Les États-Unis dans les années 30 : crise, New Deal et luttes sociales

Cercle Léon Trotsky
25/06/1993

La crise économique mondiale que nous vivons aujourd'hui, est, selon bon nombre de commentateurs ou d'experts économiques paraît-il compétents, aussi profonde que celle de 1929, bien que de structure différente.

L'histoire ne se répète jamais deux fois de la même façon, même si certaines situations se ressemblent. Mais l'on peut se demander quand même si la crise actuelle débouchera sur des phénomènes sociaux comparables à ceux dont la crise de 1929 fut à l'origine.

Côté négatif, 29 fut la cause directe de la prise du pouvoir par les nazis en Allemagne en 1933, pas la seule cause bien entendu, mais elle fut déterminante.

Mais à plus long terme, les répercussions de la crise de 1929 eurent aussi des conséquences politiques et sociales sur le mouvement ouvrier.

En Espagne, ce fut la chute de la monarchie, la République, l'insurrection franquiste, la révolution espagnole et la guerre civile perdue.

En France, ce fut la grève générale de juin 1936, vite arrêtée par les staliniens. Dans d'autres pays du monde aussi des réactions ouvrières se produisirent.

Mais la trahison de l'internationale stalinienne et des partis communistes à ses ordres, eut pour conséquence que les sacrifices de centaines de milliers de travailleurs ne purent arrêter la bourgeoisie dans sa marche à la Deuxième Guerre mondiale.

Les partis staliniens qui, jusqu'à la prise du pouvoir par Hitler, menèrent une politique radicale et sectaire traçant un signe d'égalité entre le Parti Socialiste et les fascistes, firent un virage à 180° en 1935 pour soutenir les gouvernements de Front populaire et les partis bourgeois libéraux, au nom de la lutte de la démocratie contre le fascisme.

Ils détournèrent alors partout les réactions objectivement révolutionnaires des travailleurs, qui n'auraient pu être efficaces que si elles étaient devenues consciemment révolutionnaires, pour les placer, au contraire, à la remorque de partis et d'organisations bourgeois.

Aux États-Unis, point de départ de la crise, des phénomènes semblables se produisirent, bien que le Parti Communiste n'y ait pas eu l'importance et l'influence qu'il avait eues en Allemagne et qu'il avait en France ou même en Espagne.

Le boom des années 20

Le boom économique des années 20, succédant aux bénéfices réalisés pendant les années de guerre, semble porter les États-Unis vers un avenir sans problèmes. La production s'accroît sans interruption - ou presque - , le niveau de vie de la plupart des Américains est en augmentation, une frénésie de consommation se porte sur de nouveaux produits, dont l'automobile, et semble entraîner avec elle l'apparition d'un mode de vie assurant un confort matériel et dépourvu d'inquiétudes pour le lendemain. Un industriel comme Ford conçoit ses voitures pour les vendre à ses propres ouvriers.

Il est vrai que, de 1919 à 1929, le revenu national augmente de 39 %. La production d'automobiles est de 1,9 million de véhicules en 1920, elle sera de 4,4 millions dix ans plus tard.

Cet engouement pour l'automobile est tel qu'il va pousser, le 2 décembre 1927, jour du lancement du nouveau modèle A de Ford, une foule d'un million de personnes à Detroit sur le lieu de la présentation de cet objet de tant de désirs.

Cette croissance ne va pas sans heurts : ainsi, une grave récession touche toute l'économie en 1921, et elle n'en sortira qu'en 1923, mais pour se précipiter vers de nouvelles hausses records. La classe bourgeoise et petite-bourgeoise peut alors croire sans peine que tout lui est possible. Elle peut gagner de l'argent en se lançant dans pratiquement n'importe quoi. Les possibilités de le dépenser ou de le placer s'élargissent aussi, avant même la spéculation boursière de la deuxième moitié des années 20, qui va aspirer les dollars de toute la bourgeoisie et petite bourgeoisie. On peut, avec ses gains, consommer, construire, produire, investir.

Cependant, on pouvait subir l'appât du gain et vouloir ne pas rester un rustre : ainsi, un des best-sellers de l'année 1926 fut un livre indiquant comment bien se tenir en société, qui était intitulé : « Pourquoi nous conduisons-nous comme des êtres humains ? ». Si eux le disent...

Cette griserie de la richesse se nourrit aussi du poids croissant des États-Unis dans l'économie mondiale : le pays draine les matières premières de plusieurs continents et prête ou investit largement, en Europe et ailleurs.

En ce qui concerne la population laborieuse, les possédants affirment toujours que c'est en s'intégrant à cet « American way of life », à ce mode de vie américain, en suivant le précepte « Je consomme, donc je suis », que les pauvres, immigrants ou pas, ceux qui sont dans les soutes de la société, peuvent en émerger et ne plus se sentir des parias. Cela est sans doute vrai jusqu'à un certain point ; un grand nombre de travailleurs voient leur situation s'améliorer.

Mais le tableau d'ensemble est plus que contrasté. Le salaire réputé attractif que Ford paie dans ses usines d'automobiles attire peut-être des travailleurs, mais, dans l'usine, d'autres réalités doivent les repousser car, sur une année, Ford doit en embaucher 50 000 pour en garder 10 000 sur ses chaînes.

Le pouvoir d'achat des salariés a augmenté de 25 % entre 1919 et 1929, mais, dans le même temps, la productivité a grimpé de 43 % et les profits de 100 %. En 1929, les États-Unis étaient, parmi tous les pays industrialisés, celui où la semaine de travail était la plus longue, où la protection contre le chômage était la moindre, où régnait la ségrégation raciale et où la Cour Suprême avait annulé une loi qui visait à interdire le travail des enfants.

Les inégalités sociales ont augmenté durant toute la décennie : si le revenu disponible moyen par personne augmente de 9 %, celui des 1 % d'Américains ayant les plus hauts revenus augmente de 75 %. En 1929, les 27 500 familles les plus riches possédaient autant que les 12 millions de familles les plus pauvres.

Nul doute que les personnalités de l'Amérique de l'époque - des présidents amis des grands hommes d'affaires et entourés souvent de corrompus et d'affairistes ; un roi de la banque comme Andrew Mellon, qui est secrétaire d'État au Trésor, ce qui lui permet de déduire de ses impôts une somme égale à tout ce que payent les citoyens de l'Arkansas ; un roi du racket comme Al Capone, qui s'est accaparé le business né des lois de la prohibition - nul doute donc que ces personnalités étaient représentatives des fortunes qui se bâtissaient alors.

Mais ces fortunes ne pouvaient se faire que parce que, face à la classe ouvrière, et face aux fermiers appauvris, le grand capital imposait sa loi dans les rapports de classe.

En même temps que la bourgeoisie leurrait les ouvriers avec quelques salaires en hausse, elle continuait, par l'intimidation et la menace, à les détourner de l'organisation collective, voire à la leur interdire par la force.

Au cours des années 1920, le nombre de grèves ne cessa de décliner. Là où elles eurent lieu, ce fut bien souvent grâce au rôle joué par des militants radicalisés ou communistes. La plupart de ces grèves se heurtaient à une répression ouverte et féroce.

Outre la chasse aux militants ouvriers et aux « rouges », et les barrages contre les tentatives de s'organiser collectivement, le patronat ne dédaignait pas de se débarrasser des syndicats de la pourtant très conservatrice confédération syndicale AFL (la Fédération Américaine du Travail), pour installer à leur place des syndicats-maison. En 1926, ces syndicats-maison étaient au nombre de 432, encadrant plus d'un million trois cent mille travailleurs, plus du tiers du nombre de travailleurs organisés par l'AFL. Ce nombre va d'ailleurs augmenter au moment de la crise et pendant les premiers mois de l'administration Roosevelt.

L'AFL représentait la tradition la plus conservatrice du syndicalisme américain. Chauvine, n'acceptant pratiquement pas les Noirs, ne parlant plus de grèves depuis longtemps, de moins en moins reçue dans les antichambres des managers et des ministres au fur et à mesure qu'elle perdait de sa force, mais ayant souvent, et même recherchant, le soutien de gangsters notoires, l'AFL était en retard sur son temps. De plus, elle n'organisait dans ses syndicats de métier que les travailleurs qualifiés. Ce qui faisait que dans une grande entreprise, les électriciens, les chauffeurs, les outilleurs et autres appartenaient à des syndicats de métier différents. Quant aux ouvriers non qualifiés, ils n'avaient pas leur place dans les structures de l'AFL. A une époque de rapide développement de la grande industrie, et donc du rapide accroissement du nombre des travailleurs non-qualifiés, dont les Noirs et les femmes, ces travailleurs étaient traités de « racaille » par un des dirigeants de l'AFL, et cette confédération affirmait qu'ils ne méritaient pas d'être défendus.

Tous ces éléments se combinèrent et les effectifs de l'AFL passèrent de 4 millions de syndiqués en 1920 à 2,7 millions en 1929.

La crise de 1929

C'est dans cette Amérique du capitalisme débridé que la crise de 1929 éclate. Il y avait eu, certes, quelques alertes avant cette date. Par exemple une folle spéculation sur l'immobilier en Floride qui fut suivie d'une dévalorisation totale de tous ces projets, ou encore une baisse, irrégulière mais tenace, des prix agricoles et donc du niveau de vie de millions de producteurs de la campagne. Mais le boom de toutes ces années, couronné par la spéculation effrénée sur les actions à la Bourse de Wall Street, s'acheva par le krach même de cette bourse, qui prit tout le monde par surprise.

Les effets vont en être rapides et importants. Bien entendu, la valeur de la plupart des capitalisations boursières s'effondre, mais, surtout, suivant cet effondrement, les banques et les entreprises ferment : d'octobre à décembre 1929, le nombre de chômeurs passe de 500 000 à 4 millions. Ce nombre n'arrête pas de grimper : après une nouvelle escalade en 1931, il atteindra de 12 à 15 millions, suivant les estimations, au printemps 1933. Un tiers de la population salariée est sans emploi, et, parmi ceux qui en ont un, nombreux sont ceux qui travaillent à temps partiel.

Toute la société est déboussolée par la crise. Quelques détenteurs de gros portefeuilles d'actions, ruinés par le krach d'octobre 1929, se jettent par les fenêtres. Leur nombre et leur notoriété ne justifiaient peut-être pas la question qu'un humoriste mettait dans la bouche d'un gardien d'hôtel : « Une chambre au troisième étage ? C'est pour dormir, ou vous sautez tout de suite ? »

Mais surtout ces millions de brasseurs d'affaires, grosses et petites, voient ces affaires, et les profits qui en découlaient, leur échapper et se tarir. Du jour au lendemain, c'est l'impuissance, pour eux qui croyaient tout régenter. Toutes les régles sociales découlant du respect de la sacro-sainte propriété privée volent en éclats. L'épargne est une duperie, le travail une impossibilité pour une partie croissante de la population, l'avenir un trou plus noir que le présent. Qui peut encore vanter les mérites de l'« American way of life » ?

Des images, des films, des romans nous sont restés des effets désastreux de cette crise : les bidonvilles, les soupes populaires, les familles ruinées, fuyant vers une Californie qu'on espérait riche en emplois. En dehors donc des petits agriculteurs, c'est la classe ouvrière qui supporte tout le choc de cette dépression. Les grandes villes ouvrières sont durement frappées : 50 % de chômeurs à Detroit, ville de l'automobile. Là, une entreprise d'équipements paie ses ouvriers 10 cents de l'heure, ce qui donne un salaire hebdomadaire de 4 dollars pour une semaine de 40 heures. 4 dollars alors que le salaire moyen, selon les statistiques, est de 16 dollars durant l'été 1932, et qu'il est notoirement insuffisant. Pas étonnant qu'une grève éclate dans cette usine en 1933. Des compagnies minières imposent à leurs salariés de ne travailler qu'un jour et demi par semaine : extrayant dix tonnes de charbon sur ce temps-là, ils touchent 5 dollars pour ce qui sera leur semaine. Dans le textile, dans le Sud traditionnellement anti-ouvrier, mais aussi dans le Nord-Est, où domine une bourgeoisie dite libérale, les travailleuses touchent de 60 cents à 1,1 dollar pour une semaine de 55 heures.

Le capitalisme prospère des années 20 n'avait guère amélioré la condition ouvrière. Celui en crise de l'année 1932 la fait descendre dans des abîmes. Le pays a complètement changé de figure : triomphant en 1929, il est en faillite complète trois ans après.

Une période de profonds bouleversements

La profondeur de la crise, les bouleversements qu'elle avait entraînés dans la vie de millions de personnes, les remises en cause du bien-fondé du système du profit qui s'en étaient suivies, tout cela créait une situation entièrement nouvelle. L'idée que c'était le fonctionnement même du capitalisme qui était cause d'un désastre visible partout pouvait faire son chemin, et ensuite l'idée qu'une autre organisation sociale était nécessaire. Personne ne pouvait dire à l'avance si une fraction importante de la classe ouvrière pouvait s'emparer de ces idées et entamer le combat sur cette base, mais, en tout cas, s'il y avait un moment où il fallait se fixer l'objectif d'un changement global, c'était bien celui-là.

Et c'était d'autant plus possible qu'on était alors très proche de la Révolution russe et de la création du premier État ouvrier. Cet État avait tenu bon à travers la guerre civile, il avait plus ou moins remonté la pente, il prouvait qu'une société pouvait s'organiser autour d'une production planifiée et collectivisée. Cet espoir pour les travailleurs et les opprimés du monde entier était, de plus, concrétisé dans une Internationale Communiste puissante, cela malgré les errements de sa politique après 1924.

Une perspective clairement révolutionnaire était donc à l'ordre du jour. Au début des années 30, deux mouvements affirmaient que telle était leur politique : les trotskystes et le Parti Communiste Américain.

Les trotskystes

Les trotskystes s'étaient formés comme une fraction minuscule au sein du Parti Communiste. Exclus en 1929, ils allaient montrer véritablement la valeur de leur politique dans la grève des camionneurs, à Minneapolis, en 1934. Malheureusement, trop faibles, ils ne pourront faire davantage ensuite, ni même gagner une implantation notable et ils ne furent pas rejoints par le gros des troupes du Parti Communiste.

Le Parti Communiste Américain

Le Parti Communiste, lui, même s'il était faible, l'était bien moins que les trotskystes et il avait pu gagner une influence par sa combativité. Au début des années 30, il s'affirmait donc pour un changement révolutionnaire, mais c'était au travers d'une politique ultra-gauche qui ne pouvait pas offrir une perspective à la classe ouvrière.

Né en 1920, le PC était un parti de militants dévoués et disciplinés, ce qui allait lui donner un poids supérieur à ses seules forces numériques.

Avant 1929, il fut à la tête de plusieurs grèves dans le textile, industrie tristement célèbre pour ses bas salaires et ses cadences de travail harassantes. Au début des années 30, au plus fort de la crise, le PC fut à l'initiative d'un certain nombre de grèves : ainsi chez les ouvriers du textile dans le Nord-Est du pays en 1931, dans la confection et l'habillement en 1929 et 1932. Chez les mineurs, il allait s'impliquer dans une grève commencée sans lui. Cette grève, en 1931, fut déclenchée par les conditions de vie misérables des mineurs, conséquence d'une crise qui s'abattait avec rigueur sur les régions charbonnières. Elle fut lancée par le syndicat des mineurs affilié à l'AFL. La répression s'abattit sur les grévistes et ils laissèrent des morts dans la bataille. Le syndicat choisit alors de se retirer. Le Parti Communiste s'impliqua dans la grève, mais sans pouvoir mener celle-ci à une conclusion victorieuse.

Par ailleurs, les militants communistes s'investissaient dans des actions contre les expulsions, ou dans la création de Comités de chômeurs, qu'ils allaient regrouper dans une organisation nationale. Dans le cadre de ces actions, le Parti Communiste fut à l'initiative, le 6 mars 1930, de ce qu'il appela « une journée internationale contre le chômage ». Ce jour-là, il y eut des manifestations dans beaucoup de grandes villes du pays, regroupant au total plus d'un million de participants. A Cleveland, la manifestation tourna à l'émeute et, à New York, de violentes bagarres furent provoquées par l'intervention de la police contre les 50 000 manifestants.

Le 7 mars 1932, dans la banlieue de Detroit, siège d'une immense usine Ford, où les trois quarts du personnel étaient en chômage, le PC regroupa 3 000 manifestants pour une marche de la faim contre Ford. La police de cette municipalité, tout à la solde de cet autocrate de l'automobile, ayant appointé des gangsters comme assistants du shérif, ouvrit le feu sur un cortège pacifique et tua quatre personnes.

Dans le sud du pays, où la terreur anti-noirs du Ku Klux Klan raciste s'ajoutait à celle d'une police aux ordres des propriétaires terriens, le Parti Communiste arriva à s'implanter parmi les travailleurs noirs. A Birmingham, ville industrielle, il attira des sidérurgistes, et, dans les zones avoisinantes, il regroupa des Noirs, petits métayers.

Le caractère radical des actions menées par le Parti Communiste montrait de façon évidente que sa politique s'opposait à celle de la très conservatrice AFL. S'efforçant d'être présent sur des terrains de lutte différents, le Parti Communiste, grâce au dévouement de ses militants, apparaissait comme un parti combatif, qui se battait pour la classe ouvrière, au moment où les chefs officiels de celle-ci avaient renoncé à affronter la bourgeoisie. Cette combativité, ces actions que le PC dirigeait, lui valurent certainement le respect d'une fraction non négligeable de la classe ouvrière.

Mais cette combativité est mise au service d'une politique erronée. C'est une politique ultra-gauche, qui a été imposée à tous les PC par le dernier virage de l'Internationale Communiste. A la tête de celle-ci, la fraction stalinienne, naviguant à vue, prend le contre-pied de ses compromissions avec des forces bourgeoises lors des années précédentes. A partir de 1928-1929, il est proclamé que l'on est à la veille d'une montée révolutionnaire, ce qui n'est pas si faux, mais que les partis communistes sont capables, aussi petits soient-ils, d'entraîner la classe ouvrière dans cette montée et que le principal ennemi à abattre est la social-démocratie. Le PC américain s'aligne lui aussi sur ce cours sectaire, fait sortir ses militants syndicaux de l'AFL pour leur faire créer des syndicats rouges, au programme décalqué sur celui du parti, et qui ne regroupent que peu de membres. Le PC attaque le Parti Socialiste en tant qu'ennemi n°1 et le présente comme « le troisième parti de Wall Street ». C'est à ce moment que les trotskystes sont exclus.

Une telle politique ne pouvait guère porter de fruits au moment où, de fait, la classe ouvrière était sur la défensive. Elle n'encourageait pas les travailleurs démoralisés à reprendre la lutte et ne donnait aucune perspective réelle à ceux qui étaient décidés à lutter malgré tout. Finalement, d'ailleurs, elle allait favoriser le virage suivant que l'Internationale, stalinisée, ferait prendre en 1935 aux divers partis communistes, tout orienté vers une alliance avec une fraction de la bourgeoisie. Car bien des militants du Parti Communiste, confrontés aux difficultés d'appliquer cette ligne ultra-gauche, se sentirent soulagés par un virage qui en prenait le contre-pied. Mais, alors, le PC mena une politique qui n'était plus une politique ouvrière débarrassée de ses aspects ultra-gauches et négatifs, mais une politique qui n'avait plus rien d'une politique de classe.

Le Parti Socialiste

Disons deux mots du Parti Socialiste américain. En 1932, celui-ci n'avait guère plus de militants que le Parti Communiste, mais il n'en avait pas le radicalisme. Sa politique réformiste, déjà inadéquate dans la période d'avant 1929, ne répondait à aucun des problèmes soulevés de façon ouverte par la crise. L'influence de ce parti reposait pour beaucoup sur l'activité de ses militants dans les syndicats de l'AFL, mais sans que la direction du parti apparût plus combative que celle de l'AFL. Pourtant le Parti Socialiste, ou du moins certains de ses éléments, allait quelque peu se radicaliser après les années de crise.

Les syndicats

La confédération syndicale AFL, quant à elle, restait impotente, passive et fermée aux millions de travailleurs les plus exploités : les ouvriers non-qualifiés de la grande industrie. Totalement incapable d'attirer des couches ouvrières qui pouvaient se radicaliser, pire même, absolument décidée à les tenir à l'écart de ses rangs, elle ne tenait que par son appareil bureaucratique.

Roosevelt à la présidence

A partir du début 1933, c'est le démocrate Roosevelt qui se trouve chargé des affaires de la bourgeoisie.

Il a été élu Président en novembre précédent en battant facilement Hoover, président républicain sortant, à la recherche d'un deuxième mandat, totalement discrédité par la crise. En même temps, les électeurs ont envoyé une majorité démocrate dans les deux chambres du Congrès américain.

Quand le nouveau président prend ses fonctions, lui et son administration, avec l'appui du Congrès, vont décider toute une série de lois et de mesures qui visent à relancer la machine économique. Mais pour ce faire, vu la profondeur de la crise, elles ébauchent le cadre d'une politique qui vise à réguler et protéger le capitalisme, en quelque sorte, des capitalistes eux-mêmes. Cela ne va pas jusqu'à l'encadrement de l'économie réalisé par le nazisme, ni même aux nationalisations françaises, mais c'est la même tendance au recours à l'État, même dans ces États-Unis tellement attachés au libéralisme sauvage.

Ces premières mesures sont prises sous le coup de l'urgence, les banques fermant les unes après les autres juste avant l'installation de Roosevelt à la Maison-Blanche. Elles ont un caractère très marqué de mesures de circonstances. Le candidat Roosevelt lui-même n'en avait guère laissé pressentir la teneur, tant ses promesses avaient eu le vague de celles que fait d'ordinaire un politicien.

De plus, pendant les quatre années où il était gouverneur de l'état de New York, années rappelons-le, où le spectacle quotidien de cette métropole était celui des queues aux soupes populaires et des bidonvilles créés par la crise, pendant ces années, Roosevelt n'a pas fait beaucoup qui permette de le distinguer de Hoover, sinon décider des secours plus massifs qu'auparavant aux chômeurs et aux sans ressources.

Une intervention de l'État pour introduire un minimum de surveillance des affaires n'était pas chose inconnue aux États-Unis. Après la crise financière et économique de 1907, le président de l'époque avait décidé la création de banques fédérales de réserve, dans le but de réguler le dollar et le système de crédit. Surtout, lors des années 1917 et 1918, les besoins d'une centralisation de la production pour fournir les armements et les approvisionnements nécessaires à une armée en guerre avaient abouti à créer des organismes regroupant les représentants de l'État et du grand capital, qui décidaient d'en haut, et à l'avance, les productions, les prix et les profits.

Roosevelt lui-même est bien conscient du problème global posé par la période. Devant la Convention démocrate de juin 1932, parlant des millions d'Américains qui souffraient tant de la crise, Roosevelt affirmait : « Faillir à la tâche de leur offrir une nouvelle chance équivaudrait non seulement à trahir leurs espoirs, mais à se méprendre sur leur patience. Faire face par la réaction au danger du radicalisme, c'est ouvrir la porte au désastre. La réaction n'est pas une barrière pour le radical. Elle est un défi, une provocation. La manière d'affronter ce danger est d'offrir un programme réalisable de reconstruction. »

Ce qui motive Roosevelt, c'est le danger de ce qu'il appelle le radicalisme, en clair, une révolte des exploités. Il veut donc convaincre les bourgeois farouchement anti-ouvriers qu'ils sont en train, en ne voulant céder sur rien, de compromettre l'ensemble du système.

C'est dans ce discours que Roosevelt propose de réaliser une nouvelle donne, un « new deal », expression qui va servir à désigner toute sa politique de 1933 à 1938.

Le nouveau président s'installe à la Maison- Blanche début mars 1933, au moment où les banques du pays ferment les unes après les autres pour cause d'insolvabilité. Il est certain qu'étant donné la situation, Roosevelt aurait pu décider de nationaliser tout le système bancaire. Mais il s'oriente tout à fait à l'inverse.

Il décide un congé bancaire d'une semaine - il ferme donc toutes les banques - puis confère avec les représentants des plus grandes et avec les conseillers de Hoover. C'est avec tout ce beau monde qu'il fixe les termes de la loi d'urgence sur les banques. Elle autorise le gouvernement à prêter de l'argent aux banques qui ont des problèmes, à réorganiser celles en faillite et à stopper la thésaurisation de l'or. Rien donc que de très conservateur dans cette mesure, qui rassure assez les possédants pour qu'ils ramènent quelques dépôts nouveaux quand les banques rouvrent quelques jours plus tard. De même caractère conservateur est la loi passée fin juin et qui crée un fonds fédéral d'assurance pour les dépôts bancaires : en cas de faillite des gestionnaires d'une banque, c'est l'État, à savoir les contribuables, qui paiera les pots cassés.

Le NRA

Pour essayer d'encourager la relance industrielle, le gouvernement Roosevelt met en place le NRA, l'administration pour une relance nationale. L'idée à la base du NRA, c'est de s'en prendre au bas niveau des prix atteint après la crise, qui ferait que les bourgeois ne sont plus incités à produire quoi que ce soit. Pour relever ces prix, il s'agit de mettre en place, dans chaque profession, des ententes entre les entreprises afin de fixer le niveau des quantités produites, et, indirectement, les prix de production. Cette cartellisation, à laquelle le gouvernement cherche à inciter les capitalistes, bien qu'elle ne fasse que mordre un peu sur la sacro-sainte concurrence capitaliste, vaut à Roosevelt une réputation d'étatiste inquiétant parmi une fraction de la grande bourgeoisie américaine, presque d'homme de gauche.

Comme la philosophie du NRA est d'empêcher une compétition sauvage et d'augmenter les ventes pour créer la reprise, Roosevelt tente aussi de limiter la spirale descendante des salaires, moyen évidemment préféré des bourgeois de diminuer leur prix de revient et d'augmenter leurs profits. Le NRA propose donc des planchers aux salaires ouvriers et des plafonds aux horaires hebdomadaires de travail. Bien sûr, nulle philanthropie derrière cela, seulement une tentative de sortir de la crise.

Avec ces mesures, on n'allait d'ailleurs pas au-delà de l'exploitation un peu moins forcenée, si l'on peut dire : horaires de travail et salaires minimum étaient décidés par les plus grosses entreprises de chaque branche, et étaient en général en dessous de la moyenne et parfois en dessous des minimums de salaires payés dans ces branches. De plus aucune coercition n'était prévue contre les patrons qui passaient outre, et ils étaient légion.

La seule clause du NRA qui essayait de se présenter comme un encouragement à l'organisation ouvrière était son article 7A qui affirmait le droit des travailleurs à pouvoir participer à des discussions collectives avec leurs employeurs et à adhérer au syndicat de leur choix.

Une telle disposition était déjà contenue dans un projet de loi présenté par des parlementaires libéraux en 1932. Elle avait aussi été défendue par John Lewis, le président du syndicat des mineurs en février 1933. Devant une commission du Sénat, il avait développé ses propositions pour mettre fin à la dépression. Elles concernaient essentiellement l'industrie charbonnière mais leur portée allait au-delà. Lewis proposait une législation nationale, suspendant les lois anti-trusts, instituant une planification de la production au travers d'accords entre les compagnies, afin de fixer les quantités produites et les prix de production, qui évidemment devaient assurer des profits à ces compagnies. En échange, celles-ci auraient reconnu aux travailleurs le droit de s'organiser eux aussi, et incité le patronat à ouvrir des discussions collectives avec leurs représentants. C'était donc, à peu de choses près, ces propositions que reprenait la clause 7A du NRA.

Même si c'était dans le but évident de favoriser les syndicats réformistes dans le cadre d'une collaboration de classes, et de faire que le mécontentement ouvrier soit canalisé, cette clause du NRA ouvrait donc la possibilité de créer, en principe, plus facilement que par le passé, des organisations syndicales. Dans les premiers temps, ce furent les patrons qui se saisirent de cette opportunité pour créer de nombreux syndicats-maison.

L'agriculture

Dans le domaine de l'agriculture, le gouvernement décida de mesures qui visaient à limiter les productions, dans le but de réhausser les prix agricoles à un niveau qui ouvrait, comme dans l'industrie, la perspective de profits. A un moment où des millions de gens manquaient de la nourriture la plus élémentaire, cette loi décidait de réduire les surfaces cultivées. Des millions de porcs étaient aussi sacrifiés. En même temps, la loi instaurait une subvention aux propriétaires qui réduisaient les surfaces cultivées.

Cette loi aboutit à une véritable catastrophe pour les paysans pauvres du Sud, surtout pour les paysans véritablement assujettis qu'étaient les métayers, noirs comme blancs, qui formaient de 50 à 75 pour cent de la population pauvre. Pour eux, cette loi signifia expulsions, réductions drastiques de leurs sources de nourriture et de revenus. En effet, ils gagnaient moins, à cause de la réduction de la production et ne touchaient rien des subventions à la réduction des surfaces prévue par ces programmes. Ajoutons que là où la monoculture du coton régnait en maître, il leur était interdit d'avoir le moindre potager.

Cette misère allait entraîner des mouvements de révolte, mais aussi un commencement d'organisation. Dans l'Arkansas, en juillet 1934, des métayers se regroupèrent dans une association interraciale, ce qui, dans le Sud des lyncheurs, ne pouvait être vu que comme une menace par les propriétaires et les racistes. D'où une violence extrême contre cette organisation et tous ceux qui, ailleurs, essayaient de protester. La terreur, le feu, les attaques armées leur répondaient. Face à cela, Roosevelt resta tout à fait silencieux : il ne voulait pas se couper de ses appuis auprès des parlementaires démocrates du Sud, tous liés aux milieux réactionnaires et racistes.

Les seules mesures qui soulagèrent un peu le sort de millions d'affamés et de chômeurs furent les programmes massifs d'assistance publique et les chantiers d'État, qui, au plus fort de leur activité, employaient 4 millions de personnes, bien que rétribuées avec des salaires inférieurs au minimum vital pour ne pas concurrencer les employeurs privés. Mais bien que les sommes versées à travers ces deux programmes aient été une insulte pour ceux et celles qui, ayant bâti toute la richesse de ce pays, s'étaient vus jetés à la rue quand les bourgeois eux-mêmes ruinèrent cet édifice, cet argent servit quand même à acheter en partie la paix sociale, et ainsi à maintenir une certaine consommation.

Les mesures du New Deal n'étaient révolutionnaires que pour les esprits ultra-conservateurs, partisans du capitalisme libéral et sauvage qui pourtant venait de montrer à quel cataclysme il pouvait conduire.

Dans son message accompagnant, en mai 1933, le projet instituant le NRA, Roosevelt l'appelait un mécanisme : « pour un grand mouvement de coopération dans toute l'industrie, pour obtenir un vaste courant de reprise des embauches, pour raccourcir la semaine de travail, pour payer des salaires corrects pour ces semaines raccourcies, et pour empêcher une concurrence déloyale et une surproduction désastreuse. »

En fait, le New Deal, qui fit tout pour obtenir la collaboration des gros possédants, n'entraîna qu'une reprise économique fort timide qui fit cependant grimper les profits, mais il n'accorda aucun avantage aux travailleurs sans que ceux-ci n'aient à le gagner par leurs luttes. Quant au problème du chômage, il ne fut, évidemment, pas capable de le régler : il faudra attendre l'entrée en guerre des États-Unis et la fin de l'année 1941 pour voir ce chômage quasiment disparaître. Cela par un des moyens ordinaires qu'emploie la bourgeoisie : en transformant les chômeurs en chair à canon.

Cependant, les années à venir allaient voir la classe ouvrière faire irruption sur la scène politique et sociale, et menacer de provoquer une nouvelle donne à sa manière. Et elle le fit avec une combativité, une agressivité dont le New Deal voulait justement protéger la bourgeoisie.

Les grèves de 1934 : début de la contre-offensive ouvrière

Cette éruption va atteindre son premier pic en 1934, avec les grèves de Toledo, de Minneapolis et de San Francisco.

En fait, l'année 1933 elle-même a vu se dérouler des mouvements grévistes, décidés souvent spontanément et directement par les travailleurs eux-mêmes. Ce fut le cas des grèves de l'été et l'automne 1933 chez les mineurs : il ne s'agissait pas d'une grève générale de toute la profession, mais de combats qui finissaient ici pour reprendre là. Il y eut en août une consigne de reprise du travail lancée par l'UMW, le syndicat des mineurs présidé par John Lewis, qui ne fut pas suivie par les grévistes. Le patronat, s'appuyant sur le silence de Roosevelt, employait ses moyens classiques : les briseurs de grèves et leurs armes. 15 mineurs furent tués.

Au cours de l'année 1933 eurent lieu des grèves d'ouvriers agricoles, qui se poursuivirent d'ailleurs en 1934, organisées parfois par les militants du Parti Communiste. Les propriétaires répondirent sans merci et nombre de travailleurs des grandes exploitations, en Californie ou ailleurs, restèrent sur le carreau.

D'autres conflits grévistes, moins meurtriers, mais où le patronat ne fut pas plus flexible, eurent lieu dans différentes autres branches : dans la grande industrie, comme dans l'automobile, le caoutchouc, la construction électrique, le pétrole, mais aussi chez les journalistes ou le personnel des studios de cinéma à Hollywood.

Mais c'est l'année 1934 qui vit la classe ouvrière mettre fin à toute une période de reculs et de défaites presque ininterrompus.

A Toledo...

La première de ces grèves marquantes éclate à l'usine Auto Lite de Toledo, en Ohio, où 3 000 ouvriers fabriquent des pièces détachées pour l'automobile. Après un premier démarrage de la grève en février, les bureaucrates de l'AFL, en liaison avec le Bureau Régional du Travail, ont réussi à stopper le mouvement. Mais la grève reprend en avril. Très classiquement, il y a l'injonction d'un juge contre les piquets de grève, et l'envoi, dans la foulée, de forces de l'ordre et de briseurs de grève. Mais les militants qui dirigent la grève font partie d'un groupe socialiste radical, autour de A.J. Muste. Ce groupe ira d'ailleurs rejoindre ensuite le mouvement trotskyste. Ils relèvent le défi, faisant appel à un comité de chômeurs pour renforcer les piquets de grève.

Des pierres et des briques ont été entreposées à des endroits stratégiques pour accueillir les flics et les jaunes. Ceux-ci ne faisant pas le poids, 900 hommes de la Garde Nationale sont appelés en renfort. Les travailleurs les affrontent avec détermination. Bien plus, des femmes de grévistes et des anciens combattants s'adressent aux hommes de la Garde Nationale pour leur expliquer les raisons de la grève. Certains rentrent chez eux, d'autres expriment leur sympathie pour les travailleurs. Malgré une fusillade qui tue deux grévistes et en blesse vingt-cinq, les 6 000 travailleurs engagés activement dans la lutte ne décrochent pas et la Garde Nationale est finalement évacuée.

Lors des affrontements, les dirigeants de la grève menacent d'appeler à une grève générale sur la ville. Les patrons cèdent enfin, accordant une augmentation de salaire et reconnaissant le syndicat local comme seul représentant et négociateur pour les travailleurs.

A Minneapolis...

Minneapolis, noeud des transports routiers situé au nord des grandes plaines céréalières du pays, était une des citadelles de l'anti-syndicalisme. Depuis vingt ans, une organisation anti-ouvrière, l'Alliance des Citoyens, en accord avec le conseil municipal et la police, centralisait la propagande, les menaces, les mesures de rétorsion contre l'organisation collective des travailleurs. En février 1934, un petit groupe de militants trotskystes, dont le noyau venait du Parti Communiste, décide de ne pas accepter cela. Les plus connus de ces militants étaient les trois frères Dunne, Farrell Dobbs et un immigrant suédois, Carl Skoglund. Leur objectif : amener l'ensemble des travailleurs des transports, industrie principale de la ville, qu'ils soient chauffeurs ou non, à faire respecter leurs droits. Ils commencent leur première bataille dans les entreprises de transport du charbon, et y démarrent la grève en février, moment où leur travail est le plus nécessaire. Après quelques jours de grève, les patrons cèdent partiellement.

Le 15 mai, c'est toute l'industrie des transports de Minneapolis qui est bloquée par la grève. Les objectifs : adhésion au syndicat de tous les travailleurs embauchés, hausse des salaires, diminution des heures de travail, paiement des heures supplémentaires. Les militants à l'origine de la grève étaient entrés dans une section un peu moribonde d'un syndicat de l'AFL, l'avaient ranimée et, en même temps, avaient tissé des liens avec les travailleurs de toutes les entreprises, puis mis sur pied, un peu indépendamment des structures officielles du syndicat, leur propre comité.

Quand la grève démarre pour de bon, celui-ci va s'élargir à un Comité de grève de 75 membres. La grève a été organisée soigneusement : un grand garage servira de quartier général. On y installe un hôpital, un garage pour les équipes et les camions des piquets de grève mobiles, une cuisine où 100 personnes peuvent en nourrir 4 à 5 000 autres : cela sans miracle de la multiplication des pains, mais en comptant sur l'aide active des travailleurs des autres professions, cuisiniers en particulier, sur la solidarité des petits commerçants et des petits fermiers.

La ville entière est rapidement divisée en deux camps. Le camp ouvrier ne se limite d'ailleurs pas aux travailleurs en grève : un dirigeant de celle-ci raconte qu'arrivaient au Comité de grève des copies des lettres que les patrons s'envoyaient, certaines ayant été récupérées dans les corbeilles à papier des bureaux de ces messieurs.

Les grévistes s'étaient préparés à l'affrontement. Quand celui-ci a lieu, sur la place centrale de la ville, où se trouvent beaucoup d'entrepôts, ils ont disposé leurs rangs en groupes ordonnés, ont caché 600 d'entre eux en réserve et ne sont pas venus les mains vides. Aussi les 1 500 policiers et les centaines de leurs assistants, qui engagent la bataille vont-ils avoir le dessous.

Le lendemain, nouvel affrontement, nouvel échec de la police et des briseurs de grève et, cette fois, c'est dans leurs rangs qu'il y a deux victimes. Devant cette détermination, le patronat doit reculer : un accord est signé et la grève s'arrête le 28 mai.

Mais les patrons ne respectent pas leurs engagements. Les travailleurs se doivent de réagir : ils se remettent en grève le 20 juillet. Entre temps, le président du syndicat AFL des camionneurs est venu lui-même à Minneapolis apporter son soutien... aux employeurs, en se démarquant des dirigeants de la section syndicale, qualifiés par ce monsieur de « demi-monstres ». Lui n'était pas une demi-fripouille.

Une fois encore, l'Alliance des Citoyens et la police montent une provocation, qui va être sanglante, puisqu'ils tuent deux ouvriers en tirant par surprise sur un camion transportant des grévistes. Cela ne décourage pas ces derniers. Pas plus que l'intervention de la Garde Nationale.

Celle-ci, à la requête du gouverneur, élu d'un Parti Ouvrier Paysan et se disant l'ami du mouvement ouvrier, va s'efforcer de briser la grève en prétendant assurer la liberté de mouvement de tous les camions. Mais rien n'y fait. Et quand ce même gouverneur fait arrêter les dirigeants du Comité de grève, la peur de réactions ouvrières les lui fait relâcher assez vite. Les grévistes ont le soutien ouvert des autres travailleurs de Minneapolis, et les syndicats locaux de l'AFL se sont tous déclarés prêts à une grève générale : du coup, les employeurs vont signer, cette fois pour de bon. La grève se terminant le 21 août est une victoire. Elle a été une démonstration des capacités des travailleurs en lutte, lorsqu'ils sont déterminés, bien sûr, mais surtout lorsqu'ils savent faire appel à toute la classe ouvrière et unifier les différentes catégories prolétariennes en une seule force.

Et à San Francisco...

Au même moment, une autre grève, présentant des caractères semblables, mais dirigée par des militants du Parti Communiste, le plus connu étant Harry Bridges, regroupa les travailleurs du port de San Francisco et d'autres ports de la côte Ouest. Là aussi, les militants communistes, implantés parmi les dockers, créèrent d'abord des liens entre les différents ports.

En février 34, vingt représentants élus par les dockers décident de leurs revendications : salaire horaire d'un dollar, trente heures de travail par semaine, cela en cinq jours, régulation de l'embauche contrôlée par le syndicat et non plus effectuée à la criée, là où les dockers étaient en compétition les uns avec les autres.

Début avril, le patronat rejette ces propositions, cela dans une déclaration conjointe avec les chefs officiels du syndicat AFL, dont le président était notoirement lié aux gangsters du port.

Comme à Minneapolis, le conflit va de plus en plus devenir un conflit opposant toute une classe à une autre. Face au refus patronal, les dockers, qui entament leur grève le 9 mai, bloquent 3 000 km de côtes, et voient les diverses catégories des travailleurs du port et de la mer rejoindre leur grève les unes après les autres. A San Francisco, les piquets de grève vont regrouper au coude à coude dockers, camionneurs, marins et finalement cheminots. La formation d'un Comité de grève unifié des travailleurs de la mer viendra manifester cette tendance.

Après une nouvelle tentative de l'AFL pour torpiller la grève en signant un accord avec le patronat, et en se joignant à la campagne anti-communiste de celui-ci, les premiers affrontements physiques ont lieu sur le port, suite aux tentatives de la police d'escorter, en armes, les briseurs de grève. Après six heures de bagarre, les grévistes tiennent bon.

Le surlendemain, 5 juillet, une bataille rangée oppose 2 000 policiers aux travailleurs. Malgré les coups de feu qu'ils subissent, et qui tueront deux d'entre eux, les travailleurs ne lâchent pas prise, combattant, selon un récit de cette grève, « comme si leur avenir dépendait de l'issue de l'affrontement » . Le gouverneur, le maire, la police, le patronat, avec l'appui de l'AFL, croyaient mater la révolte. Ils ne vont réussir qu'à l'étendre. Tout le San Francisco ouvrier réclame une grève générale. Les uns après les autres, les divers syndicats votent dans ce sens.

La direction locale de l'AFL, opposée à cette grève, a cependant le réflexe de se laisser porter par cette vague. La grève générale commence le 16 juillet, après que des travailleurs sont entrés en grève d'eux-mêmes quelques jours auparavant. C'est un succès et une preuve du poids de la classe ouvrière. Mais les éléments les plus conscients ont perdu la direction de la grève. Le 19 juillet, les bureaucrates des syndicats arrachent au comité régional de l'AFL un vote de fin de grève. La grève générale est terminée même si les dockers continuent leur mouvement jusqu'au 27. Les négociations d'après grève vont durer jusqu'en octobre pour aboutir quand même à un succès pour les dockers, le patronat leur accordant quasiment tout ce qu'ils demandaient. Un signe, sans doute, de la peur qu'avait éprouvée le patronat.

Dans les grèves de Toledo, Minneapolis et San Francisco on a donc vu des travailleurs capables de remporter des victoires partielles et, avec celles-ci, de redonner confiance à l'ensemble de leur classe. On a vu une classe ouvrière capable d'élargir le front gréviste en faisant entrer en lutte des catégories non concernées au départ de la grève, y compris les chômeurs, ce qui va pousser la grève à devenir une grève générale. On a vu, enfin, une classe ouvrière capable de répondre globalement au défi du patronat et de son appareil de répression, ce qui fait que la classe ouvrière mobilisée et organisée - à certains moments, pratiquement en milice ouvrière - , apparaît comme un début de contre-pouvoir.

C'est que les militants qui étaient à la tête de ces luttes s'appuyaient consciemment sur l'initiative des travailleurs, leur enthousiasme. A travers les affrontements avec les patrons, la police et les dirigeants vendus de l'AFL, ces militants visaient aussi à élever le niveau de conscience politique de la classe ouvrière.

Tout le problème de l'après 1934 sera celui de la direction des luttes.

Après 1934 : une vague qui touche au plus profond de la classe ouvrière

Les grèves de 1934, la mobilisation de toute la classe ouvrière de plusieurs grandes agglomérations, organisée ou non, celle de fractions de travailleurs qui ne l'avaient jamais été jusque-là, tout cela prouvait que quelque chose s'était mis à changer dans les profondeurs de la société américaine.

Toute la classe ouvrière bougeait, et notamment les travailleurs de la grande industrie qui avaient crû considérablement en nombre durant la période précédente.

Cette fraction était restée jusque-là complètement inorganisée. En grande partie parce que les syndicats existants, ceux de l'AFL, s'y refusaient. En partie aussi parce que c'était un prolétariat relativement nouveau, sans tradition.

Mais voilà qu'il bougeait et se rebiffait, et qu'il entrait même en lutte en certains endroits. Et en tout cas un peu partout il prenait conscience de la nécessité de s'organiser pour se défendre.

Cependant comme il se heurtait la plupart du temps à une fin de non-recevoir quand il frappait à la porte des syndicats AFL, il lui fallait bien regarder ailleurs. Ou peut-être même envisager de s'organiser par lui-même.

La création des nouveaux syndicats d'industrie du CIO - Comité pour un syndicalisme d'industrie, scission et concurrente de l'AFL - répondit d'abord à cette volonté et ce besoin de ces couches ouvrières, noyau du prolétariat moderne, de s'organiser dans une période où elles reprenaient l'offensive contre la classe ennemie.

C'est ce qui explique qu'en deux, trois ans, des millions de nouveaux travailleurs seront syndiqués.

Ce que cela n'explique pas, en revanche, c'est la sorte d'organisation que furent tout de suite ces nouveaux syndicats. Car le CIO de John Lewis, créé dans l'enthousiasme et le bouillonnement d'une offensive ouvrière, né de l'adhésion de millions de travailleurs du rang, ne fut finalement, dès ses premières années, pas moins bureaucratisé et tout autant enfoncé dans la collaboration de classes que l'AFL dont il venait de se séparer.

C'est qu'à partir de 1935 il n'y aura plus personne pour proposer une politique de classe et une politique révolutionnaire à ces travailleurs qui affluaient dans les organisations syndicales ou en construisaient de nouvelles.

Le courant trotskyste était moins qu'embryonnaire. La qualité d'une poignée de ses militants ayant eu la chance ou le flair de s'implanter à l'endroit stratégique, lui avait permis de jouer, à Minneapolis, un rôle hors de proportion avec ses forces réelles dans le pays. Ensuite, trop peu nombreux pour qu'ils aient de réelles chances de se trouver dans tous les endroits stratégiques, les militants trotskystes ne se retrouveraient jamais en pareille situation, alors que le mouvement ouvrier s'était amplifié.

1935 : le virage à droite du PC américain

Le Parti Communiste, lui, a opéré un virage à droite à partir de 1935, qui l'a placé complètement dans le sillage de Lewis et de Roosevelt.

En fait, c'est l'Internationale Communiste tout entière, stalinisée, qui a opéré un virage à 180 degrés et s'est engagée pour quatre ou cinq ans dans une politique suiviste de tout régime ou courant anti-allemand, aussi bourgeois soit-il. La politique ultra-gauche fut abandonnée au profit de la politique dite de Front populaire. Et les partis communistes, dont celui des États-Unis, devinrent l'aile gauche de regroupements purement bourgeois, où, au nom de la lutte contre l'Allemagne de Hitler, ou de la lutte contre le fascisme, furent abandonnés les intérêts de classe.

L'abandon de la politique précédente, suicidaire et sectaire, aurait pu conduire à une politique plus efficace de la part des staliniens. En soi il n'était pas faux de remplacer l'appel à considérer le parti socialiste comme un parti fasciste par des propositions de front unique avec ce parti, ou d'abandonner les tentatives infructueuses de maintenir des syndicats révolutionnaires et de rentrer dans l'AFL, ou, bientôt, dans le nouveau CIO.

Mais en fait, ce virage n'avait pas du tout pour but de donner plus d'ampleur et d'efficacité à une politique de classe, mais de ranger le Parti Communiste derrière Roosevelt. Ainsi, au moment de la campagne présidentielle de 1936, le PC présenta un candidat, mais sa campagne sur la lutte contre le fascisme et la misère fut dirigée essentiellement et uniquement contre le candidat républicain.

Cela revenait déjà à un soutien honteux à Roosevelt. Et l'année suivante, un pas de plus à droite fut accompli quand le PC affirma tout crûment : « Le parti démocrate représente un intérêt vital pour le mouvement ouvrier, comme l'un des véhicules actuels du peuple pour la solution de ses problèmes pressants. »

C'était d'autant plus navrant que, paradoxalement, alors que le PC stalinien allait de plus en plus à droite, certains des militants du Parti Socialiste se radicalisaient. Attirer des fractions de ce parti socialiste, et avec eux des militants syndicalistes, à une politique révolutionnaire n'était, alors, sans doute pas invraisemblable. Mais il aurait fallu que le PC demeurât lui-même révolutionnaire, ce qui, on l'a vu, n'était plus le cas.

La direction du Parti Socialiste en fut d'autant plus à l'aise pour se ranger derrière le leadership de Lewis sur le CIO, avec lequel elle était en fait en plein accord. Les militants du Parti Socialiste allaient servir, côte à côte avec les militants du Parti Communiste, à bâtir le CIO, mais en même temps à l'engager immédiatement sur la voie de la collaboration de classe. Et le Parti Socialiste, tout entier, fit, lui aussi, allégeance à Roosevelt.

Le passé de John Lewis

John Lewis était à la tête du syndicat des mineurs, l'UMW, depuis 1920. Ce syndicat, un peu à part dans l'AFL, regroupait tous les travailleurs de l'industrie de l'extraction du charbon, quelle que soit leur qualification. Ses dirigeants étaient ainsi mieux placés pour prendre la tête des syndicats d'industrie, en opposition aux syndicats de métier, quand le vent souffla en faveur des premiers, même s'ils furent, pendant les vingt ans précédents, des piliers de l'AFL.

Lewis était le type même du bureaucrate syndicaliste, pas même réformiste au sens social-démocrate du terme, mais combatif. Il était capable de se porter à la tête de luttes dures, et il l'a fait plusieurs fois au cours de sa longue carrière. Il était tout autant capable de trahir les grévistes pour signer un accord avec les compagnies minières, comme il le fit en 1923 en lâchant froidement le mouvement de 75 000 mineurs de Pennsylvanie.

Jusqu'en 1933, le syndicat des mineurs ne s'est pas comporté très différemment du reste de la confédération AFL. D'ailleurs, lui aussi a perdu les trois quarts de ses membres entre 1920 et 1932.

John Lewis ne cachait pas son anti-communisme, et les statuts de l'UMW interdisaient l'adhésion aux communistes. Dans les luttes internes pour la direction de ce syndicat, Lewis n'avait pas hésité à exclure ses opposants, qu'ils soient communistes ou non ; ainsi des socialistes avaient-ils, eux aussi, été mis à la porte de l'UMW.

En 1932, il se classa comme Républicain et appela à voter pour Hoover. Mais après le passage de la loi du NRA et de son article 7A, il se rendit vite compte, semble-t-il, des possibilités ouvertes par la politique de Roosevelt et de l'intérêt de se placer dans le sillage du nouveau président. Dès 1933, Lewis lança une campagne de syndicalisation dans les mines, avec comme slogan : « Le président veut que vous soyez organisés ». Il se lança d'autant plus volontiers dans cette direction qu'une agitation spontanée gagna bientôt les mines. Des grèves éclatèrent durant l'été et l'automne 1933. Avec sa campagne de syndicalisation, mise plus ou moins sous l'égide de Roosevelt, Lewis semblait répondre à la combativité renouvelée de ses troupes.

Mais c'est après les grèves de 1934 que John Lewis commence au sein de l'AFL à réclamer que celle-ci rompe avec son exclusivisme pour les syndicats de métier et s'oriente vers des syndicats d'industrie. En moins de deux ans, Lewis va rompre par étapes avec l'AFL et marcher vers la création d'une nouvelle centrale syndicale, qu'il entend bâtir en organisant largement les ouvriers non qualifiés de la grande industrie.

Mais ce n'est pas par esprit de classe qu'il le fait, c'est par opportunisme. Il sait que le mouvement de ces travailleurs inorganisés, ceux qui sont conscients comme ceux qui le sont moins, va pouvoir servir ses ambitions personnelles.

En octobre 1934, défendant devant la convention annuelle de l'AFL son orientation vers un syndicalisme d'entreprise et non plus de métier, Lewis est mis en minorité. Mais Minneapolis, San Francisco et Toledo lui ont démontré les possibilités nouvelles d'organiser toute cette fraction de la classe ouvrière qui ne l'était pas jusqu'ici. Il a aussi conscience que si les bureaucrates en place ne le font pas, elle s'organisera de toutes manières, mais sous une autre direction.

Il va agir désormais sans plus se préoccuper de la majorité des bureaucrates de l'AFL. Sa proposition de commencer par l'organisation d'un syndicat d'industrie dans la sidérurgie n'ayant pas été agréée, il commence, en avril 1935, à contacter des syndicalistes du rang de cette branche. Et sans s'embarrasser du passé, y compris du sien, il se tourne vers des sidérurgistes opposants à la ligne de l'AFL, dont des militants exclus sous le prétexte de leur collaboration avec le Parti Communiste. En juillet, il contacte des socialistes ex-responsables de son syndicat, l'UMW, que lui-même avait mis sur la touche en 1926 quand ils avaient essayé de contester ses méthodes autocratiques dans le syndicat des mineurs. Et, finalement, ce sera vers les militants communistes que Lewis se tournera.

Pour encadrer les nouveaux syndicats, il a besoin en effet de cadres, de trouver des militants dévoués, compétents et capables d'inspirer confiance à des travailleurs prêts à se mettre en lutte. Le Parti Communiste dispose justement, et il est sans doute le seul à ce moment aux États-Unis, de quelques milliers de militants de ce calibre. Lewis oublie donc un moment son vieil anti-communisme. Mais il peut l'oublier parce que le PC américain oublie lui-même, au même moment, toute politique de classe et toute politique communiste. Lewis va utiliser les militants du PC parce que la politique de celui-ci est justement de proposer ses services à des gens comme Roosevelt ou Lewis.

La formation du CIO

La rupture de Lewis avec l'AFL est consommée à la convention de celle-ci en novembre 1935. Au lendemain de celle-ci, John Lewis réunit huit présidents de syndicats de l'AFL, dont un dirigé par un socialiste. Parmi eux, citons Hillman, le dirigeant d'un syndicat de la confection, qui avait ses entrées à la Maison Blanche et qui servait un peu de Ministre du Travail-bis. Ces responsables regroupent leurs syndicats et forment le CIO qui va donc devenir une confédération rivale de l'AFL.

Deux ans plus tard, une période marquée par de grandes luttes dans plusieurs branches de la grande industrie, le CIO, qui a été à la tête de ces luttes, a grandi. Il compte près de 3,7 millions de membres, faisant presque jeu égal avec l'AFL pour ce qui est des effectifs, mais il est implanté différemment. Dès la fin 1937, il occupe une position dominante dans les principales branches qui fondent la puissance industrielle des États-Unis : l'acier, l'automobile, la construction électrique, le caoutchouc, sans oublier ses positions de départ dans les mines et dans la confection.

C'est que le CIO est bien le résultat de la montée ouvrière et de la formidable vague de grèves qu'ont connue les États-Unis en 1936 et 1937, et dont il a su prendre la tête quand il ne les a pas suscitées.

1936 : premières grèves avec occupation

1935 avait vu des grèves dans les usines de pneumatique, les plus importantes étant concentrées à Akron, dans l'Ohio. Dans leur décours, les travailleurs s'étaient syndiqués nombreux à l'AFL. Ensuite, écoeurés de l'attentisme de cette centrale syndicale, ils avaient déserté les syndicats. Le CIO s'investit à Akron dès janvier 1936. Des grèves y éclatent contre des sanctions, ou contre l'aggravation du chômage technique. Les trois plus gros producteurs sont touchés et l'un d'eux, Goodyear, devra signer un accord favorable aux grévistes, après une grève de cinq semaines.

Au cours de ces mouvements, les travailleurs de certains ateliers occupent ceux-ci, au moins pendant un certain temps. Sans doute les travailleurs se sentaient-ils mieux placés pour s'opposer aux briseurs de grève, aux attaques de la police et des hommes de main des patrons, en occupant leur usine qu'en étant organisés aux portes dans les traditionnels piquets de grève. La grève avec occupation faisait qu'il était plus difficile pour les patrons d'attaquer les grévistes sans prendre le risque d'endommager leurs propres biens. De plus, cela permettait aux grévistes de ne pas se disperser dans des piquets de grève autour d'usines s'étendant sur des kilomètres.

Cette forme nouvelle d'organisation de la grève, apparue, semble-t-il, spontanément et sans que la direction du CIO y soit pour quelque chose, va faire école et réapparaître d'abord dans les grandes grèves de l'automobile, puis un peu partout dans le pays dans les deux années qui suivront.

Dans l'automobile, un syndicat d'industrie, l'UAW, qui s'affilie au CIO, est créé en avril 1936. Son équipe dirigeante est formée de militants des Partis Socialiste et Communiste. Il compte bien vite 40 000 membres, près du dixième des travailleurs de l'auto. Toute l'activité de ce syndicat durant l'année va conduire à la grande grève avec occupation dans les usines General Motors en I937.

La grève à General Motors (décembre 1936-Février 1937)

General Motors, de loin la première entreprise du pays, avec 69 usines dans 35 villes, avait bénéficié de la reprise des affaires des années 34 à 36 : en 1936, ses ventes avaient presque quadruplé par rapport à 1932, le nombre des salariés avait doublé, passant de 116 000 à 230 000 et le montant total des salaires versés avait augmenté de 168 pour cent. Mais les profits nets, sur la même période, avaient été multipliés par trente. Les salaires étaient donc plutôt à la traîne ! De fait, la situation des travailleurs était de plus en plus insupportable. Aux bas salaires, aux cadences très élevées, s'ajoutaient le harcèlement de la maîtrise et un système d'espionnage, jusque dans les rangs de la section syndicale, visant à terroriser tout ouvrier qui aurait eu des velléités de protester. Seulement 4481 travailleurs de General Motors - précision tout américaine - appartenaient à l'UAW, le très jeune syndicat de l'automobile.

Pas étonnant que le militant de ce syndicat - c'était un militant du Parti Communiste, Wyndham Mortimer - envoyé à Flint, dans le Michigan, pour y gagner des syndiqués, ait dû commencer son recrutement, non pas dans une des usines ou aux portes de celles-ci, mais en allant visiter les ouvriers à domicile. Mais à la fin 1936, la situation va évoluer rapidement.

Une grève avec occupation de 6 jours a lieu dans une usine Bendix de Detroit, l'autre grande ville industrielle du Michigan. Elle est victorieuse. A Detroit, ce sont plusieurs usines, dont certaines liées à l'automobile, qui sont alors touchées par des grèves avec occupation. Elles obtiennent quelques succès. Mais surtout, on observe une attitude nouvelle des pouvoirs publics, policiers et juges, qui est le reflet de leur prise de conscience que le rapport des forces est en train de changer dans le pays. La police, jusque-là systématiquement envoyée contre les grévistes, reste au large de certaines usines occupées. Et l'on voit même un juge refuser de prendre un arrêt d'expulsion sous le motif que les grévistes étaient à l'intérieur de l'usine sur l'invitation de leur employeur !

La première usine General Motors à se mettre en grève et à être occupée est celle d'Atlanta, dans le Sud. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase a été une sanction prise contre un ouvrier portant un badge du syndicat. Quelques jours après, le 28 décembre, c'est l'usine de carrosserie de Cleveland - dans l'Ohio, c'est-à-dire dans la même région industrielle que Detroit et Flint - qui voit les travailleurs s'arrêter et occuper leur usine, ici pour protester contre une réduction des taux horaires. Deux jours plus tard, c'est à Flint, centre n°1 de la production de General Motors, que deux usines se lancent dans le même mouvement, l'une de 1 000 ouvriers, l'autre de 7 000. Rapidement, la grève s'étend hors de Flint et en quelques jours elle va toucher dix usines, dont pratiquement toutes celles produisant des carrosseries. La production de General Motors est réduite à peu.

A Flint, le coeur du mouvement, les grévistes organisent une occupation très active. A l'intérieur, les tâches à accomplir le sont avec sérieux et bonne humeur, mais les grévistes se préparent à d'éventuelles visites... amicales. Ils placent aux endroits nécessaires des caisses de pièces de voiture, comme des charnières de portières. Ils fabriquent un certain nombre de matraques. Elles se vendent, et un peu plus cher si elles sont signées. Est-ce du business ? Pas sûr. Car si la valeur d'échange de ces productions est fixée à un dollar et demi ou à deux dollars et demi, leur valeur d'usage est tout aussi claire, comme l'indique le nom de baptême de l'une de ces matraques : « Briseuse de crâne modèle 9F »

La police intervient effectivement le 11 janvier, mais les grévistes, déterminés et préparés, mettent les policiers en déroute. Ironiquement, les travailleurs donnent à ce combat le nom de « battle of the running bulls », ce qu'on pourrait très approximativement traduire en français par « la bataille où ces vaches de flics ont pris la fuite ».

Cette intervention n'était que la première de celles que le géant de l'automobile essaya de mettre en oeuvre contre les grévistes. Pour General Motors, il n'était pas question de discuter avant l'évacuation de ses usines. Les grévistes avaient un avis un peu différent. General Motors réussit à faire intervenir la Garde Nationale, pour encercler partiellement deux usines occupées, mais entre temps, pour manifester que les ouvriers pouvaient faire évoluer le rapport de force en leur faveur, la direction de la grève avait fait occuper, par surprise et après une opération menée quasi-militairement, la grosse usine de production de moteurs. De même, une large manifestation dans Flint, avec les grévistes, leurs proches et des travailleurs venant d'autres usines, bien résolus à ne pas reculer devant la Garde Nationale, montra à General Motors qu'elle n'avait plus le choix.

L'accord de fin de grève...

Le trust se résolut à signer un accord le 11 février 1937. General Motors ne cédait vraiment que le minimum. Ce ne fut qu'après des discussions serrées, parmi les militants du syndicat, que cet accord fut entériné. Il reconnaissait officiellement l'UAW, mais seulement pour les usines qui avaient fait grève et pas pour toutes celles du trust. General Motors s'engageait cependant à ne pas discuter avec un autre interlocuteur, tout cela pour six mois. De fait, ce délai sera prorogé, l'UAW sera finalement reconnu comme seul représentant des travailleurs et pour tout General Motors, et pas seulement pour les usines occupées. En revanche, sur les revendications économiques, General Motors lâchait très peu.

...et les conséquences de celle-ci.

Ce recul du géant de l'automobile va en entraîner d'autres, dans d'autres branches, en premier lieu la sidérurgie.

L'acier avait été choisi par Lewis comme lieu de confrontation avec le grand patronat. Le CIO avait réalisé une sorte d'OPA sur le petit syndicat de l'AFL de cette branche et lancé un comité d'organisation des sidérurgistes. Le syndicat des mineurs fournit les fonds pour salarier deux cents militants qui se mirent à oeuvrer à plein temps pour ce comité, une soixantaine d'entre eux appartenant au Parti Communiste. Durant l'été 1936, le CIO réussit à s'assurer l'adhésion de plusieurs syndicats-maison. Créés dans des compagnies géantes comme l'US Steel pour assurer l'encadrement des salariés, ils furent transformés, la crise et l'activité de militants aidant, en authentiques organisations syndicales.

A la suite de la grève chez General Motors, sans attendre une grève dans ses propres usines, l'US Steel, première compagnie sidérurgique, compose avec le CIO. Son PDG discute directement avec John Lewis et signe un accord reconnaissant le syndicat et lâchant quelques avantages.

Ce ne fut pourtant qu'une partie du patronat américain qui, tirant la leçon des conflits dans l'automobile, réajusta sa politique pour parvenir à une entente préalable avec le CIO. A la plus grande partie de ce patronat, les travailleurs durent toujours imposer par la force la reconnaissance de leur syndicat.

En témoigne la véritable vague de grèves avec occupation qui eut lieu après Flint. Les chiffres indiquent que sur les 4 740 grèves qui eurent lieu en 1937, 477 étaient avec occupation, et elles touchaient environ 400 000 travailleurs. Sur ce nombre, il faut compter de brefs mouvements à General Motors elle-même, où les travailleurs se sentaient extrêmement forts. Ces grèves touchèrent des secteurs très divers, et pas seulement de l'industrie.

En témoigne aussi l'attitude intransigeante des principaux concurrents de l'US Steel face aux demandes du Comité d'organisation des sidérurgistes, dont le CIO relança l'activité. Quand ce Comité lança une grève contre ces patrons, ils ne cédèrent pas, mais barricadèrent leurs usines et se pourvurent en armes à feu et en mercenaires. Et lors d'une manifestation dans la banlieue sud de Chicago, la police ouvrit le feu et tua dix manifestants.

Même chose pour les autres constructeurs automobiles : Ford resta retranché sur son système policier de surveillance interne et ne l'abandonnera qu'en 1941 face à la grève de toutes ses usines. Et Chrysler allait affronter une grève, avec occupation aussi, en mars 37, avant d'accepter de reconnaître le syndicat.

Cette grève allait par ailleurs montrer que les intérêts du CIO, même sur le seul terrain des luttes économiques, étaient bien loin d'être nécessairement ceux des ouvriers. Face à la pression du patron et des autorités pour faire évacuer les grévistes, le CIO accepta de lever l'occupation contre la promesse de négociations et du non-redémarrage de l'usine. Les grévistes ne comprirent pas qu'on leur demande de lâcher leur meilleur atout. Le représentant du CIO fut hué et il fallut quatre votes pour que se dégage une majorité pour lever l'occupation. Encore certains grévistes refusèrent cette décision et ne quittèrent l'usine que réduits à une poignée. Chrysler profita de cette fin de grève chaotique pour ne signer qu'un accord à minima.

En fait, à partir de cette grève à Chrysler, l'attitude du CIO face aux conflits grévistes commença à changer. Certains patrons se montrant plus facilement prêts à admettre le syndicat, celui-ci tabla de plus en plus sur la négociation et de moins en moins sur la lutte pour s'imposer comme interlocuteur. On vit ainsi, de plus en plus souvent, le CIO faire pression contre les grévistes et parfois les menacer de les abandonner s'ils ne renonçaient pas à un mode d'action honni des patrons. John Lewis se sentit bientôt assez assuré pour résumer tout crûment sa politique de collaboration de classes en déclarant : « Une convention passée avec le CIO est une protection valable contre les occupations et autres types de grève. »

Cette politique de collaboration de classes avait été en fait celle du CIO dès ses débuts. Elle avait été masquée par les grèves très dures menées dans certaines entreprises, les affrontements violents contre les jaunes ou la police, et les sacrifices et le dévouement sans faille à leur classe des militants du rang.

Lewis et le CIO soutiennent Roosevelt

Cette nouvelle force qu'était le CIO, John Lewis l'avait placée immédiatement dans le sillage de Roosevelt. Quand celui-ci se représenta aux élections présidentielles de novembre 1936, Lewis présenta le président sortant comme un ami du mouvement ouvrier. Par ailleurs, une organisation de droite, la Ligue Américaine pour la liberté, dont un des leaders était le PDG de General Motors, faisait campagne pour les Républicains et contre Roosevelt, accusé de briser les fondements de la société américaine. Lewis désigna cette Ligue comme l'adversaire, ce qui était une autre justification du vote Roosevelt.

Avec la montée ouvrière une idée avait commencé à se répandre chez une fraction des travailleurs : la classe ouvrière devait s'organiser indépendamment, non seulement sur un plan syndical, mais aussi sur le plan politique. Et face aux partis bourgeois, Républicains ou Démocrates, il fallait à la classe ouvrière son propre parti, prolongement politique de son organisation syndicale.

Mais c'est cette organisation syndicale, le CIO, qui va servir d'instrument pour dévoyer cette aspiration. Pour avoir l'air de montrer que le mouvement ouvrier fait ses propres choix, Lewis monte une astuce : il crée en avril 1936 la Ligue ouvrière non-partisane, qui se présente comme un mouvement politique lié au CIO et donc à des syndicats, et en apparence indépendant des deux partis bourgeois que sont les Républicains et les Démocrates. Cependant, cette Ligue n'a pas de programme propre et ne présente nulle part ses propres candidats aux diverses élections de novembre 1936. Elle se contente de soutenir certains des candidats en présence, c'est-à-dire de faire voter pour un certain nombre de candidats bourgeois, Républicains parfois, mais Démocrates souvent. Elle appelle à voter pour Roosevelt. C'est ainsi que, sous couleur d'indépendance politique, Lewis et les militants du CIO font une campagne très active pour Roosevelt.

En lui apportant leur appui, Lewis et le CIO, ainsi d'ailleurs que le PS et le PC, permettent à Roosevelt de se donner une image d'ami de la classe ouvrière et de progressiste. Et, si Lewis et le CIO sont engagés derrière Roosevelt, celui-ci n'a même pas eu à prendre le moindre engagement vis-à-vis des travailleurs pour mériter ce titre. Il a seulement gauchi un peu sa phraséologie, se contentant, durant toute sa campagne, de se présenter comme le champion de la lutte contre les inégalités sociales et surtout contre ceux qu'il appelle « les royalistes de l'économie. »

Les lois de 1935 : faire passer Roosevelt pour un ami du monde ouvrier

En fait, pour mériter le titre d'ami des travailleurs ou de progressiste, Roosevelt n'aura pas à aller plus à gauche que les lois qu'il a fait voter en 1935. Elles se veulent des lois contre l'injustice sociale, mais aucune ne sort du cadre bourgeois de la politique du New Deal, inaugurée en 1933. Elles ne réalisent même pas un quelconque virage à gauche dans le cadre de cette politique.

L'une prétendait, en instaurant l'impôt progressif, imposer fortement les plus gros revenus : dans la réalité, elle n'écornera que très peu les richesses des gros possédants.

Une autre était censée apporter une solution au scandale des sociétés financières - ou holdings - qui, au travers de participations en cascade, contrôlaient les sociétés fournissant eau, gaz et électricité dans les grandes villes, et retiraient de juteux profits de cette activité : la loi ne devait pas faire moins que démanteler ces holdings. Après que Roosevelt eut laissé, dans ce cas comme dans le précédent, les parlementaires mettre toutes les restrictions possibles, aucun démantèlement n'eut lieu.

Enfin, il s'agissait de la première loi instituant un système de Sécurité Sociale : un système national d'assurance-chômage et de retraites a commencé à se mettre en place.Ces lois eurent surtout un but immédiat : convaincre suffisamment de travailleurs que le titulaire de la Maison-Blanche faisait quelque chose pour eux.

La vue d'ensemble que l'on peut avoir sur les effets du New Deal a bien été résumée par un historien pro-rooseveltien, Conkin : « Après les innovations du New Deal, les entrepreneurs et les gros producteurs se trouvèrent de plus en plus assurés de leur droits de propriété, plus certains de faire de hauts profits, moins vulnérables face aux fluctuations économiques, plus fortement subventionnés et plus largement régulés par le pouvoir fédéral, cela pendant qu'un système d'aides et de sécurité sociale garantissait au moins un minimum de subsistance à ceux qui étaient exclus des bénéfices du système capitaliste ou de la course à ces bénéfices. »

En réussissant cela, Roosevelt avait bien mérité de la bourgeoisie, même si certains représentants de celle-ci ne lui vouèrent aucune reconnaissance. Et Lewis aussi, en rangeant la classe ouvrière américaine derrière Roosevelt et sa politique de New Deal, alors qu'une formidable mobilisation des travailleurs pouvait autoriser tous les espoirs pour une politique de classe indépendante.

1938-1941 : vers l'entrée en guerre des États-Unis

Ayant réussi à canaliser au profit de Roosevelt le mouvement ouvrier au moment de sa montée, il n'est pas étonnant que la politique de collaboration de classe du CIO se soit manifestée encore quand ce mouvement ouvrier a amorcé sa décrue. Les années qui suivirent furent, en effet, celles qui conduisirent à l'entrée en guerre des États-Unis. Dans cette guerre, sous couvert d'abattre le fascisme, de libérer l'Europe, la bourgeoisie américaine allait mener une politique tout aussi impérialiste que l'Allemagne ou le Japon. Pour se préparer à cette politique et à mener la guerre sans avoir trop de problèmes à l'intérieur du pays, la bourgeoisie avait besoin de la collaboration ou au moins de la passivité de la classe ouvrière. Pour l'obtenir, les représentants patentés des travailleurs, à savoir les dirigeants de l'AFL comme ceux du CIO, ne ménagèrent pas leur appui au gouvernement Roosevelt. Les Partis Socialiste et Communiste non plus d'ailleurs - si l'on excepte pour ce dernier la période 1939-1941 qui sépare le Pacte germano-soviétique de l'invasion de l'URSS par l'armée de Hitler, période où le PC Américain critiqua quelque peu Roosevelt et laissa ses militants diriger des grèves contre son gouvernement.

La politique de collaboration de classes du CIO fut encore plus ouverte après 1937, quand la grande vague de grèves combatives reflua. De plus en plus, le CIO mit sa confiance, et demanda aux travailleurs de mettre la leur, dans les procédures d'arbitrage. Pourtant, dans ces organes d'arbitrage, qui regroupaient en nombre égal des représentants du gouvernement, du patronat et des syndicats, presque systématiquement les représentants du gouvernement votaient avec ceux du patronat, ou bien laissaient les choses traîner en longueur de façon à décourager les éventuels grévistes d'entamer leur action.

Durant ces années-là, et cela continuera après l'entrée en guerre des États-Unis, les commandes d'armement ou liées à l'effort de guerre apportèrent un accroissement spectaculaire de la production et des profits. Pourtant les salaires et les conditions de travail restèrent à la traîne.

Entre 1937 et 1941, de nombreuses grèves eurent lieu, y compris, à nouveau, dans les mines. Mais, de plus en plus, les dirigeants du CIO traînèrent les pieds. Quand des grèves éclatèrent au printemps 1941 pour imposer la reconnaissance du syndicat chez Ford dans l'automobile et chez Bethlehem Steel dans la sidérurgie, dans ces deux cas, elles se heurtèrent à la totale inertie des dirigeants du CIO. C'est sans eux, et même contre eux, que les ouvriers se mirent en grève, stoppèrent toute la production et arrachèrent la victoire. De même, dans une usine d'aviation, c'est contre l'avis de l'UAW, fleuron du CIO, que les travailleurs se mirent en grève pour de meilleurs salaires, en juin 1941. Lâchés par leur syndicat, ils allaient voir intervenir contre eux, pour briser leur grève, rien moins que 3 500 hommes de l'armée régulière américaine, envoyés par Roosevelt. L'intervention militaire des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale commençait donc sur le front intérieur.

Aussi ne fut-il pas surprenant, au lendemain de Pearl Harbour, quand les États-Unis entrèrent en guerre, de voir les dirigeants syndicaux faire allégeance au gouvernement. Tous, Lewis inclus, l'assurèrent de leur soutien dans la guerre. Preuve que si le leader des mineurs avait fait une brusque volte-face en 1940 en ne soutenant plus Roosevelt aux élections, ce n'était que pour des raisons de tactique politicienne, voire d'ambitions politiques personnelles. D'ailleurs, il n'avait pas rompu avec Roosevelt pour proposer une politique de classe indépendante, mais pour se rallier au candidat républicain. Et avant même que le gouvernement le leur demande, tous ces dirigeants s'engagèrent à ce qu'il n'y ait aucune grève pendant la durée de la guerre.

Ce ne fut d'ailleurs pas le cas : la classe ouvrière américaine n'avait pas la même obséquiosité que ses dirigeants officiels, attachés à la faire travailler sans revendiquer, et des mouvements de grève eurent lieu pendant la guerre. Mais si la classe ouvrière américaine s'est trouvée politiquement ligotée, c'est en grande partie par ses propres dirigeants, ceux du CIO, auxquels ses grandes luttes seules avaient conféré prestige et puissance.

Des possibilités dilapidées faute d'une direction révolutionnaire

Cette issue n'était pas inscrite d'avance en 1934, quand la classe ouvrière américaine avait commencé sa remontée. Les mouvements de cette époque avaient été plus que de simples grèves économiques et avaient commencé à donner un aperçu de ce qui aurait pu être une vague de fond de la classe ouvrière. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ce sont des militants d'un parti communiste pas encore à la remorque de Roosevelt, d'un groupe trotskyste et d'une fraction socialiste révolutionnaire qui ont joué un rôle majeur dans les mouvements de ces années-là.

1934, les nazis sont depuis un an au pouvoir en Allemagne, la plus puissante classe ouvrière d'Europe ayant été vaincue sans vraiment combattre. La Deuxième Guerre mondiale se prépare alors ouvertement et de façon inéluctable. Mais l'Espagne et la France montreront en 1936 que le prolétariat européen avait encore des ressources.

Un mouvement révolutionaire prolétarien aux États-Unis, ou peut-être même simplement, dans un premier stade, l'irruption consciente, sur la scène politique américaine, de la classe ouvrière, sous la forme d'un véritable parti ouvrier, aurait peut-être pu imprimer à la lutte de classe internationale un autre développement que celui qui fut le sien et faire reculer la guerre.

La vague de luttes grévistes a repris et s'est élargie en 1936 et 1937 : mais la politique ébauchée par les militants révolutionnaires de 1934 n'a plus été proposée à ces grévistes.

Lewis et son équipe ont répondu à leur façon aux aspirations de la classe ouvrière à un changement, en donnant comme but ultime à ses luttes la reconnaissance de ses syndicats. Même cela, certes, n'a pu se faire que parce que la bourgeoisie se sentait menacée par la mobilisation de centaines de milliers de travailleurs du rang et la création du CIO, plus combatif que la vieille AFL.

Le résultat de l'action du CIO fut en effet de permettre la reconnaissance assez large des syndicats d'industrie par la bourgeoisie : les soutiers de la société se voyaient reconnus, mais évidemment dans le cadre d'institutions que la société bourgeoise pouvait faire fonctionner pour son bénéfice.

Ce parcours n'était pas obligatoire. Ce mouvement social était riche de possibilités, car les travailleurs américains, même embarrassés de mentalités conservatrices, se battaient avec des méthodes qui ne l'étaient pas.

Un militant socialiste fait ainsi le portrait d'un ouvrier de Detroit en 1937 : « Il avait refusé jusqu'au dernier moment d'adhérer au syndicat parce que lui était contre les communistes. Quand la syndicalisation s'est mise à bien marcher, non seulement il devint un des membres les plus actifs du syndicat, mais, sans le faire savoir aux dirigeants de celui-ci, il avait organisé des équipes d'ouvriers, qui la nuit, allaient désarmer les policiers. »

La politique de Lewis et du CIO n'était certainement pas d'encourager ces ouvriers-là, et de baser leur politique sur leurs capacités, leur énergie, leur esprit d'initiative. Toutes ces qualités furent donc détournées et finalement dilapidées.

Elles auraient pu ne pas l'être. D'ailleurs, l'absence même de traditions dans la classe ouvrière et sa jeunesse auraient pu se révéler des facteurs positifs, dans le sens où la classe ouvrière aurait pu s'inventer des moyens et se créer des possibilités peut-être tout à fait originales.

Il n'en fut rien dans les années trente. Mais ce trait américain de la nouveauté, même si bien des choses ont changé en 60 ans, n'a pas complétement disparu. Le mouvement ouvrier américain non plus d'ailleurs, bien qu'il soit à nouveau au plus bas comme il l'était dans les premiers temps de la grande dépression.

Une de nos raisons d'espérer, c'est de savoir qu'il ne lui a pas fallu longtemps pour se rétablir au plus haut et qu'il aurait alors suffi dans de telles circonstances, d'un parti révolutionnaire de la taille du Parti Communiste Américain de l'époque, pas très grand finalement - lui-même annonçait 10 000 membres entre 1925 et 1930, et 20 000 à la fin de 1930 - pour qu'un tel parti fasse basculer le sort du monde entier.