Le renversement de la dictature roumaine et l'avenir de l'Europe de l'Est

Cercle Léon Trotsky
26/01/1990

L'Europe centrale à l'heure des bouleversements

Au début de l'année 1989 qui vient de se terminer, ces pays d'Europe centrale qui étaient encore nommés Démocraties Populaires commençaient déjà à bouger. Mais ce n'était encore dans une large mesure qu'un frémissement. En Hongrie, il était encore seulement question de refaire la Constitution dans le sens d'un régime multipartiste. En Pologne, Jaruzelski, le général du coup d'État de décembre 1981, se déclarait prêt à reconnaître l'existence légale du syndicat Solidarité, mais ce n'était pas encore fait.

De même, il y a un an, quelques centaines de jeunes contestataires sur la place Wenceslas de Prague étaient, comme d'habitude, dispersés brutalement. Les oppositionnels connus, comme l'écrivain Vaclav Havel, étaient embarqués une fois de plus pour faire un petit tour en prison.

Quant aux autres démocraties populaires, leurs chefs au pouvoir depuis 10, 20 ou 35 ans semblaient solidement cramponnés à leurs fauteuils. L'Allemand de l'Est Honecker campait fermement derrière le mur de Berlin. Les journaux de RDA pourfendaient au nom de l'orthodoxie marxiste-léniniste les dirigeants de la Hongrie, pour leur complaisance à l'égard de l'Occident.

En Bulgarie, le dictateur Todor Jivkov, en place depuis 1954, déclarait dans une interview au Monde, qu'il se voyait très bien ne prendre sa retraite qu'à l'âge de 95 ans.

Eh bien, les choses ont changé depuis !

Le Parti communiste hongrois,qui était déjà en avance, il y a un an, a voté qu'il n'était plus communiste mais social-démocrate. Il a changé jusqu'au nom et aux armoiries de la république hongroise. Il a déclaré que la seule économie qui vaille est l'économie de marché et que le modèle qu'il faut imiter est le modèle capitaliste.

En Pologne, Jaruzelski est toujours en place. A ceci près que son premier ministre n'est plus un soi-disant communiste mais un intellectuel catholique, ami personnel du Pape, Tadeusz Mazowiecki, membre de la direction de Solidarité.

En Allemagne de l'Est, Honecker n'est plus au pouvoir. Pas en prison, ou pas encore, mais exclu du Parti ou plutôt de ce qu'il en reste. Quant au mur de Berlin, il est à un stade avancé de démolition.

Pour ce qui est de Jivkov en Bulgarie, nous ne savons pas s'il vivra jusqu'à 95 ans. Mais ça n'intéresse plus personne. Il a été exclu du Parti, placé en détention, menacé de plusieurs procès pour corruption pour la possession d'une vingtaine de villas et autres datchas de luxe que ce chef de la Bulgarie prétendument communiste s'était adjugées.

La Roumanie a été la dernière à être touchée par le vent du changement. Chacun sait comment a fini le régime de Ceausescu. C'est là que cette accélération des événements a été la plus récente, mais aussi la plus brutale. Après, il ne reste que l'Albanie, mais ses dirigeants ne doivent pas être très rassurés par les temps qui courent.

Et pourtant, il y a juste deux mois, en novembre 1989, le « génie des Carpathes » s'était fait réélire, à l'unanimité de rigueur, à la tête du Parti Communiste Roumain. C'était, pour le nombre d'adhérents (trois millions et demi), le troisième des partis communistes existant dans le monde. Aujourd'hui, le couple Ceausescu est sous trois pieds de terre et le nombre de ceux qui se revendiquent du Parti communiste roumain se compterait sur les doigts de quelques mains. Et du côté des dirigeants, il n'y a plus personne !

Autrement dit, cet ensemble de pays qu'on appelait il y a un an encore les « démocraties populaires », bien qu'elles aient été aussi peu populaires que démocratiques, a complètement changé de peau, et l'expression même de « démocraties populaires » n'a plus lieu d'être. Plus encore, ce qu'on avait pris l'habitude depuis 40 ans de désigner globalement sous le terme de « bloc des pays de l'Est » s'est complètement défait.

Un « bloc socialiste » jamais vraiment unifié

En fait, il n'y avait de bloc que dans la mesure où l'Union Soviétique, en maintenant collectivement ces pays sous sa botte, les soumettait à une oppression commune. Au regard de l'histoire, cela n'aura été finalement qu'un intermède.

Car, si on considère le long passé de ces pays englobés sous le terme géographique d'Europe centrale, ce n'est pas le mot de « bloc » qui vient à l'esprit. De la Poméranie au Danube, en passant par la Bohême et le pays des Magyars ; de Dantzig qui est ensuite devenu Gdansk aux Balkans, il y a une mosaïque de peuples dont l'histoire est plus marquée par les conflits que par l'harmonie.

Les pays d'Europe centrale ont été, pendant des siècles, ballottés et partagés entre les empires germanique, tsariste, austro-hongrois et ottoman. Ayant accédé à l'indépendance nationale, entre la fin du siècle dernier et le début de celui-ci, suivant les cas, ils sont devenus ensuite, entre les deux guerres, un véritable panier de crabes, secoué par les conflits de frontières et par les conflits engendrés pas la dislocation arbitraire des peuples entre un grand nombre d'États. Et puis, en s'imposant comme leur oppresseur commun après la fin de la guerre, la dictature de la bureaucratie russe a rendu parallèles, pendant quelques décennies, les destins de ces pays. La bureaucratie soviétique ne s'est pas contentée de dominer ces pays : elle l'a fait au nom de ce « socialisme », de ce « communisme » qu'elle prétendait mensongèrement incarner.

Aujourd'hui, les uns après les autres, les régimes de ces pays ont tous renié, en général sans drame, cette étiquette de régimes socialistes dont on les a affublés. Leurs dirigeants dénoncent, les uns après les autres, ces quarante dernières années pendant lesquelles ils ont été liés à l'Union Soviétique.Tous déclarent leur foi dans l'économie de marché, leur admiration pour le monde occidental et pour son modèle politique et économique.

A la place d'une Europe qui était marquée par une coupure entre l'Union Soviétique et son glacis d'un côté, l'Europe occidentale de l'autre, avec le rideau de fer entre les deux, est en train d'apparaître une Europe qui sera sans doute marquée, elle, par la perspective d'une Allemagne réunifiée, exerçant une forte attraction sur l'Europe centrale.

Permanence des appareils d'État

Les équipes dirigeantes, artisans de ces transformations au sommet, sont parfois formées de ceux-là même qui exerçaient le pouvoir depuis des années : ils les ont accomplies seuls en Hongrie, en collaboration avec le nouveau venu Solidarité en Pologne. En revanche, en Bulgarie, en Allemagne de l'Est ou en Tchécoslovaquie, ceux qui se trouvent au pouvoir aujourd'hui ont mis à la porte plus ou moins poliment, plus ou moins rapidement, un homme ou une équipe en les désignant comme les responsables de tous les maux.

L'évolution s'est faite dans certains cas uniquement d'en haut, par des révolutions de palais successives. Dans d'autres cas, les changements engagés d'en haut se sont accompagnés de manifestations, d'une effervescence plus ou moins importante dans les masses aspirant à des changements. Mais, en aucun cas, même lorsque les transformations apparaissent importantes dans le fonctionnement, dans les dénominations, dans les étiquettes, elles n'ont touché au reste : à l'armée, à la police, à l'administration, à l'appareil d'État.

Cette année 1989 donne l'impression de dérouler à l'envers l'histoire des années 1947-1948. Dans ces années-là le personnel politique au sommet des appareils d'État a été renouvelé parfois de mois en mois, jusqu'à ce que, une fois tous les partis successivement écartés, interdits ou absorbés, il n'en reste qu'un : le parti dit communiste soutenu par l'Union soviétique.

Dans la mythologie stalinienne, partagée par le Parti Communiste Français mais reprise avec plus ou moins de nuances par bien d'autres, cette évolution d'il y a quarante ans était une évolution fondamentale par laquelle les États de ces pays auraient changé pour devenir des États socialistes.

On comprend que ceux qui pendant tant d'années ont défendu ces mythes soient aujourd'hui surpris, déçus ou écoeurés de constater avec quelle rapidité et avec quelle facilité ces régimes ont changé, mais dans l'autre sens.

Mais il fallait de toute façon avoir la tête remplie de tout l'embrouillamini stalinien pour voir dans ces États autre chose que des dictatures anti-ouvrières et anti-populaires.

Il est vrai qu'il y avait l'appréciation, au fond identique, de tous ceux qui avaient la vision capitaliste libérale à courte vue du monde. Ceux-là aussi estimaient, cette fois pour le condamner, que la bureaucratie soviétique avait transformé les États de ces pays, et transformé des démocraties encore en nourrice, mais pleines de promesses, en d'ignobles dictatures.

Mais ces États dont les sommets ont viré du blanc au rouge en 1947 - 1948, puis du rouge au blanc en 1989, avec tout de même quelques nuances dans la palette des couleurs en cours de route, ont toujours eu les mêmes appareils d'oppression. Ce sont toujours les mêmes appareils d'État ; appareils d'États qui ont été reconstruits au lendemain de l'effondrement de l'Allemagne, sous la tutelle de la puissance occupante, l'Union Soviétique, mais avec l'accord, voire la collaboration, des puissances du camp impérialiste victorieux. Ces États n'étaient pas des créations ex-nihilo de la bureaucratie russe, ni de simples excroissances locales de son propre appareil d'État, mais des appareils rétablis dans la continuité avec ceux qui étaient en place avant la guerre.

Ces appareils d'État, c'est-à-dire ces castes d'officiers, ces hiérarchies policières, ces ministères, ces administrations, ont été mis en place en s'appuyant sur les forces les plus réactionnaires de l'époque. Ils ont fait en général appel aux hommes de la période précédente, aux spécialistes en exercice du pouvoir de l'entre deux-guerres, pour empêcher que le prolétariat de ces pays ne profite du vide du pouvoir créé par l'effondrement de l'Allemagne. L'objectif était d'empêcher, au sortir d'une guerre horrible, que les masses n'aient l'idée qu'après tout, elles pourraient exercer elles-mêmes le pouvoir aussi efficacement que leurs classes dirigeantes qui les avaient livrées à la boucherie.

On nous dira que, de 1945 à 1947, ces États étaient tout de même des « démocraties ». Oui, si on fait abstraction des déportations brutales de peuples d'un État à l'autre, des millions d'Allemands refoulés d'est en ouest par exemple.

Oui, c'était des « démocraties », à condition de faire abstraction du fait que ces États pesaient de tout leur poids pour maintenir le niveau de vie des masses ouvrières à la limite de la famine, en les faisant travailler pour la reconstruction des économies ruinées. Oui, c'étaient des « démocratie » à condition de passer sur le fait que la caste politique qui se livrait aux jeux électoraux et parlementaires était partout composée pour l'essentiel des débris plus ou moins importants des formations compromises dans les régimes autoritaires de l'entre-deux guerres, complétées de staliniens imposés par l'URSS. En matière de démocratie, ni les uns, ni les autres ne sont des références.

Les conséquences de l'emprise de la bureaucratie russe

Il est vrai que de 1945 à 1947, dans ces pays dont, la Tchécoslovaquie mise à part, aucun n'avait connu avant la guerre un régime démocratique, on concéda aux masses un semblant de vie démocratique dans le cadre du multipartisme et d'un régime parlementaires. Cela fut fait exactement dans la même optique et pour la même raison qu'au même moment, en Occident, on associa les partis communistes aux gouvernements.

Alors, évidemment, lorsqu'il y eut la guerre froide et que celle-ci poussa l'Union Soviétique à consolider sa mainmise sur ces pays par la violence, cela n'arrangea pas les choses. Il ne fut pas seulement demandé aux États de ces pays d'opprimer leurs peuples pour leur propre compte, mais aussi de le faire pour le compte de la bureaucratie soviétique. Il ne leur fut pas seulement demandé de prélever sur leurs classes exploitées, déjà misérables, de quoi entretenir l'État et les catégories privilégiées qui, en général, s'agglutinaient autour, mais aussi de prélever de quoi permettre à la bureaucratie russe de piller leur pays.

La mainmise soviétique ne pouvait se traduire que par une aggravation du caractère dictatorial de ces États. La bureaucratie dut éjecter par la violence tous les hommes politiques plus ou moins pro-occidentaux pour ne conserver, au bout du compte, que le Parti Communiste. Et encore il leur fallut, par des procès-spectacles, par des exécutions pour l'exemple, entretenir aux sommets des partis staliniens la crainte devant toute tentation de désobéir à Moscou. La bureaucratie dut aussi se livrer périodiquement à des épurations violentes au sommet de l'appareil d'État lui-même. Mais rappelons tout de même qu' elle n'a jamais cessé d'en passer par ces mêmes appareils d'État, par ces mêmes armées, par ces mêmes polices.

L'URSS, les États d'Europe centrale et leur classe ouvrière : un jeu triangulaire

Aujourd'hui, au moment où l'accélération de l'évolution de ces régimes devient patente, sur une trajectoire les éloignant de Moscou et les rapprochant de Washington ou de Bonn, il ne faut pas oublier que ces États ont été de tous temps des dictatures anti-populaires, c'est-à-dire essentiellement anti-ouvrières. Il ne faut pas oublier que, si l'évolution s'est faite entre un pôle de répulsion - l'URSS - et un pôle d'attraction - l'Occident capitaliste - , le jeu des forces en présence restait basé de toute façon sur la nécessité de maintenir ces structures d'oppression sur les peuples.

Le problème est évidemment, que, à cause de leur étiquette communiste ou socialiste, ces régimes semblaient appartenir à un seul parti ; et surtout que, chaque fois que le peuple bougeait, il avait le sentiment que derrière le régime il y avait l'armée russe. Cela a unifié ouvriers, paysans, intellectuels, dans le sentiment que l'Union Soviétique était la cause unique de leurs maux ; même si ces maux, en fait, n'étaient pas de même nature pour les différentes classes de la société. Le sentiment d'oppression nationale s'ajouta à celui de l'oppression sociale. L'unanimité nationale se fit autour de l'aspiration au départ des Russes, y compris dans les sphères dirigeantes de l'État.

Bien sûr, les dirigeants devaient leur position à Staline ou à ses successeurs et à la proximité de l'Armée rouge ; ils leur devaient d'avoir pu éliminer leurs concurrents. Mais il leur fallait tout de même gouverner cet appareil d'État hérité du passé, se faire admettre de ses administrateurs, de ses policiers, de ses militaires et plus largement même se faire admettre de l'intelligentsia, de la petite-bourgeoisie, même si c'était souvent une couche sociale bien mince. Il leur fallait pour cela prendre en compte leur état d'esprit, leurs aspirations. Donc, d'une certaine façon, ils s'en sont fait plus ou moins vite les interprètes.

Staline avait bien sûr placé ses créatures et ses hommes de main dans ces appareils d'État, là où il était en position de pouvoir le faire. Mais la plus grande partie de ce personnel dirigeant supportait mal cette tutelle. Dès qu'il mourut en 1953 et qu'il n'y eut plus d'arbitre suprême à Moscou, la crise de direction en Union Soviétique donna aux puissantes tendances centrifuges des États d'Europe centrale la possibilité de s'exprimer. Mais cela poussa les peuples aussi à se faire entendre.

1956 en Hongrie et en Pologne

Dès ce moment, la haine de l'oppression étrangère, l'aspiration à la secouer, ont commencé à s'exprimer ouvertement, en même temps que la haine de la dictature et en même temps que la révolte de la classe ouvrière contre la surexploitation qu'elle subissait. Tout cela était mêlé et le mélange était explosif.

En 1953, l'intervention des ouvriers en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l'Est fut un premier signal. Elle prit une tout autre ampleur ensuite, en 1956, en Pologne et en Hongrie.

Cette année-là, Khrouchtchev avait dénoncé les crimes de Staline, Tito avait été réhabilité. C'était une brèche qui s'ouvrait, les couches petites-bourgeoises, les intellectuels et aussi et surtout les travailleurs s'y engouffrèrent. Cela donna aux dirigeants nationaux aussi l'occasion de jouer leur propre jeu.

Ce fut le cas en particulier en Pologne. En 1956, les dirigeants polonais avaient en réserve un dirigeant, Gomulka, qui avait déjà eu maille à partir avec Staline et qui avait pour cette raison une certaine popularité. Après les émeutes ouvrières de Poznan en 1956, ils jouèrent cette carte qui consista à mettre Gomulka à la tête du parti. Gomulka, avec son auréole d'opposant à Staline, pourrait convaincre les ouvriers qu'avec lui, tout pourrait changer... à condition de ne pas lui créer d'ennuis et donc de retourner au travail pour ne pas le gêner. En même temps, les dirigeants polonais arrachèrent aux dirigeants russes l'autorisation de les laisser faire, avec l'argument que c'était Gomulka ou l'explosion ouvrière. Ce qui n'était l'intérêt ni des dirigeants polonais, ni des Russes.

En réalité, les ouvriers ne gagnèrent rien dans cette affaire. Les dirigeants polonais, en revanche, gagnèrent d'avoir imposé Gomulka, c'est-à-dire un dirigeant à qui l'Union Soviétique dut concéder une marge d'autonomie.

Ainsi, les dirigeants nationaux polonais furent les pionniers d'un jeu serré. Celui-ci consistait à agiter devant les dirigeants russes la menace de la mobilisation ouvrière pour obtenir un peu plus d'autonomie pour eux-mêmes, et à brandir en même temps la menace des chars russes pour que les ouvriers leur accordent leur soutien.

Après les dirigeants polonais, les dirigeants hongrois tentèrent de jouer le même jeu. Mais ils eurent plus de mal.

Car, à Budapest, en octobre 1956, ce ne fut pas seulement une émeute, ce fut une révolution. La classe ouvrière, dans sa révolte contre le régime stalinien, sut trouver des armes, mettre sur pied en quelques heures des milices ouvrières capables de se battre pied à pied contre les tanks russes, mettre en place dans toutes les villes des Conseils ouvriers qui exercèrent la réalité du pouvoir.

Il y eut bien là aussi un homme politique pour tenter de jouer le rôle qu'avait joué Gomulka en Pologne. Ce fut Imre Nagy, un stalinien de longue date qui, pour avoir été antérieurement écarté du pouvoir, bénéficiait d'une image libérale. Il tenta, lui aussi, de démontrer à l'Union Soviétique qu'il était capable de convaincre les ouvriers hongrois de rester docilement dans son sillage. Mais la tâche était bien plus difficile qu'en Pologne. Cette fois, l'armée soviétique intervint et il lui fallut d'ailleurs dix jours, à partir du 4 novembre 1956, pour mettre fin à la résistance des ouvriers de Budapest. Quant à Nagy, il fut arrêté puis exécuté.

L'intervention de l'armée soviétique à Budapest, qui brisa la classe ouvrière, semblait avoir par la même occasion coupé court aux tentatives d'autonomie de la classe dirigeante hongroise et de son État. Mais ce ne fut vrai que pour quelque temps.

La classe privilégiée hongroise pouvait d'autant plus facilement négocier avec la bureaucratie soviétique un compromis préservant ses intérêts qu'elle pouvait prétendre parler au nom du peuple : la classe ouvrière, elle, était réduite au silence. En échange de sa bassesse politique, la classe privilégiée obtint une certaine liberté politique. Et là où, bousculé par une classe ouvrière en mouvement, Nagy a échoué, Kadar finira par réussir et obtenir pour sa classe un desserrement de la tutelle soviétique.

Il est vrai que cela aura pris du temps. En attendant, l'écrasement de l'insurrection en Hongrie était un avertissement à tous les peuples d'Europe centrale. C'en était un aussi pour les dirigeants nationaux qui auraient été tentés de jouer avec le feu. La bureaucratie soviétique renforça la haine des peuples contre sa domination. Mais elle y gagna une dizaine d'années de répit.

1968 en Tchécoslovaquie

En 1967-68, la contestation de la mainmise soviétique sur son glacis lui vint du pays qui passait alors pour un des alliés les plus fidèles : la Tchécoslovaquie.

L'État tchécoslovaque aspirait lui aussi à prendre du champ par rapport à Moscou. Lorsque Dubcek, choisi pourtant dans le secret du plenum du comité central, remplaça au secrétariat général le vieux stalinien Novotny, l'espoir d'un changement agita pendant quelques mois la jeunesse étudiante, l'intelligentsia et les couches petites-bourgeoises en général. Dubcek était pourtant, lui aussi, un homme de l'appareil, mais il fut choisi par ses pairs et non pas imposé par Moscou. Et cela suffit pour le parer de bien des vertus.

Sans doute la classe ouvrière regardait-elle les choses avec sympathie, mais elle n'intervint pas dans le cours du « printemps de Prague », en tout cas pas du tout de façon autonome. Et pourtant cette fois, comme on sait, Brejnev ne laissa pas les choses aller plus loin. Les chars du pacte de Varsovie entrèrent dans le pays en août 1968 et la tentative de Dubcek à la tête du Parti Communiste tchécoslovaque fut enrayée.

Dubcek refusa de s'appuyer si peu que ce soit sur les masses face à l'intervention militaire russe. Plutôt que de courir les risques qu'une mobilisation populaire aurait comportés pour l'État tchécoslovaque lui-même, il préféra prendre le risque de son propre échec. Il appela à ne pas opposer de résistance aux « troupes en marche » et préféra capituler sur toute la ligne devant les dirigeants du Kremlin. Après quoi il fut remplacé par un autre dirigeant, Husak, qui apparut comme l'homme de Moscou.

La tentative était donc ratée, mais là aussi, la nature de cette tentative était claire. Comme le disait son organe officiel, le Parti communiste tchécoslovaque voulait se « désatelliser », en fait depuis plusieurs années déjà. La Tchécoslovaquie de ce point de vue suivait une tendance générale, illustrée au même moment par un autre de ces États, la Roumanie.

Le passé de la Roumanie : sous-développement et dictature

Nous parlerons plus longuement de la Roumanie, qui a connu en décembre 1989 les événements que l'on sait.

Comme les autres États des Balkans, cet État est de formation récente, car les principautés roumaines ont fait auparavant partie pendant près de cinq siècles de l'Empire turc. Leurs dirigeants n'y ont jamais été réputés pour leur tendresse. Citons parmi eux un certain Vlad Tepes, surnommé « l'empaleur »...et passé dans la légende sous le nom de Dracula !

N'entrons pas dans les détails de la curée peu reluisante à laquelle se livrèrent à la fin du siècle dernier la Russie, l'Autriche-Hongrie, la France, l'Angleterre autour de toute cette région des Balkans dont faisaient partie les principautés de Moldo-Valachie, ces ancêtres de la Roumanie.C'est à la faveur de ces rivalités entre Russes, Turcs et Austro-Hongrois, qu'apparut pour la première fois, en 1881, un État roumain, ou plutôt un embryon d'État roumain puisqu'il ne comprenait pas encore la Transylvanie, c'est-à-dire presque la moitié occidentale de l'actuelle Roumanie. Ce fut un État monarchique, dominé par la couche des propriétaires fonciers, les boyards, qui maintenaient les paysans roumains dans des conditions d'oppression moyennâgeuses.

Cette « petite Roumanie » de 1881 attendit la première guerre mondiale pour devenir plus grande. Il y eut d'abord au début de la guerre un choix difficile à faire : s'allier au camp formé par l'Angleterre, la France et la Russie, ou bien à celui formé par l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne ? Suivant ce qu'elle choisissait, la Roumanie pouvait gagner tel ou tel territoire... à condition que le camp choisi soit gagnant ! Mais on ne pouvait évidemment pas deviner d'avance lequel ce serait.

La bourgeoisie roumaine entra finalement en guerre aux côtés des Anglais, Français et Russes. Cela commença par une catastrophe militaire, et par une véritable boucherie pour les ouvriers et les paysans roumains mobilisés. Les troupes allemandes occupèrent très vite Bucarest. Mais à la fin de la guerre, avec l'écroulement de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, le régime se trouva dans le camp des vainqueurs.

Cette fois, il eut de la chance. L'Angleterre et la France, les vainqueurs de la guerre, virent dans la création d'une « grande Roumanie » le moyen de constituer un bastion contre-révolutionnaire aux confins des deux empires démantelés par la guerre et la révolution : l'empire russe et l'empire austro-hongrois.

En effet,lorsque la révolution éclata en Hongrie en 1919, la Roumanie servit de tampon entre la Russie des soviets et la Hongrie des conseils ouvriers. Les troupes roumaines eurent le soutien de l'Angleterre et de la France pour marcher sur Budapest ; elles écrasèrent la révolution hongroise. C'est là qu'elles se payèrent en annexant définitivement la Transylvanie où, à côté d'une majorité roumaine, vivaient de fortes minorités hongroises, allemandes ou tsiganes.

De l'autre côté, côté Russie, ce fut à peu près la même chose. Là aussi, le régime roumain était confronté à la révolution. L'agitation révolutionnaire gagnait les paysans de Bessarabie, cette région de langue roumaine qui faisait partie de l'empire russe. Les bourgeois et les propriétaires fonciers de cette région virent dans le régime roumain une bouée de sauvetage contre la révolution et se déclarèrent alors pour l'union avec la Roumanie !

La victoire dont se glorifia la Roumanie à la fin de cette première guerre mondiale et qui lui permit ainsi de s'agrandir, avait donc une coloration très contre-révolutionnaire. Mais le régime craignait tout de même les masses populaires et il lâcha du lest. Il institua le suffrage universel et fit une timide réforme agraire. La Roumanie connut une période relativement démocratique... mais surtout très brève.

La bourgeoisie roumaine avait beau singer ses aînées des pays occidentaux, elle n'était que la maîtresse d'un pays sous-développé à peine sorti du Moyen-âge, où s'accumulaient les problèmes sociaux, les problèmes nationaux, le problème agraire. Le régime parlementaire à peine né commença à pourrir et, avec la crise des années trente, la Roumanie eut droit elle aussi à une forme de fascisme.

Le Hitler ou le Mussolini roumain fut un certain Corneliu Codreanu. Il fonda dès le début des années vingt un mouvement portant le titre de « légion de l'archange Michel ». Ce simple titre en dit long sur ce mouvement dit « légionnaire », qui était à la fois nationaliste, anticommuniste, empreint d'un christianisme nostalgique du temps des croisades et d'antisémitisme féroce. Il prit en 1930 un nom plus moderne, mais pas plus engageant, la « Garde de fer ».

Cette « garde de fer » et son chef Codreanu connurent un triomphe aux élections de 1937. Ils n'allèrent pourtant pas jusqu'au pouvoir. Le roi de Roumanie, le roi Carol, fit arrêter et exécuter Codreanu à la fin de 1938. Mais ce fut pour accomplir son programme à sa place..

Deuxième Guerre mondiale : la Roumanie d'un camp à l'autre

C'est dans ces circonstances que la Roumanie entra dans la seconde guerre mondiale. L'histoire se répéta. Une nouvelle fois, il était difficile de choisir. Avec quel camp y avait-il le plus à gagner ou à perdre ? Le régime commença par tergiverser en donnant des gages des deux côtés, jusqu'au moment où, à la suite de la victoire allemande de juin 1940, il n'eut plus le choix : la Roumanie se rangea alors du coté de l'Axe. Le roi Carol céda le pouvoir à son fils Michel et à un maréchal, le maréchal Antonescu qui proclamèrent en septembre 1940 la Roumanie un « État national légionnaire ».

Le pays s'engagea alors dans la guerre aux côtés de l'Allemagne. Le maréchal Antonescu se proclama - déjà ! - le « conducator » du pays, un mot qui devait tant plaire plus tard à Ceausescu et qui n'est autre que la traduction roumaine de l'allemand « führer ». Antonescu multiplia les pogroms contre les Juifs et organisa leur déportation. A l'extérieur, il mena pour son propre compte la guerre à l'URSS, aux côtés de l'Allemagne. Les troupes roumaines allèrent jusqu'à Odessa et même jusqu'à Stalingrad... Après quoi il fallut revenir car, une nouvelle fois, le sort des armes s'était retourné !

A ce moment, au début de 1944, la Roumanie risquait donc de partager la défaite de l'Allemagne. A moins évidemment de changer de camp. Un certain nombre d'hommes politiques et le roi Michel lui-même prirent donc contact avec les Alliés anglo-américains pour leur dire que la Roumanie était disposée à abandonner l'alliance avec Hitler au profit d'une alliance avec les Occidentaux, mais avec les Occidentaux seulement. Il n'y eut rien à faire : Churchill, en particulier, leur répondit que les Anglo-américains ne pouvaient rien pour la Roumanie. Il leur recommanda par contre une grande puissance de sa connaissance : il pria les dirigeants roumains de s'adresser à l'URSS et de se débrouiller avec elle !

23 août 1944 : l'heure du PC roumain

C'était dur pour Les dirigeants roumains mais ils n'avaient pas le choix : Ils n'avaient plus qu'à faire un nouveau coup d'État. Celui-ci fut organisé le 23 août 1944 contre le général dictateur Antonescu, qui avait mené toute la guerre au côté de l'Allemagne. Ce coup d'État fut organisé par le roi Michel, en liaison avec une coalition de partis qui s'était formée clandestinement et qui s'appelait (déjà !) le Front National Démocratique, regroupant le Parti National paysan, les libéraux, les sociaux-démocrates, et le Parti Communiste.

Et voilà comment, le 23 août 1944, le général Antonescu fut arrêté. Ce premier « conducator » fut exécuté ensuite. Pendant ce temps, avec l'appui du Front National, un nouveau gouvernement fut constitué, essentiellement formé de militaires.

C'est ainsi que le même régime, le même État, la même armée qui étaient la veille encore des alliés de l'Allemagne devinrent en un seul jour des alliés de l'URSS. Les mêmes troupes qui se battaient encore le matin aux côtés des troupes allemandes contre l'URSS durent comprendre qu'il fallait maintenant se battre au côté de l'URSS contre l'Allemagne. Il y eut quelques ratés, notamment parmi certains anciens du mouvement fasciste de la « garde de fer », qui servaient dans l'armée. Mais globalement, la volte-face militaire eut lieu sans trop de heurts. Il faut dire que la date du coup d'État contre Antonescu fut choisie en synchronie parfaite avec l'avancée des troupes soviétiques : sans changer le sens de son déplacement, l'armée roumaine pouvait transformer une retraite précipitée en une avance glorieuse !

C'est à partir de ce moment que le Parti Communiste Roumain eut un rôle à jouer. A l'arrivée des troupes soviétiques, il comptait à peine un millier de membres. Il n'avait pas d'autre tradition que la tradition stalinienne et il était, au fond, tout à fait adapté à la tâche qui l'attendait.

Dans la nouvelle situation de la Roumanie, il fallait à la tête de l'État des hommes qui aient la confiance de l'URSS. C'était un rôle symétrique à celui qu'avait joué auparavant le maréchal Antonescu vis à vis de Hitler. Antonescu avait été une sorte de Pétain roumain. Il avait engagé l'État aux côtés de l'Allemagne. Mais ce faisant il avait évité aussi la destruction de cet État. Il avait empêché que la Roumanie soit transformée en un simple territoire d'occupation allemand, sauvé l'existence d'une armée, d'une police, d'une administration, d'un État roumains. Il fallait maintenant mener une opération politique symétrique, et pour cela il fallait des hommes qui à leur tour servent de caution de l'autre côté, auprès des Russes : ce fut le rôle des staliniens.

Car les dirigeants soviétiques ne proposaient pas aux pays d'Europe Centrale de rentrer dans l'URSS par exemple. Le compromis passé avec les Alliés, au cours des discussions de Yalta et d'autres, comportait précisément le fait de laisser en place les États de ces pays. Et cela impliquait, sur le plan intérieur de la Roumanie par exemple, mais aussi dans les autres pays, le choix de s'appuyer sur la petite-bourgeoisie, sur les dirigeants et les appareils en place, en les remettant en selle contre les classes populaires. C'était un choix de classe.

Ainsi, en Roumanie comme dans les autres pays de l'Est européen occupés par l'Armée soviétique, des gouvernements de coalition furent mis en place dans lesquels on retrouva généraux, hommes politiques bourgeois et représentants du PC. Même le roi Michel garda son trône pendant plus de trois ans ; après avoir eu des ministres fascistes, il avait simplement désormais des ministres staliniens... Ceux-ci se chargèrent d'ailleurs de réécrire l'histoire - on connaît leur compétence dans ce domaine - de façon à sauver la mise à l'État roumain et dans une certaine mesure au roi. Le changement de camp du 23 août 1944 fut dépeint non plus comme un coup d'État, mais comme une insurrection patriotique, par laquelle toutes les forces nationales roumaines, en alliance avec le Parti Communiste, avaient retourné leurs armes contre Hitler en balayant au passage Antonescu, l'homme qui les avait engagées aux côtés de l'Allemagne. Et puisque Antonescu était responsable de tout, il n'y avait pas à chercher plus loin..

Moyennant tout cela le peuple roumain dut continuer à supporter tous les autres, militaires et policiers, souvent au passé fasciste, à qui la propagande du PC permettait de se redonner une virginité patriotique.

C'est seulement avec la guerre froide que le roi commença à poser un problème ; même pas parce que c'était un roi, mais à cause des appuis qu'il recherchait du côté de Londres et de Paris. Son palais fut cerné par l'armée et il dut abdiquer. Il partit donc pour l'exil, où il est toujours à l'heure actuelle. C'est ce qui permet à cet ancien chef d'État fasciste de faire depuis la Suisse des communiqués sur le rétablissement de la démocratie dans son pays...

La voie était ainsi ouverte pour que la Roumanie se transforme, de royaume qu'elle était, en une « république populaire ». Les méthodes staliniennes, là comme ailleurs, commencèrent à prévaloir. Arrestations et tortures, purges et procès politiques, tout cela faisait d'ailleurs partie des traditions de l'État roumain lui-même. Les staliniens roumains étaient donc les hommes de la situation, ceux qui pouvaient accommoder Dracula à la sauce Staline !

Gheorghiu Dej, un « communisme national » roumain

Le PC roumain grossit alors rapidement. Il y avait dorénavant des candidats pour adhérer à ce parti au pouvoir. Il y eut bien comme partout une comédie d' « épuration », mais en fait on admit les policiers, les militaires et même les anciens fascistes des « gardes de fer » au titre de « communistes ».

Devenu « parti unique », le PC devint ainsi le parti des cadres de l'État et de l'économie, celui des bureaucrates et des arrivistes, mais aussi souvent celui des flics. C'était tout simplement le parti du pouvoir, celui par lequel devaient passer tous ceux qui voulaient faire carrière. Puisqu'il le fallait, tous ces gens-là apprirent à répéter les formules sur le « socialisme », « la dictature du prolétariat » ou « l'alliance indéfectible avec l'Union soviétique ». Tous comptes faits, ça n'était pas plus fatigant que de chanter les louanges du roi Michel et de la Roumanie latine et chrétienne comme ils l'avaient fait en d'autres temps.. et ça pouvait rapporter autant !

Mais du coup, le PC devint un parti qui devait traduire, d'une façon ou d'une autre, les aspirations de toute cette petite-bourgeoisie nationale.

Parmi les dirigeants des Partis Communistes d'Europe Centrale, le dirigeant du PC roumain Gheorghiu Dej paraissait un des plus fidèles à l'URSS. Et pourtant, même dans cette fidélité, il y eut dès le départ des signes de ce qu'on allait appeler plus tard « la voie roumaine ». Staline avait su mélanger dans ses discours les formules empruntées au marxisme et les références nationalistes au passé glorieux de la Russie. Gheorghiu Dej en fit autant et sut très bien, lui aussi, inclure des pincées de plus en plus notables de nationalisme dans ses discours. A ceci près que ce ne fut pas le nationalisme russe, mais bien sûr le nationalisme roumain.

Ce furent d'abord des mots, mais ensuite ils prirent de la consistance. Après 1956 et les évènements de Pologne et de Hongrie, le cas de la Roumanie montra une troisième variante de la façon dont les dirigeants nationaux purent prendre leurs distances d'avec l'URSS.

L'intervention des chars russes à Budapest souleva l'émotion aussi en Roumanie. Il y eut des tentatives de manifestation, notamment, déjà, parmi les étudiants de Timisoara. Elles furent durement réprimées. A ce prix, la Roumanie put offrir le visage de l'impassibilité.

Mais c'est sans doute justement pour cela que deux ans plus tard, en 1958, ce fut le premier pays de l'Est européen à obtenir le départ complet des troupes soviétiques. L'URSS de Khrouchtchev était en pleine politique de coexistence pacifique avec l'Occident. Après l'alerte de 1956, elle avait besoin de démontrer que sa présence en Europe centrale ne s'assimilait pas à une occupation militaire pure et simple, maintenant des gouvernements à sa solde. Dans quel pays faire cette démonstration, sinon dans le pays dont le régime semblait le plus apte à faire règner l'ordre intérieur sans le secours des tanks de l'armée russe, celui qui n'avait bougé ni en 1953 ni en 1956 ? En somme, Gheorghiu Dej réussit à obtenir, comme prime de sa fidélité à Moscou... l'évacuation des troupes soviétiques !

Eh bien, ce départ n'était pas qu'un symbole. On le vit dans le domaine économique ; dès la fin des années cinquante, la Roumanie commença à diversifier ses échanges aux dépens de l'URSS et à rechercher et à obtenir des crédits d'équipement occidentaux.

Il y eut une évolution parallèle dans le domaine politique. Après l'éclatement du conflit sino-soviétique en 1960, le PC roumain s'engouffra dans la brèche. En 1964, il se risqua à proclamer ouvertement que, désormais, les intérêts nationaux roumains passaient pour lui avant tout. Il se mit à parler des « voies multiples vers le socialisme » et proclama qu'il ne reconnaissait pas de « parti guide », et surtout pas à Moscou.

Ceausescu et les succès de la « voie roumaine »

Gheorghiu Dej mourut en 1965, laissant la place à Ceausescu. L' arrivée au pouvoir de ce dernier suscita quelques espoirs. Peu avant sa mort, Gheorghiu Dej avait promulgué une amnistie générale et vidé les prisons des détenus politiques. Ceausescu bénéficia ainsi d'une certaine image libérale.. mais dûe à son prédécesseur !

En fait, il accentua surtout l'affirmation « nationale » du régime roumain à l'égard de l'URSS et l'ouverture du pays aux relations avec les pays occidentaux. La Roumanie fut dans ce domaine un pionnier. Il faut dire qu'en fait les dirigeants soviétiques n'avaient jamais prêté beaucoup d'attention à la Roumanie, qui ne présentait à leurs yeux pas grand intérêt, ni d'un point de vue politique, ni d'un point de vue économique ou même militaire. Ceausescu put vérifier progressivement que, du coup, ils étaient donc prêts à le laisser faire des incartades qu'ils n'auraient peut-être tolérées ni des dirigeants de la Tchécoslovaquie, ni de ceux de la Pologne par exemple.

Ceausescu put donc se tailler des succès du côté des Occidentaux. Un jour de mai 1968, laissant Paris en proie aux manifestations étudiantes, de Gaulle vint en visite à Bucarest saluer ce héros de l'indépendance roumaine qu'était devenu Ceausescu. Un peu plus tard, en 1969, ce fut le président des États-Unis d'alors, Richard Nixon, qui fit à son tour le voyage.

La Roumanie ne manqua plus une occasion de marquer l'indépendance de sa politique extérieure à l'égard de celle de l'URSS. Ainsi, en août 1968, lorsque l'intervention militaire en Tchécoslovaquie fut faite par les troupes du pacte de Varsovie, la Roumanie refusa de s'y associer. Sur le plan militaire, on s'en doute, cela ne gêna pas beaucoup l'intervention ; mais pour Ceausescu ce fut l'occasion de se tailler une popularité.

L'URSS laissa faire cette politique, qui était en fait plus spectaculaire qu'autre chose. D'ailleurs, Ceausescu savait aussi, au fond, ménager les relations avec l'URSS elle-même. Il savait, comme on dit, jusqu'où il ne fallait pas aller trop loin. Et surtout, du fait de la dictature, la politique roumaine de neutralisme à l'extérieur ne s'accompagnait à l'intérieur d'aucun phénomène d'effervescence politique.

La dictature féroce... d'un homme et d'une classe

Il y avait sans doute de la folie chez ce dictateur qui se faisait appeler le « Danube de la pensée » ou le « génie des Carpathes », mais dans cette passion pour les lieux géographiques il savait aussi ne pas perdre le Nord.Comme on sait, il comptait moins sur l'adulation forcée de sa personne pour assurer la soumission à sa dictature que sur la fameuse « Securitate ».

Lorsqu'on voit cette dictature de Ceausescu, exercée au nom d'un parti nommé « Parti Communiste Roumain », succéder à celle de Gheorghiu Dej, qui elle-même succédait à celle du maréchal fasciste Antonescu, aux régimes policiers fascisants de l'entre-deux guerres et d'avant la première guerre mondiale, on est plus frappé par la continuité que par les différences. Et c'est bien le même appareil d'État, la même armée, la même police qui se sont succédés depuis les débuts de l'État roumain, au service d'une dictature dont seul changeait le nom.

La dictature de Ceausescu n'était donc pas seulement celle d'un homme. Dans la misère générale, elle contribuait à garantir les avantages de toute une petite-bourgeoisie privilégiée, qui vivait comme un chancre au sein de l'appareil d'État, s'appropriant les pots-de-vin, rançonnant la population, s'attribuant les postes et les carrières exactement comme font tous les bourgeois des pays sous-développés pour qui l'appareil d'État est un moyen direct d'empocher des profits sur le dos d'une population misérable. Ceausescu était le premier de cette légion de parvenus et il lui paraissait donc normal de servir d'abord sa propre famille.

Ce régime était analogue à bien des dictatures du Tiers Monde, à ceci près qu'elle se situait dans le contexte de l'Europe de l'Est et que, pour cette seule raison, le dictateur local s'affublait d'une étiquette « communiste ». Mais au fond il ne présentait pas grande différence avec un Bokassa, un Pinochet, ou un quelconque général Somoza ou Noriega d'une république bananière d'Amérique latine. L'étiquette « communiste » ne changeait que le style de son délire, et encore. Ceausescu ne se prenait même plus pour Staline. Il s'assimilait aux grands personnages historiques de la Roumanie, avec une préférence pour un certain Burebista, une sorte de Vercingétorix roumain qui avait résisté aux légions romaines. Bokassa en Centrafrique, lui, se prenait pour Napoléon, c'était plus moderne !

Tous cela était visible dès le début, dès ces années 1968 et 1969 où de Gaulle et Nixon firent le voyage de Bucarest. Mais le régime intérieur de la Roumanie n'était pas leur problème. Les USA et la France appuyaient bien des dictatures policières féroces en Amérique latine ou en Afrique, ils pouvaient en appuyer une à l'Est, pourvu que cela leur permette d'agir dans le sens de l'affaiblissement du contrôle de l'URSS sur les pays d'Europe centrale, et aussi que cela permette de saisir des opportunités commerciales.

Car la dictature roumaine pouvait rapporter ; non seulement à Ceausescu et à son clan de privilégiés mais au grand capital occidental. Dans ce domaine aussi Ceausescu fut un pionnier, un de ceux qui ouvrirent la voie de la colonisation - ou de la recolonisation - des pays de l'Est européen par le capital occidental.

Le régime roumain s'engagea dans des projets grandioses, censés faire décoller l'économie du pays, par exemple en créant une grande production pétrochimique. La Roumanie s'endetta auprès des banques occidentales pour acheter les équipements nécessaires. Une fois ces équipements faits, il advint de ces projets ce qu'il est advenu des projets analogues dans la plupart des pays sous-développés : ils débouchèrent sur le fiasco. Une fois les usines en place, il manquait les matières premières ou les pièces de rechange pour les faire fonctionner, ou bien il manquait un marché pour les produits fabriqués car entre temps l'économie mondiale était entrée dans la crise ! Les seuls pour qui l'opération était une bonne affaire étaient les industriels occidentaux et les banquiers : ils ont touché tous les intérêts de la dette même si ces investissements ont été faits en pure perte.

En Occident, tout le monde « savait »

Quant à la population, elle a peut-être vu au début dans l'idée du développement national de la Roumanie la promesse d'une amélioration de ses conditions de vie. Elle a vite déchanté. La situation de la classe ouvrière, en particulier, n'a fait qu'empirer.

La classe ouvrière roumaine a en fait mené des luttes nombreuses, si l'on tient compte des conditions difficiles de la dictature, et encore toutes ne sont certainement pas connues. On peut citer la grève des mineurs de la vallée du Jiu en 1977 et les grèves de l'automne de 1981 dans la même région minière. Et puis on sait qu'il y eut d'autres mouvements ailleurs, et qu'il y eut aussi des travailleurs pour tenter de mettre sur pied des organisations comme le « syndicat libre des travailleurs de Roumanie », le SLOMR, créé en 1979. Enfin on se souvient de la révolte des ouvriers de Brasov, il y a deux ans, en novembre 1987.

Brasov constitua certainement un tournant ; c'est sans doute à partir de ce moment qu'une partie de l'appareil dirigeant roumain a commencé à craindre une explosion ouvrière et pensé qu'il fallait peut-être se débarrasser de Ceausescu avant que celui-ci ne la provoque. En tout cas, il semble bien que ce soit à partir de ce moment qu'un certain nombre de dirigeants roumains ont commencé, discrètement, à préparer la solution de rechange que l'on voit aujourd'hui à l'oeuvre.

En tout cas, il y a donc chez tous les gens qui aujourd'hui, ici en France, font semblant de découvrir ce qui se passait en Roumanie, une dose certaine d'hypocrisie. Tout le monde « savait » très bien. Georges Marchais déclare aujourd'hui benoîtement qu'il « ne savait pas ». Il savait, mais il s'en moquait, parce qu'au fond il se moque bien de la classe ouvrière, que ce soit celle de France ou celle de Roumanie d'ailleurs. Sa seule défense est qu'il n'était pas le seul à savoir... et c'est vrai, même si on peut trouver que, pour un parti qui prétend être celui de la classe ouvrière, plaider qu'on est aussi pourri que les autres, mais pas plus, est une piètre défense.

Ce n'est en effet pas pire que Mitterrand qui, en 1982, avait mis la Roumanie parmi les premiers pays qu'il souhaitait visiter en tant que chef d'État. Il n'y renonça qu'à la suite de l'affaire Virgil Tanase, lorsqu'un agent secret roumain révéla à la police française qu'il avait reçu pour mission de liquider cet écrivain opposant réfugié en France et surtout lorsque l'affaire devint publique.

Rappelons aussi que, deux ans plus tard encore, en 1984, on retrouva un beau jour un cadavre sur un trottoir de Paris, juste sous les fenêtres de l'ambassade roumaine. Il s'agissait d'un opposant qui avait été battu à mort dans les locaux diplomatiques, puis jeté par la fenêtre. L'affaire n'eut aucune suite ! On n'allait pas embêter Ceausescu pour si peu...

On peut parler aussi des dirigeants de la Régie Renault ou de Citroën qui continuaient de signer des contrats avec le régime roumain pour profiter du bas prix de la main-d'oeuvre imposé par la dictature, et à qui d'ailleurs aujourd'hui personne ne demande des comptes !

Alors, tout cela explique peut-être en partie que Ceausescu, jusqu'au dernier moment, se soit senti si sûr de lui. Il avait coutume de dire, paraît-il, que son régime tomberait « le jour où les peupliers de Transylvanie donneraient des poires » . Il aurait dû se méfier : l'agriculture socialiste fait parfois des miracles !

« La vieille taupe creusait »

L'avertissement des chars russes à Prague en 1968 fut compris pour un temps, dans toutes les démocraties populaires. L'Europe centrale sembla plongée tout comme l'URSS dans une sorte d'immobilisme. Mais sous cet immobilisme apparent, pour reprendre l'expression de Marx, « la vieille taupe creusait ».

C'était le cas du côté des couches dirigeantes grâce en particulier aux prêts qui furent ouverts, précisément pendant cette période, par les banques occidentales.

Dans un premier temps, ce n'était que des prêts apparemment généreux. C'est ultérieurement que les dirigeants, mais surtout les peuples, se rendirent compte que c'était aussi des dettes à rembourser.

Même en Roumanie, il n'y eut pas que le clan Ceausescu, contrairement à ce qu'on dit, pour profiter de cet argent occidental ; mais ailleurs, en Pologne ou en Hongrie, cet argent se répandit plus largement encore. Il arrosa la nomenklatura des managers, mais aussi une petite-bourgeoisie d'affaires qui s'enrichit et prit de l'assurance.

Certains petits-bourgeois devinrent millionnaires en dollars tout en continuant à se dire communistes. D'autres, bien plus nombreux, ne se donnèrent pas la peine de se dire communistes, surtout en Hongrie où, de longue date, le Parti communiste avait cherché à plaire aux couches petites bourgeoises en leur donnant la possibilité de s'enrichir.

Les prêts occidentaux liaient ces couches de « bourgeois communistes » à l'Occident et, du coup, au mode de vie et aux aspirations des petits-bourgeois occidentaux. Cela minait la mainmise soviétique sur ces pays bien plus sûrement que les émissions anti-communistes de radio Europe Libre.

Mais il n'y avait pas que de ce côté que les choses bougeaient : elles bougeaient aussi du côté des peuples. Avant sa mort en 1982, Brejnev avait eu encore le temps de voir, en 1980, une des plus importantes vagues de grèves que la Pologne ait jamais connues. Et, signe des temps, Brejnev n'eut pas alors à intervenir contre ces ouvriers révoltés, bien que l'hypothèse en eût été envisagée. L'État polonais s'en chargea lui-même.

Dubcek, en son temps, cherchait déjà à convaincre les dirigeants soviétiques qu'il avait la situation en main et que, si le « Printemps de Prague » devait conduire à des « débordements », l'État tchécoslovaque était tout à fait à même de s'en charger.

Jaruzelski est un général, et pas un politicien bavard comme Dubcek. Ce n'est pas avec des arguments, mais avec les armes qu'il voulait montrer aux dirigeants de l'URSS qu'il contrôlait la situation et qu'il pouvait faire taire sa classe ouvrière tout seul, sans l'armée soviétique. Grâce à la politique de Solidarité, il n'eut d'ailleurs besoin que de montrer sa force et pas vraiment de s'en servir. Cela lui donna par rapport aux dirigeants de l'URSS une marge de manoeuvre plus grande, qui a fait que l'homme du coup d'État de décembre 1981, le général aux lunettes noires, a pu composer par la suite avec les dirigeants de Solidarité qu'il avait mis en prison. Ceux-ci le lui ont rendu au centuple : ce sont eux qui lui ont sauvé sa place, et peut-être sa peau.

Le choix de Gorbatchev et ses conséquences

On en était là quand Gorbatchev est venu au pouvoir en 1985. Gorbatchev avait ses priorités, et celles-ci étaient surtout internes à l'Union Soviétique. Et on voit bien, avec la multiplication des problèmes, qu'ils aient trait à l'économie ou aux tendances nationalistes des différentes républiques, qu'il a en effet de quoi faire à l'intérieur de l'URSS. Gorbatchev a donc fait l'impasse sur les pays d'Europe centrale. Oh ! certainement pas de gaîté de coeur !

C'est ce choix de Gorbatchev qui a été à l'origine de l'accélération des choses en Europe centrale. C'est évidemment un choix qui n'a pas été annoncé à son de trompe, mais dont la retraite d'Afghanistan était déjà l'indice. Et il y a eu d'autres signes, plus feutrés, plus nuancés, des choses dites comme certainement des non-dites.

Cette fois, les dirigeants des pays d'Europe centrale l'ont compris bien avant leurs peuples, ces peuples trop souvent douchés dans leurs espoirs par le passé. D'une part, ils ont compris qu'il y avait pour eux la possibilité de larguer les amarres, peut-être définitivement, d'avec l'URSS et de renouer complètement avec l'Occident. Mais d'autre part, ils ont aussi compris qu'ils n'avaient plus derrière eux pour les garantir la présence rassurante de l'armée soviétique et que, si l'attitude de Gorbatchev changeait leurs relations avec l'URSS, elle changeait aussi leurs relations avec leurs peuples.

Les dirigeants de ce que l'on pouvait encore appeler les « Démocraties populaires » ont compris que, s'ils ne réagissaient pas rapidement devant la nouvelle situation, ils risquaient de sauter. Pas seulement parce qu'ils étaient les dirigeants de régimes dictatoriaux, féroces avec leurs peuples ; pas seulement parce qu'ils étaient rendus responsables - et pour une large part avec raison - de la détérioration de la situation économique ; mais ils risquaient aussi de sauter pour être apparus comme « hommes des Russes ». Car, pour leur malheur, si ces dictatures et leur personnel politique dirigeant étaient en un sens les défenseurs des intérêts de leurs États face aux Russes, ils étaient aussi, et aux yeux de leurs peuples surtout, les instruments de l'oppression de la bureaucratie russe.

Ce changement, certains dirigeants au moins l'ont compris. Car il est manifeste que Ceausescu, lui, ne l'a compris que le jour où il s'est fait huer sur la place de la Victoire de Bucarest, si ce n'est le jour de son exécution.

Les dirigeants de Pologne et de Hongrie avaient été mieux préparés pour comprendre. Ce n'est pas pour rien que ce sont ces deux pays qui se sont engagés plus vite sur la voie des réformes.

En Hongrie, malgré le temps passé, les couches dirigeantes avaient encore au coeur la crainte des ouvriers insurgés. C'est Kadar, réputé pourtant nationaliste, qui avait fait en 1956 le choix douloureux pour lui d'en appeler, au nom de l'État hongrois, à l'intervention soviétique. Il n'est pas étonnant qu'il ait été aussi le premier réformateur. L'écrasement de la classe ouvrière en 1956, précisément, lui en a donné la possibilité politique.

Tout en montrant pendant longtemps une orthodoxie à toute épreuve à l'égard de l'URSS, lui, Kadar, l'homme de la répression de 1956, « l'homme des Russes », put mener une politique originale qui aboutit à l'interpénétration profonde entre la nomenklatura stalinienne et la petite bourgeoisie d'affaires. Si bien que, en Hongrie, c'est le Parti communiste lui-même qui a été l'agent des réformes, économiques puis politiques, avant les autres partis des pays de l'Est.

C'est donc Kadar lui-même qui a préparé le terrain par ce fameux « socialisme du goulash » qui, pendant des années, a rempli d'admiration les milieux politiques occidentaux. Et, quand la mayonnaise a pris, quand tous les hauts cadres du parti ont été éduqués dans cet esprit, Kadar - à moitié écarté - a poussé le dévouement jusqu'à mourir à temps, pour laisser la place à de plus jeunes. Et ceux-là peuvent dire qu'ils n'ont aucune responsabilité politique dans les fautes et les défauts des décennies passées.

L'autre pays en pointe sur la voie des réformes est la Pologne. Là aussi les couches privilégiées ont eu le temps d'apprendre ; aucun autre pays d'Europe centrale n'a connu des explosions sociales aussi nombreuses et une vie politique aussi agitée. Il faut tout de même se souvenir que plusieurs dictateurs ou apprentis dictateurs, de Rokossowski à Gierek en passant par Gomulka, ont sauté sous les coups de boutoir de la classe ouvrière.

Suite à l'état de siège instauré par Jaruzelski, ce général-secrétaire général du Parti communiste, ce n'était cependant pas le Parti communiste qui était le mieux placé pour effectuer la transition nécessaire. En revanche, les classes privilégiées polonaises avaient la chance que cette explosion ouvrière de l'année 1980, qui les avait remplies de frayeur, leur ait donné en même temps avec le syndicat Solidarité l'instrument pour faire face aux crises futures.

Dès ses origines, la direction de Solidarité, en la personne de Lech Walesa, avait assumé le rôle de « pompier » - c'est sa propre expression - face aux mouvement sociaux. Dès le début, tout en incarnant à la base les espoirs mais aussi les illusions de millions de travailleurs, le sommet de Solidarité - organisation politique nationaliste et réformiste - avait offert ses services aux couches privilégiées polonaises.

Mais Solidarité a fait plus. C'est elle qui a sauvé la mise à Jaruzelski et au parti stalinien. Lorsque fin août 1989 Jaruzelski appela à la tête du gouvernement le représentant de Solidarité, cela pouvait sembler une anticipation audacieuse de sa part. Mais c'était un sérieux atout de disposer d'un ministre du Travail tel que Jacek Kuron, disposant du crédit de Solidarité dans la classe ouvrière, capable d'exposer à ses collègues ministres à son entrée en fonction : « Ma spécialité, c'est la grève. J'en ai fait des centaines. Je saurai en éteindre mille demain » .

Dans la sainte triade Jaruzelski-Mazowiecki-Walesa, qui dirige aujourd'hui la Pologne avec la bénédiction conjointe de Bush, de Gorbatchev et bien entendu de Jean-Paul II, il y a une sorte de quintessence des transformations intervenues dans les ex- « Démocraties populaires ».

Républiques périphériques de l'URSS et « Démocraties populaires »

On peut d'ailleurs relier ce qui s'est produit en Europe centrale avec les événements dont les républiques périphériques de l'URSS sont le théâtre.

Sans doute les situations des pays baltes, voire de l'Arménie ou de l'Azerbaïdjan, ne sont pas complètement assimilables à celles des « Démocraties populaires » car les pays baltes, comme les républiques du Caucase, font partie de l'URSS et sont donc directement soumis à l'État soviétique central. Il en résulte évidemment une attitude différente de la direction politique de la bureaucratie, et aussi des moyens différents.

Néanmoins, la coïncidence de ce qui se passe dans les pays d'Europe centrale et dans les régions périphériques de l'Union Soviétique elle-même n'est pas fortuite. Tout cela fait partie du même mouvement général déclenché par la politique de Gorbatchev. Et le comportement des couches dirigeantes locales des pays baltes montre bien des similitudes avec celles des pays d'Europe centrale.

Nous ne discuterons pas ici des causes qui expliquent la persistance, voire même le renforcement de ces sentiments nationaux après des dizaines d'années d'appartenance à l'URSS. Le fait est que la « glasnost » a permis l'apparition au grand jour d'un puissant sentiment national dans ces pays. Et on peut constater que là aussi, confrontées à ces aspirations, les couches dirigeantes locales ont fait le choix de prendre les devants de façon à éviter d'être éliminées tant qu' « hommes des Russes », au cas où la bureaucratie centrale ne serait pas capable de les aider. Et elles tentent de se trouver un autre avenir.

Les couches dirigeantes des pays baltes, par exemple, peuvent elles-mêmes aspirer à une plus grande ouverture vers la Suède ou la Finlande voisines. Elles peuvent être tout à fait intéressées, matériellement parlant, à faire leur deuil de la dépendance à l'égard de Moscou.

Bien sûr, les différentes républiques qui constituent l'Union Soviétique font partie d'un État centralisé. La direction centrale de l'Union a théoriquement la possibilité de nommer et de démettre directement les dirigeants locaux, à la différence sur ce plan des pays du glacis. Staline en son temps avait largement utilisé cette possibilité. Conscient des problèmes nationaux, il avait su en prévenir l'expression publique par la violence, mais aussi par une rotation rapide des cadres. Il les choisissait de façon que, à la direction des républiques suspectes d'aspirations autonomistes, se trouvent un grand nombre de Russes moins enclins à se faire les porte-parole des sentiments nationaux.

Mais depuis longtemps, cette pratique est tombée en désuétude. Pendant la longue période de stabilité brejnévienne, les cadres politiques des républiques locales, devenus pratiquement inamovibles, se sont constitués en de puissantes mafias, liées aux couches privilégiées locales. Moyennant quoi ces gens ont pu, pour préserver leur propre avenir, anticiper les réactions nationalistes de leurs peuples et s'en faire les porte-parole, pour tenter de bénéficier chez eux à la fois du statut d'opposants à Moscou et d'une base populaire... et néanmoins réactionnaire. Et aujourd'hui, dans les pays baltes, ce sont dans une large mesure ces mêmes Partis communistes, qui ont servi d'instrument pendant si longtemps à l'oppression de la part de la bureaucratie centrale, qui se font les porte-parole des revendications d'autonomie, voire d'indépendance totale à l'égard de l'Union Soviétique.

Et puis, si dans le Caucase, en Arménie aussi bien qu'en Azerbaïdjan, les nationalistes ont si rapidement pris la place du Parti communiste, c'est que leurs cadres politiques locaux se confondent dans une large mesure. La nomenklatura locale du parti reprend facilement à son compte, voire suscite ou aggrave les nationalismes, même sous leurs formes les plus abjectes opposant des peuples opprimés les uns aux autres. Elle le fait d'autant plus volontiers qu'elle espère en menant cette politique conserver ses places et ses privilèges.

Europe centrale : la course au changement... d'étiquette

Revenons à l'Europe centrale ; les couches dirigeantes hongroises et polonaises ont su prendre le virage à temps. Les choses ont été plus tardives en Allemagne de l'Est, en Bulgarie et en Tchécoslovaquie, et pour ce qui est de l'Allemagne de l'Est et de la Tchécoslovaquie un peu plus mouvementées aussi.

Les dirigeants de ces pays croyaient peut-être rester à l'écart du mouvement mais les peuples d'Allemagne de l'Est, puis de Tchécoslovaquie, se sont mis à leur tour à anticiper sur l'évolution prévisible des choses.

Ces milliers d'Allemands qui ont commencé d'abord à s'enfuir par les voies laissées volontairement libres par le régime hongrois ; puis ces dizaines de milliers qui sont descendus dans la rue à Leipzig, à Dresde ou ailleurs, pour réclamer la démocratie, ont dans une certaine mesure volé au secours de la victoire, mais en même temps ils ont précipité celle-ci.

Face à l'étendue de cette mobilisation populaire, les milieux politiques dirigeants ont dû sacrifier un nombre plus ou moins important des leurs pour tenter de blanchir ceux qui restaient.

En Allemagne de l'Est, Honecker a dû partir mais son successeur Egon Krenz n'a pas fait long feu non plus. Et on se demande si Hans Modrow, l'actuel premier ministre, fera de vieux os à ce poste.

En Tchécoslovaquie, moyennant l'élimination des dirigeants les plus en vue, c'est tout le Parlement tchécoslovaque, celui qui avait été élu et qui avait servi sous la dictature, qui s'est fait tout petit et qui a élu à sa tête Dubcek et à la tête de l'État Vaclav Havel. C'est Husak, le grand artisan de la fameuse normalisation d'après 1968, qui a cédé sans faire de drame sa place de président de la république à Vaclav Havel. La chose s'est même faite à la cathédrale, avec la bénédiction de l'archevêque !

Ceausescu, lui, a eu moins de chance que ses collègues. Sa dictature était bien plus féroce mais sa stupidité plus grande aussi ou, tout simplement, sa prétention à croire que son nationalisme virulent et son opposition passée face à l'URSS le sauveraient devant son peuple.

On sait ce qu'il en est advenu. Les couches dirigeantes s'étaient plus ou moins préparées en vue de la succession. C'est l'émeute populaire de Timisoara qui les a décidées à passer rapidement à l'action. Car pour les couches dirigeantes, il fallait que cette révolte contre Ceausescu se déroule pacifiquement, sans que la population ait le temps de prendre conscience de la nécessité de s'armer et de s'organiser, voire de gagner les simples soldats à sa cause en les dressant contre la hiérarchie. La hiérarchie militaire et un certain nombre de dignitaires ont donc retourné leur veste, quasiment en bon ordre, assez rapidement pour se poser en représentants de la révolution, avec la caution de tous les grands de ce monde et des médias.

Mais la situation est loin d'être stabilisée. La comédie du changement d'étiquette a été trop grossière et surtout, derrière le petit jeu des politiciens, il y a la colère encore sourde des masses ouvrières et paysannes, pillées, écrasées, qui ne se contenteront peut-être pas de changements trop superficiels.

On ne sait donc pas encore si un personnel politique peut se reconstituer en Roumanie assez vite pour pouvoir jouer le jeu des élections et du parlementarisme, sinon de la démocratie. Mais de toute façon, il reste aux couches dirigeantes l'appareil d'État, l'armée, la police, qui ont accueilli dans leurs rangs les membres de la Securitate à l'exception de quelques imbéciles qui n'ont pas su changer de veste à temps. Et cet appareil d'État est toujours le même ; c'est celui qui avait servi sous Antonescu, puis sous le roi Michel avec des ministres fascistes puis communistes, et qui a finalement servi Gheorghiu Dej et Ceausescu.

Mais, si l'absence d'un personnel politique de rechange crédible rend les choses plus apparentes en Roumanie que dans les autres pays d'Europe centrale, elles ne sont pas différentes sur le point fondamental : la persistance des mêmes appareils d'État au service des mêmes classes de privilégiés.

Une pression politique réactionnaire

Dans chacun de ces pays, la classe dirigeante affrontera la nouvelle période qui s'ouvre avec les atouts et les traditions hérités du passé et avec des moyens correspondant à son niveau de développement économique.

Dans les pays comme la Tchécoslovaquie et dans une moindre mesure la Hongrie, où il y a une certaine tradition parlementaire, le personnel politique de la couche dirigeante regarde tout naturellement vers la social-démocratie occidentale.

Ce n'est pas que la base sociale social-démocrate existe vraiment dans ces pays, où la classe ouvrière a un niveau de vie très nettement inférieur aux pays d'Occident, et où la petite bourgeoisie, elle, regarde plus volontiers vers la droite que vers la gauche. Mais si le Parti communiste hongrois, par exemple, s'est transformé en Parti socialiste et si, très probablement, il demandera son adhésion à l'Internationale Socialiste, c'est qu'il espère bénéficier ainsi aux yeux de sa propre classe ouvrière de l'éclat que le socialisme suédois, voire français, ont conservé dans les pays où on ne les connaît que de loin.

Mais quelle que soit l'étiquette dont les cadres politiques de ces pays s'affubleront, à supposer encore une fois qu'ils ne soient pas purement et simplement écartés par l'armée, il n'est pas difficile de deviner dans quel sens ils chercheront un consensus politique. Les quarante années de dictature ont soulevé partout la haine des classes exploitées. Un des pires méfaits du stalinisme est que, en raison de l'étiquette communiste des dictatures et en raison du soutien dont elles ont bénéficié du côté de l'URSS, cette haine contre la dictature prend un aspect dirigé contre l'Union Soviétique et du coup anti-communiste.

Et il n'est pas difficile de deviner que toutes les forces politiques, y compris et peut-être surtout celles qui se sont compromises au service des dictatures, chercheront à canaliser à leur profit le nationalisme, les sentiments anti-russes et l'anti-communisme, même si la proximité de l'Union Soviétique, qui reste tout de même la grande puissance militaire de la région, les incite à une certaine modération.

Le cas de l'Allemagne est évidemment un peu particulier. Il semble aujourd'hui à peu près évident que les deux Allemagnes seront unifiées, quelles que soient les modalités de cette unification et les vicissitudes pour y parvenir. Du coup, l'Allemagne de l'Est est la seule des démocraties populaires qui n'aura peut-être pas à se poser de problème de reclassement de ses élites : elle n'aura qu'à s'aligner sur l'Allemagne de l'Ouest. Celle-ci saura, même en cas d'unification sous son égide, donner leurs places aux serviteurs de l'État de l'Est, même les plus compromis avec l'ancien régime.

Il faut tout de même rappeler qu'aussi bien l'appareil d'État de la RFA que celui de la RDA ont su intégrer un bon nombre de serviteurs du Reich hitlérien : officiers, policiers, hauts cadres de l'armée... Les régimes passent, l'État demeure !

La réunification de l'Allemagne modifiera bien entendu la physionomie générale du centre de l'Europe, et pas seulement en substituant un seul État là où il y en avait deux. Face à la Russie mais aussi face aux pays d'Europe de l'Ouest, l'Allemagne deviendra, ou faut-il dire redeviendra, l'autre puissance dominante en Europe centrale. Cela se manifestera-t-il sur le plan politique, voire militaire ? Peut-être ; mais sur le plan économique, l'Allemagne de l'Ouest, qui est déjà la puissance capitaliste la plus active dans la région, le sera encore davantage dans la mesure où elle bénéficiera des liens, des contacts, des canaux commerciaux établis par l'Allemagne de l'Est avec les autres ci-devant démocraties populaires.

Sinon meilleures, les choses seront plus claires...

Quel bilan - très provisoire par la force des choses - peut-on tirer de l'accélération des événements en Europe centrale cette année ?

La mainmise de l'Union Soviétique sur l'Europe centrale a occulté pendant quarante ans une multitude de problèmes sociaux et nationaux. Elle a étouffé une multitude d'aspirations et quand elle n'a plus su les étouffer, elle les a écrasées dans le sang.

Depuis un an, les choses sont en mouvement mais surtout d'en haut, du fait des anticipations faites par les classes dirigeantes sur l'évolution. Même si les masses n'ont pas encore vraiment fait irruption sur la scène politique, bien des changements vont dans le sens de leurs aspirations puisqu'ils sont précisément destinés à prévenir celles-ci et à faire avorter leurs mouvements. Mais il n'est pas dit que le traitement préventif des classes dirigeantes marche. C'est Tocqueville, paraît-il, qui observait que c'est précisément au moment où elles cherchent à se réformer que les dictatures courent les plus gros risques de déclencher des révolutions.

Les révolutionnaires ne vont certainement pas se plaindre de ces évolutions, pas plus évidemment qu'ils ne vont se plaindre de la chute de ces dictatures infâmes. Celles-ci n'étaient pas pires que bon nombre de dictatures que le monde dit libre compte en son sein mais, à coup sûr, elles n'étaient pas meilleures non plus. De plus, ces dictatures apparaissaient aux yeux des classes exploitées qui en étaient les victimes et aux autres comme des dictatures exercées au nom du communisme. Et au moins les choses risquent d'être sur ce plan plus claires pour elles.

Les classes exploitées des pays d'Europe centrale feront vite l'expérience que leurs classes privilégiées, que leurs États, même repeints aux couleurs de l'anti-communisme après avoir été peinturlurés à celles du communisme, ne pourront faire avancer les sociétés ni sur le plan économique, ni sur le plan social, ni sur le plan politique ou moral.

Des économies pillées par l'impérialisme

Sur le plan économique, les nouvelles équipes au pouvoir prétendront que la pauvreté, le mauvais approvisionnement, le bas niveau de vie sont dûs à la faillite de la gestion économique de la période précédente. Ces arguments auront peut-être du crédit pendant quelque temps car il est vrai que les nomenklaturas staliniennes non seulement ont pillé ces pays mais les ont mal gérés.

Mais la pauvreté des pays de l'Est ne résulte pas seulement de cette mauvaise gestion. Elle résulte aussi de leur sous-développement antérieur, conséquence du pillage et de l'exploitation passés par le grand capital des puissances impérialistes. Et elle continue d'être engendrée par le pillage présent qu'effectue le grand capital de ces mêmes puissances impérialistes.

Sous le régime prétendument communiste encore, la Pologne a accumulé quarante milliards de dettes et la Hongrie, avec trois fois moins d'habitants, près de vingt milliards. On parle beaucoup, et à juste titre, de l'endettement qui étrangle les pays du tiers-monde et, en particulier, de l'endettement record d'un pays comme le Brésil. Par tête d'habitant, la Pologne et la Hongrie sont cependant plus endettées que le Brésil. Et le grand capital des puissances impérialistes ne sera pas à terme plus tendre pour la Pologne ou la Hongrie qu'il ne l'est pour les pays d'Amérique latine.

Le vice-premier ministre de Pologne a lancé récemment un cri d'alarme en affirmant : « l'endettement nous étouffe ». Mais ce ne sont pas les classes dirigeantes locales qui seront étouffées. Ce sont les classes pauvres. Ce que la presse distinguée appelle pudiquement la différenciation sociale, s'accroît de façon galopante.

Le cinéaste d'origine polonaise Zulawski, qui est un petit bourgeois pas plus tendre pour les ouvriers que le commun des mortels de sa classe, observe cependant que le seul changement pour les « malheureux ouvriers polonais » , consiste en ceci qu'à la nomenklatura stalinienne, qui n'a nullement disparu, s'ajoutent deux autres nomenklaturas : celle de l'Eglise et celle de Solidarité. L'observation est juste à ceci près que le cinéaste ne voit que les profiteurs politiques ou religieux de l'exploitation alors qu'il y a cette classe privilégiée qu'il faut bien appeler bourgeoisie, qui fait du profit même lorsqu'elle ne fait pas de politique.

Le fameux « retour aux lois du marché capitaliste », à défaut de mettre de la viande dans les assiettes des ouvriers et des paysans, aura d'ores et déjà fourni aux classes privilégiées un moyen de masquer au profit de qui les prix des produits augmentent. Comme nous l'avons rappelé, plusieurs dirigeants polonais ont sauté dans le passé lorsqu'ils ont voulu augmenter les prix des produits de première nécessité, alors encore fixés d'en haut par l'État. Les dirigeants actuels, eux, bénéficient de toute la subtilité de l'économie de marché. L'inflation en Pologne aura été de 700 % pendant l'année écoulée. En d'autres termes, les prix ont été multipliés par huit. Les Polonais ont eu de la chance comparativement aux Yougoslaves qui, eux, ont connu un taux d'inflation de plus de 1 000 %. Contrairement au passé, cette fois-ci, il n'y a pas de responsable identifiable : les prix montent « tout seuls ». Mais le résultat du mouvement est aussi impitoyable, et le niveau de vie des travailleurs s'écroule de mois en mois. Devant l'effondrement du zloty polonais, le dollar est en passe de devenir une deuxième monnaie, officieuse. Mais il serait plus exact de dire qu'elle devient la monnaie des classes privilégiées, qui peuvent trouver et détenir ces fameux dollars qui les préservent des méfaits de l'inflation, alors que les classes pauvres n'ont droit qu'au zloty dont la dégringolade les appauvrit encore.

Les dirigeants politiques nouvelle manière des pays de l'Est ont-ils davantage raison lorsqu'ils font miroiter devant leurs peuples l'idée selon laquelle le rétablissement de l'économie de marché et la privatisation des entreprises sont un espoir pour relancer l'économie et la production ?

En fait, ils en sont aujourd'hui à mettre à l'encan leurs entreprises étatisées pour essayer de procurer à l'État de l'argent frais, des devises, pour permettre quelques importations et essayer de desserrer le carcan de l'endettement. C'est un expédient provisoire plus qu'un choix de société ! Et vouloir vendre des entreprises ne signifie pas qu'on trouve des acheteurs.

Le journal Libération vient de rapporter un fait qui, s'il est vrai, est à la fois significatif et très symbolique. L'an dernier, en effet, sous le gouvernement encore prétendument communiste de Racowski, celui-ci voulait fermer les fameux chantiers Lénine de Gdansk, point de départ des grèves de 1980 et fief de Lech Walesa. A l'époque Solidarité s'en indigna. Puis, grâce à l'entremise de Walesa, une richissime héritière américaine d'origine polonaise se serait proposée pour racheter les chantiers et continuer à les faire tourner.

Seulement, si le sang polonais a peut-être parlé dans un premier temps, ladite riche héritière aurait tout de même pris la précaution de faire expertiser l'entreprise. Et voilà qu'elle viendrait de faire une offre d'achat à un prix tellement ridicule que Solidarité et le directeur des chantiers en seraient scandalisés. A ce prix ridicule s'ajoute d'ailleurs le projet de licencier la moitié des ouvriers. Du coup, il serait question, toujours selon Libération, de renvoyer la chère Polono-américaine. Et, symbolisme des lieux oblige, le gouvernement issu de Solidarité envisagerait d'injecter des capitaux d'État dans les chantiers pour les faire fonctionner comme entreprise nationalisée.

Observons d'ailleurs qu'en 1929, l'État contrôlait déjà en Pologne plus de 65 % des capitaux. Comme quoi, même sous le régime anti-communiste d'alors, le régime de Pidsulski, l'État était déjà la bonne vache à lait des classes dirigeantes.

On se contentera donc peut-être de débaptiser ces fameux chantiers Lénine, comme cela est prévu. Au même moment, doit d'ailleurs s'ouvrir le congrès du Parti communiste polonais qui doit décider de se dissoudre, pour se muer, s'il en reste quelque chose, en un parti de type social-démocrate. Les noms peuvent changer vite, mais ils sont peut-être les seuls à le pouvoir.

Quelle démocratisation ?

Alors, bien sûr, les réformes préventives des classes dirigeantes valent aux classes laborieuses au moins une certaine démocratisation. Il y a aujourd'hui certainement plus de libertés, plus de droits démocratiques dans les différents pays d'Europe centrale qu'il n'y en a eu au cours des quarante dernières années, mises à part évidemment les périodes de luttes ouvrières. Mais il serait bien hasardeux d'affirmer que des régimes parlementaires vont se consolider au-delà de cette période de transition. Pour le moment, si dans tous ces pays les gouvernements ont promis des élections libres, elles n'ont encore eu lieu nulle part. Si tous parlent de pluripartisme, ce pluri-partisme est pour l'instant surtout le fait de différents bouts de Partis communistes reconvertis ou de forces politiques qui avaient composé avec la dictature à l'ombre des Partis communistes. La Pologne, où Solidarité représente une force politique distincte du Parti communiste - ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de pratiquer la cohabitation que l'on sait avec celui-ci - est sur ce plan la seule exception.

Si cependant ces libertés ou ces droits politiques devaient durer, cela laisserait évidemment au prolétariat des possibilités supérieures d'organisation, sur le plan syndical comme sur le plan politique. Mais, tout aussi évidemment, il faudrait pour cela que la classe ouvrière ait l'envie et la volonté politique de s'en servir ; qu'au moins une fraction d'entre elle ait envie d'échapper à l'influence politique, morale, voire même culturelle particulièrement délétère des classes dirigeantes locales et des représentants politiques de la bourgeoisie occidentale.

Car cette influence est réactionnaire. La classe dirigeante des pays de l'Est est aussi sous-développée culturellement et politiquement qu'elle est étriquée sur le plan économique et social.

Au-delà des variantes nationales, les classes dirigeantes et moyennes qui occupent aujourd'hui le devant de la scène sont des couches profondément conservatrices et réactionnaires. Et le fait même qu'il leur faille se racheter auprès de leurs peuples de leurs longues années de service auprès de la bureaucratie soviétique les poussera à viser au plus bas, à miser sur l'exaltation de la religion, sur le cléricalisme, sur les préjugés conservateurs, sur la « tradition nationale » et le chauvinisme, c'est-à-dire sur des stupidités réactionnaires.

Le président de la Ligue française des droits de l'homme, Yves Jouffa, s'est déclaré scandalisé par le fait que Vaclav Havel ait éprouvé le besoin de consacrer sa place fraîchement acquise de président de la république à la cathédrale de Prague. Havel n'est certainement pas le pire de ce que ces pays sont capables de produire comme personnel politique, mais cela donne une idée de son entourage.

Le même Yves Jouffa souligne avec insistance la difficulté qu'il y a aujourd'hui en Pologne à ne pas être catholique, même et surtout dans les rangs du syndicat Solidarité. De même, des membres du syndicat CFDT de l'usine Renault de Flins ont exprimé, à l'issue d'une visite à l'usine d'automobiles FSO de Varsovie en septembre 1989, leur stupeur de voir que le syndicat Solidarité de l'usine avait un étendard portant l'inscription « Foi, Dieu et Patrie » et que ses locaux avaient été bénis par un curé en guise d'inauguration.

Le premier geste de l'ex-prétendu communiste Ion Iliescu en Roumanie a été d'ouvrir toute grande la télévision à toutes les bondieuseries des popes de l'Eglise orthodoxe roumaine ; des popes qui se sont pourtant comportés, le pope en chef - aujourd'hui écarté - en premier, comme des paillassons de Ceausescu.

Et puis, partout, les milieux dirigeants misent sur le nationalisme, anti-russe bien sûr, et aussi inter-ethnique, distillé en sourdine et avec un certain raffinement dans des États aux habitudes plus démocratiques comme la Hongrie ou la Tchécoslovaquie, mais diffusé avec brutalité et violence dans d'autres comme la Yougoslavie ou la Roumanie.

La responsabilité du stalinisme

Alors, bien sûr, on ne peut qu'être choqué en voyant la montée des nationalismes ou l'omni-présence des curés et des religieux de toute sorte dans les pays de l'Est. Mais il faut se dire que, si ces choses ont fleuri avec tant de rapidité, c'est qu'elles étaient présentes au sein de la société prétendument socialiste ou communiste qui les entretenait. Ces régimes prétendument communistes entretenaient ces idées aussi, en brisant systématiquement tout ce qui pouvait représenter d'autres valeurs, d'autres perspectives pour la société.

Il ne faut pas oublier qu'entre 1953 et 1956, les premières réactions contre les dictatures à Berlin-Est, à Plzen, à Poznan, à Varsovie et à Budapest sont venues de la classe ouvrière. Les idées qui inspiraient ces mouvements étaient celles d'une rénovation du communisme. En écrasant ces mouvements, la bureaucratie soviétique a ouvert la porte aux forces réactionnaires et cléricales. Celles-ci ont survécu d'autant plus aisément qu'elles pouvaient et savaient composer avec la bureaucratie soviétique et ses suppôts locaux, sur la base d'une commune hostilité à la classe ouvrière et à ses valeurs.

C'est donc le stalinisme qui a redonné de la vigueur, une nouvelle existence à toutes les forces réactionnaires.. C'est le stalinisme qui a permis à des popes, laquais depuis des temps immémoriaux de toutes les dictatures qui passaient, de se poser en défenseurs de la liberté. C'est le stalinisme qui a offert au Pape, à toutes cette hiérarchie de vieillards en robes rouges, la possibilité de poser aux protecteurs du monde du travail.

L'évolution dans les pays de l'Est se fait au nom de la réhabilitation au moins formelle de la démocratie. Mais elle se fait aussi au nom de la réhabilitation, elle bien réelle, du capitalisme. Est-ce alors un mal du point de vue des intérêts futurs du prolétariat et du communisme véritable ? Sûrement pas !

Ce n'est pas un mal pour la classe ouvrière et les classes exploitées de ces pays d'Europe centrale. L'évolution actuelle peut difficilement aboutir à pire que les sanglantes dictatures que les exploités ont subies depuis 40 ans. Même si cette évolution n'aboutit pas nécessairement à mieux.

Et cette évolution n'est pas non plus un mal du point de vue de la conscience des prolétaires des autres pays, ceux qui n'ont jamais eu à subir ces dictatures et dont une fraction pouvait avoir l'illusion que le communisme existait quand même réellement, fut-ce imparfaitement, dans les pays de l'Est. Ceux-là bien sûr ont à perdre leurs illusions consistant à s'accrocher à l'idée que le communisme était incarné par l'Union Soviétique, par les Démocraties Populaires..ou la Chine ou l'Albanie !

Perdre ses illusions peut être parfois douloureux. Mais le prolétariat ne s'émancipera pas en entretenant l'illusion que ce genre de dictature peut le défendre ou le représenter.

La fin d'une phase de l'histoire du mouvement ouvrier

Le fait que les pays d'Europe centrale cessent de se dire communistes et que les partis staliniens ou nationalistes dans l'opposition se dépêchent également, les uns après les autres, d'abandonner une étiquette qui ne les sert plus, mais plutôt les dessert, est certainement le signe qu'une phase de l'histoire du mouvement ouvrier s'achève.

Mais cette phase, marquée par la Révolution russe, par l'élan du prolétariat d'un grand nombre de pays vers le pouvoir politique et le renversement de la bourgeoisie, marquée aussi par la naissance de la 3e Internationale et l'émergence de partis communistes, cette phase-là est achevée en réalité depuis très longtemps. Elle est achevée depuis la dégénérescence de l'État soviétique, depuis le stalinisme qui a démoli toutes les valeurs de la Révolution russe pour leur substituer celles d'une bureaucratie privilégiée anti-ouvrière.

Il ne restait plus de l'élan et des conquêtes de cette phase du mouvement ouvrier que ses caricatures bureaucratisées, figées et anti-ouvrières : l'Union Soviétique de la dictature bureaucratique et ses copies plus ou moins conformes des pays de l'Est, le mouvement stalinien incarné par des partis prétendument communistes.

Le mal que le stalinisme a fait aux intérêts historiques du prolétariat, au mouvement ouvrier, il ne le fait pas en perdant aujourd'hui son crédit aux yeux des masses prolétariennes. Ce mal, il l'a fait au temps où il avait du crédit dans la classe ouvrière et où il s'est servi de ce crédit pour trahir, de la Chine de 1927 à l'Espagne ou à la France de 1936, la révolution prolétarienne avant qu'elle ne prenne son envol. Il l'a fait au temps où, se parant du prestige de la Révolution russe, il a pourri le mouvement ouvrier par en haut, par ses têtes et ses cadres. Il l'a fait lorsque, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, il s'est mis ouvertement au service de la bourgeoisie pour justifier l'étouffement préventif de tout élan de classe de la part du prolétariat dans les pays d'Europe centrale ; lorsqu'il a contribué à la mise en place de quelques-unes des pires dictatures que l'histoire ait jamais connues, en prétendant faire tout cela au nom des intérêts ouvriers et du communisme,.

Alors, l'écroulement du stalinisme n'est certainement pas un mal du point de vue des perspectives communistes, même s'il n'est pas en lui-même un bien, car cet écroulement est un écroulement interne, et non pas l'oeuvre du prolétariat révolutionnaire conscient, et surtout il se fait dans un premier temps au profit de forces politiques ouvertement anti-communistes.

L'avenir : le communisme

Il serait bien difficile aujourd'hui de dire par quel cheminement et à quel rythme la classe ouvrière des pays de l'Est retrouvera la voie des idées communistes, les vraies, pas la caricature hideuse qu'en a propagée le stalinisme. Mais ce qui est sûr, c'est qu'elle retrouvera vite le chemin de la lutte de classe car, de toutes façons, elle sera et elle est déjà contrainte de se défendre. Evidemment, cette lutte de classe élémentaire, économique, même si elle est déterminée, radicale n'aboutira pas nécessairement à une prise de conscience politique. Mais, dans la réalité, elle en est cependant la condition.

Ce qui est sûr aussi, c'est que même pour les libertés et les droits démocratiques, et en particulier pour les leurs propres, les travailleurs devront se battre. En Pologne, sous le gouvernement catholique, la police continuera à matraquer les ouvriers grévistes qui manifestent, comme elle le faisait avant. Et en Roumanie, les généraux, les mêmes que sous Ceausescu, suspendront peut-être demain les quelques droits démocratiques conquis pendant les dernières semaines. Ils cesseront simplement d'invoquer la nécessité de défendre le communisme, pour invoquer la nécessité de défendre le processus démocratique menacé par les communistes !

Pour le reste, cela dépend aussi de ce qui se passera ici, en Occident ; car les luttes des prolétaires de part et d'autre du rideau de fer ne se sont jamais menées en vase clos et se sont toujours influencées les unes les autres. Et ceci est plus vrai aujourd'hui que jamais.

Le communisme, c'est la société capitaliste elle-même, basée sur l'exploitation, les injustices, les oppressions, qui provoque, entretient et renouvelle sa nécessité.

Le stalinisme aura été une interruption, un retour en arrière du mouvement ouvrier. Mais l'avenir appartient au communisme !