Maghreb : les classes populaires, la bourgeoisie nationale et l'impérialisme

Cercle Léon Trotsky
01/03/1985

Le Maghreb en arabe, c'est plus exactement le « djeziret el Maghreb », c'est-à-dire « l'île du couchant ». Ce n'est certes pas une île au sens propre, mais c'est une région bien délimitée, à l'ouest par l'Atlantique, au nord par la Méditerranée, au sud et à l'est par le désert. Elle correspond aujourd'hui à la région comprise dans les frontières de cinq États : le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, la Libye et la Mauritanie. C'est aussi une région marquée par une longue histoire commune et par le passage de nombreux peuples. Le plus ancien peuplement connu est le peuplement berbère. Cette population blanche, parlant une langue originale, vint sans doute elle-même de l'est ou du sud, succédant probablement à un peuplement plus ancien, auquel elle transmit son parler et ses coutumes. Le Maghreb connut ensuite l'arrivée des Phéniciens qui fondèrent Carthage, puis des Romains, des Vandales, et enfin au 7e siècle, après la naissance de l'Islam, il connut la conquête arabe qui parcourut tout le Maghreb, puis gagna l'Espagne et le sud de la France.

Le Maghreb fut donc arabisé et islamisé. Ses villes furent le siège d'une civilisation souvent brillante où domina la langue arabe, tandis que les parlers et les coutumes berbères subsistaient à l'intérieur des terres. Il connut encore une histoire mouvementée. Le peuplement se fit encore par le reflux des Andalous musulmans chassés par la reconquête chrétienne de l'Espagne, des juifs d'Espagne chassés par les rois catholiques, et finalement par des apports venus de toute la Méditerranée. C'est dire à quel point le fonds commun du peuplement de cette partie du rivage méditerranéen est proche de celui de la France et de l'Europe du Sud.

Dans l'Ouest Atlantique, relativement isolé du reste du Maghreb, en contact plus direct avec le reste de l'Afrique et avec l'Espagne, un empire se constitua de façon relativement stable : l'empire chérifien, ancêtre de l'État marocain, qui resta indépendant jusqu'au début de ce siècle. Par contre, l'Algérie et la Tunisie passèrent au 16e siècle sous le contrôle de l'empire turc alors au faîte de sa puissance. En fait, les régences d'Alger et de Tunis, bien que vassales du sultan de Constantinople, menèrent une existence relativement indépendante, sous laquelle la bourgeoisie commerçante connut un certain développement. C'est alors que les frontières actuelles de ces pays se dessinèrent. Elles gardèrent à vrai dire une certaine imprécision. Ces frontières avaient un sens bien sûr pour les classes dirigeantes et pour l'administration, relativement lâche, mise en place par les Turcs ou par le sultan du Maroc. Mais elles n'en avaient guère pour le reste de la population. De part et d'autre des frontières on parlait l'arabe, les tribus nomades les passaient sans encombre. S'il y avait au Maghreb des frontières linguistiques, elles ne correspondaient pas aux frontières administratives, puisque les parlers berbères subsistèrent surtout dans les régions montagneuses, de la Kabylie et des Aurès au Rif et à l'Atlas marocains, ou dans les oasis du désert, de la Libye à la Mauritanie. Le Maghreb a donc continué de former un tout sur le plan humain, où Berbères et Arabes avaient en fait le sentiment d'appartenir à un même ensemble. Il a ensuite encore été marqué par une histoire commune, celle de la colonisation, essentiellement française, et en partie espagnole et italienne.

C'est de cette histoire commune, qui a marqué essentiellement la Tunisie, le Maroc et l'Algérie, que nous parlerons. Les luttes des peuples maghrébins contre l'oppression coloniale française marquent, encore aujourd'hui, toute la situation politique de la région. Elles ont impliqué directement, d'une façon ou d'une autre, la classe ouvrière, ici, en France. Elles l'impliquent toujours par bien des côtés.

Une colonisation dévastatrice

La colonisation du Maghreb, commencée avec la conquête de l'Algérie, dura près de 80 ans. Elle fut particulièrement atroce en Algérie, où elle se fit dès le départ les armes à la main. Au Maroc et en Tunisie, la pression de l'impérialisme passa par les filouteries traditionnelles des emprunts et des dettes forcées, mais elle y donna lieu aussi à des soulèvements populaires et à l'envoi de corps expéditionnaires armés. Il fallut mater par le fer et le feu les populations qui n'acceptaient pas de se soumettre, même là où les autorités, sultan ou bey étaient déjà arrivés à composition. Nous ne raconterons pas en détail cette longue histoire, qui dura de 1830 à 1912. Le fait est que, quand éclata la Première Guerre mondiale, la plus grande partie du Maghreb était sous domination française : l'Algérie depuis plus de 80 ans, la Tunisie depuis 35 ans, le Maroc depuis deux ans. Une petite partie du Maroc avait été réservée à l'Espagne, et la Libye avait été colonisée par l'Italie. L'Algérie avait été annexée par la France, la Tunisie et le Maroc placés sous protectorat. Cette forme de domination, moins brutale dans les apparences que l'annexion, visait à rendre plus facile l'acceptation, par les populations, de la domination étrangère et à faire la part des intérêts des autres puissances.

Mais elle n'en fut pas moins dévastatrice.

La colonisation s'empara des mines, des bonnes terres, le Maghreb fut livré au pillage des banques et des grandes sociétés françaises.

Dans les trois pays placés sous contrôle français, la colonisation et la domination impérialiste eurent l'effet d'un cataclysme. Mais c'est en Algérie que les destructions furent les plus profondes, du fait à la fois de la durée et de l'invasion des colons. En effet, pour assurer leur domination sur le pays, les régimes qui se succédèrent en France après la conquête, favorisèrent l'implantation massive de colons dans les campagnes algériennes.

Parmi la population pauvre du sud de la France, d'Espagne, d'Italie, de Malte, on agita donc le mirage d'une fortune rapide en Algérie. Le nombre d'Européens installés dans le pays atteignit en 1896 578 000. Ils n'avaient pas tous fait fortune, loin de là. Beaucoup, après s'être installés à la campagne, finirent par gagner les villes, rebutés par la dureté des conditions de vie. Il y eut bientôt là toute une population de « petits blancs », ouvriers, employés, artisans ou commerçants, pas riches, mais bénéficiant d'un statut privilégié.

Dans les campagnes, ce fut la grande agriculture capitaliste qui triompha, faisant la fortune de quelques gros colons, cultivant le blé ou la vigne pour l'exportation. Toute l'économie du pays fut organisée pour eux.

La société algérienne fut bouleversée, détruite. La guerre de conquête, la répression des insurrections, l'accaparement des terres et la destruction de. l'économie rurale traditionnelle se traduisirent par une véritable dépopulation : il fallut attendre 1880 pour que l'Algérie retrouve son chiffre de population de 1830, estimé à 3 millions. L'aristocratie traditionnelle des tribus, comme la mince bourgeoisie commerçante et l'artisanat des villes furent anéantis.

L'Algérie, de tous les pays du Maghreb, fut ainsi le pays qui paya le plus cher la colonisation européenne.

Les premiers nationalistes

C'est en Tunisie, au début du siècle que se structura le premier mouvement de contestation de la toute-puissance du régime colonial, parmi les riches commerçants de Tunis, les notables, les lettrés de l'Université coranique. Dès 1907, se fonda le mouvement dit des « Jeunes Tunisiens ». Ils ne mettaient pas en cause les autorités françaises ; ils leur demandaient seulement de leur laisser une petite place au pouvoir dans leur propre pays. Mais dans l'ensemble du Maghreb, comme dans bien d'autres pays, c'est la Première Guerre mondiale qui accéléra le développement des oppositions à la présence coloniale.

En Tunisie, au cours même de la guerre, le Sud connut une révolte générale des tribus, en liaison avec la révolte des tribus de Libye contre la conquête italienne, commencée en 1912. A la fin de la guerre, les milieux arabes politisés étaient en effervescence. En février 1920, le parti « Jeune Tunisien » se transforma en parti du « Destour », du mot arabe qui signifie constitution. Il réclamait l'octroi à la Tunisie d'un régime constitutionnel.

Le mouvement nationaliste se développa également en Algérie, où il était jusqu'alors pour ainsi dire inexistant. Le mouvement des jeunes Algériens qui avait lancé en 1912 son premier manifeste, connut une certaine popularité dans la population au travers de son leader, l'émir Khaled, le petit-fils d'Abdel Kader. Sa popularité lui valut d'être exilé par les autorités en 1923.

Les débuts du mouvement ouvrier et communiste

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, au Maghreb, une classe ouvrière autochtone plus nombreuse se développa. En outre, ces pays avaient non seulement servi de réservoir de chair à canon, mais également de réservoir de main-d'oeuvre pour les usines métropolitaines. Cela eut des conséquences importantes parmi les Algériens qui avaient été mobilisés. Notamment, certains avaient eu des contacts divers avec le mouvement communiste naissant en France. Quelques-uns avaient même participé aux mutineries dans la flotte d'intervention envoyée contre la révolution russe.

Le mouvement ouvrier maghrébin se développa donc. Au printemps 1919 la vague de grèves qui touchait la France s'étendit à l'Algérie. On y vit les travailleurs algériens se joindre aux ouvriers français. Lors des 1er mai 1919 et 1920, des milliers d'Algériens défilèrent à Alger et Oran.

En Tunisie, le mouvement ouvrier avait en fait déjà débuté antérieurement. Mais dans les années vingt, des travailleurs tunisiens en bien plus grand nombre découvrirent les armes de la grève et du syndicalisme.

En Russie, le jeune pouvoir soviétique était né et il s'adressait aux prolétaires du monde entier. C'était un langage nouveau. jusque-là, le mouvement ouvrier des pays impérialistes avait ignoré le sort des peuples coloniaux. La scission du Parti Socialiste en France en décembre 1920 qui déboucha sur la création du Parti Communiste eut des répercussions immédiates en Tunisie et en Algérie.

En Tunisie, alors que la social-démocratie locale était infestée d'esprit colonial, de paternalisme, le Parti Communiste créé en 1921 chercha à toucher le prolétariat tunisien. Son journal l'Avenir social, était rédigé en arabe populaire, il menait sa propagande au nom des intérêts du prolétariat international. Pour les communistes de ces années-là, le Parti Communiste était, comme le proclamait un de leurs textes, le parti « qui tout autant que les autres partis d'indépendance obtiendra pour nous la liberté nationale, mais qui seul nous libérera de l'esclavage du salariat par la propriété collective. « La Tunisie aux Tunisiens » dit-il, oui, mais aussi : « La Tunisie aux travailleurs ».

En Algérie, le Parti Communiste avait hérité de l'ancienne structure du Parti Socialiste, totalement intégrée à l'organisation métropolitaine. Les fédérations communistes d'Algérie, qui étaient alors des organisations exclusivement européennes, n'échappaient pas aux préjugés petits-blancs hérités de la social-démocratie. Difficulté à laquelle vint s'ajouter, à partir de 1924, une répression sévère, comme en Tunisie d'ailleurs, où le Parti Communiste avait été interdit dès mai 1922.

La guerre du Rif

Le mouvement communiste maghrébin et français n'eut pas à attendre longtemps l'occasion de démontrer concrètement aux peuples colonisés qu'il était à leurs côtés contre l'impérialisme. Elle lui fut fournie dès 1924-1925 lors de la guerre du Rif. C'est en effet dans ces montagnes du nord du Maroc, que les puissances coloniales n'avaient pas encore vraiment soumises, qu'elles se heurtèrent à une véritable insurrection.

Dans l'été 1921, tandis que les Français tenaient déjà solidement au sud une notable partie du Maroc, les Espagnols au nord s'évertuaient encore à conquérir leur part du territoire. Soudain, à Anoual, l'une des deux armées espagnoles, malgré ses vingt mille hommes, fut littéralement taillée en pièces.

Ce fut dans le monde entier une vague de stupeur. Quelques bandes de paysans, piteusement armés, avaient réussi à défaire des troupes dix fois plus fortes ! L'Espagne achemina des renforts imposants mais il lui fallut tout de même de longs mois pour reconquérir le terrain perdu. Car en face avait surgi une organisation, une manière d'État, en tout cas une armée avec un chef, un certain Abd El Krim à la trempe peu commune.

Fin 1924, la guerre était virtuellement gagnée par les troupes de celui-ci. L'armée française ouvrit alors un nouveau front au sud. C'était alors une des plus fortes armées du monde et les bataillons d'Abd El Krim semblaient courir au massacre. Pourtant, là encore, on vit les Français bousculés, plus rapidement encore que les Espagnols.

La France et l'Espagne coalisées réussirent tout de même en fin de compte à redresser la situation et à remporter la victoire. Les quelque soixante quinze mille hommes d'Abd El Krim furent littéralement submergés par les huit cent mille hommes au total des troupes coloniales. Mais les combattants rifains étaient animés de toute l'énergie d'un peuple qui sait pourquoi il se bat. Vaincu, Abd El Krim restait moralement le vainqueur pour les masses opprimées par le même colonialisme dans le reste du Maghreb, en Afrique et jusqu'en Orient.

En métropole aussi, le soulèvement du Rif entraîna la solidarité d'une fraction notable de la classe ouvrière, du moins celle de ses couches les plus conscientes. Les socialistes de la SFIO étaient au gouvernement et cautionnaient la guerre. Mais le jeune Parti Communiste assuma la tâche et l'honneur d'organiser la solidarité avec les combattants du Rif. Abd El Krim était certes un notable, un lettré qui avait été formé par l'Espagne. Ses aspirations étaient rien moins que communistes et il ne voulait que créer au Maroc un État indépendant. Mais cela ne retirait rien aux responsabilités qui incombaient aux Partis Communistes en métropole.

Dès l'entrée de la France en guerre, le Parti Communiste lança ses militants dans une campagne de propagande et d'agitation contre la guerre. Les jeunesses Communistes appelèrent les soldats à refuser collectivement d'obéir aux gradés, à fraterniser avec les combattants rifains. La première grève politique organisée contre une guerre coloniale eut lieu, le 12 octobre 1925.

Dans l'émigration : naissance de l'Etoile Nord-Africaine

Au Maghreb, en ce début des années vingt, les communistes étaient encore faibles. Mais en France, le Parti Communiste disposait déjà d'une force et d'une audience importantes. Et c'est sans doute finalement parmi les ouvriers algériens émigrés en France que les possibilités de créer un véritable parti ouvrier révolutionnaire nord-africain furent les plus grandes.

Ceux-ci étaient au nombre d'une centaine de milliers, quatre-vingt-douze mille exactement en 1923. Dès 1921, le Parti Communiste avait créé l'Union Intercoloniale, dont le but était d'accueillir les travailleurs coloniaux sur les bases de l'internationalisme prolétarien et de la lutte contre le colonialisme. De son côté, la CGTU voyait affluer des centaines d'ouvriers algériens dont certains assumèrent des responsabilités syndicales avant d'être gagnés aux idées communistes.

En 1924, le Parti Communiste présenta aux élections législatives à Paris, la candidature d'un militant algérien, Hadj Ali, ce qui lui valut le respect de nombre de Maghrébins, y compris parmi les nationalistes. En 1926 enfin, les militants algériens de l'Union Intercoloniale fondèrent une nouvelle organisation : l'Etoile Nord-Africaine.

Certains des militants qui en furent à l'origine étaient très liés au Parti Communiste. Mais ce lien semble avoir été plus complexe dans le cas de Messali Hadj, l'homme qui devint rapidement la principale personnalité de l'Etoile. Il était né dans le milieu de la toute petite bourgeoisie de la ville de Tlemcen. Il était fils d'un fellah, et sa mère fille d'un petit notable, un cadi. C'était tout de même un milieu populaire, mais en même temps très traditionnel, et notamment très religieux. Messali avait été mobilisé dans l'armée française à la En de la guerre mondiale. Il était ensuite retourné en France, où il avait travaillé en usine, puis avait gagné sa vie sur les marchés. Il avait adhéré au Parti Communiste et semblait gagné aux idées communistes. Il restait pourtant très attaché aux traditions, et notamment à l'islam.

Les appels de l'Etoile Nord-Africaine à la révolte contre l'oppression coloniale, exigeant le départ immédiat des troupes françaises et l'indépendance des colonies, rencontrèrent un écho parmi les ouvriers algériens.

Les militants de l'Etoile, organisés en petits groupes de propagandistes, entreprirent la prospection systématique des cafés et des foyers fréquentés par les travailleurs algériens, multipliant les contacts avec les syndicats des entreprises où la main-d'oeuvre algérienne était nombreuse. Cette politique fut payante puisque, dès l'année suivante, l'Etoile revendiquait trois mille cinq cents adhérents.

Le Parti Communiste fournissait à l'Etoile une aide matérielle vitale, mettant des locaux à sa disposition, et assurant l'impression de sa presse. Mais il y eut des frictions dès la fin de 1927. Messali Hadj avait toujours été réticent à l'emprise du Parti Communiste sur l'Etoile Nord-Africaine. Il y avait sans doute matière à cela, car le Parti Communiste était déjà fortement marqué par le stalinisme. Mais il y avait aussi, derrière ses réticences, un contenu politique nationaliste. Les dirigeants de l'Etoile Nord-Africaine mirent de plus en plus l'accent sur les traditions algériennes, et notamment sur les références à l'Islam.

La volonté de l'Etoile de prendre ses distances d'avec le Parti Communiste fut assez rapidement perceptible. Celui-ci tenta de trancher la question, exigeant purement et simplement que la direction de l'Etoile se soumette à ses directives. Mais Messali convoqua une assemblée générale qui se prononça à l'unanimité, début 1928, pour l'indépendance tale de l'Etoile vis-à-vis du mouvement communiste.

Messali ne chercha pourtant pas la rupture. L'Etoile avait un besoin vital de l'aide du Parti Communiste. Nombre de ses militants restaient liés aux idées communistes par leur passé militant et par leurs aspirations. Par ailleurs, les méthodes d'organisation clandestine apprises dans les rangs communistes furent utiles à l'Etoile. Lorsque le gouvernement prononça sa dissolution en 1929, le fonctionnement de l'organisation ne fut pas interrompu. Elle continua à se renforcer, et se développa dans toute la métropole.

Lors d'une assemblée générale de ses militants, en mai 1933, l'Etoile s'affirma non plus seulement comme une organisation anticolonialiste, mais comme un parti politique. La double appartenance à l'Etoile et au Parti Communiste fut interdite et certains militants furent exclus.

En Algérie, la situation changeait, sous l'effet de la crise. Les paysans, chassés des campagnes, affluaient vers les villes où ils ne trouvaient pas à s'embaucher. Par ailleurs, le chômage qui sévissait en France se traduisait par une vague de retours des ouvriers algériens, dont les militants de l'Etoile Nord-Africaine. Aussi l'Etoile lança-t-elle un nouveau journal, El Ouma, destiné à la fois à l'émigration et à l'Algérie. Le nom du journal, qui évoquait la communauté islamique, montre combien l'Etoile mettait, déjà, l'accent sur les sentiments religieux. Le tirage d'El Ouma augmenta rapidement et l'Etoile se développa en Algérie où, dès 1931, un militant avait réussi à organiser un certain nombre de cellules dans la Casbah d'Alger et plusieurs cellules d'entreprises avec des ouvriers influencés par les idées communistes. Ils diffusaient d'ailleurs aussi bien El Ouma qu'un matériel de propagande recopié de celui du Parti Communiste. En fait, jusqu'aux années 1935-36, des liens demeurèrent entre le Parti Communiste et les militants de l'Etoile.

Les nationalistes en Tunisie et au Maroc

Au Maroc et en Tunisie, le développement des mouvements nationalistes prit un caractère plus traditionnel.

Au Maroc, le nationalisme n'apparut sur le plan politique que relativement tard, à partir de 1930. Il faut dire que les combats pour la conquête du pays n'étaient pas encore terminés, et continuaient de se heurter à une résistance acharnée de la population. Ce n'est qu'au printemps 1934 que la dernière zone insoumise de l'Anti-Atlas fut réduite par les avions et les formations motorisées.

Dans ce Maroc qui ne fut jamais vraiment soumis au colonialisme, c'est un décret de mai 1930, le « Dahir Berbère » qui provoqua la première réaction politique de la jeunesse nationaliste. Elle se fit sous l'impulsion de jeunes intellectuels issus des grandes familles de la bourgeoisie. Certains, comme Allal El Fassi, étaient issus de l'université coranique et pétris de tradition, mais d'autres, passés par les grandes écoles parisiennes, s'étaient formés au Quartier latin au contact d'autres nationalistes maghrébins, jeunes Tunisiens ou jeunes Algériens.

Le « Dahir Berbère » était une tentative du gouvernement français de diviser le pays entre Berbères et Arabes. Sous prétexte de défendre la coutume berbère, on devait créer des tribunaux coutumiers berbères qui dépendraient du Résident général, représentant du gouvernement français, et non plus du sultan. La réaction ne se fit pas attendre. Elle partit des mosquées, et la jeunesse nationaliste trouva là l'occasion de se réconcilier avec les milieux traditionalistes, en volant au secours de la religion attaquée. La presse coloniale les traita de « clique de voyous ». Mais les autorités durent retirer leur projet.

Les « Jeunes Marocains » se battirent donc sous le drapeau de la religion et de l'homme qui incarnait pour eux, face à la France, les traditions marocaines : le sultan. En 1933, ils se transformèrent en un « Comité d'Action Marocaine » qui lui fit publiquement allégeance. Le sultan, cette marionnette aux mains de l'impérialisme, devint ainsi malgré lui pour les jeunes nationalistes le symbole de la lutte pour l'indépendance. Il n'en continua pas moins à jouer le jeu de la collaboration avec le gouvernement français, imposée par le protectorat.

A l'autre bout du Maghreb, en Tunisie, un nouveau parti nationaliste fut fondé en 1934, sous le nom de « Néo Destour », pour le distinguer de l'ancien. Son fondateur, Bourguiba, était avocat. C'était un petit bourgeois très pro-occidental, qui voulait faire pression sur les autorités françaises pour obtenir progressivement l'indépendance de la Tunisie. Il chercha à réaliser l'unité des différentes classes de la société derrière lui. Les militants du Néo-Destour s'employèrent à encadrer les masses populaires et à les placer sous la direction de Bourguiba, qui devint le « Combattant suprême ».

Ces militants étaient souvent des petits bourgeois ayant fait leurs études en France, mais qui se trouvaient sans perspective d'ascension sociale. Ils n'hésitaient pas à aller aux masses, à aller parler aux paysans, à la petite bourgeoisie des villes. Il s'agissait pour eux de gagner « le peuple ».

Mais pour Bourguiba et les siens, il n'était pas question de lutte des classes. A un moment où les masses ouvrières étaient de plus en plus entraînées vers l'action syndicale, le Néo-Destour, lui, organisait des « Boys-scouts musulmans orthodoxes » et des « jeunesses » à blouses et souliers noirs, et s'affirmait anti-socialiste et anticommuniste. Bourguiba utilisait délibérément les préjugés religieux. Non pas qu'il fut un musulman intégriste ; il se voulait moderniste et républicain. Mais il déclara qu'il ne fallait « pas de réforme avant l'indépendance », et dénonça par exemple les femmes de la petite bourgeoisie progressiste qui s'élevaient contre le port du voile. L'utilisation de la religion, l'appel au respect des traditions lui donnait le moyen de souder les différentes classes derrière son mouvement, en donnant aux classes populaires l'illusion d'une communauté d'intérêts, de moeurs, de préoccupations, avec les petits bourgeois et les classes privilégiées.

Les conséquences des Fronts populaires

En ces années trente, qui étaient les années de la crise mondiale, la situation économique se détériorait dans tout le Maghreb. Les paysans chassés de leurs terres par la colonisation ou par quelques grands féodaux liés au colonialisme affluaient dans les villes. La masse des sans-logis commença à s'agglutiner tant bien que mal aux portes des grandes villes. On vit apparaître, déjà, des bidonvilles aux portes de Casablanca ou de Tunis. Le sous-emploi s'accrut, en particulier à cause de la crise de l'économie artisanale et de la fermeture d'une partie des souks.

La situation sociale devint donc critique. On assista aux premières réactions de la classe ouvrière et en même temps à un développement des syndicats.

En juin 1936, la vague de grèves commencée en France s'étendit à tout le Maghreb, adoptant souvent les mêmes formes : occupation d'usines et drapeau rouge. Elle s'étendit de juin à juillet et se poursuivit bien souvent encore en 1937. Les grandes villes, de Tunis à Casablanca, furent touchées.

En Tunisie, où le mouvement ouvrier avait déjà des traditions de lutte, les ouvriers tunisiens et européens, souvent côte à côte, arrachèrent finalement l'application des accords Matignon. Ce qui était une victoire sans précédent.

Au Maroc le prolétariat, tenu jusque là pour quantité négligeable et ignorée, connaissait sa première grande vague de grèves. Pour la première fois, des travailleurs marocains participaient à des mouvements d'envergure et dans les mois qui suivirent, en 1937, ce sont eux qui prirent la direction d'un certain nombre de luttes, à Casablanca et dans les mines de phosphates à Kouribga.

Pendant cette période, les organisations ouvrières, la CGT réformiste le plus souvent, se gonflaient de nouveaux adhérents recrutés dans les mouvements. Les militants socialistes et communistes, qui avaient animé les grèves, s'implantaient. Les Partis Communistes interdits jusque-là apparaissaient au grand jour.

La désillusion provoquée par la politique du Front Populaire n'en fut que plus forte. Si en 1936, les pouvoirs publics affolés par la vague de grèves tentèrent le plus souvent de négocier pour arrêter le mouvement, en 1937, lorsqu'ils intervinrent, notamment au Maroc, ce fut pour « arbitrer » avec les gourdins de la police.

En Algérie, la répression fut plus sanglante, notamment dans l'Algérois où des fellahs avaient profité du mouvement pour occuper les terres des grands colons. Contre eux, l'administration coloniale fit donner l'armée et l'aviation.

Léon Blum avait toujours affirmé que la colonisation n'avait d'autre justification que de préparer l'indépendance, non seulement des protectorats, mais des colonies. Les nationalistes étaient persuadés qu'ils touchaient au but. Bourguiba et ses compagnons libérés de déportation déclaraient accorder au gouvernement de Front Populaire « un préjugé favorable ». Les Jeunes Marocains qui possédaient nombre d'amis au gouvernement français furent accueillis pour la première fois avec des égards au quai d'Orsay. Mais l'euphorie ne dura pas.

Le gouvernement de Front Populaire était là pour maintenir l'ordre, dans les pays du Maghreb tout comme en métropole. L'émancipation des colonies n'était pas plus à l'ordre du jour que celle des travailleurs.

Au Maroc le gouvernement de Front Populaire désigna un général comme nouveau Résident ; et quel général : Noguès, celui qui avait participé à la conquête du Maroc avec Lyautey en 1912 et 1913, puis avait conduit la guerre contre Abd El Krim et enfin avait entre 1919 et 1931 inspiré le fameux « Dahir berbère » et préparé les dernières opérations de conquête dans les Atlas et le Sud marocain.

En Algérie, le gouvernement de Front Populaire accoucha pour toute réforme d'un projet dérisoire : le projet Blum-Violette. Ce projet qui se donnait pour but d'élargir les droits électoraux aux Algériens, en fait ne proposait que de porter, au mieux, le nombre d'électeurs algériens à 30 000 face aux 200 000 électeurs français d'Algérie !

En fait, le Front Populaire se révélait surtout le fidèle défenseur des intérêts de l'impérialisme français et le Parti Socialiste au pouvoir un gestionnaire fidèle des affaires de la bourgeoisie française. Mais le pire est qu'on pouvait désormais en dire autant des partis communistes.

En effet, les Partis Communistes du Maghreb, qui avaient désormais toute licence pour s'organiser au grand jour, avaient emboîté le pas au PCF, lui-même engagé dans la politique de Front Populaire et de soutien au gouvernement Blum. Pour le PCF c'était trahir le prolétariat français, mais c'était trahir aussi les peuples coloniaux. Désormais, pour le PCF comme pour les PC du Maghreb, revendiquer l'indépendance était faire le jeu de Hitler, de Mussolini ou de Franco. Les émeutes provoquées par les abus ou la répression devenaient pour eux suspectes de fascisme.

La trahison des partis de Front Populaire et des partis communistes fut d'autant plus patente et grosse de conséquences pour le prolétariat, que c'est au Maroc, dans la zone espagnole du Rif, que Franco prépara son coup d'État contre le gouvernement républicain, et prit ses dispositions pour la guerre civile.. C'est quasi-ouvertement que Franco complota et organisa ses troupes, les bataillons maures de l'armée coloniale.

Or au Maroc même, la classe ouvrière espagnole ne manquait pas d'atouts. A Tetouan, à Melilla, les ouvriers étaient mobilisés, organisés. Ouvriers espagnols et marocains avaient des liens, ils avaient mené des luttes au coude à coude, notamment quelques années avant, en 1931, pour renverser le représentant local du roi d'Espagne, lors de l'instauration de la République. Mais surtout, s'il s'était proclamé en faveur de l'indépendance immédiate du Rif, le prolétariat espagnol aurait eu le moyen de saper les bases arrières de Franco, de débander ses troupes composées principalement de montagnards rifains, qui vouaient une haine inexpiable à l'Espagne.

Mais les dirigeants du Front Populaire et des partis ouvriers qui parlaient au nom du prolétariat espagnol s'en gardèrent bien, soucieux qu'ils étaient de préserver d'abord les intérêts de leur impérialisme. Les ouvriers, les militants de Tetouan, Larache, Melilla furent les premiers à payer pour cette politique criminelle. C'est dans ces villes du Rif que la Légion de Franco commença son travail de chasse à l'homme, chasse aux ouvriers, saccage des locaux, avant de gagner l'Espagne.

Pourtant, durant l'été 1936 encore, tout n'était pas perdu. Les nationalistes du Parti d'Action Marocaine de la zone française proposèrent leurs services aux républicains espagnols. Les nationalistes se faisaient fort de tenter le soulèvement de la zone espagnole. Il suffisait que le gouvernement républicain espagnol propose l'autonomie. Il ne le voulut pas. De plus, le gouvernement français intervint auprès de lui pour que cette autonomie et ces libertés ne soient pas accordées. Il craignait par dessus tout qu'un peu de liberté accordée en zone espagnole n'incitât les Marocains de la zone française à la revendiquer à leur tour ! Les Fronts Populaires français et espagnol méprisaient les droits du peuple marocain. Mais ils rendirent ainsi un fier service à Franco.

Vers la répression ouverte des nationalistes

En 1937, le gouvernement français après avoir fait réprimer les grèves, s'en prit aux mouvements nationalistes.

Au Maroc, ce fut l'année de la répression des manifestations d'indépendance. Tournant le dos à la diplomatie et au gouvernement de Front Populaire, les nationalistes s'engagèrent dans des manifestations souvent violentes. La répression fut meurtrière. Les années de prison s'accumulèrent pour les « meneurs » : 444 condamnations au total. Le mouvement fut finalement décapité, avec l'expédition de Allal El Fassi au Gabon, pendant que les autres dirigeants étaient assignés en résidence surveillée.

En Tunisie, le Néo-Destour fut acculé pratiquement à l'affrontement en 1938 à la suite de l'émeute du 9 avril dont la répression, automitrailleuses à l'appui, fit plus de 120 morts. Le Néo-Destour dissous, ses leaders furent une fois de plus emprisonnés et déportés.

Quant à l'Etoile Nord-Africaine de Messali Hadj, elle fut elle aussi dissoute par le gouvernement français, et subit la répression.

Cela ne l'empêcha pas de réapparaître en mars 1937 sous le nom de Parti Populaire Algérien. C'était désormais en Algérie le seul parti suffisamment radical pour réclamer ouvertement l'indépendance. Les groupements de notables algériens et les hommes comme Ferhat Abbas qui commençaient à en émerger n'en étaient pas là. Le PPA, lui, formé de militants issus de milieux populaires osait appeler l'indépendance : indépendance. Et la popularité de Messali Hadj s'accrut dans les couches populaires de la société algérienne. Le 14 juillet 1937, 20 000 Algériens manifestèrent démonstrativement à Paris derrière le PPA.

Messali Hadj fut condamné avec cinq autres dirigeants à la prison. Mais le nationalisme algérien avait désormais son parti, un parti marqué par le traditionalisme et l'islamisme de Messali Hadj, mais un parti populaire, rassemblant des milliers de militants parmi lesquels se recruteraient les combattants des années à venir.

Les conséquences désastreuses du stalinisme

De la Tunisie au Maroc, en passant par l'Algérie, les années de l'entre-deux guerres ont donc été des années de lutte, où l'on a vu les masses populaires commencer à se mobiliser contre leur oppression. Cette mobilisation s'est faite sous des formes différentes, avec une ampleur inégale. Mais elle correspondait, finalement, à l'émergence d'une conscience commune. Et l'on doit constater combien les luttes des peuples maghrébins étaient liées entre elles, d'un pays à l'autre du Maghreb, et liées d'autre part à ce qui se passait en France et notamment au mouvement ouvrier français. Les peuples du Maghreb, arabes ou berbères, marocains, tunisiens ou algériens, se trouvaient placés sous la même domination coloniale, dans les mêmes conditions d'oppression. Ils avaient le même ennemi : le colonialisme européen. Les luttes des uns ne pouvaient qu'aider à la prise de conscience et à l'essor des luttes des autres. Les succès d'Abd El Krim au Maroc, ou même les luttes qui se déroulaient au même moment à l'autre bout du monde arabe, en Syrie, contre le protectorat français, aidaient au développement de ce sentiment commun : sentiment de mener la même lutte contre un même oppresseur, sentiment de solidarité des opprimés de tout le Maghreb et même, au-delà, de tout le monde arabe. Et ce sentiment qui montait était porteur de possibilités révolutionnaires considérables.

De plus, le mouvement ouvrier européen, et surtout le mouvement ouvrier français, était directement au contact des ouvriers maghrébins. Sur le sol français, il était au contact des ouvriers algériens de France. Au Maghreb, le mouvement ouvrier était directement présent au sein de la colonie européenne. Lorsque les militants de ce mouvement ouvrier avaient su, dans les années vingt, montrer leur solidarité avec les travailleurs maghrébins, ceux-ci s'étaient montrés réceptifs aux idées internationalistes. Au sein de la classe ouvrière des pays du Maghreb, il se trouvait des hommes, des militants, qui ne demandaient qu'à apprendre ce qu'était la lutte de classes et comment on pouvait se battre, ensemble, contre la terrible oppression engendrée par l'impérialisme ; des hommes prêts à comprendre que l'expérience du mouvement ouvrier européen et notamment l'expérience de la révolution russe, les concernait pleinement ; des hommes qui sentaient que la lutte des peuples coloniaux et celle de la classe ouvrière du monde entier pouvaient se rejoindre pour ne faire qu'une seule lutte, pour abattre l'ennemi commun : la bourgeoisie impérialiste et son système.

Mais il aurait fallu pour cela que les partis communistes mènent une autre politique. Or la stalinisation de l'Internationale, la transformation des partis communistes nationaux en auxiliaires de la politique étrangère du Kremlin, leur firent tourner le dos à une politique révolutionnaire et internationaliste et les rendirent définitivement inaptes à jouer un rôle dans la lutte d'émancipation nationale et sociale des peuples opprimés.

Cette carence laissait toute la place aux mouvements nationalistes bourgeois qui cherchaient à se placer à la tête des masses populaires. En Tunisie et au Maroc en particulier, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, ces partis nationalistes, directement liés aux couches dirigeantes nationales, avaient déjà commencé à chapeauter le mouvement des masses, comprenant tout le parti qu'ils pouvaient en tirer pour défendre leurs propres intérêts et faire valoir leurs objectifs particuliers vis-à-vis de l'impérialisme.

Ces partis étaient pourtant encore bien faibles, bien timorés, bien hésitants et redoutaient finalement autant les masses populaires de leur propre pays que l'impérialisme lui-même. Dans le cas de l'Algérie, ces partis des couches dirigeantes étaient encore bien plus inconsistants. C'est au sein des couches populaires, plus précisément parmi les ouvriers algériens immigrés en France, qu'était né le courant d'opposition le plus notable, le plus conscient, le plus radical, à la domination française, sous l'influence directe du mouvement communiste français. Autant de faits qui montrent que les possibilités pour la classe ouvrière du Maghreb de prendre en tant que telle la tête de la lutte contre l'impérialisme français, auraient été bien réelles.

Mais l'Etoile Nord-Africaine n'avait pas donné naissance au parti révolutionnaire ouvrier que projetaient ses premiers fondateurs. C'est l'évolution du PCF lui-même, de la politique internationaliste des années vingt au stalinisme et au chauvinisme, qui en est la première responsable. Plus le Parti Communiste, en France, était devenu stalinien, chauvin, solidaire de la politique coloniale de la bourgeoisie française, plus l'Etoile Nord-Africaine avait évolué vers le nationalisme. Les ouvriers algériens venus au militantisme en France, avaient fourni ainsi finalement les premiers cadres à un mouvement nationaliste, le PPA.

Celui-ci garda, sans doute, la marque de son origine plébéienne. Le nationalisme algérien resta pour longtemps marqué d'une empreinte populiste. Mais en rompant avec le communisme, l'Etoile Nord-Africaine avait choisi une politique bourgeoise. Toute l'histoire de la lutte d'émancipation en Algérie et au Maghreb allait en être marquée.

La Deuxième Guerre mondiale : les espoirs déçus des nationalistes

Au Maghreb comme dans la plupart des pays colonisés, c'est la Deuxième Guerre mondiale qui fut le point de départ de l'ébranlement du système colonial.

Le 8 novembre 1942, les Américains débarquèrent sur les côtes algériennes et marocaines. L'administration pétainiste d'Algérie et du Maroc fut rapidement d'accord pour collaborer avec le nouvel occupant et finalement se ranger sous l'autorité de la « France libre » de De Gaulle, qui s'imposa au Maghreb malgré les réticences américaines. En Tunisie, par contre, l'administration française fit place, sans plus de résistance, aux troupes allemandes venues de Libye. La guerre mondiale se déroula pendant quelques mois sur le sol nord-africain.

Sous l'égide de la France dite libre, c'était toujours la même administration coloniale qui régnait. Pire : on enrôlait maintenant les fellahs pour les envoyer se battre sur les champs de bataille de la guerre mondiale, en Tunisie d'abord, puis en Italie. Le seul droit qu'on leur reconnaissait, une fois de plus, c'était de servir de chair à canon dans la guerre impérialiste.

Dans les trois pays du Maghreb, les représentants des couches dirigeantes cherchèrent néanmoins à profiter de la situation pour avoir l'oreille des dirigeants américains. En Algérie, Ferhat Abbas afficha, paraît-il, le portrait de Roosevelt dans sa pharmacie, et prit contact avec son représentant en Algérie. Puis il prit l'initiative de lancer un Manifeste demandant que la fin de la guerre soit aussi, pour l'Algérie, la fin du régime colonial. Les autorités françaises répondirent en assignant Ferhat Abbas en résidence surveillée. D'indépendance ou d'autonomie, il n'était toujours pas question.

De même, le débarquement allié et la visite que Roosevelt fit personnellement à Casablanca, au sultan du Maroc, ouvrirent d'autres horizons à celui-ci. Il prit quelques distances avec le nouveau Résident général envoyé par De Gaulle et s'entoura de conseillers nationalistes. En décembre 1943, ceux-ci fondèrent l'Istiqlal, le Parti de l'Indépendance, et le 11 janvier 1944 soumirent au souverain un manifeste réclamant l'indépendance. Mais côté français, ce fut un veto catégorique. La répression s'abattit sur les dirigeants nationalistes, arrêtés, déportés ... Il y eut des émeutes violemment réprimées.

En Tunisie, l'arrivée des armées alliées en mai 1943 ne fut pas non plus une « libération ». La politique française fut d'emblée une politique d'autorité. Les militaires français lancèrent des ordres d'arrestation contre les dirigeants du Néo-Destour. Le bey Moncef en personne fut déposé et déporté dans le Sahara algérien. La répression tomba très largement sur la population, accusée de collaboration avec l'ennemi et de germanophilie.

Ni en Tunisie ni au Maroc ni en Algérie, l'impérialisme français ne se décidait donc à laisser la place. Il se crispait sur ses positions et s'apprêtait à la défendre avec la dernière violence. On en eut bientôt la preuve.

Sétif, mai 1945

Pendant toute la guerre, tandis que les « élites » cherchaient à jouer leur jeu, le sentiment de révolte avait grandi, avec bien d'autres dimensions, avec une tout autre profondeur, au sein des masses populaires. La situation économique s'était détériorée. Les pays du Maghreb connaissaient la pénurie alimentaire, l'extension du chômage, et, dans les couches populaires, une terrible détresse. La fin de la guerre fit naître l'espoir qu'enfin, peut-être, quelque chose allait changer. C'est en Algérie que la situation prit un caractère explosif.

Les messalistes du Parti du Peuple Algérien eurent un regain d'activité. Le PPA, au contraire du parti de Ferhat Abbas, réclamait nettement l'indépendance, appelait au « sacrifice pour la liberté de l'Algérie ».

En fait, un affrontement se préparait entre les masses populaires et l'autorité coloniale. Il eut lieu en mai 1945 ; ce furent les massacres de Sétif et de Guelma.

Le 1er mai 1945, les organisations nationalistes manifestèrent pour réclamer l'indépendance de l'Algérie et la libération de Messali, toujours emprisonné. Les slogans et les chants nationalistes firent leur apparition, ainsi que le drapeau algérien vert et blanc frappé de l'étoile et du croissant. Il y eut des heurts avec la police, qui firent des morts et des blessés, et des arrestations.

Le 8 mai, le jour de l'armistice entre les Alliés et l'Allemagne nazie, de nouvelles manifestations eurent lieu à l'initiative des militants du PPA clans les villes de Sétif et de Guelma, mais aussi dans tout le Constantinois. Elles tournèrent à l'affrontement violent. A Sétif, des milliers de paysans affluèrent des campagnes voisines, souvent armés. Les heurts avec la police tournèrent à l'émeute, des Européens furent tués.

Dans les jours qui suivirent, la réaction des autorités coloniales fut extrêmement violente. Elles sentirent que les émeutes de Sétif et Guelma pouvaient être le début d'une véritable insurrection. Elles voulurent noyer celle-ci, dès le départ, dans un flot de sang.

On dépêcha donc sur place les troupes spécialisées dans la répression coloniale : la légion étrangère, les goumiers marocains, les tirailleurs sénégalais. Elles eurent quartier libre pour le massacre. On pilla, on brûla les villages, on arrêta, on viola, on assassina avec la dernière férocité, dans la pire tradition des troupes coloniales, ces paysans algériens coupables d'avoir espéré leur libération.

On n'a jamais su le bilan exact de ce massacre qui fit plus de 10 000 morts selon les estimations les plus modestes, 45 000 selon les dirigeants nationalistes. Le peuple algérien n'avait pas eu longtemps à attendre pour voir le vrai visage de la prétendue « libération » de mai 1945, de cette France soi-disant civilisée et de son nouveau gouvernement soi-disant démocratique où siégeaient, sous la présidence de De Gaulle, le Parti Communiste et le Parti Socialiste.

Ceux-ci firent le silence sur Sétif. Pour le PCF, ces manifestations ne furent que le fait « d'éléments troubles » , de « soi-disant nationalistes », de « provocateurs hitlériens ». Le Parti Communiste Algérien reprit l'explication, incrimina « les mots d'ordre diffusés jusqu'au dernier moment par la radio de Berlin » mais pas les troupes ni l'autorité coloniale. Les nationalistes modérés, effrayés, condamnèrent aussi « les agissements de quelques éléments troubles et inconscients ». Ferhat Abbas condamna « la monstrueuse aventure de Sétif et de Guelma ».

Le silence lourd d'un lendemain de massacre régna alors sur l'Algérie. Pendant plusieurs années, les gouvernements français cherchèrent à gagner du temps. Il fallut attendre 1947 pour qu'un nouveau statut de l'Algérie voie le jour. Il n'était question ni d'indépendance, ni d'autonomie.

Le nouveau statut comportait cependant, pour la première fois, le suffrage universel pour la population musulmane. Les premières élections organisées après-guerre virent le progrès incontestable des partis nationalistes, désormais au nombre de deux : les nationalistes modérés étaient regroupés au sein de l'UDMA, l'Union Démocratique du Manifeste Algérien, dirigée par Ferhat Abbas, tandis que le PPA de Messali reparut sous une nouvelle étiquette : le MTLD, le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques.

L'administration coloniale fit alors le nécessaire. Puisque la population algérienne votait pour les nationalistes, elle se mit à voter à sa place, et se spécialisa dans les truquages électoraux les plus éhontés. C'est un socialiste, Naegelen, nommé en 1948 gouverneur de l'Algérie, qui attacha son nom à ces tripatouillages malpropres. Les candidats nationalistes furent arrêtés et poursuivis, leurs listes annulées, les urnes bourrées. L'ordre colonial semblait rester en place, immuable. En fait, il vivait ses dernières années.

La montée du mouvement nationaliste aux lendemains de la guerre mondiale

C'est en Tunisie et au Maroc que l'ordre colonial commença à être remis en cause. En effet, dans ces deux pays, ne serait-ce que du fait du régime du protectorat, les dirigeants nationalistes gardaient les moyens d'engager une négociation avec les autorités locales. Mais ce fut chacun pour soi. Il y eut bien, en 1947, un « Congrès du Maghreb arabe » qui prit la décision de coordonner les luttes des nationalistes des trois pays du Maghreb et qui fit appel à la personnalité du vieux leader marocain Abd Le Krim. Mais il garda un caractère symbolique. En fait, les dirigeants nationalistes jouèrent chacun leur propre jeu, pour leur propre compte, vis-à-vis de l'impérialisme français.

En Tunisie

En Tunisie, quand le mouvement ouvrier reprit son essor après la guerre, ce fut cette fois sous la dépendance du mouvement nationaliste.

Il y avait certes la CGT, reconstituée dès mai 1943 et où les militants du Parti Communiste étaient l'élément moteur. Mais pour le PC, il n'était pas question d'indépendance ; la tâche exclusive du moment était de participer, d'abord à l'effort de guerre, ensuite à la bataille de la production. Aux Tunisiens, en 1944, alors que la faim régnait, le PC osa demander d'augmenter la production agricole pour améliorer le ravitaillement de l'armée et de la France !

La politique des dirigeants staliniens les plaça rapidement à contre-courant de l'évolution des masses. Ce sont les syndicats nationalistes tunisiens qui se développèrent alors. En 1944 le syndicaliste CGT Ferhat Hached rompit avec l'Union Départementale de la CGT. Selon des déclarations ultérieures de Habib Hachour, un de ses compagnons qui devint ensuite le dirigeant des syndicats tunisiens, le thème nationaliste était fondamental pour discréditer la CGT et pour recruter de nouveaux syndiqués au syndicalisme proprement tunisien.

Ferhat Hached fonda l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens en janvier 1946. En l'espace de quelques mois, l'UGTT attira à elle la quasi-totalité des travailleurs tunisiens. Elle devint le fer de lance du mouvement de libération nationale.

Ferhat Hached, leader prestigieux et populaire, mit alors le mouvement syndical tunisien au service du Néo-Destour. Celui-ci était sorti dispersé et divisé des répressions de la période de la guerre. Bourguiba était en exil au Caire. Pourtant, lorsqu'il rentra à Tunis à la fin de 1949, l'UGTT lui organisa un accueil triomphal. Le pays se trouvait alors dans une situation de crise.

Les ouvriers agricoles se révoltaient, engendrant la panique parmi les colons. Des campagnes de grèves touchant toutes les professions étaient déclenchées.

L'objectif déclaré de Bourguiba était de s'entendre avec la France pour obtenir à terme l'autonomie intérieure de la Tunisie. Mais le gouvernement français n'eut que quelques velléités de compromis. En décembre 1951, il opposa finalement une fin de non-recevoir aux revendications tunisiennes : une note inspirée par les grands colons affirma que le lien « qui unissait la France à la Tunisie » était « définitif ».

A cette note, l'UGTT riposta par une grève de trois jours, du 21 au 23 décembre 1951. La répression en grand se déclencha : on procéda à des arrestations et à des licenciements en masse parmi les travailleurs. Et l'année 1952 fut l'année de l'épreuve de force en Tunisie. A la nomination d'un nouveau Résident français, de Hauteclocque, qui débarqua symboliquement d'un navire de guerre, des manifestations secouèrent Tunis, Bizerte, et d'autres villes. On compta les blessés par dizaines.

Le Congrès du Néo-Destour, interdit, se tint tout de même clandestinement et décida la résistance. Bourguiba et à sa suite la plupart des dirigeants furent arrêtés et déportés, de même que les dirigeants du Parti Communiste et les dirigeants syndicalistes. Provisoirement, Ferhat Hached dut à sa position dans la CISL et au soutien des syndicats américains de rester en liberté. Dans les jours qui suivirent, les manifestations redoublèrent et s'étendirent.

L'armée française donna la mesure de ce dont elle était capable. Ce fut le « ratissage » du Cap Bon. Dans toute cette région, du 28 janvier au 1er février, la Légion Étrangère, les parachutistes avec des blindés et des avions, entreprirent le dynamitage de maisons, le pillage et la destruction des biens. Des dizaines de civils furent exécutés, y compris des bébés, le viol des femmes musulmanes généralisé. On créa des camps de concentration pour les milliers de prisonniers que les casernes, les gendarmeries et les prisons déjà bondées, ne pouvaient contenir.

C'est durant cette année 1952 qu'apparurent et se multiplièrent en riposte des actes de sabotage et de terrorisme un peu partout dans le pays. Des gendarmes, des colons furent attaqués, des lignes de téléphone, des voies ferrées, furent sabotées.

Finalement, le Résident, de Hauteclocque, fit arrêter le Premier ministre tunisien ainsi que trois de ses ministres. Il imposa donc un nouveau gouvernement tunisien, complètement fantoche.

La personnalité de Ferhat Hached devint, elle aussi, insupportable aux milieux colons. Il fut assassiné. Les auteurs directs du meurtre furent des membres de « la Main Rouge », organisation terroriste européenne, bénéficiant de la bénédiction de de Hauteclocque, et de la complicité de la police. Ce fut une exécution. Elle eut des répercussions dans tout le Maghreb et jusqu'en Egypte.

Au Maroc

Pendant ce temps, le mouvement nationaliste se développait à peu près parallèlement au Maroc. Mais là, ce fut le sultan lui-même qui garda l'initiative des opérations face au gouvernement français.

Le 14 avril 1947, il se lance à Tanger dans un discours percutant.

Partout, des manifestations soigneusement encadrées par les scouts de l'organisation nationaliste Istiqlal l'acclament. Il affirme : « Le Maroc est décidé à récupérer tous ses droits ».

Côté français on lui oppose une fin de non-recevoir. En janvier 1951, le proconsul français enjoint au sultan de renvoyer les membres de l'Istiqlal de son cabinet, sous peine de déposition, et fait cerner le palais par la troupe. Le Président socialiste Auriol fait ainsi capituler une première fois le sultan.

Le 18 novembre 1952, à l'occasion de la Fête du Trône, le sultan fait un discours dans lequel il se pose en chef de l'Istiqlal et revendique « l'émancipation politique totale, les libertés civiques et la personnalité internationale du Maroc ». Une foule immense massée autour du palais, avec beaucoup de jeunes, beaucoup de très pauvres, écoute le discours du roi.

Trois semaines plus tard, à l'occasion de l'assassinat du leader syndicaliste tunisien Ferhat Hached, les syndicats décident une manifestation à Casablanca, qui prend très vite un caractère anti-européen. Certains Européens pris dans leurs voitures sont lynchés. La troupe alors fait un véritable massacre : des centaines de morts. La lutte est ouverte entre d'un côté le protectorat et le résident français, et de l'autre le peuple marocain et le sultan.

C'est là qu'intervient l'épisode du tristement célèbre « Glaoui ». Le Sultan est déposé par une assemblée de caïds convoquée par le résident français, tandis que le Pacha de Marrakech, le « Glaoui », l'un des plus riches propriétaires fonciers du pays, fait une tournée pour le dénoncer. On déporte le sultan à Madagascar le 20 août 1953 et on le remplace par Ben Arafa, un figurant aussi docile que sénile.

Le 16 août, déjà, des troubles ont éclaté à Marrakech. On a parlé de huit morts. A Casablanca, l'émeute gagne. A Oujda, elle fait quarante-quatre morts dont onze Français. La déposition du sultan met de l'huile sur le feu. Les attentats se succèdent dans le pays. En août 1954, un an après la déposition du sultan, c'est une véritable explosion de haine et de violence anti-française. A Kouribga, tout le matériel d'exploitation de la mine est détruit.

Tunisie : les premiers « fellaghas »

En fait, la résistance du colonialisme français commençait à provoquer en Tunisie et au Maroc une situation d'exaspération. Des signes montraient que le mouvement des masses pourrait, peut-être, échapper au contrôle des nationalistes les plus modérés. Le premier fut l'apparition de mouvements de guérilla, qui eurent leur foyer essentiel dans les régions du Sud de la Tunisie, où la situation des tribus était misérable, les terres pauvres, la sécheresse et la famine fréquentes.

La révolte armée partit de ces régions, d'où elle gagna l'ensemble des campagnes. Le nom de « fellagha » donné aux combattants était le nom traditionnel des bandits d'honneur, coupeurs de route et redresseurs de torts vivant sur la population.

Un certain Souyris, capitaine de l'armée française, évoque ainsi le mouvement de révolte des « fellaghas » :

« 2 000 hommes en septembre 1953, 3 000 hommes en novembre... Mais à la fin du mois de juillet 1954, les bandes du Sahel et de Bizerte et surtout les bandes du Sud et du Centre occupaient la majeure partie du pays... Il faut bien admettre que de gré ou de force, toute la population bédouine a participé à cette action, lui donnant un caractère de soulèvement national... Il est possible qu'au début les premières bandes soient apparues spontanément, mais petit à petit les militants du Néo-Destour prirent contact avec elles pour les structurer et les soumettre à leur direction, au point de constituer pratiquement une véritable armée ».

C'est alors que, dans un discours prononcé à Carthage le 31 juillet 1951 quelques semaines tout juste après son investiture et dans la foulée de la défaite française de Dien Bien Phu, le 7 mai, Mendès France imprima un tournant à la politique française. Il reconnut le principe de l'autonomie interne de l'État tunisien. Les chefs du Néo-Destour déclarèrent aussitôt qu'il s'agissait d'une « étape substantielle et décisive dans ( .. ) la restauration de la souveraineté complète de la Tunisie ». Un accord avait été en fait obtenu par des négociations avec Bourguiba, qui avait été transféré en résidence plus ou moins surveillée dans les environs de Paris où il négociait secrètement avec les hommes d'État français. C'est ainsi que fut mis sur pied un gouvernement de transition comprenant des ministres néo-destouriens et des notables modérés.

Mais dans le cadre de ces négociations secrètes, il fut décidé aussi que Bourguiba devait obtenir la cessation des actions armées en Tunisie et la reddition des fellaghas. C'était une condition préalable du gouvernement français.

Bourguiba l'accepta, et obtint l'accord d'autres dirigeants plus réticents. Sa préoccupation était d'avancer sur la voie de la souveraineté politique de la Tunisie. Et plus encore, il était important pour lui de faire la démonstration de son autorité sur le pays.

Le Conseil National du Néo-Destour s'engagea à aider le Résident français à résorber l'agitation. Bourguiba s'engagea « sans restriction » dans cette affaire, ainsi qu'il le dit lui-même. Une large publicité fut accordée à l'opération.

Alors que les actions armées des fellaghas s'étaient accrues pendant le printemps, au début de l'été vint l'ordre brusque de ne plus attaquer, mais seulement de se détendre en cas d'attaque, afin de « respecter le désir du Commandant Suprême », c'est-à-dire Bourguiba. La reddition proprement dite eut lieu en quelques semaines, durant le mois de décembre 1954. Plus de 2 500 rebelles rentrèrent ainsi dans la légalité. Il y eut cependant des irréductibles qui, avec le début de l'insurrection en Algérie, ne voulurent pas céder. Ils furent pourchassés par les forces françaises avec, cette fois, le concours du gouvernement « d'autonomie interne » tunisien.

Vers l'insurrection algérienne

L'impérialisme français n'en avait pas fini avec le mouvement nationaliste. Les fellaghas tunisiens devaient donner leur nom à d'autres, en Algérie cette fois.

En cette année 1954, où les mouvements contre le colonialisme français éclataient en Tunisie et au Maroc, l'Algérie semblait rester calme. Les nationalistes légalistes comme Ferhat Abbas continuaient de s'épuiser en démarches auprès des autorités françaises, sans que celles-ci leur prêtent la moindre attention. Le lobby colonial et les grandes compagnies liées à l'exploitation du Maghreb avaient bien plus de moyens de se faire entendre à Paris que les petits notables algériens.

Mais parmi les militants nationalistes, l'idée du recours à l'insurrection armée contre l'impérialisme français faisait son chemin. Le MTLD de Messali en avait reconnu la nécessité. Pour ses militants qui étaient proches des couches les plus pauvres du peuple algérien, qui avaient vécu Sétif, qui continuaient d'affronter la répression de l'administration coloniale, il était clair qu'il faudrait se battre. Le Congrès du MTLD avait dès 1947 décidé la mise sur pied d'une organisation militaire clandestine, « l'Organisation Spéciale », l'OS, chargée de préparer l'action armée. Tout un appareil clandestin fut mis sur pied.

Mais cette organisation fut assez rapidement démantelée par la police française, et le MTLD lui-même finit par décider de la dissoudre. En fait, il n'était pas prêt, sur le plan politique, à assumer le déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme français. Au contraire, au début des années cinquante, le parti entra dans une crise profonde.

Le conflit se cristallisa, au sein de la direction du parti, entre Messali et un certain nombre de dirigeants plus jeunes, venus au PPA après lui. Ceux-ci reprochaient à Messali son autoritarisme, et le culte de la personnalité développé autour de sa personne. La propagande du PPA s'appuyait en effet sur la popularité réelle et très large dont disposait Messali au sein du peuple algérien.

Au sein de la direction du PPA, les jeunes dirigeants qui s'en irritaient étaient souvent des intellectuels, dont Messali se méfiait. Ils se situaient sur une perspective politique « réformiste », consistant à abandonner l'idée d'une insurrection contre la France, et à s'intégrer aux institutions coloniales pour tenter d'y jouer un rôle et d'y faire valoir les aspirations nationales de l'Algérie.

Au début de 1954, la scission était pratiquement consommée entre Messali, qui avait su trouver l'appui de la base, et les « réformistes », qui disposaient de la majorité au Comité Central du parti et qu'on appela alors les « centralises ».

C'est dans ces conditions qu'un troisième groupe émergea, qui déclara vouloir dépasser les divisions. En mars 1954, quelques militants formèrent un « Comité révolutionnaire pour l'unité et l'action », le CRUA. Il s'agissait essentiellement d'anciens de « l'Organisation Spéciale » et du courant activiste. Le principal inspirateur du CRUA était Mohamed Boudiaf, responsable de l'organisation de France du MTLD. Le CRUA se donna pour but de passer rapidement à l'action directe contre le colonialisme. Il se mit au travail, en cherchant d'abord à gagner un certain nombre de cadres du MTLD.

Le CRUA s'affirmait révolutionnaire par son titre. Cela s'opposait aux « réformistes » du MTLD, au moins dans l'esprit de certains de ses membres comme Boudiaf qui, plus tard, reprocha aux autres de ne pas avoir engagé la lutte algérienne dans une voie socialiste. Mais le fait est que, dans l'immédiat, ce n'est nullement sur ce plan que les membres du CRUA s'opposaient aux messalistes et aux centralises. Ils voulaient déclencher l'action armée ; ils reprochaient aux messalistes d'en parler, mais de ne pas le faire, et aux centralistes de ne même pas l'envisager. Ils s'opposaient aux autres par leur radicalisme, mais restaient sur le même terrain politique. Ils voulaient agir, mais ils n'opposaient pas au nationalisme, voire à l'islamisme du MTLD une autre conception politique et sociale. Et même ceux qui, comme Boudiaf, disent avoir eu des préoccupations révolutionnaires, socialistes, acceptaient au nom de l'action armée de constituer avec les autres tendances un front. Ils menaient au travers de la même organisation rigoureusement la même politique en subordonnant tout à la création d'un appareil d'État national algérien.

Le premier novembre 1954

Sur le terrain, le CRUA engagea les préparatifs de l'insurrection. Une direction restreinte, formée de six membres, décida du moment précis de l'action.

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, d'un bout à l'autre de l'Algérie, un certain nombre d'attentats sont organisés : lignes téléphoniques coupées, coups de feu contre des casernes et des soldats français, incendie de dépôts de liège, bombes contre un dépôt de pétrole et une pose, attaque d'un car dans les Aurès. Il y a au total huit morts dans toute l'Algérie, dont un jeune instituteur européen, passager du car attaqué. Mais en fait une bonne partie des attentats échouent, témoignant du manque de préparation et surtout du manque de moyens. Il n'y a qu'en Kabylie et dans les Aurès que les insurgés peuvent réellement compter sur quelques centaines d'hommes ; dans ces deux régions montagneuses, une vieille tradition de résistance armée subsiste. Mais, ailleurs, dans les aunes wilayas, les secteurs entre lesquels les « Six » se sont partagé l'Algérie, les responsables n'ont que peu d'hommes et de moyens.

Dans une proclamation les « Six » annoncent la création du « Front de Libération Nationale », pour « la restauration de l'État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». En ce 1er novembre 1954, c'est une ambition qui paraît démesurée.

Les réactions du gouvernement français ne se font pas attendre. Dès le 5 novembre, Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur de Mendès-France, annonce la dissolution du MTLD. Il annonce : « l'Algérie c'est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d'autre autorité que la sienne ». Des renforts de la police et de l'armée sont dépêchés en Algérie. Les arrestations de militants connus, les ratissages dans les djebels commencent. C'est le début d'un engrenage guerrier qui durera huit ans.

Aux premiers combattants du FLN, viennent s'en ajouter d'autres. Dans les maquis, les détachements se constituent. Le FLN leur donne la structure d'une armée, l'Armée de Libération Nationale, une armée disciplinée, avec une hiérarchie, placée sous l'autorité des commandants des six wilayas, qui obéissent à la direction du Front.

Les renforts de l'armée française sont loin de pouvoir contrôler la situation et de pouvoir enrayer l'extension d'une insurrection insaisissable.

Parallèlement, nombre d'indices montrent que la population algérienne est du côté de l'insurrection. La tension monte très vite entre Algériens et Européens.

1955-56 : La menace d'une explosion générale et le tournant de l'impérialisme français

Le 20 août 1955 est le deuxième anniversaire de la déposition du sultan du Maroc par le gouvernement français. Des manifestations communes sont prévues entre nationalistes algériens et marocains. Le FLN du Nord-Constantinois organise des manifestations, en même temps que des actions armées. Des soldats de l'ALN attaquent les postes de police et de gendarmerie, tandis que des foules de quelques milliers de paysans se dirigent sur les villes et villages de la région. Il y a des scènes d'émeute, des Européens sont massacrés. Le bilan des émeutes est de cent vingt-trois morts, dont soixante-et-onze Européens.

Les événements de Sétif, dix ans plus tôt, semblent se rééditer. En tout cas, l'armée française réagit de la même façon, en procédant à une répression brutale et aveugle. Des milices privées d'Européens se constituent pour procéder au lynchage de tout ce qui est algérien. En quelques jours, les massacres commis conjointement par l'armée et par les milices européennes font 12 000 morts.

Le jour même des manifestations du Nord-Constantinois, le 20 août 1955, la population se révolte et massacre des Européens dans quelques petites villes marocaines, notamment à Oued Zem et Kourigba. Là aussi, la répression de l'armée française est extrêmement dure. Les dirigeants de l'Istiqlal parlent de plusieurs milliers de morts.

Peu après, dans le Rif et le Moyen-Atlas, commencent des actions de partisans. Une « armée de libération marocaine » fait son apparition, qui semble avoir été créée avec l'aide des responsables du FLN algérien, Boudiaf et Ben M'Hidi. Dans tout le pays, dans les faubourgs, dans les quartiers populaires, l'État et son représentant, le sultan fantoche Ben Arafa, ainsi que le « Glaoui », sont contestés. De nouvelles couches de militants nationalistes plus radicaux et implantés dans les milieux populaires apparaissent. Le Maroc semble en passe de rejoindre l'Algérie dans le soulèvement et peut-être d'échapper aux dirigeants nationalistes les plus modérés.

En cette même année 1955, en Tunisie où l'autonomie interne est officiellement reconnue, la disette qui sévit dans les campagnes déclenche de nombreuses émeutes de la faim. Des grèves éclatent pour des

augmentations de salaire, l'arrêt des licenciements et diverses autres revendications ouvrières.

En fait, c'est alors tout le Maghreb qui est secoué par des révoltes, engendrées par la même oppression coloniale, par la même misère aussi. Les mouvements de protestation, de révolte, se succèdent, s'encouragent mutuellement, confluent naturellement vers un mouvement général. Mais il n'est dans la politique d'aucune des organisations nationalistes de donner, à cette confluence, une expression organisée et consciente.

Les dirigeants nationalistes ne veulent en effet nullement donner au mouvement de masse un caractère généralisé. Ils veulent en garder le contrôle. D'autant que, en prenant conscience du risque d'une explosion incontrôlable, les dirigeants de l'impérialisme français se montrent prêts à des accommodements, du moins en Tunisie et au Maroc. Là, en effet, les dirigeants nationalistes ont montré leur capacité à encadrer les masses. Ils ont démontré aussi leur respect des intérêts de l'impérialisme français. Ils sont prêts à jouer le jeu d'une indépendance marocaine et tunisienne qui, tout en leur donnant le pouvoir politique, maintienne l'essentiel des intérêts impérialistes. Enfin, dans ces deux pays, le poids de la minorité européenne et des partisans du colonialisme à tout crin existe, mais il est plus limité qu'en Algérie. L'impérialisme français a donc, en Tunisie et au Maroc, les moyens politiques de céder, en reconnaissant l'indépendance des deux pays.

Au Maroc, dès le 16 novembre 1955, le sultan exilé est remis sur le trône, sous le nom de Mohammed V. L'indépendance du Maroc est reconnue le 2 mars 1956. Celle de la Tunisie l'est le 20 mars. L'Espagne, en accord avec la France, reconnaît quelques semaines plus tard l'indépendance de la zone espagnole du Maroc. En fait, l'impérialisme est en train de faire la part du feu. Il se donne les moyens de traiter à part le cas de l'Algérie.

Stabilisation en Tunisie et au Maroc

Les dirigeants nationalistes marocains et tunisiens n'en demandent pas plus. C'est dès lors leurs régimes qui se tournent contre les masses populaires pour mettre un coup d'arrêt à leur début de mobilisation. Les concessions faites aux couches dirigeantes tunisiennes et marocaines leur donnent le moyen de procéder à une mise au pas de la population et de briser les oppositions internes.

En Tunisie, Bourguiba, en rivalité avant même l'indépendance avec l'ex-secrétaire général de son mouvement, Ben Youssef, qui lui reprochait son excessive modération face aux Français, profite de son accession au pouvoir pour régler définitivement ses comptes. Il le fait au prix d'une lutte violente, avec attentats, enlèvements, arrestations. Le danger « youssefiste » est invoqué pour réprimer toute agitation, toute contestation, d'abord avec l'aide des forces françaises présentes, ensuite directement. Il sert à mettre en place une dictature policière avec une nouvelle législation répressive et un début de police politique.

Plusieurs chefs fellaghas étaient répartis dans le sud au début de 1956 pour relancer l'action armée contre le gouvernement, se livrant également à des attentats contre des colons français et d'autres Européens. La reconnaissance officielle de l'indépendance n'arrête pas ces actions. Mais elles se heurtent dès lors à l'État tunisien lui-même. Pendant plusieurs mois encore, jusqu'en juin, de véritables batailles, avec l'artillerie lourde et l'aviation, sont livrées contre les rebelles. Plusieurs de leurs chefs pris au cours de ces combats sont ensuite pendus.

L'évolution qui se produisit au Maroc après l'indépendance fut tout à fait parallèle à celle de la Tunisie. Mohammed V, devenu un martyr de l'indépendance, put jouer du crédit ainsi acquis et de sa réelle popularité, pour ramener le calme et l'ordre nécessaires à la bonne continuation des affaires des grosses banques et des grandes compagnies.

Son discours pour l'indépendance exprime bien ses préoccupations. C'est un appel à l'unité du peuple et du territoire, et surtout un appel à l'ordre, l'ordre auquel toutes les forces politiques du pays doivent concourir : « La manière la plus efficace de nous aider dans notre tâche est de respecter l'ordre public. Nous ne cesserons jamais de vous exhorter dans ce sens. Toujours du calme, toujours de l'ordre... ».

La partie n'est alors pas encore jouée au Maroc.

Les attentats anti-français se multiplient, c'est l'heure des comptes avec certains gros propriétaires, des colons, mais aussi des notables marocains, des pachas, des caïds ayant accaparé des terres à l'abri du protectorat et spolié les populations. Le petit peuple attend de l'indépendance la fin de ses maux et certains ne veulent plus attendre davantage.

Chez les dirigeants politiques, c'est la course au pouvoir. Les comptes se règlent entre tendances rivales, à la mitraillette. Les communistes sont particulièrement visés et plusieurs responsables du PCM assassinés.

Une partie du pays, le Rif, l'Atlas, le Sud, sont aux mains d'une armée de libération, l'ALM, constituée dans les deux années précédentes, qui continue la guerre contre les troupes françaises. Fortes de l'indépendance acquise, les troupes de l'ALM gagnent le Moyen-Atlas, et multiplient les attaques contre les postes français. Loyaux envers le roi, ils n'acceptent pas pour autant le maintien de l'armée française en place. Surtout, l'ALM lie sa lutte à celle des combattants algériens, s'appuyant sur un sentiment réel dans la population, qui considère que le Maghreb entier doit être débarrassé, une fois pour toutes, de la tutelle coloniale.

Le régime propose alors aux chefs de l'ALM leur intégration dans l'armée régulière. Mais des commandos irréductibles continuent la lutte à la frontière algéro-marocaine, près d'Oujda, et dans le sud-saharien.

Ce n'est que deux ans plus tard, en décembre 1958, par des bombardements massifs des montagnes du Rif et appuyé sur une armée de 20 000 hommes, que le prince héritier, le futur Hassan II, réduira les derniers bataillons.

En tout cas, l'attitude de Bourguiba et du sultan montre que l'impérialisme français pouvait faire confiance à ces représentants politiques des bourgeoisies tunisienne et marocaine pour empêcher l'extension des troubles dans tout le Maghreb. Leur nationalisme restait étroitement circonscrit à l'objectif de leur propre accession au pouvoir, dans leur propre pays. Et si, dans les années qui suivirent l'indépendance, les dirigeants tunisiens et marocains se trouvèrent néanmoins contraints par la guerre d'Algérie à afficher une certaine solidarité maghrébine, s'il leur fallut servir dans une certaine mesure de base arrière aux combattants de l'ALN, c'est qu'ils ne pouvaient faire moins.

Algérie : le FLN s'impose comme direction

Après le tournant de 1955-1956, l'Algérie reste donc seule. Là aussi une épreuve de force se mène au sein du mouvement nationaliste, pour en prendre la direction politique. Dans sa proclamation du 1er novembre 1954, le FLN a précisé, à l'adresse des militants nationalistes, qu'il est indépendant des deux « clans », messaliste et centraliste, et que son action « est dirigée uniquement contre le colonialisme ». Il ajoute que le FLN veut « offrir la possibilité à tous les patriotes algériens, de toutes les couches sociales, de tous les partis et mouvements purement algériens de s'intégrer dans la lutte de libération sans aucune autre considération ».

Dans les mois qui suivent l'insurrection du 1er novembre, le FLN rallie assez facilement la plupart des dirigeants centralistes. Les nationalistes modérés de l'UDMA de Ferhat Abbas suivent le même chemin. Après août 1955, les bourgeois, les notables, les « Oulémas », docteurs de la foi islamique, sentent que les masses leur échappent. Ils se rallient à la direction politique qui semble capable d'en garder le contrôle, c'est-à-dire le FLN. En décembre 1955, les élus de l'UDMA démissionnent de l'assemblée algérienne et des institutions locales, et Abbas déclare que le FLN est bien le seul représentant du peuple algérien. Les Oulémas, début 1956, font de même.

Tous ces hommes, représentant des couches privilégiées de la population algérienne, hommes politiques habitués à fréquenter les institutions de l'Algérie coloniale, sont accueillis à bras ouverts par les initiateurs de l'insurrection. Sans doute, la condition mise par le Front est que ces partis doivent s'intégrer à lui en abandonnant toute politique indépendante. Mais cela ne gêne pas des hommes comme Ferhat Abbas. Du moment qu'ils sont convaincus que la route du pouvoir ne passe plus par la collaboration avec l'autorité coloniale, mais par le FLN, ils consentent à apporter à celui-ci la caution politique dont il a besoin. En échange, eux qui ont tant tergiversé avant le déclenchement de la lutte, reçoivent un véritable certificat de moralité nationaliste de la part de ce FLN dont le prestige dans les masses populaires est en train de monter.

Parallèlement, le FLN montre qu'il est prêt à utiliser tous les moyens pour écarter tous ceux qui pourraient constituer une direction alternative.

Il reste deux mouvements politiques en Algérie qui ont un passé et des traditions, et qui gardent des liens avec les classes populaires : les messalistes et le Parti Communiste algérien.

Au mois d'août 1954, Messali a fini par reconstituer le MTLD sous sa direction, en le baptisant dès lors du nom de Mouvement National Algérien (MNA). Lui aussi a décidé d'engager son mouvement dans la lutte armée pour l'indépendance. Le choix de la date du 1er novembre pour le début des actions armées du FLN procédait, d'ailleurs, du souci de prendre de vitesse les messalistes. En fait, c'est encore le MNA de Messali qui compte le plus grand nombre de militants, notamment dans les couches populaires des villes. Il est l'héritier du passé populiste du mouvement nationaliste algérien, et c'est ce qui lui vaut la méfiance bien ancrée des centralistes, sans parler des nationalistes modérés tels Ferhat Abbas. Tous craignent que le MNA fournisse, dans la future Algérie indépendante, les cadres d'une opposition populaire. Ils préfèrent s'en débarrasser préventivement.

Il y a bien quelques ébauches de négociation entre le FLN et le MNA. Le FLN demande au MNA de se fondre dans le Front. Messali refuse ; la lutte entre FLN et MNA se fait alors sans pitié. Les règlements de comptes sanglants deviennent la règle. Des commandos du FLN assassinent les militants du MNA. Ceux-ci tentent de répondre sur le même terrain. Mais, sur le plan de l'efficacité militaire, le FLN a une longueur d'avance et, petit à petit, le MNA est réduit à la défensive. Le FLN ne recule devant rien. En mai 1957, une unité de l'ALN déclenche un véritable massacre dans le douar de Melouza, en Kabylie, dont la population est suspecte de sympathies messalistes. Tous les habitants mâles d'une mechta sont passés par les armes. Il y a plus de 300 morts.

L'armée française profite de l'épisode pour faire des offres au chef des maquis du MNA, Bellounis, en lui proposant des armes pour se défendre contre le FLN. Bellounis accepte, sans en référer à la direction de son mouvement. Il finira liquidé par l'armée française ; mais le FLN s'empare de cet épisode qui accrédite l'idée que le MNA est formé de « traîtres » à la cause nationale algérienne. La politique de terreur du FLN permet de dissuader la population d'apporter son soutien aux maquis MNA. Le désarroi politique du MNA dont l'affaire Bellounis West qu'un des symptômes, fait le reste. Les tentatives des gouvernements français de présenter le MNA comme une troisième force le feront apparaître de plus en plus, à la fin de la guerre, comme un mouvement compromis avec l'impérialisme français ; il disposera jusqu'au bout de militants courageux et fidèles, notamment en France ; ils seront souvent liquidés par le FLN, dans un isolement politique de plus en plus grand.

Vis-à-vis du Parti Communiste Algérien, le FLN mène une politique tout à fait analogue, même si elle ne débouche pas sur une extermination aussi radicale.

Après avoir désapprouvé l'insurrection en novembre 1954, en insinuant tout comme après Sétif qu'elle pouvait bien être le fait « d'éléments troubles » ou de « provocateurs », le PCA a ensuite tenté de former ses propres maquis, les « combattants de la liberté », et pris langue avec le FLN pour négocier les conditions d'une adhésion au Front. Le FLN exige du PCA que ses hommes s'intègrent individuellement à l'ALN, et que le PC cesse d'apparaître en tant que tel jusqu'à l'indépendance. C'est à peu de choses près ce que fera le PCA. Ses militants, dans les maquis, seront tenus en suspicion, cantonnés dans des tâches subalternes, écartés des responsabilités et parfois liquidés. Le PCA n'aura droit, dans le FLN, à aucune place politique.

Ajoutons d'ailleurs que ces méthodes ne s'arrêtent pas aux rapports avec les organisations autres que le FLN. Tout naturellement, elles tendent à prévaloir en son sein même. Souvent, c'est avec les mêmes méthodes, les armes à la main, que le FLN règle ses propres conflits internes. Abane Ramdane, un des principaux dirigeants dont l'ascension en 1955-1956 l'oppose notamment aux membres de la délégation du FLN extérieur, est liquidé de cette façon en 1957. Il n'est qu'un des premiers d'une longue série. Car ces méthodes utilisées pendant la lutte de libération elle-même par le FLN préfigurent celles qu'aura l'État algérien une fois installé.

Le FLN, en tant que direction de la lutte du peuple algérien pour son émancipation, dut bien sûr mener une lutte dure. L'armée française avec ses 500 000 hommes, ses Massu, ses Bigeard, ses Le Pen, a utilisé des méthodes terroristes à une échelle sans commune mesure avec celle du FLN.

Mais ce ne sont pas les nécessités militaires qui ont poussé le FLN à mener une guerre aussi féroce contre des adversaires algériens potentiels que contre l'armée française. Ce sont des choix politiques.

Justement parce qu'il se battait, en s'appuyant sur les masses algériennes, en utilisant leurs aspirations, en canalisant leurs espoirs, le FLN ne voulait pas que ces masses prennent l'habitude, alors qu'elles étaient mobilisées, ouvertes aux idées, de faire et de discuter des choix politiques. Car ces choix politiques pouvaient les amener ailleurs que là où la direction du FLN le voulait.

En fait, une grande partie du combat du FLN consiste à se faire admettre comme l'autorité légitime que la population algérienne doit reconnaître. S'il use de la contrainte vis-à-vis d'autres organisations comme le PCA ou le MNA, c'est parce qu'il en use aussi vis-à-vis de la population algérienne elle-même. Qui ne reconnaît pas le FLN est un « traître » et bien souvent traité comme tel. Il fait respecter parfois de façon tout aussi sanglante les prescriptions coraniques en matière de consommation d'alcool, ou l'interdiction de fumer. Il commence à mettre en place une « organisation politico-administrative » qui s'occupera, par exemple, d'enregistrer les mariages.

A l'autorité de l'État français, il s'agit en somme d'opposer une contre-autorité, un contre-État algérien. Entre les deux, les masses populaires doivent choisir. Elles choisissent vite et le FLN peut s'appuyer sur leur adhésion, sur leurs luttes, sur leurs sacrifices, sur leur haine du colonialisme, mais il ne recherche pas leur contrôle. C'est un appareil militaire et politique dont l'autorité s'élève au-dessus des masses, et qui ne veut pas dépendre d'elles.

Le FLN était capable de les appeler, et en particulier d'appeler les travailleurs à des manifestations, à des mobilisations ponctuelles - encore qu'il l'a fait assez tard. Mais il évitait systématiquement d'apprendre à cette population urbaine, aux travailleurs, à s'organiser, à trouver leurs propres formes d'action et à se mobiliser eux-mêmes. Car si le FLN voulait bien d'eux comme base, comme soutien, il ne voulait pas qu'ils puissent, dans le cadre de la lutte, acquérir une expérience qui leur permettrait ultérieurement, de s'opposer au nouvel État algérien. Et c'est cette préoccupation que reflétait également le choix des méthodes de lutte dans les villes, et en particulier l'utilisation du terrorisme urbain.

Le choix, comme méthode d'action essentielle, du terrorisme exécuté par des commandos, visait à faire, de l'action militaire, la tâche d'un groupe d'hommes spécialisés, réduisant le restant de la population au rôle passif de soutien. Le FLN le fit consciemment tout en sachant qu'en se donnant ainsi un visage souvent odieux, il détournait de la lutte des combattants possibles et donnait force à la propagande des autorités françaises, aux méthodes pourtant infiniment plus atroces, sur les atrocités du FLN.

Le FLN se battit de la même façon, y compris les armes à la main, contre le MNA pour conquérir le contrôle sur les travailleurs algériens émigrés : il y en avait alors 400 000 en France et 150 000 en Allemagne. Mais il se servit de ce contrôle essentiellement pour faire des travailleurs algériens en France des contribuables, volontaires ou pas, pour le compte du FLN.

Pourtant, lorsque à l'occasion de certaines manifestations comme celle d'octobre 1961, le FLN les a appelés à manifester, ces travailleurs algériens montrèrent par leur détermination, par leur courage, quelle force ils représentaient et quelle capacité ils auraient pu mettre au service d'une autre politique visant àtoucher non seulement les autres travailleurs maghrébins en France, mais également les travailleurs français.

La crise politique de l'impérialisme français

Mais il faut parler maintenant de la façon dont les luttes des peuples maghrébins touchèrent l'impérialisme français.

Celui-ci menait un combat d'arrière-garde, et ses dirigeants politiques au fond, en étaient conscients, du moins les plus lucides d'entre eux. Mais les gouvernements de la IVe République, surtout soucieux de maintenir coûte que coûte leurs majorités politiques branlantes, se montrèrent rapidement incapables d'affronter le problème algérien autrement qu'en envoyant sur place des renforts de troupe, c'est-à-dire en engageant, sans le dire, une guerre perdue d'avance.

Les gouvernements appuyés sur les partis de gauche firent comme les autres. Mendès-France et son ministre Mitterrand cherchèrent à se faire pardonner Dien Bien Phu et la perte de l'Indochine en engageant la guerre en Algérie. Au début 1956 le gouvernement Guy Mollet fut mis en place grâce au succès électoral du Front Républicain qui avait promis aux électeurs de faire la paix en Algérie. Il ne fallut pas un mois pour qu'il se décide à mener la politique inverse, sous la pression des manifestations des ultras d'Alger qui l'accueillirent sur place, le 6 février 1956, par des lancers de tomates et d'oeufs pourris. Le courage politique d'un Guy Mollet n'allait pas jusqu'à supporter cela !

C'est sous son gouvernement que les effectifs de l'armée d'Algérie furent portés à un demi-million d'hommes, le service militaire prolongé à vingt-sept mois, des classes de réservistes rappelées, la torture généralisée.

Il faut dire que le soutien du Parti Communiste ne lui fit pas défaut. Le PCF sans doute, ne parlait plus exactement comme en 1945 de maintenir l'Algérie dans « L'Union Française ». Mais il parlait tout au plus de la nécessaire « paix en Algérie », en se gardant de se déclarer favorable à l'indépendance. Et dans la réalité, il se montrait solidaire de l'impérialisme français. Il en fournit une claire démonstration en votant, en mars 1956, les pouvoirs spéciaux qui permirent à Guy Mollet d'intensifier la guerre. Le PCF voulait montrer sa bonne volonté au Parti Socialiste, qui pouvait lui ouvrir le chemin du pouvoir. Il estima que ce petit calcul politique valait bien d'ajouter à la veulerie de Guy Mollet, la sienne propre.

Tel fut, en ces années de guerre, le visage qu'offrirent au peuple algérien les partis censés parler au nom de la classe ouvrière française. Celle-ci n'était pourtant pas sans réactions. C'est elle qui payait les frais de la politique de guerre, politique qui se traduisait notamment par des mesures d'austérité et d'inflation. Elle tenta de se défendre comme elle pouvait.

Le rappel des réservistes en mars 1956, se traduisit en France par d'importantes manifestations. Les « rappelés » refusèrent de partir, manifestèrent dans de nombreuses villes, se couchèrent devant les trains pour les empêcher de partir vers l'Algérie. Ce furent, souvent, des militants de gauche et d'extrême-gauche, notamment de jeunes communistes, qui furent à l'origine de ces manifestations. Mais les parti de gauche abandonnèrent les rappelés à leur son. Ce Parti Socialiste au gouvernement et ce Parti Communiste qui venait de lui voter les pouvoirs spéciaux ne voulurent surtout pas prendre la tête de manifestations dirigées contre le service militaire, qui étaient concrètement un refus de s'engager dans la guerre coloniale. Les rappelés durent partir. Les partis de la gauche française contribuèrent ainsi à les jeter dans la pourriture de l'armée française d'Algérie. Certains y moururent, mais beaucoup y apprirent à manier la « gégène » ou à « tirer les Arabes » comme à la chasse. De cette gangrène, les partis de gauche français, eux aussi, portent leur pan de responsabilité. Comme ils portent une responsabilité dans leur propre défaite, à laquelle leur lâcheté, leurs reniements, leur servilité finirent par conduire.

La classe ouvrière française était forte, et organisée. La crise algérienne devint une crise politique majeure pour sa propre bourgeoisie. Mais les partis qui parlaient en son nom firent tout pour éviter qu'elle lutte par ses propres moyens, sous son propre drapeau, contre la bourgeoisie en crise.

Alors, c'est la bourgeoisie qui trouva, dans la crise elle-même, les moyens de régler ses propres problèmes. De la pourriture de la guerre d'Algérie naquit la Ve République. De Gaulle, profitant de l'émeute du 13 mai 1958, de la démission des partis de gauche, s'appuyant sur l'armée et faisant des promesses ambiguës aux ultras d'Alger, s'imposa comme l'arbitre de la situation. Il fit cadeau à la bourgeoisie française d'un système politique où le poids des partis de gauche et tout particulièrement du PCF était amoindri, où le rôle du Parlement était limité et où la dictature du capital financier n'eut plus à compter avec l'inconvénient de l'instabilité parlementaire et des fluctuations de majorité.

Il donna enfin à la bourgeoisie française, le moyen politique d'affronter la décolonisation en Algérie.

Il fallut encore plusieurs années et de nombreuses secousses politiques pour cela. De Gaulle voulait tenter de préserver les positions économiques et les intérêts futurs de l'impérialisme français dans son empire colonial, y compris en Algérie. Il voulait composer avec l'armée et avec les ultras. Le peuple algérien paya tout cela encore de quatre ans de guerre tandis qu'en France, le danger d'un coup de l'extrême-droite resta bien réel.

De 1958 à l'indépendance algérienne

Nous ne parlerons que rapidement des dernières années de la guerre d'Algérie, de 1958 à 1962. Disons seulement que, à bien des égards, les années 1958-1959 furent, pour le peuple algérien, le creux de la vague. Les paras de Massu avaient fait leur triste besogne à Alger. Par ailleurs, le quadrillage du pays par l'armée, les déplacements de la population vers les centres de regroupement rendirent la situation très difficile aux maquis. Les combattants du FLN étaient isolés, manquaient d'armes et de ravitaillement, crevaient littéralement de faim et de froid dans les djebels. Le découragement se fit jour dans un certain nombre de maquis.

La situation entraîna le début d'une crise au sein du FLN. Quatre colonels de l'ALN mirent même sur pied en Tunisie un véritable complot militaire pour tenter de destituer les dirigeants. Ils furent traduits devant un tribunal du FLN dont le président était Boumédienne, qui les condamna à mort.

Mais en fait, c'est dans cette période que le FLN se donna sa forme politique définitive, qu'il gagna une crédibilité sur le plan international et qu'il marqua le plus de points sur le plan diplomatique.

En septembre 1958 fut crée le GPRA, le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, présidé par Ferhat Abbas. Le GPRA se donna assez vite les moyens d'un véritable gouvernement. Le nombre de militaires de l'ALN stationnés sur le territoire tunisien et marocain ne cessa d'augmenter pour prendre les dimensions d'une véritable armée classique avec ses camps, ses moyens d'armement et de transport, sa hiérarchie. Ce fut « l'armée des frontières » dirigée par Boumédienne. Son but n'était pas, en réalité, l'affrontement avec l'armée française ; elle resta en Tunisie et au Maroc. En fait, elle préparait déjà l'État algérien qui serait mis en place après l'indépendance, et ne servirait qu'à ce moment -là.

Dans ces dernières années de la guerre, le problème algérien se posait de moins en moins en termes d'affrontement militaire entre l'ALN et l'armée française et de plus en plus en termes politiques. Les dirigeants du FLN savaient bien qu'ils ne pouvaient pas bouter dehors les 500 000 hommes de l'armée française qui quadrillaient l'Algérie. Le problème était seulement, sur ce plan-là, de mener une guerre d'usure, obligeant le gouvernement français, qui ne pouvait faire stationner indéfiniment une telle armée en Algérie, à hâter la recherche d'une solution politique. D'autant plus que, à partir du moment où, par la bouche de De Gaulle, en 1959, le gouvernement français proposa « l'autodétermination » de l'Algérie, il se heurta à l'opposition de plus en plus résolue de l'armée et des Européens d'Algérie.

Paradoxalement, cette évolution réduisit, peu à peu, la marge de manoeuvre du gouvernement français vis-à-vis du FLN.

Il tenta, à plusieurs reprises, de faire surgir au sein des élites algériennes une « troisième force » susceptible d'opposer un contre-poids au FLN dans une négociation. Ce fut l'échec, de même que les efforts du même genre menés au sein de la population européenne, pour faire surgir des interlocuteurs libéraux, se prêtant au dialogue avec cette « troisième force » algérienne. Ce fut le développement de l'OAS, et les coups successifs de l'extrême-droite et de l'armée pour tenter de renouveler le 13 mai 1958 et faire abandonner au gouvernement français l'idée d'une négociation.

Mais cette négociation aboutit finalement, en mars 1962, à la signature des accords d'Evian, dans lesquels le gouvernement français obtint des garanties sur le plan économique et notamment en matière d'exploitation pétrolière.

Ces années coûtèrent encore cher au peuple algérien. Ce sont même celles qui lui coûtèrent le plus cher. Mais le 5 juillet 1962, enfin, après cent trente deux années de colonialisme français, l'indépendance algérienne fut proclamée. Il avait fallu huit ans d'une guerre atroce, qui fit sans doute un million de morts du côté algérien, 27 500 tués parmi les militaires français et quelque 3 500 parmi les civils européens. Huit ans pour que le peuple algérien se voit reconnaître, enfin, le droit élémentaire à avoir son propre État, sa dignité nationale !

Mais ce n'était pas tout. En cet été 1962, la joie fit rapidement place, pour beaucoup d'Algériens, à la désillusion devant le spectacle offert par leurs dirigeants. Les conflits pour le pouvoir au sein du GPRA éclatèrent immédiatement au grand jour.

Ils opposèrent le GPRA officiel, présidé alors par Ben Khedda, appuyé par Krim Belkacem, Boudiaf, Aït Ahmed, et l'état-major de l'ALN dirigé par l'homme de « l'armée des frontières », Boumédienne, auquel se joignirent Ben Bella et Khider. Ce fut finalement Ben Bella qui s'installa au pouvoir, car il avait le soutien de Boumédienne et de l'armée... Il le garda jusqu'à ce que Boumédienne lui-même le chasse du pouvoir en juin 1965.

Les années d'après l'indépendance furent donc celles de la consolidation de l'État, d'un État qui ne représentait pas les masses populaires, qui s'édifia même en mettant au pas les syndicats, les étudiants, les oppositions particularistes comme celle des Kabyles et qui prit la forme d'une dictature.

Le bilan

L'indépendance politique des pays du Maghreb a donc finalement été acquise. Mais il est certain que, pour tous ceux qui ont lutté et espéré durant toutes ces années, le résultat n'est pas à la mesure des espoirs. La désillusion est venue vite.

Au Maroc, le régime de Hassan est une dictature sanglante. Les prisons sont pleines et une grande partie de la population connaît la faim. En Tunisie, la dictature de Bourguiba est à peine moins pesante, les contradictions sociales insupportables. La richesse d'une minorité s'étale sans vergogne devant une majorité vouée à la misère. Même en Algérie, le régime reste une dictature policière qui ne permet aucune contestation et où la misère des masses populaires est à peine moins grande.

Dans les trois pays, les régimes développent des tendances réactionnaires qui pèsent sur l'ensemble de la société, comme le recours à l'idéologie islamique, avec tout ce qu'elle implique de régression sociale notamment pour les femmes.

Le colonialisme a disparu, et avec lui l'arrogance des colons, le racisme, ce mépris des conquérants pour des peuples dont ils niaient les droits, la langue, la culture, l'histoire et même l'existence. Mais aujourd'hui, les classes dirigeantes autochtones se sont renforcées, enrichies, étalent un luxe souvent provocant. A leur tour, elles font régner leur loi. Les appareils d'État se sont renforcés, consacrent des sommes exorbitantes à l'entretien d'armées nombreuses, suréquipées, qui sont les véritables soutiens des pouvoirs en place, quand elles ne se font pas la guerre entre elles, comme les armées algérienne et marocaine, pour quelques kilomètres carrés de sable dans le Sahara.

Car les dirigeants tunisiens, marocains, algériens n'ont même pas conduit les luttes de leurs peuples à la constitution d'un Maghreb uni. Ils ont développé au contraire un nationalisme algérien, marocain, tunisien dont chacun s'oppose aux autres, et fait naître des haines nationales là où existaient auparavant la fraternité et le sentiment d'appartenir à un même peuple d'un bout à l'autre du Maghreb.

Enfin, si de Rabat à Tunis en passant par Alger, ce sont des drapeaux nationaux qui flottent sur les édifices publics des trois pays du Maghreb au lieu du drapeau de l'oppression française, le pouvoir économique appartient toujours à l'impérialisme, qui continue à appauvrir et à piller ces pays.

Les fruits du travail des exploités d'Algérie, de Tunisie et du Maroc continuent à venir enrichir le même grand capital, français ou occidental, souvent même très directement parce que des centaines de milliers de travailleurs du Maghreb n'ont même pas la possibilité de se faire exploiter chez eux. Ils sont obligés de venir travailler et se faire exploiter dans 1es grandes entreprises de cette métropole impérialiste, qui n'a cessé de l'être que politiquement, mais pas économiquement.

Les masses populaires, les paysans et les ouvriers du Maroc, de Tunisie et surtout d'Algérie ont toutes les raisons d'être fiers d'avoir fait reculer, en ces années 50 et 60, l'armée française, mais ils ont aussi toutes les raisons d'être déçus de ce à quoi leur combativité et leur énergie ont servi. Et ils ont toutes les raisons d'être déçus surtout à l'égard des possibilités réelles qui existaient en ces années-là.

L'impérialisme français et même l'impérialisme en général avaient alors un véritable brûlot de l'autre côté de la Méditerranée. Les peuples d'Algérie, mais aussi du Maroc et de Tunisie ont été capables de faire surgir de leurs rangs des dizaines, des centaines de milliers d'hommes, de femmes, capables de se battre courageusement. Ces dizaines et ces centaines de milliers de combattants, soutenus par toute une population, représentaient une force considérable. L'énergie qu'a dépensée le peuple algérien, et en particulier les classes pauvres, ouvriers et paysans - qui ont tout de même donné le gros des combattants sinon malheureusement les cadres et surtout la direction politique - aurait pu changer la face de la Méditerranée, au sud, mais peut-être aussi au nord.

D'un bout à l'autre du Maghreb, la détermination du peuple algérien était un exemple et un encouragement. Cet exemple aurait pu entraîner l'ensemble du Maghreb dans la révolte contre l'oppression française, mais aussi contre les couches privilégiées autochtones. Mais pour cela il aurait fallu une direction politique qui se donne cet objectif, qui ne se préoccupe pas de faire surgir de nouvelles frontières pour séparer les peuples, mais au contraire de les abattre pour les unir. Il aurait fallu une direction qui soit internationaliste, une direction qui représente les intérêts des travailleurs, de la classe ouvrière, de toutes les couches populaires.

Le malheur de la classe ouvrière algérienne, et aussi finalement de toutes les autres couches populaires d'Algérie, comme du restant du Maghreb, c'est que cette classe ouvrière, ces couches populaires, tout en fournissant l'essentiel des combattants, sont restées derrière une direction représentant les perspectives politiques des bourgeoisies nationales, des privilégiés nationaux, avec leur nationalisme, avec leur volonté d'utiliser l'énergie populaire pour bâtir des appareils d'État destinés à les préserver un peu de l'impérialisme, et beaucoup de leur propre peuple.

Une direction prolétarienne aurait cherché à faire en sorte que l'énergie révolutionnaire des centaines de milliers d'Algériens mobilisés dans la lutte soit utilisée d'abord pour entraîner la population pauvre des autres pays du Maghreb, pour créer dans le feu du combat, dans le feu de la mobilisation, lorsque cela était possible, un Maghreb uni, sous la direction de la classe ouvrière et des classes populaires.

Il en existait la possibilité objective. Et si toutes les révolutions s'exportent, à condition de le vouloir, à condition d'être internationalistes, la révolution algérienne se serait encore plus facilement exportée dans les autres pays du Maghreb déjà au bord de la révolte. Un Maghreb sous la direction des travailleurs aurait alors représenté une force d'attraction considérable pour tous les exploités, à commencer par les couches populaires des autres pays arabes.

Et puis, les travailleurs algériens avaient aussi une autre possibilité. Comme nous l'avons rappelé, il y avait à cette époque déjà plusieurs centaines de milliers de travailleurs algériens sur le sol même de la métropole française ; des centaines de milliers d'hommes qui, en raison de l'oppression nationale avaient à l'époque un degré de politisation, un degré de mobilisation sans commune mesure avec ceux de la classe ouvrière de souche française. Par un retour de l'histoire, la classe ouvrière algérienne était en situation de faire humainement, vis-à-vis de la classe ouvrière française, ce que la classe ouvrière française aurait dû faire et n'était pas capable de faire vis-à-vis du peuple algérien, à cause de ses dirigeants réformistes et traîtres.

Car ces centaines de milliers de travailleurs algériens en France, s'ils avaient milité au service d'une politique qui soit la leur, au service de la révolution prolétarienne, avec la même détermination que celle qu'ils ont montrée en soutenant le FLN, auraient pu entraîner une partie des travailleurs français, ils auraient pu contester et peut-être faire sauter la chape de plomb que les dirigeants réformistes et staliniens faisaient peser sur les travailleurs français eux-mêmes ; ces dirigeants staliniens ou réformistes aussi lâches et aussi couards dans la défense des intérêts réels, politiques, de la classe ouvrière française qu'ils étaient lâches et couards pour défendre le droit du peuple algérien, tunisien, marocain, à la liberté nationale.

Cela aurait-il suffi pour entraîner la classe ouvrière de France de l'époque sur le chemin de la révolution ? On ne peut évidemment pas le savoir, et de toute façon on ne réécrit pas l'histoire. Mais en tout cas, ils auraient pu créer, eux, les travailleurs d'un pays sous-développé, un parti révolutionnaire prolétarien que la classe ouvrière de ce pays développé qu'est la France n'a pas encore su se donner, et les choses en auraient été à coup sûr changées.

Les dirigeants du FLN ont eu, à l'époque, le courage d'engager le combat contre l'oppression coloniale. Ils ont pu prendre et garder la tête de ce combat jusqu'au bout, par défaillance politique du prolétariat du Maghreb comme de France. Mais en canalisant le combat dans le sens nationaliste, au sens le plus étroit du terme, de ces micro-nationalismes qui divisent même cette unité qu'est le Maghreb, ils ne pouvaient que trahir les espoirs que les pauvres et les travailleurs qui les suivaient mettaient en eux.

Révolutionnaires, ils l'étaient, mais d'une révolution du passé, de ces révolutions destinées à mettre en place des États nationaux qui sont aujourd'hui dépassés par l'histoire, à l'époque de l'impérialisme mondial et de l'oppression mondiale du capitalisme.

Aujourd'hui, la seule révolution qui en serait vraiment une, au sens qu'elle changerait vraiment de fond en comble le sort des gens et les structures des sociétés, c'est la révolution prolétarienne.

Dans ces années cinquante, une occasion a sans doute été perdue. Mais l'histoire ne s'arrête pas. Et les classes populaires du Maghreb montrent depuis quelques années qu'elles sont capables de se battre y compris contre des régimes qui se réclament de leur nationalité. Eh bien, le seul espoir que nous puissions exprimer ici, pour terminer, et qui en même temps est une volonté politique, c'est que les fils de la génération qui s'est battue dans les années cinquante contre l'impérialisme français, c'est-à-dire les prolétaires qui se sont révoltés l'année dernière à Tunis, à Rabat ou à Casablanca, apprennent maintenant à se battre sous leur propre drapeau, sous celui des opprimés, sous celui du prolétariat, sous celui de l'internationalisme !

Annexes

Les débuts du mouvement ouvrier en Tunisie

La classe ouvrière existait en Tunisie avant la Première Guerre mondiale, mais elle était alors surtout européenne. Le 1er mai y fut célébré pour la première fois en 1904 : à l'initiative de maçons italiens, ouvriers français, italiens, mais aussi tunisiens, juifs, maltais, se solidarisèrent pour la première fois.

Dans les années qui suivirent la guerre, la prolétarisation de la paysannerie et de l'artisanat traditionnel entraîna le développement d'une classe ouvrière proprement tunisienne.

Les patrons, jouant sur l'hétérogénéité de la main-d'oeuvre et la division, prenaient en considération surtout les revendications des ouvriers européens. Les travailleurs arabes n'étaient pas représentés à la direction de la CGT, dont une Union Départementale fut formée en 1920. Ils étaient traités en syndiqués de seconde zone.

En fait, les dirigeants de la CGT patronnée par la SFIO voyaient dans le prolétariat arabe une masse de manoeuvre inculte qu'ils méprisaient plus ou moins ouvertement.

Cette attitude contribua à placer les ouvriers tunisiens sous l'influence nationaliste. Pourtant, les ouvriers tunisiens à l'époque n'étaient pas spécialement attirés par les nationalistes du Destour, gens aisés et lettrés qui aspiraient avant tout à participer à la gestion des affaires et qui n'avaient rien à leur proposer.

La grève des dockers de Tunis fut à l'origine de la fondation d'un syndicat tunisien autonome. Les dockers, originaires pour la plupart de la même région de Gabès, formaient une communauté tunisienne homogène. Découragés par l'indifférence des responsables syndicaux, ils n'étaient pas syndiqués. Lorsqu'ils se lancèrent dans la grève durant l'été 1924, ils se rendirent pour lui demander conseil chez Mohammed Ali, une personnalité populaire dans le milieu des dockers. C'était un autodidacte, partisan d'un système généralisé de coopératives ouvrières. Mohammed Ali mit sur pied un comité d'action qui s'adressa avec succès à l'opinion publique de la ville arabe pour lui demander de soutenir la grève.

Cet épisode montre comment les travailleurs, lorsqu'ils entraient en lutte, étaient amenés à rechercher des conseils, voire une direction. Dans les luttes de 1924-25, quelques intellectuels, à Tunis et Bizerte, se lièrent ainsi aux grévistes. Mais ils donnèrent à ces luttes une marque nationaliste, que les quelques militants communistes comme El Ayari qui s'y trouvaient associés ne parvinrent pas à contrebalancer. Lorsque Mohammed Ali et ses amis fondèrent une CGT tunisienne, la CGTT, en septembre 1924, les tentatives d'orientation d'inspiration internationaliste ne furent pas en mesure de l'emporter.

Malgré ou peut-être à cause de son essor rapide parmi les travailleurs tunisiens, la CGTT souleva contre elle une union sacrée allant des milieux colons aux socialistes. Pour ces derniers, qui avaient pris l'habitude de considérer la classe ouvrière comme leur fief, c'était un coup dur. Ils lancèrent l'anathème contre la CGTT au nom d'un prétendu internationalisme. La direction de la CGTT répondit que, si le syndicat était autonome tunisien, il comptait aussi s'affilier à l'Internationale Ouvrière, comme la CGT française, et qu'il « ouvrait ses portes à tous les ouvriers sans distinction de race ni de religion ».

Les socialistes firent venir Jouhaux en personne pour tenter de ramener les dissidents au bercail. Ce fut en vain. Leurs bonnes raisons étaient bien trop imprégnées de mépris, comme en témoigne cette apostrophe du leader socialiste Joachim Durel : « Nous préférons vous dire, sans ménagement au risque de vous déplaire, que ce n'est pas nous, classe ouvrière d'Europe organisée, qui avons besoin de vous, c'est vous qui avez besoin de nous, ( ... ) de nos disciplines d'organisation, d'éducation et de lutte, faute de quoi votre misère se perpétuera et vous resterez ce que vous avez toujours été : un troupeau » .

Fait significatif, le Destour se désolidarisa de la CGTT, lui aussi. En France, le Cartel des Gauches était venu au gouvernement et le Destour en espérait des réformes. Il tenait à être en bons termes avec la SFIO. Il lui importait donc de se démarquer nettement à la fois du Parti Communiste et des syndicalistes un peu trop indépendants, et il finit par conclure un pacte avec les socialistes en vertu duquel il prêcha aux ouvriers tunisiens la nécessité de rejoindre la CGT française. Le gouvernement du protectorat, se trouvant en position de force, fit arrêter en février 1925 les dirigeants syndicalistes tunisiens, qui furent inculpés pour complot contre la sûreté intérieure de l'État, de même que - pour faire bonne mesure - le rédacteur en chef du journal communiste l'Avenir social.

Le mouvement ouvrier tunisien naissant fut ainsi décapité. Seul le Parti Communiste qui, à la même époque, affirmait sa solidarité avec les combattants du Rif, contre l'impérialisme, en était resté solidaire jusqu'au bout. Certains de ses militants cumulèrent des condamnations pour les deux causes. Mais sa faiblesse ne lui avait pas permis de gagner une influence réelle parmi les ouvriers tunisiens. Plus tard, ce fut sa politique qui ne le lui permit plus.

La « pacification » française au Maroc

Au Maroc, passé sous protectorat français en 1912 , la résistance de la population se prolongea longtemps. En face, l'armée française utilisa les pires moyens. On fit main basse sur les silos de nourriture avec prime pour ceux qui les trouvaient, de façon à affamer les populations. On imposa lourdement les tribus vaincues. On prit des femmes en otage, pour amener les guerriers « rebelles » à composition. Parfois même, comme l'a écrit un ancien officier « on introduisait une grenade à l'intérieur d'un pain de sucre et on faisait remettre celui-ci à de trop confiants consommateurs » ou encore on fit placer des obus amorcés dans des puits, ou bien on chargeait une machine infernale sur un âne inoffensif qu'on lâchait la nuit près des tentes d'une tribu. Daniel Guérin cite le témoignage d'un aviateur qui, lors de la guerre contre Abd El Krim, reçut l'ordre de passer « à la tête d'une escadrille de quatre ou cinq Bréguet, en rase-mottes, à travers des bandes de Chleuhs insoumis fuyant avec leurs troupeaux. Les hélices et les tirs de mitrailleuses déchiquetèrent hommes et bêtes jusqu'au dernier » .

La défaite d'Abd El Krim ne signifia pas la fin des combats pour autant. Après le Rif, c'est encore par le terrorisme à grande échelle et le massacre de populations que la « pacification » continua. Des villages entiers furent supprimée comme en témoigne cet épisode, que raconte Daniel Guérin, de la « pacification » du Tafilalet, entre 1927 et 1933 : « Tapi dans la vallée, le souk bat son plein. La population y grouille sans autre souci que de s'approvisionner ; ce n'est pas facile, car l'état-major a organisé le blocus du territoire occupé par trois tribus insoumises encore... Quarante mille êtres humains commencent à ressentir les affres de la faim et se pressent dans le marché.

Mais dans le ciel limpide une escadrille apparaît. Elle fonce sur ce rassemblement totalement inoffensif... mais qui offre une cible remarquable « aux héros de l'air ».

En une minute, le marché est transformé en cimetière. Les bombes jonchent de cadavres la place ensoleillée du souk ; les mitrailleuses fauchent tous ceux qui courent après un refuge...».

Malgré les méthodes terroristes et les grands moyens de l'armée française, la résistance dura jusqu'en 1934.