Les religions et les femmes

Cercle Léon Trotsky
04/02/2005

L'influence des religions sur l'oppression des femmes... : on pense aujourd'hui aux tchadors, burkas, hidjabs, etc., dans lesquels, au nom de l'islam, certains prétendent, et trop souvent réussissent à enfermer les femmes. On peut penser aux femmes des milieux juifs religieux qui doivent soit cacher leur chevelure, soit se raser la tête et porter perruque. On pense aussi, évidemment, aux commandos qui se réclament du christianisme pour combattre, y compris jusqu'au meurtre, le droit des femmes à être libres d'interrompre une grossesse.

Certes, les attitudes de mépris, de misogynie, sont largement répandues dans la société, indépendamment de la religion, y compris de multiples formes de violence envers les femmes ; mais les formes que je viens d'évoquer sont spécialement le fait des courants religieux qu'on qualifie aujourd'hui d'intégristes. Dans ce cas, il faut aussi qualifier d'intégristes les positions du Pape en ce qui concerne l'IVG, les préservatifs, etc.

Ces courants sont avant tout politiques, leur utilisation de la religion prend l'allure d'une reconquête du pouvoir qui nous ramène des siècles en arrière. Il ne s'agit pas de foi ou de doctrine. Il s'agit pour l'intégrisme de vouloir diriger par la religion non seulement les opinions, la morale, les comportements privés, mais en fait l'ensemble de la vie sociale et politique.

On ne peut pas toujours séparer nettement les courants intégristes de l'ensemble de la ou des religions. Toutes les religions en sont porteuses, par leur nature même, et l'islam n'est pas un cas particulier. Dans les périodes de montée des idées réactionnaires comme celle que nous vivons, toutes les religions sécrètent leurs intégrismes, même si elles ne trouvent pas partout les mêmes moyens pour exercer leur influence ou leur pouvoir.

Nous n'affirmons pas par là que les religions sont par elles-mêmes la première cause de l'oppression des femmes. Celle-ci a une histoire, qui a commencé bien avant que naissent les religions actuelles. Mais les religions contribuent à perpétuer cette oppression.

Nous nous limitons dans cet exposé aux trois grandes religions monothéistes - c'est-à-dire reconnaissant un dieu unique - le judaïsme, le christianisme, l'islam. Et, sur le plan géographique, essentiellement à l'Europe et aux États-Unis, d'une part, au Moyen Orient et au Maghreb de l'autre.

Ces trois religions sont nées à des époques différentes. La religion monothéiste des Hébreux (le judaïsme) s'est constituée au cours du 1er millénaire avant l'ère chrétienne ; le christianisme, qui en est issu, s'est développé à partir du 1er siècle de l'ère actuelle ; et la religion d'Allah, qui se réclame aussi des prophètes de la Bible, a été fondée plus tard par Mahomet, au 7e siècle. Mais toutes les trois ont en commun des racines issues de sociétés essentiellement composées de tribus nomades dont la principale ressource était l'élevage. Des sociétés divisées en classes, esclavagistes, et basées sur la domination des hommes.

Depuis ces époques, les sociétés humaines ont certes beaucoup évolué, mais sont restées des sociétés divisées en classes. Si les modes de production ont changé, leur fondement commun reste l'exploitation. Toutes sortes d'oppressions et d'injustices l'accompagnent : elles ont pu différer au cours du temps, mais l'oppression des femmes en tant que femmes, elle, s'est perpétuée avec l'exploitation.

Les religions et leurs institutions ont joué un rôle majeur pour faire respecter ces ordres sociaux foncièrement inégalitaires, comme pour les faire accepter par leurs victimes, dont les femmes, en le justifiant au nom du dieu en vigueur, Jéhovah, le Père-le-fils-et-le-saint esprit, ou Allah. Aussi n'allons-nous pas chercher à comparer les mérites respectifs de la Torah, des Évangiles et du Coran ! Pour nous, en tant qu'explications du monde, ils sont tous dépassés. En ce qui regarde le mépris des femmes, ils l'ont tous en commun.

Il se trouve aujourd'hui que l'islam est sur le devant de la scène, du fait notamment que la situation des femmes est particulièrement oppressive et parfois tragique dans des pays où la religion musulmane est dominante. Ici, en France, les affaires de « voile islamique » ont défrayé la chronique. Mais les églises chrétiennes, elles aussi, ont une longue tradition au service des classes exploiteuses, d'une part, et dans l'oppression des femmes d'autre part. Il en reste bien des choses et, de plus, elles sont loin d'avoir dit leur dernier mot !

Alors, si, aujourd'hui, l'intégrisme islamique peut apparaître particulièrement menaçant (et il y a à cela une série de raisons historiques, économiques, sociales et politiques), il n'empêche que ceux et celles qui, ici, ne condamnent pas d'abord sans réserve le rôle réactionnaire, voire odieux, joué par les églises chrétiennes ne peuvent, à nos yeux, avoir sur ce problème aucune réelle crédibilité.

Propriété privée et assujettissement des femmes

Le fil rouge qui explique la perpétuation de l'oppression des femmes à travers le temps, on le trouve dans le maintien jusqu'à nos jours de l'ordre social fondé sur la propriété privée, avec son corollaire : les femmes considérées comme des propriétés elles aussi, appartenant à leurs maris, comme leurs autres biens.

L'aventure humaine avait commencé dans des temps où les ressources matérielles étaient maigres, basées sur la chasse et la cueillette. Pour les femmes, les périodes de grossesse, suivies de l'accouchement et des longues périodes de l'allaitement des petits, les plaçaient à part, des grandes chasses notamment, une division des rôles dictée par la biologie qui n'impliquait cependant pas nécessairement en soi une notion de hiérarchie. D'ailleurs, les humains plaçaient alors dans leur panthéon des déesses-mères, qu'ils vénéraient d'autant plus que les femmes représentaient l'avenir du groupe.

Mais lorsque, beaucoup plus tard, le mode de vie fut complètement bouleversé, à l'époque qu'on appelle néolithique, lorsque l'élevage se substitua progressivement à la chasse et la culture à la cueillette, c'étaient les hommes qui contrôlaient les troupeaux et qui par la suite contrôlèrent l'agriculture, dont le développement nécessita l'utilisation de la force animale.

Le terme de pater, que l'on retrouve dans l'expression romaine pater familias, le maître de la famille, vient d'un terme très ancien qui ne désignait pas tant une paternité physique que la maîtrise, la possession des biens. De même, la notion de « patrimoine » se réfère aux biens du pater.

La transmission du « patrimoine » prit de l'importance, donc le contrôle de la fécondité des femmes. Il fallait désormais s'assurer que le pater était bien l'engendreur...

Cette révolution dans le mode de vie s'étendit sur des millénaires. Nous la connaissons un peu pour les sociétés du pourtour de la Méditerranée et le Moyen-Orient, la Mésopotamie notamment. Pour donner un caractère sacré aux États qui commençaient à s'ériger, afin d'inspirer la peur, le respect et la soumission, une caste de prêtres détenteurs du savoir se forma, dépositaire des volontés divines, servie par une cohorte de scribes, au service des États.

L'évolution vers le monothéisme

Les conceptions religieuses évoluèrent, des dieux nombreux de la Mésopotamie, de la Grèce, de l'Égypte, de la Rome antique, conceptions dites « polythéistes », à la conception d'un dieu unique et éternel, idée qui allait devenir centrale dans la religion d'un des peuples nomades de la région, le peuple des Hébreux. Non sans difficultés. Les chefs religieux juifs officiels menèrent des luttes répétées contre les cultes de nombreux autres dieux qui continuaient leur carrière, ce qu'ils considéraient comme de « l'idolâtrie ». Leur dieu unique, Jéhovah, n'était pas spécialement tolérant. Et il était capable de colères vengeresses meurtrières, du moins si on en croit la Bible. Ève, la curieuse, devait être chassée du paradis. Aujourd'hui encore, dans la religion judaïque, les hommes remercient dieu dans leur prière quotidienne de ne les avoir pas fait naître femmes, et l'accès aux textes sacrés leur reste réservé... Les commentaires de la Bible juive (la Torah) disent : « Mieux vaut brûler la Torah que de la confier à une femme »...

Le rôle dévolu aux femmes était fixé à celui de reproductrices.

Jéhovah resta cependant à l'usage unique du peuple hébreu, donc pas vraiment universel.

Les dieux en ont pris un coup d'une tout autre manière au cours du dernier millénaire avant notre ère, plus précisément du 5e au 3e siècle, dans la société grecque antique où le polythéisme était toujours pratiqué. La pensée rationaliste fit une percée remarquable, ce dont un certain nombre d'intellectuels, philosophes, mathématiciens, avaient conscience. Mais il reste significatif que dans cette même société, esclavagiste, un penseur tel qu'Aristote, s'il fut un peu embarrassé pour justifier par le raisonnement la mise en esclavage d'êtres humains, ne le fut apparemment pas pour l'asservissement des femmes, qui devait sembler une évidence dans une société qui enfermait les femmes mariées dans les « gynécées ». Le mathématicien Pythagore a énoncé un autre théorème que celui que certains ont dû apprendre à l'école : « une femme en public est toujours déplacée » ; mais ce théorème-là, contrairement au plus connu, il ne l'a pas démontré !

Naissance du christianisme

L'évolution vers une religion avec un dieu unique universel, le monothéisme, fut surtout le fait du courant du judaïsme qui se réclama d'un certain Jésus de Nazareth. Ce courant, persécuté par les prêtres hébreux officiels pour ses opinions jugées déviantes, s'ouvrit aux non-juifs. Son culte se développa dans le cadre de l'empire romain, où l'esclavage avait connu une extension considérable. Le christianisme devint une religion de consolation pour les esclaves, à qui il promettait une vague égalité au Ciel. Mais si le christianisme a glorifié les esclaves, c'est uniquement dans le rôle de martyrs, pas dans celui de révoltés !

Le christianisme a connu des persécutions de la part des empereurs romains à diverses reprises au cours de trois siècles, avant d'être finalement légalisé et de devenir religion d'État sous l'empereur Théodose, à la fin du 4e siècle. Les cultes païens furent alors interdits, le rationalisme grec fut qualifié de « folie sacrilège »... Les prêtres chrétiens devinrent persécuteurs à leur tour.

Le premier grand fondateur du christianisme, Paul, devenu « saint » Paul, qui vécut au cours du 1er siècle, avait édicté la nécessité de travailler pour mériter le pain qu'on mange, de respecter les lois en vigueur, de se soumettre à l'autorité et de payer l'impôt. Il demandait aux esclaves d'obéir à leur maître comme à Jésus-Christ.

La continuité du « message chrétien », on la retrouve par exemple lors du concile qui se tint en 324, qui se fit carrément menaçant : « Si quelqu'un, sous prétexte de piété religieuse, enseigne l'esclave à mépriser son maître, à se soustraire à la servitude ou à ne pas le servir avec bonne volonté et amour, qu'il soit anathème ! ».

Parallèlement, l'Église chrétienne s'est tout autant coulée dans le moule de la société romaine pour ce qui était du statut des femmes.

À la base du droit de la famille romaine, la femme-épouse faisait partie des biens du pater, comme ses descendants, ses esclaves et toutes ses possessions. Le pater avait sur elles et eux en principe pouvoir de vie et de mort. Les femmes étaient des dépendances de l'homme, sans pouvoir même sur leurs enfants.

Considéré par les chrétiens comme l'un des plus grands théologiens de leur Église, « saint » Augustin s'interrogeait ainsi vers l'an 400 : « Je ne vois pas quelle utilisation peut faire l'homme de la femme, si on exclut la fonction d'élever les enfants ». Il était bien dans la tradition de « saint » Paul qui prétendait imposer silence aux femmes : « Que les femmes se taisent dans les assemblées ! »..., ou encore, à propos du port du voile imposé aux femmes dans les églises : « L'homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et le reflet de Dieu ; quant à la femme, elle est le reflet de l'homme »... « Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges ».

C'était dit on ne peut plus clairement, sauf... pourquoi les anges ? En fin de compte, auraient-ils des pensées charnelles ?

Quoi qu'il en soit, quelque vingt siècles plus tard, les femmes et y compris les petites filles continuaient à être contraintes de porter un foulard ou un chapeau sur la tête à l'intérieur des églises catholiques, et c'est encore le cas dans le sud de l'Europe !

Naissance de l'islam

Nous ferons maintenant un bond dans le temps pour parler des origines de l'islam, mais sans être franchement dépaysés sur le plan des idées.

Au 7e siècle, la péninsule arabique en était encore à un stade de développement caractérisé par l'existence d'un système tribal et des dieux multiples, dont un certain Allah.

Mahomet, qui se réclamait en même temps des prophètes de la Bible, se présenta comme le représentant d'Allah, en en faisant un dieu unique. Mahomet était en même temps un dirigeant politique et un chef de guerre. Sous la bannière de l'islam, il unifia sous son commandement les tribus arabes nomades dont il fit un instrument de conquête. À sa mort, en 632, toute la péninsule arabique était conquise par l'islam.

Un siècle plus tard, ses successeurs, les califes, régnaient sur un empire allant de l'Indus à l'Atlantique, au nom d'une religion comportant maintes adaptations locales.

Ainsi, sans avoir connu d'époque de persécutions, la religion de l'islam était d'emblée un pouvoir politique en même temps que religieux. L'État et la loi du Coran ne faisaient qu'un. Aujourd'hui encore, pour les fondamentalistes musulmans, le Coran doit être la source de toute Constitution. De cette origine, il reste plus de facilité pour les courants musulmans fondamentalistes à être ouvertement politiques.

Les défenseurs de l'islam qui veulent le présenter aujourd'hui sous un jour avenant, et ceux qui se réclament de la lettre de ses textes, affirment que le Coran de Mahomet a représenté un progrès pour les femmes par rapport à la société de l'époque : dans ces sociétés polygames, il limitait à quatre le nombre des épouses légitimes - ce qui n'empêcha pas Mahomet lui-même d'avoir neuf épouses - et une fille pouvait recevoir une part d'héritage paternel, alors que dans la société de l'époque il n'était pas question que la fille hérite puisque la propriété devait rester dans la tribu. Mais, de même que pour le christianisme qui avait pu apparaître pendant un temps comme « égalitaire » puisqu'il reconnaissait aux femmes (comme aux esclaves) une sorte d'égalité spirituelle dans l'au-delà, il ne faut pas être difficile pour qualifier cela de progrès.

Et le fameux voile, dans cette affaire, qu'en dit le Coran ? Eh bien, c'est impossible à déterminer, les interprètes du Coran et de sa Tradition se sont souvent envoyé les versets à la figure, et ils sont en très grand nombre, souvent contradictoires.

Ce n'est pas nous qui trancherons sur ce point !

Le port du voile existait avant l'islam (même si ce n'était pas le cas, selon certains, en Arabie elle-même). Si on en croit le spécialiste Jean Bottéro, dans la Babylone antique, il semble avoir été réservé aux femmes mariées, tandis que les femmes circulant dans les rues ou les places publiques, c'est-à-dire souvent des prostituées, avaient au contraire l'interdiction de le porter. Il convenait de faire la différence, c'était des filles publiques, tandis que le voile des épouses signifiait : attention, propriété privée ! Défense de toucher et même de voir !

Ce n'est donc pas Mahomet qui a inventé ça. Mais il reste un fait, c'est que l'expansion de l'islam s'est accompagnée dans de nombreux pays du port du voile de plus en plus systématique. Il s'agissait d'établir un signe distinctif clair vis-à-vis des sociétés locales. Et, avec l'enrichissement grâce aux butins des conquêtes, en richesses et en esclaves, de contrôler plus étroitement les déplacements des épouses, tout en les différenciant des femmes esclaves qui devaient, elles, aller tête nue. Les femmes voilées, de la tête au pied bien souvent, sont devenues des symboles de la religion islamique.

Les religions contre les femmes

La transmission de leur patrimoine entraîna chez les hommes le besoin d'être certains de leur paternité. À partir de là se sont développées l'exigence de la virginité des filles avant le mariage et la répression de l'adultère féminin - d'où les châtiments corporels, jusqu'à la lapidation, qui existait dans la loi religieuse juive, et continue de se pratiquer dans plusieurs pays islamiques.

La coercition physique, c'est aussi l'enfermement des femmes dans leur maison, qui a continué lui aussi.

Toutes les religions, expressions archaïques d'un passé de barbarie, sont anti-féministes par nature. Elles peuvent avoir des différences entre elles, en fonction des sociétés dans lesquelles elles sont nées et dans lesquelles elles se sont épanouies, elles ont au moins cela en commun.

Et toutes les religions sont et demeurent profondément attachées à la notion suivant laquelle la sexualité ne doit servir qu'à la reproduction - surtout pour les femmes, cela va de soi. Le contrôle de la reproduction s'est étendu au contrôle du corps des femmes dans sa totalité. Le christianisme s'est montré quasiment obsessionnel à cet égard, même encore à notre époque.

Il n'est pas étonnant que le viol ait pendant longtemps été considéré comme un simple « attentat aux moeurs », pas même un délit, sans parler d'un crime. Et personne ne parlait de « viol » dans le cadre des relations conjugales jusqu'à récemment.

La notion religieuse de crimes sexuels « contre nature » a d'ailleurs elle aussi la vie dure. L'homosexualité ne favorise certes pas la reproduction ! L'hétérosexualité pas toujours non plus, et l'Église proscrit tout gaspillage de la semence divine : ainsi, pour Thomas d'Aquin, au 13e siècle, « La perte désordonnée de la semence est contraire au bien de la nature qui est la conservation de l'espèce ».

Cette obsession qui consiste à ramener toute la sexualité à la reproduction explique aussi pourquoi les homosexuels ont payé au cours de l'histoire un tribut particulier à la répression par toutes les Inquisitions, catholique, islamiste ou autres - celle des fondamentalistes protestants par exemple aux États-Unis, ou de la hiérarchie anglicane en Afrique noire.

À ce sujet, une petite anecdote : dans le cours d'un débat à l'Assemblée contre les discriminations homophobes, un député UMP nommé Christian Vanneste exprimait sans doute l'opinion de bien d'autres lorsqu'il a déclaré que le comportement homosexuel « est évidemment une menace pour la survie de l'humanité ».

Mais la répression, la coercition physique ne peuvent pas suffire pour faire fonctionner un système sur de longues périodes. C'est là que les religions sont bien précieuses, d'une façon générale, pour assurer la soumission des masses à l'injustice sociale. Ce que Napoléon disait par rapport à la propriété privée en général, à savoir « ... l'inégalité des fortunes ne peut exister sans religion. Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, il lui est impossible d'accepter cette différence s'il n'y a pas une autorité qui lui dise : Dieu le veut ainsi... », cela s'applique aussi à l'oppression des femmes. Au nom de « Dieu le veut ainsi », les religions ont inculqué parmi les femmes des sentiments de soumission et d'infériorité. Ce qui a contribué à faire durer cette iniquité jusqu'au 21e siècle.

La révolution bourgeoise recule devant l'égalité des sexes

Quand la révolution bourgeoise commença en France en 1789, ébranlant la monarchie et l'Église qui en était un fidèle soutien, quelle allait être son attitude sur la question de l'émancipation des femmes ?

C'est un ordre social séculaire qu'elle mettait en cause, dans lequel l'inégalité était érigée en institution puisque la population était divisée en trois ordres : la noblesse, qui seule avait le droit de porter les armes ; le clergé, qui était censé prier ; et en bas la masse du Tiers-État, qui nourrissait les deux autres, selon une répartition des tâches dont l'Église affirmait qu'elle correspondait à la volonté de Dieu.

La monarchie française était dite de droit divin et « fille aînée de l'Église ». Autant dire que, dès 1789, les révolutionnaires lui lancèrent un défi de taille : avec leur Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le droit divin était remis en cause ; avec l'abolition des privilèges et des ordres, et avec l'abolition des droits féodaux dans la nuit du 4 août, le clergé, plus exactement le Haut clergé, grand propriétaire féodal, était touché au coeur !

L'inégalité entre les sexes aurait pu en être ébranlée elle aussi.

La Révolution est allée loin effectivement sur le plan de l'égalité des droits. Sur le plan des droits civils, elle a établi l'égalité des femmes devant l'héritage en abolissant le « privilège de masculinité » en la matière, laïcisé le mariage devenu simple contrat civil, autorisé le divorce par consentement mutuel et à égalité de droits.

Et pourtant, malgré tout cela, la Révolution française, en lutte contre l'Église, et dont beaucoup de dirigeants étaient affranchis de l'obscurantisme religieux, a reculé devant l'égalité civique et politique des femmes. La citoyenneté ne leur fut pas reconnue.

Les femmes du peuple n'étaient pourtant pas restées passives. Elles avaient joué un rôle décisif dans les événements révolutionnaires de 1789, elles s'étaient spectaculairement mobilisées au cours des grandes journées de 1792 et 1793, certaines avaient fondé des clubs politiques. Olympe de Gouges avait audacieusement publié sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Mais rien n'y fit, et, dès l'automne de 1793, les clubs et sociétés populaires de femmes furent interdits, les femmes étaient renvoyées à leur domicile.

On peut s'étonner de cette contradiction flagrante avec les grands principes proclamés en 1789. Certes, la misogynie était profonde dans la société, même parmi les intellectuels des Lumières comme Jean-Jacques Rousseau. malgré les progrès relevés au cours des décennies précédentes, Mais, d'une part, il y eut quand même quelques exceptions, et, d'autre part, les dirigeants révolutionnaires surent en d'autres occurrences faire preuve d'audace.

On peut imaginer que la plupart ne tenaient pas au moindre partage d'un pouvoir fraîchement conquis... et qu'ils avaient suffisamment bouleversé l'ordre des choses pour préférer s'en tenir là. Mais le fond de la question réside sans doute dans le fait que cette révolution était frappée d'une tare congénitale : elle se voulut, dans ses grands moments, démocratique et universelle, mais oeuvra finalement à asseoir les intérêts égoïstes de la classe bourgeoise. Elle s'arrêta, comme on sait, au seuil de la propriété privée, dont le respect avait été consacré dans la Déclaration des droits de 1789. Comme l'a écrit Jean Jaurès, « la bourgeoisie révolutionnaire recula devant la clameur des grands intérêts privés ».

De la même façon, elle recula au seuil de l'égalité politique entre hommes et femmes. Il faut bien admettre que grande propriété privée et domination sociale des hommes sont très étroitement liées !

La Révolution française n'a pas réalisé la démocratie « au complet », suivant l'expression de quelques députés de l'époque qu'on qualifierait aujourd'hui de féministes. Plus de deux siècles plus tard, ce n'est toujours pas franchement réalisé.

L'ordre moral de la bourgeoisie contre les femmes

La période révolutionnaire close, l'Église fit un retour en force sous la dictature de Napoléon. Pour installer solidement la propriété bourgeoise, le sabre avait plus que jamais besoin du goupillon. Un Concordat fut conclu entre Napoléon et le Vatican, et la place de la femme au foyer allait être consacrée avec le concours actif de l'Église. Les femmes allaient perdre même ce que la Révolution leur avait apporté. Ce fut le triomphe de l'ordre moral. Désormais, les femmes allaient trouver en face d'elles une Église d'autant plus déterminée qu'elle avait eu peur d'être vraiment balayée.

Le règne de la bourgeoisie triomphante, c'est l'asservissement radical des femmes dans le cadre du mariage bourgeois et de son hypocrisie. Le Code civil adopté en 1804, appelé ensuite Code Napoléon, en est une expression concentrée.

Son objet essentiel étant de régler les principes et les droits de la propriété, il s'attacha tout spécialement à réglementer la propriété privée des femmes dans le mariage, en s'inspirant du droit romain. Napoléon était tout à fait sans détour à ce sujet : « La femme est donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfants. La femme est notre propriété. Nous ne sommes pas la sienne ». La femme mariée n'a pas d'existence par elle-même dans la législation, elle est privée de droits juridiques au même titre, dans le texte, que les mineurs, les criminels et les débiles mentaux. Par contre, elle peut récolter une peine de prison si elle commet l'adultère. Les femmes n'ont plus eu de place dans la sphère publique, pas accès à aucun des lieux publics tels que tribunaux ou assemblées, et même pas aux bibliothèques publiques.

Ce fut pour l'Église catholique une époque de pouvoir, dont furent victimes les femmes, qui s'étendit jusqu'à la chute du Second empire en 1870.

Le lot de consolation pour les femmes, ce fut Marie, la « Sainte Vierge ». Marie n'était pas « sainte » à l'origine du christianisme, elle était simplement mère de Dieu. Son culte s'est construit seulement au cours du Moyen Age, en vue de renforcer la piété des femmes. À titre de compensation - car le Dieu des chrétiens, que ce soit le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, n'est pas une femme (ni Jehovah ni Allah non plus, faut-il le préciser) -, on fit de sa mère une sainte éminente.

Mais c'est au 19e siècle, en 1854, que le pape annonça que Marie avait été conçue sans péché..., ce qui devint le dogme de « l'Immaculée conception » lorsque, en 1870, le pape s'auto-proclama infaillible. La « Sainte Vierge Marie » multipliait alors ses apparitions miraculeuses, à Lourdes notamment.

Cette idéologie imprégna y compris les milieux intellectuels et artistiques - les milieux médicaux aussi - qu'on aurait pu imaginer plus éclairés. La Vierge Marie était glorifiée par l'Église comme la mère du Christ ; quant à eux, quantité d'écrivains, poètes, peintres, auteurs d'opéras, en particulier dans le courant romantique, et à quelques exceptions près, notamment dans le roman, placèrent « la femme » (une abstraction) sur un piédestal en tant que muse idéale, inspiratrice admirable de « féminité » - silencieuse, ça va de soi.

Il y eut une convergence réactionnaire, militante de la part de l'Église, hypocrite de la part des autres, dans l'exaltation d'une femme imaginaire. Balzac quant à lui résuma cyniquement cette mystification lorsqu'il dit que la femme est « une esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône ».

Pour les femmes réelles, la vie était souvent un enfer.

L'Église s'adaptait à l'époque, en envoyant d'un côté de nombreuses femmes au service de son expansion missionnaire à travers le monde, pour « l'évangélisation des pays infidèles », et d'une autre manière encore : elle cloîtra dans des « communautés de travail », nombreuses dans la région lyonnaise, des femmes pauvres et surtout des fillettes de la campagne, sous couvert d'orphelinats, afin de les exploiter. Ces centres, baptisés des « providences » (!), devinrent des ateliers pour l'industrie de la soie, des ateliers avec un personnel forcément docile et particulièrement sous-payé : puisqu'il s'agissait de « philanthropie », l'estimation de leurs besoins était réduite à l'indispensable.

Ce fut une concurrence dont les ouvriers du textile, comme les canuts de la Croix-Rousse, s'indignèrent. Ces ateliers, ces « providences », furent largement détruits lors des émeutes ouvrières de 1848. Et on le comprend.

Le clergé milita systématiquement contre l'organisation des travailleurs, c'est-à-dire contre les syndicats naissants. Il menaça du refus des sacrements les femmes qui ne quittaient pas le syndicat, comme il le demanda par exemple aux ouvrières de Douarnenez en 1905.

On comprend que la haine contre l'Église se soit répandue dans le mouvement ouvrier qui se mettait alors en marche, et pas seulement en France.

Mouvement communiste et mouvement féministe

Dès les années 1830, le mouvement d'émancipation des femmes trouva l'Église dressée contre lui. Et cela d'autant plus, en France, que les associations féministes, et avec elles Flora Tristan, inspirées par les Saint-Simoniens et les fouriéristes, mêlèrent les revendications féministes à celles des ouvrières.

Charles Fourier fut un précurseur de la lutte contre la sujétion des femmes dans l'institution du mariage. Le mouvement communiste trouva dans le Manifeste publié par Marx et Engels en 1848 la dénonciation de l'oppression des femmes et de la famille bourgeoise qui allait figurer dans son programme de base. C'est grâce à ce mouvement, à Engels, au dirigeant socialiste allemand Auguste Bebel, que la cause des femmes fut enfin fondée sur des bases solides, montrant en particulier le caractère historique des relations familiales et de l'oppression globale du sexe féminin. L'ouvrage de Bebel La femme dans le passé, le présent et l'avenir fut à la base de l'éducation des socialistes et communistes.

Bien entendu, il fallut lutter contre les préjugés au sein du mouvement ouvrier français, imprégné en particulier par les idées du misogyne Proudhon, pour qui « une femme qui exerce son intelligence devient laide, folle et guenon ».

Il fallut aussi s'opposer à la concurrence entre prolétaires sur le marché du travail via le travail des femmes dans l'industrie.

Mais l'important, c'est que les Eugène Varlin, Jules Guesde et Paul Lafargue, dirigeants du mouvement politique socialiste, ont combattu vigoureusement ces préjugés.

En France, à partir des années 1860-1870, l'instruction des filles fut l'enjeu de nombreuses luttes politiques. La mise en place progressive d'un enseignement public ouvert aux jeunes filles se heurta à la résistance des curés et des évêques, qui s'efforçaient de conserver leur emprise sur la population féminine. Ils virent dans la loi de 1880, instaurant l'enseignement secondaire pour les jeunes filles, avant tout une « loi hostile à l'Église ».

L'école laïque, soustraite aux curés, n'était pas pour autant débarrassée elle-même du sexisme et de la morale bourgeoise ; elle ne destinait véritablement l'instruction qu'aux filles de la bourgeoisie, et encore en freinant le plus possible pour elles l'accès aux études scientifiques, médicales ou juridiques, chasses gardées masculines. Comme on sait, encore aujourd'hui, les filles ne sont pas supposées avoir « la bosse des maths »... Le baccalauréat ne fut basé sur un enseignement et des épreuves communes qu'en 1924.

Finalement, malgré la série d'améliorations législatives de la Troisième République, l'instruction des filles en France est demeurée pendant très longtemps un bastion du pouvoir des prêtres et des religieuses. Si bien que, lorsque des associations, des intellectuels, revendiquèrent le droit de vote pour les femmes, certains de leurs adversaires osèrent prétexter l'insuffisance d'éducation des femmes, comme le pouvoir idéologique de la religion sur elles, pour justifier leur opposition, en arguant que l'électorat féminin allait servir de cheval de Troie à l'Église. Argument hypocrite qui allait être repris maintes fois par la suite par les hommes politiques français, chaque fois que la question se posa, notamment à la fin de la Première guerre mondiale.

Ainsi, les femmes demeurèrent exclues politiquement dans cette république qui se disait démocratique, et si le blocage fut général, il fut particulièrement fort en France, pays où, outre l'Église catholique, les masses rurales pesaient lourd à l'époque. Et pendant longtemps on a parlé du « suffrage universel » alors qu'il restait exclusivement masculin !

Toujours est-il qu'en 1914, aucune grande puissance n'avait encore accordé le suffrage national aux femmes. La participation au pouvoir politique est ce qu'on pourrait appeler un « noyau dur » de la domination masculine dans la société bourgeoise.

La révolution ouvrière en Russie : des répercussions pour les femmes en pays musulmans

En revanche, c'est naturellement que, lorsqu'ils se trouvèrent au pouvoir en Russie, les bolcheviks ont fait table rase de l'héritage du passé en matière de droits civils, mariage, droits des enfants, divorce. Faire entrer l'égalité toute neuve dans la pratique, à l'échelle de la vaste et arriérée Russie tsariste, était évidemment une autre affaire ; du moins les bolcheviks firent-ils tout ce qui était possible. Ils renvoyèrent du même coup l'Église chrétienne orthodoxe et ses popes au musée de l'histoire - du moins jusqu'à l'époque actuelle où ils ont fait un sérieux come back... en particulier en service actif auprès de Poutine.

Que la révolution russe ait en son temps semé des graines d'avenir, on peut le mesurer à travers une première peu connue : en mai 1917, se tint à Moscou le 1er Congrès musulman pan-russe, qui rassembla 1000 délégués, dont 200 femmes. Eh bien, il proclama l'égalité des droits entre les femmes et les hommes ! En janvier 1918, le Commissariat central aux affaires musulmanes décida l'abolition de la polygamie et du mariage des petites filles, il déclara la volonté de l'État d'imposer l'instruction des filles comme celle des garçons. Pour les régions d'Asie centrale qui étaient représentées, la suppression de l'obligation du voile fut quelque chose de particulièrement spectaculaire.

Des clubs et associations de femmes, fondés par des femmes des milieux aisés, s'étaient constitués depuis les débuts du 20e siècle dans une série de pays en-dehors de l'Europe et de l'Amérique du nord. Par exemple, en Iran, à la faveur de la révolution constitutionnelle de 1906-1911, et en Égypte.

Au lendemain de la guerre mondiale, avec la dissolution de l'empire turc, dans une époque de bouleversements, de retentissement de la révolution en Russie, d'éveil des peuples coloniaux et semi-coloniaux, une voie de progrès s'ouvrit pour la condition des femmes, voie sur laquelle les jeunes Partis communistes du Moyen-Orient s'engagèrent, à la mesure de leurs forces.

En Turquie, hier tête de cet empire ottoman, la proclamation de la République sous l'égide du nationaliste radical Mustafa Kémal en 1923 fut suivie de celle d'une constitution et d'un code civil inspirés des modèles occidentaux. Le nouvel État se voulait laïc. Les femmes obtinrent le droit de vote et celui d'être élue à égalité avec les hommes, en 1934, dix ans avant les Françaises. En 1935, c'est à Istanbul que se tint le Congrès de l'Alliance internationale des femmes, fondée au début du siècle : il accueillit des délégué-e-s venues de l'Iran, de Syrie, de Palestine et même de l'Inde.

Un peu partout, des organisations de femmes ont alors vu le jour, en Irak en 1924, en Syrie, où des femmes avaient manifesté contre les troupes d'occupation françaises en 1919 et en 1925, en Palestine, au Soudan, au Liban.

En Égypte, c'est au retour d'un précédent congrès de l'Alliance internationale, que des femmes de la haute société fondèrent une organisation politique féministe, en tout premier lieu Hoda Chaaraoui qui se distingua lorsqu'elle jeta spectaculairement son voile en public.

Les historiens occidentaux, longtemps uniquement des hommes, ne se sont pas beaucoup préoccupés de retrouver les traces des mouvements féministes progressistes de cette époque en pays musulmans. Mais l'existence de ceux-ci démontre pourtant qu'il n'y avait aucune fatalité au retour en arrière que la cause des femmes y a connu depuis.

Les luttes des femmes des années 1960-1970

En Europe, la période qui suivit la crise révolutionnaire de 1917-1919 fut une période réactionnaire, au moins jusqu'à la moitié des années trente (mais il faut dire que, pour ce qui est des droits des femmes, le Front populaire ne changea rien). La loi scélérate anti-avortement de 1920, en un moment où il n'était question que de « régénération » du peuple français après la grande guerre, et où procréer était présenté comme un devoir envers la patrie et un devoir envers Dieu, cette loi interdisait non seulement l'avortement mais aussi toute propagande ou publicité en faveur du contrôle des naissances, sous peine de très lourdes sanctions, dont l'emprisonnement. Le président de la Ligue des droits de l'homme (mais visiblement pas en l'occurrence de ceux de la femme !), Ferdinand Buisson, approuva cette loi. Elle fut renforcée en 1923 et surtout en 1942, sous Pétain qui fit de l'avortement un « crime contre l'État » passible de la peine de mort.

La loi de 1920 s'appliqua, en 1933, dans les territoires coloniaux de l'Afrique occidentale française...

C'était l'époque où le Sénat fit échouer six projets de loi en faveur du vote des femmes - avec des commentaires comme celui du sénateur Alexandre Bérard : « Plus que pour manier le bulletin de vote, les mains des femmes sont faites pour être baisées »...

Finalement, les femmes françaises ont obtenu le droit de vote, mais après la Deuxième Guerre mondiale, en 1944. À l'occasion de la célébration du 60e anniversaire de cet événement, l'historienne Françoise Thébaud a rapporté que la presse de l'époque prodigua des recommandations aux électrices : elles devaient faire assaut de féminité au seuil des urnes pour rassurer les maris, par exemple en se servant de poudriers et rouge à lèvres...

Le mouvement féministe est réapparu vers la fin des années soixante, d'abord aux États-Unis. En France, le mouvement est sorti de la secousse de Mai 68. Le mouvement étudiant donna le coup d'envoi d'un sacré dépoussiérage de la vieille société française en même temps qu'une nouvelle vitalité aux idées de gauche et d'extrême gauche. Les années 1960-1970 furent une période de progrès réels pour les revendications des femmes.

Retracer les étapes du combat pour le droit des femmes à disposer de leur corps serait trop long pour notre propos ce soir, mais, s'il y a une constante que l'on retrouve, c'est bien l'hostilité qu'il rencontra de la part de l'Église. La loi de 1920 était un monument répressif, bien dans la ligne de l'Église. Autant dire que l'Église fit de la résistance et utilisa tous les moyens de pression contre une loi ouvrant l'autorisation de diffuser les moyens contraceptifs.

Cette loi fut votée dans son principe en décembre 1967. Le député de droite Lucien Neuwirth qui en avait fait son cheval de bataille eut à affronter menaces et insultes inspirées par la bigoterie dominante. Lors des débats à l'Assemblée nationale, un certain député Herbert, par exemple, s'alarma : « Une flambée inouïe d'érotisme menace tout le pays », un de ses collègues, le Dr Coumaros, déclara que les hommes risquaient de perdre « la fière conscience de leur virilité féconde ». Pour le ministre de Santé, un nommé Foyer, « la fornication sera rationalisée par la contraception ». L'Assemblée débattit d'amendements voulant, par exemple, imposer l'autorisation du mari pour obtenir la délivrance de la pilule à une femme mariée (car sinon, pour l'auteur de cet amendement du 14 décembre 1967, ce serait « lui conférer en même temps le droit de mentir à son mari »), ou encore en limiter le droit aux femmes ayant déjà au moins deux enfants, etc. Certains pharmaciens prétendirent refuser de la vendre.

La loi Neuwirth de 1967 n'était pas près de recevoir ses décrets d'application. Dans l'été 1968, le pape publia une encyclique qui condamnait sans appel les méthodes contraceptives modernes, spécialement la pilule. Le Vatican multiplia manoeuvres et pressions sur le gouvernement. Tant et si bien que les décrets d'application ne furent publiés qu'en 1969 et 1972, année où la loi prit donc officiellement effet - au bout de cinq ans !

La loi autorisant l'IVG présentée par Simone Veil en janvier 1975 fut arrachée grâce aux luttes tenaces menées par des milliers de femmes depuis plusieurs années. Simone Veil eut à affronter à la Chambre des députés un déchaînement de propos réactionnaires, misogynes et même antisémites. Ce fut une loi décisive, même s'il ne faut pas oublier que, sur le moment, elle ne fut votée que pour cinq ans, assortie de plusieurs clauses restrictives, et n'abolissait pas la loi de 1920.

Pour donner une vue rétrospective de ce que le mouvement des femmes et ses contrecoups dans les années soixante-dix ont permis de changer, on peut s'arrêter un instant sur ce qu'était la situation des femmes il y a quarante ans, au début de 1965.

Elles avaient le droit de vote depuis vingt ans, mais, sinon, elles vivaient au milieu d'une longue série d'interdits ne serait-ce que sur le plan de la législation. Le fameux Code Napoléon, qu'en 1904 des femmes avaient brûlé au pied de la colonne Vendôme, était toujours pour l'essentiel en vigueur. Les femmes mariées n'avaient pas le droit d'exercer une profession sans l'autorisation de leur mari ; pas le droit de gérer librement même leurs biens propres ; pas la même autorité que le mari à l'égard de leurs enfants ; ne pouvaient divorcer qu'au prix de nombreuses difficultés ; leur adultère éventuel était punissable d'emprisonnement en toutes circonstances, tandis que celui des maris n'était un délit que s'il était commis au domicile conjugal, et encore ne risquaient-ils qu'une amende, d'autant plus que, par définition, le domicile conjugal était le domicile du mari. D'après cette législation, le mari pouvait contrôler la correspondance de son épouse...

Sur le plan des usages cette fois : les femmes ne portaient pas de pantalon en dehors des grandes rigueurs de l'hiver, et encore même pas toujours dans ces cas-là, par exemple pour des enseignantes ; il fallait de la bravoure pour s'asseoir seule dans un café, surtout dans les petites villes de province.

Enfin, bien sûr, chaque année, des centaines de milliers de femmes devaient subir des avortements clandestins. Les chiffres ne sont que des évaluations. Le professeur Raoul Palmer, gynécologue, s'appuyant sur un rapport de l'Institut national des études démographiques, en estima le nombre entre 360 000 et un million chaque année. Simone Veil cita celui de 300 000, lors du débat de 1974. Ces interruptions de grossesse se passaient le plus souvent dans des conditions sordides ou dramatiques, et même tragiques puisque 3 600 femmes en mouraient (chiffre du professeur Palmer). Les choses en arrivaient au point que même le professeur Paul Milliez, éminent médecin des grands de ce monde et éminent catholique pratiquant, dénonça la situation, en termes émouvants, sur la base de son expérience hospitalière, lors du procès de Bobigny (1972).

Les nombreux témoignages de cette époque qui ont été publiés depuis permettent de mesurer ce que la lutte des années 1960-1970 a transformé dans la vie des femmes (et des hommes aussi). Et puis ce passé n'est pas si lointain. On ne peut être certains que les progrès arrachés à la bourgeoisie et à son ordre moral sont totalement irréversibles tant que dure cette société. En ce qui concerne l'interruption volontaire de grossesse, l'Église n'a pas désarmé.

Depuis, on a pu entendre dire que maintenant la lutte des femmes n'aurait plus de raison d'être puisque les femmes auraient obtenu l'égalité. Il y aurait bien évidemment beaucoup à dire quant à l'égalité réelle, dans la pratique et les moeurs, au travail comme à la maison. La question ne se réduit pas à l'aspect législatif (y compris même en ce qui concerne la loi sur l'avortement).

Une enquête ministérielle nationale sur les violences envers les femmes en France, réalisée sur l'année 2000, a fourni des chiffres, en particulier concernant les violences conjugales, qui font froid dans le dos. En France, une femme sur dix serait victime de telles violences et 72 sont mortes cette année-là sous les coups de leurs conjoints. Rien que durant l'été dernier, 2004, il y a eu 29 meurtres de femmes par leur mari ou compagnon.

C'est l'ensemble du système social, avec son idéologie sexiste, et la façon qu'il a de voir le corps des femmes comme une propriété des hommes, qui sécrète la violence masculine envers les compagnes, épouses ou soeurs, dans toutes les couches de la société. Ce n'est pas spécialement dû à la religion, dira-t-on. Pourtant... pourtant, de l'enquête qui vient d'être citée, il ressort aussi que, quand les femmes se rattachent à une religion, elles sont trois à cinq fois plus nombreuses proportionnellement à être victimes de violences conjugales.

L'intégrisme islamiste et les femmes

Le poids que la religion exerce dans la société n'est pas dû seulement à la pression directe du clergé lui-même, comme par exemple à travers le mariage religieux. Son influence sur les mentalités et les comportements passe largement à travers les institutions traditionnelles, un certain nombre d'oeuvres sociales et de publications. Elle est véhiculée en particulier par des hommes - et des femmes - politiques, plutôt au sein de la droite et, bien sûr, de l'extrême droite. On l'a vu, par exemple, à l'occasion des débats sur le droit à l'interruption volontaire de grossesse ou sur le Pacs.

Jusqu'à une période récente, l'essentiel de l'influence religieuse dans la vie sociale en France a été l'influence de l'Église catholique. Mais aujourd'hui, à côté de cette Église catholique dont le poids reste considérable sur les moeurs, il y a aussi le poids de l'islam.

Son influence ne se réduit pas à l'obligation du port du voile par les femmes, avec ses variantes plus ou moins sinistres, voile qui est une marque de ségrégation et qui symbolise la discrimination sociale entre les sexes.

Dans la plupart des pays musulmans, les femmes sont généralement confinées dans un rôle domestique et reproducteur, sans droits personnels véritables, mariées sans leur consentement, etc.

Il y a la pratique de la lapidation légale. Un seul exemple des assassinats commis au nom de cette morale d'un autre âge, rapporté par Élisabeth Badinter : en août 2004, il y a moins d'un an, en Iran, une jeune fille de 16 ans, condamnée pour « actes incompatibles avec la chasteté », a été pendue à une grue.

Les violences envers les femmes sont évidemment plus répandues et plus graves là où les partis islamistes sont plus ou moins associés au pouvoir. Un rapport de juin 2004 d'Amnesty International consacré à la Turquie estime que « entre un tiers et la moitié des femmes turques sont victimes de violences physiques au sein de leur famille (battues, violées, poussées au suicide)... Maris, père et frères sont responsables de la plupart des violences. Dans certains cas, ils agissent sur ordre du conseil de famille. Les autorités ne mènent pas les enquêtes », et cela existe dans les campagnes mais aussi dans les bidonvilles d'Ankara par exemple. Ce rapport cite une militante des droits des femmes de la ville de Diyarbakir : « Parmi les excuses avancées pour avoir battu une femme dans sa maison, il y a : regarder longtemps par la fenêtre, dire bonjour à des amis de sexe masculin, le téléphone sonne et il n'y a personne au bout du fil, bavarder trop longtemps avec les commerçants »...

Les crises du Moyen-Orient, les guerres qui s'y déroulent, jouent contre l'évolution des sociétés, et jouent donc contre les femmes. Ainsi dans les territoires palestiniens, avec l'occupation militaire, les filles sont mariées de plus en plus jeunes, il y a de nombreuses histoires de viols par des hommes de la famille confinés chez eux par le chômage général, et ensuite des morts suspectes « pour laver l'honneur » de la famille.

Un assistant social dans un hôpital de Bethléem a déclaré dans une interview au quotidien Le Monde (10 septembre 2004) : « Officiellement, 36 jeunes femmes ont été tuées dans le cadre de crimes d'honneur, ces 18 derniers mois, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Mais on peut penser qu'en réalité il y en a eu trois fois plus. »

La situation de guerre n'est pas seule en cause. Dans la bande de Gaza, en particulier, depuis l'Intifada, les organisations islamistes telles que le Hamas exercent une pression active pour imposer le voile, qu'on n'y voyait pas voici seulement quelques années.

On peut conclure avec cette juriste d'Afghanistan, ce pays présenté officiellement comme « démocratique » puisqu'il vient d'y avoir des élections : « Le principal problème est que les hommes ne comprennent pas qu'ils n'ont pas le droit de tuer leur femme ou leurs soeurs »...

On peut se demander pour quelles raisons l'islamisme est aussi puissant et aussi souvent féroce envers les femmes encore aujourd'hui.

Les pays du monde arabe sont des pays économiquement sous-développés et des pays de dictature. Restés très longtemps figés dans les structures anciennes de l'empire ottoman, puis pillés économiquement par l'impérialisme occidental, ces pays n'ont pas connu les révolutions bourgeoises, ni le développement de la pensée rationaliste et de la critique anti-religieuse. Il y a bien eu à la fin du 19e siècle un mouvement de réforme d'inspiration moderniste au sein de l'islam du Moyen Orient et du Maghreb, un livre de Qassem Amin publié en 1899 et intitulé L'émancipation de la femme fit du bruit, mais il n'y a jamais eu de mise en cause frontale du pouvoir religieux dans les rouages de l'État, ses tribunaux, ses lois. Et ce timide mouvement de réforme s'est trouvé bien vite enrayé par la colonisation directe dans le Maghreb, le protectorat britannique sur l'Égypte, la mainmise des différents impérialismes sur l'ensemble de la région.

La politique des impérialistes s'est appuyée généralement sur ce qu'il pouvait y avoir de plus arriéré dans ces sociétés, leur religion, leurs institutions, leurs notables.

L'Arabie saoudite - ce grand allié de l'impérialisme américain -, créée en 1929 sur la base d'une doctrine puritaine, le wahhabisme, n'était certes pas non plus un exemple de progrès ! Elle est restée un bastion de l'application stricte de la Charia, un pôle pour les fondamentalistes et les intégristes.

Conséquence qui s'ajoute : l'humiliation coloniale subie par les masses colonisées a fait des femmes les dernières « gardiennes de l'honneur » des hommes et de la société, leur soumission devenant une compensation.

Les pouvoirs coloniaux sont largement responsables d'avoir figé des structures sociales de plus en plus dépassées par la marche de l'histoire, véhiculant des croyances et des normes d'un autre temps.

L'époque des indépendances a soulevé bien des espoirs parmi les populations et parmi les femmes aussi, en tout cas les citadines.

Comme on sait, les directions nationalistes ne cherchaient pas à abattre l'impérialisme. Elles ont été dans l'incapacité de répondre durablement aux espoirs des masses, de sortir leurs pays du sous-développement. Alors, elles ont eu elles aussi recours à la religion, d'abord, dans bien des cas, au cours des luttes d'indépendance, puis pour asseoir leur pouvoir sur leurs peuples. Encourager les religieux présentait le précieux avantage de fournir un contrepoids aux idées de gauche au sein de la jeunesse. C'était un terrain de démagogie tout trouvé. L'Islam est resté un peu partout religion d'État.

Un boulevard s'est ouvert devant à la montée de l'intégrisme dans le monde musulman, car si les croyances religieuses des masses ne sont pas une chose nouvelle, le fait que des mouvements politiques réactionnaires parviennent au pouvoir, ou à ses portes, en les exploitant et en trouvant un appui massif dans les couches populaires, spécialement les plus déshéritées, c'est autre chose.

Lorsqu'en 1979 l'ayatollah Khomeiny accéda au pouvoir en Iran et instaura sa république islamique, ce fut un révélateur d'un phénomène qui avait commencé bien avant. Par exemple en Égypte, où le mouvement ultra-réactionnaire des Frères musulmans, fondé en 1928, avait trouvé un champ d'action depuis la mort de Nasser en 1970.

Khomeiny arriva au pouvoir sur la base d'une mobilisation populaire contre le régime du Chah. Il bénéficia du soutien de fait du Parti communiste, le Toudeh, et des groupes plus ou moins d'extrême gauche qui existaient encore en Iran. Même les femmes des milieux intellectuels, très occidentalisées, s'alignèrent derrière le grand ayatollah, revêtirent des tchadors pour participer aux manifestations avec les femmes du peuple et « retrouver leurs racines » iraniennes...

Les mollahs au pouvoir ont rejeté l'égalité des sexes : il ont imposé le voile à toutes les femmes, y compris aux petites filles, ramené l'âge légal du mariage des filles de 18 à... 9 ans, institué la lapidation, annulé pour les femmes le droit au divorce, décrété que la vie d'une femme ne vaut que la moitié de celle d'un homme et créé des patrouilles d'une police expéditive pour veiller à tout cela.

Aujourd'hui en Iran il y a de nouveau des femmes qui luttent comme elles peuvent, courageusement, mais elles ne veulent pas, ou ne peuvent pas, se dire « féministes » : cela sonnerait trop occidental et pas iranien.

En Algérie, les combattantes de l'indépendance avaient été aussitôt renvoyées dans leurs foyers, et elles furent exclues de l'histoire officielle.

Les femmes algériennes ayant trouvé la force de reconstituer des associations et groupements dans les années quatre-vingt et de se manifester, trouvèrent alors avec en face d'elles le pouvoir militaire algérien et son très réactionnaire Code de la Famille de 1984, en même temps qu'en confrontation directe avec le mouvement islamiste. Beaucoup ont payé leur résistance de leur vie.

Les puissances occidentales n'ont pas, d'ailleurs, forcément vu d'un mauvais oeil la montée en puissance des mouvements intégristes islamistes. Giscard d'Estaing - l'auteur de la Constitution européenne - expliquait, en 1980 : « Pour combattre le communisme nous devons lui opposer une idéologie. À l'Ouest, nous n'avons rien. C'est pourquoi nous devons appuyer l'islam ».

Giscard a fait des émules depuis...

Les religieux intégristes à l'offensive

L'impact des religions et des institutions religieuses dépend, certes, bien plus des contextes socio-économiques dans lesquels elles interviennent que de leurs doctrines, mais les églises ne tiennent jamais leur emprise sociale pour suffisante. La réaction religieuse se fait sentir à l'échelle mondiale, et avec elle une aggravation de la condition des femmes.

Depuis la fin des années soixante-dix, la convergence entre les offensives intégristes des grandes religions monothéistes peut s'illustrer par quelques dates très rapprochées entre elles : 1977, en Israël, grande percée des partis religieux pour la première fois ; 1978, le cardinal polonais Karol Wojtyla devient pape sous le nom de Jean-Paul II : il est particulièrement réactionnaire ; 1979, en Iran, Khomeiny arrive au pouvoir et fonde la première république islamique ; 1979 est aussi l'année de naissance du mouvement politique de la droite religieuse, la Majorité morale, aux États-Unis.

En Israël...

Israël est souvent présenté comme un îlot de démocratie moderne au sein du Moyen Orient. Depuis sa création, Israël n'a pourtant pas de constitution civile. Chaque citoyen dépend de sa catégorie ethnico-religieuse pour ce qui relève de la vie civile, et les couples mixtes de ce point de vue, ou ne voulant pas se marier religieusement, doivent pour se marier aller à l'étranger, à Chypre par exemple.

Les années soixante-dix ont été celles d'un mouvement de « retour à la foi », c'est-à-dire en faveur d'une pratique de la religion plus strictement conforme aux règles de la Bible juive. Les partis religieux entendent renforcer encore le pouvoir du rabbinat. Un quartier de Jérusalem, Mea Shéarim, au pouvoir des ultra-orthodoxes au point que des journalistes et des laïcs israéliens l'appellent « Téhéran au coeur d'Israël », montre ce que cela peut donner : la tenue des femmes est sévèrement surveillée, il y a une police de la vertu pour sévir en cas de besoin. La ségrégation entre les sexes est générale : files d'attente séparées dans les magasins, lignes d'autobus avec les femmes à l'arrière, etc. Les ultra-orthodoxes militent pour que Mea Shéarim ne reste pas un îlot exceptionnel.

En Europe occidentale...

Quant aux pays d'Europe, associés par l'histoire au christianisme, ils ont aussi leurs intégristes défendant une conception des droits des femmes digne du Moyen Âge. Et s'il ne tenait qu'au pape, les pouvoirs de l'Église ne seraient pas si différents de ceux de la religion dans le monde arabo-musulman.

Certains se rappellent sans doute ce qu'était le pouvoir de l'Église dans l'Espagne franquiste, jusqu'en 1975, où le catholicisme était religion d'État et où il n'y avait de mariage que religieux.

Aujourd'hui, à Monaco, où la religion « catholique, apostolique et romaine » est religion d'État, de même qu'à Malte, à Saint-Marin et au Liechtenstein, l'IVG est banni, de même qu'en Andorre. Ce sont des tout petits territoires, certes, mais l'Église est loin d'être franchement séparée de tous les États en Europe, qu'il s'agisse d'églises luthériennes, comme en Suède, au Danemark, en Finlande - ou de l'église anglicane en Angleterre - ou, moins encore, de l'église orthodoxe en Grèce.

Et surtout l'église catholique continue de jouir d'un réel pouvoir, qui s'exerce aux dépens des femmes, en République d'Irlande, en Pologne, au Portugal.

La République d'Irlande s'est longtemps considérée comme un bastion de l'Église. Cela n'a pas pris fin. Avant l'indépendance du pays, l'Église catholique était économiquement puissante dans la société, car elle était grand propriétaire terrien et mobilier. Avec l'indépendance en 1922, ce fut encore autre chose, car, en réaction nationaliste contre la Couronne d'Angleterre, elle jouit d'une position privilégiée au sein du nouvel État. La Constitution irlandaise fut rédigée, en 1937, en alliance avec l'Archevêché. Elle rend hommage au « Dieu tout-puissant », affirme que la famille et le rôle de la femme au foyer sont à la base de l'ordre social - l'État devant s'efforcer de faire que les mères ne soient pas contraintes d'aller travailler à l'extérieur, afin de ne pas négliger leurs devoirs domestiques. L'article 40 de cette Constitution sur les droits des individus, les déclare égaux devant la loi mais en prenant dûment en considération les « différences dans la fonction sociale »... Entre hommes et femmes, évidemment !

La législation contre l'avortement a été renforcée en 1983, plaçant le droit des foetus à égalité avec celui des femmes enceintes. Finalement, il a fallu une lutte mémorable, et passer par la Cour suprême, pour arracher, en 1992, le droit pour une jeune de 14 ans, enceinte à la suite d'un viol et décidée à se suicider, d'aller subir une interruption de grossesse en Angleterre... Cependant, même autorisé, le voyage en Angleterre n'est pas simple pour toutes les femmes, et encore faut-il pouvoir invoquer un danger de mort.

En Pologne, voici plus de 50 ans, en 1953, la loi autorisa l'avortement, bien avant donc la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne, et c'étaient les Suédoises qui allaient s'y faire avorter... Cela a bien changé ! Le nouveau gouvernement polonais a signé un Concordat avec le Vatican en 1993. La hiérarchie catholique polonaise, particulièrement réactionnaire, réclamait impérativement l'interdiction légale de l'avortement. qui n'est aujourd'hui autorisé que dans les cas de viol, inceste, risque mortel pour la mère, malformation du bébé - encore faut-il fournir de nombreuses preuves, certificats, etc. Ainsi en 2002 il y a eu seulement... 150 interruptions de grossesse autorisées, alors qu'il y aurait entre 80 000 et 200 000 avortements illégaux chaque année.

Bien sûr, la pilule n'est pas remboursée et les préservatifs pas en odeur de sainteté.

Il existe un bateau-clinique affrété par une organisation féministe hollandaise - Women on waves, Femmes sur les vagues - qui est équipé pour pratiquer des avortements et informer sur la contraception. Il s'est rendu en Irlande, en Pologne - où les femmes venues l'accueillir eurent droit à des manifestants les traitant de nazies et de meurtrières, avec l'accompagnement de messes publiques (pour éloigner Satan ?). Au Portugal, où la loi là non plus n'autorise pas l'avortement sur simple demande, et où entre 20 000 et 40 000 avortements clandestins ont lieu chaque année, ce bateau, le Borndiep, a été empêché d'accoster en septembre dernier par deux bâtiments militaires.

Mais il ne faudrait pas oublier qu'il existe, au coeur de l'Europe, un État qui, pour être minuscule, 44 hectares, n'en dispose pas moins de gros moyens : l'État du Vatican. Depuis en particulier l'arrivée du pape Jean-Paul II en 1978, il mène une croisade qui s'attaque à toutes les manifestations de laïcisme et de modernisme à sa portée.

Les offensives d'inspiration vaticanesque contre les femmes se sont exprimées par des attaques anti-avortement, au besoin par des commandos violents. Dans les pays européens, ce combat est un créneau politique qui leur reste accessible. Preuve qu'ils ne renoncent jamais : en 1995, vingt ans après la loi Veil pour la France, le Pape a publié une encyclique déniant toute valeur juridique aux lois qui autorisent l'avortement, et justifiant (implicitement quand même) les commandos anti-avortements au nom du droit à la vie « potentielle ».

Et on ne s'étonne pas que le projet de Constitution de l'Union européenne, qui (sous l'influence de l'Esprit saint, sans doute) déclare s'inspirer « des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe », respecter « les Églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres », en vienne à affirmer un « droit à la vie » sans mentionner nulle part le droit des femmes à interrompre librement une grossesse, et se borne à une demi-ligne abstraite sur « l'égalité entre les femmes et les hommes ». Au Parlement de Strasbourg, la présidente de la Commission des femmes est une femme connue pour ses positions anti-avortement.

La Papauté a un statut d'observateur auprès de l'Union européenne, mais cela ne lui suffit manifestement pas. Un représentant de l'État du Vatican dispose, depuis 1964, d'un siège à l'ONU, où il a un statut d'observateur permanent (les Nations Unies lui réfère de ses décisions depuis 1957). C'est la seule religion ainsi officiellement représentée. À travers les Conférences mondiales en principe destinées à améliorer la condition des femmes dans le monde, le Vatican cherche à nouer des alliances avec les intégrismes juifs et musulmans, au nom du « Programme pour le respect de la vie ». C'est en effet sous l'impulsion du Vatican qu'est né, dans les années 70, le mouvement qui se dit « provie », prolife en américain (parce que ça sonne mieux que « anti-avortement » ?), lancé par des évêques américains. Leur association « Human Life International », créée en 1981, est présente dans 53 pays et dispose de grosses ressources financières.

Aux États-Unis

L'alliance de l'Église catholique avec les fondamentalistes protestants des États-Unis a été aisée sur ce terrain.

Ces courants, qu'on nomme ainsi parce qu'ils aspirent à retourner aux fondements, réels ou supposés, de la doctrine chrétienne, ne datent pas d'hier. Ils se sont illustrés par leur combat contre l'enseignement des théories de l'évolution, combat qui se poursuit. À la fin des années soixante-dix, une alliance s'est formée entre ces religieux intégristes et la droite républicaine la plus réactionnaire dans le cadre de qu'ils ont appelé la « Majorité morale ». C'était une revanche contre la période précédente d'avancées pour les droits des femmes.

Il s'agissait avant tout d'agir contre un arrêt de la Cour suprême de 1973 légalisant l'avortement. Ce droit, même s'il n'a pas, ou pas encore, été purement et simplement abrogé, est aujourd'hui en lambeaux. La pression religieuse a obtenu des restrictions de toutes sortes. Sans oublier bien sûr le harcèlement systématique, les méthodes terroristes, les incendies criminels de centres de planning familial ou de cliniques, les attentats à la bombe ou au colis piégé, les tentatives de meurtres et les meurtres, en commandos ou dus à des tireurs individuels, sur des médecins pratiquant des IVG.

Les tenants de la Majorité morale, en particulier l'Église des Mormons, ont, par ailleurs, fait échouer un Amendement - proposé à l'origine en 1923 - qui visait à inscrire l'égalité des sexes dans la Constitution américaine, et qui a finalement été rejeté en juin 1982. Pour ces hommes et ces femmes, cet amendement menait tout droit « aux toilettes publiques unisexes et au mariage des homosexuels ». Évidemment, le Sida a été présenté comme un châtiment envoyé par Dieu pour châtier les gays et lesbiennes...

En ce début de 21e siècle, les billets de banque américains portent toujours l'inscription « Nous croyons en Dieu », les présidents américains prêtent toujours serment sur la Bible, et la Constitution américaine ne comporte même pas d'affirmation de principe sur l'égalité des sexes... !

L'idéologie de la Majorité morale chrétienne est cependant inter-religieuse. Ainsi, au nom de la « Nation de l'Islam », le leader noir Farrakhan explique : « Allah dit dans le Coran que les hommes sont un degré au-dessus des femmes (...) selon la nature que Dieu t'a donnée en te créant, mon frère, il t'a créé un degré au-dessus de la femme. Autrement la femme ne pourrait pas te respecter. Chaque fois qu'une femme ne te respecte pas, mon frère, tu as des problèmes ».

Spring Adams, c'était le nom d'une toute jeune fille de 13 ans qui vivait dans l'État d'Idaho. Elle fut assassinée, en 1989, à coup de fusil par son propre père, parce qu'elle cherchait à se rendre dans un centre d' IVG pour mettre un terme à sa grossesse. Elle était enceinte de ce père, qui l'avait violée. C'était un militant chrétien « provie ».

Est-ce que c'est moins odieux que les cas de jeunes filles qui sont tuées au nom de l'honneur par des membres de leur famille musulmane ?

Cherchez la barbarie dans cette société, elle est partout.

La droite religieuse s'est épanouie aux États-Unis, elle est devenue une force politique influente, et l'actuel George Bush en est un représentant notoire. Il a d'ailleurs décidé de couper les fonds à tous les programmes dans le monde qui traitent d'avortement ou de moyens contraceptifs autres que l'abstinence.

Ses militants savent eux aussi tuer et se suicider au nom de Dieu. Ils ont émis une théorisation de « l'homicide justifié » contre les partisans du droit à l'avortement. Un site internet créé par un pasteur auteur d'un livre intitulé Il y a un temps pour tuer, fournit noms et adresses de médecins méritant selon lui une condamnation à mort pour crime contre l'humanité.

La menace que fait peser l'intégrisme chrétien, surtout émanant des États-Unis, l'État le plus puissant de la planète, on peut la mesurer entre autres choses à ces extraits d'un communiqué de presse publié par le célèbre prédicateur Jerry Falwell le lendemain de l'attentat terroriste du 11 septembre 2001 : « Je pense réellement que sont responsables les païens, les avorteurs, les féministes et les gays et lesbiennes qui essaient activement de prôner un style de vie alternatif. (...) Tous ceux qui ont essayé de séculariser l'Amérique. Je vous désigne du doigt et je vous accuse en vous disant dans les yeux : "vous avez aidé à ce que cela arrive" ».

L'intégrisme islamiste en France

L'ordre moral ne sévit pas en France comme aux États-Unis. On peut dire « Ouf » ! Mais, ici aussi, les hommes politiques utilisent la religion, notamment aujourd'hui l'islamisme, en plus du christianisme et du judaïsme.

Une politique délibérée des dirigeants politiques

Dans son livre Ni putes ni soumises, Fadela Amara raconte comment elle a vu apparaître dans les années 90 un courant islamiste intégriste, qui s'est développé dans la mouvance des Frères musulmans, parce que « de nombreux jeunes des cités étaient en plein désarroi, confrontés à l'échec scolaire, au chômage, aux discriminations ». L'islam leur apparut comme « une nouvelle morale régulatrice qui évitait à ces jeunes désoeuvrés de basculer dans la délinquance. Ainsi, assez subitement dans les années 1990-1995, ces imams radicaux sont devenus une référence dans certaines cités ».

Et - soulignons-le - « les pouvoirs locaux, les élus des collectivités territoriales et notamment les maires, de toutes tendances politiques, les ont reconnus et installés comme interlocuteurs privilégiés ».

Fadela Amara ajoute : « Cela a été terrible pour les militants de ma génération (...) Nous savions le danger que cela pouvait comporter d'une manière générale, mais en particulier pour le statut des filles ».

Sarkozy, qui a patronné la fondation d'un organisme officiel, le Conseil français du culte musulman, en 2003, dans lequel il a intégré l'UOIF, Union des organisations islamiques de France, organisation islamiste intégriste inspirée des Frères musulmans, Sarkozy donc explique dans son récent livre : « Je suis convaincu que l'esprit religieux et la pratique religieuse peuvent contribuer à apaiser et à réguler une société de liberté (...) À mon sens, il est aussi important d'ouvrir des lieux de culte dans les grandes zones urbaines que d'inaugurer des salles de sport... ». Cela résume cyniquement toute une politique délibérée de soutien aux institutions religieuses.

Les organisations islamistes en ont bien profité, comme il fallait s'y attendre. Elles se livrent à une véritable offensive cherchant à exploiter à leur profit les ressentiments des jeunes issus de l'immigration, victimes du chômage, des discriminations, des formes multiples de l'exclusion sociale, du racisme.

Ces frustrations, ces sentiments d'humiliation, ont des fondements bien réels dans la société française. Il ont pu favoriser un regain de religiosité, voulue ou subie, tout comme une recherche de compensation qui s'exprime à travers la violence contre les femmes...

Le thème du « retour aux traditions de l'islam » a rencontré de l'écho : le « dévoilement » des femmes auquel on assistait dans la période précédente a été remplacé par un processus de réhabilitation du voile.

Mimouna Hadjam, de l'association « Afrika » de La Courneuve, raconte : « avec la multiplication des associations islamistes, des mosquées qui dispensent les cours, on voit se développer le nombre de petites filles "en apprentissage de foulard". Le mercredi et le samedi, on voit dans les cités des gamines, âgées de moins de 10 ans, de plus en plus nombreuses, se diriger vers les cours religieux, foulard sur la tête ».

Le voile, le hidjab, sans même parler de la grande tenue qui ressemble à un linceul, est un emblème ostentatoire de différence non seulement avec les garçons mais avec l'ensemble du reste de la société, un signe de non-assimilation. C'est en même temps un rappel permanent à l'ordre islamique. Le voile des femmes est un signe affiché de soumission.

Les intégristes musulmans mènent une politique militante

L'un d'entre eux, Tariq Ramadan, se rattache aux Frères musulmans égyptiens, par sa famille (il est petit-fils de Hassan el-Banna, qui en fut le fondateur), et surtout par la propagande qu'il véhicule.

D'une famille vivant en exil à Genève, où elle a réussi à empêcher la représentation d'une pièce de Voltaire, Mahomet et le fanatisme, en 1993, il n'est pas véritablement un universitaire comme il est parfois présenté, mais un prédicateur. Et sur ce plan, il est très actif. Il a écrit de nombreux livres et articles, et surtout prononcé un grand nombre de conférences (lors desquelles, faut-il le dire, femmes et hommes sont assis séparément) enregistrées et vendues, paraît-il à près de 50 000 exemplaires par an, par une maison d'éditions proche, Tawhid, basée à Lyon. Son discours y est bien moins hypocrite que celui qu'il tient devant les journalistes de gauche.

Caroline Fourest, rédactrice en chef de la revue ProChoix, s'est donné la peine d'étudier le contenu de cette centaine de cassettes.

Il en ressort que cette prédication est non seulement anti-moderniste et anti-progressiste, mais aussi anti-scientifique, car Tariq Ramadan condamne lui aussi l'évolutionnisme, comme les intégristes protestants et catholiques. Il est anti-droits des femmes, pour le voile, contre le mariage des musulmanes avec des non-musulmans (pas l'inverse), il s'oppose à toute libération de la femme « aux dépens de la famille », il préconise le contrôle de l'école et du sport. En matière de lapidation, tout ce qu'il a concédé, un soir où il était sur un plateau de télévision (novembre 2003), c'est qu'il acceptait de demander un moratoire à son application. Mais il ne l'a pas condamnée.

Pour Tariq Ramadan, « La société iranienne aujourd'hui, parmi les sociétés musulmanes, est la plus en avance sur la promotion des femmes »... !

Et il a un programme d'action bien mûri : « Plus on sera présent, plus des femmes avec leur hidjab seront présentes, sur le plan social, présentes dans la discussion, expliquant leurs démarches, expliquant qui elles sont (...), plus on habituera les mentalités et plus les choses changeront »...

Tariq Ramadan est lié à Alain Gresh, le rédacteur en chef du Monde diplomatique. Ils ont écrit des livres en commun, comme L'islam en questions, et fait des conférences communes. Gresh est lui aussi capable de dire : « Je crois que l'Iran est un des pays où les femmes, dans le monde musulman, ont le plus de droits », parce qu'il y a, ou il y a eu, quelques femmes députées ou ministres !

En France, « les femmes avec leur hidjab » (quand ce n'est pas avec le grand voile noir) sont de plus en plus présentes, et le symbole qu'elles véhiculent est un véritable danger dans leurs quartiers pour celles qui refusent de le porter. Le voile, ce n'est pas un banal morceau de tissu, c'est une arme contre les insoumises. C'est un défi politique.

Complicités et complaisances

Il est sans aucun doute dramatique que ces intégristes trouvent des complices parmi les intellectuels en France et en Europe. Et le problème va bien au-delà d'un cas comme celui d'Alain Gresh et du Monde diplomatique. Tariq Ramadan a su trouver de nombreuses complaisances au sein par exemple de la Ligue de l'Enseignement, où il a animé un groupe de travail intitulé « Islam et laïcité » ; au sein de la Ligue des Droits de l'homme, qui s'est activée pour défendre les filles voilées dans les écoles ; dans le milieu universitaire, dans les rédactions de journaux même réputés « éclairés », et même chez certaines intellectuelles féministes de la première heure (pas toutes !).

Dans le mouvement altermondialiste, dans les partis de gauche et y compris au sein de l'extrême gauche, on a aussi manifesté une complaisance ouverte envers les islamistes et leur voile islamique : au nom de la « solidarité anti-impérialiste », car l'islam serait le principal ennemi de l'mpérialisme, ou sous couvert de ne pas donner prise au racisme, ou encore sous prétexte de ne pas « stigmatiser » les femmes issues de l'immigration, on les abandonnées à l'emprise des barbus de l'islam.

Afin de réduire les critiques et réserves au silence, certains se sont mis à crier à l'« islamophobie », tout comme le public des conférences de Tariq Ramadan. Dénoncer l'islamisme paralyse certains, peut-être par peur de passer pour réactionnaires, ou par un sentiment de culpabilité face au racisme anti-arabe, ou par démagogie. Mais ils ne craignent pas de reprendre le terme d' « islamophobie » comme injure, ce terme qui, à l'origine, a été lancé par les mollahs iraniens comme un anathème sur leurs opposants...

Ces gens ont trouvé des femmes pour mener leur combat anti-féministe. L'idée d'un « féminisme islamique » - d'un « féminisme pluriel » - est même à la mode parmi certaines étudiantes et intellectuelles, qui le justifient comme « une autre approche de la modernité »...

Il n'est évidemment pas nouveau que des opprimés en arrivent à justifier leur propre oppression, comme il arrive que des prolétaires justifient leur exploitation par le patronat. Il a fallu lutter contre des femmes pour défendre le droit de vote des femmes, et y compris dans le mouvement des années soixante-dix, pour imposer le droit à l'interruption volontaire de grossesse ! Et combien d'instituteurs et d'institutrices ont dû s'opposer pied à pied à des mères pour que leurs filles puissent aller à l'école y apprendre à lire et les arracher à la tutelle des curés !

D'autres disent : c'est une affaire personnelle, il faut laisser leur liberté de choix aux jeunes filles qui veulent porter le voile. Selon eux, elles ne le vivent pas forcément comme un signe de soumission... C'est évidemment une hypocrisie, et une hypocrisie dangereuse pour toutes les femmes musulmanes qui n'ont pas la moindre envie de se soumettre à ce genre d'oppression.

Quel crédit accorder aux propos des fameuses soeurs Lévy, d'Aubervilliers, qui parlent du port du foulard comme de leur choix personnel ? Dans un livre d'interviews qui leur est consacré, elles vont jusqu'à affirmer « Si une personne qui a commis l'adultère souhaite se repentir par la lapidation, c'est son choix et elle y va librement »... On peut espérer pour elles que, aussi perturbées soient-elles, ce choix-là, elles ne le feraient pas pour elles-mêmes...

L'offensive en faveur du hidjab s'accompagne d'attaques contre la mixité : dans les écoles, cela commence. Il y a aussi les exigences pour des piscines séparées hommes-femmes, les cas où les filles musulmanes ne vont plus dans des centres de loisirs, ou bien dans des classes de neige, des classes vertes, etc., à cause de la mixité des bâtiments !

Un des arguments les plus avancés pour justifier la tolérance envers ces pratiques d'un autre âge consiste à dire que ce serait un problème « identitaire », une affaire de « racines culturelles », de traditions qu'il faudrait respecter au nom du respect de la différence des cultures.

L'argument relève du pur mépris. Pourquoi les traditions des autres seraient-elles forcément plus « respectables » que celles qu'ici des générations ont combattues et plus ou moins balayées (pas dans toutes les têtes, il faut croire) ? Les mêmes ont bien combattu et dénoncé les catholiques intégristes ! La pratique de l'excision est-elle respectable, la polygamie, le gynécée ou le harem sont-ils respectables ? Les traditions de l'Église catholique, la chasse aux sorcières, les enfermements de filles ayant « fauté », la tradition biblique de l'enfantement dans la douleur - on n'en finirait pas - , font partie de nos « racines » en Europe occidentale ! Ces racines-là ne méritent justement que d'être... déracinées, et ce qui est valable pour les femmes ici l'est pour toutes, partout : la dignité des femmes ne se divise pas !

L'attitude intellectuelle qui consiste à placer toutes les cultures, des plus primitives aux plus modernes, sur un même pied, recouvre généralement une pensée réactionnaire. En l'occurrence, elle est pratique pour justifier un statut inférieur pour les femmes. Et puis, vis-à-vis de la population maghrébine, c'est du paternalisme, ce qui est souvent une forme de mépris.

La dignité des femmes ne se divise pas !

On peut se demander où est passée, dans les milieux qui se veulent éclairés, laïcs, progressistes et même parfois socialistes, la solidarité avec celles qui luttent, ici et ailleurs : les femmes turques en butte à la pression islamiste, les femmes d'Afghanistan, du Pakistan, du Bangladesh comme Taslima Nasreen, elle qui dénonce non seulement le fondamentalisme mais le Coran tout entier, qui dénonce le fait que, même si la lapidation n'est plus légale au Bangladesh, elle se pratique quotidiennement dans les villages, et qui face à cette barbarie ne craint pas, elle, de dire aux femmes de son pays : « À celles qui ne se battent pas pour cesser l'oppression de ce système patriarcal et religieux, je dis : Honte à vous ! » (interview à L'Express, avril 2003).

Où est passée la solidarité avec les femmes du Maghreb, les femmes algériennes qui mènent une résistance héroïque ?

À ce sujet, il faut citer des passages de l'appel lancé l'an dernier par l'avocate féministe Wassyla Tamzali, sous le titre « Féministes, je vous écris d'Alger » :

... « Depuis de longues années, les pensées des féministes françaises et des féministes du Sud que nous sommes se croisent, et, sur les discriminations sexistes, nous avons toujours eu globalement les mêmes démarches. Cela confortait notre conviction que le féminisme était universel (...) Enfin, pensions-nous, nos amies féministes, sur ce sujet du voile qu'elles connaissent parfaitement, sauront tordre le cou au relativisme culturel qui fleurit bizarrement jusque dans les rangs de la gauche intellectuelle, dans les enceintes sacralisées, comme la Ligue des droits de l'homme ! Eh bien non ! (...) accepter la pratique, maghrébine ou pas, musulmane ou pas, de cacher ses cheveux, de ne pas se faire soigner par un homme, de ne pas serrer la main des hommes, [c'est] accepter des pratiques de stricte ségrégation sexiste (...)

Refuser le voile ne signifie pas accepter le racisme ! (...) [dans nos pays] les féministes étaient montrées comme les alliées objectives des Occidentaux (...) J'ai trop souffert de cette mauvaise foi-là pour accepter celle-ci, venant de féministes et de démocrates ! (...) Nous luttons contre les régimes que l'on connaît, et faut-il ajouter l'opposition de ceux qui devraient être à nos côtés (...) Je veux simplement rappeler que la peur de stigmatiser le christianisme n'a pas arrêté la lutte des féministes (...) Alors, ce qui est bon pour une religion ne l'est pas pour l'autre ? (...) Peut-on dire que ce qui conduit la pensée féministe en général n'est pas bon pour ce qui concerne les femmes dites musulmanes ? Nous avons déjà assez de mal comme ça pour que des intellectuelles ajoutent leurs voix - et quelles voix ! - à ceux qui pensent avec Tariq Ramadan qu'il existe un genre "femme musulmane". (....) »

Wassyla Tamzali s'adresse aux femmes féministes qu'elle connaît bien. On comprend son amertume. Et nous pouvons ajouter que ceux qui, dans l'extrême gauche, prétendent être en même temps « en solidarité avec les femmes qui s'opposent au port imposé du foulard » et « contre toute exclusion de celles qui décident de le porter », comme si les deux attitudes se valaient et qu'il n'y ait pas à choisir son camp, commettent une véritable trahison envers toutes les femmes qui se sont battues et se battent pour se libérer.

À bas l'oppression des femmes, Vive l'égalité de l'humanité entière !

Dans le monde, deux tiers des analphabètes sont des femmes.

Elles représentent l'essentiel de la force de travail employée à temps partiel.

Chaque année, au moins vingt millions d'avortements ont lieu dans le monde en-dehors de toute sécurité. Combien de femmes en meurent ?

Les femmes peuvent être battues, violées, assassinées, dans leurs propres familles.

Le trafic sexuel des femmes s'est « mondialisé », avec des grands circuits à l'intérieur de l'Asie ainsi qu'entre l'Europe de l'Est et l'Europe occidentale. Les femmes qui en sont victimes sont de plus en plus jeunes, parce qu'elles sont supposées indemnes du virus du Sida...

Le tableau est noir, et bien sûr la religion n'explique pas tout. Dans le cas du trafic sexuel, ce sont les profits commerciaux qui sont le moteur. Il n'empêche que les pressions religieuses, parfois insidieuses, et souvent de plus en plus agressives, affectent de plein fouet les femmes, même si ce n'est pas partout au même degré.

Il y a des survivances du passé, mais la menace d'un formidable retour en arrière vers ce passé est bien d'aujourd'hui.

Révolutionnaires communistes, nous savons bien que la société, et avec elle la cause des femmes, ne peuvent pas progresser réellement quand la classe ouvrière recule, au contraire. La défense des droits des femmes, l'émancipation de la moitié féminine de l'humanité, sont liées à la cause du monde du travail dans son ensemble. Le prolétariat n'est pas une classe exploiteuse du travail d'autrui, ni une classe ayant besoin d'imposer une quelconque oppression. Briser les chaînes des exploités, c'est en même temps briser les chaînes de toutes les femmes en tant que femmes.

Cela ne nous amène nullement à renvoyer la défense des droits des femmes aux lendemains d'une révolution ouvrière triomphante ! La lutte pour l'égalité des femmes dans la société fait partie intégrante de notre programme. C'est un combat bien actuel, comme celui de la défense du monde du travail, qui doit être mené en permanence et dans lequel la solidarité entre toutes celles et ceux qui luttent est indispensable.

Bien sûr, communistes, nous nous réclamons d'un matérialisme militant, qui ne fasse aucune concession aux idées religieuses dans sa propagande. Ce qui est bien d'actualité aujourd'hui, où se dire athée est mal vu et en tout cas peu courant, où l'irrationnel fait des percées dans de nombreux milieux.

Mais ce qui manque surtout, aujourd'hui, c'est un parti révolutionnaire du prolétariat.

La classe ouvrière de Pologne, au sein de laquelle sans doute beaucoup croient au bon dieu, a mené plusieurs luttes sévères, sur son terrain de classe, en 1956, en 1970-71, en 1976, avec des directions qui l'ont fourvoyée, ou sans direction, en tout cas sans que le poids de l'Église intervienne. Et, si la lutte des ouvriers polonais de 1980 a été dirigée par un catholique notoire en la personne de Walesa, c'est par la méthode prolétarienne de la grève, et pas par les prières, qu'ils ont imposé un certain nombre de concessions au gouvernement en place. Ils n'étaient pas fatalement voués à se retrouver sous le direction de l'Église catholique : c'est l'absence d'un parti révolutionnaire du prolétariat qui a laissé à celle-ci le champ libre.

Un peu de la même façon, quand les masses populaires arabes s'opposent à l'impérialisme, elles se rangent aujourd'hui la plupart du temps sous le drapeau idéologique de l'islam, mais cela n'est pas dû à une fatalité islamique : là aussi, ce qui est en cause, c'est l'absence d'une direction porteuse d'une idéologie de progrès, une direction communiste révolutionnaire, seule capable d'un anti-impérialisme conséquent.

Alors, pour nous, ici, il est indispensable, et peut-être même vital - en tout cas, c'est pour nous un devoir élémentaire - de ne pas faire preuve de la moindre complaisance vis-à-vis d'aucune religion : pour les femmes opprimées, ce genre de complaisance, c'est au mieux de l'hypocrisie, et l'hypocrisie est vite crapuleuse.

Pour conclure : À bas l'obscurantisme religieux ! À bas l'oppression des femmes et vive l'égalité de l'humanité entière ! En fin de compte, à bas le système de la propriété privée et à bas le capitalisme !

ANNEXES

La complicité de l'État français

Il faut dénoncer des particularités peu connues de la législation française qui sont autant d'atteintes aux droits des femmes d'origine maghrébine ou africaine vivant en France.

Ainsi, pour les femmes originaires d'Algérie, d'Égypte, du Sénégal, de Côte d'Ivoire, du Mali, du Niger et du Cameroun, les jugements les concernant prononcés dans ces pays, même en leur absence, sont validés en France : répudiation, mariage sans consentement ou polygamique, droit de garde des enfants, en vertu de conventions passées entre les gouvernements français et ces pays.

La procédure de répudiation de ces pays est validée en France comme un divorce judiciaire, mais sans aucun droit, aucune garantie, pour la femme rejetée. Une procédure dite d'« exequatur » le permet.

Tout cela se passe dans le secret des tribunaux. La pratique des mariages forcés de filles souvent toutes jeunes est davantage dénoncée, notamment grâce aux associations de femmes de toutes origines qui militent dans les banlieues pour aider les jeunes qui veulent résister. Ce n'est pas facile, ces jeunes vivent sous le contrôle permanent de la famille et de la communauté, dans leurs cités. Elles peuvent être mariées sans leur consentement, et subir des viols réguliers « légaux ». Certaines peuvent être emmenées au pays d'origine sans qu'elles s'y attendent pour y être mariées à des hommes souvent beaucoup plus vieux qu'elles, à qui elles ont pu être « promises » par la famille. Bien souvent, on parle simplement de mariages « arrangés » pour ne pas dire forcés.

Les associations sont arrivées à une évaluation de quelque 70 000 jeunes filles de 10 à 18 ans qui sont potentiellement menacées de subir un tel sort. Quand elles sont ramenées en France, elles se retrouvent piégées.

Ces pratiques, il faut les faire connaître, il faut les combattre, contre les imams ou les marabouts de toutes sortes, ou contre les tribunaux français, au besoin.

D'autres pratiques barbares

Certaines pratiques dont les femmes sont les victimes plongent leurs racines dans des époques et des sociétés antérieures à la formation des grandes religions dont nous avons parlé - en tout cas qui existaient déjà avant. Il est en général bien difficile d'en dater les origines.

Ainsi, l'excision et les mutilations sexuelles des petites filles, dans plusieurs pays de l'Afrique sub-saharienne, en Égypte, au Soudan. À ce propos, soulignons deux choses : elles ont persisté, malgré leur barbarie, jusqu'à aujourd'hui, et peut-être même s'étendraient ; et elles existent parmi les populations chrétiennes comme musulmanes ou animistes, dans des proportions analogues.

Cela relève d'une forme de barbarie tout à fait archaïque, qui manifeste un mépris pour les femmes, leur corps, leur devenir, tel qu'on a quelquefois du mal à le concevoir aujourd'hui... mais qui néanmoins dure sans être réellement combattu, ni par les États ni par les hiérarchies religieuses. Cette barbarie est souvent présentée comme faisant partie de la « culture traditionnelle » de telle ou telle population...

On doit aussi mentionner l'infanticide des bébés filles, considérées comme des bouches inutiles à nourrir, des sources de tracas, ou même d'un coût insupportable dans des familles pauvres, à cause du montant de la fameuse dot qui sera exigée d'elles, à l'époque du mariage, par la famille du futur époux et par la pression sociale... La « solution » par l'infanticide se pratique toujours, et même à grande échelle en Inde et en Chine, relayée au besoin par des techniques modernes telles que les tests ADN et l'échographie (du moins dans les milieux qui ont les moyens) qui permettent des interruptions de grossesse en fonction du sexe...

L'infanticide des filles en est arrivée au point que l'Inde et la Chine seraient au bord d'un déséquilibre démographique inquiétant.

Il y a enfin une grande tradition qui fait des ravages : celle de « l'honneur » des hommes et des familles, qui serait atteint en particulier en cas de grossesse en dehors du mariage, y compris quand cette grossesse découle d'un viol, et d'un viol commis au sein de la famille. Ce sont évidemment, non les violeurs, mais les femmes ou jeunes filles qui sont alors sacrifiées, et parfois mises à mort sur décision du Conseil de famille.

Ces crimes sont répertoriés comme « crimes d'honneur » dans des évaluations statistiques quand la pratique est légale dans le pays où ils ont été commis, ou « socialement admise »... Autant dire que l'évaluation de leur nombre ne peut être qu'approximative : il y en aurait plusieurs milliers chaque année, un peu partout dans le monde. Au Maroc, au Moyen Orient, y compris en Israël, et aussi en Inde et dans les pays environnants, ou, ce qu'on sait moins, au Brésil, voire en Italie, ou dans l'émigration aux États-Unis, en Angleterre, en France.

Ces crimes-là s'apparentent beaucoup à la lapidation des femmes adultères, aux immolations de veuves, des horreurs qui font frémir mais qui sont loin d'avoir disparu dans notre univers du 21e siècle.