Où va l'URSS de la pérestroïka ?

Cercle Léon Trotsky
06/10/1989

33 ans après la tentative de déstalinisation de Khrouchtchev en 1956, cela bouge donc à nouveau à l'Est, et d'abord en Union Soviétique. Oh, pas précisément de façon démocratique : l'ébranlement est venu d'en haut. Mais ça bouge et, semble-t-il, de plus en plus vite.

En l'espace de ce seul été, non seulement une vague de grèves a touché les mineurs soviétiques de la Sibérie à l'Ukraine, mais surtout il n'y a pas eu de répression. Les médias ont popularisé la grève et le pouvoir central a négocié publiquement avec les grévistes et satisfait certaines de leurs revendications. Au mois d'août, en Pologne cette fois, on a vu Solidarité accéder au gouvernement sous la présidence de Jaruzelski, c'est à dire les anciens détenus gouverner avec leurs anciens geoliers. Et cela, non seulement avec la bénédiction du Pape, mais bien plus décisif, avec le feu vert de Gorbatchev.

Dans le même temps, la Hongrie, qui s'était déjà convertie au multipartisme il y a quelques mois, a annoncé un plan de privatisations des grandes entreprises d'État, que pourrait lui envier Mme Thatcher elle-même, avec des appels d'offre aux capitalistes occidentaux, qui pour le moment, il est vrai, ne se bousculent pas au portillon. Histoire peut-être d'être plus convaincant, le gouvernement hongrois a ouvert une brèche dans le rideau de fer et permis le passage en Allemagne de l'Ouest des réfugiés d'Allemagne de l'Est. Là aussi, avec la bienveillance, c'est-à-dire avec l'autorisation de Moscou.

Mieux, il n'y a même pas une semaine, on a vu, ce qui était encore impensable il y a trois semaines, à la mi-septembre, le gouvernement est-allemand convoyer dans ses propres trains, à travers son propre territoire, les Allemands de l'Est réfugiés dans des ambassades occidentales en Pologne et en Tchécoslovaquie, vers l'Allemagne de l'Ouest. Là encore, l'URSS y a mis son coup de pouce : les négociations de l'affaire des réfugiés entre les deux ministres des Affaires étrangères de la RFA et de la RDA se sont déroulées dans les coulisses de l'ONU, aux États-Unis, sous le patronage du ministre des Affaires étrangères de l'URSS.

L'envoyé spécial du journal Libération à Moscou a interviewé le chargé soviétique des pays de l'Est au Comité central du Parti communiste, Nikolaï Chichline. Il lui a posé entre autres la question suivante : « A vos yeux, la Pologne est-elle encore aujourd'hui un État socialiste ? » . Le dit chargé soviétique des pays de l'Est a fait une réponse qui aurait été un scoop il y a un an et qui passerait presque aujourd'hui pour une banalité : « Vous savez, nous nous demandons nous-mêmes » (nous, c'est à dire l'URSS), « si nous sommes un État socialiste... ».

Tout bouge en effet, y compris le langage des officiels. Il faut dire qu'en URSS même, les changements politiques s'accélèrent eux aussi.

Pour le moment, l'URSS en reste officiellement au régime du parti unique. L'existence des partis politiques n'est pas encore légalisée, même si les réformateurs les plus radicaux regroupés autour de Boris Eltsine et d'Andréï Sakharov ont décidé de proposer un projet de loi dans ce sens au Soviet suprême (l'équivalent de l'Assemblée nationale ici) qui vient d'ouvrir sa session de septembre.

Mais une multitude de partis politiques existent de fait, au travers de ce qu'on appelle là-bas les clubs d'initiative, les organisations « informelles », la constitution de différents « Fronts populaires » -et pas seulement dans les républiques baltes, au travers même des regroupements parlementaires qui se sont constitués sans autorisation au cours des séances du congrès des députés en mai-juin derniers, comme ce groupe dit « inter-régional », regroupant 400 députés sur 2 250, autour de Sakharov et Eltsine. Tous ces courants apparus sur la scène publique qui s'échelonnent de l'extrême-droite russophile et antisémite aux réformateurs les plus bourgeois en passant par les nationalistes de toutes sortes, traversent le parti communiste lui-même, comme d'ailleurs la bureaucratie étatique. Cette politisation a jusqu'ici surtout touché l'intelligenstia mais elle pourrait bien gagner des couches plus larges de la population.

Il y a encore un an, six mois même, mise à part la situation particulière de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan où des mouvements de masse nationalistes avaient surgi dès l'année précédente, la libéralisation politique impulsée par Gorbatchev n'avait grosso modo touché que des cercles relativement restreints de l'intelligentsia. Les clubs, les groupes informels, réunissaient, semi-clandestinement, semi-légalement, des auditoires encore assez confidentiels. Pour le grand public, certaines choses avaient néanmoins changé, et qui n'étaient pas négligeables : le pluralisme de fait de la presse dite officielle. Cela devenait intéressant de lire les journaux qui disparaissaient très vite des kiosques, à peine mis en vente.

Et puis, l'année dernière, il y a eu cette timide réforme électorale qui autorisait les candidatures multiples au congrès des députés, mais avec combien de filtrages permettant toutes les manoeuvres et magouilles bureaucratiques possibles. La réforme électorale, comme bien d'autres réformes, aurait pu tout aussi bien rester sur le papier.

Mais c'est là où les choses ont commencé à basculer. Dans certains endroits, plus nombreux furent ceux qui commencèrent à prendre au sérieux ce qu'on leur présentait comme une certaine liberté de choix.

Parfois, il a suffi qu'un candidat (qu'il soit membre ou pas du parti communiste) n'ait pas la faveur des autorités locales ou corporatives, pour qu'il bénéficie de la faveur du public. Il suffisait que l'appareil conservateur tente de bloquer sa candidature pour qu'il devienne populaire... C'est ainsi que les quelques milliers d'intellectuels réformateurs ou dissidents se réunissant plus ou moins confidentiellement, ont grossi en quelques semaines de dizaines de milliers de gens, dans différentes villes d'URSS, improvisant des réunions électorales combles pour faire pièce aux manoeuvres et filtrages de l'appareil, convoquées par le simple bouche-à-oreille ou le téléphone...

Pour prendre les exemples les plus connus, à Moscou, c'est ainsi que Sakharov, dont la candidature avait été écartée par l'Académie des sciences, put réunir, sur une base territoriale, une assemblée de trois mille personnes en sa faveur (alors que cinq cents auraient suffi, légalement, pour qu'il se présente). Et finalement Sakharov put se présenter. C'est ainsi qu'Eltsine, ancien chef du parti communiste de Moscou révoqué par l'appareil, s'est présenté comme candidat, mais dès que l'appareil a fait mine de prendre des mesures à son encontre, dix mille personnes ont manifesté en sa faveur dans la capitale. En différents endroits du pays, on vit des gens affluer dans certaines réunions électorales pour écouter dix heures, quinze heures d'affilée les propositions des candidats en lice.

Les résultats ont été à l'avenant : 34 des 150 secrétaires régionaux du parti communiste ont été battus. A Moscou, Boris Eltsine, le candidat réformateur (mais un des cadres dirigeants du PCUS) est élu avec 89 % des suffrages. A Léningrad, trois chefs de la bureaucratie, dont le maire et le premier secrétaire régional du parti - également membre suppléant du Bureau politique - sont battus. Bien des candidats indépendants sont élus. Là où les manoeuvres de l'appareil local l'ont emporté, où finalement un seul candidat a été présenté et les autres éliminés, le nom du candidat unique a souvent été massivement rayé.

C'est dans cette atmosphère que le 25 mai commença à Moscou la réunion du congrès des 2 250 députés d'Union Soviétique. Ce congrès devait durer quelques jours. Il s'est prolongé pendant deux semaines et demie. Et surtout Gorbatchev a choisi d'en retransmettre tous les débats en direct à la télévision et à la radio.

Et il faut les imaginer ces 2 250 députés rassemblés, ayant parmi eux tous les responsables importants de l'État, débattre publiquement, devant des millions de télespectateurs pendant plus de quinze jours, de nombre de sujets mis au placard pendant des décennies, même si certains sont restés tabous, ou n'ont trouvé personne pour les aborder, comme le rôle réel de la classe ouvrière dans l'État dit soviétique, ou l'analyse de Trotsky de la bureaucratie.

Le déroulement des débats ne fut pas ordinaire. L'ouverture du congrès donna le ton. Sitôt le congrès déclaré ouvert, un député de Riga (à l'ouest de la partie européenne du pays) prend le micro sans autorisation et dénonce le massacre des manifestants géorgiens, perpétré le 9 avril à Tbilissi par les troupes spéciales de la police, et demande à la salle de se lever en hommage aux victimes. Imaginez la scène vue des foyers soviétiques sur leurs écrans de télévision : il y a les députés qui se lèvent franchement ; il y a ceux qui n'ont levé qu'une fesse, dans un mouvement hésitant et inachevé ; il y a les autres assis, le visage renfrogné et choqué !

Dès la première journée, après les problèmes de procédure, l'ordre du jour adopté, on va voir se succéder au micro des députés venant soutenir ou interpeller et contrer Gorbatchev. Et cela sans cérémonie. Les questions fusent, l'impertinence, l'indignation aussi : Que pense Gorbatchev de Tbilissi ? Pourquoi cumule-t-il les postes de secrétaire général du PC et de Président de l'URSS ? Le pluralisme ? Parlons-en. Voilà comment on l'a l'empêché ici. Pourquoi alors tous ces filtrages, ces magouilles ? Et la datcha que Gorbatchev se fait construire en Crimée ? Et le luxe insolent de sa femme, Raïssa ! Et la situation économique catastrophique, etc.

Bien sûr, au bout de la journée, après des heures de débats, Gorbatchev est élu quand même avec le score bien conformiste de 2 123 voix « pour » et seulement 87 « contre »... C'est malgré tout nouveau qu'il puisse y avoir des voix dans un congrès votant « contre » le Secrétaire général ! Mais ce qui est surtout nouveau pour des millions de gens accrochés à leur récepteur radio ou télé, chez eux comme au travail, c'est qu'ils ont trouvé cela passionnant. Que pour la première fois de leur vie, ils assistent à des débats politiques, par députés interposés, après des décennies de silence imposé et d'absolutisme.

C'est la politique spectacle, mais quel spectacle ! Mais aussi parfois, un peu plus que cela. En effet, pendant les séances des députés, où qu'on soit, on arrête ce qu'on fait, ouvriers et chefs compris, on regarde et on écoute. Et puis, pendant les pauses, c'est au tour des gens de commenter ce qui vient de se passer. Sur les lieux de travail, on a amené le nécessaire et dans les bus, dès que quelqu'un allume un poste de radio, le silence se fait immédiatement. Résultat : la production va chuter de 40 % certaines journées, disent les chiffres officiels !

Les gens ne se sont pas toujours contentés d'être spectateurs : Boris Eltsine, député de Moscou, élu à la barbe des conservateurs, connut encore des ennuis pendant ce congrès. Il fut éliminé de la liste des candidats au Soviet suprême. L'indignation se répandit instantanément dans tout le pays. Cent mille Moscovites (selon la presse occidentale, du moins) se retrouvèrent le lendemain en meeting de protestation. Du jamais vu à Moscou. En tout cas depuis Staline... Des télégrammes et menaces de grèves arrivèrent de tous les coins du pays... Deux jours après, nouveau rebondissement : à la faveur d'un désistement arrangé, et surtout de l'accord tacite de Gorbatchev, Eltsine se retrouve au Soviet suprême. Et les débats reprennent. Tout y passe. Le KGB, la toute puissante police politique, le tabou suprême, est attaqué en direct. C'est un véritable électrochoc. On ne parlera chez soi que de cela, le soir même.

Les débats sont violents, orageux, mais l'humour n'est pas oublié, comme ce député qui fait remarquer « qu'on ne peut pas se laver de son passé quand on ne trouve pas de savon dans les magasins » . Ce congrès a indiscutablement changé l'athmosphère dans le pays, démontré que l'on a le droit maintenant (si on est député, en tout cas) d'interpeller quelqu'un de très haut placé comme le général en chef de l'armée de Transcaucasie, traité d'assassin par un député. On a vu des centaines de députés ne pas mâcher leurs mots : certains sont devenus d'un seul coup très populaires, d'autres au contraire sont désormais vomis.

Les gens apprennent à connaître les députés, apprennent à critiquer et à débattre de sujets évoqués par les députés. On leur ressasse aussi en direct, que l'économie est au bord du gouffre, qu'il faut réduire le déficit budgétaire, qu'il y a du coulage. Le débat sur la question économique se fait aussi en direct : faut-il emprunter à l'Occident pour remplir les magasins ? Et les coopératives, faut-il être pour ou contre ? Et les paysans, faut-il les payer en devises pour les inciter à produire plus ?

Bien sûr, tous les choix ne sont pas réellement abordés, mais bien des Soviétiques font donc de la politique comme ils n'en n'ont jamais fait. Même si c'est par le petit écran. Mais pour une plus petite fraction d'entre eux, c'est aussi dans la rue. A Moscou, après quelques difficultés au départ, la population a obtenu de disposer de la vaste esplanade de Loujniki, près d'un complexe sportif, pour y rencontrer les députés. Des forums permanents s'y tiennent. A Léningrad, c'est le parvis de la cathédrale de Kazan qui tient lieu de place de forum.

Bien des gens souhaiteraient que les sessions du Soviet suprême soient elles aussi retransmises en direct. Le 11 juillet, lors d'une de ses visites d'usine, comme il a pris l'habitude de le faire, Gorbatchev a été questionné par un travailleur de Léningrad : « Pourquoi ne continue-t-on pas les restransmissions en direct, c'est un pas en arrière ? » Gorbatchev a répondu que retransmettre le premier Congrès des députés du peuple c'était une chose, mais toutes les sessions du Soviet suprême, il y avait des limites, qu'un résumé important était fait chaque soir. Puis il a jouté : « je dois dire que lorsque le Congrès travaillait, beaucoup ne travaillaient plus... » Certes, mais ça donnait à réfléchir.

En tout cas, c'est dans cette atmosphère politique, où tout un chacun se sentait désormais en droit de dénoncer tout ce qui ne va pas, sans se laisser intimider par les pressions bureaucratiques locales, que s'est déclenchée la grève des mineurs le 10 juillet.

En ce début octobre se tient la session du Soviet suprême (l'équivalent avec ses 540 députés de la Chambre des députés ici) où doit être adoptée une série de lois sur à peu près tous les problèmes : le statut des différentes républiques, les différentes modalités de la propriété dans ce que le régime appelle désormais un « socialisme de marché » , le pluralisme politique, le droit de grève...

Mais la transparence a cette fois des limites. Cela fait des mois que Gorbatchev, dans ses tournées d'usine dans les provinces, dialogue avec les ouvriers (en prenant soin de faire retransmettre à la télévision les dialogues en question, quitte à prolonger le journal télévisé du soir pendant une heure, une heure et demie). C'est devenu chez lui un procédé de gouvernement. C'est sa façon de s'adresser directement à la population en passant par dessus les appareils. Dans ces dialogues, il écoute les sujets de plainte des ouvriers et les exhorte « à prendre leur sort en mains » , « à ne pas craindre de bousculer les gens qu'il faut bousculer » , « à se prendre en charge pour que les choses aillent mieux » , « à faire preuve d'initiatives » , « à tout contrôler » , car « nous nous appuyons sur la classe ouvrière, sur le contrôle ouvrier » , etc.

C'est ainsi que les mineurs prirent des initiatives, à leur façon, qui n'était sans doute pas celle qu'attendait Gorbatchev, mais dont il s'est servi contre ses propres adversaires même s'il a dû composer avec les mineurs en grève pour réussir à les convaincre de terminer la grève.

Ces derniers temps, Gorbatchev et les réformateurs les plus radicaux parlaient de légaliser le droit de grève, d'en codifier les modalités, à la manière des pays occidentaux. La grève n'était pas interdite en URSS mais elle n'était pas autorisée non plus, il s'agissait donc de la réglementer pour que la libéralisation ne s'accompagne pas de débordements sociaux. Or, l'une des premières mesures votées par le Soviet suprême vient d'être l'interdiction du droit de grève dans les secteurs productifs stratégiques, eu égard à la situation économique critique du pays. Le droit de grève vient donc d'être partiellement interdit avant d'avoir eu le temps d'être ne serait-ce que réglementé.

Il semble aussi que dans cette décision qui a connu quelques rebondissements pour finalement aboutir à une interdiction limitée à certains secteurs, pas plus Gorbatchev que ses opposants n'aient tenu à ce que la population assiste de près cette fois au débat, ne serait-ce qu'en étant informée des positions précises des uns et des autres. De ce point de vue, la démocratisation réelle du pays devra être effectivement conquise par en bas.

Encore une fois, ce n'est pas parce que le processus de libéralisation engagé en URSS s'est accéléré, et a initié à la politique spectacle de larges couches de la population soviétique, que la population participe réellement à la vie politique. En juin dernier, il y eut peut-être bien cent mille personnes dans la rue pour faire élire Eltsine au Soviet suprême. Mais en ce mois d'octobre, Eltsine et ses partisans se sont bien gardés d'appeler à des manifestations semblables pour faire échec à l'interdiction du droit de grève. Car tous ces réformateurs souhaitent sans doute que le régime politique de l'URSS se libéralise tant que cela peut aller dans leur sens et les aider à remplir leurs objectifs sociaux, mais pas plus que les dirigeants politiques occidentaux, ils ne souhaitent la démocratie au sens propre du terme, c'est à dire l'exercice du pouvoir par la population elle-même, et encore moins par la classe ouvrière.

C'est là où l'on touche à l'ambiguïté de la situation actuellement en URSS, comme d'ailleurs en Pologne et en Hongrie, et sans doute bientôt en Allemagne de l'Est et en Tchécoslovaquie.

Tout ce mouvement de libéralisation, avec les aspirations qu'il suscite au sein de la population, se conjugue aussi avec la mythification de ces mêmes valeurs occidentales, selon lesquelles les libertés politiques iraient de pair avec la liberté d'entreprise et de commerce, bref, ce qu'on vante aujourd'hui unanimement à l'Est plus encore qu'à l'Ouest, comme l'économie de marché.

C'est ainsi qu'on a vu, en septembre dernier, ce même Boris Eltsine faire une tournée aux États-Unis pour convaincre les milieux d'affaires américains d'aider financièrement l'URSS de la pérestroïka, en se comportant dans son circuit américain comme Alice au pays des merveilles, et en vantant les mérites du capitalisme d'une façon qui avait l'air parfois de rendre sceptiques ses interlocuteurs américains eux-mêmes.

Evidemment, d'après les mauvaises langues et les adversaires politiques d'Eltsine, le whisky aurait contribué à son euphorie, en lui faisant confondre son périple américain avec un bar de cinq mille kilomètres de long... Mais, whisky ou pas, Eltsine était sans doute tout à fait sincère quand il a lancé à ses auditeurs, avant de reprendre l'avion pour Moscou : « Le communisme, ça n'a jamais existé dans mon pays » , en fait, il « a été créé juste pour tourmenter le peuple russe » .

Il n'y a pas qu'Eltsine, l'extrémiste de la pérestroïka, qui fait preuve de cet état d'esprit. C'est le cas de bien des officiels soviétiques actuels, comme Chévarnadzé, ministre des Affaires étrangères de l'URSS, qui déclarait en janvier 1989 que « la rivalité des deux systèmes (soviétique et occidental) ne peut plus être considérée comme la tendance principale de notre époque » . Ce que Sakharov exprimait de façon radicale, en faisant du 6e point de son programme pendant la campagne électorale : « la convergence des systèmes socialiste et capitaliste ».

Alors, oui, cela bouge en URSS. Mais le problème est de savoir dans quel sens. Et cela amène un certain nombre de questions :

1) Ce qui se passe en URSS et en Europe de l'Est montre-t-il la faillite du communisme, et cela consacre-t-il le triomphe du système capitaliste, la preuve de la supériorité de ce qu'on appelle l'économie de marché ? - comme veulent le faire croire les journalistes occidentaux et comme semblent en être convaincus la plupart des réformateurs en URSS ?

2) Quel but Gorbatchev et/ou les réformateurs soviétiques souhaitent-ils atteindre et s'ils réussissent dans leur entreprise, que restera-t-il de l'URSS ?

3) Par quelles voies cela peut-il se faire ?

4) Est-ce que les événements actuels sont une bonne ou mauvaise chose pour la classe ouvrière soviétique et le prolétariat mondial ?

Y a-til faillite du communisme ?

Première question, donc, y a-t-il faillite du communisme ? Les lois du Capital ont-elles fait la preuve de leur supériorité ?

Evidemment non. Pour la simple raison que la société de l'URSS actuelle est tout, sauf communiste.

Contrairement à ce que dit Elstine, le communisme n'a pas été inventé à l'usage du peuple russe. Le communisme n'a jamais été une vue messianique nationaliste destinée à la Russie. Lénine, Trotsky et leurs camarades n'avaient rien à voir avec Yvan le Terrible, Pierre le Grand ou Catherine II.

Il y a bien eu une révolution prolétarienne à la fin de la première guerre mondiale en Russie, une révolution effectivement communiste dans la mesure où elle ébranla le monde entier et faillit entraîner derrière elle les prolétariats les plus cultivés, les plus avancés de l'Europe industrielle. Et il ne fallut pas moins qu'une deuxième guerre mondiale, le massacre de cinquante millions de civils, y compris au moyen de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki, pour que l'impérialisme conjure le spectre de la révolution prolétarienne mondiale. Le communisme révolutionnaire a eu une brève existence en URSS, mais apparemment suffisante pour que les possédants du monde entier aient craint sa contagion pendant un demi siècle, si toutefois ils ne la craignent plus.

Le communisme tel que le concevaient les bolcheviks russes, et la mystification stalinienne

Pour les révolutionnaires russes, il y a 70 ans, la révolution russe n'était que la première étape de la révolution mondiale. Ils n'avaient quant à eux jamais pensé qu'on pouvait construire une société communiste sur un sixième de la planète, qui plus est dans un pays arriéré.

Malheureusement, ceux des révolutionnaires russes qui rêvaient d'un autre monde furent écartés du pouvoir, puis toute leur génération fut exterminée. Ceux qui ont gardé le pouvoir ont défendu et théorisé le repli de cette société sur elle-même en baptisant de noms pompeux la misérable réalité de la société soviétique.

Aujourd'hui, on a l'habitude d'assimiler le communisme et son mode de fonctionnement économique, à l'économie étatisée telle qu'elle existe en URSS, aux plans quinquennaux, bref à ce qu'on appelle abusivement la planification...Pour l'essentiel, il s'agit d'une mystification née avec l'aventure industrialiste stalinienne des années trente.

L'ironie tragique de l'histoire fut que ce modèle de planification étatique, dite socialiste, décalqué de la mégalomanie stalinienne des années trente, fut dans cette deuxième moitié du 20e siècle appliquée à des pays parmi les plus pauvres de la planète ! Guère étonnant dans ces conditions que le prétendu modèle « socialiste » n'ait pas réussi à rivaliser avec le capitalisme occidental qui, quant à lui, recourait au pillage et à l'exploitation des trois quarts de la planète pour maintenir sa puissance et sa rentabilité.

Rien ne pouvait être plus éloigné des conceptions des marxistes révolutionnaires du début du siècle que de tels modèles étatiques, pompeusement baptisés socialistes.

Lénine lui-même, au lendemain de la révolution d'octobre 17 était sans doute de ceux qui nourrissaient le moins d'illusions à cet égard.

« Il n'y a pas, il ne peut y avoir de plan concret pour l'organisation de la vie économique » disait-il en décembre 1917, en ajoutant « personne ne peut en donner. Seule la masse peut le faire, d'en bas, à partir de son expérience » ... « On doit lutter contre tout poncif, toute tentative d'uniformiser par en-haut, ce à quoi les intellectuels sont si enclins. Le centralisme démocratique et socialiste n'a rien de commun ni avec le poncif ni avec l'uniformisation par en-haut. L'unité sur les points fondamentaux, capitaux, essentiels, est assurée au contraire par la diversité dans les détails, les particularités locales, la façon d'aborder l'action, les procédés d'application du contrôle, les moyens utilisés pour éliminer et mettre hors d'état de nuire les parasites... »

Moins que tout autre il n'accordait de vertu absolue aux mesures d'étatisation : « On peut être résolu ou irrésolu en matière de nationalisation et de confiscation, mais aucune « résolution » fût-elle la plus grande qui soit, ne suffit pour assurer le passage de la nationalisation et confiscation à la socialisation. » écrivait-il.

Car la comptabilité économique moderne, la rationalisation de l'économie, la possibilité technique d'une planification socialiste, il la voyait à partir des instruments les plus centralisés et les plus modernes du grand capital financier. « Le capitalisme » disait-il, « a créé des appareils de contrôle sous forme de banques, de cartels, service postal, coopératives de consommation, associations d'employés. Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable ».

Décidément non, Lénine n'imaginait pas une économie de transition, entre le capitalisme et le socialisme, partant de bases inférieures à celles du grand capital international, qui plus est dans un seul pays arriéré !

Avec la guerre civile, de 1918 à 1921, les bolcheviks durent à leur corps défendant nationaliser la totalité de l'économie russe et organiser la production suivant un plan. Ils appelèrent cela le « communisme de guerre », qui était le pendant pour le nouvel État révolutionnaire de ce que fut le capitalisme de guerre des pays impérialistes, avec son rationnement et sa centralisation économique. Globalement, cela revint à nationaliser la misère. A la fin de la guerre civile, on revint en arrière, on rétablit le marché avec ce que Lénine appela la NEP (la Nouvelle Politique Economique). La paysannerie se remit à produire, l'approvisionnement des villes se rétablit pour un temps, une sorte de semi-prospérité revint, une partie de la paysannerie s'enrichit. Mais l'industrie ne fut pas capable de fournir en matériel moderne les campagnes, et le régime fut pris à la gorge. Staline fit volte-face en 1928, et mit sur pied ce qu'on allait appeler désormais l'économie planifiée, en fait un mélange d'aventurisme industriel et de monstrueuse centralisation bureaucratique de l'économie.

Cela eut des résultats : au prix de la terreur, au prix de millions de morts lors des grandes famines des années trente ; au prix de la transformation en autant de vagabonds des paysans jetés sur les routes ; au prix du travail forcé. Cette étatisation réussit l'industrialisation accélérée de l'URSS, comme d'ailleurs la prolétarisation de la paysannerie. Mais la méthode pour y parvenir ressembla beaucoup plus à celle de l'accumulation primitive du capital en Angleterre du 19e siècle, avec l'enrôlement forcé des paysans ruinés dans les workhouses de l'industrie, qu'à une quelconque planification de la production « en fonction des besoins ».

Oui, la planification stalinienne eut des résultats incontestables : pour donner un ordre d'idée, d'après des sources américaines, entre 1913 et 1965, la production industrielle aurait été multipliée par 44 en URSS, par 40 au Japon, par 25,8 aux États-Unis. Deux pays d'industrialisation tardive, le Japon et l'URSS, accusent donc des rythmes assez proches, même s'il faut tenir compte du fait qu'au début du siècle le Japon prit tout de même quelques longueurs d'avance sur la Russie des Tsars, et que par la suite, contrairement à l'URSS, il appuya son industrialisation sur le pillage impérialiste d'une partie de l'Asie, à commencer par la Chine. Mais somme toute le bénéfice de la planification stalinienne aura abouti à des résultats comparables (avec tout de même la compétitivité industrielle en moins) au capitalisme étatique semi-féodal du Japon d'entre les deux guerres, au moyen de méthodes guère plus tendres.

Mais le résultat terriblement négatif de tout cela, aura été d'identifier la dictature du prolétariat avec l'absence de démocratie, avec un régime totalitaire.

Pour Marx et Lénine, la dictature du prolétariat était une dictature au sens que le pouvoir réel devait en dernière analyse appartenir au prolétariat, de la même façon que le pouvoir réel dans un pays comme la France, malgré les élections, la liberté d'expression, les syndicats et le droit de grève, appartient non pas aux foules électorales, mais à la bourgeoisie, aux gens comme Jacques Calvet ou Antoine Riboud. Mais sous la dictature du prolétariat au sens marxiste du terme, toutes les formes d'expression, de pensée et de créativité devaient être libres, plus libres qu'elles ne l'ont jamais été en régime démocratique bourgeois. Evidemment, au plus fort de la crise révolutionnaire, la démocratie ne s'exerce pas comme dans les périodes de calme et il ne saurait être question d'offrir toutes les libertés aux adversaires dans la guerre civile. Pas de liberté pour les adversaires de la liberté disaient les révolutionnaires français. Mais au sein de la classe qui parvient au pouvoir et l'exerce, les problèmes doivent se régler démocratiquement par l'affrontement des idées c'est-à-dire le pluralisme des partis autant que faire se peut. Et de plus le communisme ne peut se confondre avec la période de crise révolutionnaire.

Quant à la rationalisation de l'économie, sa planification progressive en fonction des besoins, les marxistes ne l'avaient jamais imaginée possible sans la démocratie la plus large.

Les trostkystes n'ont pas attendu les états d'âme des dirigeants réformateurs de l'URSS des années quatre-vingt pour s'apercevoir que ce n'est pas le communisme ni le socialisme là-bas.

En 1936, il y a plus de cinquante ans, dans son livre « La Révolution Trahie » , Trotsky considérait que la société soviétique, du point de vue économique, était bien plus près du capitalisme arriéré que du communisme ; et du point de vue politique, le régime de l'URSS n'était qu'un absolutisme bureaucratique, qui, dans le contexte du recul de la révolution mondiale de l'époque, trouvait son symétrique dans le régime fasciste en Allemagne.

« Le prolétariat d'un pays arriéré a dû faire la première révolution socialiste. Il aura très vraisemblablement à payer ce privilège historique d'une seconde révolution, celle-ci contre l'absolutisme bureaucratique » , concluait Trotsky dans le même ouvrage.

Le capitalisme n'a pas fait la preuve de sa supériorité

Pour parler de faillite du communisme à propos de l'URSS, il aurait encore fallu qu'il y ait existé.

Quant à parler de la réussite comparative du capitalisme et de son économie de marché, il faut simplement ne pas avoir d'yeux pour voir.

Car lorsque l'on compare les tares de l'économie dite planifiée en URSS aujourd'hui, aux performances de l'économie dite de marché, on compare l'URSS aux seuls pays capitalistes les plus riches du monde, aux seules vitrines de l'économie capitaliste mondiale. Il faut oublier les contre-performances dramatiques du monde capitaliste dans son ensemble. Pour que certains soient les plus riches, il faut que d'autres soient plus pauvres, ou s'appauvrissent comme jamais, comme c'est le cas aujourd'hui d'un grand pays d'Amérique latine comme l'Argentine, qui n'était pourtant pas l'un des plus sous-développés, loin de là.

A ce qu'on sache, la corruption à grande échelle, les détournements de biens de consommation, le marché noir et l'économie parallèle, l'inflation galopante, la sous-consommation de l'immense majorité de la population, la crise du logement ne sont pas des caractéristiques propres à l'URSS et à ses pays satellites, mais des tares largement partagées, et pire encore, par des pays dépendant de la sphère capitaliste occidentale, comme l'Inde, le Brésil, l'Argentine - pour ne citer que les plus grands d'entre eux - sans parler de toute la cohorte des autres, plus petits et plus pauvres encore, en Afrique, en Asie comme en Amérique latine.

Si, bien sûr, il y a des différences. On trouve tout, mais vraiment tout dans les supermarchés du centre de Buenos Aires ou de Sao Paulo, contrairement à Moscou ou Léningrad. Tout ce à quoi n'a pas accès, malgré les magasins réservés de la nomenklatura, cette petite bourgeoisie soviétique qui pourtant aurait les moyens monétaires de se l'offrir, comme la petite et moins petite bourgeoisie argentine et brésilienne. A Buenos Aires et Sao Paulo, les pauvres, les miséreux même, ont au moins le plaisir des yeux... Cela laisse aux mères de famille des quartiers pauvres et des bidonvilles, lorsque l'inflation galopante atteint des taux insupportables et qu'on ne peut vraiment plus rien acheter à manger, la possibilité d'aller avec leurs enfants manger directement dans les magasins et parfois de les piller. Au risque d'affronter les mitrailleuses lourdes de l'armée comme ce fut le cas au Vénézuéla en février dernier où un ami socialiste de Mitterrand, à la tête du gouvernement, prit la responsabilité d'une répression qui fit plusieurs centaines de morts à Caracas.

C'est vrai qu'en URSS et en Pologne, les possibilités de piller les magasins sont nettement plus réduites... Mais qu'aurait-on dit d'une répression à Moscou telle que celle de Caracas ?

Les dirigeants de l'URSS bureaucratique ont dit et répété pendant des décennies qu'ils allaient rattraper les USA, puis les dépasser. D'après Khrouchtchev, entre autres, le « socialisme » était déjà réalisé à son époque, et on allait atteindre bientôt, d'ici vingt ans (c'est à dire aujourd'hui !), la « phase communiste »... Alors, à l'inverse, du côté occidental, on veut nous faire croire aujourd'hui que le système capitaliste n'a que des vertus et qu'il est en tout cas le meilleur des systèmes présents et à venir, pour la seule raison que les dirigeants de l'URSS reconnaissent aujourd'hui qu'ils ne sont de taille ni à rivaliser avec l'impérialisme américain ni avec aucun pays occidental.

Cela dit, même de ce point de vue-là, voyons un peu de quoi il retourne.

Qu'en est-il de l'économie russe ?

L'URSS est une énorme puissance industrielle. Elle est le premier producteur mondial d'acier, de nombreux métaux, de tracteurs, de moissonneuses-batteuses, de blé ( même si elle doit en importer) et aussi de machines-outils. C'est aussi sans doute le pays qui comprend le plus grand nombre de grands complexes industriels. Il y a 45 400 entreprises industrielles avec en moyenne 800 travailleurs par entreprise. Ce qui veut dire aussi des milliers d'entreprises avec des dizaines de milliers d'ouvriers chacune un peu partout sur le territoire. En comparaison, la France fait figure du pays de la petite entreprise.

En 1983, l'URSS avait 1,4 millions de scientifiques, soit un quart du potentiel de la recherche mondiale. Ses dépenses pour la recherche représenteraient l'équivalent de 3,7 % de ce qu'on appelle ici le Produit national brut. Les États Unis y consacrent 2,7 %, la France 2,1 %.

Le niveau d'instruction de la population est un des plus élevés du monde, sinon le plus élevé. Les jeunes ouvriers qui entrent aujourd'hui dans la production ont en moyenne 11 ans de scolarité derrière eux et l'équivalent du bac d'ici (en principe, l'objectif que s'était fixé Chevènement pour l'an 2000 !). L'URSS est un pays où on lit beaucoup, y compris dans la classe ouvrière. Les touristes comme les journalistes occidentaux en URSS reviennent toujours assez étonnés du niveau de culture aussi bien scientifique que littéraire des gens qu'ils ont rencontrés, y compris dans les milieux les plus modestes, et du nombre de livres que l'on trouve chez les particuliers.

L'URSS d'aujourd'hui, avec ses quelque deux cents quatre-vingt-dix millions d'habitants, ses cent-vingt millions de salariés n'a plus grand-chose à voir avec l'URSS du début des années vingt, du temps de Lénine, qui comptait alors moins de trois millions d'ouvriers et 90 % de paysans, aux trois quarts illettrés. L'URSS est d'ailleurs aujourd'hui très largement un pays urbain, avec 70 % de la population dans les villes.

Mais voilà, il y a une distorsion due au retard que l'URSS n'a pas rattrapé : la productivité du travail en URSS ne correspond pas à son potentiel industriel, ni même au niveau culturel de la population.

L'URSS produit de tout, mais manque chroniquement un peu de tout. Et quand la quantité y est, c'est le plus souvent la qualité qui ne suit pas. La productivité du travail en URSS serait environ trois fois moindre que la productivité nord-américaine. Si le rapport est juste, c'est peut-être un progrès, car dans le passé, c'était peut être dix fois moindre. Mais c'est quand même bien peu.

L'URSS est le plus gros consommateur d'énergie du monde. Mais l'industrie soviétique « consomme » de 30 à 50 % d'énergie et de métaux en plus par unité de produit fini que celle de l'Occident industrialisé : pas seulement sans doute à cause de la faible productivité supposée du travail, mais aussi à cause du marché noir des matières premières et de la gabegie bureaucratique généralisée.

Depuis l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir, les économistes officiels de l'URSS n'hésitent plus à critiquer toutes les tares de la centralisation bureaucratique de l'économie (ils appellent cela « l'économie de commandement » ), tout en montrant en exemple l'efficacité capitaliste. Le public soviétique a ainsi appris depuis quelques années que, contrairement au dogme inculqué jusque là, il n'y avait pas de planification réelle dans le pays, mais plutôt des féodalités industrielles regroupées autour des quelques dizaines de ministères d'industrie (c'est ainsi qu'il n'y a nulle part au monde autant de ministres qu'en URSS, même en France !) qui chapeautent depuis Moscou tout un réseau de clientèles emboîtées les unes dans les autres pour aboutir à une simple usine de Sibérie, de l'Oural ou de l'Ukraine... Et que le prétendu Plan est bien plutôt le résultat de compromis passés entre ces féodalités industrielles en fonction des rapports de force du moment, qu'une projection économique sur l'avenir un tant soit peu rationnelle.

Le public a appris, sans cependant apprendre que Trotsky le dénonçait déjà il y a cinquante ans, que le contrôle et la centralisation bureaucratiques aboutissent à des statistiques systématiquement falsifiées : chaque directeur d'usine mentant sur ses besoins en approvisionnement et en main-d'oeuvre comme sur ses résultats pour satisfaire formellement aux normes imposées par le Plan, lui-même constamment rectifié pour tenir compte des mensonges en aval !

Il a de la même façon appris par un représentant du gouvernement, Alexandre Yakovlev, dans un discours de janvier 1989, devant des responsables régionaux, que « notre commerce d'État est un catalogue des tares des intendants d'État du féodalisme avec ses fausses écritures, son vol organisé sur la base de la tromperie et des calculs falsifiés » .

Comme il s'est entendu dire par le conseiller économique de Gorbatchev, ce que tout le monde sait pour l'avoir vécu, que « pour se procurer une vis, mieux vaut se procurer un char » ou un tracteur, pourrait-on ajouter. Comme on a appris officiellement que le coulage de la production agricole, dû à l'insuffisance des moyens de stockage et des frigorifiques, est énorme, que la production de céréales gâchée correspondrait à la moitié des importations de blé ; que dans certaines villes la moitié des fruits et légumes arrivent pourris et sont inconsommables (notons qu'en Occident tous les fruits et légumes arrivent intacts mais que souvent la moitié pourrissent faute d'être vendus).

Le fonctionnement « normal » de la production industrielle en URSS, n'est plus un secret pour personne : les ruptures d'approvisionnement des entreprises et les à-coups de la production entraînent systématiquement des heures supplémentaires forcenées au moment de boucler le Plan, et le chômage technique une bonne partie du reste du temps. (C'est ainsi que les directeurs d'entreprise comptent sur un important surplus de main-d'oeuvre permanente, évidemment mal payée, pour faire face aux à-coups de la production,) Ce qui explique ce qu'on appelle ici les « sur-effectifs » des entreprises soviétiques.

En pratique, c'est une forme de chômage déguisé, avec pratiquement la même fonction qu'ici. Ici, les patrons de Citroën, Peugeot ou Renault recrutent périodiquement parmi les chômeurs des centaines ou des milliers d'intérimaires ou d'ouvriers à contrats précaires, pour faire face aux aléas de la production. Chaque système fait pression sur les travailleurs à sa façon.

Enfin, parmi les tares de l'économie soviétique, il y a aussi la plus connue, la pénurie des biens de consommation et les ruptures d'approvisionnement dans les magasins.

A entendre ce catalogue, tel qu'il est devenu familier aussi bien au public occidental qu'au public soviétique (qui, lui, a aussi le « privilège » de le subir !), on a donc l'impression que rien ne marche plus en URSS et que son économie est au bord de l'effondrement. C'est là qu'il faut tout de même relativiser les choses. Quand on parle de la « crise de l'économie soviétique », il faut s'entendre.

L'URSS a, elle aussi, profité de la prospérité industrielle des années soixante et soixante-dix. Les taux de croissance industrielle en URSS, depuis 1950 jusqu'en 1980, ont été plus rapides que ceux des USA, et tout à fait comparables à ceux de l'Europe occidentale.

Seulement, depuis 1975 environ, il se passe en URSS un phénomène tout à fait parallèle à celui des économies occidentales, y compris les plus riches : non pas une baisse de la production industrielle, mais une baisse régulière des taux de croissance industrielle. Et encore, dans un premier temps, ce ralentissement de la croissance industrielle a été moins marqué en URSS qu'en Europe.

Evidemment, il y a des différences dans les manifestations de la crise en URSS et dans l'Occident industrialisé.

La bureaucratie soviétique détourne. La bourgeoisie occidentale spécule. C'est une autre forme de coulage productif, mais pour obéir à la logique de l'économie de marché, est-il vraiment plus rationnel que le coulage bureaucratique ?

Quant au retard de la productivité du travail en URSS, par rapport à la productivité du travail des pays capitalistes les plus riches, il faut sans doute le relativiser aussi. Quand on dit qu'une usine livrée clés en mains demande cent-vingt personnes en Occident et trois cents en URSS, c'est éloquent, certes, mais c'est raisonner à l'échelle d'une usine, pas de la société. C'est faire abstraction des millions de chômeurs. Car s'il fallait inclure dans la productivité globale du travail d'un pays, les millions de chômeurs, ces millions de travailleurs à l'inoccupation forcée, on arriverait peut-être à des chiffres moins supérieurs qu'il n'y paraît par rapport à la productivité industrielle en URSS avec ses « sur-effectifs », c'est à dire ses ouvriers sous-occupés.

Quand on parle d'économie de « pénurie » en URSS, là aussi il faut relativiser. En fait, comme en Europe occidentale, malgré un certain décalage, le niveau de vie moyen, y compris celui de la classe ouvrière, a considérablement augmenté en vingt ans (et celui des différentes couches de la bureaucratie et de la petite bourgeoisie qui lui est liée, encore bien plus). Par certains côtés, bien sûr, ce que l'on voit et entend dire du niveau de vie comme du mode de vie soviétiques, rappelle le niveau d'ici, il y a vingt ou vingt-cinq ans (c'est loin, mais pas si loin que cela). En fait, en URSS, la DEMANDE de consommation solvable s'est accrue considérablement (surtout celle de là bureaucratie et de la petite bourgeoisie), et avec elle, la multiplication et la diversification des besoins de consommation courante. C'est la quantité et la qualité des produits de consommation courante, comme leur variété, qui restent en arrière. Mais il y a effectivement en URSS un vaste marché solvable, comme l'on dirait ici, contrairement à la plupart des pays sous-développés.

Evidemment, en URSS il y a des pénuries d'objets de consommation courante et indispensables qui ont de quoi rendre enragés les plus spartiates des citoyens soviétiques : comme par exemple l'absence de lessive ou de savon ordinaire, parce que les réformes successives sur l'autonomie financière des entreprises ont amené les directeurs, pour disposer de bénéfices plus importants, à privilégier les produits de haut de gamme, ou catalogués tels, parce qu'ils les vendent ainsi plus cher ! C'est ainsi qu'on trouve des savonnettes parfumées et chères sans trop de problèmes... mais pas de savon type savon de Marseille !

Cela dit, il n'y a pas que des « queues » pour tout en URSS. On trouve sans problèmes, par exemple, des vêtements d'enfants ou des vêtements d'hiver de bonne qualité, dans les magasins d'État, mais évidemment, pas de prêt-à-porter qui suit la mode en se renouvelant tous les trois ou six mois comme ici (grâce aux ateliers de confection de certaines rues de Paris employant dans des conditions quasi serviles des travailleurs turcs sans papiers...) ; ou de T-shirts à motifs américains dans les prisunics, importés de Thaïlande ou des zones franches chinoises... C'est évident, il y a certains avantages de l'économie de marché surtout impérialiste dont le consommateur soviétique ne bénéficie pas et ne bénéficiera peut-être jamais.

Enfin, il ne faut pas juger la « pénurie » soviétique à ce que voient de l'extérieur les touristes et les journalistes occidentaux dans les rues de Moscou. Il y a en URSS d'autres circuits de distribution que les magasins d'État pas chers mais vides, ou bien les coopératives et les marchés kolkhoziens où l'on trouve à peu près tout, mais cher. Il y a tout ce qui passe par les entreprises, depuis l'alimentation, en passant par les télévisions et réfrigérateurs, jusqu'aux vacances et voyages touristiques... Un peu à la manière des comités d'entreprise, ici, à une époque (et encore largement aujourd'hui pour ce qui est des spectacles, vacances et voyages touristiques), ou bien à la manière, il n'y a pas si longtemps encore des magasins Peugeot, les « ravis » comme on disait, non pas parce que les ouvriers étaient ravis d'y aller, mais parce qu'on allait s'y ravitailler.

A la différence de ce qui se passe ici, ce système de distribution d'entreprise (qui connaît aussi les pénuries, surtout ces temps-ci) court-circuitant le petit commerce, existe en URSS à une échelle bien plus grande et plus systématique. Il y a en URSS les magasins réservés et cachés de la nomenklatura ; mais il y a aussi tout un circuit « réservé » de distribution, en fonction des entreprises et des corporations professionnelles.

Evidemment, c'est un système de distribution à la fois parternaliste et favorisant le clientélisme comme la corruption généralisée. Mais néanmoins sur la base d'une société industrialisée.

Paradoxalement, c'est la croissance de l'économie soviétique qui l'a rendue plus sensible à la crise mondiale, car au fur et à mesure que son potentiel industriel s'est étendu et diversifié, ses besoins d'échange avec le reste du monde industrialisé se sont accrus.

Cette même croissance de l'économie de l'URSS, avec la diversification des besoins et surtout la différenciation sociale qui s'en sont suivies, rendent plus sensibles à l'ensemble de la population, mais surtout à la bureaucratie elle-même, à commencer par les intellectuels et la petite bourgeoisie urbaine, les limites et les tares de la planification bureaucratique.

Car, malgré tout, le détournement bureaucratique des richesses sociales reste un moyen artisanal et archaïque d'enrichissement privé, surtout dans une société très urbanisée et industrialisée.

Dans les années trente, c'est l'arriération de la Russie et ses structures agraires qui permirent à la bureaucratie soviétique de proliférer tout en exerçant sa domination de façon totalitaire. La base même de son existence tenait à l'isolement de l'URSS du marché mondial, et à la protection des moyens étatiques de production hérités de l'expropriation révolutionnaire de 1917.

Cinquante, soixante ans ont passé. Le résultat est que l'URSS a certes réussi à s'industrialiser, mais de façon non rentable selon les critères capitalistes, en gardant bien des caractères de sous-développement, c'est à dire de façon non-compétitive dans un monde dominé par le marché capitaliste mondial. La base sociale de la bureaucratie s'est à la fois élargie et stabilisée, sans véritable menace de l'extérieur et, apparemment du moins, sans menace intérieure. Sur le plan économique, les structures étatiques de production se sont montrées, malgré tous les défauts de la bureaucratie, bien plus efficaces que ne l'avait été le marché capitaliste surtout ouvert à l'impérialisme mondial, et la concurrence baptisée libre. Mais sur le plan social, le simple parasitage de la production étatique ne suffit plus à certains cadres de la bureaucratie pour maintenir et accroître leurs privilèges, et surtout en assurer la stabilité et la transmission à leur famille. Ceux-là croient à tort ou à raison qu'ils ont beaucoup à gagner, en tant que couche sociale privilégiée, et peu à perdre à soumettre l'économie soviétique à la compétition capitaliste mondiale.

C'est là où la question se pose de savoir la signification sociale, la signification de classe, des réformes politiques et économiques que tente d'engager Gorbatchev. A supposer qu'il maîtrise les forces sociales auxquelles il a donné la possibilité de s'exprimer par la libéralisation du régime, comme l'introduction de l'économie de marché dans l'économie soviétique, jusqu'où veut-il et peut-il aller, aussi bien sur le terrain politique que sur le terrain économique et social ?

La pérestroïka conduit-elle au rétablissement du capitalisme ?

En 1936, quand Trotsky appelait à une seconde révolution prolétarienne contre l'absolutisme bureaucratique, il n'imaginait certes pas que la bureaucratie soviétique puisse se survivre encore un demi-siècle. Dans son livre, La Révolution Trahie, il émettait les deux hypothèses qui lui semblaient les plus vraisemblables. La première, était celle d'un parti révolutionnaire ayant toutes les qualités du bolchevisme qui chasserait à la tête de la classe ouvrière la bureaucratie du pouvoir.

La deuxième, à l'inverse, était celle d'un parti bourgeois renversant la caste soviétique dirigeante, et qui, disait-il, trouverait pas mal de serviteurs parmi les bureaucrates d'alors. Car la restauration bourgeoise aurait vraisemblablement moins de monde à jeter dehors qu'un parti révolutionnaire. L'objectif principal du nouveau pouvoir bourgeois serait de rétablir la propriété privée des moyens de production : « Dans l'industrie, la dénationalisation commencerait par les entreprises de l'industrie légère et de l'alimentation. Le plan se réduirait dans les premiers temps à des compromis entre le pouvoir et les « corporations », c'est-à-dire les capitaines de l'industrie soviétique, ses propriétaires potentiels, les anciens propriétaires émigrés et les capitalistes étrangers » (...) « la chute du régime soviétique amènerait infailliblement celle de l'économie planifiée, et dès lors, la liquidation de la propriété étatisée » , affirmait-il aussi, en décrivant le processus possible de cette liquidation de la façon suivante : « Le lien obligé entre les trusts et les usines au sein des trusts se romprait. Les entreprises les plus favorisées seraient livrées à elles-mêmes. Elles pourraient devenir des sociétés par actions ou adopter toute autre forme transitoire de propriété telle que la participation des ouvriers aux bénéfices... »

Comme on voit, cela ressemble fort aux découvertes économiques des actuels théoriciens du socialisme de marché.

Et puis, par rigueur, Trotsky envisageait aussi le fait que la bureaucratie puisse encore se maintenir longtemps : « Admettons cependant que ni le parti révolutionnaire ni le parti contre-révolutionnaire ne s'emparent du pouvoir. La bureaucratie demeure à la tête de l'État. L'évolution des rapports sociaux ne cesse pas. On ne peut certes pas penser que la bureaucratie abdiquera en faveur de l'égalité socialiste. Dès maintenant, elle a dû » (...) « rétablir les grades et les décorations ; il faudra inévitablement qu'elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire les formes de propriété dont il tire ses revenus. C'est ignorer l'instabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa descendance » (...) « Il ne suffit pas d'être directeur de trust, il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante » et cette dernière hypothèse, ajoutait-il, nous ramène à la précédente. Car explique-t-il plus loin : « Un recul vers le capitalisme reste parfaitement possible » (...) et Trotsky avait intitulé le chapitre dont sont extraits ces passages : « la question du caractère social de l'URSS n'est pas encore tranchée par l'histoire ».

Car pour Trotsky, la bureaucratie soviétique ne pouvait pas se pérenniser en tant que simple caste étatique, et devait inéluctablement finir par tenter de rétablir elle-même les rapports bourgeois de production et de s'intégrer à la bourgeoisie, dans l'hypothèse où elle ne serait ni renversée ni chassée du pouvoir.

Dans le chapitre précédent, il formulait la même question dans les termes suivants : « Les moyens de production appartiennent à l'État. L'État « appartient » en quelque sorte à la bureaucratie » (...) « si ces rapports, encore tout à fait récents se stabilisaient, se légalisaient, devenaient normaux sans résistance, ou contre la résistance des travailleurs, ils finiraient par la liquidation complète des conquêtes de la révolution prolétarienne. Mais cette hypothèse est encore prématurée », écrivait-il donc en 1936, car « le prolétariat n'a pas dit son dernier mot » .

Cinquante ans après, la tentative de Gorbatchev nous montre que la bureaucratie n'est toujours pas parvenue, de ce point de vue, à ses fins et qu'elle en est encore à vouloir se transformer en classe bourgeoise. Peut-être y arrivera-t-elle prochainement, mais le fait est que depuis cinquante ans que Trotsky a écrit cet ouvrage, elle n'y est pas parvenue.

Que préconise en matière économique la bureaucratie soviétique qui se retrouve en Gorbatchev ? En particulier les théoriciens de la pérestroïka (cette refonte révolutionnaire de la société soviétique comme dit Gorbatchev), tous ces économistes réformateurs conseillers de Gorbatchev dont certains viennent d'obtenir des postes ministériels.

Sur le fond, le prétexte de ces économistes réformateurs serait de parvenir aux critères de rentabilité des pays capitalistes les plus riches. En somme, « rationaliser » de façon capitaliste, l'industrie soviétique. Ce qui suppose à terme, en finir avec la politique de semi-autarcie et de réintégrer véritablement le marché mondial, y compris toutes ses institutions financières, commerciales et monétaires (la question est discutée en URSS d'adhérer au FMI).

Leur référence, à la fois historique et théorique, est la NEP (sigle pour Nouvelle Politique Economique). Pas celle mise en oeuvre par Lénine en 1921 (c'est-à-dire la réintroduction provisoire de l'économie de marché dans le pays comme l'attribution de concessions aux capitalistes étrangers, on dirait aujourd'hui les zones franches). Leur référence c'est la NEP telle que l'a théorisée Boukharine après la mort de Lénine (la seule voie pour parvenir au « socialisme dans un seul pays, à pas de tortue », comme disait Boukharine). Cette tentative de transformer un recul provisoire en une politique permanente, aurait pu conduire d'ailleurs au retour du capitalisme en favorisant une classe de paysans riches, les koulaks, mais au bout de quelques années Staline, pris à la gorge par ces derniers, y mit fin de façon brutale. Boukharine représentait alors l'aile la plus droitière des bolcheviks. Et ce n'est pas tout à fait gratuitement que les partisans de la transparence soviétique ont commencé les réhabilitations politiques des victimes de Staline par celle de Boukharine.

Aujourd'hui, les réformateurs ne parlent pas de « socialisme à pas de tortue », mais ont inventé une nouvelle notion théorique que ne connaissait pas Lénine, mais qui à la vérité est fort commode, le concept de « socialisme de marché ».

Lénine, en 1921, appelait les choses par leur nom. Quand il lâchait la part du lion aux capitalistes, il ne maquillait pas la vérité en baptisant cela socialisme de marché. Pour Lénine, le marché ne pouvait être que capitaliste, même s'il fallait bien compter et composer avec. Voilà comment il s'exprimait en mars 1921

« Que les capitalistes assouvissent leur cupidité, pourvu que nous puissions améliorer la situation des travailleurs et des paysans » (...) « Nous avons dû accorder des concessions aux capitalistes : tiens, voilà 500 % de bénéfices, mais augmente notre production de blé, de pétrole... » (février 1921).

Un mois plus tard : « Nous devons rétablir la liberté des échanges...Mais qu'est-ce que c'est que la liberté des échanges ? C'est la liberté du commerce ; or la liberté du commerce, c'est le retour au capitalisme » (mars 1921).

Ensuite : « Nous payons un « tribut » au capitalisme mondial, nous lui versons sous certains rapports une « rançon », et nous obtenons dans l'immédiat, en une certaine mesure, une situation renforcée pour le pouvoir soviétique, de meilleures conditions de gestion économique » (avril 1921).

Et encore : « pour le moment, hurlons avec les loups » (novembre 1921), en attendant expliquait-il en substance que le rapport des forces révolutionnaires revienne en notre faveur à l'échelle mondiale.

Le langage était clair, et les motivations de Lénine plus transparentes que ne le seront jamais celles de Gorbatchev et de ses conseillers.

Le programme économique des réformateurs

En guise de comparaison, voilà le même type de réformes et de concessions économiques (qui ne se veulent pas cette fois provisoires, mais définitives), expliquée par un économiste officiel de la pérestroïka, Nikolaï Chmélev.

Voici quelques extraits de sa brochure largement diffusée (elle existe aussi dans une traduction française !), intitulée « La pérestroïka vue par un économiste » .

Page 10 : « Dans la nature de la société socialiste et de la propriété socialiste, il n'y a rien qui soit contraire au rouble, au marché, aux relations monétaires marchandes. Du point de vue purement économique, une entreprise socialiste autogérée, rentable et autofinancée peut construire sa vie exactement de la même façon et sur les mêmes fondements que n'importe quelle autre entreprise partout dans le monde, depuis les coudées franches sur le marché, à la participation, en qualité d'actionnaire, au capital d'autres entreprises, d'une banque, d'une compagnie d'assurances ou d'un partenaire étranger. L'important est que le collectif de l'entreprise socialiste (Nikolaï Chmélev veut dire par là la direction de l'entreprise), « soit véritablement indépendant, qu'il soit son véritable propriétaire, sous forme d'actions ou sous une autre forme. Le mot propriétaire ne plaît pas ? Disons alors possesseur ou administrateur : les mots ne changent rien » . C'est vrai, les mots ne changent rien et ce modèle de socialisme de marché ressemble étrangement à l'économie capitaliste tout court. Et il continue, plus loin, page 28 : « ...Nul n'a besoin d'inventer : tout l'est depuis longtemps, et les méthodes sont utilisées très efficacement dans le monde.

Il faut vendre aux gens non seulement les matériaux pour la construction de maisons, de datchas, mais aussi leur vendre la terre. Il faut vendre aux gens non seulement des motos et des voitures, mais aussi des camions, des moteurs électriques, des tracteurs, bref tout le matériel agricole indispensable. Il faut vendre aux gens et aux collectifs de travail des actions d'entreprises industrielles, agricoles, de transport, commerciales, communales et autres. Il faut faire renaître la bourse des valeurs, cette invention magnifique qui met en contact ceux qui ont besoin d'argent et ceux qui en ont » ...

Décidément non, les mots ne changent rien, et ce socialisme de marché qui selon Chmélev lui-même, n'a rien inventé, est un plaidoyer pour le retour général à la propriété privée en URSS, au point que Chmélev suggère même un peu plus loin le retour à l'héritage...

A entendre le programme de Chmélev, on croirait presque s'incarner le texte de Trotsky cité tout-à-l'heure sur les modalités de liquidation définitive de la propriété étatisée en URSS : avec les entreprises livrées à elles-mêmes, le retour des sociétés par actions en passant provisoirement par la participation des ouvriers (Chmélev dit plus prudemment, le collectif) aux bénéfices, etc...

Au travers même de sa réussite sociale, et de la prolongation de son existence, la bureaucratie soviétique n'aspire qu'à redevenir une bourgeoisie. Il n'y a pas pour elle d'avenir en temps que classe originale.

Comme le dit Chmélev les mots ne changent rien, et le socialisme de marché des réformateurs n'est rien d'autre qu'un programme de retour au capitalisme.

Nous venons de voir les déclarations de principe des réformateurs. Qu'en est-il maintenant des réformes économiques en cours, depuis l'arrivée de Gorbatchev au gouvernement ?

Les tentatives en cours

Tout a commencé très prudemment en 1986.

A l'époque, Gorbatchev reprit, en la généralisant, la réforme de 1965, sous Brejnev et Kossyguine, qui visait à instaurer l'autonomie financière des entreprises, et que l'on connaît sous le nom de réformes Liberman, du nom de l'économiste russe qui les inspira. Mais vingt et un ans après, cette réforme s'est heurtée aux mêmes problèmes qu'au début de l'ère Brejnev : l'autonomie des entreprises ne pouvait guère passer dans les faits, d'une part sans une indépendance réelle par rapport à la bureaucratie des ministères du plan, c'est-à-dire sans transformation de l'État, d'autre part sans réforme des prix, et sans une monnaie réelle, c'est-à-dire un rouble convertible, pouvant donner une réalité quelconque à cette autonomie financière.

Les projets actuels, visent à décentraliser l'économie (en donnant non seulement une autonomie financière aux entreprisses, mais aussi aux Républiques et aux Régions). Gorbatchev se dit par ailleurs décidé à engager la bataille pour le démantèlement des fameux ministères industriels. C'est là évidemment où la réforme prend une tournure politique. Car il ne suffit pas de mettre sur pied un cadre juridique permettant le retour même progressif à l'économie de marché. Encore faut-il se donner les moyens de démanteler les réseaux bureaucratiques qui se sont cristallisés depuis des décennies.

Le problème du blocage bureaucratique, surtout d'une caste comme la bureaucratie soviétique qui a pris une indépendance sans précédent par rapport au reste de la société, n'est pas vraiment nouveau. La Russie des Tsars le connaissait bien. Comme l'expliquait un économiste du 19e siècle en 1859, John Stuart Mill, « Le Tsar lui-même est impuissant contre le corps des bureaucrates. Il peut envoyer en Sibérie n'importe lequel d'entre eux, mais il ne peut gouverner sans eux ou contre leur volonté. Ils ont un pouvoir de veto tacite sur chacun de ses décrets, simplement en s'abstenant de l'appliquer réellement » .

C'est ainsi qu'encore dernièrement, les entreprises ont eu beau ne plus avoir à obéir aux normes du plan, et ces plans être formellement supprimés, les ministères industriels ont remplacé les directives du plan et les normes, par des commandes industrielles. Et les directeurs d'entreprise n'ont plus qu'à se plaindre auprès de Gorbatchev de ce que somme toute, tout a changé, mais que tout continue comme avant !

Il n'empêche, tout un train de réformes est engagé depuis trois ans, même si pour le moment il reste plus à l'état de possibilités juridiques, qu'en décrets susceptibles d'être mis en oeuvre immédiatement.

Il y a d'abord les mesures successives concernant le commerce extérieur : en 1988 certaines entreprises et trusts d'État furent autorisés à commercer directement avec l'étranger. Mais depuis mars 1989, la réforme est étendue, en droit, à toutes les entreprises. Il s'agit là sinon de la fin du monopole du commerce extérieur, du moins de la possibilité juridique de le remettre en cause.

Parallèlement, la réforme sur les entreprises mixtes, devant attirer les capitaux occidentaux, a été engagée. En 1988, l'autorisation a été donnée de constituer des entreprises mixtes avec un maximum de 49 % de capitaux occidentaux. Les occidentaux ne se sont pas précipités. Alors, depuis 1989, les occidentaux intéressés peuvent avoir la majorité des actions, et les garanties de rapatriement des profits en devises sont en discussion.

Il y a aussi l'autorisation concernant les coopératives (en fait la petite entreprises privée), qui aujourd'hui fait l'objet d'une campagne virulente des conservateurs, misant sur le mécontentement des gens face aux prix exorbitants qu'elles pratiquent.

Dans la pratique, tout cela reste à l'état encore embryonnaire et plus sur le papier qu'autre chose. D'une part parce que les investisseurs occidentaux restent prudents et veulent des garanties aussi bien économiques que politiques. D'autre part, parce que la reconversion sur place n'est pas simple, et se heurte à la résistance ou le « veto tacite » de toute une partie de l'appareil bureaucratique. Et les blocages sont peut-être dus aussi à la crainte de déclencher des réactions des travailleurs ou des conservateurs car ces réformes peuvent parfaitement aggraver ou les pénuries ou l'augmentation des prix.

L'aboutissement de tout ce train de réformes économiques dépend à l'évidence des succès politiques de Gorbatchev. Mais d'ores et déjà, il semble bien qu'au niveau des intentions de certains sinon de Gorbatchev, il s'agisse non seulement d'assouplir la planification centralisée en faisant intervenir un certain contrôle du marché, mais bel et bien de reconvertir l'ensemble de l'économie de façon assez semblable à ce qui se passe aujourd'hui en Hongrie et en Pologne par exemple.

La bureaucratie soviétique veut accéder au mode de vie occidental, c'est-à-dire aux possibilités de consommation à l'occidentale, et une fraction d'entre elle veut aussi accéder aux possibilités personnelles de s'enrichir en toute légalité. Et la politique de Gorbatchev s'appuie sur tout ou partie de ces aspirations qui se sont fait jour progressivement au fil de la croissance économique.

Si cela ne dépendait que de la bureaucratie soviétique, réformatrice et même « conservatrice » d'ailleurs, elle pourrait sans doute se reconvertir assez rapidement en une nouvelle bourgeoisie. Par exemple, à la façon « polonaise », ce que les Polonais appellent aujourd'hui la « privatisation de la Nomenklatura communiste » : c'est ainsi qu'un ex-vice-ministre de l'agriculture à la fois membre du parti communiste polonais et directeur d'un trust étatique de l'agro-industrie, ne s'est pas trop mal débrouillé quand il s'est agi de privatiser le trust en question et d'en faire une entreprise mixte : il a pris soin au préalable d'en sous-estimer la valeur, pour en racheter personnellement massivement les actions, et il se retrouve aujourd'hui aux côtés de ses partenaires occidentaux actionnaires, l'un des capitalistes polonais parmi les plus prospères ! Au point que certains dirigeants de Solidarité regardent avec amertume ces communistes conservateurs qui les avaient tant combattus, embrasser avec autant d'efficacité la nouvelle cause.

Evidemment en URSS, un tel processus supposerait d'en passer par les conditions de la rentabilité capitaliste mondiale, et à terme, d'accepter de vassaliser d'une façon ou d'une autre l'économie de l'URSS à l'impérialisme, américain en particulier. Mais après tout, la bourgeoisie européenne, française, anglaise, allemande, autant d'ex-grandes puissances, se sont accommodées de devenir des puissances de second rang. Et dans la hiérarchie bourgeoise mondiale, tout le monde n'est pas au top niveau : ici même, ce malheureux PDG de Peugeot, Jacques Calvet, peut se plaindre de ne toucher qu'en un an, ce que le président de la General Motors touche en trois jours ! N'en doutons pas, les nouveaux managers soviétiques reconvertis à la libre entreprise, se contenteraient sans doute volontiers d'une place intermédiaire entre celle du PDG de Peugeot et celui de Volkswagen, ou même entre celle du PDG de la FIAT et celui de Peugeot !

Evidemment, dans cette éventualité, il ne resterait plus rien des acquis de la révolution prolétarienne de 1917.

Seulement, entre les intentions et les projets des bureaucrates réformateurs visant à réintégrer le giron capitaliste mondial, et la possibilité qu'ils ont de le faire effectivement, il y a une grosse marge qui ne dépend pas que d'eux.

Cela dépend d'une part de la volonté éventuelle et des capacités de résistance d'une fraction de la bureaucratie soviétique elle-même, qui devant la crainte de sa propre disparition, peut préférer revenir à un durcissement du régime, sous forme d'un coup de force à la chinoise par exemple, plutôt que de se laisser entraîner dans l'aventure gorbatchévienne et qui peut, peut-être, trouver un appui du côté de l'État major de l'armée et de la police politique.

Mais Gorbatchev peut rencontrer aussi des réactions du côté de la classe ouvrière soviétique, qui pour être directement intéressée à la libéralisation politique du régime, pourrait néanmoins ne pas trouver son compte à un retour au capitalisme, car l'économie de marché, si elle veut dire la pénétration de marchandises occidentales en URSS ne signifie pas nécessairement, au contraire, l'élévation du niveau de vie.

Et puis, quand on souffre du fait que les entreprises n'ont pas assez d'autonomie quand elles sont dirigées de Moscou, on n'est pas forcément pour ... qu'elles le soient de New-York ou de Tokyo.

Enfin, la dépendance accrue vis-à-vis du marché mondial, ça peut tout aussi bien être l'aggravation de l'échange inégal et le pillage systématique de l'URSS par les pays impérialistes. Et la ligne de partage des eaux entre l'accès à une économie plus développée et compétitive que celle de l'URSS actuelle, et la ruine de l'économie soviétique à la façon argentine ou brésilienne, est difficile à cerner.

La réponse à cela est moins dans le camp des dirigeants de l'URSS, que dans celui de l'impérialisme, américain en particulier. Pour que les rêves réformistes des dirigeants russes, qui désirent sans doute remplacer le dogme de la coexistence pacifique du temps de Khrouchtchev par celui de la « convergence pacifique » comme dit Sakharov, prennent corps, il faudrait non seulement que les capitaux occidentaux collaborent, ce qui est possible... mais qu'ils soient désintéressés, ce qui l'est moins.

Où veulent aller les bureaucrates réformateurs, on peut le supposer. Où ils peuvent aller, c'est là où les choses sont bien moins claires. Car le problème est cette fois politique. C'est avec des forces sociales que Gorbatchev et ceux qu'il représente, ne seront pas forcément à même de maîtriser, qu'ils devront compter.

La politique de Gorbatchev

Sur le plan des réformes économiques, donc, tout reste encore, à l'heure actuelle, à l'état embryonnaire.

En revanche, sur le plan politique depuis un an, les changements ont été depuis un an plus spectaculaires sinon plus profonds. En un mot ou plutôt en deux, les deux mots clés que Gorbatchev a associés à son nom et à sa politique : la pérestroïka éprouve les plus grandes difficultés à démarrer, et la glasnost, elle, pourrait sembler avoir pris son essor.

Nous-mêmes, il n'y a même pas un an, le 18 novembre 1988, nous tenions un cercle Léon Trotsky consacré à l'Union soviétique de Gorbatchev.

Il y avait certes déjà d'énormes changements dans la presse et même la télé, un ton critique nouveau, un certain souffle de liberté. Il s'était aussi passé des choses dans le Caucase ou de l'autre côté de l'Union, dans les Pays Baltes : des manifestations de masse regroupant des centaines de milliers de personnes, peut-être des millions parfois, des grèves générales, une atmosphère, notamment en Arménie, et tout cela, sans que le pouvoir recourre à la répression. Oui, c'était déjà le signe qu'il y avait quelque chose de changé en URSS.

Pourtant, on pouvait s'interroger et douter de la pérennité de ces changements. En URSS même, un grand nombre de soviétiques se demandaient alors quand le retour de bâton allait venir. En novembre 87, Vitaly Korotitch, rédacteur en chef de l'hebdomadaire « Ogoniok », un des organes de presse « réformateurs », confiait à Alain Jacob, correspondant du Monde en URSS : « Nous recevons 350 lettres par jour. Un tiers environ portent sur l'époque stalinienne. Une sur 8 nous adresse des reproches avec ce genre de commentaire : « vous verrez, tout redeviendra comme avant et vous paierez ».

Oui, en URSS même beaucoup ont été longtemps persuadés, et le sont en partie sans doute encore, que la libéralisation gorbatchévienne ne durera pas aussi longtemps que les impôts ou le KGB, et que tous ceux qui se seraient un peu trop imprudemment avancés le paieraient. Et on sait que le prix de l'opposition et de la critique a généralement été fort cher. Beaucoup doivent se rappeler comment les tentatives de libéralisation de Khrouchtchev, il y a trente ans, avaient été suivies d'une réaction, sous Khrouchtchev lui-même d'abord, puis celui-ci une fois renversé, sous son successeur Brejnev, et comment un certain nombre d'écrivains, journalistes ou intellectuels qui avaient cru alors pouvoir s'exprimer ouvertement, avaient fini à la trappe, heureux encore quand le régime s'est contenté de leur imposer silence pendant vingt ans et ne les a pas dirigés sur la prison, l'asile psychiatrique ou l'exil forcé.

Nous nous demandions donc si la modeste réforme électorale annoncée, celle qui permettait des candidatures multiples aux élections des soviets, n'était pas que poudre aux yeux, laissant tout loisir à l'appareil de choisir les élus, exactement comme par le passé. C'est bien ce qui s'est passé dans nombre de régions où les bureaucrates se sont arrangés pour qu'il n'y ait toujours qu'un candidat par poste. Mais dans d'autres ce fut différent.

Il y a trente ans, la politique de Khrouchtchev

Il y a un an environ, on pouvait se dire que Gorbatchev n'était guère allé plus loin que Khrouchtchev, moins loin même. Avec Khrouchtchev aussi, du moins durant ses premières années, il y eut une floraison de publications, officielles ou non, et de groupes plus ou moins informels qui discutaient et critiquaient le passé et le présent de la société et du régime soviétiques.

Encourager la dénonciation de Staline dans la deuxième moitié des années quatre-vingt est moins spectaculaire que le coup de tonnerre de l'ébranlement du mythe stalinien en 1956 qui fut un choc autrement important que de redonner en 1988, à titre posthume, sa carte du parti au malheureux Boukharine.

La libération des détenus politiques dans les années cinquante fut aussi une autre affaire que la libération des dissidents par Gorbatchev. Quand Khrouchtchev vida les camps et mit pratiquement fin au goulag, on estime à dix millions de personnes le nombre de ceux qui furent ainsi libérés. On imagine ce que cela a signifié : probablement chaque village, chaque famille retrouva alors l'un des siens.

En 1987, Sakharov estimait à sept cents le nombre des dissidents détenus en prison ou dans les hôpitaux psychiatriques. Ce chiffre est peut-être inférieur à la réalité, d'autres dissidents disent plusieurs milliers. Mais rien à voir tout de même avec la période stalinienne. Avec Brejnev, le régime n'était pas revenu au totalitarisme stalinien, loin de là, même s'il était bien un régime policier féroce.

Par contre, depuis un an, il y a eu d'autres pas qui font que l'expérience Khrouchtchev semble dépassée.

Khrouchtchev, quelques mois à peine après avoir dénoncé le culte de Staline dans son fameux rapport au 20e Congrès, écrasait dans le sang la révolte des ouvriers Hongrois et obligea la Pologne à rentrer dans le rang sous peine de subir le même sort. Gorbatchev, au contraire, a donné le feu vert pour un gouvernement « Solidarité » dans lequel le Parti Communiste n'est plus que minoritaire en Pologne et à l'établissement officiel du multipartisme et à l'ouverture des frontières sur l'Occident en Hongrie, et il a sans doute contraint les dirigeants de l'Allemagne de l'Est à engager le dialogue avec leurs opposants.

On peut certes penser que l'évolution de la Pologne ou de la Hongrie est plutôt subie que souhaitée par Moscou. L'URSS, vue la situation internationale, n'est plus guère à même d'intervenir militairement chez ses vassaux. Cependant le fait d'accepter de voir le lien se rompre avec les États d'Europe de l'Est ne peut être qu'un choix délibéré de Moscou jugeant qu'aujourd'hui l'URSS a plus à perdre qu'à gagner en maintenant de force, si même c'était possible, ces États sous sa botte. Bien plus, Pologne et Hongrie semblent aujourd'hui des sortes de laboratoires économiques et politiques pour les réformateurs soviétiques.

En URSS même, Khrouchtchev n'a jamais toléré le moindre début d'un mouvement de masse, quel qu'il fût, nationaliste, ouvrier ou autre. En 1956 et encore en 1962, une révolte des camps de Vorkouta fut écrasée immédiatement par l'aviation. En 1962 aussi, on faisait donner l'armée, les tanks et les avions pour réprimer une grève qui avait éclaté à Novotcherkass et dans une dizaine d'autres villes du Donbass, au sud de la Russie européenne, l'une des régions qui fut justement un des bastions de la récente grève de mineurs. Là encore le contraste est frappant.

Des éléments d'une libéralisation sensible, Gorbatchev en a donc donnés et pas seulement la réforme électorale, une réforme d'ailleurs que Khrouchtchev n'envisagea jamais, du moins publiquement.

1985, 1986, les premièrs pas prudents de Gorbatchev

Il faut quand même rappeler, aujourd'hui que nous assistons à des changements un peu spectaculaires, que Gorbatchev a débuté prudemment. Une fois élu, en 1985, secrétaire général par ses pairs du Bureau Politique, en douceur et avec pour seule caractéristique sa relative jeunesse par rapport aux vieillards qui l'avaient précédé, Gorbatchev certes se mit à dénoncer « le mal bureaucratique généralisé », les carences et erreurs de la justice, les abus et les privilèges de la bureaucratie. Mais tous les secrétaires généraux l'avaient fait avant lui, à commencer par Staline lui-même. Et tout cela n'apparaissait guère que comme la continuation d'Andropov, son prédécesseur au poste de secrétaire général, qui avait, lui aussi, critiqué la gestion de Brejnev, appelé à des réformes, laissé la presse faire des révélations sur la dégradation des services de santé ou sur le fléau de l'alcoolisme et essayé de prendre des mesures contre le « manque de discipline dans les usines » .

Mais ce n'est qu'après le 27e congrès du Parti, en février 86, et la catastrophe de Tchernobyl durant l'été de la même année que la libéralisation par le haut se concrétisa. On dénonça la manie des « secrets » ou le cloisonnement d'un système générateur de catastrophes. Des intellectuels réformateurs accèdent à la direction de certains médias dont le ton change. Sakharov est libéré à la fin de l'année ainsi que la plupart des dissidents. On parle du nécessaire pluralisme des opinions.

1987, 1988 : coup d'accélérateur à la Glasnost

C'est dans l'été 1987, deux ans donc après sa désignation, que Gorbatchev donne un coup d'accélérateur à la glasnost. Il propose une réforme économique radicale, ce qu'on appelle la pérestroïka, contre le centralisme bureaucratique stalinien. Du coup, alors que précédemment Gorbatchev disait ne pas « vouloir rouvrir les plaies du passé » , la discussion est relancée sur ce passé. On réhabilite Boukharine ainsi que plusieurs autres bolcheviks, en même temps qu'on remet en cause la collectivisation des années trente ou même la politique des années vingt où l'on voit la cause de la dictature stalinienne qui a suivi. Des critiques conservatrices venant des milieux dirigeants commencent à s'exprimer dans la presse.

C'est au printemps et dans l'été 1988 que l'affrontement entre les conservateurs et les réformateurs dans les sommets de l'État et du parti devient quasi ouvert. On débat sur le modèle de socialisme en même temps qu'on prend les premières mesures autorisant l'initiative privée dans les services et l'agriculture. Et puis surtout il y a l'irruption sur la scène de forces plus ou moins organisées en dehors du parti.

En fait, à partir du moment où Gorbatchev a pris des mesures réelles de libéralisation d'en haut, tout ne vient plus d'en haut justement. Les dissidents, nouvellement libérés, et le milieu sympathisant commencent à tester la tolérance du pouvoir, prennent le risque de se réunir, de manifester, de publier ouvertement. Ils veulent voir ce que le pouvoir laisse faire, mais ils ne sont pas réellement une force. Par contre, au travers de cette dynamique qui est engagée, la contestation nationaliste, dans le Caucase et dans les Pays Baltes se précipite. Là, pour la première fois, ce sont maintenant des masses, malheureusement sur le terrain du nationalisme, qui sont dans la rue, se réunissent et manifestent ou s'affrontent.

1989 : Le jeu de Gorbatchev entre les nationalistes, les conservateurs, et la classe ouvrière

Et cette année, les choses se sont donc encore accélérées. Elles l'ont fait sous la pression de cette dynamique d'abord : davantage de choses semblent permises ou tolérées et plus nombreux sont ceux qui tentent d'aller encore plus loin. Mais les initiatives même du pouvoir ont continué à pousser dans ce sens. Ainsi la réforme électorale, décidée par Gorbatchev, qui a entraîné des candidatures diverses, réformateurs contre conservateurs, du parti ou en dehors du parti, une campagne, toute une agitation et finalement l'élection d'un soviet suprême où différentes tendances de fait étaient représentées, et allaient s'affronter sous les caméras, complaisantes pour une fois, de la télévision, c'est-à-dire sous les yeux de tout le pays (et on ne peut nier que ce soit là une décision de Gorbatchev lui-même : à la dynamique créée par ses propres mesures, il ajoute une relance).

Puis ce fut l'entrée en scène de la classe ouvrière avec la grève des mineurs au mois de juillet. Jusque là les masses étaient celles des nationalités, ouvriers à la remorque des bureaucrates et des petits-bourgeois. Il y avait eu des grèves ouvrières mais locales, circonscrites.

Avec les mineurs, pratiquement sur l'ensemble du territoire soviétique, c'était la classe ouvrière en tant que telle qui bougeait à son tour.

Aujourd'hui l'agitation, loin de cesser, semble plutôt redoubler. Un peu partout les nationalistes se mobilisent, non plus seulement dans le Caucase ou les Pays Baltes mais aussi en Moldavie ou en Ukraine ; l'Azerbaïdjian serait presque en guerre ouverte avec l'Arménie ayant instauré un quasi blocus autour de celle-ci par une grève des transports. Des grèves de toutes sortes, et pas seulement d'inspiration nationaliste se multiplieraient. Au point que certaines autorités parlent d'anarchie généralisée et que Gorbatchev s'est senti tenu de faire proposer une loi restreignant le droit de grève.

Alors Gorbatchev est-il l'apprenti sorcier qui a déclenché sans le vouloir des forces imprévues et indésirables ? Ou bien est-il, comme il semblait jusqu'à maintenant, plutôt le « surfeur » qui certes ne décide pas des vagues, de leur hauteur ou de leur direction, mais jusqu'à présent, sait compter avec elles, et les utiliser pour aller en fait dans la direction où il veut ?

En d'autres termes, à quoi peut bien correspondre la glasnost ? Quelles sont ses raisons profondes ? Où veut aller Gorbatchev ?

La première explication, ce serait évidemment celle que Gorbatchev lui-même a donnée maintes et maintes fois. L'économie du pays est dans un état lamentable du fait du lourd système bureaucratique qui désorganise plutôt qu'il organise la prétendue planification. Pour mettre un terme aux dysfonctionnement de cette économie, on a besoin de l'initiative de la population y compris de la classe ouvrière, de son contrôle aussi. Mais évidemment l'une et l'autre demandent la liberté et la démocratie.

Et il est vrai que l'une des facettes de la politique de Gorbatchev a été de s'adresser et ré-adresser à la population et aux travailleurs. Depuis qu'il est secrétaire général, il a multiplié les voyages aux quatre coins du pays et les bains de foule où il dialogue directement avec les simples gens, ou supposés tels, les rencontres aussi avec des représentants des travailleurs. Et en faisant diffuser ces dialogues à la télé, en se servant de celle-ci, comme de tous les médias pour diffuser ses messages, il s'adresse à l'ensemble de la population par-dessus la tête des responsables de tous ordres.

Et à chaque fois son message est le même : oui, vous avez raison de critiquer, en particulier tous les bureaucrates incompétents ou malhonnêtes, mais les problèmes ne pourront être résolus que si vous, les gens du peuple, vous la population, vous les travailleurs, prenez les choses en main. Il faut le contrôle ouvrier déclarait-il au début de l'année en pleine campagne électorale à une délégation de travailleurs venus lui faire part de leurs doléances, le tout transmis par la télévision. Il l'a redit un peu partout.

Que l'économie soviétique soit entravée par la bureaucratie qui est un des principaux obstacles à son essor, qu'une économie planifiée à l'échelle d'un pays comme l'URSS ne puisse fonctionner un peu harmonieusement sans contrôle ouvrier et de la population tout entière, sans démocratie, liberté et droit de critique complet, c'est une évidence

Aussi Gorbatchev n'est-il peut-être qu'à moitié hypocrite quand il dit chercher à instaurer un peu de liberté de critique, de démocratie et de contrôle populaire afin de permettre à une économie malade de fonctionner mieux.

Mais dans cette hypothèse il s'agirait d'une libéralisation toute provisoire, le temps de rénover, de réformer, en le bousculant, l'appareil administratif de l'État et du Parti.

Car Gorbatchev et ceux qu'il représente, sont eux-mêmes de cette bureaucratie. Ils parlent beaucoup contre le bureaucratisme, c'est-à-dire un certain style et certaines méthodes, mais jamais contre la bureaucratie elle-même, c'est-à-dire la couche de privilégiés qui impose ce style et ces méthodes au pays.

En faisant par ailleurs appel à l'initiative privée dans le domaine économique, en mettant en question la planification elle-même, ils montrent que leurs motivations sont certainement un peu plus complexes que la simple volonté de venir à bout des difficultés de l'économie planifiée en restaurant la démocratie ouvrière.

En fait la libéralisation semble un voeu d'une bonne partie sinon de toute la bureaucratie. Et cela ne date pas d'hier. Déjà la destalinisation par Khrouchtchev - ce premier essai de libéralisation il y a trente ans - répondait entre autre au désir de la bureaucratie de vivre mieux, non seulement matériellement mais aussi plus libre, de se débarrasser d'un régime de dictature étouffant tout le pays et du coup la bureaucratie elle-même.

Mais à l'époque, il s'agissait d'abord de mettre fin à la terreur. Vivre mieux, c'était d'abord ne plus être sous la menace constante et complètement arbitraire de perdre la vie ou d'être envoyé pour un temps indéfini en camp de concentration. La levée de cette menace dut apparaître comme un immense progrès non seulement pour la population mais aussi pour la bureaucratie elle-même.

Trente ans plus tard, les choses ont bien changé. Il n'y a plus de terreur. Le régime sous Brejnev fut une dictature policière mais le goulag et les exécutions sommaires ont bien pris fin avec Khrouchtchev. Le niveau de vie de toute la population et donc en particulier celui surtout de la bureaucratie s'est considérablement accru. Avec lui et un accroissement aussi de la culture des nouvelles générations de bureaucrates, leurs aspirations se sont affinées. Ce n'est plus seulement vivre constamment avec la peur au ventre dont ils ne veulent plus. Ils veulent vivre comme la petite bourgeoisie voire la bourgeoisie des pays occidentaux impérialistes qu'ils connaissent d'ailleurs bien mieux pour y voyager plus souvent. Ils veulent son luxe et ses facilités matérielles : tout le monde raconte comment le moindre petit bureaucrate voyageant en occident s'efforce de rapporter les tout derniers gadgets de l'électronique en même temps que les produits de luxe. Ils veulent aussi, au moins pour les intellectuels, la liberté de penser même relative, pouvoir jouir de débats scientifiques, artistiques, littéraires, voire politiques ou d'une presse libre. Ils veulent enfin, pour les plus favorisés la possibilité d'accumuler du capital et de posséder des entreprises, en clair le retour à la propriété privée légale qui est l'essentiel de la liberté comme de la qualité de vie de la bourgeoisie occidentale. Ce n'est, sur le fond, pas nouveau. Trotsky parlait déjà de ce type d'homme, et plus tard, dans les années cinquante, un haut bureaucrate, Kravtchenko, passé à l'Ouest, eut son heure de gloire en écrivant, ce qui fut un best seller dans le monde occidental : J'ai choisi la liberté, façon cynique d'exprimer qu'il avait choisi d'être franchement pour l'exploitation au lieu de l'être de façon honteuse.

Il est symptomatique que ce que l'on a appelé la dissidence sous Brejnev et dont le programme se résumait, toutes tendances confondues, à réclamer les libertés occidentales, se soit essentiellement recrutée dans les couches de la bureaucratie et de l'intelligentsia qui fait partie de cette bureaucratie.

A cet égard, la politique de libéralisation, prélude éventuel à des mesures économiques de dés-étatisation de la production, apparaîtrait comme une tentative du pouvoir de répondre aux voeux d'une fraction de la bureaucratie, une tentative pour pousser toute la société soviétique vers le type de société dont voudraient certains bureaucrates, ceux qui ont le plus à en espérer à tort ou à raison.

Le modèle social-démocrate

Mais comme il ne serait encore guère convenable de dire tout crûment que ce que l'on aimerait bien, c'est tout simplement le retour à la société bourgeoise ou au capitalisme, on trouve d'autres mots pour décrire ce que l'on vise. Le terme d'occidentalisation employé par quelques dissidents semble lui-même encore un peu trop cru. Alors aujourd'hui, le maître mot semble être pour un temps celui de la social-démocratisation. On vante la Suède, voire la France. Et Vadim Medvedev, l'homme chargé de l'idéologie au sein de l'actuel bureau politique, confiait il y a quelques mois dans un interview au journal Le Monde que les dirigeants russes s'intéressaient de près au « modèle social-démocrate » et en étudiaient les expériences.

Que peut bien signifier cet intérêt pour la social-démocratie de la part des dirigeants soviétiques ? Que veut dire ce mot dans leur bouche ou sous leur plume ?

Il a l'avantage d'abord de conserver le terme de socialisme, car celui-ci reste quand même jusqu'ici la référence obligée. Après tout, Gorbatchev est toujours secrétaire général d'un Parti Communiste et président d'un État qui prétend aussi construire le socialisme. D'un autre côté, il évoque la société bourgeoise dont rêvent les bureaucrates. Mais ce « modèle » passe (indûment car la plupart des nationalisations en France par exemple sont dues à de Gaulle en 1945) pour représenter une économie dite mixte, où une fraction importante des entreprises est nationalisée, permettant à l'État d'en assurer, souvent à perte, le fonctionnement indispensable tandis que le secteur privé peut prospérer dans les secteurs rentables. Il évoque enfin, et ce n'est peut-être pas le moins important, une situation où le gouvernement tout en restant garant des intérêts de la bourgeoisie a plus ou moins réussi à obtenir ou garder le soutien, le consensus ou la neutralité de la classe ouvrière.

Ce qui a amené la bureaucratie à maintenir le système économique de l'URSS c'est la crainte des réactions de la classe ouvrière. C'est la peur de la classe ouvrière qui a fait accepter jusqu'ici aux bureaucrates la dictature, et d'abord celle de Staline, seul moyen à leur yeux de défendre leurs privilèges. Aujourd'hui Gorbatchev, ou plus exactement les représentants de l'aile bourgeoise du PCUS et de la bureaucratie, croient qu'il est possible de restaurer le capitalisme sans que la classe ouvrière profite de la période de crise politique et sans qu'elle s'empare des libertés pour intervenir pour la défense de la propriété d'État des moyens de production, de ses intérêts, et pour mettre en cause les privilèges et les privilégiés.

S'adresser aux masses par-dessus la tête de l'appareil d'État... pour tenter de restaurer le capitalisme en URSS ?

Si Gorbatchev a affaire aujourd'hui à une opposition dans les rangs de la bureaucratie - ceux qu'on appelle les conservateurs - c'est pour cette même raison. Ces bureaucrates conservateurs partagent sans doute les aspirations de toute la bureaucratie à une autre société.

Hormis ceux qui peuvent se sentir personnellement visés par les changements politiques, ils sont peut-être d'ailleurs nombreux,ils peuvent adhérer aux objectifs de Gorbatchev. Mais ces aspirations sont contre-balancées par la peur de voir cette politique ouvrir la porte au désordre, et à l'irruption sur la scène des masses populaires et surtout de la classe ouvrière.

Aujourd'hui, le problème le plus brûlant est celui du nationalisme, puisque de l'Azerbaïdjan à l'Estonie, on peut voir des forces nationalistes prendre la tête de véritables mouvements de masse et des revendications non seulement d'autonomie mais clairement d'indépendance explicitement formulées.

Dans le domaine du nationalisme, l'autre danger serait, mais cette fois pour la classe ouvrière, qu'elle se range définitivement derrière les nationalistes et soit entraînée ainsi à servir de masse de manoeuvre pour une cause et par des politiciens qui ne peuvent être que ses pires ennemis.

En tolérant les mouvements nationalistes, en leur laissant même le pouvoir dans certaines républiques de l'Union, en donnant à celles-ci une large autonomie, en particulier économique qui peut aider à satisfaire bureaucratie et petite-bourgeoisie locales, voire en acceptant leur séparatisme, Gorbatchev fait évidemment la part du feu. Mais il montre aussi qu'avec des nationalistes il peut s'entendre.

Car le problème crucial pour Gorbatchev et ceux qu'il représente, pour réintroduire le capitalisme et transformer l'État soviétique de gardien de cette économie planifiée en protecteur des biens capitalistes, serait de trouver la classe ouvrière sur son chemin car celle-ci peut détruire radicalement les espoirs d'embourgeoisement de la bureaucratie et la bureaucratie elle-même.

Même sur sa droite, les nationalistes représentant actuellement le danger le plus immédiat et le plus apparent, ne sont pas un danger aussi grand que le serait la classe ouvrière soviétique si elle intervenait sur un terrain de classe.

Alors, pour le moment, il fait appel à elle pour critiquer, contrôler, aider aux réformes économiques et politiques et surtout faire sauter partout dans le pays les verrous conservateurs, tout en lui demandant d'accepter des sacrifices économiques.

Autrement dit, il s'adresse directement, par-dessus la tête de l'appareil d'État, à tous ceux qui sont épris de liberté, pour qu'ils pèsent de façon visible sur les fractions conservatrices de la bureaucratie et cela... peut conduire à la restauration du capitalisme en URSS.

Cela peut-il marcher ?

Seul l'avenir évidemment pourra répondre à cette question. Ce n'est pas impossible, mais ce n'est pas couru d'avance.

Certes la pérestroïka a coïncidé jusqu'ici, d'après tous les observateurs, avec les difficultés matérielles plus grandes pour les Soviétiques pour trouver produits de première nécessité et biens de consommation par exemple. Mais la classe ouvrière peut accepter des difficultés matérielles accrues aussi si dans le même temps il y a des libertés nouvelles, des possibilités de s'exprimer qui par elles-mêmes sont une façon de vivre mieux. La classe ouvrière soviétique, elle non plus, ne vit pas que de pain. Mais se servira-t-elle de ces libertés, une conscience politique de classe se concrétisera-t-elle par l'apparition de partis prolétariens de la même façon qu'ont surgi des partis bourgeois, nationalistes ou pas, là est le problème.

La politique de détente et le rapprochement avec les États-Unis peut jouer elle aussi en faveur de Gorbatchev. N'oublions pas que la population soviétique est non seulement celle qui a subi le plus durement la seconde guerre mondiale. C'est elle aussi qui a ressenti le plus durement les effets de la guerre froide. Et si Gorbatchev a favorisé la détente actuelle au point de faire les trois quarts du chemin en faisant l'essentiel des concessions aux USA, c'est sans doute parce qu'un ralentissement dans la course aux armements était nécessaire pour l'économie soviétique et c'est aussi parce qu'elle rencontrait le soutien de la population soviétique d'autant que c'est la menace de guerre qui a précédemment justifié les sacrifices et la dictature.

Mais lorsqu'il s'agit de supprimer la propriété étatique des moyens de production, Gorbatchev et les réformateurs garderont-ils le soutien même d'une partie de la classe ouvrière soviétique ou au contraire rencontreront-ils une opposition violente de sa part ?

C'est là le problème essentiel pour l'estimation de ce que peut devenir l'URSS. Si la bureaucratie ne rencontre aucune opposition de la part de la classe ouvrière, elle pourra se transformer en bourgeoisie et démanteler, sans combat, ce qui reste de l'État ouvrier qui n'aura personne pour le défendre.

Si, au contraire, elle rencontre une opposition violente de ce côté, la libéralisation se retournera contre elle et peut-être verrons-nous la renaissance d'un véritable État ouvrier démocratique en URSS.

Malheureusement rien ne nous permet de trancher en faveur de l'une ou l'autre possibilité, car elles dépendent de facteurs que nous ne pouvons ni connaître ni encore moins mesurer.

Gorbatchev doit de ne pas s'aliéner la classe ouvrière, pour la neutraliser bien entendu et éventuellement pour s'en servir contre ses adversaires conservateurs voire même pour démanteler à la base l'État soviétique.

De leur côté, ses adversaires conservateurs depuis quelques mois, paraît-il, fondent un peu partout des clubs et des associations qui auraient pour but de regrouper les travailleurs contre les coopératives et l'initiative privée. Une manifestation a même eu lieu à Moscou, organisée par les syndicats officiels.

Il s'agit sans doute de pure démagogie de la part des conservateurs, ou bien de calomnies de la part des Gorbatcheviens contre les travailleurs qui se défendent en mettant au compte des conservateurs certaines réactions ouvrières authentiques. Car il n'y a certainement pas eu que les manifestations des syndicats officiels à Moscou. Les travailleurs ont, paraît-il, beaucoup de ressentiment contre ces nouvelles coopératives qui prospèrent en pratiquant des prix exorbitants tandis que les magasins d'État sont encore plus vides que par le passé. Malheureusement ceux qui leur proposent ainsi de s'en prendre à ces coopératives sont des privilégiés et responsables du système actuel.

En tout cas, que les conservateurs se préoccupent de canaliser les éventuelles colères et rancoeurs de la classe ouvrière, contre Gorbatchev et les réformateurs, montre qu'eux aussi jouent avec le jeu dangereux du soutien ou de l'hostilité, de la passivité ou de la mobilisation de la classe ouvrière.

Par ailleurs, l'État-major de l'armée est toujours en place même s'il y a des remaniements. Le KGB, cette police politique qui compterait 265 000 membres, aussi, même si sa direction a changé. Et ce n'est pas le fait que ce KGB rencontre maintenant officiellement, pour d'amicales réunions de travail, ses confrères de la CIA américaine qui peut nous assurer que le KGB s'est converti à la démocratie. On peut même douter que la CIA, spécialiste des coups anti-démocratiques, du Chili aux États-Unis même, soit d'excellent conseil en la matière. La seule chose un peu consolante c'est qu'à son palmarès, la CIA a plus de coups ratés que réussis, mais c'est peut-être pour ça que Gorbatchev a poussé à ces rencontres...

Quelles perspectives le processus politique engagé par Gorbatchev en URSS offre-t-il à la classe ouvrière ?

Fondamentalement, les motivations comme les objectifs des bureaucrates réformateurs, ne vont pas dans le sens des intérêts de la classe ouvrière soviétique. On l'a vu, il y a une frontière de classe entre les deux.

Contrairement à ce qu'il prétend, Gorbatchev ne veut à aucun prix du contrôle des travailleurs. Le dialogue qu'il affiche avec eux est condescendant et circonstanciel.

Il peut faire appel à eux, aussi bien dans sa lutte contre les conservateurs que pour faire contre-poids aux forces nationalistes centrifuges, tout en se retournant brutalement contre eux, ou en laissant d'autres le faire.

C'est pourquoi bien des retournements dramatiques sont possibles en URSS, comme on l'a vu il y a quatre mois en Chine. Car Gorbatchev n'est pas fiable. Pas plus qu'un Zao Zhiyang ne l'était en Chine. Gorbatchev veut bien que les travailleurs soient ses amis, mais il n'est pas l'ami des travailleurs. Et il partage cette duplicité politique avec tous les hommes politiques bourgeois, libéraux ou pas, de la terre, et de l'histoire passée et présente.

Bien évidemment, les travailleurs soviétiques n'ont pas plus d'intérêts communs avec les bureaucrates conservateurs, et tous les nostalgiques de la dictature et de l'absolutisme, même quand ces derniers tentent pour les opposer à Gorbatchev de les enrôler derrière les syndicats officiels dans des manifestations contre « l'Abalkisme et les millionnaires » (Abalkine est l'économiste réformateur chargé au gouvernement des réformes économiques). Ce n'est d'ailleurs pas parce qu'il se prévalent de la lutte contre le retour au capitalisme et se présentent comme les gardiens de la propriété collective, que les travailleurs se laisseront abuser par eux.

Seulement, il ne suffira pas que les travailleurs soviétiques prennent goût à la politique spectacle, par télévision interposée, pour se protéger d'un retour à l'absolutisme bureaucratique par un éventuel coup de force de l'armée et du KGB, ou d'une renaissance de la bourgeoisie en URSS et de l'exploitation par l'impérialisme mondial.

Mais la classe ouvrière soviétique peut se saisir des velléités démocratiques des dirigeants réformateurs, exiger les libertés qu'ils ne sont pas prêts à octroyer. Elle peut surtout accéder à la conscience politique de classe en créant une pluralité de partis prolétariens, en accédant à la vie politique réelle, aux débats politiques, en posant les problèmes d'un point de vue réellement communiste. Cela peut être permis par la libéralisation actuelle, même relative.

Pour cela, il lui faudra devenir une véritable force politique indépendante ; indépendante aussi bien de la fraction réformatrice que conservatrice de l'appareil bureaucratique. Le processus de libéralisation du régime engagé par Gorbatchev lui en donne la possibilité, et c'est là où réside le seul aspect positif de cette situation, mais il est de taille.

Cela pourrait vouloir dire la possibilité de la réapparition sur la scène politique de la classe ouvrière russe, après soixante ans de silence. Et pas seulement de la classe ouvrière de 1917, ultra-minoritaire alors dans la société, mais la classe ouvrière du plus grand pays industriel du monde, majoritaire dans le pays, et concentrée comme pratiquement nulle part ailleurs.

Et la politisation de cette classe ouvrière-là pourrait redonner de tous nouveaux atouts au mouvement ouvrier du reste du monde.

Tant que la classe ouvrière soviétique subissait le joug du totalitarisme stalinien ou post-stalinien, le choix offert à la classe ouvrière des différents pays du monde, y compris en URSS, semblait être le Charybde capitaliste ou le Scylla « collectiviste ». Le stalinisme a joué un rôle profondément réactionnaire y compris de ce point de vue.

Si la démocratisation de l'URSS se réalisait avec la participation pleinement consciente de la classe ouvrière, non seulement elle irait jusqu'au bout de ses possibilités, mais elle prendrait aussi tout un autre cours que celui engagé par Gorbatchev. La reconquête des libertés en URSS ne se résumerait plus alors à la liberté de s'enrichir pour ceux qui sont le mieux placés pour cela. Cela voudrait dire que dans des délais rapprochés, l'URSS redeviendrait un pôle révolutionnaire pour le monde entier au lieu de redevenir tout bonnement un « pays comme un autre »...

A l'opposé, l'autre éventualité, serait que les réformateurs bourgeois réussisse dans leur entreprise sans que la classe ouvrière leur conteste le choix de leurs objectifs. Ce serait donc le retour à une société capitaliste.

Cela se traduirait, sur le plan international, pour un temps du moins, par un recul des idées communistes, au profit des valeurs de l'occident capitaliste.

Mais ce recul, en fait, n'a-t-il pas déjà eu lieu, tant il est vrai que les idées communistes telles qu'elles étaient inculquées par la dictature stalinienne et post-stalinienne, ont servi de repoussoir aux travailleurs.

Les décennies passant, les générations succédant aux autres, la fin de l'URSS, telle que le stalinisme l'a figée au bout de soixante-dix ans de domination mondiale de l'impérialisme, cela voudrait dire qu'il est arrivé un seuil où la dégénérescence bureaucratique a pu livrer le combat contre ce qui restait des acquis de l'État ouvrier fondé en 1917.

Une page de l'histoire aurait alors été tournée. Ce qui ne signifierait pas, bien entendu, que la révolution russe ne continuerait pas à dispenser ses enseignements pour les révolutionnaires socialistes, tout comme d'ailleurs la révolution française a continué, bien après la deuxième partie du 19e siècle, à inspirer les révolutionnaires du monde entier.

S'il s'avérait, au contraire, que dans le processus actuel, la classe ouvrière soviétique profite des actuelles libertés politiques pour s'exprimer et défendre la propriété collective des moyens de production contre toutes les tentatives de retour à la propriété privée, et qu'elle le fasse en tant que force indépendante et pas derrière les bureaucrates conservateurs, cela voudrait dire qu'elle reste attachée aux acquis d'octobre 1917, donc que ceux-ci sont encore vivaces et vivants.

Comme l'ont fait les révolutionnaires marxistes avant nous, nous prendrons l'histoire comme elle se présente, avec ses reculs, réels ou apparents, ou avec ses potentialités.

Prenant ses désirs pour des réalités, imaginant déjà le succès d'un développement qui n'en est qu'à ses débuts, imaginant que l'URSS s'étant totalement rapprochée des États-Unis les deux Grands puissent imposer leur ordre au monde, un écrivain américain,Francis Fukuyama, qui est aussi un conseiller politique de Bush, vient d'écrire froidement que nous sommes en train de vivre « la fin de l'Histoire » .

Eh bien non! Ceux qui veulent restaurer le capitalisme en URSS n'ont pas encore gagné, et s'ils y arrivaient nous ne serions pas à la fin de l'Histoire. Car l'Histoire, ce n'est pas la coexistence et le renforcement mutuel du stalinisme ou de l'impérialisme. L'Histoire de notre époque, c'est toujours l'opposition des deux classes principales de notre société, la bourgeoisie et le prolétariat.

Et la lutte de classe ne cesserait pas parce que la bureaucratie soviétique aurait été jusqu'au bout de son chemin et réussi finalement à réintégrer la bourgeoisie.

Peut-être la scène historique serait-elle alors plus claire, débarrassée de faux communistes qui ont pesé lourdement pour entraver les luttes du prolétariat mondial pendant cinquante ans.

Car le fait essentiel pour la renaissance du mouvement révolutionnaire mondial, pour un nouvel internationalisme, pour la future révolution prolétarienne, ce ne sont pas les avatars de l'État soviétique, ce serait le retour du prolétariat soviétique sur la scène de l'Histoire.

La réapparition sur la scène politique et sociale de la classe ouvrière soviétqieu, c'est quelque chose qui ne pourrait manquer de compter, pas seulement pour l'URSS mais pour le monde entier. Son absence a pesé lourdement, très lourdement sur le moral et la conscience de la classe ouvrière internationale, en particulier des grands pays impérialistes. Si la classe ouvrière américaine par exemple s'est rangée si totalement dans la dernière période historique derrière sa bourgeoisie, c'est aussi - pas seulement, bien sûr, il y a d'autres causes objectives - mais c'est aussi que cette bourgeoisie a pu lui présenter le communisme, sous le visage de l'URSS, comme une chose hideuse et anti-ouvrière et qu'elle ne percevait qu'un grand silence de la part de la classe ouvrière soviétique.

Alors, même la récente grève des mineurs soviétiques, bien loin pourtant, autant que nous puissions en juger, d'être le moins du monde révolutionnaire, a commencé à changer les choses, dans ce qu'un certain nombre de prolétaires américains ou européens peuvent percevoir de la classe ouvrière soviétique.

Aux États-Unis, en Europe, la bourgeoisie qui avait à sa disposition la majeure partie de la planète à exploiter, put domestiquer partiellement la classe ouvrière. Mais, même si l'URSS réintègre complètement le système capitaliste, elle n'aura pas plus qu'avant la possibilité de piller le reste de la planète. Même en tant qu'ex-grande puissance, mais économiquement vassalisée par l'impérialisme, elle n'aura guère de quoi domestiquer longtemps une classe ouvrière qui peut devenir l'une des plus politisées du monde.

Et pour peu que les tendances révolutionnaires, même très minoritaires, soient partie prenante de cette politisation, cela peut marquer le début de la régénérescence du mouvement ouvrier mondial.

Non, ce n'est pas parce que l'URSS d'un Gorbatchev pourrait réintégrer le camp capitaliste, que le monde capitaliste serait stabilisé pour autant, et ne recèlerait plus de possibilités révolutionnaires.

Cependant, pour le moment, répétons-le, rien ne permet de privilégier l'une ou l'autre de ces éventualités. La contre-révolution sociale a laquelle aspire une partie de la bureaucratie russe n'est pas encore accomplie. S'il est possible que la classe ouvrière laisse faire, il n'est pas invraisemblable que ceux qui pressent Gorbatchev de s'engager au plus vite vers un retour au capitalisme n'aient finalement joué un jeu trop dangereux pour eux.

De toutes façons, il appartiendra alors à la génération révolutionnaire d'aujourd'hui, de redéfinir, en fonction de la nouvelle situation, ses objectifs et sa stratégie pour atteindre le communisme, ce futur proche de l'Humanité, comme disait Marx.