Les religions, l'athéisme et le matérialisme

Cercle Léon Trotsky
28/01/2011

Introduction

Des religions les plus primitives aux religions monothéistes les plus abstraites, toutes sont à l'image des sociétés qui les ont engendrées, celles d'hier comme celles d'aujourd'hui. Ce ne sont pas les dieux qui ont créé les êtres humains, ce sont les êtres humains qui ont créé les dieux. Et les religions ne sont que le reflet imaginaire dans la conscience des hommes de leurs angoisses vis-à-vis des puissances qu'ils ne comprennent pas.

Pendant des dizaines de milliers d'années, ce sont les puissances de la nature qui se sont imposées aux hommes, et ont pris l'apparence dans leurs esprits de puissances fantastiques. Aujourd'hui encore, dans les régions les plus pauvres de la planète, les catastrophes naturelles peuvent attiser les préjugés religieux. Par exemple, quand on n'a pas la moindre notion scientifique sur les tremblements de terre, comment résister à l'explication religieuse qui fait passer pour un châtiment divin le séisme de l'an dernier en Haïti ? D'autant plus que la vulgarisation de l'explication scientifique a été le cadet des soucis du pouvoir haïtien comme de toute la communauté internationale.

Mais si les êtres humains n'avaient à subir que les caprices de la nature, grâce aux progrès de la science, la religion aurait dû inéluctablement reculer et même disparaître. Or, d'autres puissances que celles de la nature dominent la vie des hommes : les puissances économiques et sociales.

L'histoire de l'humanité a été celle d'une domestication croissante de la nature. Et dans cette histoire, le capitalisme, grâce à l'industrie, a représenté un progrès spectaculaire. Mais, comme dit le manifeste communiste, la société bourgeoise «ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées». Si les capitalistes ont développé les forces productives, l'anarchie de leur économie en a fait des puissances indomptées. Et les convulsions de cette économie, comme les crises économiques, sont aujourd'hui infiniment plus destructrices que les catastrophes naturelles. Voilà les racines modernes du sentiment religieux.

Les religions ont été et sont toujours des faits sociaux, qui embrassent des milliards d'êtres humains, à commencer par les centaines de millions de travailleurs de la planète. Et si, en tant que révolutionnaires et en tant que matérialistes, nous devons propager les conceptions matérialistes et athées, nous devons aussi comprendre ce que sont les racines sociales de la religion.

Pour cela, nous nous limiterons aux trois grands monothéismes que sont, dans l'ordre chronologique, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Si nous militions en Asie, évidemment, nous devrions obligatoirement parler du bouddhisme et de l'hindouisme. Mais ici en France, ces religions pèsent moins.

Nous voulons expliquer dans quels contextes ces idées religieuses sont apparues et se sont répandues chez les pauvres ; mais aussi comment elles ont été utilisées par les classes possédantes pour dominer ; ou encore comment les divers courants religieux ont pu être, dans le passé, l'expression idéologique de la lutte entre classes sociales.

Mais, à partir d'un certain degré de développement des techniques et des sciences, la pensée humaine s'est émancipée des conceptions religieuses. Au milieu du bouillonnement des luttes entre classes sociales au XVIIe et XVIIIe siècle, sont nées les idées matérialistes et athées, idées dont nous avons hérité, et dont notre communisme est directement issu. C'est armé de ces conceptions matérialistes que le mouvement ouvrier s'est renforcé. Et nous voulons aussi rappeler comment il s'est comporté vis-à-vis de la religion.

Et les hommes créèrent les dieux à leur image

Si on prend le terme de religion au sens très large, parmi les premières conceptions que les hommes ont pu se faire de la nature, il y eut celles qui consistaient à donner une conscience propre à des animaux ou même à des objets, ce qu'on appelle parfois l'animisme. Les phénomènes incompris étaient interprétés comme étant la volonté d'un esprit.

Encore aujourd'hui, il existe des peuples ayant ce type de croyance. Par exemple, les Aymara, un peuple des Andes, en Amérique du Sud, pensent que la montagne est un corps vivant qu'il faut nourrir de sacrifices d'animaux. Pour les Pygmées de la forêt Ituri, en Afrique, dans la région des Grands Lacs, la forêt est vivante, elle a une âme et veille sur eux.

Il y a des dizaines de milliers d'années des groupes humains inventèrent des croyances de ce type. Face aux phénomènes naturels qui les dominaient, ils ne se sont plus contentés de constater, ils ont cherché des explications. Ils se sont posé la question du pourquoi des choses.

Leurs connaissances de la nature, qui leur permettaient de survivre au quotidien, ne pouvaient à ce niveau que leur suggérer des explications fantastiques. Mais cette volonté de trouver une explication, de comprendre, était en elle-même formidable. Et elle ouvrait la voie au développement illimité de la pensée humaine et de ses réalisations.

Ces sociétés n'ont pas laissé beaucoup de traces de leurs croyances, car elles n'ont pas laissé beaucoup de traces tout court. Ce n'est qu'à partir de la naissance de la civilisation et surtout à partir de la naissance de l'écriture qu'on peut avoir des idées plus précises sur ce qu'étaient les religions des hommes.

De la crainte des puissances naturelles à la crainte des puissances sociales, l'apparition du monothéisme

À l'origine de la civilisation, il y a deux grandes découvertes : l'agriculture et l'élevage. On estime que celles-ci apparurent dans différentes régions du monde, il y a au moins 12 000 ans, et qu'elles se sont ensuite propagées rapidement.

À partir de ce bouleversement, appelé aussi révolution néolithique, les hommes commencèrent à se sédentariser. L'augmentation de la production de nourriture permit un accroissement de la population. Elle permit aussi d'accumuler pour se mettre à l'abri du besoin.

Comme les sociétés de ces premiers agriculteurs et éleveurs se situent historiquement encore avant l'existence de l'écriture, il n'y a pas de textes qui parlent de leurs religions. Cependant, dans les fouilles des premiers villages, de nombreuses statuettes féminines ont été retrouvées. Et cela, sur des sites archéologiques très différents. C'est cette répétition qui peut laisser penser qu'à ce stade, au moment de la naissance de l'agriculture, des cultes à des esprits féminins associés à la fertilité étaient répandus.

L'accroissement continuel des richesses ouvrit aussi la voie aux inégalités sociales et aux premières classes sociales. Les échanges se développèrent et des structures plus complexes que le clan ou la tribu apparurent : les premières cités, les premiers royaumes et les premiers empires.

Les plus anciennes religions dont on a une trace écrite datent de cette époque. Elles sont toutes polythéistes. Un nombre de dieux difficile à estimer formait les panthéons de Mésopotamie, d'Égypte, ou de Grèce. Le panthéon mésopotamien, c'est-à-dire l'ensemble des dieux des premières sociétés urbaines mésopotamiennes, comprenait au moins trois mille divinités.

Les divinités mélangeaient les attributs liés à la nature et les attributs liés à la société des hommes : chez les Grecs, par exemple, le dieu du feu et des volcans, était aussi le dieu des forgerons, le dieu de la mer également celui des marins. Et à la hiérarchie sociale qui s'était mise en place entre les hommes correspondait une hiérarchie sociale chez les dieux. Le monde des dieux connaissait aussi les inégalités.

La division en différentes cités ou royaumes avait aussi son reflet religieux. Chaque peuple avait une divinité protectrice. Parfois un peuple avait comme protecteur un dieu obscur, inconnu, jusqu'à ce que ce peuple, créant par ses conquêtes un empire dominant toute une région, en fît la divinité dominante du panthéon.

La divinité protectrice des Assyriens, Assur, résume à elle seule toute cette évolution religieuse. Assur fut d'abord l'esprit du piton rocheux sur lequel était située la cité qui portait le même nom. Ensuite, quand la ville devint une cité-État, Assur fut le dirigeant fantastique de la ville : les rois se présentaient comme ses exécutants. Enfin, lorsque cette cité-État renversa Babylone et constitua son propre empire qui s'étendit sur toute la Mésopotamie, Assur finit sa "carrière" comme chef suprême de tous les dieux de Mésopotamie.

Avec la civilisation, l'humanité avait vu surgir de nouvelles puissances, plus terrifiantes encore que les puissances naturelles, les puissances sociales, comme les rois ou les empereurs. Et aux calamités de la nature s'étaient ajoutées les calamités sociales : l'oppression, l'autorité capricieuse des puissants ou encore les guerres. Plus la société se complexifiait et plus, dans l'esprit des êtres humains, les craintes associées aux puissances sociales devinrent prédominantes par rapport à celles associées aux puissances de la nature. La religion prit alors la forme abstraite d'un dieu unique dont la volonté insondable gouvernait la nature et les hommes. Cette poussée vers le monothéisme se fit ressentir en divers endroits : notamment en Égypte, et à partir du VIIe avant notre ère : en Grèce et dans l'Empire perse. Mais c'est surtout en Palestine, avec le judaïsme, que le monothéisme prit une forme simple sous laquelle il allait avoir du succès.

La Bible juive garde la trace de cette évolution du polythéisme vers le monothéisme, c'est-à-dire de la croyance en plusieurs dieux à celle en un dieu unique. Selon les archéologues, la majeure partie du texte de la Bible fut mis par écrit entre le Ve et le IVe siècle avant notre ère, en rassemblant des mythes anciens transmis oralement et les conceptions religieuses du moment.

Dans les parties correspondantes aux mythes anciens, le dieu des juifs, Iahvé, est considéré comme la divinité protectrice, opposée aux divinités des autres peuples : comme Kémosh, protecteur des Moabites ou Dagon, protecteur des philistins. Si Iahvé y est présenté comme plus puissant que ses rivaux, la Bible ne nie jamais l'existence des autres dieux. Il y a même des parties explicitement polythéistes, comme ce passage des psaumes où il est écrit : «Iahvé est roi ! (...) Tous les dieux se prosternent devant lui !»

Mais, dans les parties de la Bible que les scientifiques estiment être l'expression des conceptions religieuses de ce IVe siècle avant notre ère, se trouvent les premières expressions du monothéisme. Là, le dieu de la Bible est le dieu unique et ce n'est plus un dieu qu'il faut implorer, duquel on peut espérer obtenir des faveurs en échange de sacrifice. C'est un dieu auquel on n'a pas d'autre choix que de se soumettre, comme devant la fatalité.

Il y eut d'autres conceptions religieuses monothéistes de ce type. Mais du judaïsme allait naître une religion qui allait s'étendre sur tout le bassin méditerranéen, le christianisme.

Les conditions sociales de la naissance du christianisme

Le christianisme naquit au moins quatre siècles après la rédaction de la Bible juive. Et durant ces siècles, la société changea encore en profondeur : l'esclavage prit une ampleur qu'il n'avait jamais eue. Et par bien des aspects, la religion chrétienne en est le fruit.

L'esclavage était très ancien. Mais, l'esclavagisme, c'est-à-dire l'esclavage développé à un point tel qu'il devenait le mode dominant de production des richesses, ne s'est mis en place qu'à partir de certaines cités grecques, comme Athènes. Au début du IVe siècle avant notre ère, à Athènes, un contemporain grec avait recensé près de 400 000 esclaves pour 21 000 citoyens libres. La précision de ces chiffres est aujourd'hui discutée par les historiens, mais elle donne un ordre d'idée de l'importance prise par l'esclavage.

Après les cités grecques, c'est Rome qui bâtit tout un empire sur l'esclavage. Rome se lança à la conquête de toute l'Italie puis de tout le bassin méditerranéen, en pilla les richesses et rafla au total des millions d'êtres humains pour en faire des esclaves. À son apogée, sous l'empereur Hadrien, cet empire gigantesque s'étendait du nord de l'Angleterre actuelle jusqu'à la Palestine, en comprenant tout le pourtour méditerranéen.

Les esclaves ne furent pas les seules victimes de ce système. La plupart des citoyens libres, dont le travail était concurrencé par le travail des esclaves, ne trouvaient plus de place dans l'économie. Ils étaient réduits à vivre de mendicité. Rien qu'à Rome, qui était une ville énorme à l'époque où le christianisme est apparu, on estime que ces prolétaires de l'antiquité étaient au moins 300 000. Pour contenir ce peuple tombé dans la misère, les empereurs romains leur offraient du pain et les jeux du cirque. Mais le désespoir de tous ces désoeuvrés réclamait bien autre chose. Il réclamait une solution à leur détresse.

La philosophie, qui avait connu un essor fulgurant en Grèce au début de la société esclavagiste, exprima le désarroi de cette société esclavagiste antique déclinante. Un courant philosophique, le courant stoïcien, avait évolué, au début de notre ère, vers une philosophie très religieuse et austère, prêchant la soumission de l'homme face au destin.

Au Ier siècle, à Alexandrie, qui était aussi une puissante cité, située au nord de l'Égypte, un philosophe juif, Philon d'Alexandrie, imprégné de culture grecque antique, mélangea la religion monothéiste de la Bible juive, avec les conceptions des stoïciens qui prêchaient l'ascétisme et une soumission fataliste au destin. Les conceptions philosophiques et religieuses de Philon d'Alexandrie eurent une influence importante sur les premiers théologiens de l'Église chrétienne qui élaborèrent la doctrine du christianisme, aux tout premiers siècles de notre ère. Et en ce sens, on peut dire que le christianisme est issu en partie de la philosophie grecque.

Mais avant d'être une doctrine et même un dogme, le christianisme fut d'abord un mouvement populaire. Et, parti de petites sectes, il devint un mouvement de masse.

Le christianisme primitif

Le terme même de christianisme est associé au nom de Jésus Christ. Le mot Christ vient du grec et signifie messie. Si Jésus était la référence incontestée de tous les courants chrétiens et sera plus tard une référence pour les courants musulmans, il faut savoir que les traces historiques de son existence, autre que les évangiles bibliques, sont très minces et indirectes. Si l'année zéro de notre calendrier est plus ou moins censée correspondre à sa naissance, cette datation fut introduite bien plus tard, plus de 500 ans après, par un moine qui n'avait que sa foi comme argument.

Il y a également peu de renseignements sur les premières communautés chrétiennes. On sait à partir des textes religieux qu'au Ier siècle, à Jérusalem, les disciples de Jésus étaient des juifs. Il existait plusieurs tendances religieuses dans le judaïsme, et les chrétiens en représentaient une. Cette tendance rassemblait surtout des petites gens qui vivaient en communauté.

Le christianisme officiel attribue à Paul, au Ier siècle, l'ouverture de la religion chrétienne aux non-juifs. La réalité est sans doute plus complexe, car il y avait plusieurs communautés rivales se réclamant de Jésus. Et ce n'est au plus tôt qu'au début du deuxième siècle que le christianisme se sépara du judaïsme. Mais en tout cas, cette ouverture fut décisive, car c'est elle qui en fit une religion capable de se propager à l'ensemble des peuples de l'Empire romain. Alors, le christianisme se répandit chez pauvres.

Toutes les victimes de l'Empire romain, les paysans à qui on prenait la terre, les citoyens libres déchus de leurs droits, les prisonniers de guerre réduits en esclavage, tous ceux-là firent le succès du christianisme. Fondamentalement, il n'y avait pas d'issue dans le cadre de cette société esclavagiste déclinante pour tous ces opprimés. C'est pour cela qu'ils ne pouvaient mettre leur espoir d'un monde meilleur que dans une solution religieuse. À travers leur religion ils exprimaient à la fois leur souffrance et leur aspiration à un monde meilleur, égalitaire.

D'ailleurs, les premiers regroupements chrétiens étaient des organisations égalitaires et même, par certains aspects, communistes. Pas communistes au sens moderne, au sens où nous l'entendons, celui d'une organisation économique utilisant les ressources et les moyens de production dans l'intérêt général, mais communistes dans le sens du partage égalitaire des richesses. Voilà une description de la première communauté de Jérusalem selon le texte biblique, Les Actes des Apôtres :

«Nul ne considérait comme étant à lui ce qui lui appartenait, toutes choses étaient communes. Ceux qui possédaient les terres ou les maisons, après les avoir vendues, en apportaient le produit et le déposaient aux pieds des apôtres. Et on distribuait à chacun selon ses besoins.»

Le communisme de partage de ces premiers chrétiens ne pouvait être que celui de petites communautés vivant en marge de l'empire. Le christianisme n'avait pas d'autre organisation sociale à proposer. Cette tendance égalitaire initiale ne dura pas. Dès que le christianisme prit de l'ampleur, elle fut de plus en plus remise en cause. Une hiérarchie religieuse apparut, et le partage égalitaire fut remplacé par la charité des riches chrétiens. Cela ne se fit pas sans opposition. Au IVe siècle de notre ère encore, un évêque, Basile de Césarée, pouvait dire par exemple en s'adressant aux riches :

«Misérables, comment voulez-vous vous justifier devant le Juge Céleste ? Vous me dites : - Quelle est notre faute, lorsque nous retenons ce qui nous appartient ? - Moi, je vous demande : "Ce que vous appelez votre propriété, de qui l'aviez-vous reçue ? Comment s'enrichissent les possédants, sinon en accaparant les choses qui appartiennent à tous ? Si chacun ne prenait que selon ses stricts besoins, laissant le reste aux autres, il n'y aurait ni riches ni pauvres. »

Malgré ce type de résistances, l'évolution était inévitable. Et d'une religion séditieuse et réprimée, le christianisme devint une religion acceptable par l'Empire romain. Ses tendances égalitaristes mises de côtés, la religion chrétienne pouvait même contribuer à la cohésion de l'Empire.

Le christianisme, religion de l'Empire romain

C'est l'empereur Constantin, au début du IVe siècle, qui chercha le premier à utiliser l'Église chrétienne pour gouverner et souder l'Empire romain. Il commença par accorder la liberté de culte aux chrétiens, puis il lança dans tout l'Empire un programme massif de construction de bâtiments publics qui furent les premières basiliques chrétiennes. Enfin, il chercha à réduire les différentes tendances qui s'étaient multipliées au cours des trois premiers siècles du christianisme. Comme s'il était le chef de l'Église, il convoqua à Nicée, dans la Turquie actuelle, le premier concile chrétien. Cette réunion des représentants des églises chrétiennes de tout l'empire fixa le dogme religieux. Entre l'appareil de l'Église et le pouvoir, commençait une alliance qui allait durer des siècles.

Vis-à-vis des croyants, le christianisme se transforma alors en une religion prêchant la soumission au pouvoir. Si le terme de "communauté" religieuse pouvait avoir un sens quand il s'agissait des communautés égalitaires, ce n'était plus du tout le cas désormais. La notion de "communauté des chrétiens", ou de "communauté des croyants", servait en réalité à masquer les différences entre les classes sociales pour prêcher aux pauvres la résignation.

Quand, peu de temps après, au début du Ve siècle, l'Empire romain s'effondra dans sa partie occidentale, le christianisme lui survécut, non seulement associé au pouvoir dans la partie orientale qui devint l'Empire byzantin, mais aussi dans les royaumes barbares que les invasions avaient créées. Dans ces royaumes, la religion chrétienne s'adapta au morcellement géographique. Le christianisme professait toujours la crainte en un dieu unique, mais, à côté, on vit apparaître à une échelle locale des cultes envers des saints protecteurs. C'était d'une certaine manière un retour aux dieux protecteurs des cités antiques : la société faisait marche arrière et la religion s'adaptait.

La naissance de l'islam et l'unification des tribus arabes

La troisième grande religion monothéiste, l'islam, apparut à peine 200 ans plus tard, au VIIe siècle, à partir d'une région peu éloignée de celles où étaient nés le christianisme et le judaïsme, la péninsule arabe. Et les transformations de la société arabe bédouine qui précédèrent l'arrivée de l'islam rappellent, par bien des aspects, celles qui donnèrent naissance aux deux précédents monothéismes.

La péninsule arabe était restée à l'écart de la colonisation romaine, entre autres pour des raisons géographiques : les déserts qui la couvraient étaient un rempart naturel contre l'invasion.

Deux grands empires, l'Empire byzantin et l'Empire perse, se partageaient la domination du monde. Les populations arabes qui étaient situées au nord et à l'ouest de la péninsule arabique avaient subi l'influence de ces empires, et étaient devenues chrétiennes. À l'opposé, au sud de la péninsule arabe, vers le Yémen actuel, il y avait ce que les Grecs et les Romains appelaient "l'Arabie heureuse", l'Arabie du sud. Cette région entre la Mer Rouge et l'Océan Indien, au climat bien plus favorable, était un passage commercial maritime important. C'était la région la plus riche d'Arabie. Au début du VIe siècle, le roi de cette région s'était, lui, converti au judaïsme.

Mais, peu de temps après, quelques dizaines d'années avant l'arrivée de l'islam, l'Arabie du sud fut victime des rivalités entre les deux grands empires. Elle fut dévastée une première fois par l'Éthiopie alliée des Byzantins, puis une deuxième fois par l'Empire perse. Elle ne s'en remit pas, et la voie commerciale entre l'Inde et le bassin méditerranéen passa désormais à travers le désert.

Le désert était le monde des tribus nomades. Les Bédouins utilisaient l'extrême robustesse du dromadaire pour survivre sous ce climat difficile. Il n'y avait pas du tout d'État centralisateur. Les tribus avaient leurs traditions ancestrales et avaient des conceptions religieuses situées entre l'animisme et le polythéisme. Ces peuples craignaient avant tout les esprits, les "djinns". Mais l'arrivée des routes commerciales bouleversa cette situation. Les oasis et les villes de l'intérieur de la péninsule, comme La Mecque, prirent de l'importance et s'enrichirent. La vie des tribus bédouines fut complètement transformée. Les tribus citadines qui dominaient La Mecque devinrent de riches tribus commerçantes. Mais, les liens d'entraide tribaux se désagrégeant, d'autres nomades furent ruinés, et les villes concentrèrent aussi les désœuvrés et les esclaves, car l'esclavage avait fait son apparition.

Mahomet, le prophète de l'islam, était issu de la tribu des Qorayshites qui dominait La Mecque, mais il était d'une branche en marge. Vers l'âge de 40 ans, il eut ses révélations mystiques et commença à prêcher la foi en un dieu unique, Allah. En arabe, Allah signifie "le dieu". Mais à l'époque, Allah était surtout la divinité suprême du panthéon polythéiste des tribus de La Mecque.

Les dirigeants de la ville s'opposèrent au monothéisme prêché par Mahomet qu'ils voyaient comme une religion concurrente. Et Mahomet chercha alors des alliés du côté du judaïsme et du christianisme, car avec l'élargissement des rapports commerciaux, les religions juive et chrétienne s'étaient déjà répandues chez certaines tribus bédouines. Et d'ailleurs, à ses premiers adeptes, Mahomet demanda de prier en direction de Jérusalem, comme les juifs et les chrétiens.

Mais les notables de La Mecque réussirent malgré tout à expulser Mahomet et ses adeptes de leur ville. Et ceux-ci durent émigrer alors vers une autre cité, Yathrib.

C'est à Yathrib que Mahomet constitua sa puissance politique et religieuse. Il mit en place une alliance contre les tribus de La Mecque avec des tribus locales dont, d'ailleurs, trois étaient juives, et une chrétienne. Et, petit à petit, il réussit à fédérer toute l'hostilité des Bédouins appauvris à l'encontre des riches tribus de La Mecque. Dans cette société où les anciens liens d'entraide tribaux avaient été dissous, l'islam joua le rôle d'un ciment efficace. Et Yathrib, qui prit petit à petit le nom de Médine qui signifie "la ville" sous-entendu "du prophète", devint le centre de ralliement de l'opposition à La Mecque.

Après plusieurs batailles et plusieurs sièges, en 632, les armées de Mahomet réussirent à imposer le ralliement des tribus de La Mecque à l'islam. Cette soumission marquait une étape décisive dans la constitution d'un État dont Mahomet, prophète de la nouvelle religion, était le chef.

Si au départ, pour lutter contre le polythéisme, Mahomet avait cherché des alliés dans les tribus juives et chrétiennes, désormais, pour unifier solidement les tribus arabes, il ne pouvait plus tolérer de religion concurrente, même monothéiste. Et, lorsqu'il se rendit compte, par exemple, que les tribus juives de Médine ne se convertissaient pas à l'islam, il rompit avec elles et les écrasa. Cela se traduisit aussi par l'adoption d'un nouveau sanctuaire religieux vers lequel les musulmans devaient désormais prier : La Mecque.

L'islam fut donc quasiment dès le départ la religion du pouvoir. À la fois un ciment fédérateur, mais aussi idéologie dominante, ayant pour rôle de légitimer le nouveau pouvoir politique auprès des masses.

L'islam et l'extension du monothéisme

Mahomet mourut juste après. Ses successeurs, ses "khalifes " en arabe, qui furent choisis à chaque fois parmi ses premiers adeptes, lancèrent les tribus bédouines unifiées vers des conquêtes extérieures, entre autres pour faire taire les dissensions qui surgirent juste après la mort de Mahomet. Les deux grands empires, byzantin et perse, s'étaient épuisés mutuellement dans une énorme guerre qui avait duré 20 ans. Et ils ne purent résister aux tribus arabes coalisées. En 30 ans, l'Empire perse fut totalement conquis, ainsi que toutes les provinces orientales de l'Empire byzantin. Ces succès qui apportaient des richesses aux conquérants assurèrent dans un premier temps la cohésion de ce nouvel empire religieux musulman.

Mais très vite, des rivalités politiques surgirent. Et dans cet État religieux, elles prirent évidemment une expression religieuse. Les deux tendances principales de l'islam qu'on connaît aujourd'hui ont d'ailleurs leur origine dans ces luttes de pouvoir. Les partisans du gendre de Mahomet, Ali, fondèrent ce qui allait devenir le chiisme. Tandis que le grand-oncle de Mahomet, Moawiya, qui avait derrière lui le clan dominant des Qorayshites de La Mecque, représenta le sunnisme.

Malgré les rivalités intestines, environ 100 ans après la mort de Mahomet, les conquêtes arabo-musulmanes s'étendaient très loin : l'empire comprenait tout le sud du bassin méditerranéen jusqu'au Maghreb et même jusqu'en Espagne, et s'étendait à l'est jusqu'au Pakistan et au nord, jusqu'en Iran. C'est à travers ces conquêtes militaires que l'islam se répandit dans toutes ces régions.

Peu avant l'an mille, l'islam au sud et le christianisme au nord se partageaient la domination religieuse de l'Europe et du bassin méditerranéen. Si ces religions avaient été capables d'exprimer la détresse et la colère des opprimés, très vite, elles étaient devenus un outil dans les mains du pouvoir, utiles pour unifier des empires ou des royaumes et pour dominer moralement les opprimés.

Mais la religion n'est qu'une idéologie. Et quand les fondements économiques de ces sociétés vacillèrent, les royaumes terrestres et les royaumes célestes associés se fissurèrent.

La lutte de la bourgeoisie contre la noblesse : de la Réforme protestante au matérialisme

À partir de l'an mille, d'autres grandes transformations étaient en fermentation en Europe occidentale. Et ils nous touchent encore plus, car la société capitaliste moderne dans laquelle nous vivons en est directement issue. De nouvelles tendances religieuses vont apparaître qui seront le reflet de nouvelles classes sociales, à commencer par la bourgeoisie qui allait dominer le monde.

Et c'est aussi dans ce contexte d'essor de la bourgeoisie, cette période d'accroissement accéléré des échanges, des techniques et des découvertes scientifiques, que vont naître les idées athées et matérialistes.

L'Église catholique sous le féodalisme

Dans la société féodale aux environs de l'an mille, le pouvoir des empereurs et des rois était devenus quasi inexistant. Les évêques de l'Église étaient alors des nobles, quasiment comme les autres, régnant sur un fief. L'Église de Rome chapeautait tous les évêques et était alors la plus grande puissance féodale d'Europe, possédant jusqu'à un tiers des terres.

L'Église catholique symbolisait le féodalisme. Non seulement parce qu'elle s'enrichissait de ses fiefs, mais aussi parce que, à une époque où il n'y avait plus de pouvoir central, elle était la seule puissance dominante de toute la chrétienté. C'est pour cela que toutes les forces sociales nouvelles qui se développèrent et créèrent un pouvoir centralisé, cherchèrent au bout d'un moment à s'émanciper de la tutelle de l'Église catholique. Et cela s'exprima d'abord comme une contestation religieuse.

Par ailleurs, la société sortait de la période sombre des premiers siècles du Moyen Âge où la connaissance avait reculé. Et c'était l'Église qui avait conservé dans ses abbayes le peu de culture qui restait en Occident. Les premiers pas du renouveau de la culture se firent donc directement sous la coupe de l'Église. C'était dans la langue de l'Église, le latin, que tout s'écrivait. Les premières universités, comme la Sorbonne à Paris, furent des organismes religieux. C'est donc pour cela aussi que les premières idées contestataires furent des idées de contestation religieuse, et que la lutte de classe aussi s'exprima d'abord à travers la religion.

L'émergence des monarchies fruit de l'alliance de la bourgeoisie et du roi

À partir du XIIe siècle en Europe occidentale, les villes étaient redevenues des centres d'échanges importants. Une nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, y jouait le rôle dominant. Les villes voulaient être le plus indépendantes possible du seigneur local. Et dans leur lutte, elles trouvèrent un allié dans la personne du roi qui se battait pour imposer son autorité aux seigneurs. Villes bourgeoises et monarchie s'allièrent souvent contre les féodaux.

Dans un premier temps, des villes obtinrent leur indépendance et même la possibilité de mettre sur pied leurs milices communales bourgeoises. Dans certains endroits, cette indépendance dura même pendant des siècles. Des cités comme Gênes, Florence ou Venise en Italie, devinrent très puissantes. Mais en général, l'allié royal se renforçant, il se transforma en nouveau maître et l'autonomie des communes disparut dans la consolidation des royaumes.

Le roi n'était pas pour autant devenu un frein au développement de la bourgeoisie. La monarchie était l'élément d'ordre et de stabilité dans un Moyen Âge où les féodaux se faisaient perpétuellement la guerre. Et la stabilité, c'était bon pour le commerce. Pour un riche bourgeois, avoir un État puissant derrière soi, c'était un atout dans la concurrence internationale. Alors l'alliance de la bourgeoisie et de la monarchie se prolongea. Et l'Église catholique ne put résister longtemps à l'émergence de cette force combinée montante.

Au début du XIVe siècle, le roi de France, Philippe Le Bel, fut un des premiers à s'opposer à l'autorité du Pape. Lorsque Philippe Le Bel voulut imposer un nouvel impôt au clergé, le Pape refusa. Alors, le roi de France interdit toute exportation en dehors du royaume, ce qui priva Rome d'une part importante de ses ressources. Le conflit dura plus d'un siècle. Et c'est la monarchie française qui en sortit victorieuse. Elle en vint même à faire élire des papes à sa botte. Et comme ceux-ci craignaient pour leur vie à Rome, ils préférèrent s'établir à Avignon. Pendant plusieurs décennies, les Papes de l'Église catholique siégèrent à Avignon. Il y eut même une phase, appelée le Grand Schisme d'Occident où il y eut jusqu'à trois papes différents en même temps, chacun représentant les intérêts d'un ou plusieurs grands royaumes.

À la fin du Moyen Âge, vers 1500, la puissance politique de l'Église catholique était donc nettement affaiblie.

La Réforme protestante et la guerre des paysans de 1525

L'autorité "spirituelle" de l'Église, elle aussi, avait été contestée à plusieurs reprises, par des courants religieux que le catholicisme appelait les hérésies. Les hérésies, traquées par l'Église, se développaient et se cachaient dans les villes. Elles avaient quasiment toutes un caractère bourgeois. Les bourgeois des villes rejetaient la hiérarchie religieuse coûteuse et inutile. Ils voulaient une Église simple et "à bon marché". L'Église chrétienne primitive, qui était décrite dans les Évangiles, sans clergé et démocratique, leur convenait infiniment plus que cette Église des papes de Rome parasitaire et richissime. De nombreuses hérésies dans le midi de la France, en Angleterre ou encore en Europe centrale représentèrent cette tendance religieuse bourgeoise.

Mais il y eut aussi des hérésies qui étaient l'expression des plus pauvres : du petit peuple des villes et des paysans. Ces hérésies intégraient généralement les revendications des hérésies bourgeoises, mais elles allaient plus loin. Elles ne voulaient pas seulement la démocratie de l'Église chrétienne primitive, elles voulaient aussi retrouver les conditions d'égalité du christianisme primitif. Ces hérésies jalonnèrent toute la fin du Moyen Âge, et touchèrent presque toute l'Europe.

Alors, lorsque le moine allemand Luther lança la Réforme protestante, en 1517, en dénonçant le luxe de l'Église de Rome, il ouvrit une brèche dans laquelle s'engouffrèrent toutes les classes sociales et tous les intérêts opposés à l'Église catholique. D'autant plus que Luther eut rapidement le soutien de princes allemands ; car la plupart voyait d'un bon œil leur émancipation de la tutelle de Rome qui leur coûtait très cher. Cette émancipation eut son symbole avec la traduction de la Bible par Luther, du latin en allemand.

Dans le sillage de Luther, un autre réformateur religieux, Calvin, d'origine française, installa sa doctrine à Genève. Il offrit à la bourgeoisie la religion qui lui correspondait le mieux. L'Église calviniste était démocratique et bon marché : un conseil élu dirigeait le culte et il n'y avait pas de clergé. En plus, elle mettait en avant la prédestination. La prédestination disait que Dieu avait choisi par avance ceux parmi les hommes qui seraient graciés et ceux qui seraient damnés. C'était une façon très fataliste d'exprimer le dogme religieux et cela correspondait à ce que vivaient les bourgeois. Dans le monde commercial, le succès ou l'échec d'une affaire ne dépendaient pas seulement de l'habileté de l'homme, mais semblaient soumis à une fatalité incompréhensible. Comme si Dieu avait choisi par avance les élus et les déchus. Les premières républiques bourgeoises, comme la Suisse ou les Pays-Bas furent des républiques calvinistes.

Mais au-delà de Luther, de Calvin et de leurs proches adeptes, de nombreuses sectes foisonnèrent, exprimant, elles, les aspirations des plus pauvres. Les anabaptistes, par exemple, vantaient les communautés chrétiennes primitives et leur égalitarisme. Leur nom d'anabaptiste venait du fait qu'ils dénonçaient le baptême dès la naissance. Selon eux, il fallait consciemment choisir sa foi. Donc ils rebaptisaient ceux qui adhéraient à leur secte, et en grec le préfixe "ana" signifie "de nouveau".

La Réforme de Luther avait suscité beaucoup d'espoir parmi les plus pauvres, or, rien n'avait changé pour eux. Ils restaient les soutiers de la société, faisant vivre de leur travail quasiment toutes les autres classes sociales. Alors, dans le sud-ouest de l'Allemagne, là où il y avait déjà une tradition de révoltes et de conjurations paysannes contre les possédants, des prêcheurs radicaux, issus pour la plupart du courant anabaptiste, utilisèrent le langage de la Bible pour attiser la révolte.

L'effervescence déboucha sur un soulèvement. À partir de l'été 1524, jusqu'au printemps 1525, six armées paysannes rassemblant de 30 000 à 40 000 hommes au total parcoururent les campagnes, détruisant les monastères, les abbayes et les châteaux des nobles. Dans plusieurs villes, des insurgés prirent le pouvoir, regroupant encore d'autres combattants. Les leaders de cette révolte étaient des petits artisans ou des aubergistes. Les révoltés avaient mis en avant leur programme sous la forme de 12 articles. Ils réclamaient le droit d'élire et de révoquer les pasteurs, la suppression de la "petite dîme" (un impôt du clergé) et l'utilisation de la "grande dîme" (un autre impôt du clergé) pour des buts d'utilité publique. Ils réclamaient l'abolition du servage, la restitution des terres communales accaparées par les nobles et la suppression de l'arbitraire dans la justice et l'administration.

Luther, qui avait involontairement contribué à engendrer cette révolte, appela les princes allemands à la répression. Voilà ce qu'il leur dit à propos des révoltés :

«Il faut les mettre en pièces, les étrangler, les égorger, en secret et publiquement, comme on abat des chiens enragés ! C'est pourquoi, mes chers seigneurs, égorgez-les, abattez-les, étranglez-les, libérez ici, sauvez là ! Si vous tombez dans la lutte, vous n'aurez jamais de mort plus sainte !»

En face de Luther, l'idéologue le plus radical de la révolte des paysans était Thomas Münzer. Influencé par les anabaptistes, il enseignait sous des formes chrétiennes, une religion universelle si abstraite qu'elle frisait l'athéisme. Il rejetait la Bible comme révélation unique ou infaillible. La véritable révélation, selon Münzer, c'était la raison. Pour lui, le Saint-Esprit, c'était la raison. Son programme politique était presque communiste. Le royaume de Dieu était pour lui une société sans aucune propriété privée, sans pouvoir d'État placé au-dessus des membres de la société. Il voulait fonder une ligue pour réaliser ce programme, non seulement dans toute l'Allemagne, mais dans toute la chrétienté.

Cette révolte des paysans et des petites classes des villes du sud-ouest de l'Allemagne : de Souabe, de Franconie, de Thuringe et même d'Alsace, fut écrasée. Les armées paysannes étaient plus nombreuses que les armées des princes, mais elles étaient divisées. La répression fut féroce. Lors de la dernière bataille décisive, l'armée des princes extermina 5 à 6000 des 8000 combattants paysans. Thomas Münzer fut torturé et décapité.

La sauvagerie des princes allemands luthériens contre les paysans plus ou moins anabaptistes révoltés, était avant tout la répression d'un soulèvement populaire par les armées nobles.

À partir de la Réforme, toute l'Europe fut embrasée par les guerres de religion. Toutes les forces sociales qui s'étaient construites au cours du Moyen Âge s'affrontèrent derrière des étendards religieux.

Par exemple, les luttes entre nations pour le pillage du "Nouveau Monde ", l'Amérique qui venait d'être découverte, prirent une expression religieuse. Le roi d'Angleterre Henri VIII, dans la foulée de la Réforme luthérienne, rompit lui aussi avec le catholicisme. Il se proclama "Chef Suprême de l'Église et du Clergé d'Angleterre", stoppant d'un coup le flux de richesses qui s'échappait d'Angleterre vers Rome. Il fonda "l'anglicanisme" et la Bible fut traduite en anglais. À l'opposé, l'Espagne, qui profitait des richesses de la découverte de l'Amérique, était devenue une puissance dominante et avait mis la papauté sous sa coupe. Les Papes étaient élus désormais avec le consentement du roi d'Espagne. Alors, la rivalité commerciale entre l'Espagne et l'Angleterre prit un aspect religieux : le catholicisme contre l'anglicanisme.

En France, l'affrontement entre les différents clans de la noblesse pour le pouvoir royal se fit aussi sous le masque de la religion. Et l'Espagne et l'Angleterre s'immiscèrent dans cette lutte, l'une soutenant le clan catholique, l'autre le clan protestant.

Les "guerres de religion" étaient l'expression de luttes entre classes sociales différentes, entre puissances nationales différentes ou encore au sein de la noblesse, l'expression de rivalités pour le pouvoir royal.

Les puritains de la Révolution anglaise

Mais sous ces luttes politiques de surface, dans les profondeurs des rapports économiques, la place de la bourgeoisie continuait de se renforcer.

En Angleterre, au temps d'Henri VIII et de la mise en place de l'anglicanisme, la monarchie et la bourgeoisie étaient alliées, car elles se retrouvaient derrière les intérêts de la puissance commerciale anglaise. Mais la bourgeoisie s'enrichissant sans cesse et jouant un rôle de plus en plus primordial dans la vie économique, il était inévitable que la monarchie finisse par la gêner. En Angleterre, l'alliance entre la bourgeoisie et la monarchie se brisa et se transforma en un conflit ouvert, dès 1640, près d'un siècle et demi avant la Révolution française. Et les courants religieux qui s'affrontèrent lors de la Révolution anglaise représentèrent les différentes classes sociales.

La monarchie, la vieille noblesse et le haut clergé étaient anglicans. Le camp républicain était "puritain". Il y avait plusieurs tendances au puritanisme. La bourgeoisie commerçante alliée à une partie des propriétaires terriens se rangeait sous le drapeau du presbytérianisme, une tendance du calvinisme qui venait d'un pasteur écossais. Les paysans, les petits commerçants et artisans, et les déclassés des villes, qui formèrent le parti le plus radical de la révolution anglaise, étaient, eux, qualifiés "d'indépendants" ou de "sectateurs", c'est-à-dire membres de sectes religieuses. Car d'innombrables sectes religieuses avaient éclos. La plupart dérivait de l'anabaptisme et vantait l'égalitarisme du christianisme primitif.

Chose remarquable, cette profusion de sectes poussait à l'esprit de tolérance. Et cette aile radicale revendiquait la séparation de l'Église et de l'État, car chacun devait pouvoir adhérer à l'Église de son choix.

À partir de 1642, la lutte entre le roi d'Angleterre, Charles Ier, et le Parlement anglais se transforma en guerre civile : armées du roi et armées du Parlement s'affrontèrent. Et le coeur de la révolution fut l'armée, une armée révolutionnaire comme on n'en avait encore jamais vu. "l'Armée nouveau modèle", c'est son nom, fut constituée en regroupant des hommes sur des principes religieux, ceux du puritanisme. Son aile la plus radicale, la cavalerie, utilisait par exemple les cathédrales anglicanes comme écuries pour ses chevaux. Mais cette armée était surtout farouchement antiroyaliste. Le dirigeant de la cavalerie, Olivier Cromwell, un membre de la toute petite noblesse, régulièrement réélu par ses hommes, recrutait avec des discours de ce genre :

«S'il arrivait au Roi de se retrouver dans les rangs de l'ennemi, je déchargerais mon pistolet sur lui comme sur n'importe qui ; et si votre conscience vous empêche d'en faire autant, je vous conseille de ne pas vous enrôler sous mes ordres.»

Cette armée révolutionnaire une fois constituée ne mit pas longtemps à venir à bout des armées royalistes. Et après la victoire, cette armée révolutionnaire ne se démobilisa pas. Elle devint au contraire un creuset d'idées radicales et de politisation accélérée. Le Parlement bourgeois était même effrayé par cette force militaire populaire. En 1647, il tenta d'en démobiliser une partie et d'envoyer l'autre conquérir l'Irlande.

Cette décision mit le feu aux poudres. Les troupes élurent des délégués appelés "Agitateurs" et forcèrent les officiers à accepter la constitution d'un Conseil Général de l'Armée élu. Bien plus tard, au XXe siècle, un historien-journaliste démocrate anglais, Henry Brailsford, compara cette effervescence de la Révolution anglaise à celle de la Révolution russe :

«Rien de comparable à cette explosion de démocratie spontanée n'avait jamais existé dans aucune armée anglaise ou continentale avant cette année 1647, rien de semblable ne devait plus se reproduire avant les Conseils de Soldats et Ouvriers dans la Russie de 1917.»

En parallèle de cette politisation dans l'armée, dans la société civile s'était développé, surtout à Londres, un parti populaire, les Niveleurs. Le terme venait de leurs détracteurs qui leur reprochaient de vouloir imposer l'égalité sociale, "niveler la société". Les Niveleurs étaient le parti républicain radical, implanté dans les couches travailleuses londoniennes et chez les soldats du rang de l'"Armée nouveau modèle".

Leur manifeste, L'Accord du Peuple, réclamait la séparation de l'Église et de l'État ainsi que la tolérance religieuse, l'abolition de la dîme, la protection de la petite propriété privée, la République et le suffrage universel.

Cromwell, devenu le dirigeant de la révolution, s'appuya d'abord sur les niveleurs et le peuple pour se débarrasser des hésitants qui se seraient contentés d'un compromis avec le roi, mais ensuite il les réprima implacablement afin de décapiter toute contestation populaire.

Cromwell dirigea la courte république anglaise jusqu'à sa mort, mais celle-ci ne lui survécut pas. La réaction ramena la monarchie. Après plusieurs décennies d'oscillations, la bourgeoisie et l'aristocratie trouvèrent un compromis : la monarchie était rétablie, mais la bourgeoisie avait les mains libres pour toutes ses affaires commerciales, industrielles et financières. Avec la restauration revint aussi l'Église anglicane, mais celle-ci n'osa pas se réimposer comme religion d'État. Les multiples sectes religieuses, un temps réprimées, furent au bout du compte tolérées. Le reflux de la révolution les rendait moins dangereuses pour le pouvoir.

D'ailleurs, de nouvelles sectes très mystiques étaient apparues, comme le mouvement pacifiste des quakers. La plupart des leaders de ces nouvelles sectes avaient été des révolutionnaires radicaux. Mais si au cœur de la révolution, le langage de la Bible enrobait leurs discours révoltés, l'échec de la révolution et le retour de la monarchie les avaient démoralisés et poussés vers le mysticisme... et vers l'Amérique où beaucoup émigrèrent.

L'essor de la science

La Réforme protestante en Allemagne et la Révolution anglaise de 1640 furent deux grandes batailles qui pourraient passer pour des luttes religieuses, mais qui étaient en fait l'expression de la lutte des classes. Tout se fit sous le masque de la religion, car nulle part dans la société n'existait encore de pensée émancipée de la religion. Mais, dans cette société en constant bouleversement, qui venait de découvrir de nouveaux continents et de nouveaux océans, et en parallèle à tous les événements que nous venons d'aborder, la vision du monde progressait à pas de géants, et dans cette ambiance surchauffée, les conceptions athées et matérialistes étaient en train de germer.

D'abord, la science avait repris son essor, en repartant des théories de l'antiquité grecque, transmises et enrichies par le monde arabe. Elle pouvait s'appuyer désormais sur l'expérience de techniques nouvelles dont les découvertes s'étaient échelonnées tout au long des derniers siècles du Moyen Âge, comme l'utilisation des moulins à eau puis à vent dès le XIe siècle et leur constant perfectionnement ; la découverte de la croisée d'ogives au XIIe siècle qui avait permis de construire plus haut sans craindre l'effondrement ; la découverte du gouvernail à partir du XIIe siècle aussi, auquel l'essor de la marine et du commerce mondial étaient liés, et puis il faut au moins aussi citer l'imprimerie, découverte par l'allemand Gutenberg vers 1440, et qui révolutionna la propagation des idées et de la connaissance.

Toutes ces techniques nouvelles aidèrent au renouveau des idées scientifiques, mais surtout elles contribuèrent à accroître les forces productives et donc la richesse de la société. Cela eut pour conséquence indirecte l'émergence à l'échelle européenne d'une couche d'intellectuels qui commençaient à réfléchir en marge de l'Église.

Cela fut essentiel car, dans ce monde en pleine évolution, l'Église catholique était restée figée sur quelques conceptions issues de l'Antiquité. Sa représentation du monde, que le dogme religieux refusait absolument de remettre en cause, considérait que la Terre était immobile au centre de l'Univers ; que cet Univers se divisait en un monde sublunaire, sous la lune, où tout était périssable et subissait les effets du temps, et un monde supra-lunaire parfait, immuable et éternel, celui de dieu. D'une manière générale, l'Église rejetait la moindre idée fondée sur l'observation ou l'expérience car, selon elle, la vérité était dans ses livres sacrés.

Alors quand, en 1543, un moine polonais, Nicolas Copernic, émît l'idée que c'était le Soleil qu'il fallait mettre au centre et les planètes autour, cette simple hypothèse fut intolérable aux yeux de l'Église. Pour confirmer solidement l'idée de Copernic, qui est pour nous aujourd'hui une évidence, il fallut plus de cent ans et la contribution de découvreurs de toute l'Europe : du polonais Copernic, en passant par le danois Tycho Brahé, l'allemand Kepler, l'italien Galilée et jusqu'à l'anglais Newton. Les efforts furent considérables, car, pour prouver l'idée de Copernic, il fallait remettre en cause tout l'édifice scientifique hérité de l'antiquité. Et en plus de cela, il fallait aussi lutter contre l'Église catholique.

Giordano Bruno, un partisan du système de Copernic, défendait l'idée, l'anticipation géniale, que les étoiles étaient des soleils lointains et que l'univers était infini. Pour avoir défendu cela, Giordano Bruno fut condamné par l'Église et brûlé vif à Rome en 1600. 33 ans après, Galilée, fusionnant les conclusions de dizaines d'années de découvertes, mit en place les bases de la science physique moderne, en prouvant que la théorie de Copernic était juste et que celle des mondes sublunaires et supra-lunaires était fausse. Alors qu'historiquement, ce fut une étape majeure du progrès de la science, l'Église obligea Galilée à abjurer sa théorie.

L'Église tenta par la terreur morale et physique de maintenir son emprise idéologique sur la société, mais elle ne pouvait pas retenir le flot montant du progrès. Comme disait Galilée, la science "ne [pouvait] que s'étendre". D'autant plus que le commerce et la production manufacturière avaient besoin de sciences de la nature, d'explication des phénomènes, et d'une véritable compréhension du monde.

Les origines du matérialisme

Cet essor des idées scientifiques en influença un autre, celui des idées philosophiques. Les philosophes de l'époque cherchaient à comprendre quels rapports existaient entre la matière et la pensée, ce que pouvait être l'âme et s'il était possible de prouver ou non l'existence de dieu. Exactement comme pour les idées de Copernic, la conception matérialiste du monde fut le fruit de contributions de penseurs de tous les pays, et de leurs débats acharnées. Au-delà de leurs divergences, tous avaient une haine de l'obscurantisme religieux et la volonté farouche de comprendre. À un philosophe hollandais, Spinoza, qui fut excommunié de la communauté religieuse juive d'Amsterdam à l'âge de 24 ans parce qu'il défendait les idées rationalistes, on attribue un phrase qui symbolise cet état d'esprit : "il ne faut ni rire, ni pleurer, mais comprendre".

Les idées matérialistes plongent leurs racines dans deux courants philosophiques du XVIIe siècle qui évoluèrent en parallèle.

Le premier courant était français et avait comme représentant le plus connu le scientifique René Descartes. Partant de l'étude des propriétés de la matière, Descartes avançait qu'on devait pouvoir comprendre le monde qui nous entoure uniquement à partir de ces propriétés, et cela jusqu'aux êtres vivants comme les animaux qu'il voyait comme des machines complexes dont il fallait mettre à jour le mécanisme. Il résumait cela à travers la notion "d'animal-machine". C'était une vision audacieuse des propriétés de la matière, car les connaissances de l'époque étaient plus que sommaires et ne permettaient pas de confirmer ses intuitions. Descartes mettait cependant l'être humain à part. Il ne concevait pas que la pensée humaine puisse être, elle aussi, le produit de la matière, et il continuait d'associer cette pensée à une âme éternelle.

Le deuxième courant était anglais. Si le courant français lié à Descartes avait attaqué le problème des liens entre la matière et la pensée "par en bas", c'est-à-dire à partir des propriétés de la matière, le courant anglais, lui, l'abordait "par en haut", en essayant de comprendre comment se constituait la pensée, d'où venaient les idées. Au XVIIe siècle, l'Angleterre était le pays de la révolution où les idées nouvelles s'étaient propagées comme une traînée de poudre. Les philosophes anglais avaient vu que les idées pouvaient changer du tout au tout en quelques années. L'Angleterre était aussi le pays où les sciences expérimentales s'étaient le plus développées, le pays de la première académie scientifique, ce premier "parlement de savants". Or, les sciences expérimentales montraient comment les idées se formaient à partir des observations et des expériences. Le courant matérialiste anglais établit alors que les pensées venaient en définitive uniquement de nos sens comme la vue, l'ouïe, le toucher..., et qu'elles ne pouvaient être que le reflet du monde réel. Un de ses représentants les plus marquants, John Locke, partant de l'idée que toute pensée ne pouvait être que le fruit de l'expérience, décrivit l'esprit humain comme une "ardoise vierge" qui se remplissait au contact du monde. Il en concluait qu'il n'existait pas dans les esprits des hommes "d'idées innées", d'idées a priori ; que, par exemple, les enfants ne naissaient pas avec des idées toutes faites, pas même celle de dieu.

À l'aube du XVIIIe siècle, le fameux siècle des Lumières, même si les deux courants français et anglais avaient mis en place les fondements d'une conception matérialiste, aucun penseur n'osait encore affirmer qu'il n'existait ni dieu, ni âme. Mais l'idée était dans l'air et elle ne devait pas tarder à être formulée.

L'apparition du matérialisme au siècle des Lumières

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c'est un petit curé de campagne des Ardennes, Jean Meslier, qui exprima son athéisme le premier. À l'époque, dans les couches pauvres de la paysannerie, devenir curé était souvent la seule voie ouverte à ceux qui avaient eu la chance d'avoir un peu d'éducation. À sa mort, il laissa un ouvrage imposant, connu sous le nom du Testament de Jean Meslier, que Voltaire fit publier en en tronquant certains passages parce qu'il les trouvait trop radicaux. On pouvait y lire :

« Pesez bien les raisons qu'il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m'assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n'est dans le fond qu'erreur, que mensonge, qu'illusion et imposture. »

Jean Meslier était un révolté. C'est lui par exemple qui avait lancé la formule "Il serait juste que les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres." Mais son athéisme n'était pas que le fruit de la colère, il était aussi la conclusion de ses lectures et de ses réflexions. Il était isolé, et ses idées ne furent connues, grâce à Voltaire, que partiellement et plus de trente ans après sa mort. Mais il fut un véritable précurseur des idées matérialistes modernes.

C'est avec un médecin des armées du roi de France, La Mettrie, que les courants matérialistes anglais et français firent vraiment leur jonction, donnant naissance à la première vision matérialiste conséquente des liens entre la matière et la pensée. Partant du concept "d'animal-machine" de Descartes, La Mettrie eut l'audace de l'étendre à l'homme et de parler "d'homme-machine". Pour la première fois, la pensée humaine était considérée comme le fruit de la matière. Ni dieu, ni l'âme n'avaient plus aucune justification. La Mettrie, médecin de profession, disait : "Si tout s'explique par ce que l'anatomie et la physiologie me découvrent dans la moelle, qu'ai-je besoin de forger un être idéal ?" Ses ouvrages furent condamnés, et brûlés par le pouvoir. Il dut quitter son emploi de médecin des armées et s'exiler aux Pays-Bas puis en Allemagne, mais jamais il ne renia ses idées.

Dans sa foulée, les penseurs matérialistes se multiplièrent. Et leurs idées communes forgèrent un matérialisme dont nous avons hérité. Selon ces penseurs, l'univers n'est fait que de matière. Cette matière, dont la science n'a jamais fini de comprendre les propriétés, s'organise sous des formes innombrables : de la roche inerte aux êtres vivants et jusqu'au cerveau humain capable d'être le siège de la pensée. Et les pensées des hommes, elles, même les plus abstraites, proviennent de leurs sens. Elles sont le reflet du monde extérieur dans le cerveau humain. Cette conception de la nature n'était pas une conception figée. Elle devait s'enrichir constamment de chaque nouvelle découverte scientifique. Et c'est ce qu'elle continue de faire plus de deux siècles et demi après.

Le symbole du siècle des Lumières fut un ouvrage collectif exceptionnel : l'Encyclopédie. Cette oeuvre monumentale, interdite à plusieurs reprises par le pouvoir royal et l'Église, à laquelle contribuèrent des scientifiques et des penseurs de toutes nationalités, donna au matérialisme son aspect universel. Tout fut décortiqué et mis à l'épreuve de la raison. Toutes les questions, celles de la nature, celles de la religion, et celles de la société furent abordées.

Les auteurs de l'Encyclopédie n'étaient pas tous athées, loin de là. Affirmer son matérialisme et son athéisme pouvait entraîner l'emprisonnement, et par exemple, Diderot, le père de l'Encyclopédie, fut lui-même emprisonné trois mois. Cela explique en partie pourquoi la plupart des philosophes préféraient s'affirmer déistes, c'est-à-dire qu'ils rejetaient les dogmes de l'Église mais continuaient formellement d'admettre l'existence d'un dieu abstrait. Marx dira plus tard que le déisme était "un moyen commode et paresseux pour se débarrasser de la religion".

Mais pour certains philosophes, le déisme cachait plus qu'un souci de se protéger de la répression. Voltaire, par exemple, revendiquait le déisme et dénonçait l'athéisme. Il savait pourtant être un polémiste vigoureux contre l'Église et les superstitions religieuses, capable d'écrire dans une lettre personnelle au roi de Prusse qui était un de ses protecteurs : "Tant qu'il y aura des fripons et des imbéciles, il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde, et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde." Mais le même Voltaire, s'installant à la frontière franco-suisse sur un domaine qu'il venait d'acheter, fît construire une église pour les paysans, avec marqué dessus en latin "érigée pour Dieu par Voltaire". Pour lui, l'athéisme ou le déisme étaient valables pour les grands du monde, mais pas pour les paysans.

Mais au-delà des forces ou des faiblesses de chacun de ces philosophes, l'aboutissement du mouvement général était qu'en cette fin de XVIIIe siècle, juste avant que la Révolution française n'éclate, l'humanité avait enfin une conception irréligieuse du monde.

Parallèlement à l'établissement des conceptions matérialistes sur la nature, les matérialistes les plus radicaux s'étaient attaqués aux problèmes des sociétés. Ils se posèrent la question de savoir ce qui faisait et défaisait les régimes et les pouvoirs, quelle explication on pouvait trouver à l'histoire de l'humanité. Ils savaient déjà que toute l'histoire n'était le résultat que de l'action des hommes eux-mêmes. Ils savaient qu'en même temps les hommes étaient le produit de leur milieu, qu'il n'y avait pas d'idées innées, comme l'avait dit John Locke. Et comme ils pensaient que c'était "l'opinion" qui gouvernait le monde, leur devoir de philosophes était d'éclairer les peuples.

D'Holbach, un des matérialistes les plus conséquents d'avant la Révolution française, s'exprimait ainsi :

«L'histoire nous prouve qu'en matière de gouvernement, les nations furent de tout temps le jouet de leur ignorance, de leur imprudence, de leur crédulité de leurs terreurs paniques, et surtout des passions de ceux qui surent prendre de l'ascendant sur la multitude. Semblables à des malades qui s'agitent sans cesse dans leur lit, sans y trouver de position convenable, les peuples ont souvent changé la forme de leurs gouvernements, mais ils n'ont jamais eu ni le pouvoir, ni la capacité de réformer le fond, de remonter à la vraie source de leurs maux ; ils se virent sans cesse ballottés par des passions aveugles.»

Les matérialistes avaient la ferme conviction que, débarrassé de l'obscurantisme, débarrassé de la religion, et armé de la raison, il était possible de rendre la société meilleure. Les philosophes des Lumières étaient loin d'être tous des républicains affichés. La plupart préféraient de beaucoup une monarchie constitutionnelle où les pouvoirs du roi seraient limités, ou encore une monarchie dirigée par un souverain "éclairé" ou encore mieux "philosophe", et peu réclamaient une république. Mais leurs dénonciations de l'obscurantisme, alors que l'Église et la monarchie étaient indissolublement liées, en faisaient tous des opposants de fait à la royauté.

Évidemment, ils étaient très loin de s'imaginer que, quelques années après, le peuple allait s'emparer de leurs idées, en faire des forces réelles et abattre la monarchie.

La Révolution française et la déchristianisation

La philosophie des Lumières ne resta pas cantonnée aux salons de la haute société, elle se répandit dans la population. Des colporteurs faisaient circuler sous le manteau les ouvrages des philosophes. Et parmi les élus du tiers-État de la Révolution française, plusieurs avaient été éclairés par les idées matérialistes.

Lorsque la Révolution éclata, la lutte contre la noblesse et le roi n'eut pas besoin de prétexte religieux. Et le pouvoir issu de la première irruption populaire de l'été 1789 imposa une Constitution civile au clergé. Les prêtres, du moindre curé à l'archevêque, devaient prêter serment sur la Constitution. Le Pape de Rome appela à s'y opposer. Et, mise à part une partie du bas clergé, les quelques héritiers spirituels de Jean Meslier, l'Église, résolument du côté de la monarchie, fut largement réfractaire au serment.

La révolution s'intensifia à partir de l'été 1792, marquée par le soulèvement des sans-culottes parisiens qui fit chuter la royauté et instaura la République. La guerre révolutionnaire devenant de plus en plus âpre, le pouvoir, s'il voulait vaincre, n'avait pas d'autre choix que de s'appuyer sur la mobilisation la plus large du peuple en lui concédant des mesures radicales. Ce fut alors, en 1793, la période dite de la Terreur, où les sans-culottes parisiens envahissaient régulièrement l'Assemblée pour porter des pétitions ou dénoncer le manque de fermeté de la République à l'égard des profiteurs. Ce fut la période où le petit peuple de Paris se retrouvait plusieurs fois par semaine dans les assemblées locales, les assemblées de sections, pour débattre et prendre des décisions. C'est aussi dans cette période qu'eut lieu la déchristianisation.

Dans l'ambiance surchauffée de la guerre civile, les initiatives de déchristianisation lancées par l'aile gauche des révolutionnaires trouvèrent immédiatement un écho dans le peuple. Le Conseil général de la Commune, à Paris, arrêta que toutes les églises et tous les temples de toutes religions et de tous cultes seraient sur-le-champ fermés. Et sous cette pression, l'Assemblée, la Convention, décréta le 16 novembre 1793 que "tous les bâtiments qui servaient au culte et au logement des ministres devaient servir d'asiles aux pauvres et d'établissements pour l'instruction publique." Les pamphlets contre l'Église lancés de Paris se propagèrent partout en France. Ils étaient lus à voie haute et réimprimés dans les villes de province et les campagnes. Les religieux furent écartés des églises qu'on transforma en "temples de la Raison".

On peut être surpris de la facilité avec laquelle les croyances religieuses s'étaient évaporées. Mais une haine s'était accumulée contre l'Église parasitaire et ouvertement ennemie de la révolution. Et puis surtout, la révolution avait mis à l'ordre du jour bien autre chose que les spéculations religieuses, il s'agissait de changer les choses sur-le-champ. Dans les assemblées de section, dans les insurrections, le petit peuple sentait qu'il avait l'occasion de maîtriser son destin. Cela fit énormément pour écarter les préjugés et les croyances.

Mais Robespierre chercha à brider cet élan populaire qui lui échappait. Il utilisa tout son poids et déclara à propos des déchristianisateurs :

«De quel droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau ?" La Convention veut "maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée. Elle ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte.»

Robespierre s'empressa de mettre sur pied une nouvelle religion pour remplacer l'ancienne. Ce fut le culte de "l'Être suprême" qu'il préférait à celui de la "Raison". En faisant cela, Robespierre étouffait l'énergie révolutionnaire des sans-culottes et des paysans et, par la même occasion, sciait la branche sur laquelle il reposait.

Toute la période de mobilisation populaire que représente la Terreur de 1793 avait effrayé la bourgeoisie. Elle avait eu besoin des masses pour écraser la noblesse et résister au moment de la guerre révolutionnaire mais, la victoire assurée, elle souhaitait avant tout une situation plus contrôlée et les masses soumises. Napoléon, général de la révolution, fut son homme. En même temps qu'il imposait sa dictature militaire, il fit revenir l'Église catholique, signa le Concordat avec le Pape et rétribua de nouveau les prêtres avec les deniers publics.

Les philosophes des Lumières et la Révolution française avaient démystifié la religion. Alors Napoléon la remit en selle en déclarant :

«L'inégalité des fortunes ne peut exister sans religion. Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, il lui est impossible d'accepter cette différence s'il n'y a pas une autorité qui lui dise : Dieu le veut ainsi.»

Le matérialisme et la classe ouvrière

Le matérialisme des Lumières avait été une arme utilisée par la bourgeoisie contre la noblesse. Mais pour exercer le pouvoir, ces théories ne lui étaient pas nécessaires. Comprendre la nature, c'était une chose, mais pousser le matérialisme plus loin, pour comprendre les sociétés, leur histoire, les ressorts de leur évolution, ça, la bourgeoisie n'en voulait pas. Alors, ceux qui relevèrent le drapeau du matérialisme, ce furent ceux qui s'opposèrent au nouveau pouvoir, les premiers socialistes.

Ces premiers socialistes français et anglais du tout début du XIXe siècle, dont les noms les plus connus sont Saint-Simon, Fourier et Owen, se revendiquaient des matérialistes des Lumières. Ils transposèrent les attaques que ces derniers avaient portées contre la société de l'Ancien Régime, en attaques contre la société bourgeoise naissante. Ils dénoncèrent la bourgeoisie aussi vigoureusement que les plus radicaux de leurs ancêtres avaient dénoncé la noblesse.

Comme, selon eux, l'organisation sociale la meilleure devait naître de l'application de principes rationnels, ils se lancèrent dans la conception des plans de sociétés idéales. D'ailleurs, allant jusqu'au bout de leurs idées, ils créèrent des micro-sociétés qui devaient servir d'exemple à l'humanité.

Ces premiers socialistes n'étaient pas des penseurs de salon, ils tentèrent réellement d'aider à ce que les choses changent. Mais c'étaient les limites de leur compréhension de l'évolution des sociétés qui les rendait impuissants. Au XVIIIe siècle, le matérialisme avait triomphé des conceptions religieuses et réussi à imposer une conception rationnelle et scientifique de la nature, mais en ce qui concerne la compréhension des sociétés, le matérialisme semblait faire du sur-place.

Le matérialisme de Marx et le communisme moderne

Pour faire un pas de plus, il fallait franchir une étape radicale. Pour comprendre l'évolution des sociétés, il ne fallait pas s'en tenir à une critique d'une société donnée à un instant donné et faire la liste de ce qui allait et ce qui n'allait pas. Il fallait un raisonnement qui englobe l'évolution elle-même.

Ce mode de raisonnement est venu d'un philosophe allemand, Hegel, qui étudiait les événements, les raisonnements, toutes choses, dans leur développement. Il remit au goût du jour un mode de pensée que l'antiquité avait découvert, mais que le matérialisme avait délaissé : la dialectique.

Une formule de Hegel introduisait sa philosophie de l'histoire : "ce qui est rationnel est réel ; et ce qui est réel est rationnel". Cette phrase abstraite signifiait que toutes les sociétés qui s'étaient succédé au fil de l'histoire de l'humanité, étaient rationnelles, c'est-à-dire qu'elles avaient leur raison d'être, y compris celles qui, de loin, pouvaient sembler aberrantes. Et comme des sociétés totalement contradictoires s'étaient succédé, cela ne pouvait avoir de sens que si le "raisonnable", ce qui était conforme à la raison, était en constante évolution.

Hegel avait été fasciné par la Révolution française dont il était contemporain et qu'il décrivait comme "un magnifique lever de soleil". Hegel concevait que si la monarchie française avait été rationnelle durant toute une période historique, la révolution de 1789 avait montré que la société devait passer à autre chose. Selon Hegel, l'histoire de l'humanité n'était pas un enchevêtrement chaotique de violences incompréhensibles et condamnables, mais un processus qu'il fallait comprendre et étudier, dont il fallait déterminer le mécanisme interne.

Comme moteur ultime de l'évolution des sociétés, Hegel, reprenant un peu les idées des Lumières, voyait la "Raison" et plus précisément "l'Idée de Raison". L'histoire des sociétés reflétait, selon lui, l'évolution de "l'Idée de Raison" dans l'esprit des hommes.

Cette vision "idéaliste", qui mettait une idée abstraite au coeur du processus de toute l'histoire de l'humanité, pouvait sembler être un retour en arrière par rapport aux matérialistes du XVIIIe siècle. Mais c'est à partir de cette conception philosophique que le matérialisme put évoluer et prendre une forme plus aboutie.

C'est à Marx qu'on doit cette étape dans l'histoire des idées matérialistes. C'est lui qui reprit la dialectique de Hegel et lui donna une base matérialiste. Selon Marx, la dialectique des idées n'était que le reflet dans le cerveau humain de la dialectique du monde réel. Comme il le disait lui-même : chez Hegel, la dialectique "marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds".

En appliquant le raisonnement à la fois dialectique et matérialiste à l'évolution des sociétés, Marx mit en évidence que l'histoire des sociétés était l'histoire des luttes entre classes sociales et que ces classes sociales plongeaient leurs racines dans l'organisation économique des sociétés.

Voilà alors comment s'expliquait à très grands traits l'histoire des derniers siècles. La bourgeoisie s'était d'abord développée dans les interstices de la société féodale avec l'essor du commerce. Tout progrès économique élargissait les échanges et, au bout du compte, contribuait à renforcer la bourgeoisie. Arriva un temps où elle était devenue la puissance sociale dominante, alors que la noblesse, elle, perdait toute raison de gouverner. Il devenait alors inévitable que la bourgeoisie prenne la direction de la société.

Mais il n'y avait aucune raison de penser que l'histoire devait s'arrêter là. Dès sa naissance, la bourgeoisie était flanquée de son contraire : les capitalistes ne peuvent pas exister sans salariés. Alors que le bourgeois du Moyen-Âge devenait le capitaliste industriel, le petit peuple des villes, les compagnons des corporations, devenaient les ouvriers d'usine, les prolétaires modernes. Et la nouvelle opposition entre classes était celle entre la bourgeoisie et le prolétariat.

Quand Marx établit son raisonnement, la classe ouvrière n'était nombreuse qu'en Angleterre. Les luttes de cette jeune classe sociale étaient déjà des exemples époustouflants, mais la généralisation de Marx à l'ensemble de l'Europe et même au monde était à l'époque une anticipation géniale.

Cette vision matérialiste de l'Histoire portait en elle un aspect révolutionnaire. Car si ce sont les luttes des classes qui sont le moteur de l'Histoire, alors il ne s'agit plus pour les philosophes matérialistes de simplement observer et critiquer pour aider au progrès. Il faut prendre part à cette lutte des classes, il faut agir. Comme disait Marx : "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières ; mais ce qui importe c'est de le transformer".

Accepter les conclusions de ce matérialisme historique, cela signifiait, et signifie toujours d'ailleurs, lutter contre la société capitaliste. Et c'est pour cela que les idées matérialistes ont été associées à la classe ouvrière et à ses idées d'émancipation, et donc au communisme moderne.

Le matérialisme donnait d'ailleurs une vision totalement transformée de ces idées communistes. Le communisme qui existait avant Marx était hérité des premières luttes ouvrières et même des premières luttes du petit peuple des villes du Moyen Âge. Teinté de religiosité, il vantait un communisme de la répartition, une égalité du partage, il ne se posait pas le problème de la production des richesses.

Avec le marxisme, le communisme prit sa place dans l'évolution des sociétés comme l'organisation économique qui doit remplacer le capitalisme en débarrassant la société des contradictions de celui-ci. Le communisme ne se résumait plus au simple partage des richesses mais revendiquait la collectivisation des moyens de production pour utiliser la haute productivité de l'économie capitaliste et supprimer l'anarchie due à la concurrence capitaliste.

Le progrès de l'industrie fit surgir partout en Europe, puis partout dans le monde, des bataillons de travailleurs. La classe ouvrière montra alors qu'elle était une classe sociale combative et capable de lutter pour le pouvoir, validant le matérialisme de Marx.

Le mouvement ouvrier et la religion

Marx se battit pour que le mouvement ouvrier s'empare des conceptions matérialistes, pour qu'elles deviennent l'arme idéologique des travailleurs conscients. Il était essentiel que les militants ouvriers se débarrassent des vieilles conceptions, teintées de religiosité, et qui pouvaient véhiculer des préjugés passéistes et même parfois réactionnaires. Marx consacra toute sa vie à ce combat. Et alors que dans la bourgeoisie, les conceptions matérialistes refluaient, c'est dans la classe ouvrière qu'on trouva désormais les athées matérialistes les plus conséquents.

Évidemment, les préjugés religieux n'allaient pas pour autant disparaître de la classe ouvrière, car la religion a des racines sociales profondes qui plongent dans la souffrance quotidienne des exploités. Comme le disait Marx dans un de ses tout premiers écrits, il avait alors 25 ans :

«La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre part, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.»

La société capitaliste, en favorisant la connaissance et le progrès technique, a fait disparaître certaines sources de la religion. Mais elle en a engendré d'autres. Le capitalisme a développé une économie toujours plus puissante qui est le produit du travail des hommes. Mais le contrôle de cette économie leur échappe et ce qui n'est que le fruit de leur travail collectif leur apparaît au bout du compte comme une puissance extérieure qu'ils ne maîtrisent pas et qu'ils ne comprennent pas. La religion ne disparaîtra que lorsque l'humanité aura enfin pris les rênes de son destin en main, c'est-à-dire quand la classe ouvrière aura écarté la bourgeoisie et supprimé l'anarchie qui règne dans l'économie.

Ce constat a été la ligne de conduite du mouvement ouvrier marxiste par rapport à la religion. Les militants marxistes ont toujours lutté activement pour diffuser les conceptions matérialistes et athées, tout comme ils ont toujours su que toute une partie des travailleurs, en dehors des périodes révolutionnaires, ne pouvait échapper au poids des superstitions religieuses. Et cela n'était et n'est absolument pas contradictoire avec le fait de considérer que la classe ouvrière dans son ensemble est la seule force capable de renverser le capitalisme et d'émanciper la société.

Anti-cléricalisme bourgeois et anti-cléricalisme ouvrier

Le mouvement ouvrier s'est battu pour la liberté de culte, c'est-à-dire la liberté de pouvoir croire en la religion de son choix ou évidemment de ne pas croire et d'être athée. Il s'est battu pour la séparation de l'Église et de l'État, pour qu'il soit à la charge des croyants de faire vivre leur propre culte. D'ailleurs, rappelons que les révolutionnaires anglais, bien que religieux et puritains, étaient déjà pour la séparation de l'Église et de l'État. Pour eux, il s'agissait de liberté religieuse. Pour le mouvement ouvrier, il s'agissait et il s'agit toujours, en plus de cette liberté, de se battre pour empêcher qu'un appareil religieux impose sa propagande avec le poids de l'État, entre autres en ayant dans ses mains l'éducation de la jeunesse.

La Commune de Paris de 1871, ce premier État de la classe ouvrière, décréta la séparation de l'Église et de l'État, et supprima tous les budgets publics des cultes. Mais cette première expérience d'une société dirigée par les travailleurs ne dura qu'à peine deux mois et demi. Et il fallut attendre presque 35 ans pour qu'il se trouve des politiciens bourgeois républicains pour imposer la séparation de l'Église et de l'État en France.

Cette séparation fut réalisée par la loi de 1905 qui retira à l'Église catholique une partie du poids qu'elle avait sur la société française. Le Concordat mis en place par Napoléon en 1801 fut aboli et les religieux ne furent plus rétribués par l'argent public.

Cette loi a indéniablement profité aux travailleurs. Mais elle était le fruit de la bagarre entre tendances politiques bourgeoises rivales : l'une catholique et monarchiste, l'autre laïque et républicaine. Et dans cette lutte, le parti radical, qui représentait ces républicains laïcs, cherchait à écarter des concurrents, pas à émanciper le peuple. L'école laïque, gratuite et obligatoire de 6 à 12 ans, qu'il mit en place pour concurrencer l'Église, était aussi, à sa manière un appareil de propagande : de propagande anti-religieuse, ce qui était une bonne chose, mais aussi de propagande nationaliste et bourgeoise.

Et puis une fois l'Église catholique française soumise, les mêmes républicains surent la traiter avec ménagement. D'abord en reculant sur la réelle séparation de l'Église et de l'État. Car la loi de 1905 stipula que les édifices religieux restaient à la disposition de l'Église catholique mais que c'était à l'État de les entretenir. Ensuite, parce que cette loi représenta le sommet de leur lutte anti-religieuse. À partir de là, ils ne firent que concession sur concession à l'Église. La plus notable fut que dans les départements d'Alsace et de Lorraine, qui étaient allemands au moment de la loi de 1905 et qui redevinrent françaises après la Première Guerre mondiale, les religieux continuèrent à être payés par l'État. Depuis, aucun gouvernement n'a voulu étendre à ces régions la loi de 1905.

L'anticléricalisme bourgeois français, en tant que courant politique, non seulement fut limité dans ses objectifs, mais en plus il ne dura qu'un temps. Et ce fut pourtant un des plus vigoureux.

La révolution russe et la lutte contre les préjugés religieux

Le mouvement ouvrier révolutionnaire fut en réalité le seul courant politique matérialiste international. Le courant socialiste d'avant 1914 répandit largement les idées matérialistes chez les travailleurs de nombreux pays. Mais c'est en Russie, dans un pays où l'Église orthodoxe était religion d'État, et où les révolutionnaires réussirent à prendre le pouvoir en 1917, que l'expérience est la plus riche.

En Russie tsariste, c'était évidemment dans les campagnes que le poids de l'Église était le plus fort. Les communistes russes avaient bien sûr dans leur programme la séparation de l'Église et de l'État et la liberté des cultes. Dans une petite brochure de 1903 en direction de la paysannerie, Lénine écrivait :

«Les social-démocrates [c'est-à-dire les communistes] réclament pour chacun le droit de professer, en toute liberté, la religion qui lui plaît. (...) Il faut que chacun ait pleine liberté non seulement d'embrasser la religion qu'il veut mais aussi de propager n'importe quelle religion et de changer de religion. (...) Il ne doit y avoir ni religion "dominante", ni Église "dominante". Toutes les croyances religieuses et toutes les Églises doivent être égales devant la loi.»

À côté de cette position nette pour la liberté des cultes, les communistes étaient, eux, des matérialistes athées militants. Dans un article sur la religion, le même Lénine déclarait :

«Pour ce qui est du parti du prolétariat socialiste, la religion n'est pas une affaire privée. Notre parti est une association de militants conscients, de combattants d'avant-garde pour l'émancipation de la classe ouvrière. Cette association ne peut pas et ne doit pas rester indifférente à l'inconscience, à l'ignorance ou au sombre fanatisme sous la forme de croyances religieuses.»

Mais, contrairement aux anti-cléricaux bourgeois français, la lutte contre les conceptions religieuses ne se faisait pas uniquement par de la propagande athée. Cette propagande devait se soumettre à la tâche fondamentale, à savoir le développement de la lutte de classe des exploités contre les exploiteurs. Prenant l'exemple d'une grève, dans le même article, Lénine continuait :

«Un marxiste est forcément tenu de placer le succès du mouvement gréviste au premier plan, de réagir résolument contre la division des ouvriers dans cette lutte en athées et chrétiens, de combattre résolument cette division. Dans ces circonstances, la propagande athée peut s'avérer superflue et nuisible, non pas du point de vue sentimental, par crainte d'effaroucher les couches retardataires, de perdre un mandat aux élections, etc., mais du point de vue du progrès réel de la lutte de classe qui, dans les conditions de la société capitaliste moderne, amènera les ouvriers chrétiens à la social-démocratie et à l'athéisme cent fois mieux qu'un sermon athée tout court.»

Quand la Révolution russe porta au pouvoir les communistes. Ils tinrent leurs promesses. En janvier 1918, un décret simple, rédigé par Lénine lui-même, annonça que "l'Église est séparée de l'État" et "l'école est séparée de l'Église". Les biens des organisations religieuses furent proclamés propriété d'État. Mais les associations religieuses purent gratuitement utiliser des édifices pour les cultes à condition d'entretenir ces édifices.

Sous le feu des événements, le recul des préjugés religieux se fit quasiment de lui-même. La guerre mondiale, la révolution d'Octobre puis la guerre civile, tous ces événements contribuèrent en eux-mêmes à faire que des millions de travailleurs et de paysans se débarrassent de leurs sentiments religieux. Pendant les toutes premières années du régime, il n'y eut même pas, par exemple, de revue spécifique de propagande athée. En 1922, c'est-à-dire presque 5 ans après la prise du pouvoir, à l'occasion du lancement d'une des premières revues de propagande matérialiste, Lénine reconnaissait que le régime n'avait pas encore, "à notre honte" disait-il, traduit la littérature matérialiste athée du XVIIIe siècle à laquelle il attachait beaucoup d'importance.

Ce n'est que dans un deuxième temps que le pouvoir à la tête de la société soviétique, société qui conservait quantité d'arriérations héritées du tsarisme, chercha non seulement à combattre les préjugés religieux par de la propagande matérialiste, mais au moins autant à transformer le quotidien de la population. Voilà ce que mettait en avant Trotsky en 1925 :

«Des salles à manger publiques et des crèches peuvent affecter la conscience de la ménagère d'un stimulus révolutionnaire, ainsi qu'énormément accélérer son évolution vers le rejet de la religion. Les méthodes chimiques utilisées par l'aviation pour détruire les sauterelles peuvent jouer le même rôle vis-à-vis des paysans. Le simple fait pour le travailleur et la travailleuse de participer à la vie d'un club, en les extirpant de la petite cage familiale avec son icône et son cierge, ouvre l'une des voies vers la libération des préjugés religieux.»

Trotsky comptait aussi beaucoup sur les salles de cinéma pour faire concurrence aux églises.

Évidemment, à aucun moment les communistes russes n'ont pensé qu'ils se débarrasseraient définitivement des préjugés religieux dans leur coin, dans cette Russie qui gardait les traces profondes de son arriération, isolés d'un renversement général de la société capitaliste. Ils faisaient au mieux avec les moyens qu'ils avaient. Cela dit, force est de constater qu'en Russie soviétique, pendant plusieurs dizaines d'années, la religion s'estompa considérablement.

Conclusion

Alors aujourd'hui, les choses ont nettement reculé. Dans l'ex-URSS, et partout dans le monde.

Ce recul des idées matérialistes s'inscrit dans un reflux général de la société. Même si la technologie continue de progresser, la société s'enlise dans un bourbier d'idées crasseuses, dépassées, que les découvertes de la pensée humaine avaient déjà depuis longtemps démystifiées. Car en l'absence de perspectives nouvelles, que seul un mouvement ouvrier conscient peut porter, ce sont ces idées du passé, plus ou moins remises au goût du jour, qui dominent. Tout cela est le reflet idéologique du fait que la société capitaliste n'a plus d'avenir à proposer à l'humanité, si ce n'est la barbarie.

Face à ce recul, nous défendons les raisonnements matérialistes de Marx, et les transmettons à tous ceux qui veulent comprendre cette société et qui veulent la combattre.

Par ailleurs, aujourd'hui, derrière le drapeau de la religion se trouve parfois plus que la simple croyance en dieu, il se trouve des courants politiques réactionnaires. Comme ces fondamentalistes protestants aux États-Unis ou catholiques en France qui peuvent faire le coup de poing contre les femmes qui veulent avorter ou contre les médecins qui pratiquent les avortements. C'est le cas aussi des intégristes juifs en Israël qui veulent interdire toute circulation le samedi, et c'est le cas des intégristes musulmans qui veulent imposer le voile islamique aux femmes. Toutes ces interventions ne sont en plus que les premiers actes d'une politique qui vise à imposer une dictature sur les pensées avant d'imposer une dictature tout court.

La religion n'est qu'un masque pour ces courants politiques qui sont des adversaires des travailleurs et représentent un danger mortel, y compris et même surtout pour ceux qui se revendiquent de la même confession. Il serait criminel pour une organisation révolutionnaire communiste de ne pas mettre en garde contre ce danger et de ne pas préparer les travailleurs à l'affronter.

Pour revenir à la religion, nous savons que les progrès scientifiques, les découvertes, ne feront pas disparaître les croyances dans une société où l'immense majorité est opprimée, et où l'économie capitaliste ressemble à une puissance surnaturelle indomptable.

Face à l'exploitation, les pauvres d'aujourd'hui se sentent aussi impuissants que les pauvres de l'Empire romain face à leur oppression. Et c'est pour cela d'ailleurs que tous ces monothéismes, juif, chrétien ou musulman, qui datent de plusieurs siècles voire de plusieurs millénaires, représentent toujours quelque chose pour des centaines de millions, voire des milliards d'exploités à travers le monde.

Mais il y a une différence essentielle. Les ouvriers d'aujourd'hui ne sont pas comme les esclaves de l'Empire romain. À l'époque, l'horizon était bel et bien bouché : l'Empire ne pouvait que s'effondrer et la société attendre de se régénérer pour repartir sur d'autres bases. Aujourd'hui, les conditions objectives existent pour que la production soit organisée en fonction des besoins de tous et sur une base internationale. Les progrès de la science, des techniques, de la production, l'internationalisation croissante des échanges, tout cela va dans ce sens. Et pour que cette possibilité objective se réalise, pour que le rationnel devienne réel comme dirait Hegel, il faut que la classe ouvrière prenne les rênes de la société en main.

Au-delà des préjugés religieux, c'est la conscience de ce rôle historique qui peut être la base de l'unité du prolétariat. Et ce sera alors aux travailleurs communistes d'entraîner les autres qui, lorsque l'explosion sociale arrivera, chercheront des programmes et des idées.