Les puissances impérialistes et la situation dans l'ex-Yougoslavie

Cercle Léon Trotsky
02/10/1992

La situation en Yougoslavie est bien un symbole, et peut-être doit-on dire plutôt un raccourci brutal, de la régression, de la poussée réactionnaire qui se manifeste à l'échelle internationale dans les années que nous vivons.

Les massacres de populations, les politiques dites de « purification ethnique », c'est la logique nationaliste poussée jusqu'au bout. Et avec quelle brutale rapidité elle a été, justement, poussée jusqu'au bout !

Quand on voit, à la télévision, une population comme celle de Sarajevo, assiégée depuis le mois d'avril (6 mois !), sur laquelle pleuvent des milliers de tonnes d'obus, de roquettes et de mitraille, qui n'a plus même la possibilité d'enterrer ses morts, des hommes, des femmes et des enfants, sur laquelle des francs-tireurs, des assassins, tirent comme sur des lapins, quand on voit tout cela et quand on imagine en plus tout ce qu'on ne voit pas et qui se passe dans les villages et les petites villes coupés du monde extérieur, on a du mal à se rappeler que tous ces gens, ceux qui tuent et ceux qu'ils tuent, vivaient ensemble, en bonne entente, dans un même pays, il y a un an et demi.

Les travailleurs, ici, connaissaient, parmi tous les travailleurs immigrés, des camarades yougoslaves. Les touristes se rendaient nombreux en Yougoslavie. On n'utilisait que rarement les termes de « Serbes », de « Croates », de « Slovènes », ou de « Bosniaques », un mot que beaucoup sans doute ont appris à connaître seulement depuis peu.

Oui, la Yougoslavie était une fédération de six Républiques différentes (pour mémoire : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la Macédoine), basées sur une nationalité majoritaire à l'intérieur de la plupart d'entre elles. Mais les frontières qui séparaient ces Républiques n'étaient pas matérialisées par des douanes, des postes militaires ; il ne fallait pas montrer un passeport ou une carte d'identité pour passer de l'une à l'autre car toutes ces Républiques faisaient partie d'un même pays.

Les diverses nationalités - celles qui donnaient leur nom aux différentes Républiques, comme plusieurs autres nationalités encore - étaient largement mélangées partout, sauf en Slovénie. Rappelons également, pour mémoire, que les différentes nationalités slaves qui composaient la majorité de la population yougoslave, parlent des langues proches, voire pour ce qui est des Croates, des Serbes, des Monténégrins et des Bosniaques, la même langue.

Bref, la Yougoslavie était un État parmi d'autres, avec sa capitale, Belgrade, et ses villes comme Sarajevo, Zagreb, Ljubljana ou Dubrovnik. Et voilà que cet État est en train de se décomposer en se divisant entre Républiques, puis à l'intérieur même de celles-ci, au travers d'affrontements sanglants.

Le 26 juin 1991, la République de Slovénie faisait sécession. L'armée du pouvoir central de Belgrade intervenait, mais après quelques jours de guerre, elle devait se retirer et s'incliner.

Deux ou trois mois plus tard, elle intervenait aux côtés des milices serbes locales sur le territoire de la Croatie, qui avait annoncé elle aussi sa volonté de devenir un État indépendant, avec ses frontières et sa monnaie. L'armée, de moins en moins fédérale et de plus en plus serbe, assiégeait et détruisait la ville de Vukovar, puis assiégeait Dubrovnik à partir du 1er octobre.

A la fin du mois de janvier 1992, avec la reconnaissance officielle par les instances internationales des États indépendants de Slovénie et de Croatie, certains crurent peut-être à une accalmie. La Fédération yougoslave sous la forme qu'on lui connaissait depuis 40 ans était amputée de ses provinces les plus favorisées, mais se maintenait encore une fédération tronquée, composée des quatre autres Républiques constituantes.

Deux mois plus tard, en avril 1992, c'était la Bosnie-Herzégovine qui était à feu et à sang. Et c'était encore pire. La Bosnie-Herzégovine comprend 31 % de Serbes, 17 % de Croates et 44 % de gens considérés comme de nationalité musulmane, d'après la religion la plus répandue dans leur communauté, mais qui sont des Slaves aussi comme les Serbes et les Croates et parlent d'ailleurs la même langue serbo-croate. Sa capitale, Sarajevo, était devenue un symbole de cohabitation entre des peuples divers, une Yougoslavie en miniature : Sarajevo, la grande ville où la proportion d'habitants se définissant comme de nationalité tout simplement yougoslave était parmi les plus élevées, où un tiers des couples étaient mixtes, et où les liens entre Serbes, Croates et Musulmans étaient nombreux. Au point que l'idée même d'affrontements armés dans ses murs paraissait inimaginable et l'idée d'une partition territoriale impossible à envisager réellement.

Aujourd'hui, tous ces peuples qui formaient un même pays sont incités, poussés, acculés à se haïr entre eux, intoxiqués par les propagandes nationalistes ennemies : la propagande serbe traitant en bloc les Croates d'oustachis fascistes, la propagande croate qualifiant les Serbes de sauvages primitifs et de « canailles byzantines », et les deux traitant les Musulmans de « bandes d'Asiatiques » - ce qui est apparemment une insulte dans la bouche des crapules qui orchestrent cette propagande.

Pourquoi donc ce déchaînement de violence nationaliste ?

Des « explications » interessées : les prétendus antagonismes multiséculaires

On nous affirme, Mitterrand par exemple, qu'il s'agirait là de la résurgence d' « antagonismes multiséculaires » (c'est son expression) quasiment sans remède.

C'est une présentation mensongère.

Ni les Serbes ni les Croates, pas plus qu'aucun autre peuple, n'ont la haine et le goût de la guerre dans le sang !

Oui, les peuples serbe et croate ont eu dans le passé des histoires différentes, séparées. Jusqu'au XXe siècle, jusqu'à 1918 plus précisément, ils n'avaient jamais appartenu à un même État. Pendant des siècles, ils avaient été englobés dans des vastes empires, très différents l'un de l'autre par leur niveau de développement économique, leur religion, leurs traditions culturelles. La Serbie pour sa part était devenue autonome, puis un royaume indépendant à la fin du XIXe siècle. Et ces peuples paysans vivaient leur vie d'exploités chacun de son côté, en s'ignorant tout bonnement, ignorants déjà qu'étaient si souvent les paysans des terres d'au-delà de la rivière voisine...

Si les mots ont un sens, ceux d' « antagonismes multiséculaires » ne signifient rien de concret à ce propos. Mais là où, en revanche, la notion d'antagonisme, et non plus seulement de différence, a commencé à prendre une réelle signification, c'est justement à partir de 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, dans la Yougoslavie fabriquée d'en haut par les puissances impérialistes victorieuses.

Les prédécesseurs des Mitterrand et Major d'aujourd'hui, les Clémenceau et Lloyd George, pour stabiliser la situation, dans cette période de guerre civile et de révolution, voulaient créer un grand ensemble étatique dans cette région des Balkans. Ils s'appuyèrent pour ce faire sur l'appareil d'État serbe sous l'autorité d'un roi. Ils le renflouèrent, doublèrent la superficie de son territoire de chasse par l'adjonction de bric et de broc de peuples évidemment ni consultés ni préparés.

Les nationalistes serbes dominaient la grande Serbie dont ils rêvaient, grâce à l'appui des impérialismes français et britannique. Mais leur hégémonie et le régime de dictature soulevèrent dans les autres peuples des ressentiments de plus en plus vifs ; d'autant qu'il se trouva d'autres grandes puissances, l'Allemagne et l'Italie cette fois, pour contribuer à les exacerber, car elles visaient, elles, au contraire, à déstabiliser cette Yougoslavie, comme de façon plus générale à remettre en cause l'ordre issu des traités de 1918-1919.

En moins de 20 ans, avec la montée des tensions inter-impérialistes et la marche à la Deuxième Guerre mondiale, beaucoup d'huile fut jetée de part et d'autre sur le feu. La Yougoslavie vivait dans un climat d'agitation terroriste. C'est alors que l'Italie fasciste commença à financer les oustachis « purs Croates » d'Ante Pavelitch. Tout cela pour aboutir à un paroxysme au cours de la guerre mondiale, où la Yougoslavie fut dépecée, soumise à la domination directe ou indirecte de l'Allemagne de Hitler et de l'Italie de Mussolini. Et les maîtres impérialistes du moment laissèrent les mains libres aux bandes armées de l'extrême-droite croate ou serbe.

L'héritage du régime titiste sur le plan national : falsification et réalités

Il en est pour attribuer la responsabilité de la situation actuelle à l'héritage de Tito. C'est une des nombreuses façons de falsifier la réalité. Le régime de Tito n'était certainement pas un régime démocratique, et encore moins le socialisme. Mais, dans l'héritage laissé à ses successeurs en 1980, le pire n'était certainement pas ce qui relevait des problèmes de nationalités.

Au contraire, ce que le régime titiste a symbolisé, c'est justement l'unité de la Yougoslavie multinationale sous son arbitrage. Même si l'arbitre n'avait rien d'un idéal, il a incarné un nationalisme yougoslave moins étriqué que l'esprit de clocher des coqs de village micro-nationalistes serbes, croates ou autres.

La peur de la répression n'aurait pas suffi à maintenir l'assemblage, quand on songe aux pressions auxquelles la Yougoslavie a été soumise pendant des années, particulièrement après la rupture avec Staline et pendant toute l'époque de la guerre froide. De Staline aux dirigeants impérialistes, personne ne se serait privé de jouer - et peut-être avec succès - sur les questions nationales si celles-ci avaient été le point faible, une ligne de fracture possible, du régime.

Par-delà les massacres de la Deuxième Guerre mondiale...

Mais la Yougoslavie de Tito et de son Parti stalinien n'avait pas été imposée par l'armée de Staline, de l'extérieur, comme dans les ex- « Démocraties populaires » ; elle n'avait pas été fondée par en haut comme la Yougoslavie de 1918 par les vainqueurs impérialistes. Tito, lui-même d'origine croate, s'appuyait sur une large assise populaire, qu'il avait gagnée dans un combat armé, de 1941 à 1944, non seulement contre l'occupation étrangère mais y compris contre les bandes armées nationalistes croates et serbes, un combat dont le drapeau était celui de l'unité yougoslave.

On ne peut vraiment pas prétendre que les circonstances lui étaient a priori favorables. En 1941, le Parti Communiste yougoslave et ses quelques groupes de guérilla étaient bien faibles. Et surtout, il faut se rappeler quelle fut l'ampleur des massacres inter-ethniques qui ont ensanglanté la Yougoslavie pendant cette guerre - dûs en premier lieu à l'État des oustachis d'Ante Pavelitch en Croatie, cet État, protégé de l'État fasciste italien et de l'État nazi, qui déclencha une politique d'extermination des Serbes, des juifs, des Tsiganes.

Ces massacres inter-ethniques auraient pu jeter Serbes et Croates dans les bras et sous la « protection » de leurs nationalistes respectifs. Ce n'est pas cela qui se produisit. C'est finalement à partir des groupes de guérilla clairement multi-ethniques du PC yougoslave que s'est bâtie l'armée de résistance qui a pris le pouvoir à Belgrade à la chute de l'occupation nazie.

Ce n'est peut-être pas uniquement son caractère multi-ethnique qui a valu à l'armée titiste de prendre la prépondérance dans la résistance contre l'occupant allemand. Les liens de subordination des oustachis croates aux occupants italiens ou encore la tiédeur des tchetniks serbes dans le combat contre l'occupant allemand, ont certainement contribué à déconsidérer les uns comme les autres aux yeux de leur propre nationalité.

Par ailleurs, si le programme du Parti Communiste yougoslave, qui était derrière l'armée titiste, n'était ni révolutionnaire ni même radical sur le plan social, ses cadres, ses militants n'avaient certainement pas le même comportement social vis-à-vis de la population, en particulier dans les campagnes, que les ex-officiers de l'ex-armée serbe qui encadraient les tchetniks ou que les bandes fascistes qui encadraient les troupes oustachies.

Il est bien difficile de faire la part de ces différents éléments. Mais, en tous les cas, ce caractère multi-ethnique n'a pas été un obstacle. Et, à une époque où les bandes armées nationalistes alimentaient les haines nationales par des massacres mutuels, au contraire, dans la guérilla titiste, des combattants croates, serbes, bosniaques ou slovènes forgeaient ensemble une unité nationale à l'échelle de l'ensemble des peuples de la Yougoslavie.

Forger cette solidarité fut une politique consciente et volontariste de la part des dirigeants titistes. A commencer par la composition de l'équipe des dirigeants elle-même, où se côtoyaient le Croate Tito, le Serbe Rankovitch, le Slovène Kardelj, le Monténégrin Milovan Djilas.

Par ailleurs, les dirigeants de cette guérilla cherchèrent, là encore de façon volontariste, dès le début, à implanter des foyers de guérilla dans toutes les régions, parmi tous les peuples, de façon à ne pas apparaître comme l'incarnation de la prédominance d'une nation sur une autre.

L'armée titiste était ce qu'elle était et ses actes de guerre ont été, en bien des circonstances, marqués par des exactions, des tueries de population civile, des vengeances politiques. Mais elle a fait au moins la démonstration, dans la pire période d'affrontements ethniques qui soit, qu'une politique prônant l'entente entre les différentes composantes nationales pouvait être entendue et choisie par la population yougoslave.

Une cohabitation de quarante années

Pendant quarante ans, depuis 1944-1945, Serbes et Croates ont bel et bien coexisté relativement harmonieusement.

Dans le domaine national comme dans quelques autres, le régime titiste pratiquait un paternalisme autoritaire. Mais ce paternalisme visait à atténuer et à prévenir les méfiances nationales éventuelles, et nullement à les aiguiser. Il visait à faire coexister les ethnies et non pas à les dresser les unes contre les autres.

La Fédération yougoslave était un équilibre, concocté certes d'en haut, de façon bureaucratique, avec des frontières internes savamment dosées, mais de façon à éviter qu'un peuple se sente à l'écart.

C'était en tous les cas vrai pour ce qui est des différentes ethnies slaves dont l'ensemble a donné au pays son nom de « Yougoslavie », qui signifie « Slaves du Sud ».

L'attitude du régime était déjà plus ambiguë, et teintée d'oppression nationale vis-à-vis des minorités non slaves. Même au temps de Tito, le régime s'est opposé par la violence à l'aspiration de la majorité albanaise du Kosovo à sa propre république dans le cadre de la Yougoslavie fédérale, voire à son indépendance par rapport à cette dernière et, éventuellement, son rattachement à l'État d'Albanie voisin - aspiration qui était renforcée par le sous-développement de cette région et par le fait que son peuple avait le niveau de vie le plus bas du pays. Néanmoins, le Kosovo s'était vu reconnaître sous Tito un statut d'autonomie à l'intérieur de la république serbe.

Comme s'était vue reconnaître l'autonomie de la Voïvodine - cette région d'inextricable mélange de Serbes, de Hongrois, de Croates, de Slovaques, de Roumains, d'Ukrainiens, de Tsiganes, où, plutôt que d'imposer une langue officielle unique, un enseignement unique en serbe, le régime titiste a assuré à chacune des ethnies le droit d'utiliser sa langue, d'éditer une presse, d'enseigner en langue nationale - toutes choses rarement reconnues à des minorités, même en Europe occidentale.

Le régime de Tito n'a bien sûr pas accompli le miracle de rattraper les siècles de développement économique, de luttes politiques, de guerres et de révolutions qui ont soudé en un ensemble le puzzle de régions, de fiefs, de principautés de ce qui est devenu la France ou la Grande-Bretagne ; des siècles qui ont fusionné les ethnies diverses en une nation unique, soumise à un État centralisé. Soudé ensemble, d'ailleurs, en laissant persister, même dans les nations les plus anciennes, bien des problèmes.

La question irlandaise, par exemple, mine depuis des décennies la vieille démocratie impérialiste britannique. Qui oserait prétendre que les questions basque, catalane, etc., ont définitivement quitté l'actualité ? Et même la petite et riche Belgique, avec ses traditions parlementaires, a quelquefois du mal à faire coexister sur son sol Flamands et Wallons.

Se formant en nation à une époque tardive, où la nation ne constituait plus l'immense progrès historique qu'elle a représenté au 17e, au 18e siècles, la Yougoslavie est restée une nation multi-ethnique.

Bien sûr, le régime titiste étant ce qu'il était, il ne pouvait rendre les relations entre les différentes ethnies complètement harmonieuses, confiantes, fraternelles et dénuées d'arrières-pensées comme de méfiance. D'autant qu'il y a toujours eu, dans la haute bureaucratie étatique, des apparatchiks pour spéculer sur des solidarités ethniques et jouer plus ou moins discrètement sur le nationalisme pour grimper. Mais, l'un dans l'autre, les relations entre les peuples de la Yougoslavie n'étaient pas pires qu'entre ceux de l'Espagne actuelle, voire, à certains moments, ceux de la Belgique.

La succession de Tito et la lutte pour le pouvoir au sommet

Pourquoi alors, en quelques mois, la Yougoslavie s'est-elle transformée en un pays où la vengeance et l'appel au meurtre tiennent lieu d'argument unique ?

Pourquoi ces affrontements de plus en plus violents, où les peuples sont infiniment plus otages et victimes qu'acteurs volontaires ?

S'il fallait répondre en quelques mots seulement : à cause, en fin de compte, de la lutte pour le pouvoir dans les milieux dirigeants qui, dans le cadre du problème posé par la succession de Tito, se sont servis, les uns contre les autres, de bouts de l'appareil d'État yougoslave, avant d'être parfois eux-mêmes débordés par des satrapes locaux, des seigneurs de guerre, au petit pied mais sans scrupule.

Certains de ces hommes se revendiquaient déjà auparavant des idées les plus réactionnaires, les plus chauvines, de l'extrême-droite serbe, croate, etc. Les autres se sont, seulement, servis de ces idées réactionnaires et nationalistes pour justifier les luttes pour le pouvoir. Aux yeux de ces gens-là, il est infiniment plus noble de brandir l'intérêt de la nation que d'afficher de vulgaires ambitions pour le pouvoir. Mais, en cela, ces hommes politiques de la Yougoslavie ne sont ni meilleurs ni pires que les nôtres. C'est seulement leur État central qui s'est révélé trop fragile pour résister à leurs ambitions contradictoires.

Les leaders croates, slovènes et serbes n'ont pas exprimé de profondes aspirations venues de leurs peuples, contrairement à toutes les divagations intéressées ou simplement stupides à ce propos.

La lutte des Croates contre l'appareil d'État central dominé par les Serbes, ou encore la lutte des Serbes minoritaires de Croatie, dans cette République qui allait devenir indépendante, n'ont rien à voir par exemple avec la lutte du peuple algérien contre le colonialisme français, ou celle du peuple vietnamien contre l'impérialisme américain.

Non, ce qui a fait fissurer la Yougoslavie avant de la faire complètement éclater, ce ne sont pas des mouvements venus du bas pour s'exprimer en haut. C'est l'inverse qui s'est passé : le mouvement est venu d'en haut.

Affaiblissement du pouvoir central et forces centrifuges au sein des couches privilégiées

La présidence collégiale et tournante mise en place à la mort de Tito, en 1980, a évidemment desserré les rapports hiérarchiques dont, auparavant, Tito seul était le sommet et l'arbitre suprême.

Même sous cette présidence tournante, occupée à tour de rôle, de 1980 à 1991, par un Serbe, un Croate, un Bosniaque, etc., en changeant chaque année, et qui prévoyait un savant équilibre entre la nationalité du Président de la République et celle du Premier ministre, le régime a pu fonctionner cahin-caha, pendant une décennie, avant d'éclater.

Mais cette présidence tournante signifiait évidemment un affaiblissement du pouvoir central. Les dirigeants des Républiques qui, déjà au temps de Tito, concentraient un pouvoir certain entre leurs mains, précisément parce que le caractère fédéral de la Yougoslavie n'était pas artificiel, eurent tout naturellement tendance à accroître leur propre pouvoir au détriment du centre et, par la même occasion, au détriment de l'ensemble.

La caste dirigeante de chacune des Républiques avait des motivations propres, dans le cadre d'une aspiration partagée par tous.

Les visées en particulier des dirigeants des trois plus importantes, la Slovénie, la Croatie et la Serbie, dont le conflit est à l'origine de la situation actuelle, n'étaient pas exactement les mêmes.

Les milieux dirigeants des Républiques slovène ou croate, relativement riches par rapport aux autres régions de la Yougoslavie, auraient préféré ne pas rétrocéder une partie de ces richesses au profit du pouvoir central et voulaient les garder pour eux-mêmes ou pour les couches privilégiées qui étaient leur base sociale.

Ce n'était un secret pour personne, dès avant l'éclatement du conflit, que les dirigeants de la Slovénie aspiraient à être complètement maîtres chez eux, à disposer de leurs richesses et à avoir la liberté de se tourner vers l'Autriche, l'Italie ou l'Allemagne.

Il en allait dans une certaine mesure de même pour les dirigeants de la Croatie, encore que pour ceux-là la rupture avec l'ensemble yougoslave présentait des inconvénients.

La République de Serbie ne disposait pas des atouts économiques de la Slovénie et de la Croatie. Mais elle avait un autre genre d'atout : Belgrade contrôlait les sommets de l'appareil fédéral, et spécialement l'encadrement de l'armée.

Les apparatchiks de Belgrade avaient encore autre chose. La population serbe en Serbie proprement dite est d'environ 4 millions 800 000 personnes, soit le même ordre de grandeur que les quelque 3 millions et demi de Croates en Croatie. Mais les Serbes sont encore pas loin de 4 autres millions sur le territoire de la Yougoslavie : outre les Serbes de Serbie, il y a les Serbes du Kosovo ou de Voïvodine (que leur autonomie enlevait, dans une certaine mesure, aux autorités de Serbie), ainsi que les Serbes de Croatie, ceux de Bosnie, ceux de Macédoine, tous en position de minorités dans ces territoires.

Les dirigeants de la Serbie étaient pour le maintien du « statu quo ante ». Ce n'est pas seulement par astuce politique que les dirigeants serbes sont restés partisans du maintien de la Fédération jusqu'à son éclatement et que, même actuellement, ils sont partagés entre l'idée de créer une « grande Serbie », disant ouvertement son nom, et celle de maintenir une « petite Yougoslavie », sans les Croates et les Slovènes mais, autant que faire se peut, avec les autres.

Mais, dans la mesure où le maintien de la Fédération ne dépendait pas seulement d'eux, la stratégie des dirigeants serbes visait tout naturellement à garder le maximum de territoires sous leur contrôle.

Ce sont ces visées, ces intérêts, contradictoires d'une région à l'autre, mais intérêts qui ne concernaient en réalité que la nomenklatura, les apparatchiks et la couche dirigeante, qui ont avancé derrière le bouclier d'une démagogie nationaliste de plus en plus forcenée.

Il est à la mode, dans la littérature consacrée à la question, de chercher qui a commencé. La réponse à cette question est donnée en général en fonction du choix que les uns et les autres ont fait et de qui ils veulent soutenir. C'est ainsi que l'utilisation du nationalisme par les milieux dirigeants slovènes ou croates est souvent présentée comme l'expression d'une aspiration légitime, voire celle d'une volonté démocratique.

Il est certain qu'une responsabilité particulière incombe aux milieux dirigeants serbes, ne serait-ce que parce ce sont eux qui avaient le plus de prise sur l'appareil d'État central. Transformer cet appareil d'État central en instrument d'hégémonie des dirigeants serbes ne pouvait que soulever de l'inquiétude, puis de l'hostilité au sein des autres peuples... voire en Serbie même !

L'ascension de Slobodan Milosevitch et l'utilisation systématique de la démagogie nationaliste

La mise en avant des idées du nationalisme réactionnaire serbe est sans conteste attachée au nom de Slobodan Milosevitch.

Cet apparatchik titiste, qui avait fait carrière dans la banque, qui était connu comme homme d'ordre non seulement contre les travailleurs protestataires mais y compris contre les réformateurs de toutes catégories, au nom au besoin de la lutte contre les déviations nationalistes, le voilà se présentant subitement comme le porte-parole du nationalisme serbe.

Ce n'est pas un mouvement nationaliste montant qui a porté Milosevitch au sommet. L'homme a grimpé jusqu'aux allées du pouvoir en parfait apparatchik, dans l'ombre de son protecteur, Stambolitch. Mais, une fois parmi les principaux dirigeants de la République serbe, en 1986, Milosevitch s'est découvert des talents de démagogue pour exalter un fatras réactionnaire mâtiné de populisme. C'est en accusant ses rivaux de trahir la cause serbe, d'abandonner les minorités serbes des autres Républiques, etc., qu'il les a écartés du pouvoir, les uns après les autres, jusqu'à et y compris son ancien protecteur, démis de la présidence du Présidium serbe en décembre 1987, en même temps d'ailleurs que le secrétaire du Parti de Belgrade, le maire, les dirigeants des chaînes de radio et de télévision, tous ceux en un mot qui pouvaient gêner ou partager le pouvoir de Milosevitch.

Tout au long de cette année 1987, Milosevitch s'est lancé dans une campagne d'intoxication, dénonçant un prétendu « génocide des Serbes », appuyé par la radio et la télévision nationales désormais entièrement entre ses mains, appuyé par tous les milieux réactionnaires, par l'église orthodoxe, par les tendances ouvertement d'extrême-droite, comme aussi par une partie des sommets de l'appareil d'État.

Milosevitch a trouvé, dit-on, son inspiration dans un Mémorandum qui a circulé dans les milieux politiques en 1986, oeuvre de membres de l'Académie des sciences et des arts de Belgrade, dont l'inspirateur était, paraît-il, l'écrivain Dobrica Cosic, l'actuel président de la Serbie-Monténégro. Ce Mémorandum était un appel à la haine. Il affirmait que la Constitution titiste plaçait « le peuple serbe et la Serbie dans une position foncièrement inégale et subordonnée » , car « la nation serbe n'a pas obtenu son propre État » ; il prétendait que « hormis la période de l'État indépendant de Croatie » (c'est-à-dire l'État des oustachis - NDLR), « jamais les Serbes de Croatie n'ont été menacés dans le passé comme ils le sont aujourd'hui » . Et il réclamait que soient rendus aux Serbes « tous les droits historiques, nationaux et démocratiques de vivre dans un seul État » .

Ce qui prouve en tous les cas que, s'il n'est absolument pas démontré que le chauvinisme serbe, croate, etc., était largement répandu dans les couches populaires, il s'est trouvé en revanche de prétendus intellectuels pour le répandre, pour sortir de la poubelle de l'histoire, et au besoin pour inventer, des arguments réactionnaires, afin de servir les ambitions de la caste politique. Et ce sont cette argumentation, ces idées réactionnaires qu'on a matraquées par l'intermédiaire des radios, de la télévision, de la presse, pendant des mois, des années, sans permettre à aucun contradicteur de s'exprimer ! Imaginons un Le Pen disposant des mêmes possibilités ici, en France !

La démagogie de Milosevitch s'axait autour de deux thèmes, dont l'un, « A bas la nomenklatura », aurait été cocasse, venant d'un apparatchik, s'il n'avait pas eu des conséquences si tragiques, et l'autre était le sort de la minorité serbe au Kosovo.

Le Kosovo n'avait pas, répétons-le, le statut d'une République souveraine, mais toutefois celui de Province largement autonome. Région la plus pauvre de tout le pays, avec le chômage le plus élevé, il a aussi la particularité d'être peuplé à presque 90 % par une population albanaise. Mais c'est aussi au Kosovo que se situe un lieu considéré comme le « berceau historique de la nation serbe »...

La petite minorité serbe du Kosovo fut présentée comme victime d'une « politique génocide » de la part des cadres et apparatchiks albanais ; des conflits de droit commun furent travestis pour les besoins de la cause en conflits ethniques. Milosevitch lança une campagne sur le thème : Le Kosovo nous appartient ! C'est-à-dire à nous, les Serbes. Avec les moyens de l'appareil dont il disposait, il lui donna une grande ampleur au long de d'une campagne de meetings monstres qui dura trois ans, de 1987 à 1989, rameutant les populations serbes de ville en ville.

Milosevitch parvint à ses fins au Kosovo, où il instaura, à partir de 1989, un régime d'apartheid militaro-policier anti-albanais, au profit de la minorité serbe de la province. Il supprima également alors l'autonomie dont jouissait la Voïvodine. Les quelques protestations des bureaucrates slovènes et croates ne portèrent que sur les méthodes employées. Sur le fond, sur les droits de la population albanaise, elles acceptaient la situation. Tant que les choses se passaient à l'intérieur de la république de Serbie...

Et puis, Milosevitch avait maté du même coup les mineurs du Kosovo en grève.

Car la mise en avant des nationalismes a servi aussi à désamorcer une possible explosion sociale, à canaliser en tout cas le mécontentement vers le nationalisme. Et cela pas seulement au Kosovo. De nombreuses grèves et manifestations secouèrent les diverses Républiques yougoslaves, dans ces dernières années 1980, y compris dans les régions de Zagreb, de Ljubljana ou de la Bosnie. Cette montée des luttes dans les grands centres industriels, si elle avait convergé en mettant sur le devant de la scène politique la force et l'unité de la classe ouvrière à travers l'ensemble de la Yougoslavie, aurait peut-être pu ouvrir d'autres perspectives, non seulement pour les travailleurs, mais pour tous ses peuples, et enrayer le développement des surenchères nationalistes. Mais, justement, la montée des luttes ne suffisait pas en elle-même. Il eût fallu une politique de classe et donc une force politique s'opposant clairement aux forces réactionnaires nationalistes.

La démagogie rivale des dirigeants slovènes et croates

On peut donc dire alors que Milosevitch a une responsabilité écrasante dans ce qui était au début une rupture de fait avec les pratiques titistes en matière nationale, avant de le devenir officiellement en 1989.

Mais on doit ajouter qu'aux ambitions des dirigeants serbes, les dirigeants de la Slovénie et de la Croatie ont opposé les leurs.

Si la Serbie a repris le fatras réactionnaire du nationalisme sans rupture de continuité dans son équipe dirigeante, en revanche, en Croatie et, dans une certaine mesure, en Slovénie, il y eut une telle rupture, du fait des élections qui se sont déroulées en 1990.

Ces élections ont porté au pouvoir en Croatie le dissident nationaliste - néanmoins ancien membre, lui aussi, de la Ligue des Communistes de Yougoslavie (LCY) et ancien général de Tito - Franjo Tudjman et son parti, le HDZ. A l'occasion de cette campagne, le HDZ avait mis en avant un fatras nationaliste symétrique à celui de Milosevitch.

A l'évocation de la peur des oustachis brandie devant les Serbes par Milosevitch, répondit l'évocation de la peur des tchetniks brandie par Tudjman. Et cet homme, que pourtant l'Occident devait saluer par la suite comme un grand démocrate parce qu'il avait un passé d'opposant au régime, qu'il se disait partisan de la démocratie et de l'économie de marché et se répandait en toute occasion en invectives contre le communisme, cet homme mena sa campagne électorale en présentant son parti comme le « parti le plus croate » puis, une fois élu, prit une série de mesures qui ne pouvaient sûrement pas rassurer la minorité serbe de la Croatie quant au respect de ses droits dans une Croatie indépendante.

Le nationalisme de Tudjman alimenta ainsi les arguments nationalistes de Milosevitch, et vice-versa.

Des hostilités au sommet... s'appuyant sur des bandes armées qui se sont imposées aux populations

Tout cela aurait pu rester dans le domaine du verbe si, derrière le verbe, il n'y avait eu des ambitions appuyées sur des pouvoirs, c'est-à-dire sur des armes : d'abord et avant tout, sur le pouvoir et sur les armes de l'appareil d'État.

Nous avons dit plus haut comment le caractère fédéral de l'État yougoslave permit aux dirigeants des différentes Républiques de se servir de cette portion de l'appareil d'État qui contrôlait leur territoire, pour l'opposer au pouvoir central. On a vu, dans des circonstances analogues, comment les dirigeants géorgiens, azéris, moldaves, etc., en Union Soviétique ont pu se servir de leur contrôle sur les bouts locaux de l'appareil d'État pour s'opposer au centre.

Mais l'appareil d'État yougoslave et ses forces armées étaient plus décentralisés que l'appareil d'État soviétique avant même toute crise de pouvoir au sommet. En effet, si l'ossature des forces armées yougoslaves était l'armée fédérale qui ne relevait que de la présidence de la Fédération, l'armée a été complétée de tout temps par des milices de la défense territoriale, contrôlées, elles, par les autorités des Républiques, voire par celles d'échelons inférieurs.

Dans leur opposition au pouvoir central, les dirigeants slovènes ou croates, etc., ont donc pu s'appuyer sur des forces armées pré-existantes. Mais, au fur et à mesure que les hostilités entre les hauts dignitaires des différentes Républiques se sont aiguisées, il est apparu d'autres bandes armées contrôlées par des formations d'extrême-droite, ou par personne d'autre que leurs chefs auto-proclamés.

Ce sont tout naturellement les régions à majorité serbe mais se trouvant à l'intérieur de la République croate (régions où l'État serbe n'avait pas d'autorité juridique et où celle de l'État croate pouvait être rejetée au nom du nationalisme) qui ont fourni à ces bandes armées leurs terrains de prédilection.

Il se trouva bien quelques hommes en vue, dans cette minorité serbe, pour préconiser une lutte politique loyale dans le cadre d'une république indépendante de Croatie afin d'obtenir la reconnaissance de ses droits. Mais il se trouva surtout des petits chefs de guerre, locaux ou venus d'ailleurs, y compris de l'extrême-droite européenne, pour mettre sur pied des groupes para-militaires, brandissant le drapeau des opprimés serbes tout comme les chefs de bande croates brandissaient le leur vis-à-vis de la Serbie. Ils purent trouver des recrues, des gens dans la population prêts à se battre parce qu'ils croyaient que c'était de leur peau qu'il s'agissait, et d'autres parce que les armes donnent un pouvoir...

Ces groupes para-militaires utilisèrent une technique éprouvée : ils s'arrogèrent le monopole de l'expression des Serbes de Croatie, proclamant en leur nom leur refus de demeurer dans une Croatie indépendante.

Il n'est pas si difficile pour une bande d'une centaine ou d'un millier d'hommes, armés et résolus, de s'imposer dans des villages en attisant parfois les inquiétudes réelles d'une population désorientée, plus souvent encore des inquiétudes délibérément allumées. La base est alors créée pour prendre le contrôle de toute une région en invoquant les nécessités de son auto-défense. Surtout si quelques provocations sanglantes, des attentats terroristes, montés comme il faut en épingle de part et d'autre, viennent à point pour creuser un fossé de méfiance, puis de peur, puis de haine entre des communautés qui, hier encore et de longue date, vivaient en voisins ordinaires.

Voilà le support à partir duquel des roitelets ont pu proclamer la sécession de la dite « république autonome serbe de la Krajina », en juillet 1990, puis de la dite « République autonome serbe de Slavonie ».

Ce qui fut présenté comme la révolte des Serbes de Croatie commença là.

Les mêmes procédés furent mis en oeuvre un peu plus tard en Bosnie-Herzégovine. Entre temps, la Yougoslavie avait vécu. La Slovénie et la Croatie avaient accédé à l'indépendance en janvier 1992.

Avec la dislocation de la Fédération, les dirigeants de la Bosnie-Herzégovine à leur tour - comme ceux de la Macédoine, d'ailleurs - ne trouvèrent plus avantage à demeurer dans un cadre fédéral sous la coupe du bloc Serbie-Montenegro. Ils avaient proclamé leur volonté d'indépendance, qu'ils firent légitimer par un référendum les 29 février et 1er mars derniers. Suivant la même logique qu'en Croatie, la plupart des politiciens parlant au nom des Serbes de Bosnie boycottèrent ce referendum, firent leur sécession en refusant de demeurer dans une Bosnie indépendante et certains proclamèrent à leur tour une « République autonome des Serbes de Bosnie », sous la direction notamment d'un psychiatre nommé Karadzitch.

La guerre fut déclenchée en Bosnie-Herzégovine dans les tout premiers jours d'avril.

L'ex-armée fédérale yougoslave était, au sein de l'appareil de l'État central, sans doute le dernier corps unitaire, hostile aux séparatismes. Malgré cela, les dirigeants serbes en avaient largement le contrôle, et elle est devenue à travers les événements tout simplement l'instrument du régime serbe. Celui-ci l'a d'ailleurs purgée de quelques dizaines de généraux et officiers supérieurs formés sous le titisme, remplacés par des cadres plus jeunes formés eux à la seule école du nationalisme serbe.

Mais à travers ces événements, cette armée s'est aussi en partie disloquée. En partie, ce phénomène traduisait les pressions centrifuges dans ses sommets eux-mêmes : la bagarre autour des casernes et des usines d'armements n'étant en somme que la bagarre pour s'arracher des morceaux, voire des lambeaux, d'un appareil d'État central en train de se décomposer.

Le phénomène a cependant affecté aussi la troupe, qui était de composition multi-ethnique. Dès les toutes premières opérations contre la sécession de la Slovénie, les chefs ont rencontré des difficultés et les cas d'insoumission et de désertions ont été nombreux. Par la suite, des unités ont fait leur sécession à elles, avec armes et bagages, pour aller se battre, en tout ou en partie, dans leur camp ethnique, ou encore pour rentrer chez elles, ou même sans doute parfois pour se muer en bandes armées se battant pour leur seul compte. Ainsi, ce phénomène est venu grossir le nombre des bandes armées « irrégulières ».

Officiellement, l'armée dépendant de Belgrade s'est retirée de Bosnie-Herzégovine début mai. C'est à la fois vrai et faux. Une fois la Serbie et le Monténégro réduits à eux seuls en fait de Yougoslavie, la couverture fédérale ne tenait plus. L'indépendance de la Bosnie étant reconnue internationalement depuis les premiers jours d'avril, Belgrade ne voulait pas avoir l'air de mener une agression contre un autre État. Les recrues serbes de Serbie et du Monténégro ont donc été rapatriées.

Mais les unités présentes en Bosnie étant largement composées de recrues locales, celles-ci sont restées, bien sûr. Et pour sa part, le commandement serbe de Serbie en se retirant a pris soin de laisser aux unités-soeurs serbes bosniaques le plus possible de matériel et d'armement lourd.

Ce qui donne à la République serbe autoproclamée de Bosnie, c'est-à-dire à la bande de Karadzitch et consorts, des moyens militaires et un pouvoir sur place en Bosnie qu'ils ne sont sûrement pas près de lâcher.

A ce niveau, peu importe de savoir si les initiatives de ces roitelets, de ces chefs de bande, comme ce psychiatre Karadzitch, qui parle pour les Serbes de Bosnie, ont été téléguidées à l'origine depuis Belgrade au nom d'un plan pré-établi de réalisation d'une « Grande Serbie » - ou si les cliques locales ont créé des faits accomplis que la logique de la politique de Milosevitch l'a amené de toute façon à couvrir.

Un jeune Serbe enrôlé dans les milices qui défendent Sarajevo a justement résumé la chose ainsi, pour un journaliste du Figaro : « Milosevitch, le président de Serbie, a un pays pour se sentir comme un roi. Karadzitch n'a rien. Pour être chef, il faut qu'il se trouve un autre État. Il a choisi la Bosnie et il veut Sarajevo comme capitale » .

Tous les témoignages l'ont souligné et ont concordé : que ce soit dans les villages de Slavonie ou de la Krajina, dans la ville d'Osijek ou celle de Vukovar, plus tard dans Dubrovnik, la masse de la population est demeurée largement et longtemps spectatrice dans ces opérations militaires, du moins spectatrice tant qu'elle l'a pu ; actrice seulement pour une minorité ; de plus en plus enrégimentée de force maintenant ; mais plus souvent encore terrorisée et victime impuissante.

Toute une partie de la population de Sarajevo, à l'automne et aux mois de mars-avril derniers encore, manifestait clairement, dans la rue, son désir de continuer à cohabiter, de ne pas être acculée à se diviser, à se déchirer. Ce qu'exprimait un universitaire pacifiste de Sarajevo en ces termes : « La plupart des gens sont consternés par le nationalisme des trois partis, dont l'unique objectif est de paralyser la ville pour démontrer qu'il est imposssible de vivre ensemble » . Et là aussi les groupes para-militaires, les francs-tireurs terroristes ont su y faire pour acculer les gens soit à fuir quand c'était possible, les familles mixtes à se séparer par peur des représailles d'un bord ou de l'autre, soit pour la plus grande masse à se terrer dans les caves des immeubles de leur quartier, soit enfin des jeunes hommes à prendre des armes par sentiment de rage, de vengeance, d'impuissance.

Dans les cas, que la presse a rapportés, de plusieurs villages d'Herzégovine ou de l'Est de la Bosnie où les habitants avaient, au début des hostilités, convenu de rester ensemble coûte que coûte, avaient même parfois mis sur pieds des milices communes, inter-ethniques si l'on veut, pour résister aux agressions de l'extérieur, finalement ces habitants ont été réduits par la force, obligés de capituler, contraints à opter pour leur camp « ethnique », quoi qu'il leur en coûtât.

Conflit entre dirigeants des Républiques qui s'opposent au pouvoir central avant de s'en débarrasser ; conflit entre les nouveaux pouvoirs nés de la dislocation de la Fédération et les bandes armées qui conquièrent des fiefs dans des régions de minorités : voilà le mécanisme fondamental.

Et ce mécanisme une fois en route, ces fiefs une fois établis avec leurs frontières changeantes attirent évidemment toutes sortes de voyous, ceux de droit commun à la mentalité de chefs de gangs, mais aussi voyous de la petite bourgeoisie soi-disant éclairée, diplômés, membres des professions libérales, etc., intellectuels frustrés, attirés par l'odeur du pouvoir, à la recherche d'un territoire où régner. Ces petits chefs de gangs ou ces « snipers », comme on les appelle là-bas (c'est-à-dire les tireurs embusqués) peuvent ne pas être bien nombreux, mais leurs agissements, incontrôlés même par leurs chefs dont ils n'ont rien à faire, rendent la vie quotidienne de la population civile insupportable.

Et voilà comment une population est prise en otage par des bandes armées qui, pour reprendre l'expression d'un journaliste écoeuré par ce qu'il voyait, « se considèrent comme des croisés modernes, investis d'une mission quasiment sacrée, qu'ils remplissent, la kalachnikov à double chargeur dans une main, une bouteille de Slivovitch dans l'autre » !

La « purification ethnique » : aboutissement de la logique nationaliste

Cet été, les dirigeants occidentaux ont feint de découvrir avec horreur la politique dite de « purification ethnique » menée en Bosnie. Ils se sont mis à dénoncer les responsables serbes pour ces pratiques de meurtres et d'expulsions violentes des populations dans les territoires conquis.

Oui, ces termes de « purification ethnique » résonnent de manière sinistre en rappelant le nazisme et tout ce qu'il a commis au nom de la « pureté de la race ». Les villages vidés de leurs habitants, on sait ce que cela veut dire comme barbarie. De même que la politique des bombardements et des tirs ciblés visant délibérément à terroriser une population, que l'on a vu pratiquer ailleurs aussi.

La logique de la démagogie nationaliste est une logique de guerre. On l'a vue se mettre en place en quelques brèves années en Yougoslavie. Cette logique, c'est aussi celle de la « purification ethnique », qui en est l'aboutissement.

La logique de la « Grande Serbie » ou de la « Grande Croatie », l'État de tous les Serbes, l'État des seuls Croates, cela veut bien dire ce que ça veut dire : des États séparés, hostiles, au sein desquels les populations locales serbes et croates ne sont plus autorisées à cohabiter. Autant dire que cela entraîne le « nettoyage », comme ils disent, dans les territoires conquis, des populations désormais jugées indésirables.

Si les nationalistes croates ne sont pas sur le plan du rapport des forces militaires à égalité avec leurs homologues serbes, leur politique est exactement la même.

La Bosnie ne subit pas seulement les bandes armées serbes. Il s'est trouvé, également, des petits chefs croates pour y proclamer dès l'hiver dernier l'autonomie de territoires où la population croate est nombreuse ; et le président de la Croatie, Tudjman, pour brandir le drapeau de la défense de « ses » opprimés. Un mini-État croate s'est autoproclamé indépendant, l'« Herceg-Bosna », dans la région de l'Herzégovine occidentale. Cet État croate de Bosnie dispose de ses propres forces militaires. Elles devraient officiellement être sous le commandement de l'armée officielle de Bosnie-Herzégovine puisque celle-ci et la Croatie sont officiellement alliées contre les Serbes.

Mais son projet d'une « grande Croatie » « ethniquement pure », est contradictoire avec cette alliance officielle. Et ces forces para-militaires croates, renforcées d'ailleurs par d'importantes unités de l'armée de la Croatie indépendante, se sont livrées contre leurs « alliés » bosniaques à une course de vitesse, qu'elles ont gagnée, pour s'assurer le contrôle de la région de l'Herzégovine occidentale.

Dans ce territoire où ils sont en principe chez eux, les civils bosniaques en fuite vers la côte doivent obtenir l'autorisation de circuler de la part des forces croates ; les laissez-passer de la République officiellement indépendante de Bosnie-Herzégovine n'ont pas cours. Les étendards de la Croatie flottent sur les barrages routiers. La population et les réfugiés musulmans (et n'oublions pas les Tsiganes) subissent un traitement discriminatoire.

Encore une fois, les nationalismes s'alimentent les uns les autres. Le président musulman de la Bosnie, Izetbegovitch, a de son côté contribué à nourrir des réflexes de rejet parmi les populations serbes et croates avec ses écrits passés préconisant la création d'un État islamique en Bosnie-Herzégovine et ses visites àTéhéran ou Tripoli... choses que les dirigeants serbes comme croates ont évidemment abondamment exploitées.

En tout cas, aujourd'hui, les milices serbes bosniaques contrôlent quelque 70 % du territoire de la Bosnie, et leurs équivalents croates environ 30 %.

Une réflexion a cours, paraît-il, chez les Musulmans : « Les Croates sont plus malins que les Serbes. Ils nous ont dépouillés en silence » . Dans les plans de partage qui se négocient comme on sait pendant le même temps entre responsables nationalistes croates et serbes, à divers niveaux, les Musulmans qui forment 44 % de la population totale de la Bosnie-Herzégovine n'auraient plus pour vivre que quelques kilomètres-carrés...

Les dirigeants nationalistes, contre leurs propres peuples

Les atrocités de ces chefs de guerre ne s'exercent pas seulement contre le peuple d'à-côté ; elles s'exercent aussi, et parfois en premier lieu, contre le leur propre. Mais il ne s'agit pas que des exactions de chefs de guerre. Il en va de même au-dessus d'eux : les Milosevitch, les Tudjman, les chefs des Républiques, qui brandissent sans arrêt le droit des peuples, ne foulent pas seulement aux pieds les droits des peuples d'à-côté, mais y compris ceux du leur.

Les nationalistes de tous bords ne visent pas la libération de leurs peuples, mais leur soumission.

Il suffit de voir comment ils les enrôlent de force pour mener leur sale guerre, et cela dans tous les camps en présence.

Au début de l'attaque contre Dubrovnik, en octobre, il y a un an, alors qu'une grande partie de la population voulait fuir la ville, le gouvernement croate s'est employé manu militari à y faire rester les hommes, coûte que coûte, pour les acculer à se battre.

Les observateurs de la Communauté européenne eux-mêmes ont déclaré en décembre dernier que les populations civiles de la Croatie étaient menacées aussi par « la malveillance de leur propre gouvernement » , qui, refusant d'abandonner des territoires, refusait l'évacuation des civils des zones de combat.

Et les dirigeants de Sarajevo ne valent pas mieux.

Ces derniers temps, à cause des victimes qu'elles ont fait dans les rangs des Casques bleus de l'ONU, on a parlé des provocations montées par les nationalistes bosniaques - dans le but d'obtenir une intervention militaire occidentale contre la Serbie. Et la presse a rapporté que quelques-unes des tueries dans Sarajevo dont la télévision a montré des images auraient été dues à des manoeuvres de ces gens-là, ou couvertes par eux, pour émouvoir l'opinion internationale.

Ce n'est pas pour surprendre. Les dirigeants de Sarajevo ont bien envoyé à plusieurs reprises, en juin et en août derniers, leurs jeunes à l'assaut des collines tenues par les forces militaires serbes autour de la ville, avec en tout et pour tout des armes légères. Par désir politique de pouvoir faire état d'un succès militaire avant une séance de négociation internationale - alors que ce n'était qu'une boucherie et que les jeunes étaient décimés par fournées entières...

Pour ces bandes nationalistes en lutte pour le pouvoir, pour leur pouvoir, leur peuple n'est là que pour fournir, quand besoin est à leurs yeux, de la chair à canon.

Et pour servir de masse de manoeuvre par temps calme. En tout cas, un peu plus calme pour le moment, s'agissant de la Serbie.

Regardons par exemple la politique de Milosevitch vis-à-vis de la province de Voïvodine qui est rattachée à la Serbie. La minorité hongroise y est en butte à des attaques, des menaces, des mesures d'intimidation brutales, mais elle est importante et organisée. Et il y a pas loin un État hongrois. Donc, prudence quand même, du moins jusqu'à présent. Alors, « d'abord, on chasse les Croates, ennemis tout désignés. Puis les petites minorités sans défense, comme les Slovaques. En même temps, on en profite pour expulser les « mauvais Serbes » qui prennent la défense des populations chassées », des opposants politiques qui n'ont pas bien voté par exemple pour Milosevitch aux dernières élections...

Ce nationalisme oppressif contre le peuple d'à côté sert de justification pour renforcer la dictature sur son propre peuple.

Un éditorialiste d'un journal indépendant de Belgrade a décrit en ces termes sa situation en s'adressant à une collègue française de la revue Télérama : « Nos locaux ont été détruits... on nous traite quotidiennement de traîtres à la patrie, d'espions à la solde de l'étranger (...) une société fascisante, où ceux qui n'utilisent pas la violence sont absolument sans pouvoir » .

Tout le monde admet que Milosevitch est un affreux dictateur. Mais la même politique est en train de s'appliquer, par derrière, en Croatie - présentée officiellement comme démocratique et sous le patronage des grandes puissances.

Les Serbes y sont citoyens de seconde zone, du moins ceux qui sont restés et qui n'ont pas fui par force ou pour se mettre à l'abri (comme c'est le cas, paraît-il, pour la moitié des Serbes de la capitale, Zagreb).

Seuls les Croates « pur sang » y ont désormais automatiquement la citoyenneté, c'est-à-dire, puisque cela ne veut rien dire, ceux qui étaient citoyens lors du recensement de... 1947 et leurs descendants. Sinon, il faut un certificat spécial de « croatisme », qui ne se délivre pas comme ça, ce qui autorise toutes les pressions et les évictions qu'on peut imaginer. C'est ainsi notamment que pour la mascarade de l'élection de Tudjman le 2 août dernier, des Croates émigrés depuis belle lurette en Australie ont eu le droit de vote, mais pas des gens nés et travaillant en Croatie.

Une propagande menaçante s'attaque aussi, comme en Serbie, à tous les mal-pensants, aux « mauvais Croates » suspects de pacifisme, à ceux qui ont encore le courage de se dire yougoslaves, à ceux qui se dénomment les « esquimaux » paraît-il (les gens souvent issus de mariages mixtes qui refusent de décliner une nationalité particulière).

On imagine bien que toute la partie de la population serbe et croate qui éprouve une forme quelconque de réserve par rapport à ces régimes, qui manifeste un degré d'indépendance, ou encore qui par sentiment pacifiste n'approuve pas la guerre, sans même parler de l'opposition politique, quelle qu'en soit la nature, vit dans la peur de voir un jour des miliciens serbes dans un cas, croates dans l'autre, venir ou revenir du front pour la mettre au pas !

Droits des peuples ou droit des États ? L'hypocrisie des dirigeants du monde impérialiste

Quand les dirigeants impérialistes feignent de s'indigner devant la politique de « purification ethnique », ils sont d'une hypocrisie totale.

Ce sont les mots qui les gênent (en Yougoslavie aussi, ils sont employés officiellement pour en accuser l'adversaire), plus que la chose elle-même.

Les échanges massifs de populations avec leurs cortèges de brutalités dans le but d' « homogénéiser » des territoires conquis par les armes ou acquis en vertu de traités ont accompagné toute l'histoire des mouvements nationaux dans les Balkans, par exemple entre la Grèce et la Turquie.

Et ils n'ont pas manqué dans l'histoire de la formation des grandes nations occidentales elles-mêmes.

Même sans remonter à une histoire, qui serait cette fois multiséculaire en effet, les dirigeants impérialistes ont eux-mêmes prévu et patronné des transferts forcés de populations il n'y a pas si longtemps, et à quelle échelle. Entre 1945 et 1948, dans le cadre de l'application des accords de Yalta et de Potsdam, plus de 11 millions d'Allemands furent expulsés des divers pays de l'Europe centrale où ils se trouvaient vivre depuis belle lurette.

Le gouvernement mis en place en Tchécoslovaquie en expulsa pour sa part trois millions et demi de la région des Sudètes, avec la bénédiction des Alliés et au nom - selon la terminologie officiellement employée à l'époque elle-même - de la « purification du sol national ». Et cela a permis ensuite aux historiens d'écrire que le procédé, certes expéditif, offrait « l'immense avantage » de régler une fois pour toutes le problème posé par la coexistence de deux communautés, la germanique et la tchèque, en Bohême.

En Pologne, Hitler avait - on le sait - apporté sa sinistre solution finale au sort de 3 millions de juifs polonais. Quand les chefs des démocraties victorieuses décidèrent, en accord avec Staline, de déplacer le pays de 200 km vers l'Ouest, le Conseil de contrôle allié adopta, le 20 novembre 1945, un plan de transfert, c'est-à-dire d'expulsion sans autre forme de procès de trois millions et demi d'Allemands de la nouvelle Pologne vers l'Allemagne. On ne parle jamais des conditions terribles dans lesquelles cela se déroula, et pour cause...

A l'Est, cinq millions d'Ukrainiens, de Biélorusses, de Lituaniens, tombèrent de leur côté dans l'escarcelle de Staline, en 1945. Et c'est ainsi que l'État polonais, où les minorités nationales formaient le tiers de la population totale dans l'entre-deux-guerres, est devenu « ethniquement homogène », pardon, a « restauré son unité nationale ».

Pour en revenir à la Yougoslavie, lorsque la guerre a éclaté, en juin 1991, la plupart des dirigeants impérialistes et surtout ceux des États-Unis ont d'abord fait savoir qu'ils souhaitaient le maintien de la Fédération yougoslave. Le gouvernement américain se déclara hostile à toute reconnaissance « précipitée et sélective » de Républiques sécessionnistes. Parce que, à leur échelle, ce qu'ils souhaitaient avant tout, c'était le maintien de l'ordre, n'importe quel ordre, mais l'ordre.

Mais, l'ordre assuré auparavant par l'État yougoslave n'a pas résisté. Et ils en sont tous venus rapidement alors, États-Unis et ONU comme Communauté européenne, à s'incliner et à reconnaître l'indépendance non seulement des États de Slovénie et de Croatie mais aussi de Bosnie-Herzégovine. Seuls les petits chefs de la Macédoine n'ont pas droit à la reconnaissance de leur État et à un siège à l'ONU, pas en vertu du droit des peuples certes, mais parce que la Grèce s'y oppose et que l'Europe des Douze veut rester à Douze au moins sur quelque chose...

Les dirigeants occidentaux se posent dans cette affaire en défenseurs du droit légitime des peuples à s'autodéterminer. Dans la bouche d'un Lord Carrington ou d'un Lord Owen, ces Britanniques qui sont les grands chefs négociateurs pour le compte de la Communauté européenne, cette prétention paraît pour le moins osée, quand on sait de quelle manière leur propre État « règle » la question irlandaise, et avec quelle réussite...

En fait, tous ces dirigeants occidentaux ne faisaient ainsi dès le début qu'entrer dans la logique des chefs de bande en train de dépecer l'État yougoslave au nom du prétexte national à la portée de chacun ; dans celle des dirigeants croates plus spécialement en l'occurrence, puisque c'était par la même occasion aux dépens des droits tout aussi légitimes de la minorité serbe de Croatie.

Mais le principe du droit des peuples n'a rien à voir avec ce droit des États : il ne s'agit que du droit d'une bande « nationale » d'occuper un territoire appelé État et d'y traiter à sa guise les populations tombées dans son butin ! Dans ces territoires multinationaux, le droit à l'indépendance des appareils d'État et les droits nationaux légitimes des peuples, ne sont pas deux choses qui se superposent. C'est une escroquerie d'assimiler les uns à l'autre.

Les dirigeants des grandes puissances donnaient leur consécration à la délimitation de territoires entre chefs des appareils d'État serbe, croate et slovène dans l'espoir que cela calmerait au moins momentanément les convoitises. Mais c'est une logique infernale, et les convoitises encouragées se sont alors portées comme on pouvait le prévoir en direction de la Bosnie-Herzégovine.

Et là, que voit-on ? Après que les instances internationales aient reconnu en principe son indépendance et l'intégrité de ses frontières, elles ont accepté d'en discuter, et d'en discuter en se plaçant sur le terrain des projets soutenus par les nationalistes serbes comme croates. Des projets dits de « cantonisation à la suisse » ont vu le jour.

La Bosnie-Herzégovine resterait dans ses frontières reconnues, mais une division entre des cantons à base ethnique serait envisagée. C'était tout au plus un voeu pieux ou... une hypocrisie. Car, vu le mélange général des populations, sur la base de la répartition métissée existant avant la guerre, il n'y a pas de cantons « ethniquement purs » dans la réalité.

Et, au vu de la politique des Milosevitch, des Tudjman et de leurs petits frères, est-ce que cet acquiescement n'encourage pas la constitution, par les uns et les autres, du plus possible de territoires « ethniquement purs », par hasard ?

Alors, que ces gens-là ne viennent pas aujourd'hui faire mine de s'apitoyer sur le sort de la population musulmane ! En fait de droit à disposer d'elle-même, celle-ci n'a plus que celui de se terrer sous les bombes, en attendant de remplir peut-être d'autres camps de réfugiés comme on en connaît ailleurs, là où elle pourra, et d'où on ne la refoulera pas...

Les problèmes des puissances impérialistes face à la guerre

Cela dit, il est clair que l'aggravation de la situation dans l'ex-Yougoslavie, l'existence d'un tel foyer en Europe, posent un réel problème aux dirigeants impérialistes.

Les affrontements ethniques de Yougoslavie peuvent avoir leur prolongement ailleurs. Non seulement les peuples de l'ex-Yougoslavie sont mélangés, mais ils le sont également avec les peuples des pays voisins.

C'est une frontière artificielle qui sépare les Albanais du Kosovo de ceux de l'Albanie.

Il y a non seulement une importante minorité macédonienne slave en Grèce, mais les peuples de part et d'autre de la frontière bulgaro-macédonienne sont proches.

La Hongrie peut, si ses dirigeants nationalistes le veulent ainsi, s'impliquer davantage dans les affaires de la Voïvodine du fait de l'existence d'une minorité hongroise dans cette région.

Et le simple fait que ces questions occupent le devant de la scène peut avoir des implications en Roumanie où existe également une importante minorité hongroise. De même d'ailleurs qu'existent en Hongrie, comme en Roumanie et en Yougoslavie, d'importantes minorités tsiganes.

Il n'y a rien d'automatique à ce que ces questions viennent sur le devant de la scène. Mais, dans les rivalités, dans les compétitions au sein de ces pays où, après le retrait de l'armée soviétique, il n'est pas dit que les pouvoirs se soient consolidés, agiter l'irrédentisme et le chauvinisme est, pour de nombreuses ambitions, une justification dans la course au pouvoir.

Voilà une raison supplémentaire pour que les puissances impérialistes souhaitent le retour à l'ordre.

Pendant tout l'été, les milieux dirigeants occidentaux ont agité la question de l'éventualité d'une intervention militaire, qui serait destinée à imposer l'arrêt des combats. Actuellement, la question semble en veilleuse. Il est vrai que leur monde pourri leur suscite suffisamment de chats à fouetter - si on ose dire - et qu'ils ne naviguent qu'à vue. Mais ils ont de toute façon de bonnes raisons de se montrer prudents face à la situation.

Oh, il n'a pas manqué de va-t-en-guerre, depuis - pour nous en tenir à la France - Philippe de Villiers, ce qui n'étonnera personne, et Chirac jusqu'à Fabius et Delors, en passant par Brice Lalonde, pour préconiser une intervention militaire. Chacun de ces personnages a ses minables petites raisons pour parler ainsi ; de toute façon, cela ne les engage pas et ils peuvent réclamer le contraire demain. Mais quand Mitterrand, pour sa part, déclare qu' « ajouter la guerre à la guerre ne résoudra rien » , il montre clairement que ceux qui ont un pouvoir de décision sont bien plus prudents.

Non pas parce qu'il n'y a pas de pétrole en Yougoslavie, à la différence du Koweit, comme certains le disent. Ce n'est pas aussi simple : l'impérialisme américain n'avait pas d'intérêts économiques majeurs à défendre au Vietnam, non plus. Ses représentants mènent aussi, parfois, des guerres pour des raisons politiques ou stratégiques.

Mais quel en serait le prix dans le cas de la Yougoslavie aujourd'hui ? Là, les généraux occidentaux sont mieux placés pour en parler. Ils savent par exemple que Hitler n'a pas réussi à conserver le contrôle de la Yougoslavie, avec 500 000 hommes. Et ils disent que pour y « calmer le jeu », « il serait nécessaire d'engager plusieurs centaines de milliers d'hommes pendant une durée indéterminée et d'accepter des pertes importantes... sans garantie de résultat au bout du compte » .

Alors, 100 000 hommes, d'autres disent 400 000, qui plus est préalablement « bien entraînés au combat en zone montagneuse » , précise un autre, et même avec un appui massif de l'aviation, eh bien les galonnés ne sont pas chauds ! Du Vietnam à l'Algérie, chacun a ses souvenirs...

Mais, à la limite, là n'est même pas l'essentiel. « La stratégie » (et c'est un membre de l'Institut qui l'assène aux lecteurs du Figaro) « repose sur quelques préceptes simples. Pour entrer en guerre, il faut avoir des objectifs politiques précis et atteignables » .

Stabiliser l'ordre impérialiste dans la région, certes, serait l'objectif politique. Mais ce n'est pas spécialement précis : comment justement y parvenir aujourd'hui, telle est bien la question !

Quand on voit à quelle vitesse la situation s'aggrave, avec l'hostilité de plus en plus ouverte des bandes croates, exprimée y compris par le Premier ministre de la Croatie, envers leurs alliés officiels du gouvernement bosniaque, on mesure la difficulté de stabiliser des bandes armées largement incontrôlables. L'exemple du Liban l'a suffisamment montré. Et on comprend la propension des dirigeants occidentaux à favoriser plutôt la création d'États en bonne et due forme, même nombreux, même hostiles les uns aux autres. Il leur serait a priori plus faisable de stabiliser des États, ne serait-ce que parce que ceux-ci seraient plus à même de garder le contrôle des bandes armées qui se réclament d'eux, et le contrôle de leur peuple.

Ce qui va dans le sens de la politique que mènent les cliques nationalistes dirigeantes elles-mêmes, à savoir la création d'États nationaux homogènes, en chassant de partout les minorités, et en imposant leur dictature.

C'est-à-dire que si les puissances impérialistes intervenaient, elles viseraient forcément à consolider les cliques en question. Et là interviendrait l'inévitable nécessité de faire un choix entre elles puisqu'elles se combattent, justement.

Depuis quelques mois, les dirigeants politiques se sont tous orientés vers un soutien à la clique de Zagreb contre celle de Belgrade. Ils ont mis la Serbie, comme ils disent, « au ban des nations » .

Mais si les grandes puissances en venaient à intervenir militairement unanimement en soutien aux dirigeants croates contre la Serbie, cela ne résoudrait rien. Pire, elles ne feraient qu'aggraver les ressentiments ou les haines nationales : d'abord, parmi les Serbes, bien entendu, peuple, soit dit en passant, le plus nombreux de l'ex-Yougoslavie ; et puis, en épousant la cause du nationalisme croate, elles ne feraient que les exaspérer y compris parmi tous les autres non-Croates. De ce point de vue, on peut imaginer les pires scénarios, sans négliger les souvenirs de la terreur oustachie qu'un État croate triomphant dans de telles conditions ne manquerait pas de rallumer.

Et le résultat au bout du compte, même du point de vue de l'impérialisme, serait loin de la stabilisation recherchée.

Autre chose : rien ne garantit que les puissances impérialistes ne se diviseraient pas dans le choix des cliques à soutenir.

Au niveau des Européens, déjà, les attitudes des uns et des autres en face l'an dernier de l'éclatement de la Fédération yougoslave ont été divergentes, dans un premier temps. Elles ont retrouvé les lignes de partage traditionnelles du passé.

A peine la Communauté venait-elle de décider solennellement, début décembre 1991, à Maastricht, qu'elle aurait désormais une politique étrangère commune, que l'Allemagne annonçait qu'elle reconnaissait unilatéralement les indépendances de la Slovénie et de la Croatie.

Les régions slovènes et croates font partie historiquement de la sphère d'influence austro-allemande. Cela pourrait être du passé mais ces voies traditionnelles n'ont pas disparu, y compris sous Tito, où les cercles dirigeants de ces régions avaient noué des liens économiques et financiers avec les milieux influents en Autriche et en Allemagne (à la différence de la Serbie dont les échanges étaient surtout orientés vers l'URSS et l'Europe de l'Est).

Il existait ainsi depuis 1978 une institution, la Communauté Alpe-Adria, qui regroupait avec la Slovénie et la Croatie, plusieurs Länder autrichiens, la Bavière, les régions de l'Italie du Nord, en vue de « soigner les traditions communes » et de « coopérer d'une manière permanente » dans une série de domaines économiques.

Il y a aussi dans la politique allemande à ce sujet des raisons plus immédiatement politiciennes. Les médias en Allemagne se sont d'emblée posés en défenseurs des Croates opprimés et ont mené de vives campagnes anti-serbes (alimentant symétriquement le nationalisme serbe qui dénonce la menace de l'expansionnisme germanique et d'un « IVe Reich »...). Et Helmut Kohl, qui a des problèmes de popularité, accusé déjà d'avoir abandonné le deutschemark à Maastricht, a trouvé là matière à affirmer la « souveraineté de l'Allemagne », comme ils disent. Il put se créditer d'un succès sur le plan diplomatique en se servant de la Yougoslavie, puisque finalement tous les pays de la Communauté reconnurent à leur tour dans la foulée les États slovène et croate.

Mitterrand, de son côté, manifestait plutôt un penchant pour les dirigeants de la Serbie, au nom des liens établis dans le passé là aussi : l'alliance de la Première Guerre mondiale, l'amitié scellée avec le roi Pierre Ie de Serbie qui sortait de Saint-Cyr, le patronage accordé à cette monarchie serbe ensuite, d'ailleurs largement ouverte aux capitaux français... Et dans la presse allemande, on a vitupéré « l'âme serbe » de Mitterrand, tandis que le parti conservateur britannique quant à lui l'accuse de chercher seulement à se propulser au premier rang de l'Europe sur le dos de la Yougoslavie... Comme quoi ces gens sont lucides les uns envers les autres.

Les surenchères politiciennes, les contextes électoraux, jouent bien sûr un rôle plus considérable dans ces prises de position que le sort des peuples de Yougoslavie.

De toute façon, quelles que soient les velléités des Mitterrand et des Kohl de paraître jouer un rôle sur la scène de l'Europe, séparément ou plus ou moins d'une seule voix, leur marge est étroite, et même si Mitterrand a cherché à faire entendre sa différence en se rendant en personne sur l'aéroport de Sarajevo, c'est en fin de compte la politique des États-Unis qui détermine les vraies décisions.

Et la politique des États-Unis, en pleine compétition pour la présidence, a été parfois contradictoire dans les déclarations, mais elle est restée jusque là réservée et prudente dans les faits.

Elle a opéré un tournant puisque, du maintien de la Fédération souhaité au début, elle est passée à la condamnation internationale de la Serbie décidée à leur initiative.

Il apparaît cependant qu'une certaine concurrence américano-européenne est venue se greffer sur la question de la Yougoslavie, prenant appui sur la discussion d'une éventuelle intervention.

Lors de chacune des rencontres internationales qui se sont multipliées ces derniers mois, les États-Unis ont, plus ou moins discrètement, mis en avant l'instrument militaire qu'ils dominent, l'OTAN, tandis que les dirigeants européens qui voudraient pouvoir prétendre que le leadership sur le continent reste entre leurs mains tentent de mettre sur pied leur propre outil militaire, dans le cadre de l'Union de l'Europe occidentale, l'UEO, dont sont membres 9 des États de la Communauté sur les 12.

L'enjeu diplomatique et militaire de cette compétition dépasse la malheureuse Yougoslavie...

Si on en croit une partie des commentateurs de la presse, les dirigeants américains, anglais et allemands se borneraient à rechercher dans l'immédiat la chute de Milosevitch.

Un changement de régime à Belgrade fournirait peut-être un motif pour des modifications dans les sympathies affichées par les différents gouvernements occidentaux. Evidemment, cette opposition que l'on voit par moment se poser en prétendante à la succession de Milosevitch, et que les journaux qualifient ici d' « opposition démocratique », se place aussi sur le terrain du nationalisme serbe, et, de surcroît, sous le patronage de l'héritier de la monarchie serbe d'avant la Deuxième Guerre mondiale.

Mais il n'est pas dit que cette opposition qui se positionne aujourd'hui sur un créneau anti-guerre n'accepte pas de jouer le jeu de l'impérialisme, le jeu du parlementarisme pro-occidental et ne revienne pas en arrière sur certaines des mesures les plus outrageantes pour les minorités nationales. Malgré la débauche de propagande des Milosevitch et compagnie depuis 1987, malgré les mensonges, le climat de peur, la majorité de la population en Serbie n'est manifestement pas pour la guerre. Cela ressort non seulement des manifestations mais, plus encore, du pourcentage considérable de jeunes qui ne répondent pas à l'appel sous les drapeaux ou qui désertent. Alors, si le gouvernement de Belgrade abandonnait sa politique de va-t-en guerre et assouplissait sa politique vis-à-vis des minorités nationales, il ne se heurterait pas à la résistance de la population ! Sûrement pas ! Une stabilisation de la situation en Serbie même, moyennant des concessions aux minorités albanaise, hongroise, etc., moyennant un semblant de démocratie, à supposer que cela se fasse, résoudrait une bonne partie des problèmes de l'impérialisme.

Mais pas tous.

Car, de toute façon, indépendamment de Belgrade, les diverses milices serbes de Bosnie, elles, mènent leur propre guerre. Comme la mènent les milices croates de l'Herzégovine occidentale. et comme la mènent les milices musulmanes bosniaques.

Toute intervention militaire des puissances impérialistes ne pourrait qu'accroître l'oppression de tous les peuples

Pour le moment, cependant, avec les résolutions de l'ONU, et pour ne pas apparaître trop crûment devant les opinions publiques comme se lavant les mains de ce qui se passe en Yougoslavie, les puissances impérialistes ont mis au point toute une opération qualifiée d'humanitaire, d'ailleurs périodiquement suspendue.

Ce n'est qu'un substitut à l'absence de solution politique ; elle n'a qu'un rôle symbolique pour la bonne conscience des Occidentaux ; mais, même sur ce plan dit humanitaire, la concurrence reste de mise entre ces dirigeants. Chacun met en avant ses bonnes oeuvres : les politiciens allemands mettent en avant le nombre important de réfugiés de Yougoslavie que l'Allemagne héberge, contrairement aux autres pays européens ; le gouvernement français sort Bernard Kouchner ; etc. Ce n'est finalement qu'une manière pour chacun de soigner sa pub, en effet sur le dos des populations de Yougoslavie.

Pour souligner l'hypocrisie et le caractère publicitaire de cette opération d'aide humanitaire, qu'il nous soit permis de faire une comparaison avec l'opération du même type en Somalie. Les quelques milliers de tonnes de nourriture, de toute façon amplement insuffisantes, jetées sur les quais des débarcadères de Mogadiscio, sont aussitôt appropriées par quelques bandes armées. Cela se passe publiquement, ouvertement, devant les caméras de télévision. Là-bas, il n'y a pas de complications politiques comme en Yougoslavie, et la population affamée comprendrait, à coup sûr, que l'on désarme, au besoin par la force, les pillards armés ou, en tout cas, qu'on les empêche de piller la nourriture. Eh bien, les Bernard Kouchner et leurs homologues de tous les États se contentent de jeter la nourriture sur les quais. Advienne que pourra ! Le geste a été fait, la bonne conscience est apaisée, les télévisions étaient là. On peut s'en aller vers d'autres causes, devant d'autres caméras de télévision...

En Yougoslavie, le déroulement de ces opérations humanitaires dépend, on l'a vu à plusieurs reprises, du bon vouloir des chefs de bande qui se combattent sur le terrain. Ces opérations doivent être protégées, d'où l'envoi de soldats de l'ONU. C'est déjà un pied dans l'engrenage, mais l'envoi de soldats cette fois soi-disant pour séparer les combattants en serait un encore plus décisif. Cette espèce de gendarmerie militaro-humanitaire dont il est question, « l'humanitaire musclé » qui serait préconisé par les dirigeants français, ne pourrait pas ne pas en venir à prendre parti entre les clans.

En elle-même, la politique d'aide humanitaire est déjà un facteur d'aggravation !

Sur place, dans un camp comme dans l'autre, on accuse les soldats de l'ONU d'aider « l'ennemi ».

Les dirigeants musulmans de Bosnie dénoncent déjà l'ONU, qui assiste au massacre « sans intervenir pour y mettre réellement fin » . Oh, quand ces dirigeants-là, de leur côté, montent des provocations, comme on l'admet maintenant publiquement, dans le but d'amener une intervention militaire des impérialistes en leur faveur, ils font preuve d'une folie irresponsable, qui n'est pas bien différente sur le fond de celle de leurs adversaires. Même s'ils sont, eux, dans la position des vaincus. Mais il est facile de comprendre que, dans une telle situation d'exaspération, ceux qui prétendent intervenir en se cantonnant au rôle d'âmes charitables, soit ne servent à rien, et apparaissent comme des traîtres aux yeux des victimes, soit, en laissant faire les uns, comme des ennemis aux yeux des autres. Et cela alimente l'amertume et même la haine de la population de Sarajevo, parmi laquelle nombreux sont, selon les reportages, ceux qui reprochent à l'ONU et à la France en particulier de seulement « les nourrir le matin afin qu'ils ne meurent pas le ventre vide le soir » ...

Et cela ne peut manquer d'alimenter du même coup des politiques de désespoir, la multiplication des actes de terrorisme de toute sorte. Si bien qu'en fait du rôle de pompiers cherchant à atténuer les conséquences du feu, c'est plutôt celui de pompiers incendiaires que jouent les responsables des puissances impérialistes eux-mêmes en Yougoslavie.

Il semble bien, d'après les reportages, que certains des habitants de Sarajevo soient fort lucides à ce sujet. Ainsi, cette jeune femme, architecte, interviewée par un envoyé du Figaro sur un marché, en août dernier : « Même s'il y a une intervention, cela ne réglera rien. (...) Si les armées étrangères viennent ici, il va falloir qu'elles y restent longtemps, très longtemps, pour empêcher l'inévitable vengeance de ceux qui auront été battus. (...) La propagande, le mensonge, la désinformation (nous) rendent extrémistes. Le téléphone est coupé volontairement pour que la population ne se parle pas, (...) pour la contraindre à regarder la télévision. Comme cela, chaque camp a une opinion uniforme. Une opinion de haine. Les politiciens locaux parlent de paix, mais ils préparent le temps où il ne sera plus possible de pardonner et d'oublier. (...) Sarajevo souhaite une intervention militaire en croyant que c'est la bonne solution. Moi, je dis que c'est la plus immonde, la plus dangereuse, la plus suicidaire. Si les troupes étrangères viennent ici, ce sera pire qu'avant. Pour eux comme pour nous. La division sera consommée et il ne sera plus permis de parler, de négocier, de s'approcher » .

Voilà pourquoi les travailleurs ne doivent souhaiter aucune forme d'intervention militaire en Yougoslavie de la part des puissances impérialistes (et en particulier de la leur). Voilà pourquoi ils doivent rejeter les bruits de bottes même lorsqu'ils sont présentés comme destinés à soutenir une intervention humanitaire.

Car, pensons-y aussi, à l'intérieur des puissances impérialistes elles-mêmes, tout ce bruit autour d'une espèce de projet de gendarmerie mondiale militaro-humanitaire ne fait que renforcer l'idée que les interventions impérialistes seraient légitimes et souhaitables.

C'est cela que recouvre le fameux « devoir d'ingérence humanitaire » que Kouchner se fait gloire de chercher à faire prévaloir et qui n'est qu'une couverture, un paravent, pour justifier par avance n'importe quelle expédition guerrière demain, peut-être en Yougoslavie, mais plus probablement ailleurs, en Afrique notamment.

Il ne peut pas y avoir d'intervention impérialiste, même soi-disant pour ramener la paix, qui soit une sorte de « moindre mal ». De quelque présentation qu'elles se trouvent enrobées, de telles interventions de la part des puissances impérialistes ne peuvent que s'intégrer dans leur volonté de régenter la planète, d'être les gendarmes des travailleurs et des peuples du monde.

Et une intervention de ce genre - et à plus forte raison, une intervention militaire sans fard en faveur d'un camp - ne délivrerait les peuples de Yougoslavie ni de l'oppression, ni de la guerre.

Car, pour cela, il faudrait d'abord qu'ils soient délivrés de leurs dirigeants.

Il est bien difficile de savoir jusqu'à quand dureront les affrontements et les souffrances qu'ils engendrent pour les peuples de la Yougoslavie. La guerre peut durer sans que personne ne parvienne à briser le pouvoir et les agissements des seigneurs de guerre locaux.

Au Liban, une situation analogue, sinon identique, a duré très longtemps, pour autant qu'on puisse affirmer qu'une sorte de stabilisation ait été réalisée, l'armée syrienne contrôlant une partie du pays (surveillé par ailleurs par l'armée israélienne).

La situation peut aussi se stabiliser par une partition de fait de la Bosnie-Herzégovine en fonction soit du rapport de force actuel, la Serbie annexant juridiquement ou de fait les régions contrôlées actuellement par les francs-tireurs serbes, soit de tout autre plus ou moins imposé par l'Occident ou l'ONU.

Etant donné le cours anti-serbe des choses, cela pourrait déclencher des cris d'indignation, des votes de résolution à l'ONU ou ailleurs, protestant contre les visées hégémoniques de la Serbie et brandissant le droit des nations à disposer d'elles-mêmes. Mais on ne peut cependant pas exclure que même cette situation-là puisse être acceptée par les puissances impérialistes, pour peu que le régime serbe veuille bien mettre un peu d'eau dans son vin, procède par exemple à un changement de personnel dirigeant et reconnaisse quelques droits aux minorités. Mais à la condition que l'appareil d'État serbe soit capable de se charger des bandes armées et de remettre de l'ordre dans la maison.

Il faut rappeler que, dans le cas de Chypre où leurs chefs ont fait mener aux deux communautés turque et grecque une guerre fratricide, l'ordre a été rétabli par l'intervention de l'armée turque qui a occupé 40 % du territoire de Chypre, prétendument dans l'intérêt de la minorité turque qui représente 17 % de la population. Il y a eu des déplacements massifs de populations. Cela fait 17 ans que la République turque de Chypre qui en a résulté n'est reconnue par personne, sauf par la Turquie, mais tout le monde se fait une raison car « l'ordre » y règne, et les deux peuples sont séparés par des barbelés.

Une variante de ce type de stabilisation, plus présentable du point de vue de l'opinion publique des grandes puissances, est qu'elle se fasse sous l'égide d'une forme d'État fédéral dont la petite Yougoslavie actuelle, regroupant la Serbie et le Monténégro, pourrait être l'axe. Cette « petite Fédération », qui s'est donnée pour Président l'écrivain nationaliste dont les thèses réactionnaires ont servi d'argumentaire à Milosevitch, a eu aussi l'intelligence politique de se donner comme Premier ministre Milan Panitch.

Ce multimillionnaire américain, d'origine yougoslave, a pris la direction du gouvernement de ce qui restait de la Yougoslavie, en abandonnant pour quelque temps ses fructueuses affaires pharmaceutiques, ainsi que sa propriété de Californie (où, à en croire la presse, serait tournée la série télévisée américaine « Santa Barbara » ). Il serait hasardeux d'émettre des hypothèses sur la longévité politique de Panitch, mais son choix est tout de même un signe d'ouverture des milieux dirigeants serbes vers les puissances occidentales.

Mais quelle que soit la forme de la stabilisation, elle dépend pour une large part de l'État serbe d'un côté et de l'État croate de l'autre. Et si les puissances impérialistes, ensemble ou opposées les unes aux autres, comme on l'a dit, ne sont pas neutres dans la question de savoir lequel devrait bénéficier de la consolidation, c'est la consolidation elle-même qui préoccupe surtout les dirigeants impérialistes.

Pour une coexistence fraternelle entre les peuples, pour le respect des libertés de toutes les minorités nationales, d'abord, se débarrasser de tous les dirigeants nationalistes et de leurs bandes armées

Les rivalités dans les milieux politiques dirigeants de l'ex-Yougoslavie ont fini par tuer la Yougoslavie. Il est fort peu probable qu'elle puisse renaître de ses cendres. En tous les cas, pas sous l'égide de ces dirigeants-là. L'indépendance de la Slovénie et de la Croatie est en particulier un fait acquis, qui correspond aujourd'hui à ce que veulent les populations de ces régions. Rien d'objectif, cependant, n'empêche les États nés de la décomposition de la Yougoslavie, et dont il serait bien difficile aujourd'hui de dresser la liste définitive, de s'associer et de recréer sur de nouvelles bases une nouvelle Fédération.

Mais les dirigeants n'en prennent pas le chemin. Tout montre que, sous l'égide de ces dirigeants, ces États seront des États coupés les uns des autres, dressés les uns contre les autres, avec ce que tout cela implique de reculs sur le plan politique comme sur le plan économique. Tout montre qu'ayant rompu avec la politique titiste en matière nationale, les dirigeants retrouveront les pratiques politiques de leurs prédécesseurs d'entre les deux guerres, ou d'avant encore, et qui consistent à essayer de dissimuler le caractère autoritaire, voire dictatorial, de leurs régimes, derrière le chauvinisme, les revendications territoriales.

Aussi, si cela ne dépend que des dirigeants, même lorsque les bandes armées incontrôlées seront désarmées, les Balkans n'auront pas fini de résonner du bruit des armes.

Dans la perspective politique que ces dirigeants incarnent, il n'y aura pas de coexistence fraternelle et harmonieuse entre les peuples, pas plus qu'il n'y aura vraiment de liberté pour les minorités nationales. On constate que, même dans le cas de la Tchécoslovaquie, plus habituée dans le passé à la démocratie parlementaire et surtout plus riche et où la séparation entre les Tchèques et les Slovaques s'est faite de manière disons civilisée et, en tous les cas, pas dans la violence aveugle, s'il n'est nullement dit que la création d'une Slovaquie indépendante rendra les Slovaques plus libres, les minorités hongroise, ruthène, tsigane, etc., de la Slovaquie sont dès maintenant moins libres encore.

Mais, rien ne dit non plus que cette politique de chauvinisme officiel, de haine des peuples voisins, systématisée par la propagande, réussira, à long terme, à ceux qui l'ont provoquée.

Tout cela a sûrement empoisonné les esprits et les consciences. Mais, en même temps, s'il y a des peuples qui sont en situation de constater dans leur chair où ces idées mènent, ce sont bien les peuples de l'ex-Yougoslavie.

Dans l'ex-Yougoslavie d'aujourd'hui, le nationalisme, le chauvinisme ne sont plus de simples propos de comptoir. Ils ont des conséquences sanglantes, auxquelles personne ne peut espérer complètement échapper.

A Vukovar, à Dubrovnik, à Sarajevo, le chauvinisme déchaîné, ce sont les morts, les camps de concentration, l'exode, des maisons et des vies détruites.

Mais, même ailleurs, hors des zones de combat, à l'intérieur par exemple de la Serbie dont le territoire a échappé jusqu'à maintenant aux massacres, ce sont aussi des faire-part de mort d'un parent, d'un fils, appelés de l'ex-armée yougoslave tués ou, en tous les cas, transformés en assassins.

Et on voit, par les reportages, par les manifestations périodiques, comme surtout par le nombre élevé de refus de répondre à l'appel sous les drapeaux, que, malgré des années d'intense propagande, la politique des dirigeants ne passe pas toute seule.

Ces gens-là, ces Le Pen serbes, croates et autres, qui ont pensé et qui pensent encore que le chauvinisme, la démagogie nationaliste leur vaudront la certitude de conserver leur pouvoir, eh bien peut-être ne l'emporteront-ils qu'au paradis !

Il n'est pas dit que, même après le déchaînement de la propagande chauvine, les oppositions inter-ethniques soient aussi fortes dans la population que ce que les dirigeants veulent faire croire.

Il n'est pas dit que, malgré les tueries fratricides ou, peut-être, justement à cause de cela, les peuples n'aspirent pas à ce qu'on mette fin à ces boucheries d'autant plus sordides qu'elles sont stériles, qu'elles ne débouchent sur rien.

Il n'est pas dit que les peuples n'aient pas envie de coexister fraternellement, même si la Yougoslavie du passé reste morcelée en États indépendants.

Il n'est pas dit qu'ils n'aient pas envie de retrouver au moins des relations où on pouvait vivre les uns à côté des autres, dans la même ville, dans le même village, où les mariages inter-ethniques se multipliaient et où, pour un certain nombre de jeunes, l'idée même de l'appartenance ethnique n'avait pas de signification.

Il n'est pas dit que, même aujourd'hui, la majorité des peuples de la Yougoslavie n'aient pas envie de pouvoir se déplacer d'un bout à l'autre du pays sans tomber sur des douanes, des frontières, des hommes armés.

Il n'est pas dit que, pour réaliser ces aspirations, les peuples ne retrouvent pas l'énergie nécessaire pour se débarrasser de leurs dirigeants nationalistes comme des chefs de fiefs locaux et de leurs bandes armées.

Bien sûr, une véritable liberté des peuples est inconcevable sans la libération sociale, c'est-à-dire sans la victoire révolutionnaire du prolétariat européen. Personne ne peut savoir aujourd'hui quand, par quel cheminement et où le prolétariat retrouvera la conscience et la volonté de se battre pour cette perspective.

Mais, ce que nous avons à souhaiter pour les peuples de la Yougoslavie, c'est qu'ils retrouvent le chemin pour imposer la coexistence entre les peuples en se débarrassant de tous les dirigeants qui s'y opposent.

Annexe : un aperçu chronologique

  • 1918 : Victoire des Alliés. Création du royaume des Serbes, Croates et Slovènes.
  • 1941 : 6 avril : Invasion de la Yougoslavie.
  • 10 avril : Proclamation de l'« État indépendant de Croatie » d'Ante Pavelitch
  • avril-mai: commencement des massacres de Serbes.
  • 1944 : septembre : les Partisans titistes font leur entrée dans Belgrade. Tito au pouvoir.
  • 1946 : Janvier : Constitution de la « République populaire fédérative de Yougoslavie » (deviendra « République socialiste fédérative » en 1963).
  • 1948 - Rupture entre Tito et Staline.
  • 1968 : Emeutes au Kosovo.
  • 1974 : Nouvelle Constitution qui prévoit, outre une large autonomie pour la Voïvodine et le Kosovo, un système de Présidence collégiale tournante destiné à entrer en vigueur après la mort de Tito.
  • 1980 : Mort de Tito.
  • 1981 : Emeutes d'étudiants et de chômeurs auosovo.
  • 1986 :
    • Milosevitch président de la Ligue desommunistes de Serbie.
    • Mémorandum de l'Académie des Sciences de Serbie.
    • Les grèves commencent à se multiplier.
  • 1987 :
    • Avril : Lancement au Kosovo de la campagne des meetings serbes de Milosevitch. Elle va durer trois années.
    • Printemps : une vague de grèves part de Croatie et de Slovénie à la suite du blocage des salaires.
    • Décembre : Démission de Stambolitch, président du Présidium de la République de Serbie. Milosevitch s'en est débarrassé en même temps que d'une série d'autres apparatchiks.
  • 1988 :
    • Série de meetings de Milosevitch, qui'appuie surtout sur les Serbes des autres Républiques.
    • Nouvelle flambée de grèves (mineurs du Kosovo).
    • Automne : Jonction entre des grèves revendicatives ouvrières et des manifestations nationalistes, sur l'initiative et sous la direction de dirigeants proches de Milosevitch.
  • 1989 :
    • Mars : Réforme de la Constitution enerbie, réduisant l'autonomie interne de la Voïvodine et du Kosovo (quasi-annexion).
    • Février-mars : Grève générale au Kosovo, partie des mineurs, contre la mise en cause du statut de la Province, puis soulèvement brutalement réprimé.
    • Célébration sous l'égide de Milosevitch de la fondation de l'État yougoslave de 1918 (renie donc la filiation avec la Yougoslavie titiste).
    • Janvier et mai : Création de partis nationalistes en Slovénie et Croatie.
    • Septembre : En Slovénie, abolition du rôle dirigeant du Parti et modification de laonstitution.
    • L'inflation atteint 2 500 % sur l'année.
  • 1990 :
    • 20 janvier : Abandon du rôle dirigeant du Parti au Congrès de la LCY, qui consacre son propre éclatement.
    • 24 janvier : Manifestations albanaises au Kosovo, répression, instauration de l'état d'urgence.
    • Elections en Slovénie (avril), Croatie (avril-mai : victoire de Tudjman), Macédoine et Bosnie (novembre-décembre), en Serbie etau Monténégro (décembre). La plupart des partis politiques sont constitués sur les bases des nationalismes ethniques.
    • 2 juillet : Déclaration de souveraineté de la Slovénie.
    • Septembre : « Referendum sur l'autonomie » dans les régions à forte population serbe de Croatie. Premiers incidents à Knin. Auto-proclamation de la « République autonome serbe de la Krajina de Knin », qui se déclare indépendante par rapport à la Croatie.
    • Décembre : Referendum sur l'indépendance de la Slovénie. La Croatie modifie sa Constitution.
  • 1991 :
    • Février à mai : Les incidents seultiplient dans les zones à population serbe de Croatie.
    • 9 mars : Manifestation de l'opposition et des étudiants à Belgrade, contre le manque d'objectivité des médias.
    • 15 mai : Le fonctionnement de la Présidence fédérale est bloqué ; elle devient vacante.
    • 29 mai : La Croatie proclame sa souveraineté.
    • 25 juin : La Slovénie et la Croatie se proclament indépendantes et « se dissocient » de la Fédération yougoslave.
    • 27 juin : Intervention de l'armée fédérale en Slovénie contre les unités de la défense territoriale slovène. La « petite guerre de Slovénie » dure jusqu'au 3 juillet.
    • 7 juillet : Accords de Brioni sous la tutelle de la CEE pour un moratoire de trois mois sur ces indépendances (moratoire qui prendra fin le 3 octobre), ainsi que l'évacuation de la Slovénie par l'armée fédérale (annoncée le 18 juillet).
    • Août : Début de la guerre en Croatie. Attaque de l'armée et siège de Vukovar (26 août-18 novembre).
    • Les forces croates multiplient les opérations de blocus des casernes fédérales.
    • 7 septembre : Première séance de la conférence de La Haye organisée par la Communauté européenne.
    • 15 septembre : La Macédoine proclame sonindépendance.
    • Proclamation d'une « République des Serbes de Bosnie ».
    • Déclaration d'autonomie de territoires peuplés de Croates en Herzégovine.
    • Octobre : Début du siège de Dubrovnik, qui va durer jusqu'en décembre.
    • La République de Bosnie-Herzégovine annonce sa volonté d'indépendance.
    • 16 décembre : La CEE décide de reconnaître sous conditions le 15 janvier suivant les Républiques yougoslaves qui demandent leur indépendance, à savoir Slovénie, Croatie, Macédoine et Bosnie.
    • Le 23, l'Allemagne reconnaît pour sa part officiellement la Slovénie et la Croatie.
  • 1992 :
    • Janvier : Arrêt des combats en Croatie. Les forces de l'ONU doivent prendre le contrôle des régions de Croatie ayant des populations serbes importantes, en principe pour une durée d'un an.
    • 15 janvier : Reconnaissance officielle par les Douze de l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie. Concernant la Bosnie, cette reconnaissance est soumise à l'organisation d'un referendum ; quant à celle de la Macédoine, la Grèce y oppose son veto.
    • Février-mars : montée des tensions et provocations en Bosnie. Referendum sur 'indépendance (29 février et 1er mars) : aussitôt, initiatives terroristes serbes à arajevo. Du 2 au 5 mars, grandes manifestations pacifistes à Sarajevo et dans plusieurs autres villes ( « Ils ne pourront pas nous séparer » )
    • 9 mars : manifestation anti-Milosevitch àBelgrade.
    • Avril : Les 5 et 6, manifestation réclamant l'arrêt des tirs sporadiques dans Sarajevo et la démission du président bosniaque Izetbegovitch (drapeaux yougoslaves et portraits de Tito).
    • La Communauté européenne reconnait l'indépendance de la Bosnie le 6 avril. LaRépublique serbe de Bosnie » fait sa sécession le 7. Les États-Unis reconnaissent en bloc Slovénie, Croatie et Bosnie le 7 (elles seront admises à l'ONU le 22 mai).
    • Offensive générale des milices serbes et de l'armée dite encore fédérale : encerclent et bloquent Sarajevo, commencent à bombarder, s'emparent des villes à majorité musulmane de l'Est de la Bosnie pour les rattacher à la « République serbe de Bosnie ». Parallèlement, grignotage géographique de l'Herzégovine occidentale par les forces croates.
    • 27 avril : Proclamation de la Constitution de la « République fédérale de Yougoslavie » (RFY), réduite à la Serbie et au Monténégro, avec pour président l'écrivain Dobrica Cosic.
    • Début mai : retrait officiel de l'armée fédérale dépendant de Belgrade, qui devientl'armée de la RFY. Les recrues serbes autochtones de cette armée servent désormais sous le drapeau de la « République serbe de Bosnie ».
    • 24 mai : Elections organisées clandestinement par les nationalistes albanais au Kosovo.
    • 30 mai : l'ONU décide un embargo total contre la Serbie-Montenegro.
    • 31 mai : Manifestation à Belgrade
    • 8 juin : L'ONU décide l'envoi de Casques bleus pour la protection de l'acheminement de l'aide humanitaire par l'aéroport de Sarajevo, qui est sous le feu des forces serbes.
    • 17 juin : Conclusion d'une alliance militaire entre les autorités de Sarajevo et la Croatie.
    • du 28 juin au 5 juillet : mouvement des étudiants et manifestations en Serbie contreilosevitch.
    • 1er juillet : Milan Panitch Premier ministre de la mini-Yougoslavie. Programme : la paix, la démocratie et la privatisation de l'économie.
    • 3 juillet : Proclamation de l'État croate de Herceg-Bosna (= Herzégovine du Sud-Ouest).
    • Août : Les dirigeants occidentaux et les médias dénoncent la politique de « purification ethnique » menée par les forces serbes en Bosnie, les camps de détention de civils et autres atrocités. Les 26 et 27, Conférence internationale sur l'ex-Yougoslavie à Londres patronnée à la fois par l'ONU et la CEE, suivie de l'ouverture de négociations à Genève.
    • 3 septembre : à la suite d'un attentat contre un avion italien d'aide humanitaire (suivi de la mort de deux Casques bleus français à Sarajevo), le pont aérien humanitaire est suspendu.
    • 22 septembre : La RFY est suspendue de l'ONU.
    • Fin septembre : les affrontements menacent de se rallumer dans les régions de Croatie conquises par les forces serbes (placées en principe sous le contrôle de la FORPRONU).