Moyen-Orient : la barbarie des djihadistes et celle de l’impérialisme

Cercle Léon Trotsky
14/11/2014

Les projecteurs de l'actualité sont encore une fois braqués sur le Moyen-Orient. Les peuples de cette région sont à la fois victimes des groupes armés dits djihadistes, mais aussi des manigances des puissances impérialistes et des dictatures qui les servent.

Au début du mois de juin les milices du groupe État islamique ont pris Mossoul, la seconde ville de l'Irak. Semant la terreur sur leur passage, elles s'attaquent avec férocité à toutes les minorités et à tous ceux qui refusent d'obéir à leurs lois. La médiatisation de la décapitation de deux journalistes américains, et celle d'Hervé Gourdel en Algérie, revendiquées par l'État islamique, a amené les gouvernants américains et français à déclencher une nouvelle guerre et des bombardements en Irak et en Syrie.

L'assassinat de ce touriste français, comme ceux des journalistes américains horriblement mis en scène sur internet sont des actes barbares. Les « émirs » comme se font appeler les petits seigneurs de guerre de l'EI qui massacrent les minorités chrétiennes de Syrie, les Kurdes au nord de l'Irak, ou les Yézidis, sont des barbares. Mais les bombardements actuels, suivis ou pas d'une nouvelle intervention terrestre, même s'ils font provisoirement reculer l'État islamique, même s'ils se terminaient par l'assassinat de son chef, ne supprimeront pas la barbarie. Au contraire, ils ajouteront immanquablement un peu plus de chaos et de barbarie dans toute la région.

Pendant que l'Irak sombre dans le chaos et la guerre entre milices religieuses ou ethniques, le peuple syrien est toujours pris entre le marteau de la dictature d'Assad et l'enclume des milices djihadistes et cela depuis plus de trois ans.

La barbarie règne en Irak, en Syrie, mais aussi à Gaza, où pendant 50 jours, les bombardements israéliens ont provoqué des dégâts sans équivalent depuis 1967, avec plus de 2000 morts, dont 500 enfants. Il faudrait ajouter la situation au Yémen, victime depuis des années d'affrontements, d'attentats, et traversé par une guerre civile entre milices rivales. La région est à feu et à sang, et ces foyers de tension sont en train d'étendre le chaos aux pays voisins, comme le Liban, et sans doute la Jordanie.

Ces foyers de tension sont le produit direct de la domination impérialiste qui, depuis un siècle au moins, impose par la violence et la force des armes sa mainmise sur la région.

Depuis le 8 août en Irak, et le 22 septembre en Syrie, les dirigeants impérialistes ont engagé une nouvelle guerre. Obama est parvenu à rassembler près d'une cinquantaine d'États, dans une coalition militaire contre l'avancée des bandes armées du prétendu « État islamique ».

Nul ne sait où mènera cette intervention, mais ce à quoi on assiste aujourd'hui, c'est à une déstabilisation de tout le Moyen-Orient qui se traduit par l'éclatement de la région sur des bases confessionnelles et ethniques. Par leur irruption violente au Moyen-Orient, ce sont les grandes puissances impérialistes qui portent la responsabilité de la barbarie dans laquelle s'enfoncent les sociétés qu'elles ont dominées.

 

Sous l'empire ottoman, la convoitise des puissances impérialistes

 

C'est au Moyen-Orient que sont nées l'agriculture et les premières civilisations humaines, dans la région qu'on appelle le Croissant fertile, et qui aujourd'hui subit guerre et désolation. Dans les vallées de l'Euphrate et du Tigre, dans l'actuel Irak, sont apparus il y a plus de 5000 ans, l'écriture et les premiers États. Plus tard, au Moyen-âge, Damas, Bagdad, Le Caire ont été les centres d'une civilisation qui a rayonné de l'Espagne à l'Inde.

Après le morcellement et le déclin de l'Empire arabe, l'Empire ottoman, au XVIe siècle, réunifia cet ensemble. Tout comme les empires auquel il succédait, l'Empire ottoman, gouverné par le sultan depuis la capitale Istanbul, était multiconfessionnel et multiethnique. L'islam dominait, et toutes ses sectes y étaient présentes : sunnites, chiites, avec toutes leurs variantes. Des peuples et des communautés de toutes religions, en tout cas des religions monothéistes, s'y côtoyaient, musulmans comme chrétiens de toutes tendances, juifs, yézidis, etc., les non-musulmans étant toutefois assujettis à une taxe spéciale. L'arabe, la langue du Coran, était un facteur d'unité, mais on y parlait aussi turc, kurde ou berbère.

Il y eut des périodes d'affrontements religieux, des persécutions à plusieurs époques, mais plutôt rares. En définitive, au sein de l'Empire ottoman, toutes ces communautés ont pu vivre ensemble durant des siècles. Chacun pouvait circuler librement, de Tunis à Damas ou Bagdad, sans traverser de frontières.

 

La première guerre mondiale et le dépeçage de l'empire ottoman

 

En 1914, les rivalités impérialistes débouchèrent sur la Première Guerre mondiale. Le contrôle du Moyen-Orient en était un des enjeux, et cela passait par le dépeçage de l'Empire ottoman. Pour tenter de se dégager de l'emprise britannique et française, ce dernier se rangea du côté de l'Allemagne.

Pour l'affaiblir, la Grande Bretagne n'hésita pas à attiser les sentiments nationaux et anti turcs des populations arabes.

Dans les années 1920, après que France et Angleterre aient pris possession du Moyen-Orient, il leur restait à faire accepter leur domination à sa population, à qui les traités de partage de la région apparaissaient comme une trahison des engagements pris.

Pour faire accepter cette nouvelle phase de leur ordre, les puissances impérialistes employèrent tous les moyens. Diviser pour régner, telle était la devise qu'elles allaient appliquer à la lettre. Elles allaient non seulement tracer des frontières géographiques, mais également à l'intérieur de celles-ci opposer les ethnies les unes aux autres, et attiser les divisions confessionnelles. Elles posaient de cette façon des bombes à retardement, qui n'allaient cesser d'exploser tout au long du XXe siècle, et qui continuent d'exploser aujourd'hui, de la Palestine au Liban, à la Syrie et à l'Irak.

La domination impérialiste se heurta dans presque tous ces pays à des révoltes importantes. Dans les années 20 et 30 où le sentiment national des populations s'exprimait contre l'arrogance et le mépris des forces d'occupation.

Alors, non content d'opposer les communautés les unes aux autres et de mener contre les populations des guerres sanglantes, l'impérialisme appuya voire encouragea dès cette époque les forces les plus réactionnaires. En Égypte, les Britanniques observaient avec sympathie un mouvement religieux naissant, les Frères musulmans, dont l'objectif était d'imposer la charia comme fondement de l'organisation politique et sociale. De même en appuyant la création de la monarchie saoudienne, l'impérialisme favorisa un des courants les plus réactionnaires de l'islam, le wahhabisme.

Cela allait de pair avec l'intérêt croissant présenté par la région pour les puissances impérialistes. Pour elles, le Moyen-Orient avait depuis longtemps un intérêt stratégique, en temps que point de passage obligé vers l'Orient et en ce qui concerne la Grande-Bretagne vers son empire des Indes. Mais la découverte d'énormes richesses pétrolières allait encore décupler cet intérêt, en aiguisant l'appétit des capitaux occidentaux pour l'exploitation de cette source d'énergie et les profits prévisibles.

 

La deuxième guerre mondiale

 

Au moment où éclata la Deuxième Guerre mondiale, les puissances déclinantes qu'étaient devenues la Grande Bretagne et la France s'accrochèrent à leur présence au Moyen-Orient, face à la puissance rivale des États-Unis. En Irak, en Syrie, en Égypte, il existait déjà un prolétariat, nombreux et combatif. En son sein les partis communistes bénéficièrent du prestige de la révolution russe, puis de celui de l'URSS et de ses victoires militaires. Des révoltes populaires éclatèrent dès avant la guerre et ces partis virent affluer les militants.

En fait Staline arrivé à la tête de l'URSS avait tourné le dos aux idées communistes. Son souci était de favoriser les États acceptant de s'allier à l'Union soviétique, et non d'abattre l'impérialisme, non d'aider le prolétariat des pays de la région à prendre le pouvoir et. Staline pria les différents partis communistes arabes de s'aligner et de soutenir les forces nationalistes bourgeoises. Ainsi les partis que les militants communistes avaient construits avec courage et sincérité allaient servir de marchepied à des officiers de l'armée égyptienne, irakienne ou syrienne se présentant comme les défenseurs des peuples arabes.

 

Après 1945, l'impérialisme américain s'impose au Moyen-Orient mais doit composer avec des régimes nationalistes

 

Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'impérialisme américain chercha à imposer sa loi au Moyen-Orient, et plus encore avec le début de la guerre froide, quand il se retrouva à la tête du bloc de l'Ouest contre le bloc soviétique. D'une part il voulait empêcher que de nouveaux États ne rejoignent le bloc soviétique. D'autre part il voulait s'imposer face à ses rivaux européens. Pour cela il n'hésita pas à intervenir, à la fois contre les États de la région pas assez dociles à son goût et contre ses rivaux, le Royaume-Uni et la France.

Ce fut le cas en 1948, où le gouvernement américain apporta son soutien à la création de l'État d'Israël contre la Grande-Bretagne qui voulait maintenir sa présence en Palestine. Par la suite, Israël allait devenir le bras armé des États-Unis dans la région.

Malgré cela, dans les années 50 et 60, des régimes nationalistes s'affirmèrent en Égypte, en Irak et en Syrie.

Une fraction des officiers de l'armée aspirait à ce que leur pays se développe et se modernise. Ils s'imposèrent comme leaders du courant nationaliste. Certains prétendaient incarner les aspirations de tous les peuples arabes en reprenant à leur compte les idées du panarabisme.

C'est Nasser, le dirigeant égyptien, qui incarna le mieux la force de ce courant politique durant cette période. Lorsqu'en 1956, il décréta la nationalisation du canal de Suez, édifié sur le sang et la sueur du peuple égyptien et contrôlé jusque là par la Grande-Bretagne, un immense espoir souleva les peuples des pays arabes.

Le nassérisme eut un écho dans toute la région. D'autres régimes, s'inspirant de Nasser se mirent en place en Irak et en Syrie. Cependant tous restèrent sur le terrain du nationalisme. Ils voulaient un développement national, mais dans le respect de l'ordre social bourgeois, où les travailleurs ne devaient ni contester, ni se mêler de politique.

 

Des États progressistes

 

Au regard des autres États arabes, comme la monarchie jordanienne ou les monarchies du Golfe, ces États apparaissaient comme progressistes. Ils défendaient une forme de laïcité, le droit à l'instruction pour la population. En Syrie et en Égypte, le sort de centaines de milliers de paysans s'améliora avec la réforme agraire. Les principaux secteurs de l'économie furent nationalisés : les banques, les industries, le commerce de gros. Le secteur public devint le principal employeur. La population put bénéficier d'infrastructures et de services dans le domaine de la santé et de l'éducation.

En Irak, par leurs mobilisations les travailleurs obtinrent des droits, un code du travail qui réglementa la durée de travail hebdomadaire à 42 h par exemple.

Dans ces régimes autoritaires, les populations virent malgré tout leur situation s'améliorer. Et pour une femme arabe, il valait mieux vivre en Irak qu'en Arabie saoudite.

Ces régimes purent exister en partie grâce au soutien de l'URSS, qui leur apporta une aide matérielle, militaire et technique, non négligeable. L'impérialisme américain dut composer avec ces régimes, non seulement parce qu'ils étaient soutenus par l'URSS, mais aussi parce qu'ils disposaient d'une certaine assise populaire et qu'ils pouvaient faire preuve d'une relative indépendance. Néanmoins il exerça sur eux une pression permanente, afin de les affaiblir. Et dans ce jeu-là, Israël se révéla un atout majeur.

 

Les guerres israélo-arabes

 

En 1967, Nasser procéda au blocus du port d'Eilat, débouché israélien sur la Mer Rouge : ce fut le prétexte à l'attaque israélienne qui détruisit l'essentiel des forces militaires égyptiennes et conquit le territoire de Gaza et la péninsule du Sinaï. En six jours, les chars israéliens conquirent aussi sur la Syrie le territoire du Golan.

Sur le plan politique la guerre des Six jours représenta un tournant pour Israël. Jusqu'en 1967, une entente entre les États arabes et Israël n'était pas encore exclue. Les Juifs installés dans le nouvel État, rescapés des camps de la mort et de la barbarie nazie, espéraient trouver en Israël un havre de paix. Ils auraient pu coopérer avec les peuples arabes. Mais avec la guerre des Six jours, Israël créa une situation où un retour en arrière fut de plus en plus difficile. Isolé au milieu d'États et de peuples arabes dont il s'était fait des ennemis, Israël ne dut sa survie qu'à la protection des puissances impérialistes pour lesquelles il devint un allié indéfectible.

En 1973, une autre guerre opposa Israël aux États arabes. Encore une fois, Israël l'emporta, bien que plus difficilement. Ces guerres successives eurent pour effet de discréditer les régimes nationalistes auprès des populations arabes démoralisées. L'espoir d'une république panarabe, c'est à dire unifiant l'ensemble des peuples arabes, s'évanouissait, la tentative d'une République arabe unie entre l'Égypte et la Syrie était un échec. Les dirigeants agitaient le slogan de l'unité arabe par démagogie, pour s'appuyer sur l'aspiration des peuples arabes à l'unité, mais ils étaient incapables d'établir des rapports démocratiques entre eux et encore moins avec leur population.

 

Les Palestiniens, ferments de la révolte sociale

 

Les guerres israélo-arabes déstabilisèrent définitivement le fragile équilibre de la région. Après 1967, chassés des territoires occupés par Israël, des centaines de milliers de Palestiniens trouvèrent refuge dans les pays arabes voisins, où ils s'entassèrent dans des camps de fortune. Ils devinrent un ferment de révolte sociale et représentèrent alors, dans les années 70, un potentiel révolutionnaire. La révolte palestinienne aurait pu entraîner tous les pauvres de cette partie du monde dans une lutte, non seulement contre l'État d'Israël, mais contre l'ensemble des classes dirigeantes et des dictatures de la région. Mais les dirigeants des organisations palestiniennes n'entendaient pas mener une telle politique.

Cela n'allait pas empêcher les dictateurs de la région de se sentir menacés par ces pauvres révoltés, politisés et armés, vivant au contact de leurs propres pauvres. En 1970, le roi Hussein de Jordanie, lors du «Septembre noir», envoya ses chars contre les camps de réfugiés, faisant des milliers de morts parmi les Palestiniens dont il se prétendait solidaire.

Puis en 1975 une guerre civile fut déclenchée au Liban, visant en particulier les Palestiniens. Elle allait durer 14 ans et consacrer l'éclatement du pays suivant les clivages confessionnels qui avaient été institutionnalisés par le colonialisme français.

Dans les années 70, parmi les masses arabes, l'espoir et les illusions des années 60 laissèrent la place à la déception. Les Arabes pauvres avaient fait cette amère expérience : des États qu'ils croyaient amis, qui s'étaient prétendus anti-israéliens, anti-impérialistes et pro-palestiniens, les avaient réprimés, aussi férocement que l'avait fait Israël. Ce n'est que par démagogie que les États arabes avaient agité la cause palestinienne, pour s'acheter une popularité à bon compte, de même qu'ils avaient pu utiliser le panarabisme.

La classe ouvrière de ces pays, à diverses reprises, avait su se montrer combative malgré des régimes de dictature féroce. Mais elle n'avait pas été en mesure de proposer une autre alternative qui aurait permis d'unifier les pauvres de la région et de combattre à la fois leurs exploiteurs locaux et l'impérialisme. Une des raisons en est que le mouvement ouvrier avait partout subi une répression féroce. Mais la responsabilité en incombait aussi aux organisations elles-mêmes, à commencer par les partis communistes, qui partout s'étaient ralliés aux régimes nationalistes, au lieu de proposer aux travailleurs une politique révolutionnaire qui les aurait amenés à se mesurer avec les régimes nationalistes, alliés ou non de l'impérialisme.

Cette politique était, bien sûr, le résultat de l'héritage empoisonné du stalinisme. Les militants communistes étaient massacrés ou croupissaient dans les prisons d'Égypte, d'Irak, de Syrie, alors même que leurs dirigeants avaient soutenu et continuaient parfois à soutenir les régimes nationalistes qui les réprimaient !

 

La place est libre pour les islamistes

 

A la fin des années 70, une page se tournait, la seule opposition, face à des régimes honnis, la seule sachant capter le mécontentement populaire devint celle des islamistes. En réalité, cette force politique était déjà à l'œuvre bien avant.

Des courants fondamentalistes islamiques existaient depuis longtemps au Moyen-Orient et dans le monde musulman en général. Le courant le plus connu était l'organisation des Frères musulmans. Née en Égypte en 1928, elle aspirait à instaurer un pouvoir religieux, hostile aux idées modernes, à la laïcité, et surtout au communisme. Un de ses chefs spirituels, Hassan al-Banna, affirmait : « Il n'est pas d'organisation valable de société sans islam, sans tribunaux, sans écoles, sans gouvernement exécutif musulman, appliquant effectivement les injonctions de la loi de Dieu ». Cette loi de Dieu, la charia, les Frères musulmans voulaient l'imposer à toute la société, notamment sur le plan des mœurs, et en particulier pour les femmes.

Dans la période qui suivit la Seconde Guerre mondiale, ce n'est pas vers ces religieux rétrogrades que se tournaient les masses pour contester l'ordre établi et la domination de l'impérialisme, mais plutôt vers les nationalistes comme Nasser. Les Frères musulmans étaient cependant présents dans et autour des mosquées, actifs dans de nombreux aspects de la vie sociale comme l'aide aux plus démunis. Leur organisation s'étendit dans tous les pays arabes, en Irak, en Syrie et en Palestine.

En Égypte, ils furent soutenus par les représentants américains désireux de contrebalancer l'influence de Nasser et des forces de gauche, en particulier des communistes. Un des chefs de la CIA au Moyen-Orient allait le révéler plus tard dans son livre Le jeu des nations.

Les Frères musulmans étaient aussi aidés par les monarchies du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Depuis la fondation de ce pays, le régime est basé sur les courants religieux les plus réactionnaires, qui prêchent un islam ultra-traditionaliste, dit wahhabite. La monarchie saoudienne, énormément enrichie par le pétrole, accueillait volontiers les Frères musulmans de Syrie ou d'Égypte, d'autant qu'elle était en rivalité avec ces États puissants à l'échelle régionale. Ces Frères musulmans installés en Arabie saoudite dans les années 50 et 60 allaient en retour fournir des cadres islamistes cultivés, en particulier des enseignants, à ce pays qui développait ses infrastructures à une vitesse prodigieuse. Ils contribuèrent à donner un côté très militant à l'islam des imams wahhabites, à propager l'intégrisme parmi les jeunes du pays, saoudiens d'origine ou fils d'immigrés.

 

Israël soutient les religieux musulmans

 

En Palestine, Israël présente aujourd'hui le Hamas comme son pire ennemi. Mais il a contribué à l'essor, il n'y a pas si longtemps, du courant islamiste. Après 1967, l'occupation par l'armée israélienne de Gaza, de la Cisjordanie et du Golan, les dirigeants israéliens virent bien l'intérêt qu'il y avait à favoriser les religieux au détriment des partis nationalistes laïques et de « gauche » qui tenaient alors le haut du pavé à Gaza. Pour abattre ces derniers, tous les moyens étaient bons.

Ainsi, le cheikh Hussein, représentant d'une association islamique, « la Ferveur » prit contact avec les Israéliens. « Nous avons le même ennemi. Je suis contre ces buveurs de whisky. Je veux me consacrer à la religion et au social, laissez-moi faire. » Ce à quoi un représentant israélien répondait : « Les ennemis de mes ennemis ne sont pas forcément mes amis, mais je les soutiens ». Ahmed Yassine, qui allait fonder le Hamas, eut les mains libres pour prendre le contrôle des mosquées, des centres sociaux, des cliniques, des jardins d'enfants. Il gagna en influence dans tous les territoires palestiniens, à Gaza comme en Cisjordanie, où il recruta de nombreux militants. Les Israéliens autorisèrent l'Arabie Saoudite et les États-Unis à lui fournir des fonds. Grâce à l'apport financier saoudien, le nombre des mosquées dans les territoires palestiniens tripla, passant de 200 à 600. Les Israéliens laissèrent aussi se créer l'Université islamique de Gaza, seule institution universitaire de la ville, qui devint un vivier de militants islamistes.

 

Les Frères musulmans syriens

 

Dans les années 70, en Syrie, les islamistes profitèrent du discrédit du régime, d'autant plus facilement que celui-ci avait réussi à neutraliser le parti communiste. Le régime d'Assad le domestiqua, en l'associant au pouvoir. Le parti communiste se scinda en deux, une fraction rejoignit le pouvoir en entrant au Front national progressiste, et l'autre entra en dissidence. Ces derniers furent pourchassés et emprisonnés. L'opposition fut de plus en plus incarnée par les Frères musulmans syriens.

Ces derniers visaient le pouvoir. Après 1976, une fraction d'entre eux, déclencha des attaques terroristes contre la minorité alaouite dont était issu Assad. Ces attentats attisaient les divisions confessionnelles entre les musulmans chiites, dont faisaient partie les alaouites, et les musulmans sunnites qui composaient la majorité de la population. Mais les patrons et les propriétaires terriens sunnites étaient épargnés par la critique des Frères musulmans, alors même qu'ils devaient souvent leur fortune aux liens étroits qu'ils entretenaient avec le régime.

Les Frères musulmans soutinrent pendant plusieurs années une guérilla contre la police et l'armée gouvernementale, dont certains cadres les avaient secrètement rejoints. Les soulèvements qu'ils organisèrent en 1982 à Alep et Hama déclenchèrent une répression qui fit des milliers de morts parmi la population.

Face au vide politique laissé par les nationalistes et les partis qui s'étaient revendiqués du communisme, les islamistes ne cessèrent de gagner du terrain dans tous les pays du Moyen-Orient.

Deux événements jouèrent un rôle particulièrement important dans cet essor des mouvements islamistes : la révolte populaire en Iran et la guerre en Afghanistan.

 

1979, un nouveau tournant, l'arrivée au pouvoir de Khomeiny

 

En 1978, une puissante révolte mit fin à la dictature du chah d'Iran. Ce roi, dont la famille était au pouvoir depuis plus de cinquante ans, était soutenu par les États-Unis. Ils équipaient une armée réputée très puissante qui permettait à l'Iran de jouer, lui aussi, le rôle de gendarme de l'ordre impérialiste.

Mais la révolte populaire balaya cet appareil d'État et finalement elle porta au pouvoir un religieux, l'ayatollah Khomeiny, qui la veille encore se trouvait en exil en France. Ce fut un événement considérable, qui stupéfia le monde. Il eut un écho dans tous les pays musulmans et donna une impulsion un peu partout aux partis islamistes.

 

Les Américains soutiennent la guérilla afghane et forment les djihadistes

 

Par ailleurs, cette même année 1979, une autre crise éclata, en Afghanistan. Le parti communiste au pouvoir y disposait du soutien de l'URSS mais à l'intérieur sa politique se heurtait à de nombreuses résistances. Le président américain de l'époque Jimmy Carter saisit l'occasion et il demanda à la CIA de mettre au point ce qu'ils ont appelé le « Programme afghan ». Cela consistait à soutenir une guérilla musulmane intégriste contre ce gouvernement allié de l'URSS.

L'invasion du pays par l'Armée russe quelques mois plus tard amena les Américains à renforcer ce qui devenait « l'opération Cyclone ». C'était un moyen d'affaiblir l'Union soviétique, en l'enlisant dans le bourbier d'une guerre d'occupation. L'administration américaine et le roi saoudien s'entendirent pour approvisionner à parts égales un compte de la CIA en Suisse. Ce compte servit à payer des armes et l'entraînement d'instructeurs pakistanais... qui eux-mêmes encadraient et entraînaient les moudjahidines afghans.

La monarchie saoudienne se posait en défenseur des musulmans et réglait en même temps un problème politique. En effet, les jeunes Saoudiens, à qui on présentait en permanence une pratique religieuse très stricte comme devant diriger toute la vie, la société, la morale, dans les plus petits détails, constataient que le régime n'était lui-même guère fidèle à un certain nombre de préceptes religieux. Cette contestation déboucha même sur une petite mais très violente rébellion religieuse en 1979. Le monument le plus sacré, la grande mosquée de La Mecque, fut prise d'assaut par plusieurs centaines de militants intégristes, regroupés autour de celui qu'ils croyaient être le messie, le Mahdi.

Le roi fit appel au GIGN français pour reprendre la mosquée et éliminer les terroristes. Mais cet attentat lui montrait qu'il devait se méfier d'une partie des religieux. L'Arabie saoudite interdit alors les activités sur son territoire des Frères musulmans, qu'elle avait soutenus jusqu'alors. Mais de plus en plus riche, elle continua parallèlement à financer partout dans le monde les organisations islamiques les plus traditionalistes et intégristes. Dans les années qui suivirent, le conflit en Afghanistan donna l'occasion d'éloigner du territoire saoudien des jeunes militants religieux potentiellement dangereux, en les envoyant soutenir la rébellion antisoviétique.

Ce fut la génération Ben Laden. Oussama Ben Laden était d'une famille saoudienne milliardaire, ayant bâti un empire dans le bâtiment, la construction de mosquées en particulier, grâce à ses liens avec la famille royale. Comme bien d'autres familles saoudiennes, elle a des origines diverses : son père venait du Yémen, sa mère de Syrie. Ben Laden a commencé à seize ans à fréquenter les intégristes militants, il se passionnait pour le combat des islamistes au Yémen. À partir de 1979, à l'âge de 22 ans, il partit au Pakistan, dans une région proche de la frontière afghane, au service du prince Turki, chef des services secrets saoudiens.

En Afghanistan, Ben Laden et les autres cadres « djihadistes » étrangers ont en réalité très peu combattu l'URSS, contrairement à la légende qu'ils ont voulu créer. Mais ils ont assuré la logistique, ils ont collecté les fonds venant de riches Saoudiens. Puis ils ont formé une troupe de plusieurs milliers de militants religieux, venus de divers pays pour mener le « djihad » et vivant dans les camps d'entraînement au Pakistan. Ce sont eux qui ont répandu l'intégrisme wahhabite parmi les Pakistanais qui y vivaient, et parmi les combattants afghans qui s'y réfugiaient. Ils ont tissé des liens, y compris avec certains qui allaient appartenir par la suite aux talibans.

Les États-Unis, qui étaient derrière toute cette opération, ont donc largement contribué à transformer l'Afghanistan en matrice et terrain de combat pour les djihadistes du monde entier. Les troupes soviétiques, embourbées face à un peuple dont elles se faisaient haïr, durent rentrer chez elles. Un certain nombre de djihadistes étrangers rentrèrent chez eux également.

D'autres renforcèrent la guérilla islamiste contre le pouvoir communiste en place à Kaboul. Nous verrons comment ces djihadistes allaient se retourner plus tard contre leurs commanditaires.

 

La guerre Irak-Iran - 1980-1988, l'impérialisme joue un État contre un autre

 

Après la chute du chah d'Iran et l'arrivée de l'ayatollah Khomeiny au pouvoir, les États-Unis se voyaient privés d'un allié important pour la préservation de leur ordre au Moyen Orient et devaient faire face à un régime qui les défiait. Un élément de réponse vint de Saddam Hussein, le dirigeant du pays voisin, l'Irak. Comme Assad en Syrie, Saddam Hussein avait gravi les échelons au sein du parti nationaliste, le Baas, avant de se retrouver à la tête de l'État. Par les relations qu'il entretenait avec l'URSS, par ses prises de position, Saddam Hussein n'avait pas les faveurs des États-Unis, mais ses relations étaient plutôt bonnes avec d'autres puissances impérialistes en particulier la France. En 1974, Chirac alors premier ministre avait déclaré après un voyage en Irak que Saddam Hussein était un ami personnel. Il faut dire que des gros contrats de ventes d'armement contribuaient à sceller cette amitié.

En 1980, en déclenchant la guerre contre l'Iran de Khomeiny, Saddam Hussein signifia qu'il était disposé à prendre la place de puissance régionale laissée libre par l'Iran. Les puissances impérialistes étaient gagnantes sur tous les tableaux : jouer l'Irak contre l'Iran permettait d'affaiblir deux puissances régionales qui leur posaient problème. Pour les marchands d'armes du monde entier, ce fut aussi une très bonne affaire. Plus la guerre durait, plus ils s'enrichissaient, et ils firent en sorte que les camps s'équilibrent pour la faire durer. Ils ont ainsi vendu pour plus de 100 milliards de dollars d'armes.

Même les marchands d'armes de pays ennemis de l'Irak comme les États-Unis et Israël en profitèrent.

La guerre dura plus de 8 ans. La population des deux pays en paya le prix fort, avec plus d'un million de morts, et des destructions innombrables.

En 1988, à la fin de cette guerre, l'Irak était littéralement étranglé économiquement, avec des pertes financières estimées à 450 milliards de dollars. Saddam Hussein espérait bien que les monarchies pétrolières et les pays impérialistes qui l'avaient encouragé à faire la guerre à l'Iran lui viendraient en aide pour le récompenser du service rendu. Mais il fut éconduit dans toutes les capitales arabes qu'il visita. Acculé, il décida durant l'été 1990 d'envahir le Koweït, pour se rembourser de ses frais.

Le rattachement du Koweït, débouché naturel de l'Irak sur la mer était une vieille revendication. En 1961, déjà le général qui dirigeait l'Irak avait tenté de récupérer ce territoire.

Mais il n'était pas question, pour les dirigeants américains, qu'on touche aux intérêts de leurs compagnies pétrolières. Pas question non plus de laisser passer l'idée qu'un dirigeant d'une ex-colonie pouvait modifier à sa guise les frontières établies sous l'égide de l'impérialisme. Les puissances impérialistes s'étaient servies de l'Irak, mais si lui voulait se servir en retour, elles étaient prêtes à lui donner une leçon.

 

De la première à la seconde guerre du Golfe, 1991-2003

 

Ce fut le début de l'opération « Tempête du désert ». Un bourrage de crâne s'abattit sur la planète entière. Saddam Hussein, « ami de la France », allié que les puissances impérialistes avaient encouragé contre l'Iran, était, tout comme Nasser en 1956, qualifié de « nouvel Hitler ».

Après cette campagne d'opinion hystérique, les États-Unis, à la tête d'une coalition réunissant pas moins de 50 États dont la France, déclenchèrent la première guerre du Golfe, avec la caution de l'ONU, car il s'agissait de défendre le fameux « droit international », le droit du petit Koweït face au méchant Irak. 700 000 soldats de la coalition furent sur le pied de guerre. Pendant près de six semaines, à partir de janvier 1991, un déluge de feu s'abattit sur le pays. Pour cautionner leur sale guerre, les spécialistes en communication utilisaient un nouveau lexique : on ne parlait plus de bombardements ni de morts civiles, mais de frappes chirurgicales et de dégâts collatéraux. Pourtant c'était une vraie guerre, avec ses morts et ses destructions. La plupart des infrastructures furent dévastées, en particulier les réseaux très importants et complexes d'adduction d'eau, et les réseaux électriques.

Sans difficulté, les troupes irakiennes furent chassées du Koweït. Pour faciliter leur entrée en Irak, les dirigeants américains encouragèrent les populations à se soulever contre Saddam Hussein, en leur disant en substance : « Allez-y on vous protégera comme on a protégé le Koweït. ».

Aussi à leur approche, les populations kurdes au nord et chiites au sud s'insurgèrent. Mais les troupes de la coalition s'arrêtèrent avant Bagdad, laissant Saddam Hussein au pouvoir. Les puissances impérialistes étaient intervenues en invoquant la nécessité de débarrasser l'humanité du « nouvel Hitler », Saddam Hussein. Mais une fois celui-ci vaincu, abattre le régime aurait comporté un risque : celui de voir se développer une situation d'anarchie, ou même une situation révolutionnaire. Les dirigeants américains préférèrent donc abandonner les populations insurgées à elles-mêmes et laisser au dictateur les forces suffisantes pour écraser la révolte.

Ce n'est qu'après avoir laissé Saddam Hussein écraser l'insurrection kurde que la coalition mit en place une zone de protection aérienne au nord de l'Irak. Elle laissa alors les milices kurdes des deux clans rivaux Barzani et Talabani installer leur pouvoir dans cette région. Le Kurdistan irakien, épargné par les sanctions économiques infligées au reste du pays, allait connaître un tout autre sort. Les dirigeants impérialistes y voyaient leur intérêt, et les importants gisements de pétrole de la région kurde n'y étaient évidemment pas étrangers. En revanche le reste du peuple irakien n'avait pas fini d'être puni.

Durant les dix années qui suivirent, l'Irak fut soumis à un embargo occidental inouï. Sous prétexte de l'empêcher de fabriquer des armes, il ne pouvait importer le matériel, les pièces détachées, les produits chimiques nécessaires au redémarrage de son économie. Les sanctions économiques ajoutées à l'ampleur des destructions de 1991, auraient causé la mort d'un million de personnes, dont la moitié d'enfants.

 

Al Qaïda et les attentats du 11 septembre 2001

 

C'est dans ce contexte qu'eurent lieu les attentats du 11 septembre 2001, revendiqués par Ben Laden, chef du groupe Al Qaïda.

C'était en 1987, en Afghanistan, que Ben Laden avait décidé de fonder Al Qaïda, organisation de combat à vocation religieuse, qui avait pour but le « djihad global », c'est-à-dire la guerre sainte au niveau du monde entier. Al Qaïda est encore plus réactionnaire que les Frères musulmans, n'acceptant aucune opposition, ne voulant composer avec aucune minorité.

Tous ceux qui ne sont pas dans la ligne sont considérés comme apostats, impies, mécréants, et donc bons à anéantir. Ses partisans insistaient sur la nécessité du combat armé, fut-il limité à des attentats commis par de petits groupes terroristes, et sur l'objectif d'imposer un État islamique global, le califat.

Le nom de l'organisation viendrait de la manière dont les membres appelaient leur premier camp d'entraînement ("la base"). Mais certains ont cru que cela venait de la base de données informatique constituée par Ben Laden pour garder le contact avec les volontaires qu'ils avaient accueillis et organisés. En tout cas, il s'agissait d'utiliser le milieu de djihadistes constitué en Afghanistan pour former un mouvement durable, à partir du qui puisse continuer son combat ailleurs, après le retrait des Soviétiques,.

L'Afghanistan continua d'être un terrain de combat pour les djihadistes qui affluèrent pour participer à la guerre civile afghane. Cette guerre a eu lieu en particulier de 1989 à 1996, et n'a jamais vraiment cessé, toujours avec le soutien masqué de la CIA et celui plus ouvert des services pakistanais. Les djihadistes étrangers s'y illustrèrent par leurs atrocités.

En 1989, après le départ des Soviétiques, Ben Laden rentra en Arabie saoudite. Jouissant d'un certain prestige et gonflé de son expérience afghane, il proposa de former des brigades pour combattre l'Irak de Saddam Hussein. Il critiqua le fait que son gouvernement lui préfère l'armée américaine et que la "terre sainte" de l'Arabie soit souillée par des « infidèles étrangers ». C'est ainsi qu'il qualifiait les soldats américains toujours plus nombreux. La monarchie des Saoud l'exclut alors du pays, le priva de sa nationalité. Ben Laden trouva refuge au Soudan, dirigé par des islamistes.

Puis en 1996, il regagna l'Afghanistan où les talibans venaient de prendre le pouvoir. (Leur victoire venait d'ailleurs à ce moment-là d'être saluée par le Département d'État américain !) Ce régime abject et moyenâgeux convenait parfaitement à Ben Laden, et lui offrait des véhicules à plaque officielle, un libre accès à la compagnie d'aviation.

Ben Laden décida de s'en prendre directement aux intérêts américains partout dans le monde et si possible aux États-Unis même. Al Qaïda fut à l'origine d'une série d'attentats.

En 1998, elle s'attaqua aux ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. En 2000, des bateaux de guerre américains au Yémen furent visés et 17 marins furent tués.

Mais bien sûr l'opération majeure, préparée depuis des années, fut celle des détournements d'avions utilisés comme des bombes le 11 septembre 2001. L'écroulement des deux grandes tours jumelles, symboliques de New-York et de la puissance économique occidentale, filmé et retransmis en direct sur toutes les télévisions du monde, fut une réussite marquante pour Ben Laden.

Cela fit de lui et de son mouvement à la fois des monstres aux yeux d'une grande partie du monde et des vedettes aux yeux de ceux qui y voyaient surtout une claque à la domination américaine, en particulier dans les pays musulmans. Cela lui permit de s'imposer comme le chef incontesté de toute la mouvance djihadiste internationale. Ses inspecteurs distribuaient le label Al-Qaïda à tous les groupes qui lui prêtaient allégeance. Les groupes barbares sur lesquels les États-Unis s'étaient appuyés se retournaient contre eux.

Trois semaines après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis ripostèrent, intervenant en Afghanistan pour défaire le régime des talibans, accusé d'abriter Oussama Ben Laden.

Les talibans, qui exerçaient une dictature sanglante depuis cinq ans, n'étaient plus soutenus par personne et furent rapidement défaits. Mais ensuite les États-Unis allaient à leur tour s'embourber en Afghanistan, plongeant le pays dans un chaos, qui allait en faire la proie de chefs de guerre.

Seulement, dès ce moment, la vraie cible des Américains n'était pas les talibans. Utilisant à nouveau la ficelle de l'émotion, après les attentats du 11 septembre, le président américain Bush allait se lancer dans une nouvelle guerre, cette fois pour mettre à bas Saddam Hussein et le régime irakien qui n'avaient pourtant rien à voir avec l'attentat des tours jumelles.

Une nouvelle campagne d'opinion délirante se déchaîna contre l'Irak. Saddam Hussein fut accusé, sans preuves et pour cause, de liens avec la mouvance Al Qaïda et d'abriter des armes de destruction massives.

Saddam Hussein eut beau accepter toutes les « inspections de l'Onu», qui ne trouvèrent pas la moindre trace de ces armes, ce fut quand même le prétexte au déclenchement de la guerre ! Sur la base de ce mensonge, le peuple irakien subit une nouvelle fois le terrorisme massif de l'État le plus puissant de la planète, épaulé par 48 autres.

 

2003 - les Américains sèment le chaos

 

Un mois après le début de l'offensive américaine, en avril 2003, le régime de Saddam Hussein était renversé. Un mois plus tard, le président américain proclama la fin des opérations en Irak. Mais il était plus facile d'abattre le régime de Saddam Hussein que de le remplacer. Les États-Unis s'attaquèrent aux deux piliers du régime, le parti Baas et l'armée. L'administrateur américain de l'Irak promulgua des décrets qui allaient engendrer un chaos dont le pays est toujours victime.

A l'image de la « dénazification » mise en place en Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants américains prétendaient mettre en place une « débaasification » de l'Irak. À la différence près que l'État qui avait servi le régime nazi resta intact, alors que l'Etat irakien fut démoli.

Tous les Irakiens ayant travaillé au sein des ministères ou dans des établissements publics firent l'objet d'arrestations, et furent soumis à des interrogatoires musclés. En l'espace de quelques semaines, 200 000 fonctionnaires furent mis au chômage. Le choc de l'invasion américaine s'avéra dévastateur, autant du fait du déluge de bombes et de missiles largués par l'aviation américaine que du fait du pillage généralisé dont furent victimes les services publics de l'État : administrations, écoles, universités, archives, bibliothèques, banques, hôpitaux, musées, entreprises furent systématiquement dépouillés, vidés, saccagés par des voyous. Dans les hôpitaux, des centaines de médecins, des personnels qualifiés furent démis de leurs postes du jour au lendemain. 30 000 enseignants, à qui on reprochait d'être les vecteurs de la propagande du parti Baas, furent renvoyés.

L'industrie pétrolière, vitale pour le pays, ne fut pas épargnée. Dix-sept des vingt-quatre directeurs généraux de la compagnie nationale furent chassés, ainsi que plusieurs centaines d'ingénieurs, ceux-là mêmes qui avaient maintenu la production malgré les difficultés depuis vingt-cinq ans. L'économie irakienne, déjà exsangue après plus d'une décennie de sanctions, était paralysée. La situation était aggravée par un brusque chômage de masse.

L'autre mesure dévastatrice concerna le démantèlement de l'ensemble des forces armées : l'armée irakienne elle-même, les services de sécurité et la garde républicaine. Cela créa un climat d'insécurité généralisé. 400 000 soldats se retrouvaient au chômage forcé, sans retraite ni espoir de réinsertion. Les familles qui dépendaient de cette solde se retrouvaient sans revenu. Au bout du compte, des milliers d'hommes armés, formés au combat, se retrouvèrent à la rue, sans salaire et sans perspective. Beaucoup rejoignirent leur province d'origine, et une partie importante ne tarda pas à rallier le soulèvement armé que l'occupation américaine engendra.

Cette entreprise de démantèlement de l'administration, de l'ensemble des forces armées, était folle, même du point de vue de l'impérialisme américain. C'était une fuite en avant qui ne pouvait conduire qu'au chaos.

 

Confessionnalisation du pouvoir

 

Ce qui aggrava encore la situation fut la décision américaine, durant l'été 2003, de mettre en place un pouvoir ayant pour fondement les différences ethniques et confessionnelles entre Kurdes, Arabes chiites, Arabes sunnites et chrétiens. Ce calcul était fondé sur des statistiques, la population irakienne étant composée de 60 % de chiites, 20 % de sunnites et 20 % de Kurdes.

Ce nouveau pouvoir, soi-disant novateur, était composé d'exilés, et s'appuyait sur les forces religieuses chiites. Des organisations islamistes comme le parti Dawa soutenu par l'Iran, classées auparavant comme organisations terroristes, devenaient fréquentables et étaient aimablement invitées à coopérer pour mettre en place un « nouveau pouvoir démocratique ».

Sur les 25 membres du gouvernement, on trouvait presque toutes les ethnies et confessions, et même un membre du Parti communiste et un membre de la communauté yézidie, mais cinq seulement étaient sunnites. Cette division communautaire du pouvoir marginalisait les populations sunnites, qui dans leur ensemble étaient assimilées au parti Baas. Or, le parti Baas n'était pas un parti confessionnel, et ne comptait pas seulement des sunnites mais aussi de nombreux chiites.

En traitant les sunnites comme s'ils étaient tous des partisans de Saddam Hussein, tous baasistes, l'État américain les regroupait contre lui et les marginalisait, alors que la majorité d'entre eux avaient souffert de la dictature de Saddam Hussein, et que certains l'avaient combattue à un moment ou un autre. Le nouveau pouvoir irakien s'appuyait sur les forces politiques chiites, censées lui être acquises après les persécutions subies à l'époque de Saddam Hussein.

 

Insurrections sunnites et djihadisme

 

Commencée en 2003, l'occupation américaine en Irak a duré presque une décennie. Les dirigeants américains prétendaient qu'ils seraient accueillis en libérateurs, et qu'il leur faudrait six mois pour stabiliser l'Irak et un an pour le reconstruire. Ils avaient paraît-il en tête de se retirer rapidement. Mais voilà, les choses ne se passèrent pas comme ils avaient prévu. Ils se retrouvèrent confrontés à une insurrection, une guérilla, qui allait les tenir en échec.

Quelques semaines après leur arrivée, des accrochages eurent lieu avec la population des villes de la province d'Al-Anbar. Les troupes américaines y menaient des opérations appelées « encercle et pourchasse », qui visaient à capturer les agents du parti Baas. Les soldats américains pénétraient chez les habitants et les traitaient avec brutalité. Les arrestations, les emprisonnements étaient arbitraires. Le scandale de la prison d'Abou Ghraib contribua à alimenter la haine des irakiens. Il révélait que les agents de la CIA et les soldats américains faisaient subir aux prisonniers les pires tortures et humiliations. La photo d'un prisonnier irakien nu, tenu en laisse par une femme soldat, fit la une de tous les journaux, attisant la révolte de la population.

En 2004, pour tenter de briser la résistance à l'occupation, les Américains assiégèrent et attaquèrent à deux reprises, de manière massive, la ville de Falloujah. Il y eut des milliers de morts.

La guérilla était hétéroclite et regroupait des bandes armées, des milices plus ou moins liées entre elles. On pouvait reconnaître plusieurs mouvances, dont les objectifs affichés étaient très variés.

La composante la plus importante était celle qui rassemblait les militaires de l'ex-armée irakienne et les agents du parti Baas. Elle était armée et habituée au combat et ses soldats aspiraient à retrouver leur place dans un pays libéré. Une autre guérilla regroupa des tribus sunnites qui refusaient les institutions mises en place par les États-Unis sous couvert de l'ONU. Et enfin, la mouvance djihadiste fit de plus en plus parler d'elle, par la violence de ses attaques et la terreur qu'elle faisait régner. Parmi elle, ce fut de plus en plus l'organisation Al Qaïda en Irak qui s'imposa.

En 2003 quand les Américains avaient envahi l'Irak, Al Qaïda n'y était pas présente. Seul un petit groupe de djihadistes kurdes, existait au Kurdistan irakien. La plupart de ses membres étaient des anciens d'Afghanistan. En 2002, après la chute des talibans, ils étaient revenus dans la région, accompagnés de plusieurs centaines de combattants de toutes nationalités, s'installant dans les montagnes du Kurdistan, à cheval à la frontière avec l'Iran, terrorisant les minorités religieuses, jugées impies. Ils furent délogés par les forces spéciales américaines et d'autres combattants kurdes. Du coup, ils s'éparpillèrent dans tout le pays, en particulier en territoire sunnite.

Al Qaïda n'était pas la seule organisation djihadiste. D'autres groupes lui faisaient concurrence comme le Djihad irakien ou l'Armée islamique en Irak. De plus, l'Irak sous occupation américaine n'allait cesser d'accueillir les djihadistes du monde entier, pourchassés par leur régime, tels que des Algériens, des Saoudiens ou des Égyptiens... Leurs organisations trouvaient des financements du côté des monarchies pétrolières et par la contrebande.

Côté chiite, deux milices importantes encadraient la population. D'une part il y avait l'armée du Mahdi conduite par Moqtada al Sadr. Cette milice de plusieurs dizaines de milliers d'hommes faisait sa loi dans la banlieue populaire de Bagdad, appelée Sadr City, où vivaient un million de chiites pauvres.

D'autre part, on trouvait les milices liées au parti Dawa Ces milices chiites bénéficiaient du soutien de l'Iran, en moyens financiers et matériels et étaient aidées par des agents iraniens.

À côté de ces milices politico-religieuses, des groupes criminels armés profitaient aussi de la disparition des forces de police. Les uns et les autres rackettaient les populations au nom de la défense de leur communauté, procédaient à des enlèvements afin de toucher des rançons. Le vide étatique créé par les États-Unis fut donc vite occupé par des groupes armés. Un dictateur avait été déchu, et des dizaines de petits dictateurs en herbe surgissaient.

 

Un État fédéral qui prépare l'éclatement du pays

 

En 2005, la nouvelle constitution soutenue par les forces d'occupation, ne fit qu'attiser les conflits confessionnels. Sous couvert de fédéralisme, elle sanctionnait la division confessionnelle du pays, entre un sud chiite, un centre sunnite et le nord kurde.

Le Kurdistan irakien, devenu quasiment autonome depuis 1992, comme on l'a vu, connaissait un sort bien meilleur. La région avait prospéré et tranchait avec le reste du pays. Les partis kurdes défendaient la nouvelle constitution qui institutionnalisait leur autonomie. Sous la protection américaine, le gouvernement d'Erbil, la capitale kurde, signait directement des contrats avec les grandes compagnies internationales. Il avait le soutien de sa population.

Grâce aux ressources pétrolières, il avait transformé les milices kurdes en une armée moderne assez bien équipée. L'élection du Kurde Talabani comme premier président de la république d'Irak reflétait leur nouveau rôle politique. Mais la Turquie voisine, confrontée à une communauté kurde importante, voyait cette autonomie d'un très mauvais œil.

Les partis chiites furent les autres grands gagnants de la nouvelle constitution. La majorité démographique leur donnait obligatoirement la majorité politique. Le gouvernement central de Bagdad avait reconstitué une armée qui s'appuyait largement sur les milices chiites. Les institutions étaient, de fait, contrôlées par une coalition kurdo-chiite.

La question du contrôle des ressources pétrolières accrut les divisions au sein de la population irakienne. Les grands gisements de pétrole étaient localisés au nord dans la zone contrôlée par les Kurdes et au sud dans la zone à majorité chiite.

Avec l'État fédéral ainsi conçu, les occupants américains avaient potentiellement divisé l'industrie pétrolière en deux. La population sunnite, privée, elle, de nappes pétrolifères, avait le sentiment d'être la laissée pour compte du régime.

L'occupation par les puissances impérialistes avait créé une situation explosive. Elle portait en germe un affrontement entre communautés, qui n'allait pas tarder à être exploité par les différents camps.

 

La guerre confessionnelle 2006-2008

 

En 2006, les troupes de la coalition n'arrivaient pas à venir à bout des milices armées qui continuaient à faire leur loi. Mais bientôt la guerre contre l'occupant se doubla d'une guerre entre milices. Les bandes Al Qaïda lancèrent une vague d'attentats contre les chiites, plongeant l'Irak dans la guerre entre milices confessionnelles.

En représailles, les populations sunnites furent prises pour cible par les milices chiites. La guerre civile dura deux ans avec de nombreux morts et blessés parmi les populations civiles. Des milliers de familles, pour échapper aux représailles, abandonnèrent leur maison, leur village ou leur quartier. Bagdad se scinda en deux, entre les deux rives opposées du Tigre : d'un côté les sunnites, et de l'autre les chiites.

Les violences n'étaient pas le fait des populations sunnites ou chiites, mais bien celles des milices qui par la terreur leur imposaient leur autorité.

Dans son livre Les orangers de Bagdad, Leilah Nadir évoque la brutalité avec laquelle ces divisions confessionnelles ont été imposées à la population. Elle raconte:« En 2003, la plupart des Irakiens étaient ahuris de voir les constantes références faites par les Occidentaux aux divergences qui opposaient sunnites, chiites, chrétiens et Kurdes alors que la majorité des familles étaient mixtes et qu'il n'y avait jamais eu de conflits intercommunautaires en Irak.(...)Ici, les familles chiites et sunnites sont depuis toujours liées entre elles par des mariages : ce sont des personnes extérieures à la société irakienne qui sont venues dire aux sunnites de quitter un secteur pour se regrouper dans un autre, idem pour les chiites. Les gens sont maintenant divisés, mais c'est difficile de séparer complètement une famille. La plupart ont aussi bien des oncles sunnites que chiites. Doivent-ils commencer à exterminer leurs propres oncles ? Mais ils n'osent s'opposer aux escadrons de la mort qui opèrent dans les quartiers, car ils craignent pour leurs vies. »

En 2008, la guerre entre milices s'achevait par la victoire des milices chiites qui prirent le contrôle de Bagdad . Elles chassèrent la majeure partie de la population sunnite de la capitale, tandis que Nouri al-Maliki, le leader du parti intégriste chiite Dawa, formait un gouvernement.

La guerre civile s'apaisa en 2008, mais les milices restèrent là, et les attentats ne cessèrent pas. Pour s'en protéger les autorités américaines s'étaient constitué une enclave à Bagdad, appelée zone verte, au centre de laquelle ils avaient érigé la plus grande ambassade du monde. Elle abritait leur centre de commandement et employait pas moins de 17 000 employés, mercenaires, et membres des forces de sécurité. Mais au fil des années, le maintien de l'occupation américaine posait un problème au gouvernement américain. Les soldats, craignant les attentats suicides, n'osaient même plus sortir de leur caserne, sans compter les centaines de milliers de soldats qui rentraient chez eux dévastés, psychologiquement brisés par cette sale guerre.

En 2008, Obama, nouvellement élu et souhaitant se dégager du bourbier irakien, annonça le retrait des troupes américaines à l'horizon 2011.

En décembre 2011, après neuf ans d'occupation, les troupes américaines quittèrent l'Irak. Obama accueillit les soldats de retour en leur assurant au mépris de toute évidence que leur combat avait été utile : « Nous laissons derrière nous un Irak souverain, stable et autonome, disposant d'un gouvernement représentatif et élu par son peuple ». Peu de soldats pouvaient y croire et en tout cas pas la population irakienne

Le bilan de l'occupation était catastrophique. L'intervention américaine, censée libérer un peuple, avait semé le chaos et laissait un pays au bord de l'éclatement confessionnel.

 

2011- La révolte populaire en Syrie

 

En 2011, une vague de révoltes et de contestation toucha de nombreux pays arabes provoquant la chute de dictateurs en place depuis des décennies. La crise économique de 2008 condamnait toute une partie de la jeunesse au chômage. En mars 2011, quelques jours après la chute de Ben Ali en Tunisie et de Moubarak en Égypte, la Syrie était à son tour gagnée par la contestation. Partie de quelques adolescents qui avaient écrit des slogans sur le mur de leur école, et qui avaient été emprisonnés et torturés pour cela, la colère s'étendait.

Les raisons de l'explosion étaient fondamentalement les mêmes qu'ailleurs. Les Assad père et fils avaient imposé une dictature honnie depuis des décennies, tandis qu'une bourgeoisie insolente, proche du régime, s'était enrichie. Une ceinture de pauvreté s'était développée autour des villes, avec une explosion de constructions illégales et un chômage massif, en particulier dans la jeunesse.

A partir de mars 2011, la contestation s'amplifia. Par milliers dans les principales villes, jour après jour, les manifestants réclamaient l'amélioration de leurs conditions de vie et la fin de la dictature du clan au pouvoir, celle de Bachar Al-Assad. Chaque fois, le régime envoyait sa police et des bandes de voyous à sa solde tirer sur la foule. Pour tenter de juguler la contestation, ce pouvoir-là aussi misa sur les divisions confessionnelles du pays. Se présentant comme le protecteur des minorités religieuses, alaouites et chrétiennes notamment, Assad chercha à les mobiliser face à la majorité sunnite du pays.

Le fait que le clan Assad soit alaouite ainsi que nombre de privilégiés du régime faisait monter depuis longtemps le ressentiment dans la majorité sunnite du pays. Mais dans les manifestations de 2011 ce n'était pas cela qui dominait.

Les manifestations avaient beau se succéder, être de plus en plus massives, le régime ne pliait pas. Et cela pour plusieurs raisons. En Tunisie et en Égypte, ce sont les puissances impérialistes qui ont usé de leur influence sur l'armée pour faire partir les dictateurs. Afin de préserver l'appareil d'État, une transition politique par le haut fut mise en scène et Ben Ali et Moubarak ont été poussés dehors pour désamorcer la révolte populaire.

Mais en Syrie, ni l'impérialisme américain ni l'impérialisme français ne disposaient de tels liens avec les sommets de l'armée qui auraient pu être une solution de rechange. Les Assad père et fils avaient réussi à maintenir une relative indépendance vis-à-vis de l'impérialisme, en entretenant des liens privilégiés avec l'URSS puis la Russie, et aussi avec l'Iran.

Tout en regardant Bachar Al-Assad réprimer la contestation, les puissances impérialistes pouvait cependant saisir l'occasion de l'affaiblir en laissant agir leurs alliés régionaux.

 

La Syrie, arène où s'affrontent les puissances régionales

 

En fait, la contestation du régime syrien, sociale et politique au départ, s'est transformée en guerre civile territoriale et de plus en plus confessionnelle. La Syrie est devenue l'arène dans laquelle les pays de la région, et derrière eux les grandes puissances, règlent leurs différends par bandes armées interposées.

Le conflit qui voit s'affronter en Syrie les combattants sunnites anti-Assad, d'une part et les fidèles du régime syrien d'autre part, reflète les oppositions qui déchirent tout le Moyen-Orient. Un ensemble en majorité chiite englobe l'Iran, les régimes irakien et syrien, et jusqu'au Hezbollah libanais (avec le soutien des Russes et des Chinois).Bachar Al-Assad a pu jusqu'à présent, compter sur l'Iran qui lui livre des armes ainsi que sur 7 000 hommes du Hezbollah libanais qui combattent aux côtés de ses troupes. Face à lui, un autre ensemble réunit le Qatar, et l'Arabie saoudite ainsi que la Turquie et l'Égypte, alliés des impérialismes occidentaux. Certains réduisent ce conflit à un affrontement religieux, entre un bloc chiite pro-Assad et un bloc sunnite anti-Assad, et laissent penser qu'il s'agit d'une guerre de religion. C'est plus compliqué. En effet, si deux blocs s'affrontent en Syrie, en réalité chacun de ces deux camps est lui-même déchiré par des rivalités et par les manigances des uns et des autres.

Les États-Unis en intervenant en Irak ont créé le chaos dans le pays, mais leur départ en 2011 a aussi déséquilibré la région, en ouvrant une compétition entre leurs alliés locaux, l'Arabie saoudite et la Turquie, pour le rôle de première puissance régionale. Cette compétition a été aggravée par l'arrivée en force d'un concurrent potentiel, l'Iran, qui bien qu'agissant dans le camp pro-Assad fait figure de puissance stable, renforcée par l'affaiblissement de l'Irak.

Les alliances se nouent en fonction de la règle suivante : je soutiens les ennemis de mes ennemis. Quant aux amis, ils ne comptent pas. Cette règle s'applique avec le cynisme le plus total, de la part de tous.

Ainsi, les dictateurs comme Saddam Hussein, Kadhafi ou Bachar al Assad ont tous eu droit à un moment donné aux égards de l'État français. En 2007, Sarkozy invitait Kadhafi à planter sa tente dans la cour de l'hôtel Marigny. Un an plus tard, à l'occasion du défilé du 14 juillet, il recevait en grande pompe Bachar al Assad sur les Champs Élysées. Derrière ces proximités affichées, il y avait surtout les commandes, ou les espoirs de commandes, des grands groupes français. Christophe de Margerie, PDG de Total avait obtenu d'Assad l'exploitation des champs gaziers de Palmyre et Alcatel lui vendait du matériel de transmission. Mais peu après, en 2011, les amis de la veille étaient devenus des ennemis à abattre. Rien n'avait fondamentalement changé, mais l'État français saisissait les nouvelles opportunités pour jouer une autre carte.

Les puissances régionales ont exactement le même type de comportement, comme la Turquie par exemple. En 2004, l'islamiste Erdogan, actuel président turc, avait signé avec la Syrie un traité de libre échange qui faisait le bonheur des entreprises turques.

Jusqu'en 2011, Erdogan parlait de Bachar al-Assad comme d'un ami et sa devise était « zéro problème avec mes voisins ». En octobre 2011, entre autres sous la pression américaine, il lâcha Assad qui devint alors son pire ennemi. C'est qu'Erdogan entendait bien jouer un rôle dans une Syrie qui paraissait devoir changer. Il œuvra à la mise en place d'un Conseil National Syrien, composé de riches bourgeois exilés et surtout de Frères musulmans, doté d'une force dite Armée Syrienne Libre.

La guerre en Syrie, exacerba donc la compétition entre les puissances territoriales ou financières de la région, et en tout cas cette compétition s'y matérialisa sous la forme d'une guerre par milices interposées. L'Iran soutient les 7 000 combattants du Hezbollah. L'Arabie saoudite et le Qatar, hostiles à l'arrivée en force de l'Iran sur la scène régionale, fournirent à différentes milices, toutes plus ou moins « djihadistes » de l'argent et des armes. La Turquie d'Erdogan offrit aux mêmes milices des facilités pour s'entraîner sur son sol et pour s'infiltrer en Syrie par la longue frontière séparant les deux pays.

Ce sont donc ces rivalités, ainsi que le double ou triple jeu joué par chacune des puissances régionales, elles-mêmes soutenues ou manœuvrées par les puissances impérialistes qui ont favorisé la montée en puissance des bandes armées.

 

La montée en force des milices en armes

 

Des djihadistes de tout poil ont afflué vers la Syrie, d'Irak, de Libye, du Pakistan, de tous les pays arabes et même d'Europe. Parmi les milices les plus importantes, le Front al-Nosra, la branche syrienne d'Al Qaïda, et celle de l'EIIL, cette organisation qui avait pris le nom d'«État islamique en Irak et au Levant» et qui était au début la branche irakienne d'Al Qaïda. Avec tout l'argent et les moyens déversés par les monarchies pétrolières et les puissances occidentales, ces milices n'eurent pas de mal à recruter des jeunes hommes, parmi les deux millions de réfugiés entassés dans les camps de Jordanie, du Liban ou de Turquie. Un salaire de 500 ou 700 dollars est payé aux miliciens et c'est assez pour sortir une famille de la misère.

Toute une nébuleuse de groupes djihadistes se déploya sur le territoire syrien. Jusqu'en 2013, c'est l'organisation des Frères musulmans qui semblait pouvoir dominer la rébellion syrienne. Ceux-ci bénéficiaient de l'appui de la Turquie voisine et du Qatar. Au même moment en Égypte, les Frères musulmans avaient remporté les élections, de même qu'Ennahda en Tunisie. Tout cela renforçait la Turquie contre l'Arabie saoudite.

Durant l'été 2013, la situation s'est modifiée, à l'échelon régional et en Syrie même. En Égypte, les militaires, lors d'un coup d'État soutenu par l'Arabie saoudite, ont évincé le président Morsi, membre des Frères musulmans et porté le général Al Sissi au pouvoir. Les Frères musulmans étaient mis hors-la-loi, cette fois-ci. L'Arabie saoudite, qui est leur ennemie, se renforçait au détriment de la Turquie.

En Syrie, les milices tenues par les Frères musulmans perdaient du terrain au profit de milices plus radicales, comme la branche syrienne d'Al Qaïda, appelée Al Nosra ou sa branche irakienne, l'Etat islamique en Irak et au levant. Elles furent renforcées par la décision de Bachar Al-Assad de libérer des centaines de djihadistes sunnites emprisonnés, se doutant qu'ils feraient concurrence à l'Armée Syrienne Libre, c'est-à-dire aux Frères musulmans.

Pour affaiblir la rébellion, Assad fit aussi le choix d'accorder une large autonomie aux régions kurdes du nord, à la frontière turque, en sachant qu'elles serviraient de point d'appui aux miliciens du PKK, le parti nationaliste kurde en Turquie, et que cela gênerait le gouvernement turc d'Erdogan. C'était l'occasion pour Assad de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Renforcés donc par ces jeux d'alliances et de rivalités, les groupes djihadistes récupéraient de divers côtés armes, matériel et argent. Au fur et mesure des combats, des victoires ou des revers militaires, leurs milices se formaient, s'alliaient, rivalisaient et certaines changeaient d'allégeance. Tout cela avec la bénédiction des grandes puissances, qui en ont entraîné et armé également, et continuent à le faire.

Ainsi dans des camps en Jordanie et en Turquie, à la frontière de la Syrie, des conseillers américains aidés d'instructeurs jordaniens ou turcs ont entraîné pendant deux ans des candidats au djihad contre Assad. Officiellement, il s'agissait de rebelles modérés de l'Armée syrienne libre, mais on sait qu'un groupe ayant rejoint le front Al Nosra a pu bénéficier de cette aide. La presse a révélé dernièrement qu'un pont aérien avait été mis en place par le Qatar, avec l'aval occidental, pour acheminer matériels et munitions de la Libye jusqu'à la Turquie, charge à l'Armée Syrienne Libre de les redistribuer à ses combattants de l'autre côté de la frontière. La plupart de ces armes se sont retrouvées dans les mains du front Al Nosra.

Des volontaires venus par centaines d'Europe ou du Maghreb ont pu sans difficulté prendre l'avion jusqu'en Turquie et de là passer librement la frontière pour aller se joindre à la rébellion syrienne, avec l'accord du régime turc et sans que, jusqu'à une date récente, les puissances impérialistes s'y opposent.

En novembre 2013, le conflit syrien se compliqua d'une nouvelle guerre, qui opposait cette fois les rebelles djihadistes entre eux, les deux branches d'Al Qaïda, Al Nosra et l'EIIL.

L'EIIL, a réussi à prendre le contrôle de territoires entiers dans l'est de la Syrie. Ses milices ont attiré une bonne part des combattants étrangers et des livraisons d'armes. Après s'être renforcé en Syrie dans la guerre contre Assad, organisation l'organisation de l'État islamique en Irak et au levant put investir de nouveau l'Irak et y déstabiliser le gouvernement. Son leader Al Bagdhadi nourrissait visiblement d'autres ambitions pour lui-même et pour ses bandes que celles que voulait lui dicter le leader d'Al Qaïda. Cela l'amena à la rupture.

 

D'Al Qaïda en Irak à l'État islamique

 

Al Bagdhadi, c'est celui qui en 2006 avait pris la tête d'Al Qaïda en Irak. Il s'était déjà démarqué un peu de la maison-mère en proclamant que son organisation se nommerait dès lors « État islamique en Irak ». En 2011, la mort de Ben Laden ouvrit une guerre de succession. Al-Zawahiri qui lui succéda refusait que les milices d'Al-Bagdhadi aillent en Syrie. Ce dernier n'en tint pas compte et c'est là qu'en avril 2013, il décida que son organisation deviendrait « l'État islamique en Irak et au Levant », l'EIIL. Al-Bagdhadi fut aussitôt désavoué par Al Qaïda. Sa priorité n'était plus de constituer un réseau à l'échelle internationale mais de s'appuyer sur un territoire.

L'éclatement de l'Irak, la haine des populations sunnites irakiennes à l'égard du gouvernement de Bagdad, ainsi que la guerre civile en Syrie, lui offraient l'opportunité de se tailler un fief sunnite à cheval entre la Syrie et l'Irak.

Il se sentait dans une position favorable et disposait d'hommes aguerris : non seulement ses habituels djihadistes, mais aussi des anciens de l'armée de Saddam Hussein qui s'étaient ralliés à sa bannière. L'argent n'était pas un problème, l'organisation de l'État islamique avait accès à des fonds privés en provenance du Qatar et de l'Arabie saoudite, régimes désireux d'affaiblir le gouvernement pro-iranien de Bagdad. De plus, elle contrôlait la contrebande et rackettait les commerçants et la population.

Ses victoires militaires face aux forces armées irakiennes furent spectaculaires. En janvier 2014, Al Bagdhadi prit le contrôle de la ville de Falloujah et en juin de Mossoul, la deuxième plus grande ville d'Irak, peuplée de deux millions d'habitants. Son organisation mit ainsi la main sur 500 millions de dollars pris dans les coffres de la banque, ainsi que sur tout l'armement moderne, essentiellement américain d'ailleurs, abandonné par l'armée irakienne. Elle fit aussi main basse sur les puits de pétrole.

Ses succès étaient spectaculaires, pas autant que les tours jumelles de Ben Laden, mais suffisamment pour que son chef Al Bagdhadi puisse exploiter l'événement. Il lui suffisait de le mettre en scène pour assurer sa suprématie sur la mouvance djihadiste.

Il l'a fait le 29 juin, à la veille du mois de Ramadan, lorsqu'il a transformé l'EEIL en simple « État Islamique », à l'ambition bien plus vaste. De la mosquée de Mossoul il se proclama calife, c'est-à-dire rien moins que chef des musulmans du monde entier, exigeant l'allégeance de tous les croyants. Il se fait désormais appeler le calife Ibrahim. Sa prétention est bien sûr ridicule. Mais elle lui a permis de faire l'événement et de s'imposer dans la compétition qui l'opposait à Al Qaïda officiel. Le drapeau noir orné du sceau du prophète devint l'étendard de l'EI.

Dans sa propagande se mêlent références à l'histoire, discours contre l'impérialisme et mises en scène sanglantes.

Les décapitations de deux journalistes américains, revêtus de la tenue orange que portent les prisonniers de Guantanamo, filmées et postées sur internet, sont comme une marque de fabrique. Elles ont servi à imposer l'EI comme une sorte de direction politique des djihadistes, de l'Afghanistan à la Libye, à l'Algérie et au Sahel. La réaction américaine, avec la mise en place d'une coalition internationale pour le détruire, a achevé d'asseoir sa notoriété à l'échelle mondiale. Des groupes de djihadistes lui apportent un soutien ou lui font allégeance, tels les djihadistes algériens qui l'ont signifié en reproduisant les méthodes de l'EI par la décapitation d'Hervé Gourdel dans les montagnes de Kabylie.

 

La dictature de l'État islamique

 

Là ou il exerce le pouvoir, l'État islamique impose par la terreur un contrôle sur tous les aspects de la vie quotidienne. La consommation d'alcool et de tabac est strictement interdite ainsi que les manifestations publiques, réputées contraires à l'islam, sauf la récitation de versets du Coran. Les femmes doivent se couvrir le visage et le corps du niqab, et être accompagnées par leur père, frère ou mari pour effectuer tout déplacement. Et si elles sont convaincues d'adultère, qui est un crime, et des plus graves, aux yeux des barbares intégristes, elles sont lapidées.

Au nom de l'application de la charia, des interdits aberrants sont imposés. Les gynécologues hommes sont mis à l'écart dans les maternités et hôpitaux. La barbe est obligatoire, alors les coiffeurs et les barbiers ont dû fermer boutique.

Et, comble du ridicule et de l'obsession sexuelle, une loi oblige à recouvrir d'un cache... les pis des vaches, jugés indécents.

À Raqqa, ville syrienne que l'EI contrôle depuis un an, la police religieuse patrouille fusil d'assaut en bandoulière. Elle ordonne à un commerçant d'enlever un poster montrant des "infidèles", à un mari de faire changer le tissu du voile de sa femme jugé trop transparent. La justice est expéditive, un homme accusé de meurtre a été crucifié, exposé en public.

L'Association Solidarité Irak rapporte que dans la ville de Tikrit, au début du mois d'août, les gangs à la solde de l'EI ont enlevé huit employés municipaux. Les agents de l'assainissement et du ramassage des ordures avaient refusé de travailler car ils n'étaient plus payés depuis deux mois, et ils avaient protesté car une mine dissimulée avait tué l'un des leurs. L'EI les a rassemblés pour les sermonner dans le parc principal de Tikrit. Huit travailleurs ont alors quitté ce rassemblement en exprimant leur colère : ce sont eux qu'un groupe de djihadistes a emmenés les yeux bandés vers un endroit inconnu. Après plus d'un mois de recherches, leurs familles ont trouvé leurs huit cadavres décomposés, cachés dans un puits.

 

La stratégie des puissances impérialistes

 

L'offensive des djihadistes a pris Obama de court, alors qu'il a engagé depuis 2011 le retrait des troupes américaines du Moyen-Orient. Son opposition, exploitant l'émotion suscitée par la décapitation de deux journalistes et la fuite éperdue des minorités chrétiennes, lui a reproché sa passivité. Finalement, début août, Obama a annoncé qu'il regroupait une coalition afin de bombarder les positions de Daech en Irak. L'un après l'autre, les autres pays impérialistes et ses alliés de la région moyen-orientale l'ont rejoint, avec plus ou moins d'empressement. Hollande, lui, s'est dépêché de le faire.

Devant l'offensive des djihadistes, Obama a dit qu'il « n'avait pas de stratégie ». C'était reconnaître qu'il était surpris par ces milices islamistes qui, après avoir été encouragées par les dirigeants occidentaux, se retournaient contre eux. Le 8 août, Obama a finalement annoncé une nouvelle « croisade contre le terrorisme ». Le comportement barbare des djihadistes est désigné comme la cible. En fait pour les dirigeants impérialistes ce n'est pas leur vrai problème. Les discours humanitaires, sur la démocratie, les droits des femmes ou des minorités, sont destinés à faire avaler aux opinions publiques une politique qui est toujours présentée comme devant apporter la paix, la démocratie, la liberté, mais qui n'apporte jamais rien d'autre que la guerre ou sa continuation.

C'est vrai, les djihadistes de l'EI sont des barbares, mais ils n'ont rien inventé. Ils ne font qu'appliquer avec méthode ce qu'ils ont appris de l'Arabie saoudite, qui les a formés et financés. C'est d'elle qu'ils ont appris l'application stricte de la charia, la décapitation des condamnés, la lapidation pour adultère ou l'amputation pour vol. Les dirigeants impérialistes n'ont jamais fait un scandale de ces pratiques barbares en Arabie saoudite, ni du fait que toutes les femmes y soient privées de leurs droits élémentaires, du moment que cet État était pour eux un allié fidèle.

La monarchie saoudienne a bénéficié du soutien total des États-Unis depuis des décennies. Les prétendus idéaux démocratiques s'évanouissent, quand il s'agit de signer des contrats avec les dictatures de pays qui ont dans leur sous-sol les plus grands gisements de pétrole au monde. Le contrat de trois milliards d'armement, que la France vient de conclure début novembre avec l'Arabie saoudite, le prouve encore.

Il est vrai que les dirigeants des États-Unis sont un peu instruits par l'expérience de leurs interventions en Afghanistan et en Irak, à la suite desquelles leurs troupes se sont enlisées, sans parler du Viet Nam il y a maintenant 40 ans. C'est pourquoi cette fois ils voudraient éviter d'envoyer de nouveau des troupes au sol. Mais ils savent aussi très bien que les bombardements ne permettront pas de vaincre l'EI. En fait, la coalition a un but politique avant même d'avoir un but militaire, il s'agit de tenter de rassembler les alliés locaux de l'impérialisme, Turquie, Qatar, et Arabie Saoudite derrière les États-Unis et de leur dire « maintenant il faut marcher tous ensemble et cesser le soutien aux djihadistes ».

Mais si tous ont dit « oui bien sûr » à Obama, chacun continue en fait à jouer son propre jeu. Les États-Unis reprochent à ces djihadistes d'avoir échappé à leur contrôle. Mais du Qatar à la Turquie et à l'Arabie saoudite, rien ne dit que les dirigeants aient abandonné l'idée de s'en servir, ni abandonné les relations avec eux. Rien ne dit non plus que les États-Unis aient vraiment abandonné l'idée de se servir des djihadistes, de ceux-là ou d'autres, eux qui depuis longtemps sont à la recherche d'un accord avec les talibans en Afghanistan.

 

Les Kurdes dans « le jeu régional »

 

Maintenant, ce sont les Kurdes qui sont en première ligne face aux offensives djihadistes. Depuis plus d'un mois, les combattants kurdes de la ville de Kobané, au nord de la Syrie, résistent aux assauts de l'EI. Minorité opprimée dans quatre États, la Turquie, l'Irak, la Syrie et l'Iran, les luttes des Kurdes pour leur droit à une existence nationale ont toujours été réprimées dans l'indifférence, voire la complicité des puissances impérialistes. Alors si maintenant celles-ci s'y intéressent, il y a des raisons.

Bien sûr, on ne peut que se sentir solidaires des populations kurdes qui se sentent menacées par l'avancée de l'EI. Mais l'aide que prétend leur apporter l'impérialisme n'est pas désintéressée. Les dirigeants américains voient dans la situation une possibilité de se servir des Kurdes contre les djihadistes. Toute aide militaire peut sembler la bienvenue au moment où un peuple est assiégé, mais ce n'est pas des dirigeants occidentaux que les Kurdes peuvent espérer la reconnaissance des droits qu'ils revendiquent depuis un siècle et qui leur ont toujours été refusés. Des dirigeants impérialistes, les Kurdes ne peuvent s'attendre qu'à une chose : à être utilisés, manipulés, instrumentalisés pour des intérêts qui ne sont pas les leurs.

Une véritable émancipation du peuple kurde, comme celle de tous les peuples de la région ne pourra se réaliser que dans le cadre d'un Moyen-Orient débarrassé de l'impérialisme. Mais ce n'est pas l'objectif que se donnent les organisations nationalistes kurdes.

 

La nouvelle intervention impérialiste ajoutera du chaos au chaos

 

L'État islamique et sa monstruosité sont un résultat des 25 ans d'interventions impérialistes en Irak. Les États-Unis, l'impérialisme le plus puissant de la planète, ont dépensé 800 milliards de dollars en neuf ans. Cela a servi à détruire tout un pays, un million et demi de civils ont péri, 3 millions de personnes ont fui le pays. La reconstruction promise n'est jamais arrivée. 70 % de la population n'est pas alimentée en eau potable, les réseaux électriques sont toujours dans un état lamentable. Rien n'a été réparé. Sur le plan sanitaire aussi la situation est catastrophique : près de 20 000 médecins ont fui l'Irak.

Le Monde Diplomatique rapporte la catastrophe sanitaire engendrée par les bombes et munitions à uranium utilisées par la coalition en 1991 et 2003. Ce composant chimique se disperse et s'infiltre dans le sol et dans l'eau, occasionnant des pollutions durables dans les rues, les jardins, les champs ou les aires de jeux pour enfants. En 2009, les médecins de l'hôpital général de Falloujah alertaient l'ONU : « sur 170 nouveau-nés, 24 % d'entre eux sont morts dans leur première semaine, parmi lesquels 75 % présentaient des malformations importantes ». Le taux de cancers, de leucémies et de mortalité infantile observé à Falloujah est plus élevé qu'il ne le fut à Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Le pays est ruiné et toute la société a reculé. Dans les années 50 et 60, les femmes irakiennes avaient obtenu les droits les plus favorables du monde arabe. La Constitution de 1958 leur garantissait un droit à l'éducation, au divorce et à la garde de leurs enfants. En 1977, près de 95 % des filles étaient scolarisées. 70 % des pharmaciens et 46 % des dentistes étaient des femmes. Mais depuis dix ans, l'accès des filles à l'école, et des femmes à un emploi, a massivement reculé. Aujourd'hui près de 50 % de la population est analphabète. L'Irak a été ramené des décennies en arrière. Et la Syrie, après plus de trois ans de guerre civile, suit le même chemin. Voilà le bilan de l'intervention militaire occidentale en Irak. Et quelle que soit la forme que prendra la nouvelle intervention occidentale, elle ne fera qu'aggraver encore la situation et ajouter le chaos au chaos !

 

Quelle perspective ?

 

Les dirigeants occidentaux, pour justifier leur intervention devant l'opinion, s'appuient sur un sentiment répandu : le sentiment qu'on ne peut pas rester sans rien faire face à la barbarie. Non, on ne peut pas, on ne devrait pas laisser faire. Mais en même temps on ne peut accorder aucun crédit aux dirigeants impérialistes pour intervenir. Ils disent le faire pour tenter de protéger les vies, de ramener la paix. Mais au moment même où ils font ces déclarations pour nous faire accepter leur politique, nous ne savons pas quelle diplomatie secrète ils mènent, qui ils appuient contre qui, quels plans secrets ils échafaudent. Nous ne savons pas quelles sont les prochaines forces réactionnaires sur lesquelles ils s'appuieront contre les dirigeants de l'EI, jusqu'à ce qu'à leur tour ces forces échappent à leur contrôle et qu'une fois encore ils décident une guerre qui ne sera que la continuation de cette « guerre contre le terrorisme » qu'ils mènent depuis des années.

La « guerre contre le terrorisme » est sans fin, car c'est cette guerre, menée en fait pour tenter de contrôler le Moyen-Orient et ses richesses, qui fabrique le terrorisme. C'est l'impérialisme qui, en détruisant des pays entiers, en écrasant des peuples, fait naître des générations qui ne voient pas d'autre issue que de rejoindre les rangs de groupes djihadistes qui les appellent à combattre l'occupant étranger. Et ce sont encore les dirigeants impérialistes qui par ailleurs fabriquent ces groupes, qui les financent et qui les arment parce qu'ils croient pouvoir s'en servir en les jouant les uns contre les autres ou contre les régimes qu'ils ne leur plaisent pas. C'est non seulement ignoble, c'est stupide et cela se retourne régulièrement contre eux ! Oui, c'est stupide et à courte vue, mais lorsqu'on défend un ordre social injuste et détesté on n'a pas d'autre choix que de recourir à de tels expédients, quelles qu'en soient les conséquences.

Les nouveaux bombardements américains et français stopperont peut-être la progression des milices de l'EI ; ils sécuriseront peut-être, au moins provisoirement, les champs de pétrole, ils conduiront peut-être à la capture du seigneur de guerre Al-Bagdhadi, ou l'ont peut-être déjà tué, mais d'autres Bagdhadi surgiront, plus féroces et incontrôlables encore. Et pour les Irakiens ou les Syriens de toutes confessions religieuses, pour les Kurdes, cette nouvelle guerre apportera encore un peu plus de barbarie.

La barbarie s'étend au Moyen-Orient, mais aussi en Libye, au Sahel et d'autres régions du monde. Mais ce n'est que le produit de la barbarie du système impérialiste et de la façon dont il règne sur la planète. Le capitalisme est un système dépassé. Il se survit depuis un siècle au prix de crises et de guerres, des guerres qui parfois deviennent mondiales.

Alors que la mondialisation capitaliste amène sur le plan économique et financier une interdépendance sans précédents, alors que les moyens de communication et de transport modernes font des frontières un anachronisme douloureux, le règne de l'impérialisme pousse la société à la décomposition. Un système qui se survit ainsi est condamné, et il doit être renversé.

Alors comment sortir de l'impasse tragique, sanglante, dans laquelle le système impérialiste a enfoncé les peuples du Moyen-Orient ? Ce ne sont certes pas les interventions militaires occidentales qui le feront. Mais nous ne pensons pas non plus que ce sera la lutte derrière des bannières nationalistes, fussent-elles celles d'un nationalisme un peu plus progressiste comme celui des Kurdes. Ce ne sera pas non plus derrière les bannières d'une quelconque religion, par exemple d'un islam qui se voudrait humain à la différence de celui des djihadistes, ni de la revendication d'une démocratie bourgeoise dont la voie est bouchée depuis plus d'un siècle.

Eh bien, la seule politique qui puisse ouvrir une perspective, au Moyen-Orient comme ailleurs, c'est celle de la révolution internationale pour abattre ce système d'oppression qui est en train de multiplier ses ravages aux quatre coins de la planète. Et cette perspective, seule la classe ouvrière peut l'incarner et lutter pour elle jusqu'au bout. Car c'est la seule classe qui n'est attachée en rien à ce système d'oppression. C'est la seule classe vraiment internationale mais aussi la seule classe qui a les moyens de transformer ce système de fond en comble, la seule qui peut réorganiser toute l'économie de la planète en fonction des besoins des peuples qui l'habitent. Cette classe ouvrière, ce prolétariat, représente une force considérable, à l'échelle mondiale. Elle est présente dans tous les pays, en particulier ici, au sein même des pays impérialistes.

Si la classe ouvrière des pays européens, par exemple, luttait de nouveau pour des perspectives révolutionnaires, cela ouvrirait immédiatement un espoir, et pas seulement pour ici. Cela serait un espoir et un encouragement pour les opprimés du monde entier, y compris dans les pays du Moyen-Orient. On l'a déjà vu dans le passé avec l'écho qu'a eu la révolution russe à son époque.

Alors, bien sûr, dans la situation actuelle du Moyen-Orient tout est très dur et difficile. Le prolétariat d'Irak et de Syrie est divisé, affaibli, écrasé après toutes les guerres et les destructions subies. Mais il existe encore, et surtout il n'est pas seul.

Et puis même pour ne parler que du Moyen-Orient, il y a dans la région une classe ouvrière puissante et jeune. Elle est nombreuse et concentrée dans des pays comme l'Iran, l'Égypte, la Turquie ou même l'Arabie saoudite qui comptent chacun des dizaines de millions d'habitants. Cette classe ouvrière peut représenter un espoir si elle lutte pour ses objectifs propres. Cela commence par la lutte pour défendre ses intérêts économiques face au patronat, mais cette lutte implique aussi très vite de se fixer des objectifs politiques. Elle implique très vite de lutter pour le pouvoir politique des travailleurs et, dans une situation où tout s'imbrique, comme c'est le cas dans cette région, ce pouvoir politique devra vite se poser le problème de s'élargir, afin de s'établir au moins à l'échelle de tout le Moyen-Orient.

Seule une révolution prolétarienne sera capable de sortir de l'impasse, de dépasser les clivages religieux, nationaux ou ethniques, d'abattre ces régimes qui se combattent mais qui s'entendent pour écraser les peuples, d'en finir avec la domination de l'impérialisme, d'en finir avec la barbarie et les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste.

Seul le prolétariat peut être porteur de cette perspective révolutionnaire, communiste et internationaliste, pour instaurer une fédération socialiste des peuples du Moyen-Orient.

Quant à nous ici, en France, aider à l'émergence d'une telle perspective, cela commence par affirmer qu'aucune intervention de l'impérialisme, qu'il soit américain ou français ou autre, ne sera une aide pour les peuples du Moyen-Orient. Cela commence par n'accorder aucun crédit aux discours d'un Obama ou d'un Hollande, de ces loups qui voudraient se déguiser en agneaux.

Et puis ce qui se passe au Moyen - Orient nous concerne aussi très directement, lorsqu'on voit que les bandes armées qui sévissent là-bas exercent une attraction auprès d'une fraction de la jeunesse en France et en Europe. Près de mille jeunes, et même de très jeunes auraient rejoint la Syrie pour y faire la guerre, sans savoir très bien pour quoi et contre quoi. C'est un signe de la désorientation d'une fraction de la jeunesse devant l'absence de perspective qu'offre cette société capitaliste. Cela nous rappelle aussi combien il est urgent d'affirmer qu'il y a une autre voie.

Mais ce qui se passe au Moyen-Orient nous concerne aussi et d'abord pour une raison fondamentale. Nous subissons le même système, et s'il est dangereux là-bas il est dangereux ici aussi. Il n'y a pas bien loin à aller en Europe pour s'en rendre compte, en Ukraine ou dans les Balkans par exemple. Or c'est ici, dans les grandes métropoles occidentales, que réside le pouvoir des grands groupes capitalistes qui ici fabriquent les chômeurs par dizaines de millions et qui ailleurs mettent la planète à feu et à sang. Les groupes français comme Total, Lafarge ou Thalès sont ici et les travailleurs d'ici peuvent combattre directement le pouvoir qu'ils imposent à toute la société.

La lutte de la classe ouvrière doit devenir une lutte internationale, pour mettre fin à un système qui enfonce le monde non seulement dans la crise, mais dans la barbarie. Pour les travailleurs conscients d'ici, cela commence par ne pas permettre aux dirigeants impérialistes de mener une nouvelle guerre en leur nom. Les peuples victimes de l'ordre impérialiste, au Moyen-Orient ou ailleurs, doivent savoir que nous ne sommes pas dupes des manœuvres de nos dirigeants et que nous sommes leurs alliés.

La seule chose qui puisse contribuer à ouvrir à l'humanité un avenir débarrassé des guerres et de l'oppression, c'est de lever le drapeau du mouvement ouvrier, le drapeau de la solidarité entre exploités et opprimés du monde entier, le drapeau de l'internationalisme. C'est cela notre programme, c'est cela notre drapeau. Et si nous le levons ici, c'est aussi parce que nous savons que cela peut en aider d'autres à le lever ailleurs, y compris dans des situations bien plus dramatiques.

 

Annexes : les bombes à retardement posées par l'impérialisme

 

1. Les accords Sykes-Picot et le partage du Moyen Orient dans les années 20

Mark Sykes pour la Grande Bretagne et François Georges Picot pour la France, signèrent en 1916 dans le plus grand secret un traité par lequel L'Empire ottoman était partagé... sans qu'y figure le moindre royaume arabe ! Ce traité dit de Sykes-Picot, ne fut rendu public qu'en 1918, et seulement parce qu'en Russie la révolution d'octobre 1917 avait porté au pouvoir les bolcheviks. Ces derniers dénonçaient la diplomatie secrète et voulaient informer les peuples de ce qui se tramait dans leur dos.

Ce traité fut par la suite modifié par les vainqueurs. Il fallut plusieurs années de tractations à la France et à la Grande Bretagne pour se partager les dépouilles de l'Empire ottoman, et elles durent composer avec le nouveau pouvoir turc de Mustafa Kemal. Les Français s'attribuèrent les territoires correspondant à la Syrie et au Liban actuels, tandis que les Britanniques prenaient possession de la Palestine, de la Jordanie et de l'Irak. Et la promesse d'un État kurde passait à la trappe le peuple kurde, en grande majorité musulman mais non arabe, était doublement victime de ce découpage du Moyen-Orient. Il se retrouvait sans État, et ravalé au rang de minorité dans quatre pays : l'Irak, l'Iran, la Turquie et la Syrie.

2. Les puissances impérialistes jouent les communautés ethniques ou religieuses les unes contre les autres

Ainsi dès 1917, un représentant britannique, lord Balfour, encouragea le mouvement sioniste européen à créer un foyer de peuplement national juif en Palestine. Pour les Britanniques, il s'agissait de favoriser l'installation d'une nouvelle population, sur laquelle s'appuyer contre les Arabes qui vivaient là. Rappelons qu'à ces mêmes Arabes, les Britanniques avaient promis un État, promesse qu'ils s'étaient empressés de trahir. Sur cette terre deux fois promise, l'impérialisme britannique semait ainsi les graines des conflits à venir entre communautés, sur lesquels il pourrait asseoir sa domination.

Dans les années 1920, l'impérialisme français procéda de façon semblable au Liban, avec cette différence qu'il y existait déjà une population assez diverse pour en exploiter les divisions internes. En effet, parmi la mosaïque de confessions et d'ethnies qui, depuis des siècles, coexistaient en bordure de la Méditerranée, se trouvait une importante minorité chrétienne. En août 1920, le Liban fut créé, en découpant ce territoire côtier qui faisait partie de la Syrie. Cela permettait à la France coloniale de fabriquer un État taillé sur mesure de façon que les chrétiens y soient majoritaires, avec 55 % de la population. Dans cette petite région peuplée de 600 000 habitants, qui comptait officiellement 17 communautés religieuses différentes, la France s'appuyait sur la communauté chrétienne la plus nombreuse, les maronites, en la favorisant au détriment des autres communautés, et surtout des musulmans. La constitution fut établie par la France au Liban sur des bases confessionnelles. Non seulement la France créait un État minuscule sur lequel établir son mandat, mais au sein de celui-ci, chacun se définissait et existait juridiquement en fonction de sa religion, qui était inscrite sur les papiers d'identité. Chacun votait pour quelqu'un de sa confession. Par conséquent, les luttes politiques prenaient de fait un caractère religieux. Ce système mis en place par la France est toujours en vigueur, alors même que les chrétiens maronites ne sont plus majoritaires au Liban.

À côté de l'impérialisme français, qui fut le grand gagnant, la bourgeoisie chrétienne du Liban tira aussi profit de la présence française : elle profita en partie des capitaux français qui affluaient et qui firent de Beyrouth la principale place commerciale et bancaire de la région.

Après avoir coupé le Liban de la Syrie, la France divisa cette dernière en cinq régions, là aussi sur une base confessionnelle. Le but était d'opposer les alaouites, une variante de l'islam chiite, aux druzes, autre secte musulmane, aux minorités chrétiennes, ou encore aux Kurdes. L'administration militaire découpa le pays en régions avec des statuts différents. La France tenta de jouer les communautés les unes contre les autres, par une alternance de flatteries et de vexations imposées par l'armée française d'occupation.