et de chercher à attirer les capitaux étrangers. Mais aucun de ces choix n'a pu libérer l'Algérie de la pression impérialiste, et ne pouvait le faire.

Alors autant dire que, malgré leur démagogie en direction des pauvres, les intégristes ne pourront pas améliorer le sort de ceux-ci, ni dans le seul domaine économique, ni dans un autre. Ce n'est d'ailleurs pas leur intention. Ce qu'ils visent, c'est le pouvoir. Et pour cela il leur faudra peut-être démontrer qu'ils seraient capables d'encadrer les quartiers pauvres, de soumettre le prolétariat et le sous-prolétariat au contrôle de bandes, armées ou pas, fanatisées, où tout ce qui pourrait s'opposer à l'ordre social serait passible de la loi islamique.

Pour l'instant, le FIS n'est pas au pouvoir. Nous ne savons pas s'il a une chance d'y parvenir. Nous ignorons tout du rapport des forces sur le terrain. Nous ignorons même si le FIS bénéficie d'autant de soutien dans la population aujourd'hui qu'il en a bénéficié il y a deux ans.

Une des situations qui ouvrirait devant le FIS les portes du pouvoir, c'est qu'il soit le seul à pouvoir canaliser une réaction violente des masses populaires. Comme les ayatollahs en Iran lors de la révolution contre le Shah. Mais c'est justement là un des pièges posés par l'audience actuelle du FIS sur une partie de la population algérienne. Si, demain, le désespoir social et la colère contre les exactions de l'armée se transformaient en révolte, il y a le risque que l'énergie des masses soit dévoyée pour être utilisée à la mise en place d'un régime aussi impitoyable contre les masses populaires que celui contre lequel cette énergie se serait déployée.

Mais si, incapable de vaincre les groupes terroristes du FIS, l'armée se fissure et risque d'éclater, la bourgeoisie algérienne, malgré ses réticences, pourrait admettre le FIS au pouvoir, pour prévenir et juguler, justement, des mouvements de masse. Et la bourgeoisie impérialiste se ferait alors, elle aussi, une bonne raison.

Quelle que soit la voie par laquelle le FIS parviendrait au pouvoir, s'il y parvenait, il imposerait une dictature politique et sociale à l'ensemble de la société algérienne. Bien sûr l'histoire ne se répète pas et l'Algérie islamiste ne serait pas nécessairement conforme au régime installé en Iran après l'arrivée au pouvoir de Khomeiny. Mais ce précédent est tout de même une référence.

Sans doute bien d'autres catégories sociales auraient à souffrir d'un État islamiste, y compris parmi celles qui ont trouvé une petite place au soleil, même sous la dictature militaire actuelle, et souvent une petite place pas trop désagréable. Les intellectuels, en particulier, ont sans aucun doute des raisons de craindre l'arrivée des barbus au pouvoir. C'est bien souvent dans leurs rangs qu'on entend, après les soupirs pour un régime démocratique, des voix se lever pour affirmer qu'après tout il vaut encore mieux la dictature de l'armée que celle du FIS.

Mais ces gens-là, et plus encore les bourgeois libéraux, rétifs à la plèbe islamiste et à ses méthodes, ont parfois la possibilité et surtout les moyens d'aller chercher refuge ailleurs. C'est déjà le cas aujourd'hui, alors que le FIS est encore loin du pouvoir. Les avions en provenance d'Alger ne ramènent pas que les coopérants étrangers ou les envoyés des firmes internationales, effrayés par les derniers assassinats, mais aussi des intellectuels algériens qui n'ont pas envie de se cacher, ou des femmes de bourgeois qui n'ont pas envie d'être assimilées aux femmes du peuple. Et il y a des chances que les rigueurs de Pasqua ne s'appliquent pas à la bourgeoisie libérale d'Algérie ni même à certains éléments de l'intelligentsia.

Mais les travailleurs, eux, n'auront pas ce choix. Ils devront subir la double dictature, celle qui s'impose du haut comme celle qui s'impose dans la rue, voire au domicile conjugal. Un régime islamiste représentera nécessairement un recul pour la classe ouvrière, du point de vue de ses libertés, du point de vue de ses possibilités de s'organiser. Et, encore une fois, une dictature militaire qui s'imposerait au travers d'une longue lutte contre le terrorisme islamiste ne serait certainement pas plus tolérante vis-à-vis de la classe ouvrière.

Le coup d'arrêt au recul ne peut venir que de la classe ouvrière

Oui, ce qui se passe en Algérie est grave. Grave pour la société, grave pour la classe ouvrière algérienne, et par là-même, grave pour la classe ouvrière tout court.

Les islamistes n'ont pas encore gagné. Il y a des hommes, des femmes qui résistent à la pression ; d'autres encore qui, même s'ils ne savent pas comment résister, ne souhaitent pas vivre sous la férule des barbus.

Ce sont ceux et celles qui refusent de céder à la pression, qui s'opposent à cette montée réactionnaire et à ses expressions concrètes, qui ont raison. Plus nombreux ils sont, plus conscients ils sont que ce n'est pas de l'armée que viendra le salut, moins la boue islamiste pourra étouffer la société.

Notre solidarité doit aller à ceux-là ; notre solidarité morale vis-à-vis de ceux qui se battent, là-bas en Algérie, sur ce terrain ; notre solidarité concrète vis-à-vis de ceux qui, ici, dans l'immigration, mènent le même combat.

Car nous le savons, la pression islamiste s'exerce, même ici, dans l'immigration, pour faire revenir en arrière, non seulement les consciences, mais aussi la vie sociale, en imposant, en particulier aux femmes, une situation sociale et morale inacceptable.

L'opposition déterminée de quelques uns contre des pratiques barbares peut cristalliser la résistance d'autres et changer, au moins par endroits, le rapport de force.

Car c'est une question de rapport de force.

Pour stopper l'évolution réactionnaire de la société algérienne, pour renverser l'évolution, il faudra un changement majeur dans les rapports de forces.

Ce changement ne viendra pas de cette intelligentsia démocratique qui est aujourd'hui une des victimes des islamistes, mais qui est sans force non seulement socialement, mais aussi politiquement. Il ne viendra pas non plus de la bourgeoisie libérale qui n'est libérale que tant que ses intérêts sociaux ne sont pas, ou ne semblent pas, menacés.

Le coup d'arrêt au recul qui se produit en Algérie ne pourra venir que de la classe ouvrière.

La classe ouvrière algérienne représente une force sociale. Alors, ce que nous pouvons souhaiter, c'est qu'elle retrouve la combativité dont elle a su faire preuve bien des fois dans le passé. Ce que nous pouvons souhaiter, c'est qu'elle ait la volonté de faire face à la montée de la réaction et qu'elle prenne collectivement conscience de la nécessité de le faire.

Et si la classe ouvrière retrouvait la combativité, elle pourrait offrir des perspectives politiques à toutes les classes pauvres, à toute la jeunesse du sous-prolétariat. Des perspectives autrement plus exaltantes, car elle ne proposerait pas le bonheur dans l'au-delà, elle proposerait de se battre ici-bas pour des bouleversements sociaux qui, en supprimant l'exploitation, permettront enfin à tous ceux qui travaillent, de vivre une vie digne d'un être humain.