Les anciennes Démocraties populaires aujourd'hui

Cercle Léon Trotsky
28/04/2006

Cet exposé porte sur les anciennes Démocraties populaires, ce chapelet de pays situés entre la Russie et l'Europe occidentale, la partie centrale et orientale de l'Europe, sa partie pauvre aussi.

Pendant plus de quarante ans, ces pays ont fait partie de la zone d'influence de l'Union soviétique pour laquelle ils ont constitué une sorte de glacis, avec des régimes qui se prétendaient « socialistes » ou « communistes » mais qui étaient surtout des dictatures anti-ouvrières. Ils avaient pour originalité des économies fortement étatisées, relativement coupées pendant un temps de l'économie capitaliste mondiale, et des institutions copiant plus ou moins celles de la bureaucratie soviétique.

À partir de 1989, après la chute du mur de Berlin, ces pays ont complètement réintégré l'économie capitaliste mondiale, en position de pays pauvres subordonnés au grand capital d'Europe occidentale. Et, depuis 2004, ils font partie de l'Union européenne, ou sont en voie de la rejoindre.

L'histoire de ces pays est profondément liée à celle de l'Europe occidentale. C'est, en fait, la même histoire, quand bien même les peuples de l'est de l'Europe l'ont vécue la plupart du temps en position de nations opprimées et, avec le développement capitaliste, économiquement dominées par l'Europe occidentale.

L'histoire des travailleurs de ces pays est, elle aussi, profondément liée à l'histoire des travailleurs d'Europe occidentale. En témoignent ici même, en France, les noms polonais que portent tant de descendants de mineurs dans le Nord. Avant d'aller chercher une main-d'oeuvre à exploiter au Maroc, en Algérie ou en Afrique noire, le capitalisme français allait la chercher dans le sud ou à l'est de l'Europe, notamment en Pologne. Il en fut de même en Allemagne où, avant d'importer des ouvriers turcs, le capitalisme allemand importait des ouvriers polonais, tchèques, hongrois ou roumains.

Au-delà même des migrations et des mélanges, l'histoire des peuples et de la classe ouvrière des deux parties de l'Europe est liée, à travers bien des combats, menés en commun ou parallèlement, s'influençant bien souvent.

Au moment où, malgré le fait que la Pologne fasse partie d'une même Union européenne que la France, il se trouve des politiciens pour essayer de faire peur avec la menace du « plombier polonais » qui viendrait prendre le gagne-pain des ouvriers en France, il est bon de rappeler que la Première Internationale, l'Association internationale de travailleurs, créée en 1864 - il y a 160 ans -, l'a été à la suite d'un meeting de solidarité avec le peuple polonais opprimé. Et, bien avant cette date, en 1848-1849, lorsque l'Europe fut parcourue par une vague révolutionnaire, les révolutionnaires de l'époque, Marx et Engels en particulier, considérèrent la révolution européenne comme un tout indissociable malgré les formes nationales qu'elle pouvait prendre. Eh oui, à l'époque où pourtant les déplacements en calèche ou à cheval rendaient les distances plus longues à parcourir, les révolutionnaires raisonnaient et agissaient en fonction des intérêts de l'ensemble des peuples car ils savaient que les destins de ces peuples de pays différents d'Europe étaient liés et que leurs classes exploitées ne pouvaient se défendre et s'émanciper qu'en s'unissant.

Aujourd'hui, alors que Varsovie, Prague, Bratislava ou Budapest ne sont, au plus, qu'à une quinzaine d'heures en autocar ou en voiture et à deux heures à peine en avion de Paris, c'est dans les têtes des travailleurs qu'on essaie de dresser des frontières et d'allonger des distances que la science et la technique ont réduites.

Voilà une illustration de plus du fossé qui se creuse entre le progrès des sciences et des techniques et le retard de l'organisation de l'économie et de la société.

Alors que le grand capital occidental qui, tout en exploitant les ouvriers de toutes les nationalités qui vivent sur le sol de France, de Grande-Bretagne ou d'Allemagne, a perpétré un véritable hold-up sur l'économie des pays de l'Est européen, les capitalistes et leurs porte-plumes voudraient convaincre les travailleurs d'ici que les licenciements, le chômage viennent de la concurrence des travailleurs de l'Est dont les bas salaires incitent à la délocalisation. Comme si c'était la faute des ouvriers slovaques si leurs salaires sont cinq inférieurs à ceux, déjà bas, payés par Peugeot-Citroën à Aulnay, à Sochaux ou à Ryton en Grande-Bretagne !

La classe capitaliste, ses politiciens et ses propagandistes ne font cependant que leur besogne en mettant les travailleurs en concurrence les uns avec les autres et en tentant, dans les esprits, de les dresser les uns contre les autres. Cela s'est toujours fait depuis que le capitalisme existe. Au mouvement ouvrier de faire son travail en s'opposant à ces manoeuvres au nom de la conviction que la classe ouvrière est une à l'échelle internationale et que c'est seulement à cette échelle qu'elle a la capacité de transformer l'ordre économique et social. Un des aspects les plus néfastes de la déliquescence du mouvement ouvrier organisé sous l'influence du réformisme et du stalinisme est d'avoir abandonné ce combat, voire de reprendre à son compte des attitudes protectionnistes et des préjugés réactionnaires.

Dans l'histoire des ex-Démocraties populaires, nous voulons surtout relater le sort, les combats de la classe ouvrière de ces pays qui ont une solide tradition de luttes ouvrières.

Nous ne parlerons pas ici des États qui ont fait partie intégrante de l'Union soviétique, pas même des États baltes, aujourd'hui intégrés dans l'Union européenne.

Nous ne parlerons pas non plus des États issus de l'ex-Yougoslavie car leur histoire, bien que semblable à celle des Démocraties populaires sur certains points, a suivi, au cours des vingt dernières années, un cours spécifique et particulièrement dramatique.

Nous ne mentionnerons qu'occasionnellement l'ex-RDA (République démocratique d'Allemagne), qui a été la plus industrialisée des Démocraties populaires, mais dont la réintégration complète dans l'économie capitaliste mondiale s'est faite sous la forme particulière d'une réunification avec une ses principales puissances impérialistes d'Europe, l'Allemagne.

Nous nous limiterons donc à ces pays qui vont de la Pologne à la Bulgarie, en passant par les Républiques tchèque et slovaque, la Hongrie et la Roumanie.

Des semi-colonies du grand capital jusqu'à la Seconde Guerre mondiale

Une région longtemps dominée par des empires...

La première caractéristique de cette région d'Europe centrale est d'avoir toujours connu une grande diversité et un extraordinaire mélange de peuples.

Tous ces peuples parlaient des langues différentes, mais cela ne les empêchait pas de se côtoyer, de commercer, d'échanger et de se mélanger. Dans son autobiographie, Elias Canetti, prix Nobel de littérature en 1981, raconte : « À Roustchouk, sur le Danube inférieur, où je suis venu au monde (en 1905), en Bulgarie, (...) des gens d'origines diverses vivaient là et l'on pouvait entendre parler sept ou huit langues différentes dans la journée. Hormis les Bulgares, le plus souvent venus de la campagne, il y avait beaucoup de Turcs qui vivaient dans un quartier bien à eux, et, juste à côté, le quartier des (Juifs) sépharades espagnols, le nôtre. On rencontrait des Grecs, des Albanais, des Arméniens, des Tziganes. Les Roumains venaient de l'autre côté du Danube, ma nourrice était roumaine (...). Il y avait aussi des Russes, peu nombreux il est vrai ». Soit une dizaine de nationalités ou ethnies répertoriées. Quant aux langues, il ajoutait : « Il était souvent question de langues, on en parlait sept ou huit différentes rien que dans notre ville ; tout le monde comprenait un peu toutes les langues usitées, seules les petites filles venues de la campagne ne savaient que le bulgare, aussi disait-on qu'elles étaient bêtes. Chacun faisait le compte des langues qu'il connaissait, il était on ne peut plus important d'en posséder un grand nombre... ». Les parents de Canetti, des commerçants aisés qui avaient fait leurs études à Vienne, parlaient en outre l'allemand. Cette diversité a été et pourrait être de nouveau une grande source de richesse culturelle.

En Europe occidentale, des États monarchiques, dont la puissance s'est affirmée tout au long du Moyen Âge jusqu'à l'époque moderne, ont unifié des peuples qui au départ étaient eux aussi très divers, parlant des langues différentes, aux modes de vie différents et ils ont finalement constitué des États nationaux.

Ce processus ne s'est pas produit en Europe de l'est. Ou plus exactement, nulle part, il n'est allé jusqu'à son terme.

Le royaume de Bohême - qui correspondait aux actuels territoires tchèques -, le royaume de Hongrie et celui de Pologne ont certes connu leur heure de gloire. Mais tous ont été absorbés les uns après les autres par leurs voisins plus puissants.

Au début du XIXe siècle, l'Europe centrale était partagée entre quatre États : le royaume de Prusse et l'empire russe qui se partageaient la plus grande partie de la Pologne actuelle ; l'empire des Habsbourg qui dominait alors non seulement l'Autriche et le nord de l'Italie, mais aussi les territoires tchèques, la Slovaquie, la Hongrie, la Croatie et une partie de la Pologne et de la Roumanie actuelles ; et l'empire ottoman qui contrôlait tout le sud-est de l'Europe balkanique.

... et par des grands propriétaires terriens

Pas plus qu'il n'y a eu émergence d'États nationaux, il n'y a eu un développement important d'une bourgeoisie autochtone moderne.

À partir du XVIe siècle, l'essor du commerce atlantique a favorisé les bourgeoisies d'Europe occidentale. Dès les débuts de son développement, en effet, le capitalisme émergeant en Europe occidentale a poussé à une certaine division du travail à l'échelle de l'Europe. Pour répondre aux besoins croissants des villes en Europe de l'ouest, l'est de l'Europe est devenu fournisseur de céréales et de viande. Pour tirer profit de ces échanges, les seigneurs renforcèrent leurs prélèvements sur la paysannerie et menèrent une véritable guerre aux paysans pour les lier aux domaines seigneuriaux.

Alors qu'en Europe de l'ouest, au XVIe siècle, le servage avait presque partout disparu, de même que la corvée, ces journées de travail que les paysans fournissaient gratuitement à leur seigneur, le phénomène inverse se produisait en Europe de l'est : les paysans se retrouvaient liés à la terre, n'ayant pas le droit de la quitter, sous peine d'amendes et de châtiments corporels, redevenant des serfs sur lesquels le seigneur avait tout pouvoir. Les historiens appelèrent cela « le deuxième servage ». Avec comme différence par rapport au premier que, loin d'être seulement une survivance du Moyen Âge, ce servage-là allait devenir un élément du développement du capitalisme en Europe occidentale.

Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, la corvée ne cessa de s'alourdir. En Pologne, au XVIIe siècle, elle passa dans certains domaines de 26 jours à 312 jours. En Bohême, elle atteignait fréquemment 150 jours par an.

Dans la plus grande partie de l'Europe centrale, des grands domaines se constituèrent durant cette période, représentant en Pologne, en Hongrie et en Roumanie la moitié des terres cultivables, en Bohême-Moravie plus d'un tiers. Leurs propriétaires étaient des familles nobles et, partout, ils constituaient la couche sociale dominante.

L'envol du capitalisme industriel en Europe occidentale au début du XIXe siècle et la demande venant des agglomérations industrielles en croissance ont renforcé la position de cette classe de grands propriétaires terriens.

Elle se renforçait bien sûr aux dépens des paysans maintenus dans la dépendance et dans des conditions de vie misérables, mais elle se renforçait aussi aux dépens de la bourgeoisie locale dont elle limitait les possibilités de développement en accaparant la plus grande partie des richesses.

L'échec de la révolution de 1848

Dans la vague révolutionnaire qui, en 1848-1849, submergea l'Europe, en France, le prolétariat naissant engageait déjà la lutte contre la bourgeoisie ; en Allemagne, la bourgeoisie cherchait à renverser le pouvoir des vieilles classes nobiliaires et à unifier le pays pour constituer un marché national. Mais, en Europe centrale, en même temps que l'émancipation nationale, la suppression du servage et des charges féodales était encore à l'ordre du jour.

La révolution ébranla profondément le vieil empire des Habsbourg.

La révolution éclata à Vienne, puis à Budapest. En Hongrie, la lutte était menée contre les survivances féodales et contre la monarchie des Habsbourg pour l'indépendance nationale. Elle était pourtant considérée comme partie intégrante d'une même révolution européenne. Sa défaite face aux troupes du tsar et de l'empereur d'Autriche marqua la fin de la révolution européenne.

Les causes de cette défaite ne furent pas seulement militaires. La monarchie des Habsbourg sut utiliser l'arme qui sera la sienne pendant les quelque soixante-dix ans qu'allait encore durer sa domination sur une grande partie de l'Europe centrale : jouer sur les sentiments nationaux naissants, dresser les peuples les uns contre les autres.

Elle fut aidée en cela par le fait que les dirigeants radicaux de la révolution en Hongrie, préoccupés surtout par l'objectif de l'indépendance nationale, ne cherchèrent pas à venir au secours du prolétariat insurgé à Vienne, alors qu'ils en avaient la possibilité, ce que Marx et Engels leur reprochèrent par la suite.

Et, par rapport aux nombreuses nationalités de la Hongrie, ils ne surent pas, ne voulurent pas se donner la politique qui aurait pu lier le sort des paysans pauvres hongrois à leurs semblables slovaques, roumains, croates, pour les dresser dans un combat commun contre les grands seigneurs terriens hongrois, autrichiens ou tchèques.

L'échec de la révolution de 1848 sauva non seulement la monarchie des Habsbourg, mais aussi la domination de la classe des grands propriétaires terriens qui étouffait toute la société.

Même après que le servage eut été, en général, aboli un peu partout dans la seconde moitié du XIXe siècle, les campagnes restèrent dominées par les grands domaines qui privaient de toute terre une partie plus ou moins importante des paysans.

En Pologne, ces paysans sans terre représentaient un tiers de la paysannerie. Beaucoup d'autres ne disposaient pas de lopins leur permettant de vivre. Ils étaient obligés d'aller travailler comme journaliers ou ouvriers agricoles sur les grands domaines.

Dans toutes les campagnes de l'Europe de l'est s'exprimait la « faim de terre » des paysans. Et régulièrement éclataient de grandes révoltes, brutalement réprimées.

Dans son roman « Les chardons du Baragan », Panaït Istrati évoque une révolte paysanne, dans la Roumanie de 1907, qui, commencée comme un pogrom inspiré par des politiciens, se transforma en une gigantesque révolte sociale. Les paysans s'en prirent aux grands propriétaires dans tout le pays. Ils brûlèrent les domaines et égorgèrent les seigneurs. Des soldats refusèrent de tirer. Le gouvernement mobilisa les réservistes. La répression fut particulièrement sanglante : le gouvernement fit bombarder les villages au canon. On creusa des fosses communes où l'on jeta pêle-mêle les morts et les blessés. 20 000 paysans furent tués en quelques mois.

Des pays transformés en semi-colonies par le développement capitaliste

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l'Europe centrale a quand même fini par connaître un développement du capitalisme. Ce furent surtout les capitaux occidentaux qui furent à son origine. Ces capitaux, anglais, français, et surtout allemands à partir de 1890, ont développé des industries métallurgiques en Bohême et en Hongrie, des usines textiles en Pologne.

Sur la base de cet essor du capitalisme, une bourgeoisie locale se développa. S'il y avait des bourgeois tchèques comme Emil Skoda dont les usines fabriquaient des armes et des canons très réputés à l'époque, la majorité de ces bourgeoisies d'Europe centrale, souvent issues des minorités de langue allemande, devaient plus leur fortune au commerce et à la finance qu'à l'industrie.

À propos de cette bourgeoisie, Trotsky écrivit en 1912 : « Quant à la bourgeoisie, ici, comme dans n'importe quel pays arriéré, s'il est vrai qu'elle se développe, ce n'est ni de façon organique, ni sur des bases nationales, mais bien en qualité d'agent du capital financier européen qui la nourrit dans son propre intérêt ».

Ce développement que Trotsky qualifiait de « colonial » laissait dans un état d'arriération les campagnes où continuait de vivre l'écrasante majorité de la population.

Naissance du prolétariat et du mouvement socialiste

Mais cette industrialisation avait donné naissance à un prolétariat. Il était peu nombreux mais concentré dans les principales villes et parfois au sein de très grandes entreprises.

Il était soumis à une exploitation féroce mais il était jeune et il se montra vite très combatif. Les grandes villes ouvrières furent rapidement le théâtre de grèves importantes, de manifestations et d'affrontements entre les travailleurs et l'armée. Quand la révolution éclata en Russie en 1905, elle entraîna immédiatement les masses ouvrières de Pologne.

Très vite, ce prolétariat des villes est apparu comme une force susceptible d'ébranler l'ordre social. Dans sa lutte contre les classes possédantes, il pouvait offrir des perspectives politiques aux masses paysannes qui régulièrement laissaient éclater leur colère.

Très tôt, des militants ont été gagnés aux idées socialistes. Parce qu'à cette époque, ni les hommes ni les idées ne se laissaient arrêter par les frontières. On peut citer l'exemple du Polonais Dombrowski qui, fuyant la répression russe pour sa participation à une insurrection, s'était réfugié en France en 1865 où il avait adhéré à la Première Internationale. Comme plus d'une centaine d'autres Polonais, il combattit aux côtés des travailleurs de Paris, il fut membre de la Commune et il est mort en la défendant.

L'ouvrier hongrois Frankel, lui aussi adhérent de la Première Internationale et membre de la Commune, avait été gagné aux idées socialistes en Allemagne où, jeune soldat en garnison, il avait rencontré le dirigeant socialiste Bebel qui purgeait une peine de prison. Après la répression de la Commune, Frankel regagna la Hongrie où il contribua, par son action, à la naissance du mouvement socialiste.

Quand le parti social-démocrate allemand commença à se développer, il devint le modèle et la source d'inspiration de nombreux militants dans toute l'Europe de l'est.

Dans ces années-là, le prolétariat sut attirer à lui nombre de ceux qui, au sein de l'intelligentsia, étaient révoltés par le caractère injuste et retardataire des régimes politiques et sociaux et qui aspiraient à leur renversement.

Malgré des conditions difficiles, en butte à la répression, des partis socialistes se sont organisés et réussirent à acquérir, pour certains, une réelle influence parmi les travailleurs.

Ces partis appartenaient à la Deuxième internationale. Ce n'était pas seulement formel : ils se sentaient réellement appartenir à un même mouvement socialiste international. Une militante comme Rosa Luxemburg avait commencé à militer en Pologne, participant à la création d'une organisation socialiste, pour devenir ensuite l'une des dirigeantes du parti social-démocrate en Allemagne. D'autres militants polonais, comme Dzerjinski, ont rejoint les rangs du parti social-démocrate russe. Rakovski, Bulgare né en Roumanie, fut l'un des fondateurs du mouvement socialiste en Roumanie, participa au mouvement socialiste en Bulgarie et en France, pour rejoindre ensuite l'organe dirigeant de la Deuxième internationale, avant de devenir un des dirigeants de la Russie soviétique. Et, faut-il le rappeler, il devint un des militants les plus connus de cette Opposition de Gauche qui, avec Trotsky, s'opposa à la bureaucratisation de l'URSS avant de mourir dans les geôles staliniennes.

Dans cette région de l'Europe encore dominée par des empires dynastiques, l'oppression nationale et l'oppression sociale se conjuguaient pour créer une situation explosive. Et cela explosa, en effet, pendant et après la Première Guerre mondiale.

La vague révolutionnaire en 1917-1919

En octobre 1917, vint le bouleversement représenté par la révolution en Russie où, en pleine guerre, le prolétariat prit le pouvoir. Il ouvrit les portes de cette « prison des peuples » que constituait l'empire des tsars en reconnaissant le droit à toutes les nationalités qui en manifestaient le désir de se constituer en État indépendant. Le premier État ouvrier ébranlait le monde, mais encore plus l'Europe centrale dont la plupart des pays étaient limitrophes.

En novembre 1918, les deux empires allemand et autrichien, affaiblis et déconsidérés par leur défaite, furent à leur tour balayés. Le 9 novembre, l'empereur d'Allemagne abdiquait, la république était proclamée et l'Allemagne se couvrait de conseils d'ouvriers et de soldats. À Vienne, deux jours plus tard, le dernier des Habsbourg abdiquait à son tour.

Au même moment, une première révolution en Hongrie porta au pouvoir le bourgeois démocrate Karolyi. Mais la révolution ne s'arrêta pas là, les soldats de retour de la guerre restèrent en armes. Des conseils ouvriers se constituèrent, à l'image de ceux qui existaient en Russie. La bourgeoisie démocratique, coincée entre les exigences des grandes puissances victorieuses en train de charcuter les frontières du pays, d'une part, et la classe ouvrière en armes, d'autre part, ne parvint pas à rétablir la situation. Elle céda la place au Parti socialiste. Les dirigeants de ce dernier allèrent chercher en prison Bela Kun, l'un des fondateurs du Parti communiste récemment créé, pour lui proposer que les deux partis fusionnent pour gouverner le pays. Ce qui fut fait. Le 21 mars, fut proclamée la république des conseils en Hongrie. Elle ne dura que 133 jours, entraînant cependant la création en Slovaquie également d'une république des soviets.

En août 1919, les armées roumaines et un corps expéditionnaire français commandé par le général Franchet d'Esperey noyaient dans le sang la révolution ouvrière en Hongrie. Ils mirent en place une dictature dirigée par l'amiral Horthy qui fit régner une véritable terreur blanche : il y eut des milliers d'exécutions, des dizaines de milliers d'arrestations.

On retrouva encore l'impérialisme français dans la Pologne reconstituée à la fin de la guerre. Lorsqu'à l'été 1920, Pilsudski jeta son armée contre l'Ukraine soviétique, il fut épaulé par un corps expéditionnaire français dirigé par Weygand et dont un des officiers se nommait De Gaulle.

Au terme de ces luttes, la révolution russe resta isolée. Les grandes puissances victorieuses purent imposer leurs plans de réorganisation de l'Europe centrale.

Le traité de Versailles « balkanise » l'Europe centrale

Leur première préoccupation fut de créer un cordon sanitaire autour de la Russie soviétique, un cordon d'États maintenant une dictature impitoyable sur la classe ouvrière.

En résultèrent ces traités de Versailles, de Trianon, de Saint-Germain et de Sèvres qui découpèrent toute l'Europe centrale au gré des intérêts des grandes puissances victorieuses et de leurs rapports de forces. Prétendant cyniquement agir en fonction du droit des peuples, les dirigeants de l'impérialisme, français et britannique principalement, bouleversèrent ces régions, traçant de nouvelles frontières, démolissant des ensembles économiques, découpant des peuples.

L'Internationale Communiste, à son troisième congrès, en 1921, dressait ce constat : « L'impérialisme a été engendré par les besoins des forces productrices tendant à supprimer les frontières des États nationaux et à créer un territoire européen et mondial économique unique ; le résultat du conflit des impérialismes ennemis a été l'établissement dans l'Europe centrale et orientale de nouvelles frontières, de nouvelles douanes et de nouvelles armées. Au sens économique et pratique, l'Europe a été ramenée au Moyen Âge ».

Un an plus tard, dans une résolution consacrée au traité de Versailles, l'Internationale expliquait : « L'objet le plus important du traité de Versailles, c'est l'Europe centrale, la nouvelle colonie des brigands impérialistes. Divisée en d'innombrables petits États (...), l'Europe centrale est incapable de vie politique indépendante. Elle est la colonie du capital anglais et français. Selon l'intérêt changeant de ces grandes puissances, ses divers tronçons sont excités les uns contre les autres. (...) Dans tous ces pays, le prolétariat doit payer les frais de la guerre sous forme d'une réduction de son niveau d'existence ou d'un formidable chômage ».

Et, en effet, la situation économique était catastrophique dans tous ces pays, même en Tchécoslovaquie qui était le pays de loin le plus développé, le plus industrialisé de la région. Son marché industriel et agricole, du fait des nouvelles frontières douanières, se trouvait réduit des trois quarts par rapport à celui de l'avant-guerre.

Dans les autres pays, la situation était bien pire, du fait des ravages de la guerre et de la façon dont ces États avaient été constitués. En Pologne, par exemple, dans les premières années, il y avait six monnaies différentes en circulation ; le réseau de chemin de fer n'était pas unifié et connaissait deux écartements de rails incompatibles. La Hongrie était confrontée à la perte des deux tiers de son territoire, de la moitié de son réseau de chemins de fer, de la moitié de ses terres cultivables, de 80 % de son minerai de fer d'avant-guerre.

Tous étaient endettés et durent faire face durant leurs premières années à une inflation galopante.

Mais, c'est dans les esprits que Versailles causa peut-être les pires dégâts en alimentant les chauvinismes adverses et, dans le camp des perdants, la volonté de revanche. Les classes dirigeantes trouvèrent dans la haine suscitée à l'égard du pays voisin un puissant moyen d'empoisonner l'esprit de leurs peuples et un dérivatif facile à la pauvreté et à toutes les frustrations.

Confrontés à des contradictions sociales de plus en plus fortes, à la montée du chômage et de la misère, surtout après la crise de 1929, confrontés aussi au mécontentement des travailleurs qui s'exprimait par des grèves importantes, les régimes de ces États, à part en Tchécoslovaquie, prirent de plus en plus la forme de dictatures fascisantes.

Le nouvel ordre politique et social qui résulta de la Première Guerre mondiale constitua une dramatique régression pour tous les peuples de la région.

Le traité de Versailles, dicté aux vaincus de la Première Guerre mondiale par les impérialismes victorieux, portait en lui-même l'annonce d'une nouvelle guerre mondiale.

Le 12 mars 1938, l'Allemagne annexa l'Autriche. En septembre de la même année, Hitler imposa le dépeçage partiel de la Tchécoslovaquie, que la France et la Grande-Bretagne reconnurent par les accords de Munich.

Six mois plus tard, en mars 1939, l'Allemagne annexa les pays tchèques, transformés en « protectorat », et créa un État slovaque complètement vassalisé.

Le 1er septembre, les armées allemandes envahissaient la Pologne. La Deuxième Guerre mondiale commençait officiellement.

Les « Démocraties populaires »

La bureaucratie soviétique restaure les États bourgeois

Les victoires de l'armée soviétique, durant la Deuxième Guerre mondiale, firent passer les pays d'Europe de l'est de la domination de l'impérialisme allemand à celle de la bureaucratie soviétique.

Après coup, certains historiens ont expliqué qu'à la conférence de Yalta, en 1945, le pauvre Roosevelt, un peu naïf, malade, diminué physiquement, se serait fait rouler par un Staline cynique et rusé. Un vrai conte pour enfants !

Non, en réalité, les dirigeants impérialistes n'étaient pas de doux rêveurs naïfs. Ils savaient ce qu'ils faisaient en traitant avec Staline. Cela ne les enchantait pas forcément car, malgré la politique de Staline, l'État soviétique continuait d'incarner, aux yeux de larges masses, la révolution d'Octobre et le communisme. Mais les dirigeants impérialistes avaient besoin de l'aide de la bureaucratie, d'abord militairement dans la guerre contre l'Allemagne et, plus encore, pour la période d'après-guerre.

Ils se souvenaient de la vague révolutionnaire qui avait ébranlé toute l'Europe après la Première Guerre mondiale. Et après cinq années d'une guerre encore plus meurtrière et encore plus destructrice, ils craignaient de voir ce spectre révolutionnaire revenir hanter une Europe où l'effondrement de l'Allemagne risquait de créer un vide étatique dans de nombreux pays.

Pour terroriser les populations, les Américains et les Anglais écrasèrent les principales villes d'Allemagne sous un déluge de bombes dans les derniers mois de la guerre.

Ils avaient d'autant plus besoin de la bureaucratie soviétique qu'au moment de Yalta, l'armée soviétique occupait une très grande partie de l'Europe centrale et orientale.

La peur de la révolution prolétarienne était partagée par les dirigeants soviétiques. Les dirigeants de l'URSS voulaient éviter que l'avancée de l'armée soviétique suscite des espoirs parmi les masses pauvres et que cela encourage des mouvements révolutionnaires. Cela s'était produit au début de la guerre. Il fallait démontrer aux Alliés que cela ne se reproduirait plus. Le caractère contre-révolutionnaire des armées soviétiques devait être visible afin que les masses ne puissent s'y méprendre.

L'armée soviétique se comporta comme une armée d'occupation, surtout dans les pays alliés ou dépendant de l'Allemagne. Tous les habitants, y compris les travailleurs, furent considérés comme des ennemis qu'il fallait punir. Les soldats soviétiques, avec l'assentiment de leur hiérarchie, purent se livrer aux pires exactions.

Considérés comme responsables collectivement des crimes du nazisme, plusieurs millions d'Allemands de Pologne et de Tchécoslovaquie furent expulsés dans des conditions dramatiques.

Mais la première préoccupation de l'armée soviétique, partout où elle arrivait, était de maintenir en place ou de reconstituer l'appareil d'État, fût-ce avec les mêmes policiers, les mêmes juges, les mêmes fonctionnaires qui avaient réprimé, arrêté et torturé les opposants dans les années précédentes. En Roumanie et en Bulgarie, elle laissa même en place les monarques, symboles vivants de la continuité politique.

À la tête de ces Éats, partout, l'armée soviétique installa des gouvernements d'union nationale dans lesquels figuraient, aux côtés des staliniens, des représentants des vieux partis bourgeois d'avant-guerre.

Dans sa volonté de reconstruire le plus vite possible des appareils d'État, la bureaucratie soviétique restaura les États nationaux tels qu'ils existaient avant la guerre.

Dans le cas de la Pologne, avec des frontières modifiées : Staline les avait purement et simplement déplacées de plusieurs centaines de kilomètres vers l'ouest pour conserver les territoires annexés en 1939. En échange, il faisait « cadeau » à la nouvelle Pologne de régions prises à l'Allemagne.

Cependant, c'est la présence de l'armée soviétique qui mit les États des pays de l'Est en situation de liquider enfin la classe des grands propriétaires terriens et de partager les grands domaines entre les paysans.

C'était, de longue date, une mesure d'une brûlante nécessité même du point de vue des intérêts de la bourgeoisie. Mais son personnel politique traditionnel, qui s'était toujours montré si pleutre à l'égard des vieilles classes possédantes, n'avait jamais été capable de la prendre. Dès l'installation des premiers gouvernements sous l'égide de l'armée soviétique, la transformation des campagnes fut rapide et radicale : les grands domaines disparurent partout, et la classe des grands propriétaires terriens avec.

La « reconstruction » : nationalisations ... et surexploitation des travailleurs

Une fois la transition politique effectuée, les nouveaux gouvernements, comme partout en Europe à la même époque, se lancèrent dans la « reconstruction ».

C'était, il est vrai, une urgence car, dans ces pays où les combats avaient fait rage, les infrastructures étaient presque entièrement détruites ; des villes entières comme Varsovie, Budapest ou Sofia n'étaient plus que des champs de ruines.

Devant l'ampleur de la tâche, il était inévitable que l'État prenne en charge la plus grande partie de l'économie. Les gouvernements, dans cette période, nationalisèrent une grande partie des entreprises.

Ces nationalisations n'avaient aucun caractère socialiste. À la même époque, même dans des pays comme la France et la Grande-Bretagne où la bourgeoisie était riche et puissante et où la guerre avait causé bien moins de ravages, c'est l'État qui, au moyen des nationalisations, réalisa les investissements indispensables à la reconstruction.

Pour ce faire en Europe centrale et orientale, l'intervention massive de l'État était d'autant plus indispensable que, dans les pays absorbés par l'Allemagne, la bourgeoisie de la Pologne et celle des pays tchèques, déjà faible avant guerre, avait été largement dépossédée par l'impérialisme allemand.

Comme dans le reste de l'Europe, c'est en surexploitant les travailleurs et en leur imposant des sacrifices que les gouvernements « reconstruisirent » l'économie. Ils organisèrent la « bataille de la production ». Et c'était une guerre, en effet, une guerre menée aux travailleurs pour leur extorquer des journées de travail interminables, pour leur imposer le rationnement, les privations à la limite de la famine.

Et comme en France à la même époque, mais avec plus de moyens, les partis staliniens jouèrent le rôle de gardes-chiourme contre les travailleurs.

Dans cet immédiat après-guerre, malgré le décorum démocratique, des élections, le multipartisme, ces États étaient déjà des dictatures anti-ouvrières.

Les puissances impérialistes victorieuses et la bureaucratie soviétique, alliées contre le prolétariat, n'allaient cependant pas tarder à s'opposer pour le contrôle de ces pays. Car, une fois la menace de la révolution écartée, l'impérialisme n'entendait pas faire de cadeaux à la bureaucratie. La guerre froide s'amorça bien avant d'être officiellement proclamée.

Une lutte triangulaire : la bureaucratie soviétique, les couches dirigeantes nationales et le prolétariat

À partir de là, l'évolution de ces États allait être le résultat complexe et mouvant de l'interaction constante de trois forces sociales : la bureaucratie soviétique, les couches dirigeantes nationales ainsi que leur État, et le prolétariat.

La bureaucratie soviétique s'appuyait sur les appareils d'État nationaux des pays sous son contrôle pour tenir le prolétariat. Dans le même temps, elle ne voulait pas laisser ces États échapper à son contrôle. Dès le début, les staliniens, dans tous les gouvernements, s'étaient assurés la haute main sur la police, les forces de répression et les ministères clefs.

Pour les classes privilégiées nationales, la bureaucratie soviétique et ses troupes représentaient une contrainte mais aussi une protection contre tout mouvement prolétarien autonome et un alibi pour justifier la dictature.

En défendant les intérêts nationaux vis-à-vis de l'URSS, l'appareil d'État, même truffé de staliniens aux postes clefs, constitua un écran protecteur à l'ombre duquel les couches privilégiées locales purent se renforcer. Et plus elles se renforçaient, plus elles cherchaient à limiter l'emprise de la bureaucratie soviétique.

Nous n'évoquerons que les grandes étapes qui marquèrent l'évolution de ces États.

Avec le début de la guerre froide et pour neutraliser les pressions des États-Unis, les partis pro-occidentaux furent éliminés des gouvernements, progressivement ou brutalement. Les appareils d'État, depuis les généraux de l'armée jusqu'au moindre directeur d'usine, furent soumis à une sévère épuration.

La répression n'épargna pas les partis staliniens eux-mêmes. Entre 1949 et 1951, chaque Démocratie populaire connut ses grands procès, ceux de Rajk en Hongrie, Kostov en Bulgarie, Slansky en Tchécoslovaquie, où des dirigeants de premier plan furent arrêtés sous l'accusation de titisme, de trotskysme ou de nationalisme bourgeois. La plupart furent condamnés, après avoir fait des aveux, dans la grande tradition des procès staliniens. Staline utilisait et aiguisait les rivalités au sein des milieux dirigeants, instaurant un climat de terreur qui dissuadait quiconque de manifester la moindre velléité d'indépendance par rapport à l'URSS.

Pour couper tous les ponts qui, sur le plan économique, reliaient ces pays au monde impérialiste, les dirigeants de Moscou imposèrent le contrôle du commerce extérieur de ces pays.

Pour enlever à toutes les couches de la petite bourgeoisie les moyens économiques de renouer avec l'Occident, ils forcèrent ces États à pousser jusqu'au bout l'étatisation de l'économie et à mener une politique de collectivisation des campagnes.

Une politique d'industrialisation, planifiée par l'État, fut lancée dans toutes les Démocraties populaires.

La bureaucratie soviétique mit sur pied, en 1949, le COMECON, cette communauté économique des pays de l'Est qui établissait une relative intégration économique à l'échelle régionale, instaurant une certaine division du travail.

Malgré tous ses aspects bureaucratiques et ses limites, cette coopération fut certainement meilleure que l'isolement national. Et, dans le cadre d'une politique d'industrialisation à marche forcée, cela permit aux pays de l'Est de se doter de certaines industries qu'ils auraient été incapables de mettre en place par leurs propres forces.

En quelques années, ces pays sont tous devenus des pays industriels où la paysannerie ne représentait plus qu'une minorité de la population.

Durant ces années, la main de fer de Staline avait semblé façonner toutes les Démocraties populaires sur le modèle soviétique : où que l'on alllait à l'Est du rideau de fer, on retrouvait au pouvoir les mêmes partis se réclamant du communisme, la même organisation économique, la même dictature et le même culte de la personnalité.

Cette uniformité apparente, qui se traduisait jusque dans l'architecture, a amené beaucoup de gens, y compris dans le mouvement trotskyste, à tirer un trait d'égalité entre tous ces États et l'URSS.

Il y avait pourtant une différence fondamentale entre ces Démocraties populaires et l'Union soviétique.

L'État soviétique, lui, était issu d'une révolution prolétarienne. Le prolétariat l'avait défendu dans une lutte à mort contre les armées blanches et contre l'intervention des puissances impérialistes. C'était encore son État, bien longtemps après Octobre, alors que la bureaucratie avait déjà écarté la classe ouvrière du pouvoir.

Dans les pays de l'Est, jamais le prolétariat n'a considéré comme étant les siens ces États qui lui ont été imposés par la violence.

Les Démocraties populaires : des dictatures anti-ouvrières

L'industrialisation forcenée des premières années des Démocraties populaires a été faite exclusivement aux dépens des classes laborieuses.

Afin de « construire un pays de fer et d'acier », pour reprendre un slogan lancé par un dirigeant stalinien hongrois, on a sacrifié tout le reste. La pénurie de certains produits alimentaires et d'articles de première nécessité résultait d'un choix des dirigeants, celui de favoriser la seule industrie lourde et leur propre consommation.

Les ouvriers étaient payés au rendement avec l'obligation d'atteindre des normes. Le régime organisait « l'émulation socialiste » avec ses « héros du travail », ses ouvriers stakhanovistes à la mode stalinienne qui battaient des « records de production », produisant toujours plus et plus vite. Mais ces records, réels ou imaginaires, servaient de prétextes pour relever régulièrement les normes de travail, ce qui était une façon de diminuer le salaire réel.

La pression était permanente pour réaliser « à 100 % les objectifs du plan » et pour les dépasser. Et l'on organisait des « tribunaux sociaux » dans les usines pour dénoncer publiquement les mauvais éléments.

Tout cela n'était peut-être pas pire que ce que la bourgeoisie imposait aux travailleurs dans les pays d'Europe occidentale de niveau économique comparable, au Portugal, par exemple. La différence était que, dans les pays de l'Est, cela était imposé au nom de la « construction du socialisme » par des États sous la tutelle de la bureaucratie soviétique.

À l'actif de ces régimes : la médecine gratuite et l'éradication de l'analphabétisme.

Dans leurs premières années, les Démocraties populaires affichaient un égalitarisme de façade. Mais les travailleurs voyaient bien que certains étaient « plus égaux que d'autres ».

On reconnaissait un « camarade ministre » à sa grande limousine noire. Pendant que les travailleurs devaient faire la queue devant des magasins vides, les dignitaires du régime avaient accès à des magasins spéciaux, les seuls où l'on trouvait les produits occidentaux, et habitaient des villas dans des quartiers réservés.

Alors, s'il est vrai que le caractère dictatorial de ces États s'est dans une large mesure accentué avec le renforcement de la mainmise de l'URSS, l'émergence de dictatures était le produit des contradictions sociales de pays pauvres et sous-développés. Ils ne sont pas devenus des dictatures avec l'occupation soviétique, ils l'étaient avant la guerre.

Et, faut-il le rappeler, après la guerre, les plus pauvres des pays d'Europe occidentale étaient aussi des dictatures : l'Espagne subissait Franco, le Portugal, Salazar, et la Grèce, les généraux. Et la condition ouvrière n'y était pas meilleure.

La mainmise soviétique a fait cependant que la sélection des hommes au sommet de la dictature était faite par Moscou ou du moins soumise à son approbation. Cela a puissamment contribué, avec la phraséologie pseudo-communiste, à ce que la dictature apparaisse comme étant la conséquence de la seule oppression par l'URSS, et la pauvreté comme le résultat du pillage du pays au profit de la bureaucratie soviétique.

Les premières révoltes ouvrières

La mort de Staline, en mars 1953, ouvrit un nouveau chapitre de l'histoire des relations de l'URSS avec les États de son glacis.

Elle provoqua une crise de pouvoir au Kremlin qui dura quelques années, le temps que la bureaucratie soviétique sélectionne en Khrouchtchev celui qui deviendrait pour un temps le nouvel arbitre suprême. Dans les cercles dirigeants des Démocraties populaires, en l'absence d'un arbitrage venant de Moscou, les rivalités entre les clans au pouvoir ne pouvaient plus être contenues comme avant.

Les travailleurs espéraient un changement. Et ce sentiment d'espérance se transforma en une exigence : il fallait que ça change. Toute la colère que les travailleurs avaient accumulée finit par exploser.

En Tchécoslovaquie d'abord quand, le 1er juin 1953, dans la plupart des grands centres industriels, des ouvriers se mirent en grève contre un énième plan d'austérité et manifestèrent dans les rues. À Plzen, 5 000 ouvriers prirent d'assaut l'hôtel de ville. Les miliciens fraternisèrent avec les émeutiers. Le gouvernement dut faire appel à l'armée pour venir à bout de la contestation ouvrière.

Le même mois, cette fois à Berlin-Est, les ouvriers du bâtiment du chantier de la Stalinallee, refusant une augmentation de norme, descendirent dans la rue. À leur manifestation se joignirent des milliers d'autres ouvriers réclamant la suppression des normes, la baisse des prix et des élections libres. Le lendemain, la grève était générale et des milliers de manifestants tentèrent de s'emparer du siège du gouvernement. Dans toute l'Allemagne de l'Est, des émeutes éclatèrent, écrasées par les troupes soviétiques.

1956 : grèves en Pologne

En Pologne, en juin 1956, une manifestation des ouvriers de la ville de Poznan tourna à l'émeute. Le siège local de la police politique fut pris d'assaut. L'armée intervint et fit 54 morts. Puis, en octobre 1956, nouvelle vague de contestation, cette fois dans la capitale même, dans les universités et dans la grande usine de Zeran.

Les dirigeants polonais rappelèrent alors au pouvoir un ancien secrétaire général du parti, Gomulka, auquel sa disgrâce récente avait donné une image d'opposant. Les dirigeants soviétiques débarquèrent à Varsovie et finirent par donner leur accord à cette manoeuvre qui leur évita d'avoir à intervenir directement. Et en effet, par ses promesses de réforme, Gomulka parvint à contenir le mouvement de contestation, puis à le désamorcer.

Il abandonna la collectivisation des terres qui, pour la majorité d'entre elles, redevinrent propriété privée des paysans. Il adopta une attitude tolérante à l'égard de l'Église, en lui concédant des avantages. Décision importante pour l'avenir : l'Église sera, dans les décennies suivantes, la seule organisation ayant pignon sur rue face au Parti communiste au pouvoir.

1956 : la révolution en Hongrie

Les événements polonais eurent un énorme retentissement en Hongrie. C'est d'ailleurs à l'occasion d'une manifestation de solidarité avec la Pologne que, le 23 octobre, la population de Budapest envahit les rues et commença à s'affronter aux forces de sécurité.

Pour tenter de calmer les insurgés, un dirigeant communiste « réformateur », Imre Nagy, fut appelé au pouvoir à la façon dont on avait rappelé le Polonais Gomulka. Dans le même temps, la loi martiale fut déclarée et les troupes soviétiques entrèrent en action. Mais leur intervention, loin d'entamer la détermination des combattants, ne fit que la renforcer. Les combats firent rage à Budapest et l'insurrection gagna tout le pays. Un peu partout, se formèrent des conseils ouvriers.

Une partie des soldats soviétiques eux-mêmes commencèrent à être gagnés à la cause des insurgés et ne se battirent plus vraiment. Les dirigeants soviétiques décidèrent finalement d'évacuer Budapest.

C'était un recul, mais il était forcément provisoire. Toute l'Europe de l'Est avait les yeux braqués sur la Hongrie. Avec le risque de contagion que cela impliquait, la bureaucratie soviétique ne pouvait pas laisser se développer une révolution ouvrière. Car c'était bien une insurrection ouvrière et non une « contre-révolution fasciste », contrairement à ce qu'écrivit alors L'Humanité.

Le 4 novembre, les dirigeants soviétiques lancèrent une deuxième fois leurs troupes contre la Hongrie, avec cette fois des soldats venus de régions ne parlant pas le russe, de façon à rendre impossibles les contacts avec la population.

Malgré son écrasante supériorité en armement, l'armée soviétique mit dix jours à prendre le dessus. C'est dans les quartiers ouvriers et aux abords des usines, transformées en forteresses, que les combats furent les plus acharnés.

Même quand ils cessèrent, la révolution n'était toujours pas brisée. Le prolétariat restait mobilisé, la grève générale continuait. Les conseils ouvriers continuèrent de défier les occupants et, le 14 novembre, un conseil central des conseils ouvriers de Budapest se constitua.

Le gouvernement que l'armée soviétique avait ramené dans ses fourgons, dirigé par Kadar, avait si peu d'influence qu'il fut obligé de négocier avec les représentants des conseils ouvriers qui constituaient le seul véritable pouvoir reconnu par la population.

Ce n'est qu'un mois plus tard, à la mi-décembre, que les dirigeants soviétiques se sentirent assez forts pour arrêter les membres des conseils ouvriers et briser définitivement la révolution.

Au moment où les troupes soviétiques submergeaient Budapest, la France et la Grande-Bretagne impérialistes larguaient leurs parachutistes sur l'Égypte où Nasser venait de nationaliser le canal de Suez. Comme au lendemain de la guerre, chacun maintenait l'ordre dans sa zone d'influence. Les crimes des uns étaient censés justifier les crimes des autres. Et puis, au fond, tous les dirigeants impérialistes étaient bien soulagés que la menace d'une révolution ouvrière soit écartée.

1956 : des révoltes prolétariennes sans direction révolutionnaire

Les mouvements de révolte dans les années cinquante en Europe centrale n'étaient pas seulement marqués par le fait que c'est la classe ouvrière qui en constituait la force motrice mais aussi par le fait que, lorsque les mouvements s'exprimaient sur le plan politique, ils ne revendiquaient jamais le retour au capitalisme, ni le retour de la propriété privée. Au contraire, ils défendaient le maintien de la nationalisation des entreprises et des « conquêtes sociales » et se revendiquaient du socialisme.

Les ouvriers de cette génération se souvenaient parfaitement de la période d'avant la guerre et ils n'avaient aucune raison de vouloir retrouver la condition sociale de ces années-là.

S'y ajoutait le fait que les militants et une partie de l'intelligentsia qui formulaient les revendications politiques de la classe ouvrière étaient issus des rangs des partis communistes eux-mêmes. Réprouvant le stalinisme, ils se revendiquaient d'un socialisme « différent ». Mais, et c'était leur limite, ils cherchaient un modèle du côté de Tito et de son prétendu « socialisme autogestionnaire ». Ils n'aspiraient en fait qu'à réformer le système, à lui donner plus d'indépendance par rapport à l'Union soviétique, pas à le renverser. Même à cette époque et malgré leur profession de foi communiste ou socialiste, ceux qui se posaient en porte-parole des révoltes contre la bureaucratie avaient en réalité peur de la classe ouvrière. Ils furent en tout cas incapables d'offrir à la classe ouvrière de ces pays une perspective propre, susceptible de l'opposer non seulement à la bureaucratie soviétique mais aussi à l'appareil d'État national, aux couches privilégiées nationales. Ils se révélèrent incapables surtout de proposer une perspective politique qui, tout en reprenant à son compte le combat contre l'oppression nationale, ne s'y limite pas mais lie le destin du prolétariat de ces pays les uns aux autres et à celui du prolétariat soviétique et, au-delà, du prolétariat mondial. Par bien des côtés, le niveau de conscience des ouvriers qui, pendant l'insurrection en Hongrie, cherchèrent spontanément à s'adresser aux soldats russes, était supérieur à celui des membres de l'intelligentsia « communiste réformatrice ». Ces derniers étaient souvent courageux et ils cherchaient une voie communiste qui ne fût pas stalinienne. Ils ne la trouvèrent pas. Les révoltes et insurrections ouvrières les mirent devant des responsabilités auxquelles ils ne réussirent pas à faire face.

La situation exigeait de vrais partis ouvriers révolutionnaires, avec une vision juste des tâches dans un monde divisé en deux blocs. Ils ne surgirent pas plus à l'est de l'Europe qu'à l'ouest.

Après l'écrasement du prolétariat, la bureaucratie fait des concessions aux couches privilégiées nationales

L'écrasement de l'insurrection ouvrière hongroise de 1956 par la bureaucratie soviétique eut pour conséquence que les forces politiques, qui auparavant cherchaient une issue du côté des idées communistes, furent remplacées par d'autres, représentant clairement les aspirations des classes privilégiées nationales, leurs exigences à vivre mieux, à pouvoir consommer comme leurs semblables de l'Occident capitaliste, fût-ce au détriment des classes populaires.

L'amélioration de la situation économique à partir des années soixante renforça la classe privilégiée de ces pays.

Au-delà même de ceux qui tiraient leurs privilèges de leur position dans l'appareil d'État, il y avait tous ceux qui avaient accès aux mêmes privilèges, en particulier dans l'intelligentsia. Et une bourgeoisie, petite mais bien réelle, put même recommencer à prospérer en parasitant dans une large mesure l'économie d'État.

En Hongrie même, après les années de dure répression qui suivirent l'écrasement de l'insurrection, la bureaucratie soviétique laissa Kadar et son équipe donner de plus en plus satisfaction aux aspirations venant de la petite bourgeoisie, à la seule condition que le gouvernement reste fidèlement aligné derrière Moscou. En accordant une large autonomie aux dirigeants des entreprises en principe d'État, en introduisant une part croissante de marché dans une économie en principe planifiée, en permettant aux kolkhozes de vendre sur le marché leurs productions y compris non agricoles, en autorisant certaines formes de commerce et l'artisanat privés, les dirigeants du pays permirent à la classe privilégiée de s'étoffer en nombre et de s'enrichir.

Après quinze ans de cette politique, dans les années quatre-vingt, dans une Hongrie qui se prétendait encore socialiste, la part du secteur privé dépassait 30 % du PIB (produit intérieur brut). Il était, par exemple, fréquent que le directeur d'une grande entreprise d'État fonde, à titre privé, une entreprise de sous-traitance, travaillant parfois avec les machines et les outils de l'entreprise d'État. Ce n'est pas pour rien que la Hongrie était la plus préparée, après 1989, à ouvrir toutes grandes ses portes devant les capitaux de l'Occident.

La politique de Kadar allait faire école dans d'autres pays de l'Est et, surtout, en Pologne.

1968 : l'écrasement du « printemps de Prague »

Cependant, cette évolution marqua un temps d'arrêt avec les événements de 1968 en Tchécoslovaquie. S'appuyant sur une effervescence venant surtout de l'intelligentsia, mais avec l'assentiment d'une grande majorité de la population, le dirigeant « réformiste » tchécoslovaque Dubcek s'était cru autorisé à évoquer clairement la sortie du Pacte de Varsovie, l'organisation militaire du bloc de l'Est. Le 21 août 1968, la bureaucratie soviétique envoya ses chars écraser le « printemps de Prague » et remettre au pas les dirigeants tchécoslovaques. C'était un rappel à l'ordre qui valait pour tous les pays de son glacis.

Pour le souligner, les dirigeants soviétiques prirent soin d'y associer symboliquement des troupes venant de toutes les Démocraties populaires. Seule, la Roumanie refusa. Engagé au même moment dans une politique de rapprochement avec l'Occident, le régime de Ceausescu craignait d'être le suivant sur la liste des interventions de l'armée soviétique.

Pologne : dix ans de luttes ouvrières

1968 fut une année de contestation également en Pologne. L'effervescence toucha le milieu étudiant. Il n'y eut pas besoin que l'armée soviétique intervienne : Gomulka et sa police nationale se chargèrent de la répression.

Celle-ci fut dure, mais deux ans après, en décembre 1970, une véritable explosion de colère ouvrière eut lieu dans les chantiers navals le long de la Baltique, à Szczecin, Gdynia et Gdansk.

La grève fut puissante, la répression sanglante, l'armée avait tiré à la mitrailleuse sur les ouvriers. Mais, malgré sa violence, la répression ne suffit pas : les dirigeants polonais, en accord avec Moscou, lâchèrent Gomulka pour mettre Gierek à la place.

Cette vague de grèves fut la première des trois périodes de grèves puissantes qui, en 1970, en 1976, puis en 1980, ébranlèrent la Pologne. La classe ouvrière polonaise témoigna, durant ces dix années, d'une très grande combativité.

À travers ces luttes ouvrières, des dizaines de milliers d'ouvriers apprirent à s'organiser, à se donner des comités de grève à l'échelle de villes entières. Ils apprirent à résister à la répression, affrontèrent l'armée et la milice du pouvoir ; et toute une partie d'entre eux ressentait la nécessité de créer des organisations ouvrières capables de continuer le combat entre chaque épreuve de force.

Cette période aurait pu être décisive pour l'avenir de la classe ouvrière de la Pologne et peut-être bien au-delà. Elle le fut mais, malheureusement, seulement dans le sens d'avoir facilité, pour la classe privilégiée polonaise, l'éloignement par rapport à l'Union soviétique et la réintégration dans le monde capitaliste.

Alors que la classe ouvrière était si présente, ce qui lui a manqué, c'est une direction représentant ses intérêts politiques. Pendant ces années soixante-dix, la classe ouvrière montra sa combativité non seulement en Pologne. C'est aussi alors que la Roumanie de Ceausescu connut une de ses explosions ouvrières les plus violentes, celle des 35 000 mineurs de la vallée du Jiu.

Pologne, Hongrie : l'ouverture à l'Occident

En Pologne, arrivé donc au pouvoir en 1970, Gierek emprunta la même voie que Kadar en Hongrie, quelques années plus tôt, pour s'assurer le soutien de sa base sociale naturelle, cette petite bourgeoisie devant laquelle la nouvelle équipe dirigeante ouvrit la porte d'un certain enrichissement et l'accès aux articles de consommation venant de l'Occident.

Pour financer les importations de ces articles ainsi que pour moderniser les entreprises, la Pologne emprunta massivement sur les marchés financiers internationaux.

Dans ces années soixante-dix, le capitalisme commençait à s'enfoncer dans la crise. Une masse croissante de capitaux se détournait des investissements productifs et était à la recherche de placements. Les banquiers se livraient à une véritable chasse aux clients. Les pays de l'Est n'étaient pas les derniers à avoir leurs faveurs car ils présentaient des « garanties de stabilité », une capacité de maintenir l'ordre qui avait fait ses preuves. La Pologne et encore plus la Hongrie n'eurent aucun mal à emprunter à cette époque, et à s'endetter.

Grâce à ces crédits, les pays de l'Est purent importer des produits occidentaux. Dès 1973, la part des importations en provenance de l'Occident atteignait le tiers des importations de l'ensemble des Démocraties populaires.

En Pologne et en Hongrie, on trouvait assez facilement, et plus qu'ailleurs à l'Est, des postes de télévision couleur, des appareils électroménagers, des voitures... Mais tous ces produits n'étaient accessibles qu'à la mince couche de privilégiés dont la consommation contribuait à creuser la dette de ces pays.

Confrontés à la crise et à la fermeture des marchés occidentaux, les pays de l'Est les plus endettés se retrouvèrent rapidement, comme de nombreux pays du tiers monde, à devoir imposer des plans d'austérité aux classes populaires pour rembourser les banquiers occidentaux.

Ainsi, tout en étant encore dans le bloc soviétique, ces pays étaient en fait déjà retombés sous la domination du capital impérialiste. Leurs États organisaient le transfert de la richesse produite par les travailleurs de ces pays vers les grandes banques occidentales.

Alors qu'au moment de l'arrivée au pouvoir de Gierek, en 1970, la Pologne n'avait pas de dette, celle-ci connut une croissance explosive. La dette extérieure était de 12 milliards de dollars en 1977 et de 24 milliards en 1980, date à laquelle le pays fut quasiment mis en banqueroute.

Ce n'est pas à la classe ouvrière que les emprunts faits par le régime ont profité, mais c'est elle qu'on tenta de faire payer.

Lorsque, en juin 1976, le gouvernement décida des augmentations de prix de produits alimentaires, ce fut une nouvelle explosion ouvrière qui lui répondit. La grève des ouvriers de l'usine d'Ursus, près de Varsovie, et de Radom eut un tel retentissement que le gouvernement annula les hausses tout en organisant la chasse aux grévistes.

Le parcours d'une génération de militants : du « socialisme » au... nationalisme clérical

Mais au moment où la classe ouvrière s'engageait massivement dans des luttes puissantes, toute une génération de militants, qui avaient su s'opposer courageusement à la dictature, achevait de son côté une évolution politique qui l'amena à rompre avec les idées socialistes.

Cette intelligentsia avait déjà montré ses limites lors des mouvements de 1956. Mais, dans les années qui suivirent, elle commença à se tourner vers les idées en vogue en Occident. Elle se tourna d'abord vers la social-démocratie et elle finit par se jeter dans les bras de l'Église catholique.

Jacek Kuron fut l'un des plus célèbres de ces militants polonais et son parcours est très représentatif de sa génération. Il avait commencé à contester le pouvoir alors qu'il était encore membre du parti communiste dans les années soixante.

Il se revendiquait alors d'un « socialisme non bureaucratique ». Il fut emprisonné à plusieurs reprises mais il continua à militer. Mais, au moment où la classe ouvrière releva la tête, Kuron commença à s'éloigner du marxisme pour l'abandonner définitivement.

Dans ses mémoires, parlant de cette période, il a écrit avec une sincérité frisant le cynisme : « Je considérai donc qu'il fallait cesser d'être marxiste. Les événements de décembre 1970, la grande révolte ouvrière, commençaient justement. Je pensai : tout va de travers, voilà que je cesse d'être marxiste quand cette philosophie commence précisément à se vérifier ».

De leur intérêt passé pour la cause ouvrière, Kuron et les siens avaient gardé cependant la conscience de la force qu'elle représentait. Et ils sentirent la demande d'organisation qui émanait des travailleurs les plus combatifs. Après la répression des grèves d'Ursus et de Radom, ils créèrent, en 1976, un « Comité de défense des ouvriers », le KOR.

Mais les idées politiques qu'ils amenèrent aux travailleurs étaient une bouillie mélangeant une phraséologie démocratique avec du nationalisme, avec des louanges à l'adresse de l'Église pour son rôle dans la préservation de l'identité nationale. Le nationalisme et le cléricalisme se mariaient bien, après l'élection d'un pape polonais. Derrière le nom de « Comité de défense des ouvriers », ils véhiculèrent des idées qui, au lieu de rendre les ouvriers plus conscients de leurs intérêts de classe, les en éloignaient, au contraire.

Sur ce terrain, les militants en pointe comme Jacek Kuron ou Adam Michnik trouvèrent un large consensus dans toute l'intelligentsia et, au-delà, dans le gros de la classe privilégiée. Le père de Michnik fit sa carrière politique encore en tant que membre du Parti communiste et devint député, un des dignitaires du régime. Son fils, lui, d'anti-stalinien, devint anti-communiste. À eux deux, ils résument l'évolution politique des milieux dirigeants en Pologne.

Une vaste alliance s'esquissa dans la petite bourgeoisie aspirant à renouer avec l'Occident et avec l'Église qui trouva à jouer un rôle inespéré dans la société.

1980 : grèves ouvrières et naissance de Solidarité

Toute cette force sociale imprégna de ses idées politiques, de ses aspirations, le nouveau combat déclenché par les travailleurs sur les chantiers navals de Gdansk en août 1980. C'est cette grève qui permit de jeter les fondations de Solidarnosc, c'est-à-dire Solidarité.

Solidarité était une organisation qui se disait syndicat et qui, par sa base et son implantation, incarnait plusieurs millions de travailleurs en lutte. Mais par sa direction et par les objectifs politiques de sa direction, elle était un véritable parti politique. Mais un parti politique qui ne représentait nullement les intérêts des travailleurs, mais ceux de la classe privilégiée et de l'État national, désireux d'ouverture vers l'Occident et d'indépendance à l'égard de l'État soviétique.

La menace d'une intervention soviétique occulta la contradiction fondamentale entre cette base ouvrière et la direction qu'elle s'était donnée.

Le fait que le Premier ministre de l'époque fût contraint de venir s'asseoir au côté de Walesa, représentant les ouvriers grévistes, et de signer les accords de Gdansk donnant satisfaction aux travailleurs des chantiers navals, fut une immense victoire des grévistes. Mais, dès le lendemain, aussi bien les dirigeants de l'État, qui se disaient communistes, que le chef de l'Église, le cardinal Wyszinski, appelèrent les travailleurs à reprendre le travail. Mais la grève, au lieu de s'arrêter, s'étendit !

Les mois suivant les accords de Gdansk furent des mois de grèves et d'organisation dans la classe ouvrière. Le développement fiévreux d'un mouvement ouvrier organisé n'effraya pas seulement la bureaucratie soviétique. Il effraya les dirigeants du régime dont le chef de file était depuis peu le général Jaruzelski. Ce fils d'une famille de propriétaires terriens, devenu dignitaire du régime, ex-chef d'état-major de l'armée polonaise, ex-ministre de la Défense, avait été bombardé depuis peu à la fois Premier ministre et premier secrétaire du Parti.

L'extension incontrôlable des grèves effraya même la direction de Solidarnosc qui se posait elle aussi en représentant de la classe dirigeante, mais encore dans l'opposition.

Dans un entretien, publié bien ultérieurement, entre le général Jaruzelski et Adam Michnik, ce dernier affirmait : « J'étais favorable aux grèves pour défendre le syndicat et hostile à toute grève de revendication » et, en s'en prenant « au populisme revendicatif ouvrier », il ajoutait fièrement que « à ma connaissance, pas une seule grève de revendication n'a été soutenue par la direction centrale du syndicat. Mais Solidarnosc était une force incontrôlable ».

Eh oui, la classe ouvrière mobilisée devenait incontrôlable aux yeux de ceux qui n'avaient pour ambition que de la canaliser !

C'est le général Jaruzelski qui résolut le problème qui était commun à la classe dirigeante polonaise, direction de Solidarnosc comprise, et à la bureaucratie soviétique. Il proclama l'état d'urgence le 13 décembre 1981, en interdisant grèves, manifestations et en emprisonnant les dirigeants de Solidarité.

Jaruzelski prétendit plus tard que, s'il avait fait réprimer les travailleurs par l'armée polonaise, c'était pour empêcher que ce soit l'armée soviétique qui le fasse. En réalité, en mettant au pas la classe ouvrière, il avait oeuvré autant pour la classe dominante polonaise que pour la bureaucratie soviétique. Il l'a même fait avec l'approbation des dirigeants occidentaux eux-mêmes. Après quelques protestations symboliques de leur part, Jaruzelski redevint fréquentable par les dirigeants de ce monde, Mitterrand parmi les premiers.

La grande responsabilité des dirigeants de Solidarnosc, Walensa en tête, et de leurs conseillers, parmi lesquels le très réactionnaire président actuel de la République de Pologne, Lech Kaczynski, a été de faire croire aux travailleurs polonais que les forces politiques nationales, l'Église et, par delà, l'Occident capitaliste, étaient leurs alliés.

Ce fut une illusion aux conséquences dramatiques. La classe ouvrière polonaise ne s'est pas remise jusqu'à maintenant de l'immense désillusion qui s'ensuivit.

Les dirigeants politiques de Solidarnosc, Walesa comme Michnik, Kuron, Geremek et quelques autres, se retrouvèrent, lors des négociations dites de la « table ronde » en 1989 au côté du même Jaruzelski qui les avait mis en prison, pour élaborer ensemble les modalités politiques de la sortie de la Pologne du bloc soviétique agonisant.

Après la chute des Démocraties populaires, l'intégration dans l'Union européenne

1989 : la fin des Démocraties populaires

Quand en 1989, l'URSS décida de couper définitivement les fils qui retenaient les États de son glacis, les régimes des Démocraties populaires disparurent en quelques mois, les uns après les autres, laissant la place à des gouvernements qui, tous, vantaient les mérites de l'Occident et de l'économie de marché.

La rapidité avec laquelle ces changements se sont opérés leur a donné un caractère spectaculaire. Mais toutes ces transformations politiques se sont faites « par en haut » pour le compte de la classe dirigeante.

Il n'y a qu'en Roumanie où la transition ne s'est pas faite complètement « en douceur ». Elle donna lieu, de la part des cercles dirigeants, à l'organisation d'une pseudo-révolution pour se débarrasser d'une façon radicale du couple Ceausescu.

Les équipes dirigeantes finirent par être partiellement ou complètement renouvelées suivant les pays mais, partout, les appareils d'État sont restés les mêmes, avec leur armée, leurs policiers et leurs juges, tous ceux qui avaient constitué les piliers de la dictature.

Avec la « démocratisation » des régimes, le risque existait que la population veuille demander des comptes à tous ceux qui l'avaient opprimée. Pour cette raison, partout, les dirigeants des régimes et leurs opposants, même les plus anticommunistes, ont fait preuve d'une grande prudence, d'un grand « sens des responsabilités », prônant sur le moment la « réconciliation nationale ».

Quel symbole que cette première équipe dirigeante de la transition en Pologne : un gouvernement dirigé par Mazowiecki, un homme à la fois proche de l'Église, mais longtemps député sous la Démocratie populaire, entouré de ministres issus de Solidarité, dont Kuron au ministère du Travail, avec, comme président, le général Jaruzelski, l'homme du coup d'État de 1981 !

La transition se fit sans accroc pour la classe dirigeante du fait des illusions à l'égard de l'Occident, largement partagées par la population. L'illusion surtout qu'avec le capitalisme, les magasins se rempliraient de produits occidentaux. Comme l'écrivit quelques années plus tard un journal tchèque : « Tous voulaient faire partie de cette Europe où chacun possède une maison et une BMW dans son garage ».

Effondrement de l'économie

Mais ils ne tardèrent pas à déchanter car si, en effet, les magasins se remplirent, la très grande majorité des travailleurs durent rester devant les vitrines sans pouvoir rien acheter.

Les économistes ont parlé du « coût social de la transition ». Mais c'est un doux euphémisme car tous ces pays ont connu un véritable effondrement de leur économie.

La dissolution du COMECON et des liens établis entre les pays de l'Est sous la houlette soviétique ajouta à la désorganisation de l'économie due à la décomposition de la planification étatique.

Leur PIB (Produit intérieur brut), cette statistique censée mesurer la richesse produite, a diminué pendant plusieurs années de 10, 20 ou même plus de 30 % pour la Roumanie et la Bulgarie. Une diminution sans précédent en temps de paix, depuis la crise de 1929.

Au total, on estime qu'entre 1990 et 1993, l'emploi industriel a diminué d'un tiers environ dans les pays de la région.

Au bout d'une dizaine d'années, le PIB de la plupart de ces pays a fini par retrouver son niveau de 1989, mais ce n'est toujours pas le cas de la Bulgarie aujourd'hui. Mais avec cette différence que, après les transformations de ces dix années, les mêmes chiffres ne reflètent pas la même réalité sociale.

Les centaines d'entreprises - parfois des secteurs d'activité entiers - qui n'étaient pas jugées rentables suivant les critères capitalistes ont été purement et simplement liquidées. Triste symbole : les chantiers navals de Gdansk, dont les ouvriers ont tant fait pour que naisse Solidarnosc, ont été pratiquement fermés par des ministres issus de Solidarnosc !

Et ces emplois industriels, dans des usines qui produisaient des biens matériels et donc des richesses supplémentaires, ont été partiellement remplacés par des emplois dans des entreprises financières, des fonds spéculatifs immobiliers, toutes ces activités qui ne créent aucune richesse mais qui ont rapporté beaucoup à certains.

Les « nouveaux » et les « anciens » riches

Une minorité a profité de cette évolution et s'est considérablement enrichie.

En République tchèque, en 2003, une étude recensait près de 11 000 millionnaires en dollars, soit une augmentation de 12 % par rapport à 2002.

Mais tous ces « nouveaux riches » sont pour la plupart les anciens privilégiés de la période d'avant, les membres de l'ancienne nomenklatura devenus du jour au lendemain des chantres de l'économie de marché, et tous les petits-bourgeois qui vivaient déjà confortablement avant 1989.

À cette couche de privilégiés sont venus se rajouter les descendants des « anciens riches » d'avant la Deuxième Guerre mondiale. En effet, pour bien montrer qu'ils renouaient avec le capitalisme, les gouvernements ont annoncé leur volonté de restituer les biens nationalisés par les Démocraties populaires au lendemain de la guerre.

En Hongrie et en République tchèque, l'Église catholique est rentrée en possession d'une bonne partie de son patrimoine. En République tchèque, des familles princières ont pu récupérer d'immenses domaines et leurs anciens châteaux.

Ce mouvement de restitution de leurs biens aux anciennes classes possédantes constitua un transfert de richesses qui est resté limité. Mais il s'est fait aux dépens des travailleurs et de la grande masse de ceux qui n'avaient rien à se faire restituer.

En dehors de cette minorité de privilégiés, une partie de la population peut avoir le sentiment de vivre mieux aujourd'hui que sous les Démocraties populaires. Certaines couches de la petite bourgeoisie et une minorité des travailleurs, les plus qualifiés, ceux qui travaillent dans une société occidentale où les salaires sont plus élevés, ceux-là ont accès aujourd'hui à un mode de vie qui, par bien des aspects, est assez comparable à celui que l'on peut connaître ici. Ils ont accès aux mêmes biens de consommation, et certains peuvent même voyager.

Pour la majorité : chômage, précarité, pauvreté...

Mais il n'en va pas de même pour la grande majorité des travailleurs. Il y a d'abord tous ceux qui ont été licenciés. Dans les Démocraties populaires, tout le monde était censé, en principe, avoir un emploi. Les travailleurs découvrirent brutalement le chômage.

En Pologne et en Slovaquie, d'après les chiffres officiels, près d'un cinquième de la population est au chômage. Et pourtant, là-bas comme ici, les statistiques officielles sous-estiment la réalité. Depuis 1989, un système d'allocation-chômage a été mis en place, mais le montant des allocations est dérisoire, et les bénéficiaires peu nombreux [[D'après une enquête officielle, en 1997, en Bulgarie, seuls 45 % des chômeurs percevaient une allocation-chômage, mais seulement 39 % en République tchèque et en Slovaquie, et autour de 27 % en Hongrie, en Roumanie et en Pologne.]].

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En Bulgarie et en Roumanie, une partie croissante de la population retourne vers les campagnes où se pratiquent une agriculture de subsistance sur de tout petits lopins de terre et une économie de troc.

Mais avoir un travail ne permet pas pour autant de vivre correctement. Dans les pays présentés comme les plus favorisés, telles la Hongrie, la République tchèque ou la Pologne, le salaire moyen se situe autour de 400 euros par mois mais nombreux sont les salariés qui gagnent moins de 200 euros. En Roumanie, les salaires avoisinent les 100 euros. En revanche, les prix sont à peine inférieurs à ce qu'ils sont ici.

Alors il est très fréquent, dans tous ces pays, de voir des gens avec un deuxième, voire un troisième emploi pour parvenir à s'en sortir.

Mais ce sont les couches les plus vulnérables de la classe ouvrière, les ouvriers les moins qualifiés, les retraités, les malades, qui ont vu leurs conditions d'existence régresser dramatiquement avec la liquidation de la protection sociale.

L'État a diminué ses dépenses dans la santé, dans l'éducation, dans la culture. En Slovaquie, des réformes de décentralisation ont reporté l'essentiel des dépenses dans ces domaines sur les collectivités locales. C'est une méthode que nous connaissons bien, ici. Cela s'est traduit par des privatisations et des fermetures d'hôpitaux ainsi que des suppressions d'écoles.

Dans tous les pays de l'Est, la pauvreté a énormément augmenté. Selon l'Office polonais des statistiques, en février 2005, huit millions de Polonais se situaient en dessous du seuil de pauvreté, dont cinq millions ne disposaient pas de deux euros par jour. D'après l'UNICEF, deux millions d'enfants polonais ne mangent pas à leur faim, leur famille n'ayant pas la possibilité de payer le repas de midi à la cantine scolaire.

La montée des idées réactionnaires encouragée par les classes dirigeantes

Alors les illusions de 1989 sur les bienfaits du capitalisme ont disparu et laissé la place à un désenchantement, voire à un profond désarroi.

Pour faire face au mécontentement de leurs populations, les classes dirigeantes et leurs représentants ont retrouvé les mêmes recettes que leurs prédécesseurs d'avant guerre.

Partout, ils alimentent les sentiments nationalistes. Dans le cas de la Tchécoslovaquie, les ambitions politiques s'appuyant sur la logique nationaliste ont entraîné, en 1993, l'éclatement de l'appareil d'État et, du coup, du pays en ses composantes tchèque et slovaque, sans même que les populations concernées aient été consultées.

Dans de nombreux pays, cette démagogie chauvine renforce des courants ouvertement xénophobes : antisémites, même quand il n'y a plus guère de Juifs comme en Pologne ; antiturcs en Bulgarie ; antiroms partout.

Depuis 1989, la situation des Roms s'est partout aggravée, notamment en Roumanie où ils sont les plus nombreux. Victimes du racisme le plus brutal, avec l'organisation de véritables pogroms, les Roms constituent surtout la couche la plus pauvre de la population, la plus touchée par le chômage.

Le cours réactionnaire des choses se manifeste par le poids des Églises, orthodoxe en Roumanie ou en Bulgarie, catholique en Pologne. Leur langage et leurs pratiques frisent l'intégrisme. En Pologne, l'interruption volontaire de grossesse est aujourd'hui interdite.

Des pays mis en couple réglée par les capitalistes occidentaux

Les vrais gagnants des changements ont été les grands groupes capitalistes des pays impérialistes. À commencer par les capitalistes allemands. Ceux-ci, bénéficiant de liens historiquement très anciens, mais aussi de liens tissés dans la période récente au moment de l'ouverture à l'Ouest, sont largement les plus présents, avec plus de la moitié des capitaux investis dans la région.

Mais les capitalistes français ont retrouvé eux aussi une partie de leurs terrains de chasse traditionnels : la France est aujourd'hui le premier investisseur en Pologne et en Roumanie.

Les capitalistes ont véritablement dépecé les économies de ces pays, n'en gardant que les « bons morceaux ». Ils ont jeté leur dévolu sur les trois pays les plus développés, la République tchèque, la Pologne et la Hongrie qui ont accueilli à eux seuls près de 80 % des capitaux occidentaux.

Mais, en fait d'investissements, les capitalistes, dans un premier temps, se sont contentés de mettre la main sur les entreprises qui existaient sans en créer d'autres. D'autant que ces entreprises étaient pour ainsi dire bradées.

Dans un livre au titre évocateur : « La grande combine. L'échec des réformes polonaises », un économiste, par ailleurs adepte déclaré des idées libérales, a pu estimer que les entreprises privatisées en Pologne avaient été vendues à moins de 10 % de leur valeur réelle. L'équivalent de la Cour des comptes polonaise elle-même a dénoncé régulièrement, dans de nombreux rapports, des sous-évaluations manifestes lors de privatisations.

De véritables prix d'ami ont été pratiqués et le sont encore. Mais bien sûr, trouver des amis a un prix. Et des affaires de corruption touchant tous les niveaux de l'État et tous les partis font régulièrement l'actualité dans tous les pays de l'Est.

Les groupes capitalistes d'Occident avaient une prédilection particulière pour les anciens monopoles d'État qui leur permettaient de rafler tout le marché d'un pays et d'imposer des augmentations de tarifs.

Les Vivendi, Suez, France Telecom, EDF, GDF et leurs concurrents européens et américains se sont partagés le marché de l'énergie, de l'eau et des télécommunications à la faveur de la privatisation des services publics.

Dans tous les pays de l'Est, la plus grande partie du secteur bancaire et des assurances est passée sous le contrôle des groupes occidentaux. Ils ont racheté les chaînes étatisées de commerce et d'hôtellerie.

Les plus gros capitalistes de l'agroalimentaire ont fait une razzia dans la région. On retrouve le nom de Danone qui, par sa politique de rachat de laiteries, est parvenu à contrôler 30 % du marché des produits laitiers dans toute la région ; celui de Philip Morris pour les tabacs, et celui de Saint-Louis pour les sucreries. Jusqu'au Tokay hongrois dont Pernod Ricard a racheté une grande partie du vignoble.

Après avoir constaté que la transition se passait bien, les capitalistes ont commencé à procéder à de véritables investissements. Surtout dans le commerce. Les Carrefour, Auchan, Metro et autres géants de la grande distribution ont multiplié les ouvertures d'hypermarché à la lisière des grandes villes.

L'exemple de l'industrie automobile

Plus tardivement encore, les capitalistes ont investi dans l'industrie, mais assez peu finalement. Dans ce domaine, on parle beaucoup de l'automobile. En effet, les pays de l'Est intéressent beaucoup les capitalistes de ce secteur. Ces pays sont encore sous-équipés en automobiles, et les grandes firmes sont tentées d'être présentes sur le marché qu'ils constituent. Mais étant donné le niveau de vie plus bas, il faut des modèles moins chers et donc fabriqués sur place avec des ouvriers payés avec les salaires de là-bas, quatre à cinq fois moins élevés qu'en Europe occidentale. En outre, ces modèles facilitent la pénétration vers l'Ukraine ou la Russie voisines.

Une véritable rivalité oppose les pays de l'Est les uns aux autres pour attirer les constructeurs automobiles par des moyens auxquels ils sont sensibles : fiscalité très faible, prise en charge par l'État des infrastructures des sites choisis et des routes qui y mènent...

Tout cela est avantageux pour les capitalistes qui investissent. Mais c'est la population qui en supporte le coût.

L'usine Dacia à Pitesti, en Roumanie, où Renault produit la Logan, la fameuse « voiture à 5 000 euros », est une bonne illustration de la façon dont les capitaux occidentaux sont censés moderniser l'économie de ces pays. Elle emploie aujourd'hui 12 000 salariés. Mais ils étaient 27 000 au moment du rachat par Renault en 1999 !

Avant que Renault ne reprenne l'usine, la Dacia était un sujet de plaisanterie : les Roumains parlaient, paraît-il, de leur voiture comme d'un produit fait à la main et unique puisqu'il n'y en avait pas deux qui se ressemblaient !

On ne sait pas si, aujourd'hui, chaque Logan est unique, mais elle est toujours faite 100 % à la main : il y a un robot dans toute l'usine pour poser et coller les pare-brise. Tout le reste est forgé, plié, soudé, assemblé, embouti et vissé à la main. Il faut dire qu'avec des salaires moyens, d'après la direction, de 200 euros net par mois pour 40 heures de travail hebdomadaire, les ouvriers coûtent moins cher que des automates. En plus, ils sont jeunes - 36 ans en moyenne - et qualifiés - ils sont tous pourvus au minimum de l'équivalent du bac.

C'est un système fondé sur la « compétence humaine », expliquent cyniquement les responsables de l'entreprise.

Mais ces usines de montage automobile ne sont même pas le signe annonciateur d'un développement industriel des pays qui les accueillent. Elles marquent, au contraire, l'accentuation de leur situation de dépendance.

Quand Volkswagen a racheté Skoda, en République tchèque, elle a transféré les secteurs de recherche-développement en Allemagne, à la maison mère, et un grand nombre des fournisseurs locaux ont disparu au profit de sous-traitants allemands.

L'usine ouverte par Audi, en Hongrie, ne fait quasiment pas appel à des fournisseurs locaux (ils représentent 5 % de ce qui est assemblé) ; tout le reste est importé.

Le capitalisme développe... le sous-développement

Ce qui ressort de ce tableau, c'est l'image de pays passés sous la domination des bourgeoisies impérialistes européennes, de pays dont les économies ont été totalement remodelées en fonction des intérêts des grands groupes capitalistes.

Non, contrairement à ce que certains prétendent encore aujourd'hui, ces pays ne sont pas en train de « rattraper leur retard ». Ce que ces pays sont en train de connaître, c'est une forme de « développement du sous-développement », une « tiers-mondisation ».

Pour paraphraser un tract d'un groupe anarchiste polonais des années quatre-vingt-dix : « On nous avait promis l'Amérique, mais sans nous dire qu'il s'agissait de l'Amérique latine... ».

L'intégration dans l'Union européenne

L'intégration de ces pays dans l'Union européenne, préparée depuis dix ans et finalisée pour quatre d'entre eux en 2004, correspondait à l'intérêt des grands trusts européens.

Les groupes capitalistes, en particulier ceux qui intègrent les différentes usines se situant aux quatre coins de l'Europe dans un même processus de production, ont un intérêt évident à lever tout obstacle qui peut ralentir la circulation des produits intermédiaires ou finis. Tous ont intérêt, pour la circulation de leurs capitaux et de leurs bénéfices, à l'alignement, sous des formes diverses, des monnaies locales sur l'euro.

Avec l'entrée de ces pays dans l'Union européenne, s'ouvre le robinet des aides des institutions européennes. Les programmes de pré-adhésion, entre 1991 et 1994, ont représenté au moins trois milliards d'euros par an pour l'Europe centrale. Ces aides, dont on dit qu'elles sont destinées aux pays, profitent en réalité surtout aux groupes capitalistes occidentaux. Elles servent à moderniser les infrastructures, à créer des autoroutes adaptées aux nécessités du transport routier international, à y aménager des bases logistiques, à moderniser des ports fluviaux ou maritimes. Tous ces travaux, dont le coût dépasse parfois les moyens des États nationaux, sont cependant indispensables au développement des activités des capitalistes dans la région.

Les dirigeants des puissances impérialistes d'Europe ont fait mine de craindre que l'intégration de ces nouveaux pays ne provoque un afflux de travailleurs vers l'Ouest. C'était stupide. Comme il était prévisible, il n'y a pas eu de grandes invasions venant de l'Est [[Comme le faisait remarquer, en 2004, le représentant de la Hongrie à la Commission européenne, « il est déjà difficile de faire bouger les gens à l'intérieur du pays. Comment croire qu'ils vont se précipiter en foule hors de leurs frontières ? »]].

Alors, si les capitaux et les marchandises circulent librement à l'intérieur de l'Union européenne, élargie à 25, il n'en va pas de même pour les personnes. Ou, plus exactement, par une curieuse relativité s'appliquant aux déplacements, ceux-ci sont plus faciles d'Ouest en Est que dans le sens inverse.

Les États d'Europe occidentale se sont accordé le droit d'appliquer, pendant sept ans, tout un arsenal de mesures restreignant la libre circulation des salariés issus des nouveaux pays intégrés. Seuls, trois États ont annoncé dès le début qu'ils n'auraient pas recours à ces interdictions. La France est un des États qui ont la politique la plus restrictive : elle a annoncé qu'elle autorisera prochainement l'accès à l'emploi là où il y aura « pénurie de main-d'oeuvre » mais qu'elle maintiendra l'obligation d'un permis de travail dans tous les autres secteurs.

Alors, depuis 2004, pour les populations de ces pays, les frontières avec l'Ouest n'ont pas complètement disparu. En revanche, la proximité de « l'espace Schengen » oblige ces pays à renforcer leurs frontières vis-à-vis de leurs voisins de l'Est.

Des liens multiples, économiques, humains, voire familiaux, existent entre l'est de la Pologne et la Biélorussie et l'Ukraine voisines, entre la Slovaquie et la Hongrie et la région de l'Ukraine subcarpathique. La frontière entre la Roumanie et la Moldavie coupe artificiellement deux communautés également roumanophones.

Après la chute des Démocraties populaires, les populations de part et d'autres des frontières ont trouvé une relative facilité de circuler. Eh bien, avec l'entrée dans l'Union européenne, ces frontières quelques années entrouvertes se sont refermées. Du moins pour ceux qui vont de l'Est vers l'Ouest. Et c'est tout un symbole qu'une partie des crédits accordés par les institutions européennes à la Pologne ou à la Roumanie soit consacrée à construire des postes frontières flambant neufs et à doter les gardes de matériels sophistiqués pour rendre les frontières moins perméables.

Les enjeux de la Constitution européenne

L'intégration de nouveaux pays a posé un problème aux représentants des principales bourgeoisies européennes. Un État rejoignant l'Union européenne est censé se voir reconnaître le droit de participer aux prises de décision au même titre que les autres. Et, au sein des institutions européennes, les décisions les plus importantes se prenaient suivant la règle de l'unanimité.

Du coup, les nouveaux entrants se retrouvaient, de fait, avec un droit de veto. Les États dominés sur le plan économique par l'impérialisme risquaient ainsi de disposer de quelques moyens politiques pour se défendre. Bien sûr, les pays occidentaux ont des moyens de pression, mais cela leur aurait compliqué la tâche.

Le budget de l'Union européenne représente tout de même une somme importante et les pays impérialistes d'Europe occidentale voulaient se réserver le monopole de la décision sur la destination de ce budget. Comment, par exemple, doivent être réparties les subventions prévues par la Politique agricole commune ? Quelles régions doivent bénéficier en priorité des financements européens ? À quelles infrastructures, à quels axes routiers accorder la priorité ? Et à qui passer les commandes ?

Derrière ces questions, en apparence abstraites, il y a de gros intérêts en jeu, de l'argent qui peut aller vers certains, et pas vers d'autres, des groupes capitalistes qui peuvent être favorisés par telle décision au détriment d'autres.

Si les dirigeants des pays d'Europe ont sorti Giscard de la naphtaline pour lui faire rédiger une Constitution, c'était pour résoudre ce problème, en mettant fin à la règle de l'unanimité et en écartant pratiquement les petits pays d'Europe de l'Est non seulement de tout pouvoir de décision, mais en limitant même leur pouvoir de protestation.

C'est précisément en raison de son caractère non démocratique visant à faire taire les petits pays de l'Europe pauvre que nous avons choisi de voter « non » au référendum sur la Constitution européenne.

On sait ce qu'il est advenu de cette Constitution et le problème reste entier pour les dirigeants politiques de la bourgeoisie, même si cela ne gêne absolument pas les affaires des grands trusts européens.

Quelles perspectives ?

Alors, quel bilan tirer de quarante et quelques années de régime des Démocraties populaires et des quinze ans qui se sont écoulés depuis la fin de ces régimes ?

Les bourgeoisies nationales de ces pays, étouffées avant-guerre entre une aristocratie foncière qui écrémait la richesse nationale et freinait le développement capitaliste et le capital étranger qui vassalisait l'économie sans chercher à la développer, se sont retrouvées débarrassées de l'une et de l'autre pendant quatre décennies de Démocraties populaires. Paradoxalement, c'est la mainmise de la bureaucratie soviétique qui, en imposant la concentration des moyens de production entre les mains de l'État, a permis, pendant quelques années, une croissance relativement rapide de l'industrie.

Et, lorsque, aujourd'hui, les dirigeants en place reprochent à l'étatisme tous les aspects retardataires de leurs pays, ils mentent. L'étatisme, d'une part, et la résolution radicale de la question agraire, d'autre part, ont déblayé le terrain pour un développement bourgeois.

Mais, aujourd'hui, ce ne sont pas les vestiges du passé qui empêchent un véritable développement des pays de l'Est sur des bases capitalistes, c'est la mainmise du grand capital impérialiste. Et le principal bénéficiaire des transformations économiques, même réalisées sous les Démocraties populaires, est finalement le grand capital occidental.

Comme au temps de Trotsky, le rôle laissé aux bourgeoisies des pays de l'Est est celui « d'agent du capital financier européen ». Elles n'ont pas d'autre ambition : il est vrai que ce rôle leur permet de s'enrichir.

La bourgeoisie des pays de l'Est, que ses éléments soient issus des anciennes bourgeoisies ou de la « nomenklatura » du temps des Démocraties populaires, est une bourgeoisie arrogante, avide. Son arrogance se manifeste dans la vie politique, dans le domaine des idées, dans celui de la vie quotidienne, par des comportements particulièrement réactionnaires et une dévotion sans borne au capitalisme le plus débridé. Elle se sent d'autant moins gênée d'afficher son côté anti-communiste, anti-ouvrier, qu'elle est en situation de reprocher aux régimes des Démocraties populaires, au « communisme » ou au « bolchevisme », comme elle dit, tout ce qui va mal dans la société.

C'est d'autant plus cynique que cette bourgeoisie est composée dans une large mesure d'individus qui faisaient partie, au temps des Démocraties populaires déjà, des couches privilégiées. À l'époque, ils invoquaient les nécessités de la « construction du socialisme » pour imposer leur dictature aux travailleurs dans les usines comme en dehors.

C'est tout un symbole, par exemple, que le Premier ministre qui, en Hongrie, vient d'être reconduit, ait été, dans sa jeunesse, dans les dernières années des Démocraties populaires, un des principaux responsables de la jeunesse dite communiste. Aujourd'hui, il est un des hommes les plus riches du pays. Comme quoi, il n'y a pas que Berlusconi pour cumuler. Comme beaucoup de ses semblables, Gyurcsanyi a profité de ses fonctions dans l'appareil du parti et de l'État pour mettre la main sur des entreprises d'État, avant de les revendre avec profit.

Et l'on voit bien, aujourd'hui, que le fameux rideau de fer qui, à l'époque, entourait les Démocraties populaires n'a pas seulement protégé les régimes staliniens, mais aussi les possibilités de développement des bourgeoisies nationales.

La classe ouvrière des ex-Démocraties populaires n'a aucune raison de regretter les anciennes dictatures, même si elles s'étaient intitulées « socialistes » ou « communistes ». Mais elle n'a pas vraiment, non plus, de raison de se réjouir des changements de régime. Ces changements de régime ont certes favorisé un accroissement de certaines libertés démocratiques, celle de la presse, celle de se réunir, mais ces libertés-là valent surtout dans la mesure où la classe ouvrière est en situation de s'en emparer et de s'en servir pour défendre ses propres intérêts politiques et pour préparer sa propre émancipation future.

Pour le moment, ceux qui se servent le plus de cette liberté-là sont les laudateurs du système capitaliste. Ce sont, aussi, les forces réactionnaires. Ce sont les Églises qui tiennent le haut du pavé. Ce sont des ultra-nationalistes. Ils ressortent des oubliettes de l'Histoire toutes sortes de grandeurs nationales, réelles ou inventées, pour appuyer des revendications territoriales. Mais, dans ces pays aux frontières artificielles et aux populations mélangées, cela contribue à dresser les peuples les uns contre les autres. cela prépare des massacres intercommunautaires, comme ceux qui ont ensanglanté la Yougoslavie.

Mais le principal problème, c'est la désorientation, la perte de repères de classe de la classe ouvrière. C'est certainement le pire héritage que quarante ans de dictature stalinienne ont laissé dans les coeurs et les consciences.

Bien sûr, l'intégration dans l'Union européenne a apporté au moins l'avantage de pouvoir se déplacer malgré tout plus facilement que dans le passé. Encore faut-il en avoir les moyens !

Mais si cela contribue un tant soit peu à ce que les travailleurs de ces pays se sentent partie intégrante de la classe ouvrière européenne, ce serait déjà ça ! Et ce n'est pas négligeable. Encore faut-il que la politique des organisations ouvrières d'ici soit d'intégrer ces travailleurs, au lieu de les repousser au nom d'une illusoire préservation des « avantages acquis » !

Alors, s'il est certain que le stalinisme ne se relèvera plus de la disparition de l'Union soviétique et des Démocraties populaires, la classe ouvrière, elle, se relèvera. C'est une classe ouvrière qui est restée combative car les grèves ne se sont pas arrêtées avec la fin des Démocraties populaires. Mais la conscience politique n'est pas qu'une question de combativité, bien que les deux soient liées.

Ce qu'on a à souhaiter pour le prolétariat de ces pays, c'est au fond la même chose que ce qu'on a à souhaiter pour le prolétariat des pays occidentaux, dont le nôtre, ici, en France. Il est indispensable, il est vital, que renaissent des partis représentant les intérêts de classe du prolétariat ! Mais ce n'est pas qu'un souhait, c'est en même temps un objectif militant !