Les Kurdes, victimes de la politique impérialiste... et de celle de leurs propres dirigeants

Cercle Léon Trotsky
08/11/1996

La question kurde revient périodiquement dans l'actualité. Elle y est revenue au mois de septembre 1996 à propos des combats au Kurdistan d'Irak. Mais on en parle aussi fréquemment à propos de la Turquie, ou à propos de l'Iran. Car la population kurde est aujourd'hui dispersée entre ces États, dans lesquels elle forme de fortes minorités.

Il y a ainsi environ 12 millions de Kurdes en Turquie sur quelque 61 millions d'habitants, soit 20 % de la population ; environ 6 millions en Iran sur 64 millions, soit 10 % de la population ; quelque 4 millions en Irak sur 20 millions d'habitants, soit 20 % de la population. Il faut ajouter un million de Kurdes en Syrie sur 13 millions d'habitants, soit 7 % de la population, et encore quelques centaines de milliers de Kurdes dispersés dans l'ancienne Union soviétique.

Au total, cela fait plus de 23 millions de personnes, 25 millions selon certaines estimations, qui vivent essentiellement dans une région montagneuse située aux confins de tous ces États. Cette région, le Kurdistan, a une superficie de l'ordre de celle de la France et va donc de la Turquie à l'Iran, de la Syrie et de l'Irak à l'ex-Union soviétique. Toutes ces frontières tranchent dans le vif d'un même peuple, créant une situation explosive. L'histoire des Kurdes, au cours de ce siècle en particulier, est faite d'un grand nombre de révoltes, souvent brisées par des répressions sanglantes.

Comment l'histoire a mené à cette situation, comment se pose la question kurde aujourd'hui, voilà ce à quoi nous voudrions répondre.

Les Kurdes sous l'empire ottoman

Le découpage du Kurdistan, tel qu'il existe actuellement, est un fait récent, qui date du début de ce siècle. Les Kurdes sont un vieux peuple du Proche-Orient, établi dans ses montagnes depuis des millénaires. La langue kurde est une langue indo-européenne du même groupe linguistique que le persan que l'on parle en Iran, pays que l'on appelait autrefois la Perse. Mais la langue kurde est distincte du persan, et encore plus de l'arabe et du turc, les trois principales langues parlées dans les États où vivent les Kurdes aujourd'hui.

Jusqu'au 16e siècle, le pays kurde était constitué de multiples principautés. A cette époque, cherchant une protection contre le chah de Perse qui voulait les annexer, les princes kurdes se rangèrent aux cotés de l'empire ottoman. Ils aidèrent le sultan Selim le Cruel à vaincre la Perse lors de la bataille de Tchaldyran, en 1514. Les principautés kurdes firent dès lors partie de l'empire ottoman. Seules restèrent sur le territoire de la Perse les régions kurdes les plus à l'est.

L'empire ottoman fondait alors son unité en se présentant plus comme une « communauté des croyants » musulmans que comme un empire national. Pendant des siècles, il put ainsi administrer une immense région allant des Balkans à l'Asie mineure, au Proche-Orient, à l'Egypte et à l'Afrique du Nord. Il put le faire parce qu'il s'appuyait sur une force militaire puissante. Mais la capacité de réprimer les révoltes éventuelles n'explique pas tout. La domination ottomane n'a pu parvenir à cette relative stabilité que parce qu'elle s'appuyait sur la collaboration des classes dirigeantes des différents peuples qui vivaient sous sa coupe. Au fond, l'Empire se comportait vis-à-vis des féodaux locaux comme une sorte de grand suzerain, de grande compagnie d'assurances contre les risques de révolte ou de conquêtes étrangères.

L'édifice de l'empire ottoman a commencé à se fissurer au 18e et surtout au 19e siècle. Il n'a pas donné lieu au développement d'une bourgeoisie ottomane riche et puissante, capable de créer avec l'aide de l'État un vaste marché national qui aurait pu avoir un effet centralisateur. La bourgeoisie qui a commencé à se développer tirait sa richesse d'un commerce qui la mettait en relation avec des États plus lointains, allant de l'Europe occidentale à l'Inde, et dont les routes passaient rarement par Istanbul, la capitale de l'empire. Aussi cette bourgeoisie avait-elle plutôt des tendances centrifuges et était-elle moins intéressée que les classes féodales à l'appartenance à un empire disparate. D'autant que c'était souvent sur les bourgeois, en prélevant sur leurs richesses, que les féodaux locaux reportaient le poids des impôts.

Dans leurs velléités d'indépendance vis-à-vis du gouvernement ottoman, ces bourgeoisies locales trouvaient le soutien des puissances ouest-européennes, elles-mêmes intéressées à battre en brèche la puissance militaire ottomane. C'est ainsi qu'au cours du 19e siècle on vit la France et l'Angleterre courir au secours de l'indépendance grecque, ou au secours des chrétiens du Liban. Dans les deux cas, on présenta l'intervention comme un devoir de solidarité à l'égard de chrétiens libanais ou grecs menacés par les musulmans. Mais évidemment, l'enthousiasme des puissances occidentales pour la liberté des peuples placés sous le joug ottoman avait surtout pour but d'amener ces peuples à passer sous leur propre domination.

Dans les régions kurdes aussi, dans le courant du 19e siècle, on assista à des tentatives pour secouer la tutelle de l'empire ottoman, notamment à des révoltes contre le poids de plus en plus insupportable des impôts. Mais au moment du démembrement de l'Empire, les régions kurdes étaient encore des régions de montagnes reculées, loin des grandes routes commerciales, dont la structure sociale était restée essentiellement féodale et même tribale. Elles n'étaient guère en mesure de poser vraiment leur candidature à la création d'un État.

C'est dans ces conditions qu'on arriva au partage de l'empire ottoman. Et c'est de ce partage que découle toute la situation d'aujourd'hui, puisqu'elle a abouti au partage des régions kurdes, mais aussi au partage des régions arabes, alors qu'auparavant toutes ces populations, de l'Irak à l'Egypte, se trouvaient ensemble, dans ce même empire.

Le dépeçage de l'empire ottoman.

Le partage de l'empire fut un des grands enjeux de la Première Guerre mondiale, la guerre de 1914-18. La France et l'Angleterre notamment attendaient son écroulement. Les deux alliés occidentaux se le partagèrent sur la carte avant même la fin de la guerre. Cela donna un premier projet d'accord, les accords Sykes-Picot - du nom des deux diplomates qui le signèrent. L'Angleterre jetait son dévolu sur les régions correspondant aujourd'hui à la Palestine et Israël, la Jordanie et une partie de l'Irak. La France, elle, entendait établir son mandat sur ce qui correspond aujourd'hui à la Syrie et au Liban. Et les alliés occidentaux envisageaient de se partager aussi la Turquie.

La guerre passée, tous ces projets purent devenir réalité, moyennant de nouveaux marchandages. Cela déboucha sur un premier traité, le traité de Sèvres d'août 1920. On peut le résumer ainsi, en ce qui concerne la Turquie : les alliés anglais, français, mais aussi italiens et grecs laissaient aux Turcs... les hauts plateaux d'Anatolie, et ils s'appropriaient le reste ! En d'autres termes, les puissances alliées se préparaient non seulement à partager les régions de l'ancien empire ottoman peuplées de non-Turcs, mais, emportées par l'élan, à dépecer le territoire turc lui-même.

Le traité disposait ainsi les zones d'influence occidentale en Turquie : la zone des détroits, c'est-à-dire le Bosphore, les Dardanelles et la mer de Marmara, passaient sous contrôle international. La région de Smyrne et la Thrace étaient attribuées à la Grèce. Un peu plus au sud, les îles du Dodécanèse et la région d'Antalya étaient attribuées à l'Italie. Enfin, était attribuée à la France la Cilicie, c'est-à-dire la région côtière de l'Asie mineure la plus à l'Est, qui comprend la ville d'Adana et qui est limitrophe de la Syrie.

Cette prétention allait tout de même se heurter à une puissante résistance. Elle fut dirigée par un officier de l'ancienne armée ottomane, Mustafa Kemal, plus connu aujourd'hui sous le nom d'Atatürk ( « le père des Turcs » ), qui allait être ainsi le fondateur de la Turquie moderne.

Alors que le gouvernement du sultan capitulait devant les conditions des Alliés, Mustafa Kemal allait regrouper des éléments de l'armée pour mener la guerre contre les occupants. Il chercha et obtint, dès 1920, l'aide de la Russie soviétique. Les dirigeants bolcheviks savaient que Mustafa Kemal était seulement un nationaliste bourgeois, mais la révolution russe était solidaire de ce pays pauvre, la Turquie, dans sa tentative de résistance contre les armées de puissances impérialistes qui voulaient se partager son territoire.

En fait, les Alliés, aussi bien la France que l'Italie et l'Angleterre, étaient hors d'état d'appliquer le traité de Sèvres et d'occuper les territoires qu'ils s'étaient attribués sur le papier. Il restait l'armée grecque. Le premier ministre grec Venizelos proposa aux Alliés d'effectuer cette occupation à leur place, et ils acceptèrent. L'armée grecque occupa alors effectivement Smyrne et toute une partie de l'Anatolie. Elle mobilisa dans ses rangs la minorité grecque qui vivait là. Mais les troupes de Mustafa Kemal réussirent rapidement à les repousser. Ce fut une guerre sans pitié : aux massacres des Turcs par les Grecs succédèrent ceux des Grecs par les Turcs. Enfin, en septembre 1922, l'armée grecque s'effondra en quelques heures devant l'armée de Mustafa Kemal.

Ainsi, des décombres de l'empire ottoman, naquit une Turquie indépendante plus forte que les Alliés ne l'avaient prévu. Ils durent en tenir compte. Un nouveau traité dut être signé à Lausanne, en 1923, qui reconnaissait la souveraineté du nouvel État pratiquement dans ses frontières actuelles.

Mustafa Kemal et les minorités nationales

Si l'armée kemaliste avait dû se battre pour imposer le droit à l'existence de la Turquie face aux projets de l'impérialisme, elle n'en fut pas pour autant respectueuse des minorités nationales.

La minorité grecque d'Anatolie fut en partie massacrée et, pour le reste, expulsée. Les Arméniens, déjà victimes de massacres en masse durant la guerre, en 1915-1916, en connurent de nouveaux en 1919-1920 de la part de l'armée kemaliste. Quant aux Kurdes, le traité de Sèvres de 1920 avait prévu pour eux un régime d'autonomie locale pouvant aller jusqu'à l'indépendance, au moins sur une partie du territoire peuplé par des Kurdes. Mais la guerre menée par Mustafa Kemal changea tout. Après l'établissement du pouvoir kemaliste sur l'ensemble de l'Anatolie, il ne restait plus de place pour un État kurde.

Il est vrai que, durant sa guerre, Mustafa Kemal ne manqua pas de faire des promesses aux Kurdes pour s'assurer leur alliance. En fait, c'est au Kurdistan que commença sa campagne militaire. C'est là que Mustafa Kemal commença à regrouper des forces militaires. Sa première victoire fut ainsi remportée par des troupes kurdes sous commandement turc contre des troupes arméniennes et géorgiennes. Dans les discours de Mustafa Kemal, il était alors question de la « reconnaissance des droits nationaux et sociaux des Kurdes » et de bâtir un État où, selon ses paroles, « le Turc et le Kurde vivraient comme des frères » .

Dès le début pourtant, Mustafa Kemal se préoccupa d'empêcher toute organisation autonome des Kurdes, de même d'ailleurs que tout autre type d'organisation politique indépendante. Le 1er novembre 1922, quelques semaines à peine après sa victoire militaire, Mustafa Kemal proclama : « l'État qui vient d'être fondé est un État turc ». Et il se confirma vite que, pour lui, la nationalité kurde n'existait pas.

L'État kurde vaguement envisagé lors du traité de Sèvres de 1920 devait disparaître complètement dans ce traité de Lausanne de 1923, qui devait donner au partage du Proche et du Moyen-Orient par les puissances impérialistes sa physionomie définitive. Mais ce partage lui-même était le résultat de marchandages entre puissances impérialistes sur la base des rapports de forces établis pendant la Première Guerre mondiale. Il n'avait rien à voir avec la volonté ou avec les intérêts des peuples concernés.

Les puissances impérialistes prétendaient par exemple avoir libéré le peuple arabe du joug ottoman. Mais, alors que ce peuple, avec sa langue, sa civilisation, est établi non seulement au Proche-Orient mais dans le Nord de l'Afrique, il n'était pas question pour les puissances impérialistes d'un État arabe unique. Ce peuple fut morcelé entre une demi-douzaine d'États, sans même parler de la transformation en États pétroliers des minuscules émirats qui allaient être créés, suivant parfois les desiderata d'un seul trust pétrolier.

C'est dans le cadre général de ce grand partage impérialiste des lendemains de la Première Guerre mondiale que le peuple kurde a été morcelé entre plusieurs États, transformé en minorité opprimée dans chacun d'entre eux. L'histoire des Kurdes s'est déroulée dès lors dans des États différents, en suivant parfois des voies parallèles, mais aussi en traversant dans chaque cas des événements politiques bien spécifiques de chacun de ces États.

Cela nous contraint à parler tour à tour de l'Irak, de la Turquie et de l'Iran et accessoirement de la Syrie, en passant de l'un à l'autre suivant les événements et les époques. Mais c'est précisément tout ce partage qui donne à l'histoire des Kurdes ce caractère, décousu et éclaté.

L'Irak, un État créé pour les besoins du colonialisme anglais

Si une partie du Kurdistan était incluse dans la Turquie kemaliste, une autre partie, importante par sa population et par son rôle économique, allait être placée dans un nouvel État, créé au lendemain de la Première Guerre mondiale pour les besoins du partage d'influence entre la France et l'Angleterre. C'est ce nouvel État, placé alors sous mandat anglais, qui allait être appelé l'Irak.

L'Irak regroupait plusieurs peuples différents : pour la majorité il s'agissait d'Arabes. Rien ne justifiait pourtant de séparer les Arabes d'Irak des Arabes de Syrie, plus à l'Ouest. Rien... sinon le fait que la France et l'Angleterre avaient décidé de se partager les zones d'influence. On trouverait donc dans la zone française un État, la Syrie, séparé de l'Irak qui se trouvait en zone anglaise.

En revanche, toute la partie nord de l'Irak était peuplée de Kurdes. C'était même la région la plus prospère du Kurdistan, autour de la ville de Mossoul. Dans un premier temps, dans les conversations qui avaient eu lieu au cours de la Première Guerre mondiale entre la France et l'Angleterre sur le partage de l'Empire ottoman, cette région de Mossoul avait été attribuée à la France. Mais à la fin de la guerre, les troupes anglaises l'avaient occupée. La raison de cet intérêt est que les prospecteurs anglais y avaient découvert du pétrole... et se gardaient bien de le dire à leurs alliés français. Mais ils réussirent à leur faire accepter cette mainmise même quand cette présence de pétrole leur fut connue. Il leur fallut seulement accepter la cession de quelques parts dans l'exploitation pétrolière aux Français et aux Américains.

Tous ces arrangements sentaient donc surtout le pétrole. L'important à ce moment-là, pour les représentants britanniques, était d'éviter que la Turquie n'obtienne cette région de Mossoul, qu'elle revendiquait elle aussi. C'est ce qui explique que dans les discussions on ait vu les Anglais se faire les défenseurs des droits nationaux des Kurdes. Mais ce n'était pour eux qu'un prétexte. Et cette région de Mossoul, qui de toute manière était occupée par les forces britanniques depuis la fin de la Première Guerre mondiale, fut finalement adjointe officiellement en 1925 à l'Irak arabe, lui-même placé sous mandat britannique. Tout au plus la puissance mandataire dut-elle faire la vague promesse de permettre aux Kurdes d'établir une administration locale.

Ce ne sont donc pas les Arabes qui ont revendiqué cette région kurde de Mossoul, ce sont les dirigeants britanniques qui ont estimé à l'époque que c'était la meilleure formule pour garantir leurs intérêts dans l'exploitation du pétrole ! Ils faisaient d'ailleurs aussi le calcul qu'il leur serait plus facile, selon leur tactique habituelle du « diviser pour régner », d'imposer leur autorité sur un pays divisé entre Kurdes et Arabes que sur un pays homogène.

Turquie : le rôle du kemalisme

Entre temps, le régime kemaliste continuait de s'affermir en Turquie, remplissant un certain rôle historique qu'il faut préciser.

L'écroulement de l'empire ottoman n'avait pas été une surprise pour les nationalistes turcs. Ils avaient renoncé depuis longtemps à l'idée de le maintenir. Encore fallait-il que la Turquie elle-même ne disparaisse pas dans ce naufrage et sauvegarde ses possibilités d'existence nationale. Il fallut la poigne d'un Mustafa Kemal, appuyé sur l'armée, pour empêcher le partage et le contrôle de la Turquie elle-même par les puissances impérialistes. Il faut dire que celles-ci étaient affaiblies par la guerre et confrontées, en Europe, à des troubles sociaux et à des mouvements révolutionnaires.

Mais le volontarisme militaire de Mustafa Kemal accomplit aussi en Turquie les tâches d'une révolution bourgeoise que le développement interne du pays n'avait pas permis jusque-là. Mustafa Kemal mena ses réformes à coups de décrets. Dès 1922, le sultanat fut aboli, la Turquie devint une république, dirigée par une « Grande Assemblée Nationale » siégeant à Ankara, au centre du plateau anatolien, et non plus à Istanbul. La laïcité de l'État fut proclamée. Mustafa Kemal se lança dans une entreprise de modernisation des structures économiques et politiques.

Toutes ces mesures répondaient d'abord aux intérêts de la bourgeoisie turque, une classe sociale dont le développement avait été largement entravé jusque-là par le régime féodal du sultan d'une part, par les puissances impérialistes d'autre part. Elles furent imposées par la dictature de Mustafa Kemal, et de son armée. Celle-ci avait permis de tenir en respect les puissances européennes, elle contraignit aussi les classes dominantes turques à serrer les rangs autour du nouveau régime. Ainsi le kemalisme palliait la faiblesse et l'absence de volonté de la bourgeoisie turque par la dureté de sa dictature. Mais il parait aussi à un autre danger : celui d'une intervention des classes populaires. La dictature de Mustafa Kemal permettait de remplir un certain nombre de tâches historiques devenues indispensables, tout en tenant ces classes populaires à distance respectueuse, en empêchant toute tentative de leur part de poursuivre à leur propre compte les réformes initiées par le régime.

La dictature de Mustafa Kemal ne tolérait pas d'opposition politique, et en tout cas pas d'opposition venant des classes exploitées. Elle s'affirma d'abord contre les militants tentant de mettre sur pied des organisations ou des partis ouvriers. En janvier 1921 déjà, Mustafa Kemal fit assassiner le secrétaire du premier parti communiste fondé en Turquie, Mustafa Suphi, et tous ses camarades. Après quoi Mustafa Kemal créa de toutes pièces un PC, composé d'agents du régime obéissant à ses consignes. Ainsi, tous ceux qui, sous l'influence de la révolution russe, auraient voulu contester Mustafa Kemal sur sa gauche en adhérant au parti communiste, restaient tout de même sous contrôle de la police du régime. Cela facilita la tâche à celui-ci, dès janvier 1925, lorsqu'il décida de dissoudre ce PC qu'il avait lui-même créé.

Mais la dictature ne pouvait tolérer non plus la moindre opposition sur le terrain national, et on le vit très rapidement dans son attitude vis-à-vis des Kurdes. Les écoles, associations ou publications kurdes furent interdites, et même le simple fait de parler le kurde. On ne laissait une place aux Kurdes que s'ils s'assimilaient aux Turcs. Par rapport à la situation qui avait été celle des Kurdes dans l'empire ottoman, où ils disposaient d'une certaine autonomie et où leurs classes dirigeantes étaient associées au pouvoir, c'était une régression importante.

Quatorze ans de répression

Pendant quatorze ans, de 1925 à 1939, le Kurdistan de Turquie allait être le théâtre d'insurrections continuelles, noyées dans le sang par le régime kemaliste. Une première insurrection éclata en 1925 sous la direction de Saïd de Piran, un cheikh, ce mot arabe désignant en fait, au Kurdistan, un chef religieux. En un mois, l'insurrection menée par cheikh Saïd s'empara d'environ un tiers du Kurdistan de Turquie, de la ville d'Elâzig qui est une des plus à l'Ouest du Kurdistan de Turquie, jusqu'à la ville de Diyarbakir et au lac de Van qui sont à l'extrême Est.

La révolte fut néanmoins rapidement matée par l'armée kemaliste qui la présenta comme une révolte religieuse et réactionnaire. Mais après 1925, des bandes de guérillas kurdes continuèrent à subsister dans la montagne, se battant périodiquement avec l'armée turque. Cependant, une répression violente frappait les régions insurgées. Le gouvernement turc mettait au point un programme de déportation visant à déplacer environ un million de personnes des régions kurdes.

Des préparatifs pour une nouvelle insurrection eurent rapidement lieu. Cette fois, ils venaient d'une Ligue Nationale Kurde, Hoyboun, dont les chefs représentaient la plupart des familles féodales kurdes, qui avait conclu une alliance avec des organisations arméniennes et surtout avait obtenu le soutien du chah de Perse. L'insurrection fut menée par un général kurde, Ihsan Noury Pacha, qui prit en 1929 le contrôle d'une zone adossée à la frontière perse (on dirait aujourd'hui iranienne), autour du mont Ararat.

L'armée turque essuya d'abord de sérieux revers. Mais il se produisit alors un retournement qui allait se reproduire tout au long de l'histoire des révoltes kurdes. La Turquie et la Perse trouvèrent un accord. Le chah de Perse cessa toute aide aux insurgés kurdes et permit aux troupes turques de passer par son territoire et de prendre à revers les Kurdes. A l'été 1930, la révolte kurde fut ainsi matée. La répression fut violente. Dans la ville de Van, une centaine d'intellectuels furent cousus dans des sacs, puis jetés dans le lac. Mais c'est toute la population de la région qui allait être soumise à la terreur. En 1932, une nouvelle loi de déportation et de dispersion des Kurdes fut mise au point.

En revanche le chah de Perse, qui avait manoeuvré, puis lâché les Kurdes en cours de route, recevait de Mustafa Kemal sa récompense sous forme de rectifications de frontière dans les régions du mont Ararat et du lac de Van. Les Kurdes faisaient pour la première fois l'expérience du soutien, puis du lâchage d'un État se prétendant ami. Ce n'était pas la dernière.

Le premier ministre turc Ismet Pacha déclara à cette époque : « La seule nation turque est en droit de revendiquer des droits ethniques et raciaux dans ce pays. Aucun autre élément n'a ce droit » . Entre répression sanglante, déportations massives, négation de l'existence d'une nation kurde, le régime de Mustafa Kemal était ainsi en train de mettre au point sa doctrine officielle sur la question.

En fait, si le régime de Mustafa Kemal avait besoin de ce nationalisme poussé à l'absurde, c'était pour tenter de compenser la faiblesse de sa base économique et sociale. L'armée avait pu sauver l'indépendance de la Turquie et son territoire, mais ce n'est pas cela qui pouvait donner au pays un développement et des débouchés. Le régime n'avait pas les moyens d'offrir aux masses turques autre chose que la misère d'un pays pauvre. Alors, il lui fallait continuer d'imposer une dictature de fer et de la justifier.

La population turque continuait à vivre dans une misère sans espoir, mais quelle importance puisque Mustafa Kemal déclara un beau jour : « Un Turc vaut tout l'univers » et conclut par cette phrase : « quel bonheur à pouvoir se dire turc » . Cette phrase - en turc : « ne mutlu türküm diyene » - figure encore aujourd'hui sous toutes les statues de Mustafa Kemal qui ornent les places et les bâtiments officiels du pays, comme pour dire à ses habitants qu'ils peuvent s'estimer heureux d'appartenir à une nation supérieure, et n'ont pas à réclamer en plus, par exemple, de pouvoir vivre dignement et manger à leur faim...

Bien sûr, les réformes de Mustafa Kemal représentaient par bien des aspects un progrès social pour toute la population. Il suffit de citer à cet égard la laïcité de l'État, l'interdiction de la polygamie, l'égalité juridique des hommes et des femmes, l'interdiction du voile islamique ou bien le droit de vote accordé aux femmes en 1934, plus de dix ans avant la France, dans un pays qui sortait tout juste du féodalisme... Tout cela signifiait souvent, dans la société, une véritable révolution. Mais en même temps, le régime avait besoin d'empêcher toute intervention des masses, toute envie de prendre en main elles-mêmes leurs intérêts, et il le faisait en maintenant fermement sa dictature.

C'est dans cette situation que se plaçait la répression contre les Kurdes. Au fond, en fournissant à l'armée turque un ennemi, elle justifiait le militarisme, et une atmosphère de guerre dont n'était pas seulement victime le peuple kurde, mais toute la population turque.

Malgré cela, une nouvelle révolte kurde se développa en 1936 dans la région de Dersim, une région très montagneuse et difficile d'accès du Kurdistan de Turquie. Dans le plan de déportation prévu par le régime d'Ankara, elle devait être évacuée de toute la population kurde et cela ne laissait d'autre alternative que la révolte. Une guérilla s'organisa. Contre elle, l'armée utilisa massivement l'aviation et l'artillerie ou les gaz de combat. La résistance dura jusqu'en 1938. La vengeance de l'armée turque fut d'autant plus violente. Elle enfermait les vaincus dans des grottes avant d'y mettre le feu, ou bien incendiait les forêts où ils avaient trouvé refuge. Enfin, la ville de Dersim reçut un nom turc : Tunceli.

On estime que durant ces quatorze années, 1,5 million de Kurdes furent victimes des déportations et des massacres de l'armée turque. Au terme de cette répression, le pays kurde était si dévasté, soumis à l'occupation militaire, que le régime préféra le déclarer zone interdite aux étrangers. Il allait le rester jusqu'en 1965.

Les révoltes en Irak et en Perse

Dans ces années de l'entre-deux-guerres, d'autres révoltes se produisirent, au Kurdistan d'Irak et au Kurdistan perse, qu'on appelle aujourd'hui Kurdistan d'Iran puisque la Perse est devenue en 1935 l'Iran.

La première de ces révoltes fut celle de cheikh Mahmoud Berzenci qui, dès 1919, leva des troupes contre l'occupation anglaise dans toute la région de Suleimaniye, aujourd'hui au Kurdistan d'Irak. Le mouvement fut rapidement maté par l'armée britannique, et cheikh Mahmoud jeté en prison. Il en ressortit en 1922. Il recommença aussitôt, proclama un État kurde et se fit proclamer roi du Kurdistan. L'insurrection fut de nouveau matée mais elle ne cessa de resurgir jusqu'en 1930, lorsque l'Irak fut déclaré indépendant. Le Kurdistan irakien connut un état d'insurrection chronique jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, contre l'armée britannique qui continuait à faire la loi, même dans cet Irak devenu formellement indépendant.

Il en fut d'ailleurs pratiquement de même au Kurdistan d'Iran. Là, ce fut un chef de tribu, Simko, qui leva l'étendard de la révolte et qui, entre 1920 et 1925, réussit à prendre sous son contrôle toute une région kurde située le long de la frontière avec l'Irak. Puis la situation devint de plus en plus difficile. En 1925, le général Reza Pahlavi prit le pouvoir à Téhéran, avant de se faire proclamer chah. Le régime se durcit et l'armée reprit le contrôle des régions kurdes. En 1930, Simko fut invité à négocier par les militaires. Il tomba dans le piège et fut assassiné.

Cela n'empêcha pas une autre révolte de se produire un an plus tard sous la direction d'un autre chef kurde, Jafar Sultan. Cependant, l'armée iranienne entreprenait la pénétration et le contrôle du pays kurde, en construisant des routes, en établissant des postes militaires et en organisant la coopération avec la Turquie et l'Irak. Ainsi, en 1937, la Turquie, l'Iran et l'Irak signaient dans ce sens le traité de Saadabad - du nom d'un palais de Téhéran - , qui entérinait leur coopération militaire, notamment selon les termes de ce traité « contre la formation de bandes armées, d'associations ou d'organisations visant au renversement d'institutions établies » . Le mouvement kurde était ainsi désigné.

En fait, ni l'Iran ni l'Irak ne réussissaient vraiment à contrôler le pays kurde. Des révoltes continuaient à se produire sporadiquement, avec toujours le même caractère. Il s'agissait de chefs féodaux qui proclamaient l'insurrection et tentaient de tenir le pays en faisant appel aux chefs des différentes tribus kurdes pour qu'ils fournissent des troupes. Les frontières établies entre les trois États, Iran, Irak et Turquie, tranchaient dans la chair de la population, et cela fournissait des motifs de révolte immédiats aux communautés kurdes, qui avaient gardé de l'époque ottomane l'habitude de vivre sur elles-mêmes, et dans une certaine mesure de s'auto-administrer et de porter les armes. L'établissement de l'autorité des États iranien, irakien et turc se faisait aux dépens de cette relative autonomie.

Cependant, ces révoltes restaient le plus souvent à ce niveau de révoltes tribales, ne s'unifiant jamais vraiment, se prêtant aux manipulations des agents des grandes puissances, notamment les agents anglais, ou à celles d'un État cherchant à se servir des Kurdes pour créer des ennuis à l'État voisin, quitte à les lâcher ensuite.

Pour que cette situation débouche sur une possibilité de retrouver cette autonomie, il fallait une conjonction exceptionnelle de situations entraînant l'affaiblissement du contrôle des États sur une partie de la région kurde. C'est ce qui se produisit au moment de la Seconde Guerre mondiale.

En Irak, une partie de l'opinion arabe, par hostilité à la présence britannique, espérait au début de la guerre une victoire des puissances de l'Axe. Cela rendit l'occupant britannique un peu plus favorable aux Kurdes. Dès 1943, une insurrection kurde se développa de nouveau au nord de l'Irak dans la région de Barzan, sous la direction d'un certain mollah Mustafa Barzani. Chef religieux et chef de tribu, celui-ci disposait d'abord d'appuis dans sa région de Barzan. Mais il recherchait aussi l'appui des milieux d'intellectuels nationalistes kurdes. Enfin, il recherchait l'appui de la Grande-Bretagne contre le gouvernement irakien, envoyant à l'ambassadeur britannique des lettres pleines de déférence pour solliciter son intervention. Il y déclarait même à l'ambassadeur, avec un style très oriental : « quels que soient vos ordres, j'y obéirai comme un enfant obéirait à ceux d'un père compatissant » et ajoutait : « de toutes façons, les ordres de Votre Majesté, nous les plaçons fièrement au dessus de nos yeux et notre tête » .

De fait, en ces années de guerre mondiale, le gouvernement britannique n'avait guère envie de devoir affronter une guerre civile en Irak et il incita plutôt le gouvernement irakien à temporiser, à écouter les revendications kurdes. C'était une situation relativement favorable à Barzani, qui remporta des succès sur l'armée irakienne et s'affirma dès ce moment comme le leader des Kurdes d'Irak.

Pour l'anecdote, mais elle est significative du personnage de Barzani et du type de relations existant entre les dirigeants kurdes, on peut signaler que Barzani épousa en 1944, la fille du chef de la tribu rivale, les Zibari. Cette tribu devint ainsi l'alliée de Barzani, ce qui lui permit d'étendre son influence vers l'est, jusqu'à la frontière de l'Iran. Mais cette alliance ne dura qu'un certain temps. Fin 1945, les agents du gouvernement irakien parvinrent à retourner les Zibari et un certain nombre d'autres tribus. Ils avaient sans doute des arguments en espèces qui eurent plus de poids que ceux du mariage entre Barzani et la fille Zibari. Barzani n'eut alors plus d'autre choix que de s'enfuir avec ses hommes en passant la frontière iranienne.

Mais justement en Iran aussi, les Kurdes bénéficièrent du fait de la guerre mondiale d'un affaiblissement temporaire des États de la région. C'est ce qui permit pendant un an l'existence du premier État kurde indépendant, que l'on allait appeler la République de Mahabad.

L'Iran pendant la Seconde Guerre mondiale

A partir de 1941, l'Iran fut occupé, par les troupes soviétiques au Nord et par les troupes britanniques au Sud. Cela laissait entre les deux zones un territoire, comprenant la ville de Mahabad, dans lequel les tribus kurdes jouirent pendant toute la guerre d'une autonomie de fait, l'appareil d'État iranien affaibli étant bien incapable de contrôler le pays et en particulier les régions frontalières et montagneuses du Kurdistan.

Il y avait donc pour les Kurdes une opportunité à saisir. Mais ce furent encore une fois les notables et les chefs de tribus et grands propriétaires féodaux qui la saisirent à leur façon.

Une première organisation nationaliste, le Komala I Zhian I Kurdistan (Comité pour la renaissance du Kurdistan), fut fondé en 1942 à Mahabad par des membres de la petite bourgeoisie, commerçants ou fonctionnaires, qui voulaient oeuvrer à la création d'un « grand Kurdistan ». Il fut rejoint par la plupart des chefs de tribus du nord du pays, devenus de grands propriétaires fonciers grâce à la sédentarisation forcée des tribus entre les deux guerres. Celui qui en devint le leader, Qazi Mohammed, membre de la plus riche famille de Mahabad, était à la fois chef religieux, juge islamique et grand propriétaire. Il transforma en 1945 le parti en un Parti démocratique du Kurdistan, le PDK, réclamant non plus le « grand Kurdistan » mais « l'autonomie pour le Kurdistan iranien dans le cadre d'un Iran démocratique » . Il s'adaptait aux frontières établies par les grandes puissances, dans l'espoir que celles-ci soutiendraient alors les revendications autonomistes des Kurdes. Ce ne fut pas le cas.

La Grande-Bretagne, tout d'abord, voulait préserver l'intégrité territoriale de l'Iran comme de l'Irak, qui faisaient partie de sa zone d'influence avant-guerre, et elle resta sourde aux revendications autonomistes. Après la fin de non-recevoir britannique, les dirigeants kurdes s'adressèrent aux autorités soviétiques. Mais s'en remettre à la bureaucratie russe ne valait pas beaucoup mieux : les représentants de cette dernière promirent une aide à Qazi Mohammed, mais cela ne dura que tant que cela servait la politique extérieure de la bureaucratie.

Pendant la guerre elle-même, les dirigeants soviétiques se contentèrent de se montrer un peu plus accueillants que les Britanniques envers les chefs kurdes. Puis, lorsque sa situation militaire se fut redressée, à l'approche de la fin de la guerre, Staline voulut exercer quelques pressions sur le gouvernement iranien afin que celui-ci accepte de commercer avec lui et lui donne accès à son pétrole, puisque l'Angleterre et bientôt les USA y avaient accès. Face au blocage rencontré, il joua la carte de l'autonomie de la province iranienne d'Azerbaïdjan occidental, encore sous occupation soviétique, située à la frontière de la république fédérée de l'URSS du même nom.

La République de Mahabad

La province iranienne d'Azerbaïdjan s'érigea en république autonome en novembre 1945. Les dirigeants soviétiques auraient souhaité lui rattacher la région kurde de Mahabad. Mais Qazi Mohammed et les autres dirigeants kurdes, qui ne le souhaitaient pas, réussirent à les convaincre d'appuyer la création d'une république autonome au Kurdistan. Les dirigeants soviétiques leur promirent finalement une aide militaire et matérielle. Qazi Mohammed proclama donc le 22 janvier 1946 à Mahabad la République autonome du Kurdistan.

Il désigna un gouvernement constitué surtout de riches commerçants et de grands propriétaires féodaux. Ce gouvernement conservateur ne voulait évidemment pas de réformes sociales, en particulier pas de réforme agraire.

A peine proclamée, la nouvelle république entra en conflit avec l'Azerbaïdjan voisin. En effet les deux États revendiquaient tous deux certaines villes et les plaines riches qui les entouraient au nord de l'Iran, où la politique de mélange des populations qu'avait pratiquée le gouvernement central avait rendu les Kurdes minoritaires. Finalement l'URSS dut s'entremettre pour obliger ses deux protégés à s'allier ; dans la pression qu'elle exerçait sur le gouvernement iranien pour obtenir des concessions, ils constituaient un atout, et bientôt même son seul atout. En effet, pour faire pression sur le chah, l'URSS avait maintenu ses troupes en Iran au-delà de la date prévue. Elle se heurta elle-même aux pressions anglo-américaines et dut accepter de retirer ses troupes début mai 1946, en échange de la promesse du gouvernement iranien de constituer une compagnie pétrolière soviéto-iranienne...

La situation aurait pourtant pu être favorable, tant pour les Kurdes que pour l'ensemble des masses populaires iraniennes. Le gouvernement iranien eut à faire face durant l'été 1946 à une vague d'agitation politique et sociale, ponctuée de grèves, d'affrontements dans les campagnes contre les grands propriétaires, de manifestations monstres. Cette vague culmina en juillet 1946 avec une grande grève des ouvriers du pétrole contre la compagnie pétrolière britannique. Cette grève se transforma en grève politique contre la domination britannique, entraînant les employés des services publics et toute la population laborieuse dans quatre jours d'émeutes.

Mais les dirigeants du parti Toudeh, le parti communiste iranien, aidèrent le gouvernement à trouver un compromis et incitèrent les ouvriers à reprendre le travail. En récompense et surtout pour achever de rétablir le calme, trois membres du Toudeh furent appelés au gouvernement en août 1946 et une personnalité pro-soviétique fut nommée vice-Premier ministre et ministre du Travail et de la Propagande.

De son côté, la Grande-Bretagne concentra des troupes en Irak pour protéger ses champs de pétrole et suscita des révoltes anti-communistes et anti-gouvernementales dans les tribus du sud de l'Iran. Une fois l'agitation sociale définitivement brisée, en octobre, les ministres communistes furent évincés du gouvernement iranien et la répression s'abattit sur le parti Toudeh avec l'arrestation de centaines de militants.

Quant aux dirigeants kurdes, appuyés sur les notables et les chefs traditionnels, qui n'avaient pas été capables de rallier les Kurdes du sud, qui n'avaient pu s'entendre avec leurs voisins azerbaïdjanais, ils n'avaient nulle envie non plus de s'allier avec les masses exploitées d'Iran et de se solidariser de leur combat. Au contraire, une partie des chefs de tribus kurdes proposèrent leur alliance au Premier ministre iranien contre leurs ennemis communs, les communistes d'Azerbaïbjan. Et lorsque l'armée iranienne reprit l'Azerbaïdjan à la fin 1946, les Kurdes ne bougèrent pas. L'URSS n'intervint pas non plus. Le leader kurde, Qazi Mohammed, voyant que l'URSS abandonnait à son sort l'Azerbaïdjan, jugea toute résistance inutile lorsque les troupes iraniennes, rejointes par un certain nombre de tribus kurdes, marchèrent sur Mahabad. Il fit sa soumission le 16 décembre 1946 à l'armée iranienne : la République de Mahabad avait vécu. Qazi Mohammed fut condamné à mort et pendu le 30 mars 1947, ainsi que quelques autres responsables civils et militaires. Des dizaines d'autres furent condamnés à la prison.

Cette première république kurde attira en son temps bien des curiosités et des espoirs de la part des Kurdes et est aujourd'hui encore présentée comme une page glorieuse de l'histoire kurde. Elle ne dura donc que onze mois, car les notables kurdes ne voulaient qu'une indépendance octroyée par les grandes puissances et préféraient sacrifier leurs vélléités nationalistes plutôt que d'intégrer leur combat à celui des masses populaires d'Iran. Ce type de choix était un choix social et il devait être, avant la République de Mahabad comme après, une constante de la politique des dirigeants kurdes. Pour être des partisans d'un pouvoir kurde autonome, ils n'en étaient pas moins le plus souvent des réactionnaires, au point de se proposer à plusieurs reprises comme exécuteurs des basses oeuvres des États qui oppriment leur peuple, dans le vain espoir d'être en meilleure position pour marchander ensuite. Mais les dirigeants des États iranien, irakien ou turc et, à plus forte raison, les grandes puissances, n'ont pas plus de sentiments vis-à-vis des notables kurdes que ces derniers n'en ont vis-à-vis de leur propre peuple.

Après la fin de la République de Mahabad, le mouvement nationaliste kurde iranien fut pratiquement démantelé. Le parti fondé par Qazi Mohammed, le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) subsista cependant d'une façon clandestine. Les Kurdes d'Iran subirent la répression et l'oppression du régime de plus en plus dictatorial du chah qui persécutait sauvagement tous les opposants.

Un nouvel espoir ne devait surgir au Kurdistan iranien que lorsqu'il y eut un changement politique à Téhéran, avec l'arrivée au gouvernement en 1951 de Mossadegh, un nationaliste qui avait le soutien de la gauche. Mais le gouvernement Mossadegh ne fit aucune concession quant aux libertés démocratiques, il supprima même le droit de grève et tous les organes de répression de l'appareil d'État restèrent en place. Aux élections de 1952, le candidat du PDK remporta plus de 80 % des voix dans la région de Mahabad, mais son élection fut annulée et un religieux fut désigné comme député de la ville. En 1952 aussi, un soulèvement paysan contre les propriétaires féodaux fut écrasé dans la région...

Le PDK d'Iran soutint cependant activement Mossadegh lorsque celui-ci décida la nationalisation des pétroles iraniens, jusque-là contrôlés par des compagnies occidentales. Mais Mossadegh fut renversé par un coup d'État organisé par la CIA le 19 août 1953 et cela mit fin à tous les espoirs. Toutes les organisations d'opposition furent interdites, des centaines de militants exécutés, des milliers d'autres emprisonnés. C'est sous les coups des blindés et de l'aviation que la dernière tribu kurde à avoir conservé une sorte d'autonomie locale fut chassée vers les montagnes en février 1956 avec l'aide du gouvernement irakien. Cette collaboration était le fruit d'un nouveau pacte - encore un - , le pacte de Bagdad signé en 1955 entre l'Iran, l'Irak, la Turquie et le Pakistan, soutenu par la Grande Bretagne et les USA, et qui, comme le pacte de 1937, prévoyait une collaboration contre les Kurdes.

Irak : après le coup d'état de 1958

Dans la même période des lendemains de la Seconde Guerre mondiale, des événements un peu parallèles à ceux d'Iran se déroulaient en Irak. En Irak aussi, on assista dans les années d'après-guerre à la création d'un PDK, le Parti démocratique du Kurdistan, d'Irak cette fois. Ce n'était pas le même parti que le PDK d'Iran, bien que les leaders kurdes irakiens et iraniens aient été en liaison entre eux. Mais ils préféraient visiblement tenter leur chance chacun dans le cadre de l'État où les hasards du tracé des frontières les avaient placés.

Le PDK d'Irak avait à sa tête un certain nombre d'intellectuels et d'officiers nationalistes et il cherchait à se présenter comme un parti progressiste, défendant, outre l'autonomie du Kurdistan d'Irak, un certain nombre de revendications sociales : la réforme agraire, les droits des ouvriers, les nationalisations. Cela ne l'empêcha cependant pas de placer à sa présidence Mustafa Barzani, qui jouissait alors du prestige de sa résistance à l'armée irakienne. Et malgré son langage moderne, parfois même teinté de marxisme, le PDK d'Irak devait toujours finalement rester l'instrument de ce chef de clan qu'était Barzani et de sa politique personnelle.

Mustafa Barzani dut rester en exil en URSS pendant onze ans, à partir de 1947. Il ne revint en Irak qu'en 1958, lorsque le régime pro-anglais du roi Fayçal fut renversé par le coup d'État du général Kassem.

La chute de ce régime particulièrement haï entraîna l'enthousiasme populaire et une période d'effervescence politique en Irak. Kassem eut le soutien de toute l'opposition démocratique. La république fut proclamée, les partis politiques interdits par le régime précédent furent autorisés, y compris le PDK. Une presse kurde put paraître. Une constitution provisoire reconnut officiellement, pour la première fois, les « droits nationaux » des Kurdes.

Mais l'euphorie fut de courte durée. Dans un premier temps Kassem chercha, contre la droite arabe, le soutien du parti communiste et des autonomistes kurdes du PDK. Mais ensuite le régime se durcit rapidement autour de la dictature de Kassem. Le parti communiste irakien fut la première victime de la répression car il jouait un rôle dans l'essor, parmi les paysans, d'un mouvement d'occupation des terres, notamment dans la région kurde de Mossoul, où ceux-ci commençaient à brûler les maisons des propriétaires. Pour réprimer les communistes et le mouvement paysan, Kassem eut l'appui des milices kurdes de Mustafa Barzani et du PDK.

Une fois ses craintes de la gauche conjurées, Kassem voulut consolider son régime, notamment reprendre en mains les régions kurdes. Les journaux kurdes furent interdits les uns après les autres, le régime commença à prôner l'assimilation pure et simple des Kurdes irakiens. Puis, à la fin 1961, l'armée irakienne commença à bombarder la région où Barzani s'était retranché.

Ce fut le début d'une véritable guerre de l'armée irakienne contre les milices kurdes de Mustafa Barzani. Cette guerre allait durer plusieurs années, avec de nombreux rebondissements. Ainsi, en février 1963, il y eut un nouveau coup d'État à Bagdad. Le général Kassem fut renversé par le Baath, parti nationaliste arabe, qui déclencha une répression sans précédent contre le PC irakien, une chasse aux militants communistes qui fit des milliers de morts, souvent tués sans autre forme de procès par les milices du Baath. En revanche, il sembla pendant quelques mois qu'un accord était possible entre le nouveau régime et Mustafa Barzani. Mais, dès le mois de juin 1963, la guerre reprit contre les Kurdes.

Cette fois, elle allait continuer presque sans interruption, contre les troupes de Mustafa Barzani retranchées dans les montagnes mais aussi et surtout contre la population kurde, avec tous les moyens d'une véritable guerre : chars, artillerie lourde, bombes incendiaires et napalm.

Dans le même temps, les méthodes tribales de Mustafa Barzani prirent le dessus au sein du PDK. Une partie de la direction du PDK rompit avec lui, autour d'un intellectuel kurde qui faisait figure alors de « jeune loup », Jalal Talabani. Il reprochait à Mustafa Barzani ses méthodes de chef de clan, les décisions prises tout seul ou dans son cercle de famille, sa tendance à passer des accords un jour avec le gouvernement de Bagdad, un autre jour avec tel ou tel autre.

Mustafa Barzani, pris entre Bagdad et Téhéran

Contre Bagdad, Mustafa Barzani cherchait en effet des alliés du côté des autres puissances régionales. Il commença par en trouver en Iran où le régime du chah estima de son intérêt de lui fournir des armes, car cela permettait d'affaiblir le régime irakien. Ce soutien avait un prix. Mustafa Barzani s'engagea auprès du chah à n'apporter aucun soutien aux nationalistes kurdes iraniens qui lui avaient apporté une aide précieuse, et même à les combattre. Et il le fit, arrêtant ou faisant assassiner des autonomistes kurdes qui, prenant exemple sur lui, avaient l'intention de déclencher une guérilla contre le chah au Kurdistan d'Iran.

Ajoutons que Mustafa Barzani mit en place pour ces basses oeuvres, sous le nom de Parastin, ses propres services spéciaux spécialisés dans la traque, la torture ou l'assassinat des militants kurdes d'autre obédience, mais aussi des militants communistes irakiens, dont il ne supportait pas la présence au Kurdistan.

Le 11 mars 1970, un accord fut signé entre Mustafa Barzani et le nouvel homme fort du régime baathiste de Bagdad, qui déjà à cette époque n'était autre que Saddam Hussein. Cet accord prévoyait l'autonomie du Kurdistan, l'enseignement et l'emploi de la langue kurde à côté de la langue arabe dans les régions de peuplement kurde, une représentation équitable des Kurdes dans les organismes dirigeants du pays, une part équitable des budgets pour les régions kurdes. Mais si l'accord prévoyait l'application de l'autonomie dans les régions habitées par une majorité kurde, c'était en précisant que ces régions seraient déterminées par recensement. Le recensement n'eut jamais lieu et finalement les dirigeants irakiens décidèrent d'appliquer les accords unilatéralement, sur la base d'un recensement précédent qui avait l'avantage de mettre hors de la « zone autonome » kurde les champs de pétrole de Kirkouk, qui représentent 70 % de la production pétrolière irakienne. Kirkouk était pourtant une ville à majorité kurde.

Après l'accord de 1970, il y eut quatre ans de trêve. Le régime irakien continuait en fait « l'arabisation » des zones les plus stratégiques, n'envisageant de laisser à la zone autonome kurde que les montagnes les plus pauvres. De son coté, Mustafa Barzani s'assurait de nouveau l'appui du chah d'Iran et même celui de la CIA. L'Irak venait de signer un traité d'assistance avec l'Union soviétique, et les USA trouvaient eux aussi utile de contribuer à créer ainsi des ennuis au régime de Bagdad. De son côté, Mustafa Barzani, qui se méfiait du chah d'Iran, voyait dans l'aide de la CIA une garantie supplémentaire, une sorte de reconnaissance officieuse des États-Unis. Il se trompait.

Le régime irakien reprit au printemps 1974 la guerre contre les troupes de Mustafa Barzani qui tenaient la région kurde. Fin 1974, elles étaient repoussées dans une vallée menant à la frontière iranienne, ne tenant plus face aux troupes irakiennes que grâce à l'armement lourd fourni par l'Iran. Jusqu'au coup de théâtre du 6 mars 1975.

En effet, ce jour-là, on apprit qu'un accord avait été signé à Alger entre Saddam Hussein, pour l'Irak, et le chah d'Iran. Cet accord mettait fin aux différends frontaliers existant entre l'Irak et l'Iran. Il prévoyait aussi « le contrôle strict » des frontières pour faire cesser « toute infiltration à caractère subversif » . En langage clair, cela signifiait que l'Iran cessait d'aider militairement le mouvement kurde de Barzani. Cette aide lui avait servi de monnaie d'échange dans la recherche d'un règlement de ses différends avec Saddam Hussein. La normalisation étant en route entre Téhéran et Bagdad, le chah lâchait les Kurdes.

Dès le soir du 6 mars, l'armée iranienne remballa donc son artillerie lourde et ses défenses anti-aériennes, qu'elle avait eu la prudence de garder sous son contrôle et de ne pas confier directement aux Kurdes. Elle remporta même des camions de vivres. Après quoi l'armée irakienne put en quelques semaines mettre fin à toute résistance des Kurdes. Voyant le « lâchage » du chah, Mustafa Barzani s'adressa à la CIA et au secrétaire d'État américain Kissinger. Mais ceux-ci s'étaient mis aux abonnés absents...

Cet accord d'Alger de 1975 entraîna donc la déroute militaire totale de Mustafa Barzani, après quatorze ans de guerre contre le régime de Bagdad. Mais plus encore, c'était un désastre politique pour ce chef de clan qui avait tout misé sur le soutien militaire et financier iranien et américain. Cette politique impliquait le lâchage des autonomistes kurdes iraniens, la répression anticommuniste pour entrer dans les bonnes grâces des uns et des autres, pour garantir les intérêts des classes dirigeantes kurdes et arabes. Sous prétexte de réalisme, c'était une politique cynique qui divisait la population kurde elle-même en fonction de l'État qui l'opprimait et qui l'avait coupée d'un de ses alliés possibles qui était la population arabe d'Irak, une politique qui avait finalement facilité le renforcement de la dictature irakienne elle-même... jusqu'à ce que ni Saddam Hussein ni même le chah d'Iran n'aient plus besoin de Mustafa Barzani et qu'ils puissent s'en débarrasser d'un commun accord.

Cette déroute de 1975 coûta cher en tout cas à la population kurde d'Irak. On assista à l'exil en Iran de milliers de « pechmergas » - du mot qui désigne les combattants kurdes et qui signifie « ceux qui vont vers la mort ». Pendant ce temps, l'armée irakienne cherchait à vider les zones frontalières de leur population, créant des dizaines de milliers de réfugiés intérieurs, n'ayant d'autre solution que d'aller grossir les bidonvilles des grandes cités irakiennes. Cela n'empêchait cependant pas le régime irakien de tenter de se créer une clientèle et des appuis dans une fraction limitée de la population kurde. A une période où la hausse des cours du pétrole fournissait des revenus relativement importants à l'Irak, le régime put investir dans des projets de développement de la région kurde, qui enrichissaient une certaine couche de la population. Parallèlement, il levait aussi parmi la population kurde une milice pro-gouvernementale, spécialisée dans la lutte contre la guérilla.

Quant à Mustafa Barzani, il se retira et mourut en mars 1979, en exil aux États-Unis. Mais il repassa le flambeau à ses fils, Idriss et Massoud Barzani. C'est aujourd'hui Massoud Barzani qui est le leader du PDK d'Irak. Il a ainsi hérité de la direction de ce mouvement politique par droit pour ainsi dire héréditaire, selon les moeurs de clan en vigueur parmi les tribus kurdes des confins irako-iraniens. Mais il en a aussi hérité la politique qui, vingt ans après, ne diffère guère de celle de son père et porte aux mêmes désastres.

Il est vrai qu'il n'y a pas comme parti kurde irakien que celui de Barzani et de ses fils. Jalal Talabani, ce lieutenant de Barzani avec qui celui-ci rompit en 1964, conclut à la faillite complète de la politique de Barzani. A partir de 1975, il s'orienta vers la création d'un nouveau parti, par l'unification de plusieurs organisations. Il créa l'UPK, l'Union patriotique du Kurdistan. Mais même si l'UPK reproche au PDK de Barzani ses méthodes « tribales », et se veut vaguement marxiste, même si des combats sanglants opposent souvent les pechmergas de l'UPK et ceux du PDK, on ne voit pas la différence. La politique de Talabani et de l'UPK a été faite, de la même façon, d'oscillations entre la recherche d'accords et de soutiens du coté de la Syrie ou de l'Iran, ou bien de la Turquie, jusqu'à des offres de service à Saddam Hussein lui-même. Quant au caractère tribal reproché au PDK de Barzani, l'UPK l'eut aussi. Simplement Talabani ne recruta pas ses clientèles dans les mêmes régions.

De la chute du chah à la guerre Iran-Irak

Après le désastre de 1975 en Irak, c'est en Iran que le mouvement nationaliste kurde reprit espoir en premier, lorsque commença à se manifester l'opposition grandissante au régime du chah, qui allait déboucher en 1979 sur la chute de son régime et l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny. Les organisations kurdes d'Iran participèrent à la lutte. Le dirigeant du PDK d'Iran (PDKI), Abdulrahman Ghassemlou, rentra en Iran peu avant la chute du chah. Le PDKI, dont le programme était toujours l'autonomie pour le Kurdistan dans le cadre d'un Iran démocratique, prit, dans cette période troublée, le contrôle d'une grande partie du Kurdistan d'Iran. Mais après son arrivée au pouvoir en février 1979, il ne fallut que quelques mois à Khomeiny, en forgeant des alliances avec certains chefs de tribus kurdes, pour mettre sur pied des groupes armés combattant les autonomistes. Dès le mois d'août 1979, Khomeiny annonça officiellement la guerre sainte contre les organisations kurdes accusées d'être « athées ». Puis, en 1980, il lança l'armée contre le Kurdistan où elle mena pendant trois ans une véritable guerre, bombardant les villages, exécutant les opposants. A la fin de l'année 1983, Khomeiny avait repris le contrôle du Kurdistan iranien.

Ces combats contre les Kurdes d'Iran n'empêchèrent pourtant pas Khomeiny de chercher des alliés du côté des organisations nationalistes kurdes d'Irak durant la longue et sanglante guerre qui opposa alors ce pays à l'Iran.

La guerre Iran-Irak commença en 1980, elle fut longue et atroce et ne se termina qu'en 1988. Pour l'Iran, les Kurdes furent un moyen pour créer des difficultés supplémentaires à l'armée irakienne. Le PDK de Massoud Barzani, puis l'UPK de Talabani, acceptèrent les offres de Khomeiny. Un accord fut donc signé en 1986, à Téhéran, par ces organisations nationalistes kurdes irakiennes et le régime iranien. Les opérations militaires conjointes permirent à l'armée iranienne de progresser à l'intérieur de l'Irak.

Cette nouvelle alliance des dirigeants kurdes avec l'Iran conduisit à un nouveau désastre. L'armée irakienne riposta aux opérations militaires par une offensive atroce contre la population kurde, en utilisant massivement des gaz toxiques contre les villages. En mars 1988, elle lançait des gaz toxiques sur la ville d'Halabja, tuant des milliers de civils kurdes d'une façon atroce et provoquant la panique et la fuite d'une partie de la population.

Puis, en août 1988, ce fut le cessez-le-feu et la fin de la guerre entre l'Irak et l'Iran. L'aide iranienne à la guérilla kurde fut interrompue, pendant que l'armée irakienne pouvait de nouveau se consacrer tout entière au front kurde. Ce furent encore des massacres ; des centaines de villages brûlés, des centaines de milliers de personnes en fuite sur les routes et une grande partie de la population kurde de la région frontalière déportée vers d'autres régions d'Irak. La tragédie des Kurdes d'Irak se répétait.

Turquie : la remontée des années soixante et soixante-dix

En Turquie, la répression violente des années trente avait entraîné une longue éclipse du mouvement nationaliste. Mais il allait ensuite se développer, parallèlement à ce qui se produisait en Irak et en Iran.

C'est tout d'abord le régime turc lui-même, régime de dictature et de parti unique, qui s'engagea vers une certaine libéralisation. En 1950, des élections aboutirent à la victoire du Parti démocrate, concurrent du vieux parti kemaliste. Ce parti représentait les aspirations de la bourgeoisie libérale assoiffée de profits mais, à la suite de cette victoire, des exilés kurdes purent revenir chez eux et des notables kurdes trouvèrent le chemin des postes d'élus locaux ou de députés. D'autre part, l'industrialisation du pays entraîna le développement de la classe ouvrière, qui commença à mener des luttes importantes, notamment dans les années soixante et soixante-dix. Des organisations de gauche, des syndicats apparurent, même si leur liberté restait étroitement surveillée, avec des retours à la dictature ouverte comme ce fut le cas après les coups d'État militaires de 1960, 1971 et 1980.

La population kurde ne resta pas à l'écart de cette poussée à gauche. Les organisations de gauche accueillirent un nombre important de Kurdes. Ce fut notamment le cas du Parti ouvrier turc (POT) fondé en 1961, qui aux élections de 1965 eut quatre élus kurdes. Il eut même, en 1969, pour président un Kurde. Enfin en 1970, après de grands débats, le POT fut le premier parti turc à reconnaître l'existence du « peuple kurde », et à voter une résolution dans ce sens. Cela lui valut immédiatement l'interdiction et l'arrestation de ses dirigeants pour « activités séparatistes ».

Le gouvernement turc était d'autant moins enclin à céder aux nationalistes kurdes qu'il se sentait particulièrement sûr de lui, sûr notamment de l'appui des États-Unis. Depuis le début de la guerre froide, le régime turc était une pièce maîtresse de la stratégie des puissances occidentales vis-à-vis de l'Union soviétique. La Turquie était un allié trop précieux pour que les États-Unis soutiennent en quoi que ce soit des Kurdes pouvant créer des problèmes aux généraux d'Ankara. Ceux-ci avaient donc les mains libres.

Quant à la démocratisation du régime turc, elle devait rester finalement fort limitée. L'armée, la police et l'appareil d'État en général restèrent gangrenés par l'extrême droite. Dans les régions kurdes, le durcissement du régime prit inévitablement un caractère anti-kurde. Les militants nationalistes, ou ceux ayant choisi d'adhérer à un parti de gauche turc, se retrouvèrent dans les mêmes prisons.

La naissance du PKK

Il ne faut donc pas s'étonner si, dans les années quatre-vingt, une fraction de la jeunesse kurde a choisi de répondre à la violence par la violence et n'a vu d'issue, pour lutter contre la violence du régime, que dans les mouvements de lutte armée qui ont recommencé à se développer.

Le principal de ces mouvements est aujourd'hui le PKK, le Parti des Travailleurs kurdes dont le dirigeant est Abdullah Öcalan, dit « Apo », mouvement qui a déclenché la guérilla au Kurdistan de Turquie en 1984 et qui la poursuit depuis.

Öcalan commença à jeter les bases du PKK en 1974, alors qu'il était étudiant en sciences politiques à l'université d'Ankara, en créant de petits groupes d'étudiants et de jeunes diffusant une propagande nationaliste radicale et se réclamant du marxisme. Très vite cependant, une partie de l'activité du groupe consista à éliminer ses concurrents, ou simplement les militants qui l'abandonnaient ou qui se trouvaient en désaccord avec la politique du leader. Öcalan prit vite l'habitude de « liquider » de façon expéditive ses opposants et aussi, souvent, les militants d'autres partis politiques kurdes. Le PKK voulait s'implanter au Kurdistan turc et y être le seul parti.

Un peu avant le coup d'État militaire qui eut lieu en Turquie en 1980, le leader du PKK s'enfuit en Syrie, où il eut l'aide du régime pour installer des camps d'entraînement, à partir desquels les militants du PKK purent s'infiltrer en territoire turc et mener des opérations de guérilla. Les commandos du PKK attaquaient la police et l'armée, mais faisaient aussi des opérations punitives contre les villages accusés de collaboration, tuant même parfois femmes et enfants. Le calcul du PKK et de celui qu'on appelle Apo était clair : il s'agissait de créer un fossé entre Kurdes et Turcs, et une situation obligeant la population kurde à choisir son camp et à soutenir le PKK.

Sur ce plan, la réaction de l'armée et de l'État turcs le servit en fait considérablement. Elle consista en une politique de terreur, menée en grand : expéditions punitives contre les villages, organisation de « commandos de la mort » pour assassiner les militants ou personnalités connus, déportations de population. Et peu à peu on s'est enfoncé au Kurdistan de Turquie dans l'engrenage d'une véritable guerre, la présence militaire s'accroissant sans cesse pour tenter d' « en finir avec le PKK ». L'armée ne veut pas entendre parler de la moindre concession aux revendications d'autonomie kurde, mais ce sont ses propres actions qui rejettent une partie de la population, et en particulier de la jeunesse, du côté du PKK et qui lui fournissent des combattants.

Mais que proposent le PKK et Abdullah Öcalan à la population kurde de Turquie ? Comme le montre le nom de « Parti des travailleurs du Kurdistan », Apo s'est réclamé des travailleurs, du socialisme, car évidemment la population à laquelle il s'adresse est formée majoritairement de travailleurs, de petites gens et pas de bourgeois ou de notables. Mais il s'inspire de l'expérience de bien des fronts de libération nationalistes des pays du Tiers Monde et de leur tactique pour tenter de s'imposer à la tête de leur peuple comme ses représentants exclusifs, avec lesquels l'adversaire doit traiter. Vis-à-vis de son propre peuple, au nom duquel il prétend lutter, il n'a pas la moindre préoccupation démocratique. Les méthodes qu'il utilise laissent présager le type de pouvoir qu'il établirait s'il réussissait : une dictature, qui ne serait évidemment nullement celle des « travailleurs du Kurdistan », mais celle de la bourgeoisie et des grands propriétaires kurdes.

Car c'est en réalité pour ces classes-là qu'il se bat. C'est de ces classes-là qu'il recherche le soutien. On l'a vu il y a quelque temps dans la région de Botan, où les paysans avaient commencé à occuper des terres et où le PKK s'y est opposé, pour ne pas s'aliéner le soutien des grands propriétaires kurdes qui versent de l'argent au PKK.

Apo fait périodiquement des offres de négociation aux dirigeants turcs, et il a maintenant précisé que son parti n'est plus marxiste. Et lorsque, récemment, la Turquie a eu pour Premier ministre le dirigeant du parti islamiste, Erbakan, celui-ci a même eu droit à une lettre de félicitations du leader du PKK !

Si dans ces conditions le PKK bénéficie certainement d'un soutien large dans la population kurde de Turquie, c'est bien parce que celle-ci se trouve contrainte de choisir entre deux repoussoirs : d'un côté l'État turc, son armée et sa police, de l'autre Apo et ses méthodes qui ne disent rien de bon sur l'État et le régime qu'il instaurerait si jamais il parvenait à ses fins.

La Guerre du Golfe de 1991 et ses suites

La guerre du Golfe, menée en 1991 contre l'Irak par une coalition de tous les pays impérialistes, allait influer considérablement sur la situation des Kurdes, surtout au Kurdistan d'Irak.

Lorsque l'armée de Saddam Hussein envahit le Koweit, au mois d'août 1990, les dirigeants impérialistes, et en premier lieu ceux des États-Unis, firent feu de tout bois pour rassembler une coalition contre l'Irak. L'objectif des États-Unis était la protection du Koweit et des puits de pétrole de cet émirat créé de toutes pièces par l'occident impérialiste. Il ne fallait pas qu'un Saddam Hussein puisse toucher au découpage des frontières du Koweit et au partage des richesses pétrolières qui en découle.

Les États-Unis, flanqués des puissances impérialistes de seconde zone, dont la France, ont donc fait la guerre à l'Irak et provoqué de terribles souffrances au peuple irakien, non seulement pour protéger les intérêts des grandes compagnies pétrolières au Koweit, mais pour faire respecter l'équilibre des sphères d'influence entre ces grandes compagnies dans tout le Moyen-Orient. Et accessoirement, ils ont protégé aussi les richesses de l'émir du Koweit. Mais pour faire accepter cette guerre, les dirigeants occidentaux ont fait croire à leur opinion publique que ce qu'ils combattaient en Irak, c'était la dictature de Saddam Hussein. Et pour tenter de lui créer des difficultés en Irak même, ils ont servi le même mensonge aux Kurdes irakiens.

Au mois de février 1991, l'armée de Saddam Hussein fut contrainte d'évacuer le Koweit. Une partie de la population irakienne pensa que c'en était fini de son régime et que les dirigeants occidentaux aideraient à sa chute. On assista à des soulèvements, d'abord au sud du pays de la part des populations musulmanes chiites, puis au Nord de la part des Kurdes.

Ces soulèvements partirent des masses populaires, bien avant que les différentes milices n'en prennent le contrôle. Au Sud, les milices de l'opposition chiite, stationnées en Iran, ne rentrèrent en Irak que lorsque la révolte avait commencé à se propager dans les villes du Sud, la population attaquant les sièges des organismes gouvernementaux et une partie des soldats se solidarisant avec les manifestants.

Au Nord, au Kurdistan, les manifestations commencèrent le 6 mars 1991 dans la ville de Ranieh. La foule attaqua les casernes et les postes de police, et les soldats présents se rendirent rapidement. La révolte gagna ensuite Souleimanye, une des grandes villes du Kurdistan d'Irak. Là aussi, les soldats commencèrent à se rendre sans résistance aux manifestants. Les services de sécurité irakiens, sachant que la population ne leur pardonnerait pas leurs années d'exactions, résistèrent plus longtemps, mais finirent par capituler. Puis, de Souleimanye, l'insurrection s'étendit à l'ensemble des villes du Kurdistan.

Ce mouvement populaire surprit les dirigeants des partis et des milices kurdes, qui jusque-là attendaient leur heure aux frontières iranienne et syrienne. Des éléments de ces milices rejoignirent rapidement l'insurrection, en lui apportant un appoint militaire. Mais la direction du Front du Kurdistan, c'est-à-dire essentiellement Massoud Barzani et Jalal Talabani, regarda avec méfiance cette mobilisation populaire. Quand les chefs du PDK et de l'UPK rentrèrent au Kurdistan, ce fut pour reprendre le contrôle d'une situation qui leur avait échappé, à commencer par une partie de leurs propres milices. Ce n'était ni Massoud Barzani ni Jalal Talabani qui avaient organisé l'insurrection, mais ils pouvaient essayer de s'en servir.

Les événements du Kurdistan, venant après ceux du Sud, montraient que le risque de voir se créer une situation révolutionnaire à l'échelle de l'Irak était bien réel. Et c'est bien ce que craignaient les dirigeants occidentaux et ce qui leur fit cesser les opérations militaires contre l'Irak, quitte à laisser en place le régime de Bagdad.

Or, Saddam Hussein avait eu la prudence de ne pas engager toutes ses troupes, en particulier ses troupes d'élite les plus fidèles, sur le front du Koweit. Libéré de toute crainte du côté des armées impérialistes, il put utiliser ces troupes pour sauver son pouvoir en écrasant l'insurrection chiite et l'insurrection kurde.

Aujourd'hui, beaucoup de journalistes et d'hommes politiques, constatant que plus de cinq ans après Saddam Hussein est toujours aussi solidement installé au pouvoir à Bagdad, commentent gravement « l'erreur » qu'aurait été, selon eux, la décision du président américain d'alors, George Bush, de laisser en place le régime de Bagdad. Mais c'était évidemment un calcul délibéré.

Les dirigeants occidentaux craignaient bien plus la situation révolutionnaire qui aurait pu se créer en Irak dans le cas d'un écroulement du régime, qu'ils ne craignaient Saddam Hussein. Bien sûr, si celui-ci avait pu être remplacé par un quelconque général pro-occidental, par exemple par le biais d'un coup d'État, les États-Unis auraient préféré cette situation. Mais entre les risques d'instabilité qu'aurait pu représenter la chute du régime sous une poussée populaire et le maintien de Saddam Hussein au pouvoir, les dirigeants américains préféraient de loin cette dernière solution, même si elle n'était pas sans inconvénient pour eux. Ils ne voulaient à aucun prix se retrouver dans la situation d'avoir à occuper militairement un pays secoué par des troubles révolutionnaires, qu'ils auraient alors dû combattre eux-mêmes. Ils préféraient largement laisser ce soin à Saddam Hussein et à ce qu'il lui restait d'armée.

Et puis les dirigeants occidentaux voulaient bien faire des promesses d'aide aux Kurdes irakiens lorsqu'ils pensaient que cela pouvait les aider à vaincre militairement l'Irak. Mais ils n'avaient pas l'intention de favoriser la création d'un État kurde, pas plus lors de cette guerre du Golfe et de ses suites qu'ils n'en ont jamais eu l'intention depuis soixante-quinze ans. L'Irak est un État fragile, artificiel, une création coloniale, les dirigeants occidentaux sont les premiers à le savoir. Ils sont les premiers à savoir aussi qu'un éclatement de l'Irak pourrait remettre en cause la stabilité de toute la région. Qu'un État kurde se crée au nord de l'Irak, et ce serait un encouragement pour les Kurdes de Turquie, d'Iran, de Syrie. Ce serait le risque que ces États soient déstabilisés à leur tour. Si les États-Unis s'avisaient de soutenir la création d'un État kurde au nord de l'Irak actuel, ce serait à coup sûr mécontenter la Turquie, qui est un allié essentiel des États-Unis et des États occidentaux, et risquer de fragiliser les relations avec elle.

Alors les dirigeants occidentaux veulent bien à la rigueur faire de temps en temps des discours pour plaindre les Kurdes, mais surtout pas contribuer à changer le découpage des frontières et l'équilibre de forces qui en résulte entre des États comme l'Irak, l'Iran, la Syrie et la Turquie. Après la guerre du Golfe, ils sont donc restés l'arme au pied et ont regardé tranquillement l'armée irakienne écraser les Kurdes qui avaient eu le malheur de croire leurs discours et de penser que les dirigeants occidentaux voulaient vraiment en finir avec la dictature.

Ce comportement des dirigeants occidentaux était parfaitement prévisible et c'est bien pourquoi les dirigeants kurdes eux-mêmes, lorsqu'ils ne proposent à leur peuple pas d'autre politique que de compter sur une intervention des grandes puissances en leur faveur, ont une politique criminelle, qui mène à l'échec et à la répétition sans fin des mêmes drames et des mêmes souffrances.

Le « réduit » kurde du nord de l'Irak

Pourtant, en 1991, les dirigeants occidentaux n'ont pas complètement pu empêcher la situation d'anarchie qu'ils craignaient. La répression de l'insurrection kurde par les troupes de Saddam Hussein a jeté sur les routes des flots de réfugiés qui ont cherché à trouver asile en Turquie ou en Iran. Mais la Turquie en particulier, aux prises avec la guérilla du PKK au Kurdistan turc, ne voulait pas de ces réfugiés kurdes qui, s'ils s'étaient installés en territoire turc, auraient pu être une source de problèmes et peut-être de soutiens pour le PKK.

La Turquie a donc rejeté les réfugiés kurdes du côté irakien et les dirigeants occidentaux, pour les inciter à retourner d'où ils venaient, ont dû leur promettre d'empêcher, ou plutôt de limiter, l'intervention des troupes irakiennes. Des secours d'urgence ont été acheminés, et une zone d'exclusion aérienne a été décrétée en Irak au nord du 36e parallèle, c'est-à-dire dans la région kurde.

Les Occidentaux se refusaient à envisager la création d'un État kurde et à toucher à l'intégrité territoriale de l'Irak, mais ils se trouvaient tout de même contraints d'empêcher, au moins provisoirement, l'armée irakienne de prendre le contrôle complet du pays kurde. C'est une situation qui laissait une place politique aux dirigeants kurdes. Le PDK de Massoud Barzani et l'UPK de Jalal Talabani, après avoir dû reculer devant les troupes irakiennes, ont pu alors revenir avec leurs milices, sous la protection militaire occidentale, et exercer un pouvoir de fait dans toute cette zone nord de l'Irak.

Barzani et Talabani ont alors montré qu'ils n'avaient pas changé. Tout d'abord, ils se sont précipités à Bagdad pour tenter d'établir avec Saddam Hussein un accord de partage du pouvoir. On a assisté à des accolades entre Talabani et Saddam Hussein. Il n'y a pas eu d'accord formel, mais l'armée irakienne a de fait laissé le terrain aux dirigeants kurdes, tout en procédant à un véritable blocus économique de la région. Cela s'ajoutait à l'embargo décidé par l'ONU à l'égard de l'Irak, un embargo qui n'a jamais été assoupli, même pas pour les régions kurdes que les Occidentaux prétendaient soutenir...

Il est vrai que les États-Unis, par l'intermédiaire de la CIA, ont débloqué des fonds pour subventionner les opposants à Saddam Hussein. 100 millions de dollars auraient ainsi été versés, et une bonne partie de ces fonds ont atterri dans les caisses des partis de Barzani et Talabani. Ceux-ci les ont utilisés pour entretenir et armer leurs milices. La population kurde, comme le reste de la population irakienne, s'est trouvée dans une situation de misère totale, mais les milices de Massoud Barzani et Jalal Talabani, elles, avaient de l'argent et des armes. Elles se sont partagé le territoire et n'ont pas tardé à se battre entre elles, et avec le PKK.

Il fallait en effet rassurer non seulement le régime irakien, mais le régime turc. Talabani et Barzani se sont donc rendus à Ankara, où les dirigeants turcs leur ont mis le marché en mains : ou bien ils se chargeaient de faire la police frontalière, ou bien la Turquie s'en chargerait elle-même. Talabani et Barzani ont obtempéré. Dès fin 1992, on a vu les milices kurdes irakiennes intervenir militairement contre les bases arrière du PKK en territoire irakien et tout faire pour boucler la frontière et empêcher les guérillas du PKK de s'infiltrer en Turquie à partir du Kurdistan d'Irak. Cela n'a d'ailleurs pas empêché l'armée turque de multiplier elle aussi les expéditions de représailles, parfois massives, en territoire irakien.

Massoud Barzani et Jalal Talabani ont bien essayé de donner à ce pouvoir précaire, dont ils disposaient au Kurdistan irakien, un semblant de légitimité, en organisant des élections au printemps 1992. Un parlement a été élu, comportant cent membres dont moitié du PDK et moitié de l'UPK, et un gouvernement a été désigné. Mais le pouvoir de fait a continué d'appartenir aux milices, et à Talabani et Barzani. Pour se financer, les deux partis prélevaient des droits de douane sur les marchandises, y compris le pétrole, qui malgré l'embargo continuaient de passer en contrebande à travers les frontières turque ou iranienne. Des conflits entre les deux milices sont nés, pour l'accaparement des sources de financement et des parts de territoire. En 1994, cela a débouché sur une guerre ouverte entre les deux milices kurdes, celle de Massoud Barzani et celle de Talabani. PDK et UPK se faisant la guerre entre elles et faisant la guerre ensemble au PKK... voilà le spectacle auquel on a assisté dans la zone kurde du nord de l'Irak !

A cela s'ajoute le jeu des alliances, avec toutes ses conséquences. Le PKK a le soutien de la Syrie, qui lui permet de disposer de camps d'entraînement au Liban. Mais la Syrie se sert aussi de ce soutien comme monnaie d'échange dans ses relations avec le régime turc. Le PDK de Massoud Barzani, lui, cherche au contraire plutôt le soutien et la neutralité de la Turquie, ainsi que le soutien de la CIA et même celui de Saddam Hussein. Enfin l'UPK de Talabani bénéficie du soutien de la Syrie, mais surtout de celui de l'Iran.

Ainsi, l'été 1996, Talabani et l'UPK ont permis le passage par leur territoire d'un détachement iranien qui est allé bombarder les camps de réfugiés kurdes iraniens installés côté irakien. Le régime de Téhéran ne demande pas seulement à Talabani de ne pas soutenir les mouvements kurdes iraniens ; il lui demande de se faire l'auxiliaire de ses opérations de répression contre ses propres Kurdes.

Effectivement, l'aide militaire iranienne semble être arrivée à Talabani. Au mois d'août 1996, l'artillerie iranienne a bombardé des positions tenues par les milices de Massoud Barzani. Celui-ci a d'abord demandé l'aide américaine, puis, celle-ci n'étant pas venue, il s'est alors tourné vers Saddam Hussein, demandant son aide pour combattre les milices de Talabani qui selon lui aurait « trahi » en demandant l'aide de l'Iran.

Talabani et Barzani, ces prétendus représentants du peuple kurde, continuent donc d'agir selon les cas et les moments pour le compte du régime iranien, ou du régime irakien, ou de la Syrie, ou de la Turquie, ou de la CIA, et ne trouvent parfois un soupçon d'indépendance que lorsqu'ils réussissent à jouer à la fois sur plusieurs tableaux. La seule politique qu'ils proposent est de rechercher le soutien d'une des puissances régionales, ou des États-Unis, en espérant que l'une de ces puissances finira par trouver son intérêt à la création d'un État kurde croupion, placé sous sa protection et sous la direction d'un Barzani ou d'un Talabani.

Le bilan aujourd'hui

C'est une situation très dure que celle des masses populaires kurdes, et cela dans chacun des États entre lesquels elles ont été divisées par la volonté des puissances impérialistes. Elles partagent d'abord la misère qui est celle de toute la population pauvre des pays dans lesquels elles vivent. Elles subissent, aussi, une oppression commune à laquelle s'ajoute une composante spécifique d'oppression nationale.

En Turquie, il a fallu attendre 1991 pour que l'article de loi interdisant l'usage de la langue kurde soit abrogé. En Irak et en Iran, la situation est un peu différente. Il existe un enseignement en langue kurde, et même des publi-cations dans cette langue. Mais il s'agit de régimes de dictature, encore pires que le régime turc, qui ne tolèrent aucune expression démocratique. Ces régimes, qui combattent toute forme d'opposition politique venant de la population irakienne ou iranienne, la combattent tout autant lorsqu'elle vient de la population kurde.

En Iran, la population kurde subit ainsi la terreur du régime de la république islamique. En Turquie, où les régions kurdes sont déjà les plus pauvres du pays, elles sont en plus soumises à la guerre que livre l'armée pour tenter d'éradiquer les guérillas du PKK. En Irak, les masses populaires du Kurdistan vivent dans un pays qui paye les conséquences catastrophiques des années de guerre menées par le régime contre l'Iran, puis de la guerre du Golfe et de l'embargo qui a suivi. A cela s'ajoute le fait que les régions kurdes ont subi les expéditions punitives de l'armée de Saddam Hussein, ses bombardements et ses massacres.

Il reste la Syrie où, si la situation des Kurdes est en ce moment moins difficile, c'est seulement parce qu'ils sont moins nombreux et que le régime actuel, qui lui-même s'appuie sur une minorité, la communauté alaouite, fait quelques concessions pour s'attacher les couches dirigeantes des autres minorités. Mais il suffirait que le régime change pour que cela soit remis en question. Et puis, les Kurdes y sont de toute façon soumis au même régime policier que le reste de la population syrienne, et la misère est à peine moins grande que dans les pays voisins.

Face à l'ensemble de cette situation, le bilan de la politique des courants nationalistes kurdes et de leurs dirigeants est désastreux.

Les uns, comme Mustafa, puis Massoud Barzani, n'ont jamais été capables de s'élever vraiment au-dessus de l'horizon de leur tribu et de leur point de vue de chef de clan. Leurs méthodes politiques sont restées à ce niveau. Certains dirigeants, des intellectuels nationalistes comme Talabani, ont rompu avec Barzani en lui reprochant ces méthodes, et en voulant fonder des organisations politiques plus modernes. Öcalan, en Turquie, a voulu fonder une organisation nationaliste sur le modèle de celles que l'on a vues à l'oeuvre avec succès dans de nombreux pays du Tiers Monde.

Mais tous ont fait le choix de tenter de développer leur mouvement en comptant sur l'aide de l'un ou l'autre des États qui oppriment leur peuple. Même lorsqu'ils combattaient les armes à la main, qui le régime en place en Turquie, qui le régime en place en Irak ou en Iran, cela les amenait à ne pas remettre en question le régime de l'État dont ils espéraient les faveurs et donc à se désolidariser des luttes que menaient les fractions du peuple kurde placées hors de leur champ d'intervention, parfois même à collaborer à leur écrasement.

En faisant ce choix, tous ces hommes se comportent en fait en instruments d'un des régimes et au-delà de l'impérialisme, avec les frontières et la division du monde qu'il a établies.

Les Kurdes ont des alliés

La malchance historique qui est celle des Kurdes pourrait cependant se transformer en avantage.

La population kurde en réalité n'est pas isolée ; ou si elle l'est, c'est bien plus par la politique de ses dirigeants que par la réalité. Elle a été mêlée, au cours de ce siècle, à toute une série d'événements qui ont secoué les États entre lesquels elle se partage. Elle a été protagoniste des convulsions qui ont secoué le Proche et le Moyen-Orient à la suite du partage de l'Empire ottoman ; elle a été plongée au coeur de la crise du régime iranien à la suite de la Seconde Guerre mondiale ; elle est devenue un protagoniste majeur dans la crise qui a secoué l'Irak à la suite de la révolution de 1958 ; dans la montée des organisations de la gauche turque dans les années soixante et soixante-dix ; dans les événements qui ont amené la chute du chah d'Iran en 1979 ; dans la crise du régime irakien à la suite de la guerre du Golfe. Chaque fois que des soubresauts politiques, des mouvements de masse, ont secoué l'Irak, l'Iran, la Turquie, la population kurde s'y est trouvée entraînée.

Or, non seulement la population kurde est répartie entre tous ces pays, mais sa composition sociale a changé. Ce n'est plus essentiellement, comme il y a cinquante ou soixante ans, la population de régions rurales, aux structures restées féodales, dans lesquelles les dirigeants naturels étaient des chefs de clan dont l'horizon politique ne dépassait pas celui de leur tribu. La population kurde est maintenant à dominante urbaine, et même prolétarienne. L'exode rural, auquel s'est ajoutée la politique de la terre brûlée pratiquée par les différents régimes dans les régions kurdes, a vidé en partie celles-ci de leur population et l'a chassée vers les faubourgs des grandes villes. On compte de nombreuses grandes villes au Kurdistan irakien, comme Erbil ou Kirkouk, Mossoul ou Souleimanye, mais aussi au Kurdistan de Turquie. Mais ce n'est pas tout. Une partie des quartiers populaires de Téhéran en Iran, comme de Damas en Syrie, de Bagdad ou de Bassora en Irak, sont des quartiers kurdes. En Turquie, le pays qui compte la plus nombreuse population kurde, l'exode rural a conduit une partie de celle-ci vers de grandes villes ouvrières comme Adana, Izmir ou surtout Istanbul.

La capitale économique de la Turquie est aujourd'hui une énorme métropole de plus de dix millions d'habitants, dont plus d'un million de Kurdes. Ceux-ci forment une fraction importante du prolétariat, souvent ceux qui sont les plus conscients et les plus politisés. Ils sont ainsi au coeur du prolétariat turc, le prolétariat aujourd'hui le plus nombreux, concentré et combatif de la région, et malgré la politique du régime et celle des organisations nationalistes il n'existe pas de coupure politique, dans la classe ouvrière, entre prolétaires kurdes et prolétaires turcs.

Par delà la répression qui la frappe, par delà les retournements et les trahisons de ses dirigeants, la population kurde fait montre depuis bien longtemps d'une grande combativité. Elle a été capable de faire surgir de ses rangs des générations de femmes et d'hommes capables de se battre les armes à la main dans des conditions difficiles. Mais dans quelle perspective ?

La dispersion même des Kurdes, d'un bout à l'autre du Proche et du Moyen-Orient, pourrait se transformer en avantage pour qui, au sein du prolétariat kurde, voudrait mener une politique révolutionnaire. Car celui-ci pourrait jouer un rôle déterminant au sein du prolétariat turc, du prolétariat arabe d'Irak ou même de Syrie, ou d'Iran. Il n'aurait aucune raison de respecter le partage des frontières effectué par l'impérialisme et de placer sa politique à l'intérieur des cadres dessinés par ces frontières, comme le font les dirigeants actuels.

Tous les peuples de la région ont en commun d'être opprimés par des régimes autoritaires, pillés par l'impérialisme. Le prolétariat kurde, placé au contact direct du prolétariat de tous ces pays, aurait bien des possibilités de contribuer à dégager une perspective commune pour toute la classe ouvrière et les couches opprimées de la région.

Car autour du prolétariat lui-même, il y a les masses de paysans pauvres ou de paysans sans terre, les masses de déracinés expulsés de leurs villages par l'installation d'une agriculture capitaliste ou par les expéditions punitives de l'armée, et qui sont allés grossir les bidonvilles, les quartiers pauvres des grandes cités. C'est pour tous ceux-là, et pour lui-même, que le prolétariat devrait mettre en avant un programme de revendications et de transformation sociales, être prêt à mener jusqu'au bout la lutte de classe, sans s'arrêter aux bornes de la propriété privée, qu'il s'agisse de la propriété capitaliste ou de la grande propriété foncière.

Bien sûr, en luttant contre toute forme d'oppression, la classe ouvrière kurde, turque et arabe ne pourra que mettre à son programme la reconnaissance du plein droit des nations à disposer d'elles-mêmes, à commencer par celui des Kurdes à avoir leur propre existence nationale, à parler, écrire et étudier dans leur langue. Mais un mouvement révolutionnaire prolétarien luttera d'abord pour le renversement des régimes d'oppression en place, pour le pouvoir des masses prolétariennes de Turquie et d'Irak, d'Iran et de Syrie et bien sûr du Kurdistan, pour la substitution de l'actuel partage du Proche et du Moyen-Orient entre ces régimes sous surveillance de l'impérialisme, par une fédération socialiste des peuples de la région.

Il n'y a en fait pas d'autre voie pour qui veut lutter contre le système d'oppression en place, organisé par ces quatre États concurrents qui tous se font à leur façon les gardiens de l'ordre impérialiste. Victime de cette situation plus encore que les autres, le peuple kurde n'a d'autre issue que de tenter de faire voler en éclats ce système de domination. Il n'a pas d'autre choix que de se battre aux côtés de la classe ouvrière des États où il vit, contre la domination des bourgeoisies locales et de l'impérialisme lui-même, et aussi d'ailleurs contre les clans bourgeois ou féodaux qui se présentent actuellement comme les dirigeants des Kurdes.

Cela passe par la création d'organisations révolutionnaires prolétariennes, se battant sur les bases qui sont celles du mouvement ouvrier. Cette voie est la seule qui peut conduire la population kurde à échapper à l'encerclement dont elle est victime.

Toutes les convulsions politiques du Moyen-Orient, ces dernières années, ont montré que, dans la situation de crise permanente que connaît cette région, la classe ouvrière et les masses populaires pouvaient se mobiliser très vite. On l'a vu en Iran et en Irak, mais aussi dans une certaine mesure en Turquie. De telles situations se reproduiront inévitablement. La situation de ces régimes est trop précaire, leur crise trop profonde, pour qu'il en soit autrement. Pour les Kurdes comme pour les Iraniens, les Irakiens ou les Turcs, la question est de savoir s'il se trouvera alors des militants révolutionnaires, des partis prêts à se battre sur le programme de la révolution prolétarienne, de la révolution socialiste, et capables d'en dégager la perspective concrète dans les crises qui ne manqueront pas de se produire, notamment face aux divers dirigeants nationalistes qui ne feront rien d'autre que de tenter de les utiliser à leurs propres fins.

Cette politique, une politique révolutionnaire prolétarienne, n'est pas seulement possible, elle est indispensable. Car sans elle, on n'assisterait qu'à la répétition des mêmes désastres, peut-être de façon encore plus dramatique.