Temps de travail, salaires et lutte des classes

Cercle Léon Trotsky
10/04/2015

Selon Alain Rey, un linguiste français, le mot travail viendrait du latin « tripalium », un instrument de torture formé de trois pieux, utilisé pour maintenir les animaux domestiques afin de les soigner, ou pour punir les esclaves.

Certes le contenu a changé, et travailler est devenu aujourd'hui le lot commun de l'humanité. Mais le fait est que depuis des temps immémoriaux, le travail est associé à l'idée de souffrance, voire d'esclavage. Ce n'est pas le propre du travail, mais de la société, et en particulier de la société d'exploitation.

Avec l'émergence de la société d'exploitation, le travail est devenu, pour la majorité des hommes, une contrainte, les richesses produites étant accaparées par une minorité. Dans la société capitaliste, il est même devenu une marchandise comme une autre, vendue contre un salaire, par ceux qui possèdent comme seul bien leurs bras et leur tête. Depuis deux siècles, le salariat, comme forme particulière d'exploitation du travail humain, s'est généralisé à toute la société. Mais dès le début du développement du prolétariat industriel, les premiers combats contre cette nouvelle forme d'asservissement ont commencé.

Le mouvement ouvrier est né de ces luttes multiples, mais aussi de la rencontre avec les premiers socialistes et communistes, qui leur ont donné un sens, celui de changer la société. C'est au travers de la lutte des classes, que la classe ouvrière a éveillé et développé sa conscience. Elle a dû combattre pour de nombreuses revendications, mais deux, en particulier, qui s'attaquent au fondement même de l'exploitation capitaliste : la diminution du temps de travail et l'augmentation des salaires.

Ne plus faire de journées interminables de 16 heures par jour, obtenir de meilleurs salaires pour subvenir à ses besoins, c'était une nécessité vitale. Mais pour les éléments les plus radicaux, les plus conscients, c'était aussi le seul moyen de préparer l'émancipation sociale. Et s'ils se battaient pour les huit heures ou leurs salaires, c'était sans perdre de vue le but, l'abolition du salariat.

Avec l'extension du capitalisme à la surface de la planète, ces revendications se retrouvent aujourd'hui sur tous les continents, du Bangladesh à l'Afrique du Sud. Et dans les pays anciennement industrialisés, la crise les a brutalement réactualisées. Cela prouve, s'il en était besoin, que ces revendications expriment avant tout le rapport de forces entre la classe ouvrière et celle des capitalistes, et qu'elles ne disparaîtront qu'avec lui.

Alors ce soir, nous ne parlerons pas du « coût du travail », convaincus que nous sommes que c'est l'exploitation du travail humain qui crée les richesses fabuleuses de ce monde. Nous ne dirons pas plus qu'il faut « libérer le travail », slogan dans l'air du temps, mais qui cache surtout la volonté patronale de déréglementer le travail, et aussi le fait que c'est le parasitisme de la bourgeoisie qui l'entrave.

Mais nous déroulerons une page de la lutte des classes, celle que la classe ouvrière a mené, et qu'elle mène encore aujourd'hui, pour conquérir son droit à l'existence. C'est une page que tous les tenants du capitalisme voudraient tourner en prétendant que c'est la fin de la lutte des classes. C'est pourtant une page qui a profondément modelé la société dans laquelle nous vivons, sans en connaître toujours l'histoire.

Avec les sociétés de classes, l'exploitation du travail humain

De la préhistoire de l'humanité...

La préhistoire de l'humanité n'a pas connu l'exploitation de l'homme par l'homme. Les premiers êtres humains se distinguèrent des autres animaux par leur capacité à créer des outils pour tirer le meilleur parti des ressources de la nature. Pour se nourrir, ils pratiquaient la cueillette et la chasse, chasse qui fut grandement facilitée dès qu'ils surent façonner des silex tranchants. Fabriquer, développer des outils, fut en quelque sorte la première forme de travail, une activité propre à l'espèce humaine.

Si certains singes sont capables de sélectionner et d'utiliser une pierre pour casser une noix, s'ils peuvent enlever les feuilles d'une fine branche, s'en servir pour récupérer des fourmis dans une fourmilière et s'en délecter, aucun animal n'a pu fabriquer d'outils aussi complexes qu'un simple biface, résultat de nombreuses entailles successives, et surtout d'un projet élaboré et reproductible.

Engels, le compagnon d'idées et de combat de Marx, avait eu l'intuition de l'importance de l'outil dans l'évolution de l'homme lorsqu'il écrivit en 1876 un court texte intitulé « Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme ». Je le cite : « C'est le jour où, après des millénaires de lutte, la main fut définitivement différenciée du pied et l'attitude verticale enfin assurée que l'homme se sépara du singe, et que furent établies les bases du développement du langage articulé et du prodigieux perfectionnement du cerveau, qui a depuis rendu l'écart entre l'homme et le singe infranchissable. La spécialisation de la main, voilà qui signifie l'outil, et l'outil signifie l'activité spécifiquement humaine, la réaction modificatrice de l'homme sur la nature, sur la production ». Autrement dit le travail.

Aujourd'hui, on sait que cette évolution a duré des millions d'années et non des millénaires, mais Engels ne pouvait s'appuyer que sur les connaissances de son temps. Pour autant, les grandes étapes de l'hominisation qu'il indiquait sont celles que les préhistoriens actuels décrivent en détails : sous l'influence du mode de vie, l'ancêtre de l'homme a commencé à marcher sur ses deux pieds ; la station debout a libéré ses mains, qui ont pu acquérir l'habilité nécessaire pour fabriquer des outils ; en même temps, son cerveau se développait, et l'apparition du langage a permis la transmission des connaissances accumulées.

Après le travail de l'outil, un autre pas fut franchi avec l'invention de l'agriculture et de l'élevage. L'homme cessait d'être un prédateur, obligé de chasser ou de cueillir des plantes pour se nourrir, il devint véritablement producteur de sa propre nourriture, ce qui lui permit d'assurer la survie de groupes humains plus importants.

...aux sociétés de classes

Les hommes produisant davantage d'aliments qu'ils n'en consommaient, un autre changement apparut : la division du travail, et avec elle, la division de la société en classes. L'appropriation du surplus par une fraction d'entre eux fut l'origine de la propriété privée, et cela transforma les relations entre les hommes. Face à une minorité de privilégiés qui étaient débarrassés du souci de pourvoir à leurs besoins, la grande majorité des producteurs étaient contraints de se consacrer au travail productif pour vivre et faire vivre les autres. On était passé du travail des hommes sur la nature, à l'exploitation de l'homme par l'homme !

Dans l'Antiquité esclavagiste, le travail était considéré comme une tâche pénible, réservée aux esclaves, tandis que les citoyens libres s'adonnaient aux activités nobles, telles que les arts, la science, la philosophie, ou encore la participation à la vie politique. Les philosophes grecs théorisèrent cela dans leurs idées : le travail est indigne de l'homme, car il n'est homme que dans la vie de l'esprit, dans les activités intellectuelles. Chez les Romains, il suffit de dire que le mot négoce vient de negotium, c'est-à-dire négation du loisir, pour avoir une idée de la considération dans laquelle on tenait le commerce, et le travail en général !

Libérés du travail productif proprement dit, une partie des bénéficiaires de la société esclavagiste n'en jouèrent pas moins un rôle déterminant. Ils ne vivaient pas qu'en parasites du travail humain, certains créaient, dans le domaine des idées, de quoi faire avancer la société. Les mathématiques, la géométrie, permirent aux ingénieurs et aux architectes de l'Antiquité de concevoir des villes, ou des monuments comme le Parthénon. Elles servirent aussi à l'arpentage des terrains, au développement de l'astronomie. Dans ces sociétés, le travail n'était donc pas insupportable pour tout le monde. Certains s'y épanouissaient même, tandis qu'il était dur et pénible pour les esclaves bâtisseurs, ou pour ceux qui cultivaient les champs.

Ces civilisations se développèrent sur la base de l'esclavage. La généralisation de la production marchande et la multiplication des échanges permirent l'enrichissement général de la société et le développement des techniques, qui, plus tard, ouvrirent la voie au capitalisme.

Le développement de la société capitaliste et le travail aliéné

Après les philosophes de l'Antiquité, qui voyaient le travail comme une dégradation de la condition humaine, vinrent les religieux du Moyen-âge, qui considéraient le travail comme une malédiction. Il aurait été imposé à l'homme, chassé du Paradis pour avoir péché, il devait donc l'accepter dans la souffrance. C'est seulement à partir du 18e siècle, avec les intellectuels des Lumières, qu'on commença à considérer le travail comme une activité humaine noble, productrice de richesses. En 1776, dans son traité d'économie intitulé « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », Adam Smith expliquait que le travail est la base de la richesse générale de la société, et que cette richesse augmente avec la division croissante du travail.

Avec la révolution industrielle qui débuta en Grande-Bretagne pour s'étendre rapidement à d'autres pays, le développement du machinisme allait profondément transformer le travail, mais aussi la condition du travailleur. A côté du paysan libre ou de l'artisan, maîtres de leur travail et de leur production, surgissait le prolétaire, dépourvu de tout moyen de gagner sa vie autrement qu'en s'embauchant dans une manufacture. Brutalement, l'ouvrier était ramené au rang de bête de somme, subissant des horaires démentiels, des conditions de travail épouvantables.

C'est pour échapper à ce sort que les petits artisans du textile, les tricoteurs et les tondeurs de draps, se révoltèrent en 1811-1812, brisant les premières machines qui dégradaient leurs conditions de vie et leur salaire. Ce mouvement, le luddisme, s'étendit rapidement à tout le nord de l'Angleterre, et fut sévèrement réprimé. Des milliers d'hommes de troupes furent acheminés pour quadriller la région, et finalement, treize ouvriers furent pendus, des dizaines d'autres condamnés à la déportation.

Cette opposition à l'introduction des machines se manifesta dans d'autres régions, d'autres pays. Elle fut la première expression de la colère d'ouvriers artisans, encore plus ou moins indépendants, devant la mécanisation croissante des ateliers et la menace qu'elle représentait pour leur existence même. D'autres types de luttes lui succèderaient pour résister à l'exploitation des capitalistes, dont les machines ne sont que l'instrument.

Quelle est l'origine de cette nouvelle condition du travailleur sous le régime capitaliste, comment le travail devient-il aliéné, selon le mot de Marx ? Tout d'abord, le travail de l'ouvrier n'est plus l'activité physique et intellectuelle libre de l'artisan. Dans la fabrique, le morcellement des tâches réduit l'homme à n'être qu'un simple appendice de la machine, d'où ce sentiment à la fois de souffrance physique et d'abrutissement de l'esprit. Avec le machinisme, le travail manuel se sépare du travail intellectuel, et cela empêche l'épanouissement complet de l'être humain.

D'un autre côté, le travail lui-même n'est plus la satisfaction d'un besoin en soi, comme la satisfaction de fabriquer un objet de qualité, pour son usage personnel ou pour le vendre. Au contraire, le travail est devenu le seul moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail, parce qu'il procure le salaire indispensable pour vivre. C'est donc un travail contraint, que l'on exerce, celui-là comme un autre, à la seule fin d'en tirer un salaire pour subsister, alors qu'on ne vit vraiment qu'avant ou après le travail.

Enfin, dans le mode de production capitaliste, les moyens de production, les usines, les capitaux, sont la propriété privée de quelques-uns. Et la majorité, tous ceux qui doivent travailler pour vivre, sont dépossédés, au sens de dépouillés, du produit de leur travail, des richesses qu'ils ont produites, et qui appartiennent maintenant aux capitalistes.

C'est pour toutes ces raisons, que Marx parlait de l'aliénation du travail, c'est-à-dire du fait qu'il devenait étranger à la condition humaine elle-même. Il précisait : « Dans son travail, (l'ouvrier) ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. (...) Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu'il n'existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste ». Marx, Manuscrits de 1844.

Mais pour Marx, il ne s'agissait pas seulement de constater cette dégradation du travail, il fallait la contester et rechercher le moyen de libérer l'homme de cette aliénation du travail, de cette nouvelle servitude que le salariat incarnait. D'emblée, la solution semblait être dans l'abolition de la propriété privée. Là se trouvait la clé de la dépossession, de l'aliénation, car la propriété privée de quelques-uns, c'est d'abord la privation de propriété pour le plus grand nombre, et Marx se réclamait de son abolition comme communiste.

Pour envisager concrètement les moyens de sa suppression, il lui fallait comprendre le fonctionnement même de la société capitaliste. Il lui fallait rechercher dans les rapports de production, les plus enracinés dans la société, donc les plus cachés à l'analyse, le moyen de bouleverser l'ordre social, basé sur la propriété privée, et par là de libérer l'homme.

L'exploitation de la force de travail sous le capitalisme

Ses recherches commencèrent là où s'était arrêtée l'économie politique de son temps. Depuis le 18e siècle, l'économie politique expliquait que le travail, à la source de la richesse, permet la mesure de toutes les valeurs créées. C'est par le travail qu'exige la production d'une marchandise qu'on peut mesurer sa valeur, et sur le marché, les marchandises peuvent s'échanger à valeur égale. Cette conception, héritée de Smith et de Ricardo, rendait compte du développement général de la production marchande. Mais avec la fabrication en masse de produits industriels destinés à la vente, la production avait pris une autre dimension.

Surtout, le développement de la production capitaliste au 19e siècle aboutissait à un accroissement considérable des inégalités à l'intérieur même des nations industrielles. L'accumulation de richesses à un pôle de la société s'accompagnait de la misère et du dénuement complet à l'autre. D'un côté, les capitaux des capitalistes prenaient des proportions colossales, de l'autre, la masse des ouvriers vivant uniquement de leur salaire, devenait de plus en plus importante, et de plus en plus pauvre.

Car bien que le capitaliste achète et revende les marchandises à leur valeur sur le marché, il en tire du profit, autrement dit, il en tire plus de valeur qu'il n'en a mise dans leur fabrication. Comment cela se produit-il ? Marx s'attela à comprendre cette apparente contradiction, en poussant l'analyse de la valeur des marchandises plus loin que ses prédécesseurs.

Tout d'abord, la valeur des marchandises dépend de la quantité de travail dépensée à leur production. Il ne s'agit pas du travail individuel, effectivement dépensé par un homme pour fabriquer une marchandise, sinon un ouvrier qui travaillerait deux fois plus lentement produirait deux fois plus de valeur. Et si l'introduction d'une nouvelle machine permet de produire davantage, ceux qui utilisent l'ancien modèle, moins performant, voient la valeur de leur production fondre. Il s'agit donc de la quantité de travail nécessaire en moyenne pour produire cette marchandise dans une société donnée, autrement dit du temps socialement nécessaire.

Ensuite, poursuivait Marx, ce n'est pas le travail en tant que tel, qui est acheté et vendu comme marchandise, mais la force de travail. Cette force de travail a une valeur, que reflète le salaire payé par le capitaliste, pour l'utiliser dans son usine. Et comme toute marchandise, sa valeur se détermine d'après le travail socialement nécessaire pour la produire, en l'occurrence en moyens de subsistance nécessaires pour se nourrir, se loger, et entretenir sa famille.

C'est l'utilisation de cette force de travail qui crée plus de valeurs qu'elle n'en coûte au capitaliste. Car si l'ouvrier travaille une partie de la journée pour produire ce qui correspond à son salaire, le reste de la journée, il continue de travailler sans être payé. Ce travail non payé, que Marx appelle surtravail, est la source de la plus-value, du profit du capitaliste. Alors, n'en doutons pas : lorsqu'un Sarkozy, ou tout autre du même acabit, parle de « réhabiliter la valeur travail », il a surtout en vue la prolongation de ce surtravail, de ce travail gratuit !

Pour autant, effectuer du travail non payé n'est pas le propre des conditions actuelles, où les capitalistes exploitent le travail salarié. De tout temps, la classe opprimée a dû faire du travail non payé. Pendant toute la longue période où l'esclavage fut la forme dominante de l'organisation du travail, les esclaves ont été obligés de travailler beaucoup plus qu'on ne leur donnait sous forme de moyens de subsistance. Dans la société féodale, sous la domination du servage et jusqu'à l'abolition de la corvée paysanne, il en fut de même. Mais alors, le travail nécessaire, lorsque le paysan travaillait pour subvenir à ses besoins, et le surtravail, lorsqu'il travaillait gratuitement pour le seigneur, apparaissaient bien séparés.

La particularité du mode de production capitaliste est de masquer cette séparation, de rendre invisible le fait que chaque ouvrier fait en réalité un travail double : pendant une partie de son temps de travail, il restitue le salaire que lui a payé le capitaliste. Ensuite, il continue à travailler, en quelque sorte gratuitement, en produisant de la plus-value. C'est le mérite de Marx d'avoir montré que le système du salariat dépouille la classe ouvrière d'une partie des richesses qu'elle a produites, au profit de la classe capitaliste. Ce fait est occulté aujourd'hui encore. Tout tend à nous faire croire que le salaire rémunère bien la totalité du travail fourni, travail nécessaire et surtravail, alors qu'il n'en paie qu'une partie.

C'est ce vol à grande échelle qui permet l'accumulation du capital. Pour extorquer toujours plus de plus-value, le capitaliste a plusieurs cordes à son arc. D'abord, il peut prolonger la journée de travail, allongeant ainsi la durée de travail non payé, qui correspond au surtravail. Il peut aussi augmenter l'intensité du travail, en obligeant à produire davantage dans le même temps ou en réduisant les pauses. Par ces deux méthodes, il s'agit d'augmenter la grandeur absolue de la plus-value. Avec le développement du machinisme, la productivité du travail augmente, grâce à l'utilisation de nouveaux procédés de production plus efficaces et de machines plus performantes. Cette fois, même si le surtravail n'augmente pas en valeur absolue, même si la durée du travail est fixée, c'est le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail qui est plus court relativement au surtravail. C'est une autre façon d'augmenter la plus-value, qui se combine à la précédente.

Les mécanismes de l'exploitation capitaliste, même cachés, n'en sont pas moins puissants. La concurrence et la recherche du profit maximum sont les moteurs, qui poussent en permanence les capitalistes à accumuler de la plus-value. Les capitalistes deviennent des « agents fanatiques de l'accumulation », selon l'expression de Marx, car ils forcent les hommes, sans trêve ni merci, à produire pour produire. La concurrence ne leur permet pas de conserver leur capital sans l'accroître, et ils ne peuvent continuer de l'accroître sans une accumulation continue. Dans cette course en avant, les capitalistes n'ont pas plus de scrupules vis-à-vis de leurs concurrents que vis-à-vis de leurs propres ouvriers. C'est cette avidité qui pousse les travailleurs à se battre pour ne pas être écrasés.

Précisément, le premier combat pour ne pas être écrasés fut celui pour la diminution de la journée de travail, en même temps que se développaient les luttes pour arracher de meilleurs salaires. Les ouvriers se battaient pour défendre leur peau, et ils commençaient à s'organiser, comprenant que leur sort dépendait du rapport de force entre eux et les capitalistes, c'est-à-dire de la lutte de classe.

Entre parenthèses, si le mouvement ouvrier inscrivit la journée de huit heures à son programme, il ne mit pas en avant de salaire minimum, ni même l'idée d'un salaire équitable. Car le salaire est d'abord l'expression du rapport de force entre capitalistes et ouvriers, et il se modifie sous les coups de la lutte de classe. Profit et salaire sont en raison inverse l'un de l'autre. Les capitalistes luttant en permanence pour accroître leurs profits au détriment des salaires, il faut qu'en face, le combat soit mené pour augmenter les salaires, seul moyen pour qu'ils ne se réduisent pas, mais en gardant à l'esprit que ce combat n'est qu'une partie du combat plus général visant à renverser le capitalisme.

En son temps déjà, Marx recommandait aux ouvriers conscients de ne pas s'exagérer le résultat de la lutte quotidienne pour améliorer les conditions d'existence, car c'est une lutte sans fin contre les effets, et non contre les causes, de l'exploitation. Dans cette perspective, il les avertissait : « Le régime actuel, avec toutes les misères dont il accable (les ouvriers), engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société. Au lieu du mot d'ordre conservateur « un salaire équitable pour une journée de travail équitable », ils doivent inscrire sur leur drapeau le mot d'ordre révolutionnaire « abolition du salariat » ». Marx, Salaire, prix et profit (1865).

La lutte pour la réduction du temps de travail

Le long combat pour les huit heures

Pour en revenir à la lutte pour les huit heures, on va voir maintenant que ce combat fut long, puisqu'il commença au 19e siècle, et se prolongea jusqu'au début du 20e siècle. Il toucha tous les pays entraînés dans l'industrialisation.

La révolution industrielle avait entraîné un allongement démesuré de la journée de travail, d'abord en Grande-Bretagne, puis en France, car c'était le premier moyen d'accroître les bénéfices. Au début du 19e siècle, les capitalistes, assoiffés de profit, faisaient travailler les ouvriers, qu'ils soient hommes, femmes ou enfants de six ans, dans de véritables bagnes industriels, avec des horaires interminables, de jour comme de nuit, jusqu'à l'épuisement.

Ce sont les premières luttes de la classe ouvrière qui imposèrent des limites à la journée de travail. En Grande-Bretagne, les lois sur les fabriques se succédèrent tout au long du 19e siècle pour en réglementer la durée. La journée de travail fut limitée à quinze heures, puis douze heures, et enfin à dix heures dans la loi, ce qui ne veut pas dire qu'elle l'était dans les faits, bien des patrons ne l'appliquant pas. En France, la première tentative de limiter la journée de travail à dix heures à Paris, et onze heures en province, est due à la révolution de 1848, mais la loi fut abrogée après l'écrasement de l'insurrection de juin. La limite fixée à douze heures ne fut pas respectée pour autant. Un patron du textile s'adressait ainsi à l'un des rares inspecteurs des fabriques : « La science économique veut que l'homme, dut-il y périr, suive toujours le rythme de la machine qui, elle-même, pour assurer la prospérité, ne doit jamais s'arrêter ».

Un des objectifs du mouvement ouvrier naissant fut de combattre notamment l'exploitation éhontée dont étaient victimes les enfants. Les journées exténuantes entravaient leur développement physiologique, beaucoup étaient estropiés à vie dès l'enfance. Des médecins s'en alarmaient, comme Louis-René Villermé. Dans son rapport de 1840, intitulé « Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie », il dénonçait les ravages de l'exploitation sur la croissance des enfants. Même les chefs militaires s'inquiétaient de l'état physique des futurs conscrits, une proportion importante d'ouvriers étant déjà réformée à cause de leur taille insuffisante ou de leurs handicaps. En France, la loi de 1841 interdit le travail des enfants de moins de huit ans, et ramena à huit heures la journée de travail des moins de douze ans, tandis qu'en Grande-Bretagne, une loi de 1842 interdisait le travail des enfants de moins de dix ans dans les mines.

Bien que la journée de dix heures fût loin d'être acquise, les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients commencèrent à revendiquer la journée de huit heures. C'était une revendication politique, la classe ouvrière ne se battant pas seulement pour survivre, mais aussi pour arracher le droit de se reposer, de se cultiver, et, surtout, celui de s'organiser pour préparer son émancipation sociale. En 1866, il y a presque 150 ans, la 1e Internationale proclamait : « Nous déclarons que la limitation de la journée de travail est la condition préalable sans laquelle tous les efforts en vue de l'émancipation doivent échouer [...]. Nous proposons huit heures pour limite légale de la journée de travail».

Dans un pamphlet fort justement nommé « Le droit à la paresse » (1880), Paul Lafargue, un dirigeant socialiste français, fustigeait « l'étrange folie » que serait l'amour du travail dans la civilisation capitaliste. Dénonçant au contraire le travail comme « la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique », il montrait qu'en travaillant de plus en plus, les ouvriers s'appauvrissaient, et enrichissaient les bourgeois improductifs. Se basant sur l'exemple de la Grande-Bretagne, où la réduction de deux heures de la journée de travail n'avait pas empêché la production d'augmenter de près d'un tiers en dix ans, entre autres grâce à la mécanisation et aux nouvelles énergies, il imaginait possible, dans la France de 1880, de limiter à trois heures la journée de travail. La salutaire lecture du « droit à la paresse » serait à infliger, et plutôt trois fois qu'une, à tous les tenants actuels du « travailler plus » !

La 2e Internationale, celles des grands partis socialistes gagnés aux idées marxistes, allait populariser largement le mot d'ordre des « trois huit » : huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos. Elle décida à son congrès de fondation à Paris, en 1889, d'organiser « une grande manifestation à date fixe de manière que dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail». Le jour du 1er mai fut choisi, en hommage à la combativité de la classe ouvrière américaine, qui avait lancé dans tout le pays la lutte pour les huit heures le 1er mai 1886, et avait été durement réprimée à Chicago. Le 1er mai devenait un jour international de grèves et de luttes, souvent féroces, qui a peu à voir avec notre jour férié d'aujourd'hui.

En 1890, les grèves et les manifestations du 1er mai étaient illégales. Leur préparation créa un climat quasi-insurrectionnel, les bourgeois les plus riches quittant Paris pour la province. Le gouvernement déploya la police et l'armée, en tout 30 000 hommes, qui quadrillèrent les rues et chargèrent les manifestants. Il y eut aussi des cortèges géants à Vienne, à Londres, où près d'un demi-million d'ouvriers étaient dans la rue le dimanche 4 mai. L'année suivante, en 1891, le 1er mai fut réprimé avec plus de violence. Dans le Nord de la France, à Fourmies, la troupe déployée par le gouvernement, au service d'un patronat désireux de briser la grève des ouvriers du textile, tira dans la foule des manifestants, faisant neuf morts.

Malgré les charges brutales contre les manifestations et la répression, le 1er mai s'enracinait dans la conscience ouvrière. Le combat pour les huit heures était à l'ordre du jour, jusque dans la Russie tsariste, où le capitalisme se développait dans une économie profondément arriérée. En 1897, le prolétariat russe, jeune et très combatif, réussit à arracher par ses grèves la limitation de la journée de travail à onze heures et demie, pendant qu'en France, elle était encore de douze heures ! Les huit heures fut un des mots d'ordre de la révolution de 1905, et seront finalement mises en œuvre par la révolution bolchévique d'octobre 1917.

En France, il fallut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que la loi sur les huit heures soit promulguée le 23 avril 1919. Pourquoi ce qui était impossible jusque-là le devenait-il soudain ? Dans une Europe ravagée par les dégâts dus à la guerre, où le chômage était très élevé, la reconstruction exigeait des classes laborieuses de grands sacrifices, et pour canaliser les révoltes, la bourgeoisie consentait quelques efforts. Surtout, elle espérait ainsi éviter la révolution, alors que la vague révolutionnaire partie de la Russie en 1917 avait gagné l'Allemagne et la Hongrie. Comme le disait Pierre Monatte, un syndicaliste révolutionnaire : «C'est la Révolution russe qui nous a fait, à nous, ce cadeau ».

Pour désamorcer le premier 1er mai d'après-guerre, qui s'annonçait massif et revendicatif, le gouvernement fit voter, à la fin du mois d'avril, la loi limitant la journée de travail à huit heures par jour, six jours sur sept, soit 48 heures par semaine. Pour les ouvriers, c'était une amélioration importante de leurs conditions de vie, car dans la métallurgie ou le textile, la journée de travail était encore de 10 à 12 heures, six jours sur sept, soit 60 à 72 heures par semaine. La CGT décida de maintenir les manifestations du 1er mai pour exiger l'application rapide de la loi. Malgré l'interdiction et la répression, qui fit deux morts et des dizaines de blessés, il y eut 1,3 million de grévistes, et 100 000 manifestants rien qu'à Paris.

Peu après, la bourgeoisie, sentant le danger révolutionnaire s'éloigner, reprit l'offensive pour remettre en cause la loi des huit heures, qualifiée de « loi de circonstance ». Il fallut encore plusieurs années de luttes pour qu'elle rentre partout dans les faits. Mais les patrons apprirent vite aussi à utiliser les dispositions de la loi qui les avantageaient, comme le décompte des pauses du temps de travail, et toutes les dérogations imaginables.

L'histoire du dimanche, comme jour de repos hebdomadaire

Le combat pour le repos hebdomadaire fut mené en parallèle à celui pour les huit heures. On va voir maintenant que la remise en cause du dimanche, comme jour de repos général, ne date pas d'aujourd'hui, puisqu'elle commença avec la révolution industrielle.

Pendant des siècles, l'Eglise avait imposé que la population s'abstienne de tout travail servile le dimanche. En même temps, elle prônait l'interdiction de toutes réjouissances, fêtes, ou mariages ce jour-là. L'assistance à la messe était une obligation, mais même les plus longs sermons ne dépassant pas la matinée, il restait bien du temps libre, que les paysans, les artisans utilisaient à leur guise. « Endimanchés » c'est-à-dire ayant revêtu leurs habits du dimanche, ils se promenaient en famille, jouaient aux quilles, retrouvaient leurs amis au cabaret ou allaient danser dans les guinguettes hors des villes, au grand désespoir des curés.

Au siècle des Lumières, c'est au nom du combat pour le progrès économique et contre la religion que des hommes publics comme Montesquieu ou Voltaire, s'élevèrent contre les dimanches et les très nombreux jours fériés religieux, qui, à leurs yeux, faisaient perdre de l'argent à l'industrie. A la fin de l'Ancien Régime, tous les secteurs d'activité étaient touchés par la prolongation du travail le dimanche, et le nombre de fêtes religieuses tomba de 41 à 14. L'avantage était double : plus de journées étaient consacrées à la production, et le nombre de fêtes, où le peuple échappait à tout contrôle, était diminué.

La Révolution française tenta d'imposer le calendrier décadaire, c'est-à-dire la semaine de dix jours. Non seulement le nombre de fêtes continuait de se réduire, il n'y en avait plus que cinq par an, mais au lieu de 52 dimanches, on ne chômait plus que 36 jours par an. Inutile de dire que ce ne fut pas un succès populaire ! Cependant, l'effervescence révolutionnaire avait achevé de désacraliser le dimanche, et lorsque la Restauration monarchique le rétablit comme jour chômé en 1814, il fut peu respecté au grand dam de l'Eglise. Seuls les fonctionnaires y avaient droit, tandis que de nombreux secteurs, comme les transports, bénéficiaient de dérogations, et que la plupart des boutiques restaient ouvertes.

Surtout, l'industrie se développant, les ateliers tournaient sans arrêt. Dans les villes et les régions industrielles, les patrons imposaient de plus en plus souvent de travailler le dimanche. Et s'ils trouvèrent une certaine résistance des ouvriers à travailler ce jour-là, ce n'était pas pour des raisons religieuses, mais parce c'était un jour de repos indispensable, qui bien souvent se prolongeait le lundi. C'est ce qu'on appelait « fêter la Saint-Lundi ».

La Saint-Lundi était une vieille tradition égalitaire, héritée des artisans de l'Ancien Régime. Existant aussi bien en Angleterre ou aux Pays-Bas qu'en France, cette pratique se maintenait dans le monde ouvrier et consistait à chômer volontairement le lundi. C'était une contestation à la fois de l'autorité de l'Église, qui imposait que seul le dimanche soit chômé, mais aussi du patron, car cela remettait directement en cause le nombre d'heures de travail qu'il exigeait. Cette habitude était certes plus répandue chez les ouvriers de la petite industrie, et chez les ouvriers les plus qualifiés, donc les mieux payés, mais on la retrouve partout, et durant tout le 19e siècle.

Voilà ce qu'en disait le préfet de police de Paris en 1830 : « En général, le lundi est pour les ouvriers un jour de plaisir ; ils abandonnent leurs ateliers, se rendent hors barrière dans les établissements de marchands de vins et font des excès de boissons. Ils deviennent alors turbulents, et beaucoup plus disposés à méconnaître les mesures d'ordre ». Au-delà de l'ordre moral et policier, c'était aussi l'ordre social qu'on y remettait en cause ! Car ces journées de liberté permettaient les rassemblements et les réunions politiques, impossibles les autres jours, quand la journée de travail durait douze heures, et plus. Et il n'était pas rare que des grèves éclatent le lendemain d'un dimanche ou d'un lundi.

Le mouvement ouvrier développait ses organisations, ce qui faisait dire à un patron que les cabarets devenaient le lundi « des clubs ouverts aux déclamations des idées socialistes et des doctrines de l'Internationale ». La presse réactionnaire opposait le mauvais ouvrier qui fête le lundi, fréquente le cabaret, fait partie des sociétés secrètes et lit un journal socialiste, à l'ouvrier respectueux du dimanche, du patron, vivant en famille et épargnant.

Après l'écrasement dans le sang de la Commune de Paris, la bourgeoisie voulut déraciner cette tradition du Saint-Lundi, trop liée à la contestation et à la révolte. Certains filateurs accordèrent une prime de 10 % à ceux qui travaillaient le lundi, mais la plupart des industriels préféraient imposer des amendes, ou renvoyer systématiquement les ouvriers absents le lundi, comme dans les mines d'Anzin, où les responsables empêchaient les chômeurs du lundi de descendre dans les fosses le reste de la semaine.

Lorsqu'en 1880 les Républicains anticléricaux au pouvoir abrogèrent la loi de 1814 interdisant de travailler le dimanche, elle était dans les faits quasiment tombée en désuétude. Cela faisait bien les affaires de la bourgeoisie capitaliste, qui n'hésitait pas à enrôler la classe ouvrière dans ses usines sept jours sur sept. À côté de l'industrie manufacturière, de nouvelles branches industrielles se développaient, comme l'automobile ou la chimie. Les grands ateliers des nouvelles usines nécessitaient une main-d'œuvre ouvrière nombreuse et disciplinée, ayant perdu l'habitude de s'absenter à sa guise.

Mais la bourgeoisie ne se contentait pas d'encadrer les activités liées à la production, elle voulait aussi imposer sa façon de vivre à l'extérieur des ateliers. Face aux revendications ouvrières pour le repos hebdomadaire, auxquelles s'ajoutait la campagne d'un courant hygiéniste, qui s'alarmait de l'épuisement des travailleurs, à cause de semaines sans fin, elle préféra réintroduire le repos dominical, car le lundi avait un goût de soufre, tandis que le dimanche avait l'avantage d'être centré sur la famille, à défaut de la religion.

Au début du 20e siècle, si la majorité des ouvriers disposaient d'un jour de repos le dimanche, il n'en allait pas de même dans les nombreux commerces alimentaires, les salons de coiffure ou les grands magasins, qui s'implantaient dans la plupart des villes, après Paris. Pour les employés et les commis de magasins, les journées pouvaient encore atteindre seize heures toute la semaine, dimanche compris. Pour récupérer un peu, ils devaient attendre la morte-saison, où ils ne touchaient, bien entendu, aucun salaire. Leur syndicat dénonçait le sort de l'employé en col blanc : « souvent sous sa redingote, il cache une misère noire ». Ces conditions de vie l'usaient précocement. En 1900, 45 % des employés de commerce avaient une espérance de vie inférieure à quarante ans !

Les patrons du commerce, qui imposaient l'ouverture du dimanche, prétextaient que c'était le seul jour permettant aux habitants de la campagne qui venaient à la ville, ou aux ouvriers, de faire leurs courses. Il faut croire que l'argument a traversé le siècle. Mais conclure, au contraire, que c'est le temps de travail de tous qu'il faut diminuer n'a pas l'air à la portée des cerveaux obtus de ces patrons.

Les employés de commerce et les garçons coiffeurs allaient se battre avec rage, trouvant à leurs côtés le mouvement socialiste et syndical. Des mairies socialistes interdirent les étalages du dimanche, accélérant la fermeture des magasins. Surtout, la CGT, née en 1895, entama une campagne pour le repos du dimanche, avec des manifestations de plus en plus nombreuses. Des employés exaspérés menèrent aussi des actions violentes, badigeonnant les devantures des salons de coiffure qui ouvraient le dimanche, faisant exploser les vitrines des magasins sous les jets de pierres. Des garçons coiffeurs firent courir le bruit qu'ils écorcheraient ceux qui viendraient se faire raser le dimanche. En 1902, les ouvriers cordonniers de Paris affichèrent, non sans humour, l'avis suivant : « Les ouvriers cordonniers de Paris préviennent la clientèle de ne plus porter à réparer leurs chaussures le dimanche ; au cas contraire, elles seront coupées ou brûlées ».

Finalement, la loi sur le repos dominical fut votée en 1906, dans un contexte de mobilisation ouvrière intense pour la journée de huit heures. Mais elle excluait les cheminots, les ouvriers agricoles et les domestiques, qui étaient nombreux dans les maisons bourgeoises. De plus, les préfets pouvaient octroyer de nombreuses dérogations, et les patrons, qui résistaient à la loi en ouvrant le dimanche, n'étaient pas sanctionnés. En 1913, seuls 30 % des magasins concédaient le repos du dimanche à leurs employés.

Le repos du dimanche ne fut vraiment appliqué qu'après la 1ère guerre mondiale, avec la loi sur la journée de 8 heures et la généralisation de la semaine anglaise, comprenant le samedi après-midi libre, sur le modèle des ouvriers anglais qui l'avaient obtenue un demi-siècle auparavant. C'est la réduction globale du temps de travail, qui permit aux travailleurs de déserter les magasins le dimanche, et de faire leurs courses en semaine, ou le samedi après-midi.

Actuellement, si le repos dominical continue d'être la règle en France, le nombre de salariés travaillant le dimanche ne cesse d'augmenter depuis la fin des années 1980. Plus de 30 % des salariés, dont une majorité de femmes, travaillent le dimanche de façon habituelle ou occasionnelle ; ils n'étaient que 20 % en 1990. Et de la même manière qu'au siècle dernier les grands magasins s'opposaient à toute fermeture le dimanche, aujourd'hui ce sont les grandes surfaces qui poussent à l'ouverture. Elles peuvent dire merci à la loi Macron, qui vient de faire passer de cinq à douze le nombre d'ouvertures possibles le dimanche.

Les 40h et la semaine de cinq jours

La semaine de 40 heures fut imposée en 1936. Et comme la journée de huit heures et le repos dominical, elle fut obtenue par la lutte des classes. Tous ceux qui prétendent aujourd'hui que les 40 heures auraient été un cadeau du gouvernement de Front populaire refont l'histoire. Car c'est bien la grève générale de mai-juin 1936, avec l'occupation des usines, qui arracha au patronat et au gouvernement le vote de cette loi. Il faut rappeler à ce propos que les 40 heures était une revendication ouvrière ancienne, portée notamment par la CGT, mais elle ne faisait pas partie du programme électoral du Front Populaire. A peine accordée, la semaine de 40 heures allait, d'ailleurs, être remise en cause à la faveur de la marche à la guerre.

En 1938, le chef du gouvernement, le radical Daladier, justifiait l'abandon de la semaine de 40 heures par la nécessité, je le cite, «de remettre la France au travail ». On croirait entendre nos hommes politiques d'aujourd'hui ! Mais à l'époque, le pays se préparait à la 2ème guerre mondiale. Ensuite, ce fut au nom de la reconstruction qu'on conserva la semaine de 48 heures, voire plus. Et pendant les prétendues « Trente glorieuses », qui ne furent glorieuses que pour les profits, on maintint les semaines interminables au nom du manque de main d'œuvre. Finalement, c'est la grève générale de mai 1968 qui fit respecter la loi de 1936 sur les 40 heures dans bien des entreprises, mais même pas partout.

Les 35 heures, accordées dans un contexte bien différent

La gauche au pouvoir accorda en 1982 les 39 heures. Mais cette petite diminution fut compensée par une plus grande flexibilité des horaires, négociable au niveau des entreprises. Dans la métallurgie, elle permit d'imposer des horaires allant du lundi au dimanche, de jour comme de nuit, tandis qu'au même moment les grands plans de licenciements, notamment dans l'automobile, commençaient.

Les lois sur les 35 heures de Martine Aubry, ministre du Travail de Jospin, englobèrent les lois précédentes sur la réduction du temps de travail, comme la loi de Robien, qui avait été votée en 1996 sous le gouvernement Juppé. Votées par un gouvernement de gauche en 1998 et 2000, les 35 heures étaient censées favoriser de nouvelles embauches. Mais derrière ce qui semblait être une avancée sociale, il y avait surtout un cadeau que le patronat réclamait depuis longtemps : l'annualisation du temps de travail, l'horaire de 35 heures n'étant pas un maximum indépassable, mais le seuil au-delà duquel se déclenchent les heures supplémentaires. Grâce à l'annualisation, cet horaire de 35 heures est calculé sur l'année, ce qui permet des semaines beaucoup plus longues, jusqu'à 48 heures sur une semaine, ou 44 heures sur douze semaines consécutives.

Cette possibilité de flexibiliser les horaires est toute au bénéfice du patron, qui peut faire face à un regain d'activité sans avoir à embaucher, tandis qu'elle impose aux salariés, des amplitudes de travail importantes, au détriment de la santé ou de la vie personnelle. Bien sûr, bon nombre de salariés disposent de jours de RTT bienvenus, mais ils ne peuvent pas toujours les prendre quand ils le souhaitent. Sans parler du personnel des hôpitaux, qui, faute de remplaçants, ne peut pas prendre ces RTT depuis des années. Bien souvent, les entreprises n'ont pas embauché malgré cette réduction, mais elles ont contraint les salariés à compenser la baisse horaire par une intensification accrue du travail, autrement dit à faire en 35 heures ce qu'ils faisaient auparavant en 39 heures.

Les patrons, eux, ont été doublement gagnants. D'une part, ils ont eu moins d'heures supplémentaires à payer grâce à l'annualisation du temps de travail, mais ils ont rogné sur tout, décomptant les temps de pause ou d'habillage du temps de travail effectif, gelant les salaires pour plusieurs années. D'autre part, ils ont touché des aides financières substantielles et bénéficié d'exonérations, ce qui a contribué à creuser le déficit de l'Etat. Ainsi Martine Aubry pouvait s'en féliciter : les 35 heures n'ont eu aucun impact sur les coûts salariaux « grâce aux allègements de charges et aux gains de productivité ».

Du 20e siècle au 21e et d'un continent à l'autre, la même exploitation

Du taylorisme au fordisme, rationnaliser le travail pour augmenter la productivité

L'horaire de travail n'est qu'un des éléments de l'exploitation de la force de travail. Avec le développement de la société, les capitalistes disposent de bien d'autres moyens pour extorquer de la plus-value, notamment augmenter la productivité du travail, faire produire toujours plus, en toujours moins de temps.

Au début du 20e siècle, alors même que les luttes ouvrières arrachaient la journée de huit heures et un jour de repos hebdomadaire, l'exploitation capitaliste allait devenir plus intense, les cadences infernales prenant le relais des journées à rallonge. Dans les usines, se mit en place un système de discipline du travail qu'on connait sous le nom de taylorisme, et dans lequel chaque geste est minuté, à la seconde près.

Bien sûr, contrôler étroitement le temps de travail est aussi ancien que le capitalisme. Du temps mesuré à la tâche, comme celui consacré au labourage d'une parcelle, ou à la fabrication d'un outil à la main, on était passé à la mesure du temps de travail à l'heure avec le développement de la production manufacturière. Tandis que la réglementation commençait d'imposer une limitation à la durée des horaires pratiqués dans les ateliers, certains patrons n'hésitaient pas à déplacer les aiguilles des horloges, de façon à ce qu'elles marquent l'entrée du personnel plus tôt, et la sortie plus tard ! Un ouvrier d'une filature témoignait : « Mis à part le patron et son fils, personne n'avait de montre et nous ne savions pas quelle heure il était. Il y avait un homme qui avait une montre... Elle lui fut confisquée et resta sous la garde du patron, parce qu'il avait dit l'heure à ses collègues ».

Avec Taylor, ce n'était plus seulement l'horloge mais le chronomètre qui entrait dans les usines. En 1911, cet ingénieur américain publia un ouvrage « Les principes d'une gestion scientifique », dans lequel il exposait un nouveau système d'organisation du travail, dont le but était d'améliorer la rapidité d'exécution des ouvriers. Après des années de travail au sein de l'aciérie où il avait gravi les échelons, il avait eu l'idée de décomposer les phases successives d'un procédé de production, pour rechercher les gestes les plus efficaces. Après avoir séparé les tâches à effectuer, il fallait les chronométrer, car le geste le plus efficace, c'était d'abord celui qui prenait le moins de temps. Les ouvriers devaient se limiter à l'exécution sans fin de ces gestes rationnalisés, tandis qu'au-dessus d'eux et mieux payés, les bureaux des méthodes s'appliquaient à améliorer toujours plus la performance et la rapidité du travail productif lui-même.

À un ouvrier qui s'insurgeait d'être transformé en simple rouage de la machine, Taylor aurait répondu : «On ne te demande pas de penser ; il y a des gens payés pour cela, alors mets-toi au travail ». Taylor ne s'en cachait pas, il s'agissait avant tout de lutter contre ce qu'il appelait « la flânerie ouvrière ». Il écrivait : « La majeure partie de la flânerie systématique est pratiquée par des ouvriers avec l'intention délibérée de tenir leur patron dans l'ignorance de la vitesse à laquelle on peut faire un travail ». Aucun doute, avec un tel mépris social, il était bien davantage au service des patrons que de la science !

L'application de ses méthodes provoqua des conflits sociaux. Le syndicat des ouvriers américains organisait la résistance, dénonçant la brutale intensification du travail. Taylor dut défendre ses méthodes devant une commission d'enquête gouvernementale. Mais tout scrupule fut balayé devant les gains de productivité qu'elles apportaient. Ainsi, les manutentionnaires des fonderies pouvaient manipuler quatre fois plus de tonnes qu'auparavant. Avec les gains de productivité importants, il y eut des augmentations de salaires, mais dans des proportions bien différentes : quand la hausse du travail accompli était de 360 %, les salaires, eux, n'augmentaient que de 60 %, soit six fois moins vite.

Dans la même période, une autre méthode de travail s'imposait dans les usines américaines : le montage à la chaîne. Le constructeur automobile américain Henry Ford disait en avoir eu l'idée en visitant, adolescent, les abattoirs de Chicago. Cette innovation, la chaîne de montage, lui permit de réduire considérablement le temps de construction du modèle de voiture appelé Ford T, qui passa de 6 heures à 1h30 par voiture. La productivité de l'usine était multipliée par 4, tandis que les salaires ne faisaient que doubler, passant à cinq dollars par jour, ce qui les plaçait toutefois largement au-dessus de la moyenne.

Mais les conditions de travail étaient très dures. L'ouvrier était rivé à un poste, pour assembler les pièces standardisées qui défilaient devant lui, répétant à l'infini les mêmes gestes et subissant en plus la cadence de la chaîne. Malgré les cinq dollars journaliers, les ouvriers fuyaient l'entreprise, et en 1914, Ford reconnaissait lui-même que pour garder un effectif permanent de 14 000 ouvriers, il devait en embaucher 53 000 par an.

Ces méthodes de rationalisation et de standardisation se répandirent au-delà de l'Amérique. En France, Renault fut la première usine à expérimenter cette organisation du travail. A l'époque, les journées de travail y étaient fastidieuses, les ouvriers travaillant encore douze heures par jour, et la parcellisation du travail les rendait encore plus pénibles. En 1913, Renault connut sa première grève importante, à la suite d'une baisse des primes, qui s'ajoutait à la rationalisation du travail dans les ateliers.

Accusateur, l'anarcho-syndicaliste Emile Pouget dénonçait en 1914 le système de Taylor comme «l'organisation du surmenage ». À sa manière drôle, et pas moins contestataire, c'est ce que montrait Charlie Chaplin dans son film « Les temps modernes », où un ouvrier surmené, et plutôt déluré, commence par dérégler le bon fonctionnement d'une chaîne de montage, avant de finir par disparaître dans les engrenages d'une machine !

Le toyotisme et le « lean management », flexibiliser le travail

À partir des années 1960, l'industrie automobile, toujours en pointe quand il s'agit de gérer au mieux les installations pour améliorer les profits, développa, , une nouvelle organisation du travail, mais à partir du Japon cette fois. Conçu par un ingénieur japonais de l'usine Toyota, le toyotisme consiste à réduire les coûts de production par tous les moyens possibles. D'une part, il développe le juste-à-temps, c'est-à-dire la production à flux tendu, sans stock ; d'autre part, il s'appuie sur de nouvelles règles de management du personnel, censées apporter plus d'autonomie aux salariés, par opposition au taylorisme, qui affecte à chaque poste une personne et une tâche précise. En 1972, Satoshi Kamata, un journaliste japonais, a partagé pendant cinq mois le quotidien des ouvriers sur les chaînes de montage à l'usine Toyota de Nagoya. Dans son livre « Toyota. L'usine du désespoir », il raconte l'envers du décor, avec l'augmentation sans fin des cadences, la polyvalence bouche-trou, la mise en concurrence des salariés et la pression énorme au nom de l'esprit d'entreprise.

Cette méthode s'est généralisée à la fin des années 1980, en Europe et aux Etats-Unis, dans les usines de production, comme dans les services. On la retrouve aujourd'hui sous l'appellation de « lean management », traduire par le « management maigre ». En s'attaquant aux sources de gaspillage dans le processus productif, que seraient les stocks intermédiaires, les périodes d'attente, ou les mouvements inutiles, le lean agit au sens propre à la manière d'une cure d'amaigrissement, dans le seul but de procurer une rentabilité accrue aux entreprises. Pour les salariés, c'est l'intensification du travail, avec la chasse aux moindres temps morts et la réduction de leurs marges de manœuvre, sans pouvoir souffler.

À Airbus, des panneaux ont fleuri, recouverts de graphiques, informant en permanence sur la sécurité, la qualité, le coût, les délais et le personnel. L'activité de chaque machine et de chaque opérateur y est affichée, et tout est chronométré, quels que soient les éventuels problèmes techniques ou d'approvisionnement. La suppression des déplacements et une immobilisation plus longue sur le poste de travail obligent à solliciter toujours les mêmes muscles. Quant au contenu du travail lui-même, les promoteurs du lean vante la participation des ouvriers, rebaptisés opérateurs, à l'amélioration continue de l'organisation du travail, et de leur poste. Derrière une soi-disant responsabilisation et une plus grande autonomie, où l'opérateur se fixerait lui-même ses objectifs, il est surtout poussé à se mettre la pression lui-même, à culpabiliser s'il n'est pas assez productif, et à ne plus compter son temps de travail.

Finalement, derrière un vocabulaire riche et varié, comme management participatif, pluridisciplinarité, optimisation des situations de travail, responsabilisation, ou encore qualité, se cache toujours la même réalité de l'exploitation : améliorer les performances des salariés, en les rendant plus flexibles, pour toujours plus de profits.

Et les médias, acquis à la nouvelle mode, ne cessent de chanter les louanges de cette nouvelle organisation. Le Parisien titrait le 13 mars 2015 « Salariés, soyez vos propres chefs », tandis que la chaîne Arte diffusait le 24 février dernier une émission intitulée « Le bonheur au travail ». On y suivait plusieurs entreprises appliquant le lean management. Mais qu'il s'agisse d'un ministère, d'une chocolaterie ou d'une fonderie, derrière le beau discours sur la disparition des chefs, devenus inutiles avec la confiance retrouvée des salariés dans leur travail, le bonheur consistait surtout pour les patrons à voir la productivité augmenter !

Le travail, encore et toujours aliéné

Quelle que soit l'organisation du travail, peut-on dire aujourd'hui encore que le travail est aliéné ? Le travail lui-même est toujours contraint pour la plupart des salariés. Il impose non seulement des contraintes d'horaires, mais aussi des contraintes physiques et psychiques, qui mettent les corps et les esprits à rude épreuve, quand ils ne provoquent pas des maladies comme les troubles musculo-squelettiques ou les troubles dits psycho-sociaux. À cela, s'ajoute un rythme qui peut être effréné lorsque la journée de travail se prolonge dans les transports urbains, ou qu'on subit les horaires décalés, le travail de nuit ou du dimanche.

Depuis un siècle, la journée de travail n'a pas vraiment diminué, et pour beaucoup, elle s'est même considérablement allongée avec le temps de transport. En région parisienne, il n'est pas rare de devoir compter plus d'une heure pour se rendre au travail, et autant pour en revenir, et pas seulement les jours de grève à la RATP ou à la SNCF, bien que ce soit les seuls jours où les médias s'intéressent aux conditions de transport des banlieusards !

La cherté des logements, en particulier, contraint de plus en plus de salariés à habiter loin des villes, ce qui prolonge d'autant les temps de trajets. Pour aller travailler un jour ou deux de moins par semaine, des infirmières ont accepté des horaires harassants, comme la journée de 12 heures. Avec de tels horaires, elles évitent au moins les bouchons des heures de pointe, les problèmes de stationnement, et elles diminuent le nombre de jours où il faut payer la garde d'enfants. Quant à la journée ou deux de repos supplémentaire dans la semaine, induites par ces horaires, elles considèrent que c'est une coupure nécessaire, alors que la dégradation de leurs conditions de travail, dues aux économies de personnel, rend leur métier de plus en plus envahissant et stressant.

Pour nombre d'ouvriers, les trajets entre le domicile et l'usine, les horaires du travail posté, les 3x8, les 2x8 ou pire les 4x8, ajoutent encore de la fatigue à un travail usant, et qui peut être tout aussi monotone, répétitif et morcelé qu'au siècle dernier. Sans compter que le conjoint ou les enfants n'ayant pas le même rythme, on peut vivre sous un même toit et ne faire que se croiser chaque jour.

Et en termes d'exploitation, le secteur de l'Internet vaut bien celui de la vieille industrie. L'entreprise américaine de commerce électronique Amazon emploie, dans ses quatre entrepôts français, environ 5 000 personnes. Sur un seul site, c'est près d'un million d'objets qui sont stockés, obligeant les employés à parcourir plus de dix kilomètres par jour pour les rechercher, toujours munis de leur scanner manuel, ce qui leur permet de suivre en temps réel s'ils remplissent l'objectif de 110 colis préparés par heure. Leur chef peut aussi suivre en direct la préparation des commandes grâce à cette géolocalisation permanente. La devise de l'entreprise, importée des Etats-Unis, peut sembler une bonne blague : « travaillez dur, amusez-vous et écrivez l'histoire ». Beaucoup moins drôle : un quart de l'effectif est en intérim, et les salaires atteignent à peine 1150 euros par mois en CDI.

Un autre moyen de pressurer les travailleurs, c'est de ne compter que le temps de travail effectif dans les horaires, sans tenir compte de tout le temps qui est lié au travail. La Cour des Comptes a épinglé en février 2015 la RTM, la société de transports urbains de Marseille, car les chauffeurs de bus ne faisant « que » 6 heures et 18 minutes de conduite journalière, ils seraient, selon elle, de véritables privilégiés du travail. En fait, ce temps de travail effectif ne tient pas compte du temps pour la préparation du bus, des pauses pour les relais, des déplacements entre deux lieux différents de prise de service. Autrement dit, la journée réelle de travail d'un chauffeur de bus est bien plus longue que les 6 heures et 18 minutes qu'il passe au volant. Les rapporteurs de la Cour des Comptes mériteraient de passer leurs journées à conduire un bus, par tous les temps, à l'aube ou à la nuit, jours fériés compris, dans les embouteillages et les travaux, au milieu d'automobiles excédés !

Même les cadres passés au forfait-jour subissent une intensification du travail. Leur vie professionnelle déborde sur leur vie personnelle, grâce aux tablettes, ordinateurs et autres smartphones, avec lesquels ils peuvent continuer à travailler dans les transports ou chez eux, au point que les syndicats en sont arrivés à revendiquer le « droit à la déconnexion ». Et ce système du forfait-jour commence à s'étendre à d'autres emplois que les cadres.

Quant à la coupure entre travail intellectuel et travail manuel, liée à la division du travail et accentuée par le développement du machinisme, elle est toujours aussi importante aujourd'hui. L'engouement populaire pour le bricolage ou le jardinage tient sans doute, en partie, au fait que ces activités permettent à la fois de concevoir un projet dans sa tête, avant de le réaliser de ses mains, de créer quelque chose en utilisant à la fois sa réflexion et son habilité.

Les luttes de la classe ouvrière dans le monde

Au 21e siècle, dans bien des pays, l'exploitation capitaliste est aussi brutale, qu'elle l'était dans les premières nations industrielles au 19e siècle. Et elle y suscite la même lutte de classe acharnée, que ce soit pour la réduction du temps de travail ou pour arracher de meilleurs salaires. Le continent asiatique, en particulier, a connu des grèves importantes dans des usines, qui travaillent pour des multinationales occidentales de l'informatique ou de l'habillement.

En Chine, l'entreprise taïwanaise Foxconn s'est fait connaître depuis cinq ans pour ses conditions de travail militarisées, ayant même entraîné une vague de suicides, mais aussi pour ses grèves. Premier fabricant de pièces électroniques pour les plus grandes marques de l'industrie informatique, comme Apple ou Nokia, elle emploie plus d'1,2 million d'ouvriers répartis sur plusieurs sites. A Shenzhen, ce sont près de 400 000 ouvriers qui travaillent dans des conditions démentes, la main d'œuvre étant toujours disponible car elle est logée sur place, dans des dortoirs surpeuplés.

Aujourd'hui, l'entreprise Foxconn, qui doit faire face à une classe ouvrière combative, de plus en plus organisée et connaissant mieux ses droits, utilise une nouvelle main d'œuvre bon marché. Comme bien d'autres industriels, et grâce à la complicité des pouvoirs publics chinois, elle emploie des jeunes stagiaires que leurs écoles techniques obligent à faire un stage, de préférence aux périodes de pointe de l'activité, comme la sortie du nouvel iPhone5 par exemple. La part de ces stagiaires, qu'on force à travailler pour rien, peut alors atteindre un quart de l'effectif. Nul doute qu'en apprenant précocement l'exploitation capitaliste, ces jeunes apprennent aussi la lutte des classes !

L'ancien « atelier du monde », comme on appelait la Chine, est maintenant remplacé par d'autres pays, comme le Cambodge ou le Bangladesh où la main d'œuvre est moins chère. Car après les mobilisations ouvrières qui ont touché toute la Chine en quelques années, les salaires y ont augmenté de 22 % par an depuis 2010. Aujourd'hui, tandis qu'un ouvrier chinois touche l'équivalent de 200 euros par mois, le salaire minimum des ouvriers du textile cambodgiens a été réévalué à l'issue de grèves massives, fin décembre 2013, à l'équivalent de 75 euros. Ceux des usines du Bangladesh gagnent à peine plus de 60 euros, soit près de quatre fois moins qu'un ouvrier de Shanghai.

Mais même ces 60 euros mensuels, les ouvrières et les ouvriers du textile bangladais ont dû se battre pour les obtenir. En 2010, une vague de grèves avait secoué tout le pays, à la suite de la proposition, par une commission gouvernementale, de fixer à seulement 34 euros le salaire minimum, une véritable provocation pour les ouvriers. Le président de cette commission avait osé calculer le nombre de calories journalières dont a besoin un ouvrier pour survivre, d'après lui « 3 200 calories par jour, soit environ 27 euros par mois ». Il considérait donc le salaire de 34 euros comme tout-à-fait suffisant. Pour ce digne représentant de patrons affamés de profits, les ouvriers auraient dû se contenter d'une ration de famine, ne leur permettant même pas de nourrir leur famille, cela pour au moins dix heures de travail par jour, six jours sur sept !

Et depuis, chaque année, des usines du textile ont été à l'arrêt, suite à des grèves explosives, car aux salaires de misère, aux journées de travail interminables, qui se terminent souvent dans la nuit, s'ajoutent des conditions de sécurité déplorables dans les ateliers. À la suite de l'effondrement, le 24 avril 2013, du Rana Plaza, un immeuble de 8 étages, situé dans la banlieue de Dacca, la capitale, entraînant la mort de plus de 1 100 ouvriers, une explosion de colère balaya le pays. A l'automne 2013, une nouvelle vague de grèves obligea le gouvernement à porter à 60 euros le salaire minimum, soit une augmentation de 80 %, que les patrons tentèrent d'atténuer, en supprimant des indemnités de transports et de repas.

On aurait pu parler, tout aussi bien, des grèves sans précédent dans les mines d'Afrique du Sud l'an dernier, ou de celles qui ont secoué le Brésil à la veille du Mondial de football 2014. D'un continent à l'autre, le sort des prolétaires a cela de commun : ils doivent mener la lutte des classes pour ne pas être écrasés sur l'autel des profits capitalistes. Et toutes les avancées durement conquises, même provisoires, nous réjouissent. Car elles n'obligent pas seulement le patronat local à reculer, mais en permettant à la classe ouvrière de ces pays de se forger une conscience de classe, elles renforcent le camp des exploités dans son combat général contre la bourgeoisie et le capitalisme.

La dégradation avec la crise actuelle

Le chômage de masse

Dans les vieux pays capitalistes, le chômage est devenu massif avec la crise actuelle. Bien sûr, le chômage n'est pas nouveau, il est aussi ancien que le capitalisme. En son temps, Marx parlait de « l'armée industrielle de réserve » pour désigner l'ensemble des travailleurs provisoirement ou durablement sans emploi. Du fait de la concentration du capital et des crises économiques, le capitalisme engendre à certaines périodes un chômage de masse. Les capitalistes en tirent plusieurs avantages : celui de disposer d'un réservoir de main-d'œuvre disponible à tout moment, mais aussi celui de peser à la baisse sur les salaires.

En France, il y aurait aujourd'hui 5,5 millions de chômeurs, en comptant ceux qui n'ont qu'un emploi à temps partiel, parfois seulement quelques heures dans le mois, alors qu'ils recherchent un temps plein. La hausse ininterrompue du chômage depuis 40 ans s'est accélérée ces dernières années avec la crise financière. Les plus grandes entreprises se servent de la crise pour restructurer, en fait pour licencier massivement, ce qui leur permet de verser plus de dividendes à leurs actionnaires.

Dans une société basée sur le salariat, perdre son emploi, c'est perdre tous les droits qui y sont attachés. Le droit à la protection sociale, à la santé, à la retraite, ou encore l'allocation chômage, tout cela dépend étroitement d'un emploi. Et lorsqu'on est au chômage depuis trop longtemps, ou bien qu'on n'a jamais pu travailler parce trop jeune, on se retrouve sans aucun revenu, et dans la misère.

C'est parce qu'ils étaient incapables d'endiguer cette montée de la misère, que les gouvernements ont développé un système de revenu minimum. Il y a eu d'abord le RMI, le revenu minimum d'insertion créé en 1988, qui a été remplacé en 2009 par le RSA, ou revenu de solidarité active. Ces minima sociaux, censés faire reculer la pauvreté et favoriser le retour à l'emploi, sont entièrement financés par l'Etat, et permettent de dégager les patrons de toute obligation vis-à-vis du chômage massif qu'ils ont contribué à créer.

Six ans après la création du RSA, près de 5 millions de personnes, entre les allocataires et leurs familles, doivent en vivre, et son montant varie selon les personnes au foyer, mais aussi selon la reprise ou non d'une activité partielle. Ce nombre ne cesse d'augmenter, car d'un côté, de plus en plus de chômeurs ont épuisé leur droit au chômage, de l'autre, des travailleurs précaires peuvent obtenir avec le RSA un maigre complément à des salaires de misère. Ce RSA, dit « activité », concerne plus de la moitié des allocataires actuels ; il a été un moyen pour imposer aux travailleurs des emplois sous-payés. Malgré cela, d'après les associations caritatives, près de sept personnes sur dix éligibles au RSA ne le demanderaient pas, entre autres parce qu'elles sont culpabilisées par le discours actuel contre les soi-disant assistés que seraient les pauvres.

Présenter les pauvres, ceux qui perçoivent les minima sociaux, ou encore les chômeurs comme des assistés, c'est un moyen de diviser le monde du travail, mais également de dédouaner le patronat. C'est pourtant lui le responsable de l'explosion du chômage, de la montée de la pauvreté, et c'est lui encore qui utilise la crainte du chômage pour imposer une régression des conditions de travail, la baisse des salaires. Rien que cela condamne le système capitaliste, un système fou capable de réduire les uns à l'inactivité et au chômage, pendant qu'il crève les autres au travail, au profit d'une minorité de riches oisifs !

C'est pourquoi l'une des revendications principales que la classe ouvrière devra mettre en avant lorsqu'elle entrera en lutte, c'est la répartition du travail entre tous, en commençant par interdire les nouveaux licenciements, et sans baisser les salaires déjà bien trop bas.

Les salaires toujours plus tirés vers le bas

Peser sur les salaires est un autre moyen pour les capitalistes d'augmenter leurs profits, ou de les maintenir. Dans cette période de crise, payer moins cher la force de travail, tout en intensifiant son utilisation, a permis de dégager les profits colossaux de ces dernières années.

L'offensive patronale contre les salaires a commencé il y a trente ans, avec la complicité des gouvernements, de gauche comme de droite, qui se sont succédé. À partir de 1982, sous Mitterrand, les salaires ont été bloqués, c'est-à-dire qu'ils n'augmentent plus automatiquement avec la hausse des prix. Mais la hausse des prix, elle, n'a jamais cessé, et le pouvoir d'achat a fondu. Quant aux cotisations patronales, qui correspondent à du salaire différé, elles n'ont pas cessé de diminuer depuis les années 1980, sans parler des multiples exonérations, comme celle sur les petits salaires, ce qui a encouragé les patrons à payer toujours moins.

Les bas salaires se sont généralisés. Actuellement, près d'un salarié sur 5 touche le smic ou à peine plus, c'est le double d'il y a vingt ans. Si la France n'est pas le pays d'Europe où le smic est le plus bas, à 1136 euros net par mois au 1er janvier 2015, elle est de loin celui où la proportion des salariés payés au smic est la plus élevée. Et près de 40 % des salariés touchent moins de 1,3 fois le smic. Mais pour certains patrons, le salaire minimum est encore trop élevé. Régulièrement, des grands groupes, et pas les moindres comme Carrefour, sont condamnés par les tribunaux, pour payer des salaires inférieurs au smic. Et l'Etat lui-même n'est pas exemplaire, alors qu'il embauche dans les hôpitaux, ou dans l'Éducation nationale, des ouvriers en dessous du smic, en compensant les premiers temps par une prime, qui disparaît dès que le salaire augmente avec l'ancienneté.

Les temps partiels imposés, ou les stages sous-payés qui durent de plus en plus longtemps, sont un autre moyen de payer des salaires au rabais. Le nombre d'emplois à temps partiel n'a pas cessé d'augmenter, notamment dans la grande distribution, le nettoyage ou les services à la personne. Cela touche près d'une femme sur trois, dont une grande majorité souhaiterait travailler à temps complet. D'autant que leurs horaires, comme femmes de ménage ou caissières de magasins, étant concentrés sur les matinées, les soirées et les fins de semaine, elles sont souvent contraintes de régler leur vie personnelle autour de cet emploi, qui ne leur procure qu'un salaire insuffisant. Et même si la loi fixe, depuis 2013, un seuil minimum de 24 heures par semaine pour un emploi à temps partiel, toutes les dérogations possibles permettent de le contourner.

Dans cette période de crise, alors que les chômeurs se comptent par millions, que les salaires sont tirés vers le bas, les attaques contre le monde du travail redoublent, avec le chantage permanent à l'emploi pour les faire accepter.

La dérèglementation actuelle du travail, un retour en arrière

Un des aspects les plus visibles de la dérèglementation du travail, c'est la généralisation de la précarité et la remise en cause du CDI. Le CDI devient l'apanage des anciens embauchés. Les CDD et les missions d'intérim représentent à eux deux 87 % des nouvelles embauches, et surtout ils sont de plus en plus brefs, la moitié d'entre eux étant de moins de dix jours, sans aucune garantie pour la suite. Le fameux contrat unique, réclamé par un patronat qui veut pouvoir embaucher et débaucher à sa guise, existe dans les faits.

Aujourd'hui, sur les chaînes de montage automobile, il peut y avoir autant, si ce n'est plus, d'intérimaires que d'embauchés, les travaux les plus pénibles incombant aux intérimaires, obligés de les accepter au nom d'une possible embauche. Certains restent même intérimaires pendant des années, le patron se contentant de respecter le délai de carence entre deux missions, sans que l'embauche soit au bout. Cette explosion du travail temporaire est toute à l'avantage du patron, la précarité de l'intérimaire faisant de lui le premier licencié en cas de baisse de charge, après l'avoir bien exploité.

Depuis deux ans, le gouvernement soi-disant socialiste n'a cessé d'accompagner, voire de devancer, toutes les volontés patronales de dérèglementer davantage le travail. Cela a commencé en 2013, avec la loi appelée mensongèrement « de sécurisation de l'emploi ». Cette loi, véritable régression sociale, transcrit dans le Code du Travail l'ANI, l'Accord National Interprofessionnel, signé entre le Medef et les centrales syndicales -à l'exception notable de la CGT et de FO-, mais elle s'inspire également des accords dits de compétitivité, que de grandes entreprises comme Renault ont mis en place pour augmenter la productivité du travail. En fait de sécuriser l'emploi, elle permet plutôt de sécuriser les profits patronaux grâce à l'augmentation du temps de travail et à la baisse des salaires.

La loi Macron, dernière en date, est dans la même ligne, rétrograde à 100 %. Elle facilite les licenciements collectifs, au nom du prétendu « maintien de l'emploi » ; elle augmente le nombre de dimanches travaillés, la compensation salariale éventuelle devant être négociée avec l'employeur ; elle affaiblit les tribunaux des prud'hommes ; elle supprime le droit pénal du travail, les patrons ne pouvant plus être condamnés pour faute inexcusable et se contentant de payer des amendes, quand ils les paieront. Derrière tout cet arsenal de mesures anti-ouvrières, il en est une qui remet en cause la spécificité du contrat de travail, en annulant une disposition législative, vieille de plus de deux siècles. Il fallait y penser ! Ainsi le contrat de travail ne serait plus réglementé par le Code du travail, qui indique les obligations auxquelles tout employeur est soumis, mais il serait considéré comme une relation commerciale comme une autre, dans laquelle patrons et salariés pourraient négocier de gré à gré. Comme si dans l'entreprise, le salarié et son employeur étaient sur un pied d'égalité pour discuter salaire, temps de travail, ou conditions de travail ! Dans les faits, l'application de ce recul dépendra avant tout du rapport de forces entre le monde du travail et le patronat.

Mais ce qui se passe dans d'autres pays avancés donne une idée du but que poursuit le patronat. En Grande-Bretagne, l'application du contrat dit « zéro heure » a fait reculer les conditions de vie et d'emploi de millions de salariés. Sa caractéristique principale ? L'employeur ne garantit pas de chiffre minimal d'heures travaillées, qui peut être de zéro, mais seules les heures travaillées sont rémunérées. De son côté, le salarié s'engage à être disponible pour travailler en fonction des besoins de l'entreprise. Il peut être averti seulement quelques heures avant la prise de service, et n'a pas toujours la possibilité de refuser les heures de travail proposées. Au final, il ne peut ni compter sur un revenu précis, ni organiser son emploi du temps. En janvier 2015, il y avait environ 1,4 million de contrats zéro avec quelques heures par mois et 1,3 million de plus sans aucune heure travaillée, presque cinq fois plus qu'un an plus tôt. C'est une telle aubaine pour les employeurs anglais, que plus d'un sur dix y a recours.

En France, comme en Italie, l'encouragement du gouvernement à créer son propre emploi, en devenant autoentrepreneur, va dans le même sens. Au bout du compte, une fois les maigres aides épongées, développer sa propre activité dans une période de crise, où les banques ne prêtent qu'aux riches, relève du parcours du combattant. Mais cela permet de faire disparaître autant de chômeurs des listings de Pôle Emploi.

Les attaques redoublées contre la durée du temps de travail et les salaires

Se sentant en position de force, les patrons mènent la lutte de classe tous azimuts, attaquant à la fois la durée du temps de travail et les salaires. La remise en cause du repos hebdomadaire du dimanche s'accompagne d'une offensive générale contre les horaires de travail, avec à la clé une flexibilité accrue.

Malgré le couplet sur les 35 heures responsables de tous les maux, on travaille de plus en plus en France, comme dans les autres pays d'Europe. En 2007, la moyenne des salariés à temps complet était déjà de 38 heures par semaine, elle est passée à 39,6 heures aujourd'hui, et même à plus de 44 heures pour les cadres. Le contingent annuel d'heures supplémentaires ne cesse d'augmenter, 220 heures en 2004, jusqu'à 405 heures aujourd'hui, tandis que leur majoration ne cesse de baisser, quand elles sont payées.

Les accords dits de « compétitivité » ont pour objectif, entre autres, d'imposer des journées, ou des semaines, à rallonge, en même temps que des baisses de salaires. Aux chantiers navals de Saint-Nazaire, le premier accord de compétitivité prévoyait 20 min de travail supplémentaire gratuit par jour et une modulation des horaires hebdomadaires de 0 à 48 heures, sans majoration pour les heures supplémentaires effectuées. Chez Renault, l'accord sur la compétitivité a supprimé du jour au lendemain l'équivalent de 21 jours de congés de récupération. Il ne s'agissait pourtant pas d'un cadeau de la part de la direction de Renault, car ces jours de récupération étaient liés à une augmentation du temps de travail imposée en 1996 et en 1999, ainsi qu'à la loi sur les 35 heures.

Et en ce moment-même, un nouvel accord est en discussion entre le Medef et les syndicats, accord qui permettrait d'aller encore plus loin que les précédents sur la « compétitivité ». Il concernerait jusqu'aux salariés gagnant moins de 1,2 smic, jusque-là épargnés, et prolongerait de deux à quatre ou cinq ans la possibilité pour une entreprise d'augmenter le temps de travail, en baissant les salaires.

Un autre aspect de cette offensive patronale, c'est l'extension du travail du dimanche et en soirée. Certains secteurs travaillent le dimanche parce que c'est nécessaire au fonctionnement de la société, c'est le cas dans les transports ou les hôpitaux. Mais pendant longtemps, l'ouverture dominicale était assortie de certaines compensations, le doublement du salaire ou une journée de repos compensatoire. Au fil du temps, le travail du dimanche s'est banalisé. Avant même que la loi Macron ne soit appliquée, près d'un salarié sur trois travaille régulièrement ou occasionnellement le dimanche, contre un sur cinq il y a vingt-cinq ans. Mais en même temps, les contreparties financières n'ont pas cessé de diminuer.

Avec la nouvelle loi, les patrons n'auront même pas l'obligation de payer plus les dimanches ou les heures travaillées entre 21 heures et minuit. Alors, quand ils prétendent qu'ils ne feront appel qu'à des volontaires, et qu'ils leur réserveront certains dimanches par an pour « préserver la vie de famille », il n'y a aucune raison de les croire. Car que veut dire volontaire quand on arrive pour signer un contrat de travail dans un magasin déjà ouvert sept jours sur sept ? Et si les salariés de la grande distribution étaient moins précaires et mieux payés, accepteraient-ils de travailler le dimanche ou en soirée ? Ce que veulent les patrons, c'est que le dimanche devienne un jour ouvrable comme un autre.

Dans le passé, le mouvement ouvrier a défendu l'idée qu'une journée chômée par tous les travailleurs le même jour, en l'occurrence le dimanche, permettait de se retrouver entre amis ou en famille, de participer à des évènements sportifs ou politiques, comme à une certaine fête de Lutte Ouvrière à la Pentecôte. Jaurès ajoutait que cela rendait plus facile le contrôle par les salariés eux-mêmes qu'un jour de repos hebdomadaire était bien pris par tous.

Aujourd'hui, les patrons de la distribution prétendent défendre l'intérêt général, ou plus fort, celui de leurs salariés : ils font valoir l'avantage pour le travailleur du dimanche d'arrondir sa paie, et pour le consommateur ou le bricoleur du dimanche de faire ses courses sans la bousculade du samedi. Mais en réalité, c'est le cadet de leur souci, sinon ils augmenteraient les salaires et ils abaisseraient le temps de travail, ce qui permettrait de faire ses courses n'importe quel jour de la semaine !

Ce que veut le patronat, c'est faire sauter toute réglementation, c'est pouvoir disposer à sa guise des travailleurs, sans rencontrer d'entraves à sa rapacité. Marx condamnait en son temps le capitalisme dans ces termes : « « La société capitaliste achète le loisir d'une seule classe par la transformation de la vie entière des masses en temps de travail ».

Aujourd'hui, les patrons cherchent à reprendre par tous les moyens, dans une période où le rapport de forces leur est favorable, tout ce qu'ils avaient dû céder auparavant sous la pression des mobilisations ouvrières. Ils cherchent à gagner sur tous les tableaux à la fois, sur le temps de travail et sur les salaires. Mais ils précipitent aussi la société dans le mur, car les profits, issus de l'exploitation, servent avant tout à alimenter la spéculation financière.

Toute l'histoire qu'on vient de dérouler rapidement prouve que les conquêtes du passé ont été obtenues par des luttes. C'est l'avidité même des capitalistes qui les a suscitées, et qui, nous en sommes convaincus, les suscitera à l'avenir. Pour les mener au bout, et plus loin, pour renverser le capitalisme, il nous faudra retrouver le moral, et la conviction qu'on peut agir collectivement, sans se laisser diviser. Ce qui se passe dans d'autres régions du monde ne peut que nous conforter comme militants, car la classe ouvrière mondiale s'y développe en nombre et en conscience, accélérant la roue de l'histoire.

En conclusion

En guise de conclusion, disons qu'aujourd'hui, travailler se résume, pour la plupart d'entre nous, à perdre sa vie à la gagner. Mais l'exploitation du travail humain, à l'échelle de la société, a libéré des tâches productives une petite partie des hommes, qui peuvent déjà se consacrer à une activité leur permettant de s'accomplir, ou exercer un travail non aliénant parce qu'il est librement choisi. Peut-on imaginer empêcher un Picasso de peindre le dimanche, ou un Einstein de réfléchir et d'écrire ses équations le soir ? Le problème du temps de travail, ou même du salaire, n'en était pas un pour eux, quoi que l'un ait certainement brassé plus d'argent que l'autre.

Avec la colossale augmentation de la productivité du travail, et grâce à la participation de tous aux travaux productifs, pénibles, si tant est qu'on ne soit pas capable de faire disparaître un jour la pénibilité, le travail productif lui-même pourrait devenir une simple formalité. Il laisserait alors la place à un travail véritablement humain, un travail qui fasse de nous des femmes et des hommes complets, heureux de pouvoir vivre de toutes leurs facultés physiques et intellectuelles.

Mais pour donner un autre sens au travail, il faut d'abord changer la société, la débarrasser de l'exploitation. C'est à cette condition que le travail pourrait devenir le premier besoin vital de l'homme, comme Marx l'imaginait : « Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l'asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l'opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital; quand, avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de la richesse collective jailliront avec abondance, alors seulement l'horizon borné du droit bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins". » Marx, Critique du Programme de Gotha (1875).

Comme communistes, c'est bien à l'avènement d'une telle société que nous aspirons !