Haïti 1994

Cercle Léon Trotsky
18/03/1994

Haïti est situé sur la partie occidentale d'une des grandes îles des Caraïbes, l'île d'Hispaniola dont la partie orientale est occupée par la République de Saint-Domingue.

Ici, en France, les Caraïbes évoquent les vacances. Et il y a quelques années, Haïti comptait parmi les escales les plus spectaculaires et les plus agréables des croisières.

Mais aujourd'hui, dans les rues de Port-au-Prince, la capitale de Haïti, trouver le matin sur son chemin, même dans les principales artères, des cadavres que les gens enjambent pour aller vaquer à leurs occupations est un spectacle quotidien. Et on ne sait pas si le mort a été tué dans la nuit par des groupes armés cherchant à terroriser la population ou s'il s'est simplement écroulé, mort de faim !

Et cela attire de moins en moins l'attention, même dans les rues de la capitale. La presse nationale et, à plus forte raison, internationale n'a consacré un entrefilet à la répression que lorsque, en décembre dernier, plusieurs dizaines d'habitants du bidonville de Cité Soleil furent brûlés vifs dans un incendie allumé volontairement par un groupe armé. Quelques lignes encore, il y a peu, lorsque des militaires ont laissé une vingtaine de morts dans une maison abandonnée, squattée par des jeunes fuyant la répression chez eux, à Cité Soleil.

Mais la violence de l'armée et des groupes para-militaires d'extrême droite tue pourtant moins d'hommes que n'en tuent la faim ou des maladies bénignes qui, faute de médicaments, deviennent mortelles.

Une hécatombe silencieuse se déroule dans les campagnes où, par endroits, les paysans en sont à manger de l'argile pour tromper la faim, avant de finir par en mourir quand même.

Une hécatombe silencieuse encore parmi les enfants, dans ce pays où les trois quarts des enfants en bas-âge sont gravement sous-alimentés et le sont depuis avant leur naissance... du fait de la sous-alimentation de leurs mères !

Haïti, c'est 6,5 millions d'habitants, 5 millions de paysans, dont l'écrasante majorité survit dans une extrême pauvreté.

Haïti, c'est aussi Port-au-Prince, la capitale, avec ses taudis et ses bidonvilles aux noms trompeurs comme « Cité Soleil » ou, au contraire, très évocateurs comme « Cité Carton ». C'est le pays le plus pauvre du continent américain et un des plus pauvres du monde.

Haïti se trouve à quelques centaines de kilomètres seulement des côtes des États-Unis, la plus riche puissance du monde. A peine plus d'une heure d'avion de Miami à Port-au-Prince, pour que la misère succède à l'opulence. Pourtant le pays lui-même n'a pas été damné par la nature : son sol est riche, ses femmes et ses hommes travailleurs, et il y a à peine deux siècles c'était la plus riche colonie du monde.

Mais Haïti a eu le malheur d'être parmi les premiers à subir le système capitaliste mondial. Elle est en quelque sorte le symbole, l'incarnation même de ce qu'est ce système pour les trois quarts pauvres de la planète.

L'histoire d'Haïti est une succession de pillages, de massacres et d'esclavage, depuis ce jour où l'île d'Hispaniola a eu le triste privilège d'être le premier territoire d'Amérique où accostèrent les bateaux de Christophe Colomb en 1492.

Ses premiers habitants indiens ont été massacrés en quelques décennies, puis remplacés par des esclaves noirs déportés d'Afrique.

Deux siècles d'esclavage brutalement achevés par la plus grande révolution d'esclaves de l'histoire contemporaine. Une révolution anti-esclavagiste doublée d'une lutte d'émancipation coloniale, la deuxième qui fut victorieuse dans l'histoire du colonialisme, juste après celle qui libéra les États-Unis de l'emprise coloniale de l'Angleterre. Mais, à la différence de la guerre d'indépendance américaine qui, elle, laissa les Noirs esclaves jusqu'en 1862, la révolution haïtienne détruisit l'esclavage.

Devenue le premier État noir indépendant de l'histoire contemporaine, Haïti anticipa avec plus d'un siècle d'avance sur ce qui allait être le destin de tant de pays colonisés d'Afrique, d'Amérique et d'Asie.

Le monde capitaliste ne lui a pas pardonné son audace. Haïti a subi bien avant d'autres le blocus, les pressions militaires et économiques, l'étranglement financier, l'exploitation par le biais de l'endettement, l'invasion impérialiste.

Ses classes pauvres ont fait l'expérience, bien avant d'autres pays colonisés, que l'indépendance, un hymne, un drapeau, ne suffisaient pas pour se préserver de la pression de l'impérialisme.

L'histoire d'Haïti, c'est celle d'un pays auquel le capitalisme n'a pas laissé la moindre chance. Au point qu'il apparaît, aujourd'hui, ruiné et comme transformé en camp de concentration, encadré de l'intérieur par une bande de brigands armés appelée « armée haïtienne », surveillé de l'extérieur par une noria de navires de guerre américains. De ces navires de guerre dont les seuls frais de fonctionnement pourraient sauver une grande partie de ceux qui meurent lentement de faim, mais qui sont là, au contraire, pour refouler ceux qui tentent de fuir la mort à bord d'embarcations de fortune...

De la conquête espagnole à la colonie française

L'île d'Hispaniola resta espagnole de 1492, date à laquelle Christophe Colomb en prit possession au nom de l'Espagne, jusqu'en 1697, date à laquelle sa partie orientale passa à la France.

En 1791, la partie française de l'île, la future Haïti, produisait les trois quarts du sucre du monde, sans compter café, coton, indigo et autres denrées tropicales. Et son commerce avec la France, qui s'en était assurée depuis Colbert le monopole, représentait le tiers du commerce extérieur du royaume. C'était la « perle des Antilles ». Et sa prospérité reposait sur l'esclavage. Il y avait 5 000 esclaves en 1697 et 455 000 sur à peine 510 000 habitants en 1791.

Les « nègres créoles », ceux qui étaient nés sur place et qui avaient acquis quelques positions dans la hiérarchie des esclaves, inspecteur de culture comme Dessalines, ou garçon d'hôtel comme Christophe, deux des principaux leaders de la Révolution et premiers chefs d'État d'Haïti, pouvaient espérer être affranchis, comme le fut Toussaint Louverture, ancien cocher dont le rôle pendant la Révolution lui valut le surnom de Robespierre noir.

Il n'en était pas de même des esclaves nés en Afrique, les nègres bossales, les deux tiers de l'ensemble, rivés au travail le plus dur, celui des plantations.

Aux violences qu'ils subissaient, les esclaves, et plus particulièrement les nègres bossales, répondaient par le « marronage », la fuite dans les montagnes.

Des révoltes d'esclaves secouaient périodiquement les plantations, tantôt limitées à une région, tantôt se généralisant.

Les Blancs, comme le dit à l'époque Mirabeau, « dormaient sur les flancs du Vésuve » . La Révolution française et ses idées de liberté réveillèrent le volcan.

Car la liberté, tout le monde dans l'île y aspirait. Mais le contenu que chaque couche sociale donnait à ce mot était différent, voire tout à fait opposé. La liberté que la couche dominante, les 5 000 planteurs blancs et plus largement les 30 000 Blancs de la colonie voulaient, était celle de commercer librement avec qui ils voulaient, en se débarrassant du pesant monopole français sur leur commerce.

C'est de la couche privilégiée que partit l'agitation. Elle s'étendit par la suite aux Mulâtres.

Il y avait quelque 30 000 Mulâtres et Noirs affranchis. Ils étaient tous méprisés par les Blancs et privés de tout droit politique. Mais, en même temps, existait parmi les Mulâtres une couche véritablement privilégiée qui possédait un quart des terres, qu'elle faisait cultiver par des esclaves.

Les porte-parole des Mulâtres revendiquaient l'égalité avec les Blancs, mais ils étaient partisans de l'esclavage. L'un d'eux, Ogé, l'un des premiers à brandir l'étendard de la révolte, déclarait : « Je n'ai pas compris dans mes revendications les nègres qui vivent dans l'esclavage » .

De 1789 à 1791, la situation fut dominée d'une part par la lutte des Blancs pour obtenir des concessions de la métropole, d'autre part par les revendications des Mulâtres, qui finirent par arracher, le 8 mars 1791, à l'Assemblée nationale de France un décret reconnaissant l'égalité politique aux « Mulâtres et Noirs libres nés de parents eux-mêmes libres ». Seuls quelque 400 Mulâtres correspondaient à cette situation, mais ce décret ouvrait une brèche.

Et le Vésuve explosa

En août 1791, éclata une formidable insurrection de 100 000 esclaves des plantations de la plaine du Nord. Les insurgés projetaient de massacrer tous les Blancs, de mettre le feu à toutes les plantations, et de s'emparer de l'île. La ville du Cap brûla. L'insurrection ne réussit pas totalement. Mais plus jamais les esclaves ne se soumirent.

L'Assemblée Nationale envoya dans l'île son représentant, Sonthonax, afin d'y rétablir l'ordre. Il avait à affirmer l'autorité de la métropole à la fois sur les esclaves révoltés et face aux colons et leurs velléités d'indépendance. Les colons prirent contact avec l'Angleterre pour lui offrir l'île.

L'Angleterre, alliée à l'Espagne, attendit la mort de Louis XVI sur la guillotine en janvier 1793 pour déclarer la guerre à la France. Un de ses officiers écrivit : « La conquête de Saint-Domingue nous vaudra le monopole du sucre, du café, de l'indigo et du coton » . Et lorsque les troupes anglaises y débarquèrent en septembre 1793, les planteurs, Blancs mais aussi Mulâtres à quelques exceptions près, leur firent un accueil triomphal.

La situation devint vite critique pour Sonthonax, le représentant de la Convention. Acculé, il proclama la liberté générale des esclaves le 29 août 1793 pour conserver à la France Saint-Domingue et ses revenus. Et quand, le 4 février 1794, la Convention ratifia cette décision, et proclama à son tour l'abolition de l'esclavage, Danton s'exclama : « Les Anglais sont roulés » .

Pour triompher d'eux, il fallait à la France une armée : la libération des esclaves lui en fournit les troupes.

Le premier parmi les Noirs à comprendre la nécessité de l'alliance avec la France révolutionnaire fut Toussaint Louverture.

Il avait pu constituer une armée de quelques centaines d'esclaves et apprendre avec eux le métier des armes. Quant il connut en mai 1794 le décret de la Convention, il se mit sous les ordres des représentants du régime révolutionnaire de France.

L'armée française de Saint-Domingue devint rapidement une armée noire, depuis les simples soldats jusqu'au général en chef. Une armée qui, se battant contre les Anglais pour le compte de la France, réglait ses propres comptes avec les propriétaires esclavagistes, alliés de l'Angleterre.

L'armée de Toussaint, soutenue par toute la population noire, vola de victoire en victoire. En 1797, elle était maîtresse de l'île.

La Révolution anti-esclavagiste était victorieuse. Les anciens maîtres blancs perdirent leurs esclaves et leurs plantations.

Il n'en alla pas de même pour les Mulâtres propriétaires. Leurs esclaves libérés, ils conservèrent en général leurs plantations concentrées dans le sud du pays. Ils devenaient une des composantes de la nouvelle couche dirigeante.

Mais dans le cours de la lutte, une autre catégorie posa sa candidature à la direction de l'État et de la société, celle des officiers supérieurs de l'armée de Toussaint Louverture. Dirigeant les masses, elle s'éleva rapidement au-dessus d'elles, s'octroyant privilèges et biens. Dessalines, le principal lieutenant de Toussaint, s'était emparé au cours de la guerre de 32 plantations.

Mais la victoire de la révolution anti-esclavagiste n'était pas assurée définitivement. Car en France, le régime qui avait reconnu aux esclaves la liberté conquise était tombé quelques mois plus tard avec Robespierre, en juillet 1794.

Depuis, la Révolution française marchait à reculons.

Toussaint Louverture, suivant attentivement l'évolution française, savait que sa victoire était fragile. Il écarta les représentants français, prit les pleins pouvoirs, établit une dictature militaire sans provoquer une rupture directe avec la métropole. Et il chercha à redresser l'économie de l'île.

Il lui fallait des ressources, vite et beaucoup, en prévision des affrontements de plus en plus à craindre au fur et à mesure que la révolution refluait en France.

Il distribua les plantations à ses généraux, aux propriétaires mulâtres, et même à quelques colons blancs : à tous ceux qui avaient l'autorité ou la compétence nécessaires pour redémarrer les cultures d'exportation. Il voulut contraindre, au besoin par la force, les anciens esclaves à revenir sur les plantations.

Mais ceux-ci, ces nègres bossales fraîchement débarqués d'Afrique, savaient une chose : jamais ils ne retourneraient sur le lieu de leurs pires souffrances. Dans le nord, où ces nègres bossales avaient été le fer de lance de l'insurrection de 1791, éclata une révolte. La répression ordonnée par Toussaint fit 1 000 victimes.

Les masses se détournèrent de Toussaint. Et cela, au moment même où Bonaparte, qui n'était pas encore Napoléon, décidait de récupérer la « perle des Antilles » et d'y ramener les propriétaires d'esclaves.

Lorsque les troupes françaises de Bonaparte débarquèrent en 1802, Toussaint Louverture avait perdu l'appui des masses. Il fut fait prisonnier par traîtrise et, expédié en prison en France, il y mourut.

Ses propres généraux s'étaient ralliés au pouvoir de Paris, qui les endormit en accordant provisoirement privilèges et vie luxueuse. Bonaparte les appelait de manière méprisante « les nègres dorés ».

En mai 1802, Bonaparte rétablit juridiquement l'esclavage.

Et de nouveau, le Vésuve explosa.

Une nouvelle insurrection, partie encore une fois des nègres bossales, lui répondit. Le général Leclerc, chef de l'expédition française, écrivit à Napoléon : « Ce n'est pas tout d'avoir enlevé Toussaint, il y a ici 2 000 chefs à faire enlever » .

Dessalines, Christophe et autres généraux noirs de l'armée française participèrent à la répression avec la dernière férocité : « Dessalines est en ce moment le boucher des Noirs, » et Christophe « les a tellement maltraités qu'il en est exécré » , écrivait le général Leclerc.

Mais le soulèvement fut si profond que les généraux noirs finirent par le rallier. Et ils se portèrent à sa tête, tout en faisant assassiner les principaux chefs des nègres bossales.

Au moment même où les armées de celui qui allait bientôt se faire couronner empereur sous le nom de Napoléon remportaient victoire sur victoire en Europe, ses meilleurs soldats ne vinrent pas à bout de 400 000 esclaves luttant pour leur liberté. Non seulement l'esclavage ne put être rétabli, mais ce fut la première guerre coloniale perdue par la France. Son corps expéditionnaire fut presque totalement anéanti.

Et Dessalines proclama en 1804 la naissance du premier État noir indépendant.

L'impossible rétablissement de l'économie de plantation

La révolution des esclaves semblait en avoir fini, radicalement, non seulement avec la domination des Blancs, mais même avec leur présence.

Au moment de la proclamation de l'indépendance, en janvier 1804, les 2 000 à 3 000 Blancs encore présents en Haïti avaient, sur ordre de Dessalines, été massacrés. Ne furent épargnés, en principe, que les religieux, les médecins et les techniciens.

Un article de la constitution prévoyait qu' « aucun Blanc, quelle que soit sa nation, ne pourra mettre le pied sur le territoire à titre de maître ou de propriétaire » .

Pourtant, Haïti ne put échapper à l'emprise du monde des Blancs, du monde des bourgeois, des capitalistes en train de se développer.

Toussaint Louverture d'abord, puis tous ses successeurs à la tête de la République noire voulurent continuer la production pour l'exportation. Ils se soumettaient aux règles du jeu inégal du grand commerce international et donc, de fait, à la dépendance qui l'accompagne.

A l'époque de Toussaint, cette politique, qui impliquait de contraindre le paysan à retourner travailler sur les plantations, pouvait encore apparaître comme une nécessité du temps de guerre ; la nécessité en particulier de se procurer des devises pour se procurer des armes.

Mais après l'indépendance, à l'époque de Christophe, de Pétion et autres Boyer, elle était devenue une politique de classe.

Cette nouvelle classe dirigeante était formée d'une part des anciens esclaves qui avaient gagné dans la guerre leurs galons et leurs domaines,et d'autre part des anciens Mulâtres libres, souvent déjà propriétaires - et même propriétaires d'esclaves - à l'époque coloniale.

Tous ces grands propriétaires, nouveaux ou pas, souhaitaient maintenir les grands domaines et la production agricole pour l'exportation.

C'était un choix qui rendait Haïti dépendante de l'extérieur, un choix de surcroît préjudiciable à l'agriculture vivrière, mais il permettait de satisfaire la consommation de luxe de la caste dirigeante.

Là encore, le choix des dirigeants haïtiens anticipa le choix de bien d'autres dirigeants de pays pauvres, jusqu'à Castro.

A ceci près que les dirigeants d'Haïti n'ont pas vraiment réussi à faire admettre leur choix.

Les Codes Ruraux successifs visant tous à fixer les paysans sur les plantations sous la surveillance de militaires omnipotents n'y suffirent pas. De véritables soulèvements se produisirent, comme celui des Piquets de 1843 à 1848 dont le chef, Acaau, proclamait que « Nègre riche, c'est Mulâtre, Mulâtre pauvre, c'est nègre » , et qui réclamaient rien moins que la dépossession des citoyens riches, quelle que fût leur couleur, et le partage de leurs biens entre les pauvres.

Tout le XIXe siècle fut le théâtre d'une âpre lutte de classes tantôt larvée, tantôt ouverte, entre les riches propriétaires, les « grandons », et les paysans démunis qui refusaient avec obstination le travail sur les plantations. Et à l'image de la plaine du Cul-de-Sac qui débouche sur Port-au-Prince où, à la fin du siècle, seuls 800 hectares étaient cultivés sur 30 000, les plantations restèrent à l'abandon.

De fait, il ne fut jamais possible de recréer les grandes « habitations » du temps de l'esclavage.

Une partie des paysans se réfugia dans les mornes, les montagnes haïtiennes, où ils pratiquèrent des cultures de subsistance et un peu de café. D'autres s'installèrent en lisière des terres de plaine des grandons absentéistes. De guerre lasse, ces derniers se résignèrent à un compromis mouvant avec les paysans.

Dans la plaine du nord s'instaura une sorte de métayage, le système des « de-moitié », les paysans gardant la jouissance des terres qu'ils cultivaient contre la moitié des produits, parfois plus et parfois moins, selon la hargne des grandons et la résistance des cultivateurs.

Ailleurs, des micro-propriétés, sans autre titre que le droit de l'occupant, finirent par s'établir, mais toujours menacées par les grandons cherchant périodiquement, à la tête de bandes de mercenaires et avec la complicité active des autorités locales, à les récupérer par la force.

L'exploitation des paysans ne se fit pas, finalement, comme dans tant de pays d'Amérique latine, dans le cadre d'immenses latifundias. Les anciens esclaves n'en voulaient pas.

La production pour l'exportation fut cependant bien relancée.

En jouant de la concurrence des grandes puissances entre elles, la couche dirigeante d'Haïti parvint, en effet, à renouer avec elles des relations commerciales.

Ce n'était plus, comme au temps des colons, le sucre qui occupait la première place, mais le café et le bois de teinture, que les paysans pouvaient fournir en dehors des grandes exploitations.

Mais la République indépendante réintégrée dans le commerce international, le fut comme productrice de matières premières, subissant de plus en plus l'échange inégal.

Sur le plan politique, Haïti restait cependant isolée, en butte à l'ostracisme de toutes les grandes puissances, qui craignaient de voir se propager le virus révolutionnaire parmi les esclaves de leurs possessions.

L'oligarchie militaire, née de la révolution, qui accapara le pouvoir en même temps que le surproduit social extorqué des anciens esclaves devenus paysans, avait beau s'attribuer des titres et copier la manière de vivre des couches dirigeantes déjà établies, le nouveau régime sentait néanmoins le soufre du fait de ses origines. Malgré son évolution, il demeurait la preuve vivante que les esclaves pouvaient se débarrasser de leurs maîtres.

Voilà pourquoi, même les nouvelles républiques indépendantes d'Amérique latine, qui venaient pourtant de se libérer du joug colonial, ne voulurent pas reconnaître officiellement l'existence d'Haïti. L'esclavage, il faut le rappeler, fut maintenu jusqu'en 1834 dans les possessions anglaises des Antilles, jusqu'en 1848 dans les colonies françaises, mais jusqu'en 1862 aux États-Unis, et jusqu'en 1886 à Cuba et en 1888 au Brésil.

Et Haïti, soumise à la pression économique et à l'ostracisme politique des puissances capitalistes en plein essor, connut ce que tant de pays pauvres devenus indépendants connurent par la suite.

La dictature militaire à l'intérieur procéda directement de la guerre d'indépendance contre la France. Dessalines, le premier chef du nouvel État haïtien, était le général en chef de l'armée qui avait vaincu les troupes de Napoléon. Ses deux successeurs immédiats, Christophe et Pétion qui découpèrent pour plusieurs années le pays entre un royaume noir au Nord et une République dominée par l'aristocratie terrienne mulâtre au sud, avaient été tous deux des généraux de la guerre d'indépendance. Comme par la suite, le mulâtre Boyer, qui réunifia pour quelques années non seulement les deux morceaux d'Haïti, mais l'ensemble de l'île d'Hispaniola. Jusqu'à ce que la génération issue de la révolution anti-esclavagiste s'éteignît, les dictateurs successifs furent des officiers vétérans de la guerre d'émancipation. Une tradition fut établie : sur les 25 chefs d'État entre 1804 et 1915, seuls deux furent des civils et d'ailleurs présidents pour pas longtemps. De coup d'État en coup d'État, le pays fut constamment sous la botte des militaires.

Pendant longtemps, la hiérarchie militaire fut l'ossature de la couche privilégiée, et le pouvoir, le principal dispensateur de richesses.

Et la hiérarchie militaire put d'autant plus facilement justifier sa dictature, l'encadrement des campagnes, par la menace d'interventions étrangères, que cette menace était réelle.

Après la chute de Napoléon et la restauration de la monarchie en France, Louis XVIII rêvait de restaurer en Haïti l'esclavage et la domination des colons blancs et agitait la menace d'une intervention militaire de reconquête.

La menace française permettait de justifier auprès des masses le maintien d'une armée importante. Pendant une trentaine d'année 20 000 à 40 000 hommes restèrent sous les armes : 5 à 10 % d'une population de 380 000 habitants. Des fortifications furent élevées un peu partout, dont la citadelle La Ferrière que le roi Christophe fit construire en rétablissant pour l'occasion le système des corvées. Elle coûta la vie à plus de 20 000 hommes, femmes, enfants, employés de force à sa construction.

Mais elle ne servit jamais contre la France, tout comme les forces armées du pays. Celles-ci avaient été l'instrument de la libération des esclaves. Elles étaient devenues, entre les mains des despotes militaires, l'arme des nouvelles couches dirigeantes contre les masses paysannes pauvres.

Le noeud coulant de la dette

Après de multiples missions et de nombreuses tractations, le roi de France Charles X acceptait en 1825 de reconnaître l'indépendance d'Haïti, en échange du versement d'une indemnité de 150 millions de francs-or, et d'une réduction de 50 % des droits de douane en faveur de la France.

L'indemnité avait été calculée d'après la valeur des propriétés en 1789 - en y incluant celle des esclaves. Elle représentait dix ans de revenus des exportations d'Haïti. Et quatre fois le budget annuel de la France, qui était alors l'un des pays les plus riches et les plus peuplés du monde.

Pour payer le premier remboursement, Boyer, le président de l'époque, fut contraint de contracter un emprunt. Il mit ainsi le pays entre les mains des banquiers français.

En cédant à la pression, dirigée contre les esclaves révoltés, Boyer et les nouveaux maîtres d'Haïti, de fait, la reprenaient à leur compte et acceptaient de s'en faire l'instrument contre la masse de la population.

Quatre régimes français successifs, de Charles X à la Troisième République de Jules Ferry, veillèrent, sans interruption, à ce que Haïti s'acquittât de sa dette.

L'État haïtien n'était d'ailleurs pas pour autant sorti du cercle vicieux de l'endettement.

En 1913-1914, le service de la dette absorbait 80 % des revenus du pays.

Au moindre prétexte, des navires de guerre français, allemands, anglais ou américains venaient faire étalage de leur force au large des côtes haïtiennes pour, disaient les dirigeants des grandes puissances, y assurer la protection de leurs investissements et de leurs ressortissants.

En novembre 1914, le président haïtien en exercice prétendit disposer des fonds gouvernementaux déposés à la banque nationale. Le 17 décembre, des marines débarqués d'un croiseur américain investissaient la banque, s'emparaient des 500 000 dollars-or de ses caisses et les embarquaient pour New-York.

La France continuait à se tailler la part du lion. Haïti était le quatrième pays fournisseur de la France après l'Angleterre, les États-Unis et le Brésil. Les deux tiers des exportations de café haïtien transitaient par le Havre.

Mais la domination française était de plus en plus battue en brèche par celle de ses concurrents allemands et américains.

Dans les premières années du XXe siècle, leur pression s'intensifia.

Ils investirent dans les chemins de fer, dans les aménagements portuaires, dans les transports urbains et dans l'électricité.

C'était aussi l'époque où, pour renforcer leur contrôle et évincer celui de leurs concurrents européens, les États-Unis multipliaient les interventions dans l'ensemble des pays d'Amérique centrale et des Caraïbes.

Après Cuba, la Colombie, Saint-Domingue, le Nicaragua et le Mexique, en 1915 ce fut le tour d'Haïti.

Les Américains débarquent

Les marines américains débarquèrent à Port-au-Prince le 28 juillet 1915, sous prétexte d'y rétablir l'ordre. Le président en exercice, qui avait ordonné le massacre des prisonniers politiques dans leur prison, venait d'être lynché par la population de Port-au-Prince.

Pour lui succéder, l'amiral Caperton, commandant des troupes américaines, faisait élire Sudre Dartiguenave, qui avait accepté de collaborer avec les occupants.

Une Convention, signée le 3 mai 1916, légalisait et organisait l'occupation, plaçant, pour dix ans, le pays sous tutelle.

Un percepteur américain était placé à la tête de l'administration des douanes.

Un autre Américain, ayant le titre officiel de conseiller financier, prenait la direction de toute l'administration financière ; c'est lui qui imposait les budgets et dictait la politique économique du gouvernement.

Enfin l'armée haïtienne était dissoute, et remplacée par une gendarmerie recrutée et commandée par les militaires américains. Elle ne comptait que 30 % d'officiers haïtiens.

Cette tentative de mise sous tutelle du pays se heurta, à partir d'octobre 1915, à la résistance de bandes armées de paysans pauvres, les Cacos.

L'attitude méprisante et brutale des occupants américains, qui, dans leur majorité, ne faisaient pas mystère de leur racisme, ne pouvait que heurter y compris les Haïtiens qui n'étaient pas au départ défavorables à l'intervention.

Ce furent la décision de désarmer la population et le rétablissement de la corvée qui obligeait les paysans à travailler gratuitement à l'entretien des routes qui mirent le feu aux poudres.

Unifiée, à partir de la fin de 1918, sous la direction de Charlemagne Péralte, fils d'une famille de notables, l'insurrection prit de l'ampleur. Avec ses guérilleros armés de carabines, de revolvers, de machettes et de piques, il tint en échec les forces armées américaines. Au moment où, en octobre 1919, il donnait l'assaut à Port-au-Prince, la capitale, les Américains estimaient qu'il pouvait compter sur environ le cinquième de la population rurale.

Les Américains firent assassiner Charlemagne Péralte, mais même après la disparition de celui-ci, il leur fallut encore dix mois pour réduire définitivement la révolte.

Pour combattre les paysans haïtiens révoltés, les troupes américaines avaient employé les moyens de la guerre moderne. Elles avaient, pour contrôler la population, créé un passeport intérieur, regroupé les paysans dans des camps d'internement. La répression avait été aveugle, et brutale : 5 500 paysans moururent en trois ans dans le camp de Chabert et il y eut, au total, 13 000 victimes du côté haïtien.

Plus rien ne s'opposait à l'emprise américaine.

En 1918, une nouvelle constitution, approuvée par un plébiscite grossièrement truqué, avait aboli l'interdiction faite aux étrangers d'accéder à la propriété foncière.

Des sociétés américaines en profitèrent pour s'installer, chassant de leurs terres des centaines de paysans réduits à la misère et à l'émigration.

En 1922, la banque nationale d'Haïti était transférée à la National City Bank de New York. Un emprunt forcé de 40 millions de dollars aux USA permit de solder la dette envers la France. Pour Haïti ce n'était qu'un changement de créancier.

L'occupation des USA s'est prolongée jusqu'en 1934.

Mais même après l'évacuation de leurs troupes, les États-Unis n'abandonnaient pas pour autant leur politique d'intervention. Celle-ci, bénéficiant des instruments de contrôle mis en place pendant les périodes d'occupation militaire, pouvait prendre d'autres formes, moins voyantes.

En 1935, le gouvernement haïtien put racheter la banque nationale. Mais la moitié des membres de son conseil d'administration restaient américains. Et son département fiscal - qui contrôlait les recettes douanières - resta sous contrôle US jusqu'au complet remboursement de l'emprunt de 1922, c'est-à-dire jusqu'en 1947.

La valeur de la monnaie nationale, la gourde, restait fixée par rapport au dollar américain.

Sur le plan commercial la signature, en 1935, d'un traité de commerce accordait aux États-Unis un statut privilégié. Sur le plan politique aussi, les États-Unis s'arrogeaient un droit de regard permanent dans les affaires du pays. Ils intervenaient pour contrarier ou au contraire pour favoriser tel candidat contre tel autre avec, comme instrument privilégié, l'armée d'Haïti dont ils avaient recruté et formé les cadres.

L'armée d'Haïti, bras armé de la politique américaine

C'est cette armée qui intervint, lorsqu'en janvier 1946, une grève d'étudiants et de lycéens, protestant contre l'interdiction d'une revue éditée par de jeunes intellectuels de gauche, La Ruche, rencontra dans toutes les couches de la population un large soutien, et se transforma en grève générale contre le président Lescot en place.

Pour couper court à l'agitation qui enflammait les quartiers populaires de Port-au-Prince, l'armée prit les devants et renversa le président. Une junte militaire de trois membres, dirigée par un officier issu de l'école de gendarmerie des marines américains, le colonel Magloire, s'empara du pouvoir, annonçant des élections générales pour le mois d'août.

Le coup d'État ne mit pas fin à l'effervescence politique. Deux partis se réclamant du marxisme, le Parti socialiste populaire et le Parti communiste haïtien, virent le jour. Un troisième parti, le Mouvement ouvrier et paysan (MOP) fut créé par un jeune professeur de 26 ans, Daniel Fignolé. Démagogue de talent, se présentant comme le porte-parole des Noirs pauvres contres les riches Mulâtres, il s'appuyait sur l'enthousiasme des masses pauvres de Port-au-Prince que ses discours galvanisaient. Mais les manifestations qu'il provoquait, et qui faisaient trembler les quartiers riches, n'avaient pour objectif que de lui permettre de s'imposer sur l'échiquier politique. Il fut, un temps, secondé au poste de secrétaire général du M.O.P., par un certain docteur Duvalier.

Le président qui fut élu, Dumarsais Estimé, fit une place dans son gouvernement à toutes les forces politiques qui s'étaient manifestées. Un membre du Parti socialiste populaire devint ministre du Commerce. Daniel Fignolé se vit confier le ministère de l'Education. Duvalier quant à lui fut d'abord sous-secrétaire, puis secrétaire d'État au travail et à la santé publique.

Le 10 mai 1950 cependant, Magloire, encore lui, déposait le président qu'il avait contribué à installer dans le fauteuil présidentiel trois ans auparavant. Mais cette fois c'était pour rester au pouvoir. Jusqu'en 1955, année où une grève générale poussa Magloire à démissionner, ouvrant une nouvelle période d'instabilité.

La résistible ascension du Docteur Duvalier

Dans la course à la succession, quatre candidats principaux s'affrontaient : Louis Dejoie, le candidat de la bourgeoisie mulâtre, Daniel Fignolé, le démagogue s'appuyant sur les quartiers pauvres de la capitale, Clément Jumelle, ex-ministre des finances du président déchu, et François Duvalier. Ce petit médecin, petit bourgeois d'origine et très noir de peau, apparaissait comme le plus fade et le plus terne de tous. Ce fut donc lui que l'armée choisit de favoriser dans les élections organisées le 22 septembre 1957. Elle crut voir en Duvalier un paravent civil facile à manoeuvrer une fois élu. A tort, et le chef des armées, le général Kébreau, s'en rendit compte rapidement : six mois plus tard, il fut limogé par son ancien protégé.

La force de Duvalier a été d'incarner les frustrations de cette petite bourgeoisie noire rejetée par la bourgeoisie à cause de sa position sociale mais aussi de sa couleur. Car entre la bourgeoisie mulâtre et la petite bourgeoisie noire, il y avait deux mondes qui s'ignoraient et qui étaient séparés par un océan de mépris. Duvalier a fabriqué pour cette petite bourgeoisie dont il était bien représentatif, une idéologie sur mesure : celle de la « révolution duvaliériste ». Une bouillie où le « noirisme », le vaudou et le retour à l'Afrique se mélangeaient avec une promesse de justice sociale.

Cela dit, si Duvalier était arrivé au pouvoir avec l'aide de l'armée, il n'entendait pas en être écarté au gré de cette dernière. C'est pourquoi, avec le macoutisme, il mit sur pied un système de répression à la fois redoutable et étroitement lié à sa personne.

Durant les mois qui avaient précédé son élection, Duvalier s'était déjà entouré d'hommes de main recrutés dans les bas-fonds pour entretenir un climat de tension et neutraliser ses adversaires. Une fois assis dans le fauteuil présidentiel, il donna à ces bandes une tout autre dimension. Forte de plusieurs milliers de membres, appuyée de dizaines de milliers d'informateurs, la milice des « Tontons macoutes » - nom donné dans les légendes populaires haïtiennes aux croquemitaines terrorisant les enfants - recruta ses membres dans le lumpenproletariat des villes et de la paysannerie pauvre, et les encadra par des crapules le plus souvent issues des rangs de la petite bourgeoisie. « Papa Doc » quadrilla et mit sous surveillance toute la population, soumettant aussi bien les quartiers populaires que les quartiers riches à la délation et à la terreur. Rapidement un climat pesant s'installa, où tous ceux qui étaient en contact avec le public, des chauffeurs de taxi aux employés de l'administration, en passant par les petits vendeurs de cigarettes au coin des rues, étaient regardés comme autant de membres de cette police secrète. Et dans les campagnes, à la brutalité habituelle des notables et des propriétaires s'ajouta celle des miliciens, pour écraser encore plus les paysans.

A tous ces hommes de main, Duvalier donna parfois une arme, mais surtout un pouvoir et une protection qui leur garantissaient l'impunité pour toutes leurs exactions. Ayant carte blanche pour imposer leur loi à la population, ils pouvaient rançonner, bastonner, emprisonner, torturer, assassiner, faire disparaître et s'emparer des biens de tous ceux qui leur résistaient.

Doté de ce puissant instrument, Duvalier déclencha une répression sauvage contre tous ceux qui auraient pu contester son pouvoir : au sein des bidonvilles comme dans l'armée, la bourgeoisie, le clergé ou les milieux estudiantins.

Dans la foulée, prenant prétexte de complots, Duvalier se fit attribuer les pouvoirs spéciaux et suspendit toutes les garanties constitutionnelles, le 2 mai 1958. Les députés et les partis politiques, de gauche comme de droite, furent réduits au silence ; la presse et la radio furent livrées à la censure.

Ainsi, sept mois après l'élection de Duvalier, l'opposition traquée dut se réfugier dans la clandestinité ou l'exil. Certains essayèrent bien de revenir en force et de créer des foyers de guérilla, mais toutes ces tentatives se soldèrent par un échec. Et chaque fois le régime répondit en franchissant un pas de plus dans la répression.

A la mi-juillet par exemple, un commando d'une dizaine d'hommes, dont trois anciens officiers de l'armée haïtienne, réussit à s'emparer des Casernes Dessalines, situées à deux pas du palais présidentiel. L'affaire capota, mais Duvalier encore tout tremblant limogea la totalité de son état-major et créa une garde personnelle de 500 hommes encasernés dans l'enceinte même du palais présidentiel, un corps d'élite dont la formation fut confiée à des « marines » américains, qui pour la première fois depuis la fin de l'occupation, remirent les pieds en Haïti.

L'escalade continua. En septembre 1959, les macoutes appuyés par des soldats américains faisaient payer à la population dans la région de Cayes, par les tortures et les massacres, le débarquement d'un commando. En 1963, 80 personnes, parentes d'opposants, furent encore massacrées en une nuit, restée comme celle des « Vêpres de Jérémie ».

Le PC, réapparu en janvier 1969 sous l'étiquette du PUCH (Parti Unifié des Communistes Haïtiens) et ayant opté pour une politique de guérilla contre le régime, paya un lourd tribut au macoutisme. Des centaines de militants et sympathisants laissèrent leur vie sous la torture, dans les geôles ou devant les pelotons d'exécution. D'autant qu'une nouvelle loi permit d'abattre sans procès toute personne suspecte de propager, par des actes, des écrits ou seulement des paroles, les idées communistes. C'est ainsi qu'un groupe du PC ayant occupé un village, et alors que le commando s'était déjà replié dans les montagnes environnantes, l'armée exécuta tous les habitants pour complicité.

Les profiteurs du régime

Le régime n'aurait pas pu tenir si longtemps par la seule répression. Il s'est donné une sorte de base sociale parmi tous ceux qui, en le servant, purent acquérir des privilèges, minuscules pour beaucoup mais qui apparaissaient considérables dans l'océan de misère qu'était le pays.

Les privilèges ne se situaient évidemment pas au même niveau selon que les bénéficiaires vivaient dans les quartiers pauvres ou sur les hauteurs résidentielles de Pétionville. Parmi ceux recrutés dans le lumpenproletariat, dont certains avaient rejoint les macoutes pour survivre ou se protéger, bien peu sont sortis des quartiers pauvres pour monter dans la hiérarchie sociale.

Mais le système duvaliériste permit à des centaines de petits-bourgeois obscurs qui encadraient le mouvement macoutique de s'élever dans la hiérarchie sociale et, pour certains, d'amasser des fortunes grâce au pillage des caisses de l'État ou grâce à la contrebande, au marché noir, à la drogue, à la prostitution...

A l'image de Luckner Cambronne, petit employé de banque devenu conseiller privé et ministre des travaux publics, ou d'Henri Siclait, affairiste et ex-directeur de la Régie des tabacs, qui se retira aux USA avec 200 millions de dollars amassés en moins de 10 ans, les barons du duvaliérisme édifièrent, en quelques années, des fortunes colossales. Au point de modifier la composition de la bourgeoisie haïtienne, qui vit apparaître à côté des traditionnelles familles de la bourgeoisie mulâtre - dont certaines des plus riches ont, elles aussi, profité du régime et de ses trafics - une catégorie de nouveaux riches qui devaient leur ascension sociale à ce régime. Tous ces gens-là constituent encore aujourd'hui un puissant réseau d'intérêts.

Mais pendant qu'émergeaient ces familles, la grande majorité de la population, elle, végétait dans la misère et la crasse des bidonvilles. Duvalier avait bien promis de libérer tous les Noirs, d'améliorer le sort des pauvres dans les villes et les campagnes, mais dans les années soixante-dix, les villageois devaient survivre avec moins de 1 400 calories par jour en moyenne. De même, 60 % des habitants de Port-au-Prince étaient considérés comme vivant au-dessous du seuil de pauvreté absolue tandis que ce pourcentage grimpait à 90 % dans les zones rurales. Duvalier avait bien promis aussi de s'attaquer aux maladies endémiques, mais la tuberculose continuait à faire des ravages et la lèpre gagnait du terrain.

La politique américaine à l'égard des Duvalier : complaisance politique hypocrite et soutien matériel

Malgré toute son horreur, le régime de Duvalier a tout au long de son existence bénéficié de la complaisance des grandes puissances, en particulier des USA. Car pour l'impérialisme américain, la situation politique en Haïti s'inscrivait dans un contexte plus général où sa sphère d'influence était soumise à bien des secousses. Dès janvier 1959, Castro s'était emparé du pouvoir à Cuba ; ensuite les guérillas s'étaient développées en Amérique latine ; enfin en 1965, les troupes US intervinrent pour étouffer une insurrection à Saint-Domingue. Du coup, même si les gouvernements américains ont pu à certains moments faire semblant de prendre quelque distance vis-à-vis de Duvalier, ils ont toujours su faire preuve de compréhension lorsqu'il s'est agi de lui apporter une aide. En premier lieu, sur le plan militaire, par exemple pour créer et équiper les unités de Léopards, troupes spécialement entraînées à la lutte anti-guérilla.

Aux yeux de l'impérialisme, la dictature de Duvalier avait non seulement le mérite de se maintenir au pouvoir, mais aussi de garantir des salaires misérables et l'absence de grèves. Une situation très appréciable pour les capitaux américains, canadiens, français ou italiens qui, profitant au même titre que la bourgeoisie haïtienne d'une main-d'oeuvre parmi les moins chères du monde, ont investi, au début des années 70, dans le textile, l'électronique, l'agro-alimentaire ou la production de balles de base-ball.

Celui qui s'était nommé président à vie mourut finalement en avril 1971, non sans avoir désigné son fils, « Baby Doc », pour lui succéder. Agé de 20 ans, ce « bouddha » trop bien nourri, qui n'avait jusque-là de goût que pour les voitures de sport et les night-clubs, mit alors l'accent sur la relance du tourisme, l'ouverture du pays aux petites entreprises de sous-traitance et l'appel aux capitaux étrangers.

Mais cette politique nécessitait quelques aménagements. Sans renier le système dictatorial hérité de son père, Jean-Claude Duvalier essaya de redresser l'image peu reluisante du pays. Les syndicats ouvriers restèrent interdits et les paysans toujours soumis à l'arbitraire, mais les macoutes furent appelés à plus de discrétion. Les opposants continuèrent à être traqués en tant que communistes, mais on ne vit plus leurs cadavres exposés au milieu des rues. Baby Doc fit même libérer quelques politiciens bourgeois, comme Sylvio Claude.

La dictature héréditaire

Les débuts de Baby Doc furent marqués par un semblant de redémarrage économique. Tombé au plus bas sous Papa Doc, le tourisme repartit dès 1971. Le Club Méditerranée ouvrit bientôt un centre de 700 lits tandis qu'à proximité de Cap-Haïtien on procéda à l'aménagement de toute une baie pour l'accueil des grands paquebots de croisière. De même, on vit se constituer d'importantes zones industrielles, regroupant des milliers d'ouvriers dans les faubourgs de Port-au-Prince. Le secteur des entreprises d'assemblage travaillant en sous-traitance pour les États-Unis a connu un fort taux de croissance. En 1984 il était de 16,6 %.

Les produits pouvaient circuler entre les États-Unis et Haïti en franchise. C'est-à-dire qu'ils passaient des docks ou de l'aéroport à la zone industrielle. Les produits étaient assemblés et repartaient avec la valeur du travail des ouvriers haïtiens payés trois dollars par jour. Ces entreprises donnaient bien sûr un peu de travail mais sans entraîner le moindre développement économique local. Et évidemment les immenses profits faits sur le dos des travailleurs haïtiens étaient engrangés ailleurs.

Quant à la mise en coupe réglée du pays, elle se poursuivit de plus belle. La dette publique enfla, passant de 40 à 200 millions de dollars entre 1970 à 1979. Bien sûr, une bonne part des prêts s'était volatilisée en chemin, tandis que l'aide alimentaire disparaissait dans les circuits du marché noir. Concevant le pays comme leur propriété personnelle, les Duvalier et les barons du régime en profitaient pour renforcer leur mainmise sur tous les rouages de l'économie. Ainsi, à côté des grandes plantations et des usines, des supermarchés et des infrastructures touristiques tombés entre leurs mains, la Régie des tabacs et diverses taxes permettaient de faire passer 40 % des recettes de l'État sur les comptes des Duvalier.

Même les denrées de base servaient à enrichir la maison Duvalier. Contrairement aux autres pays où la farine, par exemple, était subventionnée, en Haïti ce fut le contraire. Ainsi, en 1986, le coût des aliments et des matériaux était le plus élevé de toute la Caraïbe : la minoterie d'Haïti par exemple, entreprise d'État qui avait le monopole de la farine, affichait des bénéfices qui étaient reversés au Trésor public. Ainsi les consommateurs versèrent une véritable rente à l'État, rente qui prenait le chemin du trésor privé de la famille Duvalier par différents biais.

Duvalier avait peut-être mal géré l'économie haïtienne, par contre il avait de main de maître géré ses propres finances qui étaient parfaitement alimentées par les caisses de l'État.

Les détournements de la famille Duvalier ont été évalués par deux experts, (puisqu'anciens ministres de Duvalier), entre 600 et 900 millions de dollars, soit le budget d'Haïti pendant plus de 20 ans.

Il faut cependant remarquer que, si c'est Duvalier qui a volé cette somme considérable à son peuple, il n'en a pas été le seul bénéficiaire. Car cet argent a été déposé dans les banques américaines, françaises et suisses. Et si, de temps en temps, il a été question de procès pour le voleur Duvalier, sans d'ailleurs que cela se fasse, il n'a jamais été question de cela pour les receleurs des biens volés, les banquiers.

Quant à la véritable traite d'esclaves organisée en direction des plantations de Saint- Domingue, elle leur rapportait gros : 6 à 8 millions de dollars pour 20 000 « braceros » vendus chaque année. Et tandis que Baby Doc et sa clique profitaient du sursaut touristique pour s'emparer de dizaines de kilomètres de littoral au nord de Port-au-Prince, sa femme mettait la main sur une grande quantité de terres dans l'Artibonite, région la plus fertile du pays. Ces expropriations déclenchèrent d'ailleurs de violentes réactions chez les paysans, notamment en 1977.

Pendant ce temps, les officiers et gros commerçants se partageaient les gigantesques bénéfices de la contrebande, du marché noir et de la drogue, alors que les fonctionnaires arrondissaient leurs fins de mois en négociant leurs services aussi bien que les passeports, les actes d'état civil ou les baccalauréats.

Dans les années 80, après dix ans de « révolution économique », la situation était cependant devenue explosive. Alors que le pouvoir d'achat des ouvriers était de 20 % plus faible qu'en 1970, la Banque Mondiale fut bien forcée de reconnaître dans un rapport que la situation alimentaire en Haïti était encore plus critique qu'en 1958. Face au mécontentement croissant des villes comme des campagnes, les forces de répression eurent de plus en plus de mal à contrôler la situation. En 1978-1979, plusieurs grèves éclatèrent dans les usines et les services (cimenteries, banques...). En 1983, malgré le déploiement des soldats et de macoutes, de violentes manifestations eurent lieu dans le nord et le sud du pays.

1986 : espoirs et illusions

Les premières émeutes ont commencé en mai 1984 dans la ville de Gonaïves. Malgré la répression habituelle, les échauffourées et les manifestations ne cessèrent pas. Les écoliers et les lycéens manifestaient aux cris de : « A bas la misère, à bas le chômage ». Des unités de répression, les « Unités tactiques », furent envoyées de Port-au-Prince et le 28 novembre 1985, l'armée abattit trois jeunes gens.

Trois morts de trop qui allaient entraîner des manifestations dans les différentes villes de province.

A Port-au-Prince, début janvier 1986, des directeurs d'écoles, dont ceux de Saint-Louis de Gonzagues, du collège Bird et du Sacré-Coeur, établissements fréquentés par la moyenne et grande bourgeoisie, décrétèrent une journée de deuil et de prière.

Une partie de la bourgeoisie, par l'intermédiaire de l'Association des Industries d'Haïti, commença à parler de démocratie dans un communiqué daté du 11 janvier 1986. Elle fut suivie par l'Association Médicale Haïtienne.

Au Cap Haïtien, 40 000 manifestants se retrouvèrent le 29 janvier 1986 pour demander le départ de Duvalier.

Partout en province, les jeunes tenaient tête aux miliciens et aux soldats qui tiraient et tuaient. A Port-au-Prince, les « tontons macoutes » étaient concentrés et regroupés. L'état de siège fut décrété à partir du 30 janvier 1986 au soir.

Duvalier et ses partisans, surtout ceux qui savaient qu'ils n'auraient pas d'exil doré, allaient encore essayer de se maintenir.

Mais la dictature duvaliériste se révélait incapable de briser le mouvement de révolte.Pour les États-Unis, qui jusque-là n'avaient pas ménagé leur soutien, il devenait urgent d'arrêter le mouvement de masse. Il fallait se débarrasser de Duvalier tant que la révolte restait focalisée sur lui.

Histoire de faire comprendre à Duvalier qu'il était temps de partir, le porte-parole de la Maison Blanche annonça le départ du dictateur une semaine avant qu'il ait effectivement lieu !

Les États-Unis préféraient lâcher tout de suite du lest plutôt que de risquer de voir le mouvement se développer et tout emporter, et surtout disloquer l'armée, dernier rempart contre les masses pauvres, contre les révoltes. Le 7 février 1986, Duvalier s'envolait pour la France où il vit encore un exil doré de millionnaire sur la Côte d'Azur.

L'une des premières actions des États-Unis après le départ de Jean-Claude Duvalier fut d'envoyer un équipement anti-émeutes tout neuf et de rétablir l'aide qui avait été suspendue.

Après le départ de Duvalier, c'est le chef d'état-major qui prit le pouvoir à la tête d'un Conseil National de Gouvernement (le C.N.G.). Les dirigeants du CNG avaient l'avantage d'avoir un passé qui garantissait, aux yeux de la bourgeoisie haïtienne et des États-Unis, l'apparence d'un minimum de changement dans un maximum de continuité : le général Namphy était un ancien chef d'état-major de Duvalier. Les colonels Régala, Valles devaient leur carrière à Duvalier. Prosper Avril, le futur et éphémère chef d'État, était un ancien garde du corps de Jean-Claude Duvalier. Seul Gérard Gourgue, président de la Ligue des Droits de l'Homme, servait de caution démocratique au CNG. Il démissionna peu après, fin mars 1986. Le CNG était en fait le duvaliérisme sans Duvalier.

« L'alternative démocratique » ne fut que la prise du pouvoir par l'armée qui n'avait pas changé par miracle entre fin décembre 1985 et début janvier 1986.

Et lorsque le départ de Duvalier fut accompagné de « A bas Jean-Claude ! Vive l'armée ! », ceux qui avaient préparé la transition eurent toutes les raisons de penser que, du point de vue des milieux dirigeants, elle était réussie.

Oh, le calme était loin d'être revenu ! Le départ de Duvalier avait, au contraire, donné l'impulsion à de violentes vagues de ce qu'on a appelé là-bas « déchoukage ». En quelques instants, des centaines, voire un millier de jeunes, chômeurs en général, se regroupaient, armés de machettes, de piques, de bâtons, de grosses pierres et de bidons d'essence, et parcouraient les rues en s'attaquant aux voitures, aux magasins et aux maisons des macoutes.

L'humiliation de la population avait été si grande pendant trente ans que la haine était immense. Mais si certains macoutes ont été coupés en morceaux ou ont été brûlés, la masse de ceux qui ont profité du régime sont passés au travers de cette période.

Un certain nombre de petites crapules ont payé pour les crimes de la dictature mais, parmi les plus grosses crapules, peu nombreuses ont été celles qui imitèrent les Duvalier pour partir en exil. Et celles qui sont parties le temps que la situation se calme revinrent bientôt.

Et c'est là où le déchoukage qui était une expression de la colère des masses était en même temps un piège pour elles. Car, si quelques bouc-émissaires ont péri, le système est resté entièrement en place. A commencer bien sûr par l'armée. Et, signe des temps, signe des illusions aussi, si tous les bureaux des volontaires de la Sécurité Nationale, c'est-à-dire des Tontons macoutes, ont été détruits et incendiés, les casernes et les postes de garde situés à quelques mètres sont restés intacts. Pis, les armes trouvées chez les Tontons macoutes furent remises aux militaires !

Et puis, les masses pauvres, tout à la joie de s'être débarrassées de Duvalier, ne voyaient pas, ou pas encore, derrière la personne de Duvalier la couche sociale qu'elle représentait, la bourgeoisie faible en nombre mais avide, et derrière elle, la grande bourgeoisie impérialiste qui s'enrichit directement de l'exploitation des ouvriers de la zone industrielle et bien plus encore, indirectement, du pillage du pays.

Les soubresauts des vagues de déchoukage se sont étalés sur plusieurs semaines.

L'effervescence touchait surtout la jeunesse. La jeunesse scolaire avant tout. Et cette jeunesse scolaire elle-même est en partie composée de jeunes qui essaient de continuer à aller à l'école après de longues interruptions pour travailler, ce qui fait qu'en 3e, les élèves peuvent avoir 23 ans et être en même temps enseignants dans une autre école. Mais cette jeunesse scolaire a, dans bien des endroits, entraîné avec elle d'autres jeunes, avec lesquels elle vivait dans les mêmes quartiers, tous ceux qui vivent d'une succession de petits travaux, de « djobs ». Ils constituent la majorité des jeunes dans les villes.

Il y a celui qui trouve pour un jour ou deux une place d'aide-mécanicien, d'aide-menuisier, celui qui transporte des planches, des sacs de ciment à la sortie des magasins. Il y a tous les jeunes enfants qui essaient de cirer des souliers. Il y a, posté près d'un Tap-tap, cette petite camionnette qui assure les transports publics, le jeune qui incite les passants à y monter. Il y a celui qui charge et décharge les Tap-tap qui vont en province et qui voyage accroché comme il peut à l'extérieur pour ne pas prendre une place. Tout cela pour un petit peu de monnaie, quelques francs voire quelques dizaines de centimes.

Il y a encore les petits marchands, ceux qui ont un tout petit pécule de base leur permettant d'acheter du chewing-gum, des boissons fraîches ou des cigarettes à l'unité, afin de remonter les files des voitures en les proposant. Lorsque le capital de base est plus grand, on vend des mouchoirs, du linge, des conserves, de l'huile ou de la farine.

Ce sont ces jeunes qui fournirent le gros des troupes de déchoukage et qui constituèrent des comités plus ou moins actifs dans les quartiers. Dans ces comités, on discutait parfois de politique, d'avenir, de liberté, et plus souvent encore, on nettoyait les rues et on essayait de rendre son quartier plus digne de l'ère nouvelle que chacun espérait.

Dans la capitale, cette effervescence de la jeunesse, si elle était vue avec beaucoup de sympathie par les travailleurs des zones industrielles comme par la grande masse des travailleurs de l'économie parallèle, ne les a cependant jamais vraiment entraînés. En tous les cas, pas de façon permanente et encore moins organisée.

Il n'en était pas de même dans certaines villes de province où les affrontements étaient parfois plus virulents, plus organisés, sous la direction de leaders de quartiers pauvres surgis dans les bagarres.

Dans la ville de Gonaïves, la jeunesse réussit à entraîner derrière elle la majorité des quartiers pauvres, et ces derniers commencèrent à prendre l'habitude de s'organiser et de s'armer pour se protéger des militaires. Mais cela a été un cas d'exception, même s'il était hautement symbolique car Gonaïves n'est pas seulement la ville d'où est partie l'agitation de la jeunesse scolaire contre Duvalier, c'est aussi la ville où commença, naguère, la révolution anti-esclavagiste.

Mais l'effervescence se propageait également dans les campagnes. La paysannerie pauvre écrasée auparavant par la terreur imposée par les chefs de section - institution liée à l'armée, dont le rôle était d'encadrer les campagnes - cette paysannerie écrasée surtout par la misère, par l'isolement, par l'ignorance, commençait à respirer.

D'autant plus que la liberté d'information, la seule liberté qui fut conquise pour quelque temps après la chute de Duvalier, les atteignait par l'intermédiaire des ondes, des radios à la liberté de ton inhabituelle.

Il n'y avait pas seulement les radios. Il y avait aussi le contact physique avec les centaines, les milliers de jeunes des villes qui, poussés par l'enthousiasme déclenché par la chute de Duvalier, quittaient les villes pour aller vers les paysans dans le cadre d'une campagne d'alphabétisation lancée par l'Eglise avant la chute de Duvalier mais qui prit des proportions impressionnantes après celle-ci.

Tout le monde semblait trouver son compte dans ces « missions alpha ».

Les milliers de jeunes, qui avaient l'impression de guérir la société haïtienne d'un de ses maux les plus graves.

L'Eglise surtout, ou plus exactement ses communautés de base appelées « Ti-légliz ». Car les « missions alpha » permettaient à cette Eglise de base de canaliser l'énergie de la jeunesse pour une cause qui apparaissait digne et noble, et qui l'était dans une large mesure, mais qui détournait en même temps les jeunes du combat contre les véritables causes de l'analphabétisme.

Et même le Conseil National de Gouvernement, qui, tout en regardant avec beaucoup de méfiance ce qui apparaissait comme un mouvement de masse, n'était pas mécontent de voir les jeunes se lancer dans l'alphabétisation ou le nettoyage et l'embellissement de leur quartier plutôt que dans la lutte contre l'exploitation et contre l'injustice.

Mais cet afflux de jeunes vers les paysans eut pour retombée un début d'éveil des campagnes. Oh, souvent un réveil lent et respectueux de l'ordre établi, qui prenait la forme de constitution de coopératives d'achat et de vente avec l'aide de ces jeunes « messieurs » des villes qui avaient le privilège de savoir lire, écrire et compter.

Mais cela suffisait déjà pour inquiéter les notables des campagnes, les grandons, les propriétaires terriens, les militaires, les chefs de section. Et dans une certaine mesure, à juste titre car, par endroits, ce premier pas fut suivi par d'autres : les paysans pauvres commencèrent ici ou là à remettre en cause les spoliations récentes et résistèrent aux tentatives de nouveaux vols légaux de terres.

Voilà où en était la situation dans ces premiers mois de l'après-Duvalier, de la chute du dictateur en février 1986 à ce 26 avril 1986 où l'armée se chargea de démontrer aux masses qui en étaient encore à l'applaudir, quelques semaines auparavant, quelle était sa conception de la démocratie.

Ce jour-là, des manifestants pacifiques se rendaient vers le pénitencier de Fort-Dimanche, sinistre symbole de la répression sous Duvalier, pour commémorer ceux qui étaient morts sous la torture. Les militaires de garde tirèrent, faisant de nombreux morts.

Les masses comprirent la leçon, et commencèrent à se méfier de l'armée. Mais personne, aucune formation politique, ne prit en charge cette méfiance ; personne ne l'exprima ; personne ne commença à mener une propagande systématique non seulement pour mettre la population en garde, mais surtout pour l'aider à se donner les moyens de se défendre.

Les camps face à face

Deux camps se dessinaient. D'un côté, ces masses pauvres qui s'éveillèrent à la politique avec l'aspiration à des libertés démocratiques, l'aspiration à être respectés comme des êtres humains, et avec, aussi, l'espoir plus vague que la chute de la dictature apporterait des changements dans leur sort.

En face de ce camp, s'en dessinait un autre. Certes, il se trouvait dans la bourgeoisie quelques hommes pour souhaiter un régime démocratique mais, dans l'esprit de cette fraction libérale de la bourgeoisie, comme d'ailleurs dans celui de ses maîtres à penser américains, la démocratie n'était évidemment pas l'agitation de rue, encore moins des transformations sociales profondes, mais un régime parlementaire, avec une armée retirée de la politique pour mieux se consacrer au maintien de l'ordre.

Mais, en réalité, la majorité de la bourgeoisie autochtone ne voulait même pas vraiment de cela. Les uns tout simplement parce qu'ils tiraient leurs richesses de combines, de trafics, du pillage des caisses de l'État, et que c'est la forme dictatoriale du régime qui semblait le plus apte à leur assurer cela. Les autres parce qu'ils ne pensaient pas, et avec juste raison, qu'un régime démocratique puisse se stabiliser tout en maintenant l'ordre, et qu'entre leur préférence toute platonique pour le parlementarisme et la fin de ce que le général Namphy appelait la « bamboche démocratique », ils choisissaient tous comptes faits un régime autoritaire.

Et puis, bien sûr, il y avait dans ce camp tout le socle rural du duvaliérisme qui, lui, était opposé à tout changement même formel.

Et il y avait l'armée. Cette armée que les masses applaudissaient naïvement à la chute de Duvalier allait devenir l'axe autour duquel se reconstitueraient toutes les forces opposées aux changements. L'armée haïtienne était au moment de la chute du dictateur une armée faible en nombre : 7 500 hommes en tout et pour tout, pour une population de 6,5 millions d'habitants. C'était peu, même s'il fallait y ajouter les chefs de section dépendant de l'armée qui assuraient l'encadrement des campagnes, et avaient sous leur autorité un nombre d'hommes de main plus ou moins armés variant d'une dizaine à une centaine. Les chefs des 765 sections rurales commandaient à 15 000 ou 20 000 hommes.

Et par surcroît, cette armée elle-même était fissurée par une profonde division sociale. C'était, suivant une expression qui courait, une armée « où quelques généraux adipeux commandent une armada de soldats faméliques ». D'un côté, des soldats payés 120 dollars par mois, quand ils étaient payés... De l'autre, des officiers issus de la couche privilégiée et à qui, surtout, leur position donnaient accès à toutes sortes de trafics ou de rackets.

La chute de Duvalier et l'affaiblissement du pouvoir central ont porté ces trafics et ces rackets à un degré inouï : chaque commandement, chaque caserne devenait pour ses chefs une petite féodalité susceptible d'engendrer des ressources multiples.

Jean-Claude Paul, par exemple, un des hommes forts du nouveau régime, avait autorisé sa femme à ouvrir une boutique de lingerie féminine dans la caserne, obligeant ses soldats à s'y approvisionner pour le compte de leurs femmes ou filles. Avant de s'apercevoir que le trafic de drogue était plus payant. C'est ce dernier trafic qui l'a enrichi, mais cela ne lui a pas réussi : alors même qu'il caressait des projets pour s'emparer du pouvoir politique, il mourut d'avoir avalé une soupe quelque peu assaisonnée d'arsenic, à l'instigation paraît-il d'un clan adverse de trafiquants de drogue.

D'autres hauts officiers ont choisi comme terrain de chasse, qui la cimenterie de Haïti, qui la minoterie, en reprenant à leur compte ce que Duvalier faisait avant en grand : en s'installant dans la cour de l'usine pour prélever leur dîme sur chaque sac de ciment ou chaque sac de farine qui en sortait.

Les commandants de province s'appropriaient des terres même s'il y avait déjà du monde dessus ou aidaient leurs familiers à se les approprier.

Ceux des garnisons des villes portuaires de Saint-Marc ou de Gonaïves ouvraient les ports jusque-là fermés pour faire, sans la moindre discrétion, de la contrebande.

Face à cette hiérarchie militaire, il y avait les soldats du rang, les « ti-soldats », rarement encasernés, qui vivaient dans la population, rentraient chez eux en traînant leurs fusils, pour jouer aux dominos avec leurs voisins. Leurs femmes travaillaient dans la zone industrielle. Il arrivait même, en cette période d'effervescence, que lorsque certaines ouvrières n'étaient pas payées ou étaient volées sur les journées de travail, certains patrons avaient la désagréable surprise de voir débarquer quelques soldats qui tiraient en l'air jusqu'à ce que leurs femmes soient payées.

Alors, autant dire que les masses n'avaient pas nécessairement toute l'armée contre elles. Elles auraient pu entraîner avec elles les soldats et, par moments, elles l'ont fait spontanément.

Mais, pour réussir, il aurait fallu une politique vis-à-vis de l'armée. Et c'est justement là où les deux camps qui s'opposaient partaient avec des chances inégales. Car l'état-major, malgré la rivalité des officiers généraux pour le pouvoir, avait son plan, sa politique. Tandis que les masses n'avaient pour les conseiller, les orienter que, d'un côté, l'Eglise populaire, la « ti-légliz », et, de l'autre, la démocratie petite-bourgeoise.

L'église et son rôle

L'autorité de l'Eglise sur les masses datait d'avant la chute de Duvalier. Cette autorité ne venait pas, contrairement aux fariboles racontées à ce sujet, des préjugés religieux de la population. Oh, ces préjugés existaient, ils avaient pour racine la profonde misère, mais aussi la répression sous Duvalier père qui avait démoli dans les masses toute autre forme antérieure d'organisation politique aussi bien que syndicale ou associative.

Mais les préjugés religieux des couches pauvres ne se transforment pas nécessairement en crédit pour les Eglises. Et d'ailleurs, en Haïti, ce n'est pas l'Eglise en général qui avait de l'autorité dans les couches pauvres. La hiérarchie des évêques était profondément liée au régime de Duvalier, à la seule exception de l'évêque de la ville de Jérémie, Willy Romélus, qui s'était fait une réputation d'opposant par plusieurs prises de position anti-duvaliéristes du temps de la dictature.

Mais le chef de l'Eglise, l'archevêque Ligondé, lié à la famille de Duvalier, comme la plupart des autres étaient des macoutes en soutane et considérés comme tels.

L'Eglise étant tout de même l'institution la moins décimée et réprimée par la dictature, il n'y avait rien d'étonnant que ce soit en son sein qu'apparaisse une contestation autour d'un certain nombre de jeunes curés, croyants par métier mais nationalistes par vocation et qui véhiculaient des idées qui, dans d'autres pays, étaient véhiculées tantôt par l'intelligentsia petite-bourgeoise, tantôt par de jeunes officiers subalternes.

Et les églises étaient les seuls endroits où on pouvait se réunir. Sous l'impulsion de ces jeunes curés, les messes devenaient progressivement des meetings politiques.

Après la chute de Duvalier, l'impulsion avait été donnée, accentuée encore par le mouvement d'alphabétisation que nous avons évoqué tout à l'heure. Et la jeunesse qui venait d'avoir la peau de Duvalier s'est retrouvée tout naturellement autour ou dans les églises dirigées par ces curés dont le plus connu a été Aristide.

Les messes d'Aristide étaient de véritables réunions politiques. Les prêches et les chants avaient un contenu social. Il y avait peu de fidèles pour recevoir la communion ou pour se confesser. Tout le monde discutait et surtout profitait de cette occasion pour échanger des informations, convenir d'un rendez-vous ou faire passer ses tracts et ses journaux.

Ces messes étaient différentes des autres prêches destinés à stigmatiser le péché et à ramener les brebis égarées dans le rang et la soumission. Les prêches d'Aristide étaient à l'opposé de ceux des prédicateurs tonitruants montrant à leurs ouailles les grands chaudrons d'huile bouillante et les diablotins prêts à se saisir du pécheur, ou plus souvent de la pécheresse.

Le petit prêtre Aristide, issu des quartiers pauvres, ne renia pas ses origines, au contraire. Sa réputation qui le porta plus tard à la présidence de la République, élu par la masse des pauvres, il ne la devait pas seulement à son opposition à la dictature bien avant la fuite du dictateur. Il ne la devait pas non plus seulement à ses prises de position ultérieures où il apparaissait toujours en pointe contre la répression et contre la réapparition des forces macoutiques. Il la devait surtout à ce que, dans ce pays où non seulement les riches mais même les petits-bourgeois les plus minables considèrent les masses pauvres comme des bêtes, il parlait aux gens des quartiers pauvres comme à des hommes, tout simplement.

Il finit par concentrer sur lui la haine non seulement des milieux macoutiques, mais aussi de toute la bourgeoisie qui le considérait comme un dangereux agitateur, un bolchevique en soutane, comme bien pire que les communistes eux-mêmes. Ce qui, vu l'attitude des dirigeants du Parti communiste, dont nous reparlerons, ne manquait pas totalement de vérité.

Oh, bien sûr, Aristide ou la « Ti-légliz » auraient pu être concurrencés auprès de ces dizaines de milliers de jeunes qui représentaient la force vive du mouvement, qui animaient les comités de quartier, et qui considéraient que leur rôle était - pour reprendre l'expression à la mode à l'époque - de « conscientiser les masses ».

Mais la « Ti-légliz » n'a jamais été véritablement concurrencée par d'autres. Car, finalement, les partis de la petite bourgeoisie démocratique furent en-dessous de tout et incapables même seulement d'exprimer les aspirations des masses pauvres.

La pusillanimité de la petite bourgeoisie démocratique...

Les cafés, les hôtels de Port-au-Prince étaient, en cette année 1986, pleins de cette intelligentsia petite-bourgeoise, de ces professeurs, de ces avocats, de ces politiciens fraîchement émoulus, de ces fonctionnaires qui faisaient et refaisaient la démocratie et proclamaient la fondation de nouveaux partis trois fois par jour.

Cette petite-bourgeoisie, emplie de sa propre importance, était persuadée qu'avec la chute de Duvalier, la démocratie était là et qu'il lui revenait tout naturellement d'en peupler les institutions.

Mais toute cette agitation ne dépassait pas un milieu restreint et n'atteignait les grandes masses que par la grâce toujours des transistors qu'on écoutait partout, mais dont on comprenait d'autant moins les subtilités politiciennes qu'il n'y avait rien à comprendre.

Ceux qui écoutaient, dans les quartiers pauvres ou dans les campagnes, avaient les oreilles pleines des noms de dirigeants auto-proclamés et de sigles de partis qui changeaient tous les jours. Mais il n'y avait de réponse à aucun de leurs problèmes.

Car, ce qui était frappant dans toute cette agitation politique, c'est que personne, dans les formations ou parmi les dirigeants ayant pignon sur rue, ne voulait exprimer leur misère et ne tentait de proposer des solutions.

Personne, sauf justement à leur façon, c'est-à-dire de façon paternaliste et compatissante, Aristide et ses compagnons. Ils étaient les seuls à dire que les pauvres avaient des droits sur les richesses accumulées par les privilégiés.

...Et la servile abdication du parti dit communiste

Le PUCH (Parti Unifié des Communistes Haïtiens) n'a même pas essayé d'exprimer les aspirations sociales de la classe ouvrière ou de la paysannerie pauvre. Pourtant, son chef, René Théodore, revenu de Moscou à la chute de Duvalier, avait un certain prestige du fait d'avoir animé de là-bas une radio, retransmise via Cuba, très écoutée avant la chute du dictateur.

Et puis, le simple fait que sous Duvalier tout opposant était ipso-facto dénoncé comme communiste avait valu au parti qui portait ce nom un certain crédit.

Le PUCH et Théodore surtout avaient assez de notoriété pour pouvoir capter à leur profit la poussée à gauche des années 1986 et 1987. A cette époque où les classes pauvres commençaient à exprimer leurs aspirations concernant le chômage et les salaires dans les villes, la terre dans les campagnes, la simple étiquette de communiste sonnait comme une promesse de programme.

Un certain nombre de jeunes, leaders de quartier, militants du déchoukage ou des « missions alpha », se tournaient vers lui.

Mais ce n'était nullement en tant que représentante des classes pauvres que la direction du PUCH entendait revenir sur le terrain politique. Sa stratégie visait à se faire reconnaître par la couche dirigeante haïtienne et, derrière elle, par l'impérialisme américain. Cette stratégie l'a conduite à se ranger systématiquement du côté des plus modérés de la scène politique. Et, comme cette scène était dominée par les militaires, cela signifiait cautionner les équipes militaires qui se succédaient au sommet.

C'est ainsi qu'à peine revenu de l'émigration, Théodore exprima son soutien au CNG, c'est-à-dire à la junte militaire de Namphy, dans les termes suivants : « Pour nous, communistes, le CNG est un gouvernement provisoire. Nous constatons qu'il est relativement paralysé à cause de ses contradictions internes mais, en même temps, il réagit aux pressions des mouvements populaires et est amené à faire des concessions. Il est juste de parler d'apprentissage de la démocratie ; cela est également valable pour le CNG lui-même... » .

Le PUCH se cramponna à une position de soutien vis-à-vis de tous les gouvernements militaires qui allaient se succéder, jusqu'à ce qu'il se déconsidère et disparaisse pratiquement.

Le leurre électoral

Aucune organisation ayant pignon sur rue ne proposa une politique vis-à-vis de l'armée, même après la fusillade de Fort-Dimanche qui, pourtant, était un avertissement. Ou, plutôt si. Toutes en proposèrent une : les élections.

Et toutes les formations politiques de répéter qu'il fallait élire rapidement un parlement, un président de la république, car il n'y avait pas à en douter : seul un gouvernement démocratique pourrait remettre de l'ordre dans les casernes et se faire respecter par l'armée.

Il y avait dans ce domaine une touchante unanimité : les grandes puissances qui se penchaient sur le sort de Haïti, les États-Unis en premier lieu et la France par moments, présentaient la fusillade de Fort-Dimanche comme un simple accroc dans le processus de transition démocratique. L'armée n'était, bien entendu, pas mise en cause, ni le général Namphy qui la commandait en même temps qu'il commandait le gouvernement. Ne répétait-il pas, d'ailleurs, que son unique but était l'établissement d'un régime démocratique ?

Et du point de vue des Américains, ce qui manquait en effet pour que la transition soit réussie était de placer à la tête de l'État quelques politiciens civils consacrés de préférence par des élections.

Ceux qui avaient le plus de chances dans la compétition étaient d'ailleurs d'anciens ministres de Duvalier, fraîchement peinturlurés en démocrates. Washington avait d'ailleurs son préféré en la personne de Bazin, ex-ministre de Duvalier, mais qui démissionna à temps et réussit à se refaire une virginité en devenant quelque temps haut fonctionnaire du FMI à Washington.

La petite bourgeoisie plus ou moins radicale et ses formations se sont, bien entendu, engouffrées dans la même brèche et ont proposé les élections comme remède à tous les maux.

L'agitation des milieux politiques autour des élections correspondait dans une certaine mesure aux aspirations de larges masses, privées pendant plus de trente ans même de ce droit élémentaire qui consistait à aller voter sans subir des pressions ou la répression. C'était évidemment une aspiration légitime. Seulement, la suite devait montrer assez vite que, même pour obtenir ce droit élémentaire de mettre le bulletin de son choix dans une urne, il aurait fallu, dans un pays comme Haïti, que les masses s'arment pour protéger les urnes, les élections et les candidats. Seulement, c'est justement cela que personne ne leur disait.

Et il est vrai que cette nécessité n'était pas vraiment perceptible aux yeux de larges masses, pendant cette année qui alla de l'été 1986 à l'été 1987 où les masses restèrent relativement mobilisées.

Car précisément en raison de cette effervescence, les militaires étaient prudents. Leurs chefs répétaient leur volonté de favoriser le cheminement vers des élections. Et, en effet, une constitution relativement libérale fut élaborée, soumise à référendum et adoptée au début de juin 1987 par 99 % des électeurs.

L'été 1987 : l'épreuve de force

Et c'est à ce moment-là qu'eut lieu la dernière des grandes épreuves de force de cette période, entre les masses encore relativement mobilisées par l'espoir d'un régime démocratique et l'armée. La constitution prévoyait en effet un comité électoral indépendant. Le 2 juin 1987, le général Régala publia un décret décidant qu'il devait, au contraire, être nommé par le gouvernement. Dans la même foulée, le gouvernement fit arrêter plusieurs responsables syndicaux.

Mais la junte militaire avait présumé de ses forces. Une grève générale, d'une ampleur sans précédent, lui répondit. Des manifestations se succédèrent. La répression ne les arrêta pas.

Et, de nouveau, l'intervention des masses modifia brutalement la scène politique.

L'évêque Romélus fut le premier à se propulser à la tête du mouvement déclenché par les masses, suivi ensuite par les organisations politiques anti-CNG. Il lança l'opération « Raché manyok », exigeant le départ du CNG et la démacoutisation de l'armée. « Raché manyok » signifie, mot à mot, arracher les racines et les mauvaises herbes. L'expression devint tout de suite populaire mais chacun lui donna le sens qu'il voulait.

Dans les classes pauvres, elle fut comprise comme la promesse de se débarrasser, cette fois pour de bon, des macoutes et de tous les notables du duvaliérisme qui, terrés pendant quelques semaines, refaisaient surface avec de plus en plus d'arrogance, sachant qu'ils bénéficiaient de la sympathie de l'armée.

Mais, pour démacoutiser, pour déchouker définitivement le duvaliérisme, il aurait fallu détruire de fond en comble l'appareil d'État gangrené de haut en bas, détruire l'armée, dissoudre la hiérarchie des ministères. Mais cela n'était évidemment pas dans les intentions des deux hommes d'église qui se posaient en représentants de l'aile radicale du mouvement.

Ce fut pendant cette période que le mouvement de masse atteignit son point culminant. Lors d'une manifestation, le 10 juillet, le PUCH lui-même brandit, pour la première et la dernière fois, les drapeaux rouges et afficha son communisme. Et les manifestants criaient des slogans tels que : « Fidel, donne-nous des armes, nous sommes braves » ou, bien plus significatif : « Si le CNG ne part pas, nous deviendrons communistes, seigneur ! » .

Et l'armée recula. Namphy retira le décret de Régala et jura que les élections seraient organisées comme la population le souhaitait.

Le retour du balancier

Puis, l'armée commença à prendre sa revanche.

D'abord prudemment. On vit apparaître ces hommes que la population appela dans un premier temps les « bandits en vert-olive » et, par la suite, des « zinglindos », c'est-à-dire des groupes de militaires d'extrême droite mus par des sympathies duvaliéristes ou simplement par le désir de pillages, qui intervenaient nuitamment dans les quartiers populaires, tuant, volant et violant, avant de disparaître.

Puis, apparurent des signes visibles de retournements. En juillet 1987, dans la commune de Jean-Rabel, les milices privées des gros propriétaires tuèrent plusieurs centaines de paysans, coupables seulement d'avoir créé une coopérative de consommation. Les grandons de Jean-Rabel ne se cachèrent pas de leur forfait : l'un d'entre eux vint à la télévision se vanter d'avoir tué un millier de communistes et repartit sans être inquiété.

La campagne électorale continua cependant à se dérouler comme si de rien n'était. La presse internationale continua à parler de transition vers la démocratie.

Mais le 2 août 1987, le candidat pourtant fort modéré Athis se fit massacrer à Léogane pendant une réunion électorale par quelques dizaines d'hommes armés.

Deux mois après, ce fut le tour d'Yves Volel, ex-officier, avocat, abattu en sortant du Quartier général, avec dans une main la Constitution et dans l'autre la toge d'avocat.

Et les assassinats anonymes se multipliaient. Les bandits en vert olive laissaient chaque nuit quelques morts sur le pavé avant de retourner dans leurs casernes.

Pour se défendre, les jeunes les plus combatifs créèrent des brigades de vigilance. Surveillant leurs quartiers, elles parvinrent même parfois à capturer et à massacrer sur place les assassins de la nuit : c'est ainsi d'ailleurs que devait finir un militaire, chauffeur personnel du général Namphy.

Les élections prévues pour le 29 novembre 1987 semblaient compromises. Les brigades de vigilance auraient pu, en se généralisant, en prenant de l'ampleur, créer un rapport de forces susceptible de faire hésiter l'armée, dont il devenait de plus en plus manifeste qu'elle ne voulait pas de ces élections.

Mais, lorsque le général Régala publia, trois jours avant les élections, un communiqué pour affirmer que la protection des élections était du ressort de l'armée et pour demander la dissolution immédiate des brigades de vigilance, toute la caste politique l'accepta. Et les brigades de vigilance furent en effet dissoutes.

Les nuits qui précédèrent les élections furent déchirées par des tirs nourris un peu partout dans la capitale.

Le jour de l'élection, pratiquement les premières depuis plus de trente ans, les gens se bousculèrent néanmoins devant les bureaux de vote. Jusqu'à cette heure de la matinée où, dans un des bureaux électoraux de la rue Vaillant, quelques hommes en armes ouvrirent le feu, faisant 24 morts et une centaine de blessés. Les assassins étaient partis des casernes et leur instigateur était le général Régala. Les élections furent arrêtées.

Après un an et demi de promesses démocratiques, devant des masses découragées et une caste politique qui se terrait, l'armée triomphante eut même le cynisme d'organiser quelques semaines après, des élections bidon, portant leur créature civile, Manigat, à la présidence avant de l'écarter à son tour.

Le régime militaire sans fard

A partir du massacre de la rue Vaillant, les militaires s'installèrent au pouvoir. Seul changea par trois fois le nom du général qui occupait le Palais national.

Signe des temps, signe du découragement des masses : lorsque le 11 septembre 1988, un commando d'une cinquantaine d'hommes armés attaqua l'église saint Jean Bosco, pendant une messe-meeting d'Aristide, tuant ou blessant de façon particulièrement horrible plusieurs dizaines de femmes et d'hommes désarmés, la réaction ne vint plus des quartiers pauvres mais des casernes. La révolte des « Ti Soldats », les soldats du rang, contre le général Namphy, soupçonné de protéger le commando d'assassins, exprimait à sa manière les sentiments d'horreur de larges masses. Mais les masses ne se remirent pas en branle, se contentant d'applaudir les « Ti Soldats ». Ceux-ci réussirent à faire tomber Namphy, Régala et quelques généraux trop marqués du côté des macoutes, mais mirent à leur place Avril, un autre général duvaliériste.

La transition démocratique patronnée par les Américains cafouillait. Mais, pendant que les masses résignées se désintéressaient de la politique, pendant que la petite bourgeoisie démocratique reprenait par intermittence sa petite agitation stérile, la bourgeoisie dans son ensemble ne voyait pas d'un mauvais oeil l'évolution des choses, même si les militaires marchaient parfois sur ses plates-bandes et la rackettaient.

La bourgeoisie en tout cas était reconnaissante à l'armée d'avoir rétabli l'ordre, même si elle devait payer cela par l'abandon de toute idée de démocratie parlementaire.

Dans ce pays pauvre, la petite couche bourgeoise, riche et insolente, vit à côté de la misère la plus profonde. Elle sait, en plus, qu'elle vit près d'un volcan. C'est cela qui la rend particulièrement sensible aux moindres frémissements des pauvres afin d'appliquer son remède, la trique.

Les riches ont le sentiment que les pauvres ne sont là que pour accourir et exécuter leurs moindres désirs.

Les riches bourgeois ne voient pas la misère. Ils ont acquis des filtres qui font disparaître les pauvres de leur vue. Et quand un jeune est pris en train de « voler » un bidon d'eau dans la piscine de la villa d'un bourgeois, c'est un crime qui mérite un châtiment exemplaire. C'est le comportement « normal » d'une grande partie de la bourgeoisie haïtienne.

La voiture préférée de cette bourgeoisie en Haïti est cette voiture 4x4 aux vitres fumées, climatisée et très haute sur pattes, la Pajero. Le chic est d'en avoir plusieurs de couleurs différentes, une pour chaque jour de la semaine et toujours briquée à neuf. Il y a en effet toujours une nuée de petits enfants armés de chiffons qui, à chaque ralentissement de la circulation, se précipitent pour enlever le moindre grain de poussière en espérant quelques petits sous.

Dans ces voitures, les passagers sont assis si haut qu'ils doivent être persuadés que cette hauteur est due à leur intelligence.

Cette bourgeoisie haïtienne était profondément, viscéralement hostile à la « bamboche démocratique » ! Hostile à la politique dans la rue. Hostile à l'idée même que des ouvriers s'organisent, fût-ce dans des syndicats. En tout cas, pas à l'usine.

Dans plusieurs usines où quelques ouvriers avaient formé un syndicat, tous les ouvriers de l'entreprise avaient été licenciés.

La vie des couches pauvres n'avait pas cessé de se dégrader pendant que les généraux se succédaient au pouvoir. Il y avait de moins en moins de travail car les entreprises étrangères travaillant pour l'exportation commençaient à déménager certaines de leurs usines de la zone industrielle.

Car la dictature militaire n'avait pas mis fin à l'insécurité. C'étaient même désormais des bandes de militaires sans discipline qui en étaient les principaux responsables, et qui commençaient à gêner jusqu'à la bonne marche des affaires.

Et puis, les entreprises d'État investissaient de moins en moins car leurs caisses étaient systématiquement vidées par la dernière en date des cliques militaires accédant au pouvoir.

Pour les mêmes raisons, les services publics se détérioraient à vue d'oeil : les quelques routes existantes n'étaient plus réparées, l'électricité était de moins en moins distribuée et les rues étaient jonchées d'ordures que personne ne ramassait plus.

Le pays sombrait dans une sorte d'anarchie militaire. Les Américains percevaient les risques de cette armée au pouvoir avec ses officiers corrompus, son état-major déchiré par des rivalités de pouvoir, ses soldats peu disciplinés, et qui focalisait de plus en plus la haine des masses mais avait de moins en moins les moyens de la contenir au cas où elle aurait explosé.

Voilà pourquoi, tout en ne faisant jamais une pression excessive sur les généraux qui se succédèrent au pouvoir, les Américains n'ont pas abandonné leurs tentatives de couvrir le militarisme par la feuille de vigne d'un parlement et d'un président élus.

Le moment sembla enfin venu, au mois de mars 1990, quand le général installé à ce moment-là au Palais national, le général Avril, fut lâché par sa garde présidentielle.

Pour une fois, celui qui prit sa place, son chef d'état-major évidemment, déclara qu'il n'avait pas l'intention de se proclamer président. Et, au bout de quelques jours d'intenses conciliabules entre l'état-major et les leaders politiques, on décida de désigner un président provisoire chargé d'organiser les élections.

Ce fut un civil, et qui plus est, une femme. Une juge de la Cour de Cassation : Ertha Pascal-Trouillot. Cela faisait bien dans le tableau de la démocratisation et cela lui interdisait, aussi, d'avoir trop d'ambition. Et, entourée de conseillers des ambassades des deux tuteurs d'Haïti, les États-Unis et la France, elle se mit à préparer de nouvelles élections prévues pour le mois de décembre 1990.

1990 : De Herta-Pascal-Trouillot à Aristide

Cette fois-ci, tout semblait être en place pour des élections telles que les voulaient les Américains et telles que même la stupide et peu démocratique couche privilégiée haïtienne pouvait les accepter.

Les masses étaient fatiguées de politique, lasses d'être lanternées d'élection en élection, préoccupées par la misère montante.

Ceux qui occupaient le devant de la scène politique étaient enfin ces fameux leaders politiques du rang desquel devait sortir, de toute évidence, le nouveau président. Les commentateurs donnaient pour favori évidemment Bazin, candidat des Américains, qui était en outre le seul à disposer d'un appareil électoral présent partout dans le pays et de l'argent.

Des élections de députés devaient avoir lieu en même temps. Tout indiquait une forte abstention, tant les couches pauvres se désintéressaient de ces élections et des candidats. Tout indiquait aussi une poussée à droite. Car les chefs macoutes décidèrent de participer aux élections. Certains se vantèrent même d'y conquérir, par les urnes, une majorité.

Mais dans cette poussée à droite, dans les élites et dans la classe politique, il y eut encore la goutte d'eau de trop, qui fit déborder le vase. Cette goutte d'eau, ce fut le retour au pays de Roger Lafontant, chef incontesté des macoutes bien plus que ne l'était le dernier rejeton de la famille Duvalier qui, de toute évidence, préférait les night-clubs de Nice aux aléas du pouvoir à Port-au-Prince.

Lafontant était l'ex-ministre de l'Intérieur de Duvalier, une des pires crapules du régime macoutique. Et la population, du moins celle qui eut la possibilité de regarder la télévision, put assister au spectacle édifiant du ministre de la Justice du gouvernement civil de Ertha Trouillot éructant pour interdire à Lafontant l'entrée du territoire et appelant l'armée à s'y opposer, et ce pendant que Lafontant était reçu au salon d'honneur par le commandant de l'aéroport ! Spectacle édifiant de la démocratie qui était censée sortir des urnes !

Mais il y eut une provocation de trop. Lafontant, officiellement recherché par la police, après avoir parcouru le pays accompagné de militaires haut gradés, déclara qu'il était lui-même candidat à la présidence de la république. En réplique, Aristide posa sa propre candidature.

Et en quelques semaines, une véritable vague remua les masses pauvres de Haïti. Avant même que les élections aient lieu, il fut évident que, dans les classes pauvres, on allait voter pour pouvoir élire Aristide. Et étant donné le poids écrasant des pauvres, Aristide allait être élu. Mais avant de porter Aristide à la présidence, la vague de fond - « lavalas » pour reprendre l'expression créole décrivant le mouvement, qui donna également son nom au courant politique hétéroclite qui allait s'aligner derrière Aristide - bouleversa et recomposa la caste politique. Le ralliement à Aristide apparaissait comme la plus sûre garantie d'être élu dans les diverses élections prévues dans la foulée des présidentielles.

Du côté des masses pauvres, c'était une mobilisation sur le terrain électoral, mais c'en était une et jusqu'au bout.

Cette fois-ci, le jour des élections, le 16 décembre, les quartiers pauvres, les bidonvilles de Port-au-Prince se mobilisèrent réellement et physiquement pour garder les bureaux de vote, pour vérifier que les bulletins ne s'égaraient pas, pour empêcher les bourrages des urnes, voire pour contraindre les quelques observateurs internationaux, dont l'ex-président américain Carter, à se rendre dans les endroits où les notables trichaient trop ouvertement.

Et Aristide fut élu avec 65,5 % des voix dès le premier tour, écrasant et de loin Bazin qui ne recueillit que 14,2 %, laissant loin, très loin les quelques dizaines d'autres candidats parmi lesquels Théodore, l'ex-pseudo-communiste qui eut la récompense de sa politique en récoltant 1,8 % des voix !

L'élection d'Aristide fut rapidement reconnue par toute la caste politique, par les États-Unis et par la diplomatie internationale, dont pourtant il n'était sûrement pas le préféré. Les uns et les autres avaient compris qu'en ne le reconnaissant pas, ils jouaient vraiment avec le feu.

La démonstration en fut d'ailleurs donnée quelques jours après, dans cet intervalle qui sépara l'élection d'Aristide de son investiture officielle qui devait avoir lieu le 7 février 1991.

Le 6 janvier 1991, en effet, dans la nuit, la population de Port-au-Prince apprit qu'un petit groupe d'hommes armés avait pris le Palais national, que le président provisoire Ertha Trouillot était démissionnaire et avait cédé sa place à Roger Lafontant.

Le chef des macoutes ne pouvait manifestement pas espérer gagner la partie avec les seules forces de ses milices armées. Son but était de forcer la main à l'armée pour tenter d'obtenir son appui. Mais il n'avait pas compté avec la réaction du peuple.

Pendant que l'état-major gardait une prudente expectative vis-à-vis de Lafontant sans intervenir, d'un seul coup, les quartiers pauvres se mobilisèrent comme jamais depuis 1986. Des dizaines de milliers d'hommes convergèrent vers le Palais national, armés de machettes, de bâtons, de pierres ou à poings nus, et envahirent le palais gouvernemental.

C'est alors que l'armée intervint tout de même pour arrêter Lafontant, juste avant qu'il ne soit lynché par la population.

L'état-major en tous les cas reculait devant la population, et le lendemain, faisait comme un seul homme voeu de fidélité au président élu.

Les masses venaient de montrer cette puissance que craignaient justement les États-Unis. L'armée comprit la menace et prépara dès ce moment la riposte. Et quelques mois lui suffirent pour qu'elle réussisse cette fois-ci son coup. Mais, dans l'intervalle, Aristide eut le temps de démobiliser, de désarmer politiquement et moralement la population des quartiers pauvres.

Aristide au palais présidentiel

Avant même son accession au pouvoir, alors qu'il n'était encore qu'un candidat, Aristide avait déjà entamé une véritable campagne de charme à l'égard de l'armée. Il lui proposa, au nom du peuple, « de marcher la main dans la main » , sans que l'un ou l'autre trahisse ses engagements. Il trouva alors le slogan qu'il répéta par la suite - jusqu'à ce que l'armée, elle, trahisse des engagements qu'elle n'avait d'ailleurs jamais pris - en affirmant qu'il s'agissait « du mariage entre le peuple et l'armée » .

Le 7 février 1991, le petit prêtre des quartiers pauvres fut donc investi au Palais national, entouré de généraux, de colonels, de diplomates, de membres de la haute bourgeoisie. Le peuple qui l'avait porté au pouvoir était resté dehors, derrière les grilles.

Aristide prit une initiative qui surprit cependant : il se débarrassa du chef de l'état-major et de quelques officiers généraux trop ouvertement duvaliéristes. Puis, avec la bonne conscience d'avoir fait ce qu'il fallait, il nomma un nouveau chef d'état-major en qui il déclara avoir toute confiance, un certain Raoul Cédras. Et, ce geste fait, il multiplia les témoignages d'amitié vis-à-vis des militaires.

Il oublia aussi son langage à coloration anti-impérialiste d'avant pour remercier les États-Unis et la France de leur contribution à la démocratie. Il oublia ses paraboles contre les riches et les bourgeois ou, plus exactement, il en inventa d'autres, distinguant cette fois entre les bourgeois patriotes et les bourgeois patri-poches, comme si en Haïti ou ailleurs, il pouvait y en avoir d'autres que de la deuxième espèce.

Et partout, ni les militaires, ni la bourgeoisie, ni même l'impérialisme ne se mirent à aimer Aristide malgré le service qu'il était en train de leur rendre. Dans la couche riche, même parmi ses composantes les plus libérales - si tant est qu'elles existaient - , il demeurait une véritable haine contre Aristide. Une haine qui n'était finalement pas adressée à l'homme et encore moins au religieux. Mais derrière Aristide, il y avait les masses pauvres, ces masses pauvres tant opprimées, tant humiliées, tant écrasées, tant méprisées et qui avaient le sentiment en portant Aristide au pouvoir de s'être enfin fait respecter.

Aristide n'a en réalité rien fait pour les masses pendant la courte période où il a été au Palais présidentiel. Mais le simple fait qu'il y était encourageait les jeunes des quartiers pauvres à monter dans les quartiers riches occuper les trottoirs longeant les villas, narguant les riches par leur simple présence.

Et, peut-être plus dangereux encore pour la bourgeoisie, il commença à y avoir des frémissements du côté de la classe ouvrière. Dans la zone industrielle, les ouvriers commencèrent à manifester et à faire grève pour obtenir un peu plus que ces misérables trois dollars quotidiens qui, payés en gourdes de plus en plus dévaluées, ne valaient plus que 12, puis 10, puis 8 francs par jour.

Ces premiers frémissements étaient pleins d'illusions joyeuses tant les ouvriers pensaient qu'ils avaient enfin un ami à la présidence. Mais la bourgeoisie avait des raisons de penser que, si cela commençait de cette façon, il n'était pas dit que cela allait s'arrêter là.

Et ce que les bourgeois ressentaient viscéralement, l'état-major, la caste des officiers le préparaient matériellement.

29 septembre 1991 : l'armée déclenche la guerre contre les masses pauvres

Le 29 septembre 1991, lorsque l'état-major décida que le moment était venu, il n'était pas certain encore que l'armée ferait le poids. Par prudence, il ne lâcha pas le gros des troupes tout de suite. Quelques groupes seulement, armés jusqu'aux dents et habillés en civils, dévalèrent en Pajero les rues de Port-au-Prince, tirant sans sommation sur tout ce qui bougeait.

Une journée de massacres pendant laquelle le nombre de morts atteignit plusieurs dizaines, puis 100, puis 200.

Le chef de l'état-major, le général Cédras, répéta pendant toute cette journée qu'il allait intervenir pour arrêter le massacre. Le souvenir du soulèvement contre Lafontant était trop vivace pour que l'armée ne se réserve pas la possibilité de revenir en arrière en cas de soubresaut populaire.

Mais le soubresaut n'eut pas lieu. On avait tant répété à la population des quartiers pauvres que l'armée était son amie qu'elle était restée chez elle, isolée, claquemurée, c'est-à-dire livrée aux coups.

Le lendemain, le 30 septembre 1991, lorsqu'il fut devenu évident pour tous que la population n'interviendrait pas, le général Cédras annonça qu'il était à la tête du putsch.

Aristide fut arrêté et ne dut d'avoir la vie sauve qu'à l'intervention de l'ambassadeur de France qui l'expédia dans un avion en partance pour l'étranger.

Mais les massacres se poursuivirent dans les bidonvilles de Port-au-Prince.

Le putsch n'était pas, cette fois-ci, une simple confrontation entre deux cliques de militaires mais une réaction sociale. Il fallait briser les masses, et l'armée s'y employa.

Et, depuis ce 29 septembre 1991, Haïti vit sous sa dictature, une dictature où on peut être tué pour avoir simplement collé le portrait d'Aristide qui reste pourtant le président légal.

Car, en effet, contrairement à ses prédécesseurs, Cédras, tout en exerçant le pouvoir, ne s'est pas installé directement au Palais présidentiel. Il a commencé par mettre à la tête de l'État et du gouvernement des fantoches sans pouvoir ; puis il a nommé premier ministre Bazin, l'homme des Américains, pour finir par signer presque deux ans après le coup d'État, fin juin 1993, un accord acceptant de rétablir Aristide dans ses fonctions. Cet accord, signé sous la pression américaine, appelé « accord de Governors'Island », du nom de l'endroit de New-York où il fut établi, prévoyait le départ à la retraite de Cédras pour le 15 octobre 1993 et le retour d'Aristide au Palais présidentiel pour le 30 octobre 1993.

Le jeu des États-Unis

Après le coup d'État, en effet, les États-Unis s'engagèrent dans une série de manoeuvres entre Cédras et Aristide, entre le putschiste et sa victime, où l'hypocrisie le disputait au cynisme. Les États-Unis n'ont, en effet, pas reconnu le régime issu du coup d'État. Aucun pays ne l'a reconnu d'ailleurs, mis à part la sainte diplomatie du Vatican !

Ce n'est pas que les dirigeants américains aient une sympathie particulière pour Aristide. Mais les mêmes raisons qui les ont poussés à reconnaître son élection font qu'ils continuent à le traiter, après son renversement, comme le président en exil. Car les dirigeants américains savent que l'usure de huit mois de pouvoir n'a pas détruit le crédit que Aristide conserve dans les masses pauvres de Haïti. Et, en finançant l'équipe présidentielle en exil, sa représentation diplomatique, les déplacements d'Aristide, les dirigeants américains comptent bien faire un investissement utile. Qui sait quand ils auront besoin du crédit qu'Aristide a sur les masses pauvres du pays le plus pauvre de l'hémisphère nord-américain, situé de surcroît si près des côtes de Floride ?

Ce qui ne signifie nullement que les États-Unis soient fâchés des coups portés aux masses, même si la diplomatie américaine s'est jointe au choeur des protestations hypocrites contre cette atteinte à la légalité constitutionnelle qu'a été l'expulsion du président.

Mais l'armée, une fois sa tâche accomplie, aurait dû retourner dans ses casernes. Washington connaissait suffisamment la corruption, la désorganisation et, par conséquent, la faiblesse de l'armée haïtienne pour souhaiter qu'elle ne reste pas en première ligne et n'exerce pas directement le pouvoir politique, comme elle l'avait fait pratiquement sans discontinuité depuis la chute de Duvalier.

Mais les pressions exercées sur les militaires sont restées toujours modérées et ont consisté pour l'essentiel en un embargo qui n'en est pas vraiment un pour la couche dirigeante, qui continue à faire venir ses produits de luxe, ses voitures haut de gamme, en contrebande. Il a, en revanche, aggravé encore la situation des classes pauvres.

L'embargo sert en effet de prétexte à la bourgeoisie commerçante pour stocker, pour augmenter les prix, y compris des produits alimentaires pourtant non concernés. Et ces hausses de prix sont en train d'affamer littéralement la majorité pauvre de la population haïtienne.

L'embargo gêne pourtant, pour des raisons évidentes, l'industrie de sous-traitance. Mais les investisseurs américains, français ou allemands ont la possibilité de déménager leurs équipements vers d'autres cieux, à Saint-Domingue, au Costa-Rica ou au Honduras. Ils ne s'en sont pas privés, d'autant moins que de toute façon la détérioration des équipements collectifs, des routes, de la fourniture d'électricité, est telle que le pays est en passe de devenir inapte au bon déroulement de l'exploitation.

Aujourd'hui, plus des neuf dixièmes des entreprises de la zone industrielle sont fermées, et leurs travailleurs privés même de ce salaire de 8 francs par jour qui était le leur.

La contrebande, les trafics de toutes sortes, à commencer par celui de la drogue, arrosent cependant suffisamment la couche privilégiée pour que, dans son ensemble, elle y trouve largement son profit.

Rassurés par la victoire du 29 septembre 1991, les profiteurs du régime, les sommets de la hiérarchie militaire et, derrière elle, la bourgeoisie enrichie sous les Duvalier, se livrent à un pillage inouï du pays. Les caisses de l'État sont vidées. Plus grand-chose ne fonctionne.

Même avant le coup d'État, la production d'électricité de l'ensemble de Haïti n'atteignait pas celle d'un seul de ces porte-avions américains qui croisent au large. Et, depuis le coup d'État, c'est pire : même dans les quartiers bourgeois, la fourniture d'électricité se réduit à 5 ou 6 heures par semaine. Mais il est vrai que les plus riches des bourgeois peuvent toujours faire tourner leurs générateurs, alimentés en pétrole soumis certes à l'embargo mais dont les stocks sont réquisitionnés par l'armée, complétés par contrebande et revendus à ceux qui ont les moyens ou sont proches du pouvoir.

Les plus riches ont également la possibilité, moyennant un bakchich de plus en plus élevé, d'obtenir une priorité de fourniture sur le peu d'électricité produit, quitte à ce que l'électricité soit complètement coupée même dans les hôpitaux.

Et quant aux quartiers pauvres, ils n'ont pas ce type de problème : cela fait longtemps qu'ils ont peu ou pas d'électricité du tout. Mais, en revanche, ils souffrent de ce que l'alimentation en eau est elle-même de plus en plus mal assurée. Le simple fait de pouvoir boire une eau à peine potable nécessite des déplacements, des attentes, des efforts considérables.

Le pays est littéralement détruit, décomposé. Mais la couche dirigeante est trop irresponsable, trop stupide et surtout trop avide pour ne pas continuer à raisonner en se disant « après nous, le déluge ».

Et elle ne veut pas du retour d'Aristide. L'accord de Governors'Island devait aboutir à ce retour le 30 octobre 1993. Mais, depuis sa signature, l'extrême droite macoutique fait de l'opposition au retour d'Aristide son cheval de bataille. Cette extrême droite macoutique, qui n'a jamais cessé d'exister vraiment mais qui s'est contentée de servir d'auxiliaire aux militaires, est en train de se reconstituer. Un nouveau parti a été fondé, qui se revendique tout à la fois du patronage du colonel François, l'homme fort de l'état-major, et de Duvalier. Il porte le nom de Front Révolutionnaire pour l'Avancement et le Progrès d'Haïti, mais dont ses initiales, FRAPH, sont bien plus évocatrices. Ce parti se revendique d'une bouillie xénophobe, prétend s'opposer aux ingérences des puissances étrangères qui veulent ramener Aristide, et considère que même le parlement fantoche qui existe devrait être dissous et la plupart de ses membres collés au mur. C'est cette organisation-là qui est notamment responsable de l'incendie volontaire de la Cité Soleil.

Devant l'agitation des milieux macoutiques contre l'idée même de ce retour, les États-Unis promirent une force d'interposition.

Le 11 octobre dernier, un navire de guerre, le Harlan County, censé débarquer 200 soldats américains et canadiens, fut en effet en vue de Port-au-Prince. En vue seulement : une petite bande de civils se réclamant du putsch, acclamant pêle-mêle Cédras et Duvalier, occupait les quais, brandissant revolvers et couteaux, protestant contre l'invasion américaine, prêts cependant à décamper à l'approche du navire... Mais le navire rebroussa chemin, les macoutes restèrent sur le terrain et crièrent victoire.

A la date-échéance du 15 octobre, Cédras ne démissionna pas et le 30 octobre, Aristide ne rentra pas au pays.

Ce n'est évidemment pas la petite bande gesticulant sur les quais qui avait fait peur aux dirigeants américains. Mais la présence de ces gens transformait le débarquement en une épreuve de force. Et de cette épreuve de force, les États-Unis ne voulaient pas. Non pas de peur de ne pas la gagner, bien sûr. Mais ce dont ils avaient peur, c'est que les masses haïtiennes prennent pour une victoire un recul imposé à l'armée, un recul de l'extrême droite macoutique.

Ce qu'ils craignaient, c'est que le retour d'Aristide donne alors lieu à des débordements populaires. Ce qu'ils craignaient surtout, c'est que cette fois, les déchoukages ne s'arrêtent pas là où ils s'étaient arrêtés après 1986.

Ce qu'ils craignaient, en somme, c'est que les masses, qui avaient beaucoup subi et beaucoup appris depuis, balaient d'abord l'armée et qu'elles aillent au-delà, qu'elles fassent irruption dans le domaine social. Et qu'en s'en prenant à cette couche de riches, si étroitement liée à la dictature, elles s'en prennent aussi à la propriété privée et aux richesses.

Les États-Unis ramèneront sans doute Aristide s'il peut être utile à calmer un mouvement social déjà déclenché. Ils soutiendront peut-être aussi son retour si son retour ne peut pas être pris comme une victoire par les masses, le retour d'un Aristide manifestement dépendant de la bonne volonté de l'armée et du soutien des États-Unis.

Tout le jeu de la couche dirigeante haïtienne et de l'armée consiste à repousser cette éventualité jusqu'à ce qu'Aristide arrive au terme de son mandat en exil et qu'alors les États-Unis n'aient plus de complexes à patronner de nouvelles élections qui, cette fois, mettraient au pouvoir un civil accepté et par les militaires et par Washington.

Le seul espoir : la révolte des masses aujourd'hui exposées aux coups

Aujourd'hui, les masses sont confrontées non seulement aux militaires mais aussi à la renaissance d'une extrême droite macoutique décidée à quadriller les quartiers pauvres, à les truffer de mouchards en recrutant dans le lumpenproletariat. Mais elles sont plus encore confrontées à la misère qui monte et à la faim.

Nous ne savons évidemment pas comment les choses pourront évoluer en Haïti. Si les masses, à qui beaucoup de coups ont été portés, restent écrasées, il n'y a aucune raison pour que Haïti puisse connaître même un semblant de démocratie.

Mais il est arrivé bien souvent dans le passé que ce soit au moment où les masses haïtiennes semblaient les plus résignées que se produisait l'explosion qui balayait le régime en place.

Aussi, ce que craignent les dirigeants de l'impérialisme américain ou français, c'est cela l'espoir des révolutionnaires et, pour ce qui concerne ceux qui militent là-bas, leur objectif.

Dans le contexte actuel, il y a évidemment toutes les chances qu'une explosion se fasse au profit d'Aristide, avec pour objectif son retour. Un mouvement de masse, même insurrectionnel, serait probablement canalisé par les différents courants lavalassiens qui soutiennent Aristide. Ce courant regroupe même aujourd'hui le gros de ce qui reste des forces militant dans les quartiers pauvres.

Mais, pendant ces années passées, les masses ont beaucoup appris. Il n'est pas dit qu'on puisse leur refaire le coup du mariage armée-peuple. Pas avec l'armée en place en tous les cas. Mais Aristide comme les lavalassiens militeront alors autour de l'idée d'une armée démocratique, d'une armée propre, rebâtie indépendamment de l'armée actuelle. Il n'est d'ailleurs nullement exclu que cette idée puisse se réaliser en cas de nécessité, avec l'aide et le financement des grandes puissances impérialistes.

L'armée actuelle est une armée de mercenaires tellement pourrie, tellement liée au trafic de drogue, tellement peu fiable que même les Américains pourraient faire le choix d'en constituer une autre. Ils l'ont bien fait une fois déjà dans le passé, lors de l'occupation américaine. Un des indices qui vont dans ce sens est que le Canada, sinon encore les États-Unis, a spectaculairement décidé de soutenir le projet d'Aristide de créer une police démocratique dans l'émigration.

Tout cela n'est pas encore chose faite. Et, si les États-Unis n'ont pas besoin d'Aristide pour calmer les masses, il y a de fortes chances qu'il finisse son mandat présidentiel dans l'émigration.

Il est évident que, même reconstituée avec l'argent et l'encadrement des États-Unis et bénie par Aristide, une nouvelle armée ou une nouvelle police défendrait l'ordre social existant, y compris dans ce qu'il a de plus anachronique.

Il est évident qu'il n'y aurait alors pas de changement dans la vie matérielle des travailleurs, qui continueraient à travailler pour le même salaire misérable et pour les mêmes compagnies de sous-traitance américaines, lesquelles ne verraient pas forcément un inconvénient à un régime parlementaire du moment qu'il serait stable et du moment qu'il leur permettrait d'avoir leur main-d'oeuvre aussi bon marché.

Il n'y aurait pas de changement non plus dans la vie matérielle des paysans pauvres, si ce n'est qu'ils seraient de plus en plus obligés de quitter les campagnes non pas à cause du régime politique mais chassés par la faim et la désertification des terres, et iraient grossir les rangs du sous-prolétariat des bidonvilles.

Il est évident aussi qu'à cause de tout cela, même avec Aristide et même avec une armée reconstituée, les masses pauvres n'auront pas droit aux libertés démocratiques.

La seule garantie de droits démocratiques en Haïti, c'est l'organisation et l'armement des classes exploitées, c'est-à-dire leur pouvoir de classe.

Mais il est vraisemblable aussi qu'après l'expérience des dernières années, si les masses exploitées accédaient à la conscience de s'armer et de disputer le pouvoir à la caste militaire et politique, elles s'en prendraient inévitablement à la classe privilégiée, aux riches, à la bourgeoisie.

Et si les États-Unis craignent tellement la simple possibilité d'une évolution de ce genre, c'est que Haïti se trouve dans ces Caraïbes où, de la Jamaïque à Porto-Rico en passant par le Saint-Domingue voisin, la situation est explosive et où l'exemple d'une nouvelle révolte des esclaves des temps modernes pourrait être autrement plus contagieuse que l'ancienne.

Et cette contagion pourrait ne pas s'arrêter aux limites des Caraïbes, car ce qui se passe en Haïti aurait inévitablement des prolongements dans la très forte émigration de Haïtiens aux États-Unis et, au-delà, peut-être dans les couches pauvres de la population noire des États-Unis.

Alors, oui, si nous avons un souhait, c'est que non seulement la couche privilégiée haïtienne mais surtout la bourgeoisie impérialiste paient un jour pour tous les crimes commis, en Haïti et dans tous les pays pauvres qu'elles ont ruinés, comme ailleurs !

ANNEXE : Repères chronologiques.

  • 1492 : Christophe Colomb découvre et prend possession au nom de l'Espagne, de l'île qu'il baptise Hispaniola. Les premiers habitants de l'île (Arawaks, Taïnos et Caraïbes), réduits en esclavage ou massacrés, disparaissent en moins de 50 ans.

  • 1517 : Les Espagnols organisent la traite d'esclaves africains pour cultiver la canne à sucre.

  • 1697 : Le traité de Ryswick attribue la partie occidentale de l'île à la France. Débuts de la colonie française de Saint-Domingue, essor de l'économie de plantation basée sur la culture de la canne à sucre par des esclaves.

  • 1791 : Première révolte des esclaves. Début de la guerre civile anti-esclavagiste, qui finit par se doubler d'une guerre d'émancipation contre la France sous la conduite de Toussaint-Louverture puis de Jean-Jacques Dessalines.

  • 1804 : Proclamation de l'indépendance. Le pays reprend le nom d'origine de l'île, Haïti.

  • 1806-1807 : Dessalines qui s'était proclamé empereur, meurt assassiné. Scission du pays. Au Nord, Henri Christophe est proclamé président d'un État d'Haïti. En 1811 il se fait sacrer roi sous le nom de Henri Ier. Au Sud, création d'une République d'Haïti avec Pétion comme président.

  • 1820 : Après la mort de Pétion et le suicide de Christophe, Boyer réunifie les deux parties d'Haïti et conquiert en 1822 la partie orientale de l'île, l'actuel Saint- Domingue.

  • 1825 : La France reconnaît l'indépendance d'Haïti moyennant versement d'une indemnité aux anciens colons dépossédés.

  • 1844 : Saint-Domingue se sépare définitivement d'Haïti. Début de la longue révolte des paysans dirigée par Acaau contre la nouvelle classe dirigeante.

  • 1915-1934 : Occupation américaine.

  • 1946 : Renversement du gouvernement Lescot par cinq journées de mobilisation populaire appelée les « cinq glorieuses ».

  • 1957 : Accession de François Duvalier à la présidence. Début de la dictature macoutique.

  • 1964 : François Duvalier se fait proclamer président à vie.

  • 1971 : François Duvalier meurt mais après avoir intronisé son fils Jean-Claude Duvalier (19 ans) comme son successeur.

  • octobre 1985 : Début des manifestations qui allaient conduire à la chute de Duvalier.

  • 7 février 1986 : Départ de Duvalier, après avoir nommé pour le remplacer le Conseil National de Gouvernement (CNG) dirigé par Namphy, son chef d'état-major.

  • 26 avril 1986 : La fusillade de Fort-Dimanche.

  • 29 mars 1987 : Référendum sur la constitution, votée à 99 %.

  • juin-juillet 1987 : Apogée du mouvement des masses, après une provocation du CNG concernant le contrôle des élections.

  • 23 juillet 1987 : Massacre des paysans de Jean Rabel.

  • 29 novembre 1987 : Les élections noyées dans le sang et annulées.

  • 17 janvier 1987 : Namphy organise des élections présidentielles bidons et installe le civil Manigat au Palais présidentiel.

  • 19 juin 1987 : La Garde présidentielle dépose Manigat et remet Namphy au pouvoir.

  • 11 septembre 1988 : Massacre à l'église Saint Jean Bosco pendant une messe d'Aristide.

  • 16-17 septembre : Rébellion des soldats de la Garde présidentielle qui déposent Namphy et portent au pouvoir le général Avril.

  • 31 mars-8 avril 1989 : Tentative de putsch, opposant les commandants des principales casernes les unes aux autres. Avril, un moment emprisonné, garde le pouvoir.

  • 10-12 mars 1990 : La Garde présidentielle lâche Avril. Le chef d'état-major, le général Abraham, prend le pouvoir, puis installe à la présidence, à titre provisoire, Ertha Pascal-Trouillot chargée de préparer des élections.

  • 7 juillet 1990 : Retour en Haïti de Lafontant, chef des macoutes.

  • 16 décembre 1990 : Election d'Aristide à la présidence.

  • 6 janvier 1991 : Coup d'État de Lafontant qui échoue en raison de la mobilisation populaire.

  • 7 février 1991 : Investiture d'Aristide.

  • 29-30 septembre 1991 : Le coup d'État. Renversement d'Aristide. Cédras prend le pouvoir. Début des massacres dans les quartiers pauvres.
  • 10 juillet 1991 Manifestation ouvrière devant le Parlement réclamant l'augmentation du salaire minimum.