URSS : Après le coup d'État manqué

Cercle Léon Trotsky
04/10/1991

Après le putsch manqué du 19 août 1991 à Moscou, les événements politiques se sont considérablement accélérés en URSS.

On le sait, le putsch avait été annoncé des mois à l'avance sans que quiconque ait fait quoi que ce soit pour le prévenir ; surtout pas Gorbatchev, parti à l'époque tranquillement en vacances. Mais la tentative s'est effondrée d'elle-même en trois jours.

Et depuis cet échec, qui a consacré le triomphe des partisans d'Eltsine, dans la plupart des républiques, le Parti communiste a été dissous. On a déboulonné un peu partout les statues de Lénine. Les unes après les autres, les républiques ont déclaré leur indépendance et on peut se demander s'il existe encore vraiment une Union soviétique. On peut se demander s'il y a encore un pays ou s'il y en a quinze, autant que de républiques. Les nouveaux organes politiques qui se mettent en place sont tous provisoires, et on ne sait pas très bien quelle autorité ils ont.

Aujourd'hui, on semble assister en URSS à une désagrégation, aussi bien politique qu'économique, de cet État qui, il y a encore cinq ans, était la deuxième puissance économique et militaire du monde, un des deux super-grands.

Bien sûr, pour ces événements spectaculaires, la presse et les hommes politiques occidentaux ont une explication toute simple à fournir : d'après eux, ce serait la fin du communisme et la preuve définitive que leur système, le système capitaliste, serait le meilleur. Ce serait la preuve que toute volonté de changer la société capitaliste relèverait de l'utopie et qu'il faudrait jeter à la poubelle de l'histoire le marxisme, le socialisme, le communisme, toutes les idées révolutionnaires qui ont inspiré le mouvement ouvrier.

Ce soir, nous qui sommes trotskystes, c'est-à-dire justement communistes et révolutionnaires, nous ne nous contenterons évidemment pas de ce type d'explications ou plutôt d'intoxication. Nous voudrions analyser ce qui s'est produit en URSS, quels changements sont vraiment intervenus. Mais pour comprendre où en est aujourd'hui un processus qui n'a pas commencé il y a un mois et demi, avec le putsch manqué, ni même il y a six ans, avec l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, il nous faut remonter aux origines de l'État soviétique. En effet, le caractère original de l'URSS, c'est d'être issue d'une révolution prolétarienne, mais d'une révolution prolétarienne qui est restée isolée, qui n'a pas été suivie d'autres et qui, pour cela, a dégénéré.

C'est pourquoi, pour mieux comprendre les conditions de la venue au pouvoir de Gorbatchev, nous verrons aussi les crises de successions qui ont précédé celle-là, de la mort de Lénine à celle de Brejnev, en passant par la mort de Staline et la déstalinisation, puis l'éviction de Khrouchtchev, dix ans plus tard.

Russie, octobre 1917 : la révolution prolétarienne.

La Russie de 1917, cet immense pays dans lequel, pour la première fois dans l'histoire, la classe ouvrière réussit à s'emparer du pouvoir, était à bien des égards un des plus retardataires d'Europe. Son régime politique, l'absolutisme tsariste, reposait sur des structures sociales médiévales, avec sa noblesse, ses grands propriétaires terriens, écrasant une immense population de paysans pauvres vivant dans des conditions misérables. Le pouvoir autocratique du tsar écrasait, sous le poids d'une bureaucratie d'État omniprésente, non seulement le peuple russe, mais aussi les peuples ukrainien, balte, géorgien, azéri, peuples d'Asie centrale ou de la Sibérie, soumis à une véritable oppression coloniale. Il dominait, aussi, des peuples qui ne font pas partie de l'Union Soviétique, ceux de la Finlande et d'une grande partie de la Pologne.

En octobre 1917, alors que toute l'Europe baignait, depuis trois ans, dans le sang de la Première Guerre mondiale, la classe ouvrière russe put s'emparer du pouvoir, bien qu'elle fût très minoritaire dans ce pays où le développement de l'industrie était récent et limité à quelques îlots, à quelques grandes villes isolées dans un océan paysan arriéré. La classe ouvrière était cependant très concentrée, placée aux portes du pouvoir dans de grands centres politiques comme Petrograd et Moscou, pourvue d'une forte conscience de classe et d'un instinct révolutionnaire dirigé aussi bien contre le vieux régime tsariste que contre la bourgeoisie russe. La bourgeoisie, elle, était d'autant moins révolutionnaire, d'autant plus encline à se ranger du côté du tsarisme qu'elle craignait le prolétariat et le danger qu'il représentait pour elle.

Avec le régime issu de la Révolution d'octobre, pour la première fois dans l'histoire, les exploités en lutte exercèrent directement le pouvoir à travers les soviets auxquels ils élurent librement leurs représentants. Ce n'était certes pas cette démocratie parlementaire bourgeoise qu'on nous présente aujourd'hui comme le degré le plus élevé du développement de l'humanité - ces fameux 51 % des voix qui, en général, servent de prétexte aux privilégiés et à ceux qui tiennent leur puissance de leur richesse pour imposer leurs intérêts aux exploités. La démocratie soviétique était d'une autre nature : c'était une force populaire agissante, c'était la démocratie des seules masses en lutte, s'opposant physiquement aux anciennes classes exploiteuses. C'était aussi un pari sur l'avenir, sur une dynamique de la révolution qui, de la Russie, devait gagner le reste du monde.

La lutte pour l'extension de la révolution.

Dépasser le système capitaliste, construire une société socialiste, n'était pas possible en partant des bases économiques d'un seul pays et à plus forte raison d'un pays arriéré, fut--il immense. Ce n'était possible qu'à partir des forces productives développées par le système capitaliste à l'échelle mondiale, à partir du marché mondial. Les bolcheviks en étaient convaincus. Or, les forces productives mondiales étaient concentrées dans les pays les plus avancés d'Europe occidentale ou d'Amérique du Nord, là où se trouvaient l'industrie la plus développée et les classes ouvrières les plus nombreuses et les plus cultivées et qualifiées. Le socialisme en Allemagne à la veille de 1914 représentait une force considérable.

De cela, les dirigeants de la révolution bolchevique, et avec eux une large fraction de la classe ouvrière russe, étaient très conscients. Pour eux, la Révolution russe n'était que le prélude à d'autres révolutions en Europe centrale, en Allemagne, en Grande--Bretagne, en France.

Mais si la révolution mondiale avait gagné son premier combat en Russie, elle ne gagna pas les suivants : en Europe centrale et en Allemagne, en France, en Grande--Bretagne ou en Italie, l'avant--garde révolutionnaire était loin d'être aussi trempée, aussi préparée que la situation l'aurait exigé. En revanche les partis réformistes étaient suffisamment forts pour faire barrage à la révolution, voire pour exercer les répressions les plus sauvages des tentatives qui eurent lieu.

La Révolution russe resta donc isolée et, en Russie même, le pouvoir qui en était issu fut isolé, lui aussi, de plus en plus.

Le pouvoir des soviets avait été l'expression démocratique des masses en lutte. C'est dans le cours même de sa lutte que la classe ouvrière russe avait appris à juger de la valeur et des programmes des différents partis qui parlaient en son nom. C'est par son expérience qu'elle s'était convaincue que le seul parti défendant jusqu'au bout ses intérêts était le Parti bolchevique. C'est elle qui avait tranché entre les différentes politiques en présence et porté à sa tête le Parti bolchevique.

La révolution isolée.

Mais deux années de guerre civile effroyable suivirent, un an à peine après la révolution, dès que, la paix revenue entre les impérialistes en guerre, ceux--ci purent se dresser contre la Révolution russe et soutenir cette guerre civile. La classe ouvrière russe en sortit épuisée politiquement et même physiquement. L'énergie des masses, leur participation aux soviets, leur contrôle et leur soutien démocratique au pouvoir, les soviets eux--mêmes, tout cela se réduisit comme peau de chagrin. Ce rapport démocratique entre les masses en lutte et le pouvoir soviétique, qui avait permis la Révolution d'octobre 1917, ne fut bientôt plus qu'un souvenir. Et, en 1920 ou 1921 par exemple, si des élections libres avaient été organisées, non seulement dans toutes les classes de la société y compris la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, mais même au sein de la seule classe ouvrière, une majorité aurait sans doute rejeté le Parti bolchevique ; une majorité écrasante dans le premier cas, relative dans le second.

Mais il ne pouvait être alors question pour les bolcheviks d'abandonner le pouvoir. Cela aurait été abandonner le terrain à la bourgeoisie sans avoir mené le combat jusqu'au bout. Cela aurait été livrer le prolétariat russe, et tous ceux qui s'étaient battus avec lui, à une terrible répression. Cela aurait été signer, devant le prolétariat russe et mondial, un terrible constat de défaite. Les bolcheviks comptaient sur la prochaine vague révolutionnaire en Europe et dans le monde et se servaient du pouvoir qu'ils avaient conquis pour la préparer activement. En attendant, il fallait tenir, et se passer d'élections libres, même limitées aux soviets.

Car dans l'immédiat, au début des années 1920, leur pouvoir restait comme suspendu en l'air, dans un pays où montaient irrésistiblement les forces hostiles. Conscient de cette situation, Lénine se prononça explicitement pour une concession aux forces bourgeoises, la Nouvelle Politique Economique, la NEP. Il pensait que dans, l'immédiat, il fallait cela pour que la petite bourgeoisie des villes et des campagnes et le capital étranger relancent l'économie anéantie par la guerre et la guerre civile et que c'était le prix à payer pour conserver le pouvoir.

Les bolcheviks furent submergés quand même par ce flot réactionnaire, mais ce ne fut pas de la façon prévue.

Tenir à tout prix.

Avec le reflux de la révolution, l'épuisement de la classe ouvrière, le recul de sa conscience, la démocratie soviétique n'existait plus. La seule garantie du maintien de l'orientation révolutionnaire se trouvait dans la direction politique, c'est--à--dire dans le Parti bolchevique. C'est dans le maintien de cette avant--garde, de ce parti et d'abord de sa direction, que résidait le seul espoir que, dès que la situation et le rapport de forces se révéleraient plus favorables, l'offensive révolutionnaire pourrait reprendre. Mais cet espoir ne se réalisa pas, et cela fut visible dès que le Parti bolchevique eut à subir une crise de direction, ouverte par la mort de Lénine.

Cette crise de succession dura en fait plusieurs années, comme d'ailleurs toutes celles qu'a connues l'URSS par la suite. Après la mort de Lénine en janvier 1924, il fallut plusieurs années de luttes de fractions pour que Staline puisse s'installer à la tête du pays.

Il en est qui rediscutent aujourd'hui s'il n'y avait pas, de la part du Parti bolchevique, « des lacunes de la théorie » , « de la confusion de la classe, du parti et de l'État, et les rapports qui en résultent entre parti et les mouvements sociaux » .

Comme si le combat du Parti bolchevique pour conquérir puis garder le pouvoir, entre 1917 et 1924, avait été un combat théorique ; comme s'il avait été mené en fonction de considérations littéraires sur ce que devait être ou pas la démocratie sous le régime prolétarien - et non une lutte acharnée au jour le jour, pas à pas.

Il est donc dérisoire et stupide de discuter de théorie à ce propos si on se veut communiste et militant. Car ce que l'on discute, qu'on le veuille ou non, se pose dans les termes suivants : les bolcheviks devaient-ils renoncer au pouvoir en 1921 et accepter les conséquences de ce retrait pour eux-mêmes et pour la classe ouvrière soviétique ?

Avec le recul du temps, certains peuvent dire que le stalinisme a représenté pire que ce que ce renoncement aurait pu être. Mais seuls des petits bourgeois incurables peuvent se poser, directement ou sous couvert de discussions théoriques, cette question. Pas des militants révolutionnaires ! Car les choix qu'ont faits les dirigeants bolcheviques, ils les ont faits dans les conditions de l'époque, en ignorant ce que nous savons. Mais ils avaient le souvenir des effroyables massacres qui avaient suivi la défaite de la Commune de Paris et le recul qu'elle entraîna. Et surtout, ils se battaient en misant sur la révolution mondiale à venir, et pas en devisant dans un salon sur les inconvénients de sa défaite.

La lutte pour la direction du parti se confondait, de fait, à ce moment--là, avec la lutte pour la direction de l'appareil d'État et finalement de l'URSS elle--même. Justement parce qu'il se savait entouré de forces hostiles, le Parti bolchevique avait fini par accaparer l'essentiel des fonctions de direction de l'État.

Les autres partis avaient été interdits, non pas par conviction théorique, sûrement pas, mais par les nécessités d'une lutte impitoyable. Puis, pour ne pas permettre aux forces sociales hostiles au prolétariat de se cristalliser à la faveur des luttes de fractions au sein du Parti bolchevique lui--même, les fractions elles--mêmes furent interdites. D'un commun accord, les dirigeants du parti avaient même accepté de ne pas faire arbitrer leurs désaccords à l'extérieur du parti, de peur de faire le jeu de forces sociales ennemies de la révolution, et que le pouvoir soviétique soit balayé. Mais du coup, c'est à l'intérieur même du parti, et même de sa direction, que se réfractèrent les conflits d'intérêts sociaux qui couvaient dans le pays.

La montée de la bureaucratie.

Après Lénine, trois dirigeants : Staline, secrétaire du parti et comme tel contrôlant l'appareil de celui--ci, Kamenev et Zinoviev, respectivement dirigeants du parti à Moscou et à Léningrad, d'accord pour écarter Trotsky, constituèrent une « troïka » qui prenait en fait les décisions clandestinement, en dehors des organismes réguliers, et les faisait enregistrer ensuite.

Dans cette lutte au sommet, Staline s'appuyait sur l'appareil du parti.

En quelques années de pouvoir, l'État soviétique s'était rempli de carriéristes, de bureaucrates à la mentalité conservatrice, attachés à leur poste et aux quelques privilèges qu'il leur procurait, d'autant plus qu'à la première génération de bureaucrates, issus encore du mouvement ouvrier révolutionnaire, succéda bien vite une autre, attirée par l'odeur de la soupe, ex--mencheviks ou ex--socialistes révolutionnaires, souvent ennemis ouverts de la révolution en 1917.

Pour ces gens--là, la poursuite ou la reprise éventuelle de la révolution, ou son exportation, était perçue comme une menace pour la petite sécurité matérielle qu'ils avaient réussi à conquérir dans la dure société soviétique de l'après--guerre civile.

Le pire est que ce type d'hommes ne peuplait pas seulement les différents échelons de l'appareil d'État. Le Parti bolchevique étant le seul parti au pouvoir, ils étaient tout prêts à se dire bolcheviques, communistes, pour pouvoir en être membres et progresser plus rapidement dans leur carrière. Au point de devenir rapidement plus nombreux, au sein de cet ex--parti révolutionnaire, que les révolutionnaires véritables.

Staline visait avant tout le pouvoir. Cherchant à s'attacher des fidélités aux différents niveaux de l'appareil, il les trouva tout naturellement auprès de ce type de bureaucrates, pas plus scrupuleux que lui et avec lesquels il se comprenait facilement. Ces gens--là étaient disposés à le soutenir pourvu que Staline leur renvoie, comme on dit, l'ascenseur et pense à eux lorsqu'il était question de distribuer les postes et les menus ou gros avantages allant avec. Mais c'est justement par cette façon d'agir, par cette absence totale de scrupules et même de principe politique, qu'un homme comme Staline devenait l'expression de forces qui le dépassaient. Il devenait l'expression politique de la fraction la plus conservatrice de l'appareil du parti et en fait, au--delà, l'expression de toute une couche sociale qui était en plein développement dans le pays : la bureaucratie qui dirigeait l'État et l'économie, elle--même souvent liée à la petite bourgeoisie des villes et des campagnes en pleine renaissance depuis la NEP.

En effet, au--delà du parti lui--même, la fraction stalinienne trouva un appui dans la société. En 1925, on vit un dirigeant révolutionnaire comme Boukharine, allié de Staline, trouver habile de lancer aux koulaks, aux paysans riches, le slogan « Enrichissez--vous » ! Et les staliniens commencèrent à faire circuler le bruit que Trotsky, lui, avait toujours négligé la paysannerie.

Le combat politique de Trotsky donna naissance alors, au sein du Parti bolchevique, à une Opposition de gauche. Kamenev et Zinoviev qui, malgré leurs faiblesses, étaient tout de même d'abord des révolutionnaires, s'y rallièrent lorsqu'ils eurent eux--mêmes pris conscience du danger que représentait Staline, et pour la révolution, et pour eux--mêmes.

L'Opposition dénonça la bureaucratisation de l'État soviétique et la complaisance des staliniens à l'égard de toutes les forces sociales ennemies de la révolution.

En 1927, l'Opposition de gauche fut vaincue. Staline affermit son pouvoir jusqu'à en faire une dictature sanglante, éliminant même ceux qui avaient été ses alliés les plus proches. Trotsky fut assigné à résidence, puis expulsé d'URSS, et les opposants de gauche furent exterminés. La victoire de Staline signa la fin du Parti bolchevique en tant que parti révolutionnaire prolétarien. Il devint le parti de la nouvelle couche dirigeante, la bureaucratie, avec laquelle il s'identifiait.

Ce fut là qu'une période s'acheva.

Que représentait donc la bureaucratie ?

Du point de vue de leur mentalité, de leur façon de vivre, les bureaucrates n'étaient pas différents des bourgeois. Les ouvriers soviétiques les qualifièrent d'ailleurs assez vite du nom de « sovbour » - bourgeois soviétiques. S'ils occupaient des tâches de gestion, d'administration, au sein de l'appareil d'État et dans l'économie, au nom de la classe ouvrière qui avait pris le pouvoir, ils se moquaient bien, tout autant que n'importe quel bourgeois occidental, des intérêts de cette classe ouvrière, de ses intérêts immédiats comme de ses intérêts historiques.

S'ils se souciaient d'un intérêt, c'était d'abord du leur, de leurs postes, des petits privilèges attachés à leurs fonctions et de la façon de les garantir et de les accroître. Socialement, leur première marque de conscience était un instinct de défiance à l'égard de la classe ouvrière, à qui ils étaient souvent en position de commander en se demandant si elle obéirait et dont ils sentaient bien l'hostilité. Politiquement, ils ne pouvaient que redouter un éventuel retour à l'esprit révolutionnaire des débuts. C'est bien pourquoi ils se reconnurent facilement dans Staline, contre l'Opposition de gauche.

Tous ces gens essentiellement mus par leur appétit individuel, par la volonté de développer leurs avantages matériels aux dépens des autres, n'étaient cependant pas vraiment des bourgeois au sens social du terme ; ils n'étaient que l'expression de tendances bourgeoises au sein de l'État ouvrier et des parasites sur celui--ci. Ils étaient prêts à s'allier aux bourgeois au sens propre, comme ces fameux koulaks, cette bourgeoisie des campagnes à qui Boukharine avait conseillé tout à fait officiellement de s'enrichir. Mais en tant que couche sociale, ils en étaient cependant très distincts.

Le tournant de 1928 : la lutte contre les koulaks...

On le vit en 1928 lorsque les koulaks, enrichis, enhardis, se crurent assez forts pour tenter d'imposer leurs intérêts en spéculant massivement sur le prix des céréales, allant jusqu'à faire la grève des livraisons aux villes, affamant leur population. La dictature stalinienne qui les avait favorisés durant des années, prise à la gorge, fit volte--face. La bureaucratie, dans la crainte de se retrouver sans base sociale, dut se retourner et chercher un soutien dans la population des villes et parmi les ouvriers, qu'on envoya sous forme de détachements armés procéder à des réquisitions dans les campagnes. Le tournant fut radical ; pris de panique, l'État se lança ensuite dans la collectivisation forcée non seulement des koulaks, mais de tous les paysans, avec le terrible prix humain que l'on sait et des conséquences économiques catastrophiques.

... et la politique d'industrialisation.

Staline reprit aussi, en le caricaturant de façon sanglante, le programme d'industrialisation de l'Opposition de gauche qu'il avait précédemment violemment combattu. La planification imposa un développement forcé de l'industrie, et d'abord d'une énorme industrie lourde chargée de fournir à l'URSS les bases de son équipement, en prélevant les moyens financiers sur les campagnes et sur le niveau de vie des masses.

Dans les discours officiels, il s'agissait de rien moins que de jeter les bases du socialisme. Mais la bureaucratie dirigeante se moquait bien sûr de ce socialisme. La crise des koulaks venait simplement de lui montrer que c'était son avenir, sa survie en tant que pouvoir qui était en jeu. L'URSS connut donc, à partir des années 1928--1930, la période de l'industrialisation à outrance qui posa bien des problèmes, causa de terribles privations et sacrifices, mais qui eut aussi des résultats spectaculaires et fit en quelques années, d'un pays essentiellement agricole, sous--développé, un grand pays industriel, cela au moment même où l'économie du monde capitaliste, elle, était en plein recul à la suite de la crise de 1929. Malgré la bureaucratie et le poids qu'elle représentait, l'économie russe bénéficiait de l'expropriation radicale de la bourgeoisie due à la Révolution d'octobre, qui au fond avait fait place nette pour le développement industriel sur une base planifiée, rationnelle - plus rationnelle en tout cas que l'économie bourgeoise - à l'échelle d'un pays recélant, il faut le dire aussi, d'immenses richesses.

La bureaucratie et la planification.

Bien sûr, les bureaucrates restèrent des bureaucrates. Le développement de l'industrie accrut même leur nombre... et leurs perspectives de s'enrichir individuellement, même si c'était en quelque sorte de façon clandestine, honteuse. Les moyens de le faire sont bien connus de tous les gestionnaires véreux de tous les pays, et pas seulement d'URSS. Il y a des mots pour cela dans toutes les langues comme en russe : prévarication, marché noir, bakchichs, pots--de--vin, détournements de marchandises, faux en écritures.

La tendance à l'apparition de tous ces comportements fut d'autant plus forte en URSS, dès le début, qu'il s'agissait d'un pays pauvre, que l'industrie d'État était bien incapable de couvrir tout l'éventail des besoins et l'appareil de distribution très rudimentaire. Un des maux les plus connus et les plus visibles était déjà l'apparition chronique, et parfois permanente, de pénuries apparemment inexplicables.

Trotsky lui--même décrivit par exemple comment on se rendait compte soudainement que le commerce de la viande, du beurre ou des oeufs dans tout un district était tombé aux mains de mercantis. Il y avait tous ces produits en abondance dans les stocks d'État, mais les rayons des boutiques étaient désespérément vides. Cela voulait dire qu'un circuit de distribution parallèle s'était mis place. Des bureaucrates responsables des magasins trouvaient plus profitable de détourner la marchandise et de la revendre clandestinement, moyennant bien sûr leur petit pourcentage, à des intermédiaires qui la revendaient dix fois plus cher au marché noir.

Tout cela, ce n'est jamais que la réapparition souterraine de l'économie bourgeoise. Dépasser ce stade primitif de la société humaine pour parvenir à un autre type d'économie, organisée, planifiée en fonction des besoins de l'ensemble de la société, à une économie socialiste, n'est certainement pas facile. Cela l'était d'autant moins dans ce pays sous--développé qu'était l'URSS, dans sa situation de pauvreté, d'isolement et de pénurie.

Ces tendances à la renaissance d'une économie bourgeoise sont restées permanentes, constantes mais en quelque sorte sous--jacentes, tolérées, voire encouragées, mais jamais officialisées et, parfois, violemment combattues par l'État. L'attitude des dirigeants politiques et de Staline lui--même allait de la compréhension, voire de la complicité, à l'égard de tous ces trafics, à des réactions violentes, à des vagues d'emprisonnements, de condamnations, voire d'exécutions pour crime économique. La dictature défendait les intérêts d'ensemble de la bureaucratie en tant que couche sociale sans doute ; mais justement, en partie par peur de la classe ouvrière, en partie par conscience de la nécessité de maintenir un minimum de cohésion sociale, elle estimait que cet intérêt d'ensemble commandait de mettre un certain frein à l'appétit individuel des bureaucrates. Par crainte que tout l'édifice politique et social n'éclate, se divise et s'écroule.

Car l'équilibre maintenu par la dictature était par nature instable, même s'il a pu durer des années. La bureaucratie n'était pas une nouvelle classe dirigeante d'un nouveau style, mais une forme intermédiaire. C'était une couche sociale qui avait hérité du pouvoir dans un État qu'elle n'avait pas construit et qui tirait son origine de la révolution ouvrière de 1917. Mais son seul avenir possible était, soit d'être emportée par une nouvelle révolution ouvrière, soit de devoir céder la place à la bourgeoisie. Même si, à titre individuel, nombre de ses membres pouvaient espérer devenir des bourgeois, cette deuxième alternative impliquait aussi l'éclatement de la bureaucratie, sa disparition en tant qu'appareil politique et couche sociale à travers le conflit fondamental entre la classe ouvrière, d'une part, et la bourgeoisie renaissant constamment, voire la bourgeoisie extérieure.

Le plus important, le plus remarquable, dans ces conditions, ce n'est pas tant que l'économie étatisée et planifiée ait eu bien des problèmes ; c'est qu'elle ait fonctionné quand même et qu'elle ait fait malgré tout, de l'URSS, la deuxième puissance économique du monde. Et en jetant les bases de l'industrialisation, en développant dans le pays une classe ouvrière forte aujourd'hui de près de cent millions d'individus, l'État issu de la première révolution prolétarienne a prouvé, malgré la bureaucratie, la viabilité, les énormes possibilités d'une économie basée sur la collectivisation des moyens de production, et la planification de la production et de la répartition.

Car les problèmes, les dysfonctionnements de l'économie ne découlent pas de la planification elle--même, mais de ses aberrations, dues en grande partie à la façon dont la bureaucratie elle--même l'a impulsée et mise en place, à sa propre empreinte sur la planification de l'économie. C'est elle qui s'est ménagé, à tous les niveaux, la possibilité de détourner les marchandises ou les fonds, d'introduire le flou dans les statistiques, de faire disparaître ses larcins dans les colonnes de sa fausse comptabilité.

La dictature de Staline.

La forme de la dictature politique de la bureaucratie a pris progressivement un caractère personnel.

L'émergence de la dictature personnelle de Staline se fit au cours de crises sociales graves de la fin des années 1920 et 1930. A cette époque, la bureaucratie avait admis collectivement qu'un tel arbitre suprême, tranchant les problèmes, incarnait ses intérêts généraux contre la bourgeoisie et, surtout, contre le prolétariat.

Mais cela n'évita pas à Staline une lutte permanente pour sauvegarder son pouvoir personnel. Les années 1930 ont été marquées par des purges sanglantes y compris au sommet même des appareils de l'État et du parti. La fraction de Staline élimina les vieux bolcheviks, ceux qui auraient pu incarner la tradition de la révolution de 1917, si dans la situation mondiale de l'époque, une nouvelle vague de révolutions était venue ébranler le monde capitaliste. Puis les purges dévorèrent, les uns après les autres, les dirigeants de la fraction stalinienne elle-même, plus particulièrement ceux qui risquaient de concentrer entre leurs mains un pouvoir excessif aux yeux de Staline.

Pourtant, jusqu'à sa mort, Trotsky a toujours combattu pour que ses compagnons politiques considèrent toujours l'URSS comme un État ouvrier. Un État ouvrier dégénéré. Mais l'édification d'une industrie puissante, progressant à des rythmes considérables, sur la base de la propriété étatique des moyens de production et de la planification lui paraissait un acquis fantastique permis par la Révolution d'octobre (et non par la bureaucratie) qu'il fallait défendre et conserver.

Et cela, malgré tous les aspects négatifs, réactionnaires, sanglants du régime. Bien sûr, il combattait le régime politique de la bureaucratie et ses méthodes contre-révolutionnaires, et donnait son renversement comme objectif politique au prolétariat soviétique. Mais il n'a cessé de proclamer qu'il s'agissait bien avec l'URSS d'un État ouvrier, fut-il dégénéré.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la dictature de Staline passait encore moins que dans la décennie précédente par le seul appareil du PCUS. Bien sûr, elle devait beaucoup à cet appareil tout puissant qui ne devait de comptes qu'à Staline, avait des représentants partout, contribuait à nommer ou à démettre les gens en place dans tous les domaines, sanctionnait ceux qui s'écartaient de la ligne et récompensait ceux qui les dénonçaient. La quasi totalité des responsables de haut niveau dans tous les domaines étaient membres du parti.

Mais Staline ne s'en remettait pas à ce seul appareil et, jusqu'à sa mort, il dirigea personnellement des hiérarchies puissantes, distinctes les unes des autres quoique entremêlées, mais surtout rivales. Il y avait l'appareil du parti, bien sûr, la bureaucratie de l'appareil gouvernemental, les ministères économiques, les diverses polices et l'armée qui avait d'ailleurs sa propre police. Chaque groupe pénétrait les autres, et espionnait ses activités en rapportant directement à Staline et à ses collaborateurs directs leurs informations. Déjà, juste avant la guerre, avant d'être décapitée elle-même, la police fut utilisée pour nettoyer le parti et l'administration d'État, pendant que l'armée restait à l'écart avant d'être elle-même décapitée. Staline, durant toutes ces années et en particulier les dernières années de sa vie, joua ces appareils les uns contre les autres, utilisant l'un pour réduire la puissance de l'autre. Chacun avait ses hommes, ses soutiens et ses représentants politiques, mais ne rendait compte qu'à Staline et ne dépendait que de lui.

La société soviétique ayant changé depuis la guerre, la force de ces appareils, et en particulier des appareils économiques, s'était accrue. L'armée avait été l'objet de toutes les attentions de Staline durant la Deuxième Guerre mondiale et elle avait pris alors beaucoup, beaucoup trop, d'importance. A la fin de la guerre, le Maréchal Joukov, grand héros de la guerre, fut relégué à un poste éloigné en province, tandis qu'au XIXe congrès du parti, en 1952, la désignation de nombreux représentants de l'économie et de la bureaucratie d'État au Bureau politique et au Présidium, qui s'agrandirent alors, sanctionna leur pouvoir croissant dans la société.

Dans la dernière année du régime de Staline, il était impossible de savoir quel groupe était le plus influent, du parti, des différentes bureaucraties d'État ou économiques, de l'armée, de sa police, ou de la police politique, tellement Staline était passé maître dans la science du contrôle des uns par les autres.

Bien des lieutenants de Staline, de Malenkov à Molotov, de Khrouchtchev à Voznessenski, ont eu une carrière en zigzags, tantôt dauphins en puissance, tantôt en disgrâce, leur clientèle, leurs subordonnés et leurs appareils avec.

Au moins l'un d'entre eux, Voznessenski, tout puissant président du Gosplan, y laissa sa vie. Et, paraît-il, quelques autres parmi les hauts dignitaires staliniens, comme Molotov, ont bien failli suivre, à l'occasion de ce qu'on a appelé le « complot des blouses blanches », fabriqué juste avant que Staline ne meure.

Après la mort de Staline : la lutte pour la succession.

Mais à la mort de Staline, en mars 1953, les problèmes de succession se posèrent d'une façon sensiblement différente de la façon dont ils s'étaient posés à la mort de Lénine. Sans parler du contexte bien différent, il n'y avait plus un seul appareil dirigeant, celui du parti, mais plusieurs. Il y avait en URSS de véritables féodalités équivalentes en puissance qui se jalousaient et se craignaient en même temps, et dont aucune, vu ce que Staline en avait fait, n'était capable de prendre le pas sur les autres.

Indépendamment du fait que grandes étaient les craintes des héritiers de Staline que des réactions populaires n'éclatent et mettent en danger le régime, aucun des dirigeants de ces appareils n'avait les moyens qu'avait Staline de se servir des uns contre les autres.

Aussi, à la mort du dictateur, durent-ils apparaître en commun, côte à côte, en se présentant comme ses héritiers et en parlant de direction collégiale, ce qui était cependant déjà une façon de critiquer la période précédente.

Mais cette direction collégiale n'était qu'une bande de loups, liés par la même chaîne.

Tout l'avenir de l'URSS, non seulement dans la crise de succession qui suivit la mort de Staline, mais sous le régime de Khrouchtchev puis sous celui de Brejnev et enfin sous celui de Gorbatchev, sera marqué, quoique de façon différente à chaque fois, par l'existence de ces appareils rivaux.

Dans la lutte pour le pouvoir, ils ont pu représenter à certaines périodes les mêmes intérêts sociaux, c'est-à-dire les intérêts généraux de la bureaucratie ou au contraire représenter, plus ou moins volontairement, des intérêts plus particuliers : par exemple, l'embourgeoisement d'une partie de la société (sensible dès l'époque d'après-guerre) ; ou bien des tendances centrifuges ; ou encore au contraire les intérêts des grandes bureaucraties centrales ayant une autre conception de la défense des privilèges des couches parasites de l'URSS. Mais à chaque crise d'héritage du pouvoir, on retrouve les mêmes appareils qui vont s'affronter.

L'ascension de Khrouchtchev s'effectua au travers d'une lutte entre ces différents appareils.

De ce point de vue, la montée au pouvoir de Khrouchtchev et sa chute sont révélatrices et préfigurent, à 25 ans de distance, sans que l'histoire se répète vraiment, ce qui allait se passer (au moins jusqu'ici) pour Gorbatchev.

Les craintes des héritiers

Il faut cependant commencer par rappeler que dès la mort de Staline, par crainte des réactions que celle-ci aurait pu provoquer parmi les masses, les nouveaux dirigeants commencèrent par faire des concessions à la population en annonçant des réductions des prix de détail de l'alimentation et des produits manufacturés de consommation courante. Puis de temps en temps ils annoncèrent d'autres baisses, ils réduisirent les impôts payés par les travailleurs, du moins provisoirement jusqu'à ce qu'ils soient supprimés en 1958. Ils supprimèrent les droits payés par les étudiants dans les écoles secondaires et les universités, droits qui avaient été imposés en 1940. Ils augmentèrent considérablement les investissements pour les constructions de logements et pour la rénovation des habitations, et ils essayèrent de garnir les magasins de biens de consommation. Ils augmentèrent les bas salaires, réduisant ainsi les écarts entre les mieux et les moins payés des travailleurs. Ils réduisirent le système, mal vu, de primes à la production. Ils adoptèrent la notion de salaire minimum et celui-ci augmenta progressivement durant le plan de sept ans en cours. Ils réduisirent la semaine de travail dans certaines industries et promirent d'autres réductions pour le futur. Et ils augmentèrent divers avantages pour les moins payés des travailleurs et ceux qui avaient du travail irrégulièrement. Ils allégèrent les mesures disciplinaires dans les entreprises, qui avaient pris effet un peu avant la guerre. Ils remplacèrent par le recrutement volontaire le système qui consistait à imposer un poste et un travail aux jeunes travailleurs. Au lieu de recourir au transfert obligatoire d'une entreprise à une autre, ils adoptèrent une politique tendant à persuader par des salaires meilleurs, des vacances supplémentaires, des voyages gratuits, les citoyens d'aller travailler volontaurement dans les régions sous-développées du pays. De plus, un travailleur ne commettait plus de crime quand il changeait de travail sans permission ou quand il s'absentait ou arrivait en retard au travail.

Bien sûr, ces mesures ne supprimaient pas toutes les mesures coercitives pour les travailleurs, mais c'était un allégement.

En termes économiques, une diminution des prix à la consommation et une augmentation des salaires représenta une augmentation du pouvoir d'achat des masses. Cette augmentation a mis en évidence quelques unes des déficiences de l'agriculture. Très vite, les héritiers de Staline tentèrent d'accroître la production agricole.

Ils réduisirent les quotas que les paysans devaient délivrer obligatoirement à l'État à bas prix afin d'augmenter la part qu'ils pouvaient vendre au marché libre. Ils abolirent même tout quota en 1958, en faveur d'un système d'achat par le gouvernement à des prix plus élevés.

Cette politique avait beaucoup augmenté les revenu des fermes collectives et le niveau de vie des paysans. Ils reçurent même l'autorisation d'acquérir leurs propres machines agricoles à partir des défuntes MTS (stations de machines agricoles) qui furent dissoutes. Malgré tout cela, le régime s'efforça de préserver le système des fermes collectives. Il transforma d'ailleurs des kolkhozes en sovkhozes. Ce fut l'occasion de créer des organisations du parti là où elles n'existaient pas, car ces organisations étaient restées relativement faibles dans les campagnes. Et à cette époque le pourcentage des directeurs de fermes collectives membres du parti fut le plus élevé de l'histoire soviétique.

1953-1964 : La résistible ascension de Khrouchtchev

Mais revenons à l'histoire même des années Khrouchtchev, qui est intéressante car les années Gorbatchev en sont une réédition quoique dans un autre contexte et sans doute avec un autre avenir.

Il fut en effet le premier à ne pas se contenter, pour asseoir son pouvoir, des luttes assassines dans les couloirs du pouvoir mais à aller jusqu'à faire appel publiquement aux forces sociales qui pouvaient l'appuyer contre les vieux appareils centraux sclérosés de Moscou.

Dans la précipitation pour remplacer au plus vite Staline, le 6 mars 1953, au lendemain même de l'annonce de sa mort, la direction collégiale annonça que Malenkov devenait Secrétaire général du parti et chef du gouvernement.

A peine une semaine plus tard, le 14 mars, Malenkov fut sommé de choisir entre les deux postes. Il choisit la direction du gouvernement, ce qui fit du numéro 2 du secrétariat, Khrouchtchev, le nouveau Secrétaire général du parti.

Mais il faut croire que les représentants de ces deux appareils, comme d'ailleurs ceux de l'armée, de l'industrie lourde, etc., craignaient par dessus tout Béria, qui était à la tête de l'appareil de la police politique, puisqu'ils se retournèrent tous contre Béria.

Et, cette fois, ils ne se contentèrent pas de sommations. Le 10 juillet, la presse annonça l'arrestation de Béria, accusé d'avoir été un espion anglais ! Et il fut exécuté.

Béria mort, ses concurrents réduisirent la puissance du MVD, rebaptisé un peu plus tard KGB, qui perdit une partie de ses pouvoirs au profit de l'armée et de l'appareil judiciaire, et c'est à ce dernier qu'on donna la gestion des goulags, toute une organisation économico-sociale sur laquelle reposait en partie la puissance de la police politique. La libération des détenus suivit en plusieurs vagues successives après plusieurs révoltes dans les camps.

Le XXe Congrès et la « déstalinisation ».

En 1956, après que Béria eut été exécuté, Malenkov rétrogradé, Kaganovitch affaibli, car la direction de la planification lui fut enlevée, Khrouchtchev était un successeur assez établi pour qu'il puisse organiser, trois ans après la mort de Staline, « son » congrès, le XXe Congrès du parti.

Avec son rapport sur les crimes de Staline, lu dans une séance du congrès à huis clos, Khrouchtc-hev en appela à l'ensemble des bureaucrates qui aspiraient à la fin des purges sanglantes, en brandissant contre ses adversaires du Bureau politique l'arme de la « déstalinisation ». Et cela en s'adressant, par delà le Bureau politique, par delà même les membres du parti délégués au congrès, à l'ensemble de la bureaucratie, tant il est vrai que ce rapport secret n'eut bientôt plus de secret pour personne.

Les répercussions de cette dénonciation de Staline furent immenses.

La société soviétique en fut bouleversée, d'autant que cela venait avec le retour chez eux de tous les détenus des camps.

Dans la jeunesse, chez les étudiants, les cercles, les organisations, plus ou moins clandestins, se multiplièrent. Comme se multiplièrent, chez les écrivains, les oeuvres prenant, non seulement Staline, mais la bureaucratie pour cibles.

L'onde de choc déborda largement les frontières de l'Union Soviétique, pour toucher tous les États du glacis, et provoquer les explosions en Pologne, et surtout en Hongrie.

Et ces événements contribuèrent sans doute àpermettre, un an plus tard, une contre-attaque des adversaires de Khrouchtchev. En juin 1957, la majorité du Bureau politique, derrière Molotov, exigeait sa démission. Mais Khrouchtchev n'hésita pas à convoquer sur le champ le Comité central, en sautant les voies habituelles. Ce qui était une première pour cet organisme, qui depuis bien longtemps ne servait plus que de chambre d'enregistrement des décisions déjà prises à l'échelon supérieur.

Mais c'est grâce à l'appui de l'armée, ou plus précisément du Maréchal Joukov qui fit transporter par avions militaires les membres du Comité central dispersés sur tout le territoire, que le plénum du Comité central put se réunir. Il soutint Khrouchtchev et condamna « les activités fraction-nistes du groupe anti-parti » . Molotov, Kaganovitch et Malenkov, accusés de s'être opposés à toutes les initiatives de la direction et d'être l'incarnation du conservatisme, furent exclus du Bureau politique et du Comité central.

Le Maréchal Joukov, lui, entra au Bureau politique et prit la tête du ministère de la Défense. Mais pas pour longtemps. Cet ami utile - qui était aussi, depuis la bataille de Moscou et la prise de Berlin qu'il avait conduites, l'un des chefs militaires les plus populaires - pouvait se trans-former en rival dangereux. Et en octobre 1957, sans doute pour les mêmes raisons que Staline l'avait fait des années auparavant, Khrouchtchev profita d'un voyage du maréchal pour dénoncer « son culte de la personnalité, et sa tendance à l'aventurisme, ouvrant la voie au bonapartisme » , et pour l'exclure du Bureau politique et du Comité central. Le Maréchal Malinovski, apparenté à Khrouchtchev prit sa place et opéra, à la tête de l'appareil militaire, de nombreuses purges et promotions.

En mars 1958, enfin, Khrouchtchev évinçait Boulganine et prenait sa place à la tête du gouvernement.

Cumulant tous les postes de direction, à la tête de l'État et du parti, Khrouchtchev paraissait enfin arrivé au sommet du pouvoir. Il arrivait à ses fins à un moment où, pour la bureaucratie, tous les espoirs semblaient permis. Depuis 1954, la production agricole s'était considérablement développée. L'industrie connaissait des taux de croissance spectaculaires. Et, en octobre 1957, en lançant son spoutnik, premier satellite artificiel, l'URSS prenait la tête de la course à la conquête de l'espace.

Khrouchtchev : rattraper et dépasser les États-Unis.

Le 27 janvier 1957, le XXIe congrès du parti, spécialement convoqué à cet effet, approuvait un plan septennal qui se proposait de « rattraper et dépasser les États-Unis » selon un slogan lancé par Khrouchtchev lui-même. C'est aussi au cours de ce congrès que Khrouchtchev annonça que la construction socialiste était achevée, et qu'il s'agissait désormais de se lancer dans « l'édification interne de la société communiste » qui, disait-il, « à l'horizon 1980 assurera la pleine abondance et le bonheur de chaque citoyen soviétique » . Les citoyens soviétiques qui, après cinq années d'amélioration de leurs conditions de vie, commençaient à connaître à nouveau les pénuries alimentaires et les difficultés d'approvisionnement, étaient moins optimistes.

Pour briser le pouvoir des grands ministères économiques centraux, Khrouchtchev les supprima presque tous, à l'exception des plus importants.

Le pouvoir de gestion des autres fut transféré à cent régions économiques dirigées chacune par un « sovnarkhoze ». L'objectif économique était de ne pas obliger une entreprise industrielle qui avait, par exemple, besoin de pièces électriques à passer par son propre ministère à Moscou qui, lui, s'adresserait au ministère dont dépendait l'autre entreprise. Ce qui aboutissait à des absurdités, avec toutes les lenteurs administratives et les frais que l'on imagine.

Il faut dire que l'économie soviétique depuis la fin de la reconstruction d'après-guerre n'était plus la même. Lorsqu'il s'était agi de jeter les bases de l'industrialisation, les méthodes hyper-centralisées avaient eu, malgré les rigidités, une grande efficacité. Mais le temps passant, et la dictature ne permettant aucune critique, aucune modification, aucune amélioration au jour le jour des structures économiques, l'économie soviétique s'adaptait mal à la diversification et à la complexification de la technologie, de la production et de la distribution. L'absence de démocratie était un fléau d'autant plus tragique que les hommes en place se cramponnant au pouvoir étaient les hommes d'une autre génération qui se révélaient incapables de faire face aux situations nouvelles. Pour asseoir son pouvoir et le garder, Khrouchtchev chercha à améliorer le fonctionnement de l'économie en le décentralisant, ce qui lui permettait aussi de réduire la puissance de ses adversaires des hautes sphères de la bureaucratie de Moscou.

Et pour décider la création des sovnarkhozes, Khrouchtchev passa par-dessus la tête du Bureau politique et en appela au Comité central du Parti, au Soviet suprême, et rendit publique la controverse en défendant sa thèse dans les journaux.

Le « dégel » et les réformes.

Ainsi donc, la logique même de la lutte pour assurer son pouvoir cristallisa des forces sociales qui, vingt ans plus tard, sous Gorbatchev et pour les mêmes raisons, après s'être développées souterrainement sous Brejnev, ont fait irruption sur la scène politique.

Pendant quelque temps, Khrouchtchev laissa faire aussi dans le domaine de la littérature en autorisant la publication d'un certain nombre d'ouvrages mettant en cause la dictature stalinienne, mais certains reflétant en même temps quelques-unes des aspirations, sinon de l'ensemble de la société soviétique, du moins de ceux qui écrivaient, faisaient des films, assuraient la vie culturelle. Il y avait là en quelque sorte l'ancêtre de la glasnost de Gorbatchev.

Mais ce que disaient des réformateurs économiques comme Liberman ou Trapeznikov rencontrait les aspirations de ces directeurs d'entreprise, de ces « managers socialistes », de ces bureaucrates du secteur économique qui souhaitaient renforcer leur mainmise sur l'économie sans avoir de comptes à rendre à quiconque, pas même au pouvoir central.

Ce que l'on a appelé à l'époque, en reprenant le titre d'un roman célèbre d'Ilya Erhenbourg, le « dégel » ne dura cependant pas longtemps (sauf pour ce qui est de l'autonomie des entreprises où quelques-unes des mesures préconisées par les réformateurs entrèrent en application après la chute de Khrouchtchev). Dans les autres domaines, c'est Khrouchtchev lui-même qui stoppa le « dégel » avant qu'il ne dépasse des limites incontrôlables.

La chute de Khrouchtchev.

L'aspect dictatorial du pouvoir de Khrouchtchev s'accentua alors, jusqu'à ce jour du 14 octobre 1964 où, à son retour de vacances sur la Mer Noire, il fut convoqué à une réunion du Bureau politique et contraint de démissionner.

Cette fois, le Bureau politique avait bien fait les choses : c'est lui qui prit l'initiative de réunir le Comité central qui, considérant l'état de santé de Khrouchtchev, eut l'amabilité de lui enlever non seulement ses charges de Premier secrétaire et de Président du conseil, mais aussi celle de membre du Comité central !

Khrouchtchev partit vers une paisible retraite, laissant la place à deux de ses lieutenants les plus fidèles : Brejnev et Kossyguine, appuyés tous les deux par l'indispensable ex-chef du KGB, Chelepine.

Les raisons sociales profondes du départ de Khrouchtchev furent sans doute que la bureaucratie dans son ensemble n'était pas prête à accepter de nouveau un pouvoir aussi absolu qu'au temps de Staline, sans doute indépendamment de la personnalité de Khrouchtchev.

Et on peut supposer que Brejnev et Kossyguine ont pu prendre le pouvoir parce qu'ils ont eu assez de flair pour sentir la revendication montant des couches inférieures de la bureaucratie en faveur d'une certaine stabilisation de leur statut social, d'une certaine garantie de l'emploi.

Et, en effet, c'est ce que l'équipe Brejnev-Kossyguine-Souslov, et quelques autres, a assuré à la bureaucratie pendant une longue période.

Contrairement à l'époque de Khrouchtchev et, à plus forte raison, à celle de Staline, les grands dignitaires de la bureaucratie ne s'épuisèrent plus dans de perpétuels combats dressant les appareils les uns contre les autres. Il s'établit une sorte d'équilibre des pouvoirs qui reposait sur une trêve armée, comme il en existe parfois entre différentes « familles « de la mafia.

L'ère brejnévienne reposait sur le gel de l'équilibre des forces entre appareils, chacun protégeant son territoire et se limitant aux coups bas discrets quand il s'agissait d'empiéter sur celui des autres. Mais la société, l'économie, les pouvoirs, n'en évoluaient pas moins, et ce sont des forces trop longtemps contenues qui explosèrent à l'occasion d'une nouvelle crise de succession.

L'ère Brejnev.

L'ère Brejnev, qui dura de 1964 à 1982, soit 18 ans, presque une génération, a été décrite par Gorbatchev comme celle de la « stagnation ». C'était une façon de légitimer son pouvoir en « débrejnévisant », comme d'autres et pour les mêmes raisons avaient, avant lui, « déstalinisé » ou « dékhrouchtchévisé ». Cette formule - « stagnation » - ne reflète pourtant qu'un aspect tardif de l'ère Brejnev.

C'est plutôt de stabilité politique et de relative prospérité économique qu'il faut parler pour caractériser ces presque vingt années. Stabilité d'une bureaucratie qui ne craignait plus pour sa vie, comme sous Staline, et guère pour sa situation, et qui a été la première à profiter de la croissance économique. Mais aussi une certaine amélioration du niveau de vie de la population et de son niveau d'éducation.

Mais vers 1978-79, le rythme de croissance économique de l'URSS ralentit pour s'aligner sur celui des USA et des économies occidentales, autour de 2 %. Les moyens qui avaient permis d'atteindre les forts rythmes de croissance de la période précédente, les investissements massifs dans l'industrie lourde et l'énergie, l'exploitation intensive des matières premières, le dépeuplement des campagnes au profit de l'urbanisation, semblaient atteindre leurs limites.

De nouveau, accroître la productivité, moderniser un appareil productif de plus en plus complexe, réduire les gaspillages, tout cela se heurtait aux obstacles constitués par la génération en place.

La planification bureaucratique, qui entendait tout centraliser pour que personne ne contrôle les prélèvements de la bureaucratie, centralisait pourtant de moins en moins et contrôlait encore moins ce qui se passait dans les profondeurs de l'économie.

Soumises à la tutelle pesante de leur ministère par lequel elles devaient à nouveau passer, comme avant Khrouchtchev, pour s'adresser à un fournisseur relevant d'un autre ministère, les entreprises avaient de plus en plus tendance à les court-circuiter. Tel combinat fabriquant des turbines de centrales électriques non seulement se dotait de son propre parc de transport, mais produisait ses marteaux, ses clous, construisait les logements nécessaires à son personnel et assurait son alimentation, débauchait des travailleurs d'autres entreprises, tout cela précisément pour s'assurer des conditions de production à peu près stables. La démarche de chaque entreprise tendait à échapper au contrôle et à masquer cela derrière l'écran des statistiques et des rapports falsifiés que Gorbatchev, à son heure, a dénoncé comme une plaie majeure.

Entre 1972 et 1982, les investissements dans l'industrie ont augmenté de 66 %, mais la production de 55 % seulement. A partir de 1979, la production de céréales repassa en dessous du niveau de l'auto-suffisance. Mais surtout, durant toute cette période, du début à la fin, la différenciation sociale s'est accrue. La petite bourgeoisie urbaine s'est développée et, par ses goûts, ses aspirations et ses intérêts matériels, tout comme l'intelligentsia et au-delà les couches privilégiées, elle aspirait de plus en plus à un mode de vie occidental qu'elle reprochait au régime de ne pouvoir lui offrir. Les dissidents soviétiques, combattus par le régime de Brejnev, exprimaient d'ailleurs, d'une certaine façon, les aspirations de ces couches.

Andropov, Tchernenko : l'inter-règne.

C'est dans ce contexte que la mort de Brejnev, en novembre 1982, ouvrit une nouvelle crise de succession. A vrai dire, la lutte pour la succession avait démarré plusieurs mois avant sa mort. Tchernenko faisait figure de dauphin désigné par Brejnev. A la mort de celui-ci, ce fut finalement un outsider, Andropov, qui l'emporta. Il disposait d'un atout décisif : ancien dirigeant du KGB, il avait mis hors jeu plusieurs de ses rivaux en révélant des scandales où ils étaient impliqués. L'armée l'appuya contre des brejnéviens qu'elle rendit responsables de son enlisement dans le bourbier afghan et de la perte de prestige qui s'en suivait pour elle.

Sous sa direction, en un peu plus d'un an avant que la mort ne l'emporte à son tour, fut annoncée une remise en ordre dans l'économie. Mais plus que de réformes, c'était de reprise en main avec des méthodes musclées qu'il s'agissait et les seuls à en faire les frais furent les travailleurs.

Sous Andropov furent lancées, encore une fois, des enquêtes sur des prévarications et des détournements au profit du clan brejnévien au plus haut niveau. A 76 ans, le potentat qui dirigeait l'Ouzbékistan, Rachidov, se suicida pour échapper à l'arrestation. Depuis des années, il avait organisé à l'échelle de la république, sinon de l'Union - et avec la complicité de proches de Brejnev - une double comptabilité de la production de coton, la principale richesse locale ! Une partie importante de la production se trouvait ainsi soustraite au contrôle du Plan, pour être ensuite revendue en sous-main à des centaines d'entreprises textiles. Un trafic évidemment fort lucratif pour les bureaucrates ouzbeques !

Mais plus que les activités délictueuses des bureaucrates ouzbèques, cette affaire révélait tout un pan du fonctionnement réel de l'économie. Car, pour ce trafic, il ne suffisait pas que des bureaucrates bien placés fassent preuve d'esprit de lucre. Il fallait surtout que cela réponde au besoin des directions des entreprises clientes, qu'elles aient intérêt à payer au prix fort un surcroît de matière première pour dépasser les quotas imposés par le plan central, et toucher les primes liées à des dépassements de production faciles à réaliser dans ces conditions. A l'époque, on parlait « d'économie de l'ombre ».

L'économie de l'ombre et ses profiteurs.

Pour tous ces gens, la « stagnation » avait eu du bon, puisqu'elle leur avait permis de prospérer sans être inquiétés. Mais, si cela leur avait valu un rapide enrichissement, illégal parce que non reconnu, cela leur avait plus encore ouvert l'appétit. Et toute une couche sociale de petits et grands profiteurs, dans la bureaucratie et autour d'elle dans la petite bourgeoisie, aspirait à légaliser la base de sa prospérité.

Gorbatchev, qui sous Brejnev, entre 1978 et 1981, avait réussi à faire partie et du Secrétariat du Comité central et du Bureau politique, était bien placé pour succéder à Andropov. Mais, à la mort de ce dernier, en février 1984, on lui préféra Tchernenko.

Tchernenko en mauvaise santé succomba treize mois après. A sa mort, l'élection de Gorbatchev comme Secrétaire général fut acquise grâce à l'intervention du KGB. Celui-ci fit distribuer aux membres du Bureau politique un dossier sur la corruption du parti dans la région de Moscou, discréditant ainsi le chef du parti de la capitale, Grichine, un vieux brejnevien, principal rival potentiel de Gorbatchev pour le poste de secrétaire général.

11 mars 1985 : Gorbatchev, Secrétaire général.

C'est donc le jeune Gorbatchev - 54 ans, 20 ans de moins que la moyenne du Bureau politique - qui fut élu le 11 mars 1985, de justesse paraît-il.

En arrivant au Secrétariat général, Gorbatchev voulait surtout le pouvoir, comme tous ses prédécesseurs, et sans doute un certain nombre de réformes pour tenter de pallier les dysfonctionnements du système bureaucratique. Ce n'est pas la volonté de procéder à certaines réformes qui posait problème. Tout laisse à penser que, là-dessus, tous ses pairs étaient en principe d'accord.

C'est du côté du pouvoir qu'il y avait un problème. On l'a vu à propos des crises de succession précédentes : il ne suffit pas d'être élu Secrétaire général pour avoir le pouvoir. Encore fallait-il l'asseoir, l'assurer, l'imposer contre les hautes sphères de la bureaucratie du parti, de l'administration, de l'armée, de l'économie.

La perestroïka et la glasnost furent des armes que Gorbatchev utilisa dans sa lutte pour le pouvoir.

Dès avril 1985, Gorbatchev parla de la nécessité d'un « tournant radical » car, disait-il, « il ne nous reste plus de temps » pour prendre les mesures qui s'imposent. Ce tournant, il l'appela la « reconstruction », la « remise en chantier », en russe « perestroïka ».

En dénonçant sans complaisance diverses tares du système dont la bureaucratie elle--même finissait par souffrir, Gorbatchev visait d'abord à se trouver des alliés y compris au sein des couches intermédiaires de la bureaucratie pour se débarrasser de ses rivaux et de leurs hommes. Gorbatchev s'est contenté pendant deux ans de piocher, dans le catalogue de recettes de ses prédécesseurs, quelques mesures éparses sans aucune portée économique réelle.

Il remit au goût du jour la lutte contre l'alcoolisme engagée par Andropov ; il étendit les primes de productivité versées aux ouvriers et tenta d'avoir recours aux vieilles méthodes stakhanovistes tant haïes des travailleurs ; il proposa aux citadins, comme Staline l'avait fait en son temps, des petits jardins à cultiver pour améliorer l'approvisionnement des villes !

La réorganisation des ministères économiques lui permit dès l'été 1985, de porter des coups à certains de ses rivaux grâce à des regroupements de ministères, au limogeage de dizaines de milliers de fonctionnaires et à la désignation d'hommes à lui à la tête des nouvelles structures.

La lutte contre la corruption, entamée sous Andropov pour éliminer les clans bréjneviens, fut reprise par Gorbatchev pour les mêmes raisons. Son principal rival, Grichine, fut éliminé de la région de Moscou au profit de son ami d'alors, Eltsine, qui écarta près de 20 000 fonctionnaires du parti pour cause de corruption... et qui mit ses propres hommes à leur place.

En Moldavie, vieux fief brejnevien, 50 dirigeants furent ainsi limogés, le premier secrétaire, Semen Grossou - cela ne s'invente pas ! - se voyant infliger un blâme public pour « sérieuses insuffisances dans (la lutte contre) la pratique des faux en écriture » .

En Ouzbekistan, toute la direction du parti local sauta, la plupart de ses membres se retrouvèrent en prison et le gendre de Brejnev lié à cette mafia fut traduit en justice.

Au Kazakhstan, en 1985 et 1986, plusieurs milliers de fonctionnaires et responsables du parti furent destitués pour cause de corruption. Rien que dans la période 1985-86, certains observateurs ont estimé que la proportion des cadres limogés oscilla entre 10 et 30 % selon les régions.

La « glasnost » comme arme politique.

La glasnost, la « transparence », fut elle aussi une arme politique aux mains de Gorbatchev. Elle consistait à faire appel à l'opinion publique et principalement à la petite bourgeoisie, aux intellectuels, à la bureaucratie « de base » par-dessus l'appareil. Dès son arrivée aux affaires, il s'adressa à la population en prenant des bains de foule devant les médias mobilisés pour l'occasion, notamment lors de tournées en province. Gorbatchev multiplia les gestes à l'intention de l'intelligentsia, autorisant la publication de livres jusqu'alors interdits, faisant revenir d'exil Sakharov, libérant les dissidents. Il encouragea les journalistes à aborder certains problèmes de société jusque-là tabous, à dénoncer la corruption et les abus.

En ce qui concerne la population laborieuse, ce n'est pas elle qui avait droit à la parole à la télévision et dans la presse. La glasnost lui ouvrit pourtant, de fait, davantage de possibilités de s'exprimer, par des grèves et des manifestations ; mais elle ne s'en empara pas de façon aussi efficace que les forces réactionnaires.

Car la glasnost toucha, en revanche, surtout des milieux de plus en plus larges de la bureaucratie et de l'intelligentsia. La peur de la répression et des réactions de la classe ouvrière diminua, les aspirations et intérêts divers furent relayés par la presse d'autant que, très vite, les médias devinrent des armes, non seulement aux mains de Gorbatchev mais aussi des différents clans en lutte pour le pouvoir.

La recherche d'appuis du côté des couches privilégiées

Gorbatchev n'est qu'un homme d'appareil comme les autres mais contre les appareils qui freinaient la consolidation de son pouvoir, il a choisi de chanter aux privilégiés la chanson que ceux-ci voulaient entendre. C'est à eux, aux fractions aisées de la bureaucratie, aux catégories sociales enrichies dans les années brejnéviennes et qui auraient voulu légaliser leurs sources de revenus en autorisant les entreprises privées et l'exploitation du travail salarié, qu'il s'adressait lorsqu'il se posait en réformateur capable de modifier le système en leur faveur.

La politique de Gorbatchev sembla, au début, payante. Pendant un temps, il n'y eut pas plus réformateur, pas plus libéral que lui. Et c'est en faisant des intellectuels et des couches aisées de la bureaucratie, ses alliés, ses points d'appui contre l'immobilisme des grands appareils concurrents, qu'il a réussi à réduire ses concurrents conservateurs. D'abord ceux hérités de l'ère brejnévienne, puis quelques-uns des conservateurs nouvelle vague qui sont arrivés dans les allées du pouvoir en même temps que lui, Ligatchev en tête.

Gorbatchev débordé par Eltsine et les dignitaires des républiques

Mais, le même processus qui n'a eu que le temps de s'enclencher sous Khrouchtchev s'est mis en marche avec une toute autre force sous Gorbatchev.

Les forces sociales qu'il avait libérées ont pris leur envol. Elles voulaient plus et plus vite.

Et en particulier Gorbatchev s'est trouvé rapidement débordé par plus démagogue que lui : ses anciens alliés, qui ont spéculé plus radicalement que lui sur l'appétit de ces forces sociales.

Par rapport à Eltsine, Gorbatchev apparut plus lent, plus hésitant, plus prudent. Ce qu'il était.

Dans le combat pour assurer son pouvoir face aux caciques qui, sous Brejnev, s'étaient taillés un fief dans les républiques nationales, Gorbatchev a commencé d'abord par spéculer sur des sentiments nationaux. Il fut un temps où, contre ces caciques, comme d'ailleurs contre les conservateurs du pouvoir central à la Ligatchev, Gorbatchev s'appliqua à répéter que, dans les républiques, les instances dirigeantes devaient refléter « la structure nationale » , « le plus complètement possible car les sentiments nationaux des gens méritent le respect » .

Mais, à jouer à ce jeu, il a été, dans les républiques, plus vite débordé encore qu'au niveau central. Les dirigeants locaux étaient encore mieux placés que lui pour jouer sur la corde des sentiments nationaux dans la population, pour se servir des frustrations et des mécontentements sociaux en les tournant, par le biais des nationalismes, contre le pouvoir central. Et, on vit dans les républiques les dirigeants locaux du Parti communiste se reconvertir dans la démagogie nationaliste, reprenant et plus souvent précédant, voire suscitant et renforçant, les aspirations nationales de leurs peuples. Et ceux des chefs du Parti communiste qui n'ont pas - ou pas assez vite - su jouer de ce registre ont été débordés par d'autres, issus des échelons inférieurs de l'appareil du Parti communiste, parfois extérieurs au Parti.

A partir de là, pour toutes ces catégories sociales qui aspirent à vivre à l'occidentale sinon au retour au capitalisme, Gorbatchev, qui passait pour être en pointe, a semblé courir après les événements, toujours en retard d'une décision.

En accédant au Secrétariat général, Gorbatchev voulait sans doute ne pas aller plus loin que quelques retouches, dans le cadre du régime, sans rétablir le capitalisme, ni surtout laisser éclater l'Union Soviétique. Mais il a libéré des forces qui l'ont dépassé.

Pendant que Gorbatchev s'épuisait à se cramponner à un pouvoir qui se dérobait, les luttes politiques aboutirent sur le plan économique à une désorganisation catastrophique.

Dans un pays où l'économie est très unifiée, où il y a une véritable division du travail entre les républiques, où parfois une seule entreprise produit pour l'ensemble de l'Union, la paralysie de l'économie est inévitable dès que les républiques s'accrochent à des intérêts très particuliers au détriment d'un intérêt général minimum.

Le souhait de Gorbatchev de réduire la puissance des appareils qui pouvaient s'opposer à la consolidation de son pouvoir fut exaucé bien au-delà de ce que lui-même voulait car, dans le tourbillon social qu'il avait libéré, les appareils commencèrent à se fissurer au point que certains d'entre eux se brisèrent complètement.

L'appareil de l'administration centrale a déjà pratiquement volé en éclats suivant les fractures nationales des républiques.

Quant à l'armée, au KGB, etc., leur monopole des armes est contesté de fait par la création de milices armées dans les républiques.

Et le refus de l'armée de s'engager derrière les putschistes révèle, entre autres choses, que ses dirigeants craignaient que l'armée elle-même ne vole en éclats s'ils avaient choisi, de tenter de maintenir de force une Union en débandade.

Et puis, il y a l'appareil du parti. Au début, c'était un des appareils sur lesquels s'appuyait Gorbatchev. Après tout, c'est bien cet appareil qui l'avait choisi en premier lieu pour son chef suprême. Mais il s'est produit, pour l'appareil du parti, le même phénomène que pour les autres appareils : tout en acceptant Gorbatchev pour Secrétaire général, l'appareil du parti a été en même temps le fourrier des conservateurs. Et c'est pour contre-balancer leur pouvoir que Gorbatchev entreprit, au début, de rogner celui du parti. Ainsi c'est lui qui se trouva à l'initiative de l'idée de séparer davantage l'appareil du parti de celui de l'État et de redonner du prestige à ce dernier. C'est lui qui a été partisan des premières élections à candidatures multiples, qui sapaient le pouvoir qu'avaient les hommes de l'appareil du parti dans leurs régions. Il a été encore en pointe pour envisager que le parti perde son monopole de parti unique, inscrit dans la constitution.

Mais si, ce faisant, Gorbatchev a en effet marqué des points contre les conservateurs et a contribué au renouvellement de la caste politique, en permettant à des ex-contestataires, comme Sakharov, de jouer un rôle politique ou encore en faisant émerger les Sobtchak, les Popov, etc., Gorbatchev sciait la branche sur laquelle il était assis.

Mais, de toute façon, le parti n'était pas suspendu dans le vide et les forces qui agissaient au sein de la société le travaillaient tout autant, sinon plus. Car, justement, ce parti n'avait plus rien à voir, mais vraiment rien, avec le Parti communiste des origines. Il ne regroupait plus des hommes mus par un projet politique, fût-ce celui de maintenir l'Union Soviétique. Non, c'était simplement un appareil comme un autre, qui permettait de faire carrière dans la bureaucratie.

Ses cadres étaient parmi les premiers à choisir la démagogie nationaliste pour se maintenir à la tête de leurs républiques ou de leurs régions respectives. Beaucoup furent aussi parmi les premiers à saisir au vol la démagogie de Gorbatchev d'abord et d'Eltsine ensuite, appelant à l'enrichissement.

Des appareils du parti, des organismes dirigeants au complet, ont été parmi les premiers à investir les fonds de leur organisation dans des entreprises privées, comme cette banque commerciale, Menatep, de loin la plus importante des sociétés fondées par le Komsomol, la Jeunesse communiste.

Et, plus le vent tournait, plus les apparatchiks en position de se reconvertir vers le libéralisme, voire l'anticommunisme ou le nationalisme, se sont précipités.

Voilà pourquoi ce parti de quelque 14 millions de membres a pu être supprimé d'un trait de plume par Eltsine.

Confronté aux forces montantes des couches privilégiées, dont Eltsine reprenait à la volée les revendications, Gorbatchev a fini, à partir de l'été 1990, par parler de rétablir le capitalisme. Il reprit à son compte le projet de Chataline de rétablir le capitalisme en 500 jours. Ce projet, personne ne pouvait y croire sérieusement, sans doute pas même Chataline, mais c'était un drapeau.

Pourtant, à peine Gorbatchev avait-il ramassé ce drapeau qu'au milieu d'octobre 1990, il le lâcha brusquement. Exit le plan Chataline, et voilà Gorbatchev allié aux « conservateurs ». Il n'eut pas à mettre dehors ses conseillers libéraux, Chataline en tête, ou Chevarnadze : ceux-ci partirent d'eux-mêmes, rejoignant Eltsine dont l'étoile montait.

Gorbatchev renouvela son équipe en s'appuyant cette fois sur le KGB et l'armée et en faisant entrer, entre octobre 1990 et janvier 1991, à la vice-présidence, à la tête du gouvernement, aux ministères de l'Intérieur et de la Défense, ces conservateurs qui furent les futurs leaders du putsch d'août dernier.

Point n'est besoin d'énumérer les mesures conservatrices décidées en hâte, à partir d'octobre 1990, destinées à flatter le KGB, l'appareil de la planification centrale, car ces mesures restèrent dans les tiroirs, comme les mesures libérales précédentes.

Eltsine, porté par les aspirations montantes de la bureaucratie, déclara désormais la guerre ouverte à Gorbatchev, dont il réclamait à cors et à cris la démission. Et, pendant que Gorbatchev flirtait avec les conservateurs, Eltsine consolidait son pouvoir en se faisant élire Président de la République russe. Des deux, c'est Gorbatchev qui céda.

Nouveau tournant en avril : Gorbatchev s'aligna sur Eltsine. Cet alignement tardif n'eut d'autre effet que de conforter Eltsine mais coupa en revanche Gorbatchev des conservateurs.

On connaît la suite : les conservateurs tenteront leur chance le 19 août 1991. Mais on a pu aussi mesurer, à écouter les déclarations des putschistes, à quel point même les conservateurs devaient désormais tenir compte, bon gré mal gré, des forces bourgeoises qui se développent et s'expriment dans le pays.

Après l'échec du putsch, Gorbatchev est devenu complètement l'otage d'Eltsine. Mais Eltsine, cette fois au pouvoir, risque d'être confronté au même problème que Gorbatchev avant lui et rien ne dit qu'il ne trouve pas, demain, encore plus démagogue et réactionnaire que lui. Il a déjà de tels opposants dans certaines républiques, il peut les avoir aussi en Russie.

Le parti bourgeois au pouvoir

Sur le plan politique, les conséquences du putsch ont apporté une touche finale à l'évolution de la bureaucratie. Les dirigeants de cette bureaucratie qui, pendant plus de 60 ans, ont éprouvé le besoin de se revendiquer du communisme et de transformer le corps embaumé de Lénine en pièce de musée, par crainte du prolétariat d'abord, puis peut-être simplement par inertie, font aujourd'hui partout déboulonner les statues de Lénine, rejettent toute référence au communisme pour les remplacer par des références social-démocrates et, plus souvent encore, franchement réactionnaires.

L'appareil du Parti communiste, qui était pour Eltsine un obstacle sur le chemin du pouvoir, est dissous, ses locaux saisis et son pouvoir de désigner la nomenklatura, c'est-à-dire de coopter les membres de la couche dirigeante, supprimé.

Le Parti communiste est également supprimé dans une partie des républiques périphériques pour les mêmes raisons qu'en Russie. En revanche, dans les républiques où les appareils locaux du Parti communiste servaient d'instrument pour les potentats locaux, ils demeurent mais rebaptisés au goût du jour, en partis socialistes, démocrates, mais toujours nationalistes.

Mais, au moment même où accèdent au sommet du pouvoir central des équipes politiques qui osent enfin se faire clairement l'expression de ce que Trotsky appelait « l'aile bourgeoise de la bureaucratie » et qui, aujourd'hui, est manifestement un véritable parti bourgeois ayant pris le pouvoir politique, ce pouvoir se décompose. Au point que l'État soviétique tel qu'il a survécu à la dégénérescence est en train de tomber en morceaux.

C'est, d'ailleurs, cette décomposition de l'État et non l'introduction, pas encore réalisée, du capitalisme, qui est jusqu'à présent la principale cause du recul économique de l'Union Soviétique.

Car, malgré les détournements considérables de la bureaucratie et malgré le caractère bureaucratique et fondamentalement vicié de la planification elle-même, il faut rappeler que l'économie soviétique a connu jusqu'à une période toute récente un taux de progression comparable à celui des grandes puissances impérialistes.

Nous avons parlé tout à l'heure du taux de progression de l'économie soviétique entre les deux guerres qui était, et de loin, supérieur aux taux de progression de tous les autres pays du monde à l'époque, Japon compris.

Mais, même de 1937 à 1972, si les États-Unis ont multiplié par plus de 9 la valeur de leur production industrielle, l'Union Soviétique l'a multipliée par plus de 16 ! Pourtant, cette longue période de 35 ans a inclu la guerre qui s'est traduite pour l'Union Soviétique par des destructions immenses, alors qu'elle a été pour le capitalisme américain, au contraire, une occasion de développer ses affaires.

Si le taux de progression de l'Union Soviétique a cessé d'être exceptionnel dans les années 70, il n'a pas été inférieur à celui des États-Unis. D'autant que ces derniers ont vu, dans la première période de la crise rampante de l'économie capitaliste en 1974-75, leur PNB reculer de 2,2 % et leur production industrielle de 6,5 %.

C'est seulement en 1990, dans l'année où la désagrégation de la bureaucratie et de son appareil politique entre fiefs nationaux a pris la proportion que nous venons d'évoquer, que, pour la première fois, le produit national a baissé de 2 %, c'est-à-dire du même ordre que la production américaine en 1974. Pour cette année, le recul est estimé à 11 %, ce qui est considérable mais loin encore du véritable écroulement des économies capitalistes aux États-Unis ou en Allemagne ou même en France lors de la crise de 1929 et les années suivantes, ou de ce qu'il peut être demain.

Les difficultés de la contre-révolution

Les dirigeants actuels de l'Union Soviétique s'affirment donc partisans de la contre-révolution dans le domaine économique et social, contre-révolution qui consisterait à privatiser les entreprises qui appartiennent encore aujourd'hui à l'État et à remplacer l'économie planifiée par la concurrence capitaliste entre entreprises qui établiraient des liens entre elles, non plus par l'intermédiaire d'un plan, mais sur le marché capitaliste.

Mais, du côté des dirigeants, même aujourd'hui, il y a infiniment plus de choses dites que de choses faites, infiniment plus de mesures solennellement annoncées que de mesures suivies d'effets.

Mais, à en juger par ce qu'en disent les représentants les plus qualifiés des grandes puissances impérialistes qui, eux, applaudissent certes les déclarations d'intention, mais ne se fient qu'aux faits, les transformations n'avancent guère. Le FMI et la Banque mondiale, par exemple, dans le rapport qu'ils ont dressé pour préparer la rencontre, en juillet dernier, des chefs d'État des grands pays industrialisés, affirment, désabusés : « Il est clair en 1990 que la perestroïka a échoué » ...

Mais, on l'a vu, la contre-révolution économique et sociale n'est pas seulement tentée par en haut, mais aussi par en bas. Et ce qui se produit en bas ne résulte pas tant ou très peu des changements juridiques ou administratifs décidés d'en haut que du relâchement des contrôles centraux dû à la crise politique. Dans ce pays où les « décideurs » de la bureaucratie n'ont jamais été soumis au contrôle par en bas, la rivalité entre plusieurs centres laisse évidemment le champ libre aux initiatives privées.

Mais de qui viennent les initiatives privées ?

Elles viennent tout naturellement de cette petite bourgeoisie, apparue de longue date dans les interstices de l'économie d'État et dont l'activité corrige dans une certaine mesure, moyennant évidemment profits, les à-coups de la planification bureaucratique : paysans privés ou aristocrates des kolkhozes qui vendent depuis longtemps leurs productions sur les marchés, dans une certaine mesure privés mais légaux, dits marchés kolkhoziens ou au marché noir ; petits commerçants intermédiaires de toute sorte ; transporteurs souvent liés aux précédents.

Il y a aussi ces fameux mafiosi qui ont sans doute un pied dans le Milieu mais qui, sous d'autres cieux, seraient considérés, comme de respectables hommes d'affaires !

Il y a les plus malins de la bureaucratie politique qui, sentant que le temps de la reconversion est venu, profitent de leurs responsabilités d'ex-secrétaires de village, de ville ou de région et, surtout, du carnet d'adresses et des réseaux de relations qu'ils en ont gardés, pour se lancer dans les affaires, généralement comme intermédiaires et, quand ils y arrivent, pour le compte de sociétés occidentales qui payent en devises.

Il y a enfin la bureaucratie économique elle-même. Nombre de dirigeants d'entreprises profitent des circonstances pour créer leurs petites entreprises privées, parasitant en général les entreprises d'État qu'ils dirigent, mais destinées aussi, dans une certaine mesure, à compléter l'activité de celles-ci.

Et puis, il y a le vol et le pillage à grande échelle, ces ventes de biens appartenant à l'État qui se déroulaient, sous Brejnev, dans l'économie de l'ombre et qui, aujourd'hui, sortent justement de l'ombre.

Sur le fond, ce n'est pas vraiment nouveau. Depuis l'apparition de la bureaucratie, la source de ses revenus est le détournement de l'économie d'État. Mais, sous la poigne de fer de Staline et sous le contrôle pesant de ses successeurs, cela se faisait en quelque sorte collectivement, sous contrôle interne, arbitré par les sommets de la caste bureaucratique. Maintenant les bureaucrates volent ouvertement, légalement ou pas.

Le gangstérisme économique de la bureaucratie

La bureaucratie en décomposition s'enhardit de plus en plus pour vendre les richesses matérielles de l'économie étatique, en pièces détachées. Faire du vol, du recel et de la contrebande, est une façon dérisoire de s'intégrer dans le marché capitaliste international.

Ce « capitalisme sauvage », ce gangstérisme économique sont suffisamment développés pour désorganiser l'économie étatique, contribuant ainsi, sans doute pour une large part, au recul de la production, mais c'est en même temps un phénomène marginal par rapport à l'ensemble de l'économie.

C'est que tous ces profiteurs issus de la bureaucratie ou de la petite bourgeoisie commerçante ou intellectuelle cherchent avant tout l'enrichissement rapide, de préférence avec peu de capitaux et sans risques.

Les fameuses initiatives privées se portent essentiellement vers le commerce, vers la distribution, vers la spéculation, vers la fonction d'intermédiaire, qui rapportent gros en peu de temps (qui contribuent aussi à démolir l'économie, mais ce n'est pas leur problème).

Mais ces capitaux se portent d'autant moins vers les principaux secteurs productifs qu'il faudrait mobiliser de gros capitaux, qu'il y a des risques à prendre, ce qui est aux antipodes des préoccupations de ces couches privilégiées. En outre, ces capitaux sont certainement insuffisants pour racheter, donc privatiser, même à des prix d'amis, voire avec le soutien de l'État, une industrie puissante, un appareil de production énorme et des usines géantes. La valeur de ce qui est privatisable a été estimée à 2 000 milliards de roubles il y a quelques mois. Au 1er août dernier, seul un demi-milliard de roubles, une proportion insignifiante, avait été distribué en actions. Et encore faut-il s'entendre sur les mots !

Les quelque sept cents sociétés par actions qui existent selon le journal Business in USSR sont soit ce que l'on appellerait ici des « coopératives ouvrières », soit des entreprises dont le capital a été réparti non entre des mains privées, mais divisé entre différents organismes d'État ou d'autres entreprises d'État, clients ou fournisseurs de la société concernée, ce qu'on appellerait ici des « institutionnels ».

Et quant aux capitaux étrangers, ils se font attendre. Bien des grandes sociétés occidentales ont ouvert des succursales à Moscou ou à Léningrad, histoire de prendre pied, histoire d'affirmer une présence.

Mais si les bureaux luxueux y sont et parfois même les enseignes lumineuses, l'argent, lui, reste en Occident. Le total des investissements américains était à la fin de 1990 de 360 millions de dollars : cela sonne beaucoup mais cela ne représente que 1,32 % du chiffre d'affaires de Peugeot et à peine la moitié du chiffre d'affaires annuel du BHV, et tout cela pour un pays immense.

Tout le monde capitaliste se penche avec sollicitude sur l'évolution de l'Union Soviétique et il y a une sainte alliance bourgeoise, allant de Bush-Mitterrand à Eltsine-Gorbatchev. Les économistes soviétiques collaborent, paraît-il, avec ceux de Harvard pour tenter de rétablir en Union Soviétique l'économie basée sur la propriété privée, sur les entreprises privées, sur la concurrence.

Mais la tâche se révèle difficile. Tout d'abord pour une raison très générale qui tient à ce qu'est aujourd'hui le capitalisme. Même la bourgeoisie des grands pays impérialistes, déjà installée depuis des siècles, avec ses marchés, fruits d'une évolution également séculaire et bénéficiant de surcroît du pillage de la majorité pauvre de la planète, même cette bourgeoisie-là a besoin de béquilles étatiques. Même dans ces pays, le secteur privé ne peut dominer dans le coeur productif de l'appareil économique que parce que les branches ou les entreprises les moins rentables sont étatisées définitivement ou le temps de les rendre rentables et parce que, de surcroît, le secteur privé bénéficie des subventions et des commandes de l'État.

Hommage du vice capitaliste à la vertu du communisme futur : les États-Unis, la plus grande puissance capitaliste du monde, patrie d'élection de l'initiative privée, n'ont été capables de s'engager dans des programmes grandioses, comme la conquête de l'espace, que par la création d'une entreprise étatique, la NASA.

Si l'étatisme existe même dans les pays bourgeois développés, la grande différence avec l'Union Soviétique - et c'est ce qui fait son originalité depuis la révolution de 1917 - c'est que son industrie, très puissante qui fait de l'Union Soviétique, même aujourd'hui, le premier producteur dans un grand nombre de domaines économiques comme l'acier, les machines agricoles, et le second ou troisième dans beaucoup d'autres - cette industrie demeure pour l'essentiel étatisée.

Ce qui veut dire que, si le marché a commencé à se mettre en place, d'ailleurs bien avant Gorbatchev, sous forme de marché noir, il se met en place pour l'essentiel dans la distribution et dans le tertiaire. Où d'ailleurs, soit dit en passant, son existence pourrait être, au moins partiellement et sans doute sous une forme différente, tout à fait légitime, même dans une économie planifiée, contrôlée réellement par le prolétariat. Ni Lénine, ni Trotsky n'étaient partisans de la suppression complète du marché, en particulier dans le domaine des articles de consommation. Ils y voyaient, à côté de la démocratie de classe, du contrôle des ouvriers, un correctif au plan, qui ne peut évidemment pas prévoir tout, dans le moindre détail, à l'échelle d'un pays immense.

Mais, pour l'instant, les grandes entreprises industrielles ne trouvent pas leurs matières premières, leurs fournitures et surtout leurs capitaux sur le marché et dans l'économie privée, mais dans l'économie d'État même si c'est en utilisant des combines rémunératrices pour toute une catégorie d'intermédiaires.

La production de la grande industrie reste propriété d'État partout en Union Soviétique. Quelle que soit la profession de foi des dirigeants des républiques et y compris dans la Géorgie du fascisant Gamsakhourdia, si la production continue à fonctionner tant bien que mal, c'est encore sur la base étatique.

L'aggravation de la rupture de l'Union...

Mais c'est précisément là qu'on voit les lignes de fracture susceptibles d'introduire les relations capitalistes, les relations du marché, même dans l'industrie et la production, mais au prix de la démolition de l'économie. Si, en effet, la fracture entre républiques s'aggrave, elle pourrait rompre définitivement les liens déjà sérieusement affaiblis entre les entreprises étatisées des différentes républiques. Cet éclatement, même dans l'état actuel des choses, est objectivement préjudiciable à toutes les républiques. La rupture complète serait une catastrophe. Les économies des différentes régions de l'Union Soviétique sont entremêlées et elles auraient du mal à tisser des liens nouveaux sur le marché mondial où elles seraient inévitablement victimes de l'impérialisme.

La géographie, l'interpénétration des populations, la répartition inégale des matières premières, de l'énergie et des ressources agricoles, tout cela imposerait de maintenir entre elles des liens économiques et politiques étroits. Ces liens ne seraient d'ailleurs nullement contradictoires avec le droit de chaque peuple à l'autonomie ou à l'indépendance.

De plus, les républiques - à part la fédération de Russie, à supposer qu'elle-même n'éclate pas - ne sont pas des entités géographiques, humaines et économiques suffisamment importantes pour être réellement viables dans le monde d'aujourd'hui.

Mais, justement, l'éclatement de l'Union en républiques séparées et l'introduction des relations de marché entre les entreprises, les mines, les sources d'énergie, etc., même restées étatisées, des différentes républiques, risquent de déchirer les liens économiques existants sans en créer de nouveaux, dans la plupart des cas.

Car cette minorité des entreprises soviétiques qui sont considérées comme rentables suivant les critères capitalistes, c'est-à-dire susceptibles de rapporter du profit, risquent de chercher des capitaux, des clients et des fournisseurs sur le marché mondial, en abandonnant leurs liens antérieurs avec d'autres entreprises de l'Union Soviétique, rendant du même coup celles-ci incapables de fonctionner.

Les dirigeants politiques de la bureaucratie sont conscients des risques économiques d'un éclatement de l'Union Soviétique. Non seulement Gorbatchev, mais même Eltsine, maintenant qu'il est au sommet du pouvoir et qu'il ne peut plus se contenter de déclarations démagogiques.

Il en est de même pour les dirigeants nationalistes de la plupart des républiques, mis à part ceux des Pays baltes qui espèrent remplacer avantageusement leurs liens économiques avec le reste de l'Union Soviétique par des relations avec le monde capitaliste. Et encore, même ceux-là auraient des raisons de se méfier car, au mieux, ce qui les attend, c'est le sort de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, voire de l'Albanie. Et on voit bien comment ces pays ont du mal à vendre le peu qu'ils peuvent proposer, avant tout des produits agricoles, sur des marchés occidentaux protégés. Comme on voit bien le mal qu'ils ont même pour trouver des capitaux occidentaux qui, généralement, ne viennent pas s'investir chez eux pour développer la production mais, au contraire, pour la démolir.

... et l'agitation impuissante des bureaucrates pour éviter la catastrophe

Alors, on voit les dirigeants des différentes républiques tenter de sauver l'Union sur le plan économique, c'est-à-dire tenter de prendre le contre-pied des forces que leur démagogie a déclenchées et renforcées. Mais, si la multiplication des conférences pour un nouveau traité de l'Union, tantôt à l'initiative de ce qui reste encore du centre, tantôt à l'initiative des républiques périphériques, comme la dernière en date accueillie par le Kazakhstan, est bien la preuve que les dirigeants voudraient bien endiguer l'éclatement de l'Union, la répétition même de ces conférences est aussi le signe de leur incapacité à y parvenir.

Car, dans la réalité, pour y parvenir, il faudrait qu'ils s'opposent aux égoïsmes nationaux, c'est-à-dire à l'âpreté au gain des bureaucraties locales, nationales ou républicaines, sans limite dès maintenant, alors qu'elles n'ont pas encore transformé leur mainmise sur les richesses de leurs régions en propriétés privées. Et on voit mal, dans l'état actuel des choses, les dirigeants de la bureaucratie vouloir et surtout pouvoir s'y opposer.

Alors, s'il se poursuivait, l'éclatement de l'Union serait la forme concrète que pourrait prendre la disparition de l'État soviétique, tel qu'il est né à partir de la révolution de 1917 et tel qu'il a été transformé par la dégénérescence stalinienne.

Ainsi la bureaucratie s'est à peine engagée dans la voie de la contre-révolution sur le terrain économique et social, qu'elle se heurte à des difficultés d'un autre ordre.

L'approfondissement de la différenciation sociale

Mais, en revanche, la différenciation sociale s'est d'ores et déjà accélérée. C'est cette différenciation sociale qui est le principal responsable de la pauvreté montante en Union Soviétique, que les médias occidentaux mettent évidemment, au meilleur des cas, sur le compte du recul de la production mais, plus généralement encore, sur le compte de l'économie planifiée, passée et présente.

Le problème n'est, pour l'instant, même pas la réduction de la production mais le fait qu'une petite couche de privilégiés, pour s'enrichir en spéculant sur les hausses futures de prix, retiennent cette production pour la vendre au prix fort

C'est en réalité pour permettre à quelques milliers d'ex-bureaucrates reconvertis de devenir millionnaires, c'est pour permettre à une petite couche de s'enrichir ouvertement, que le sort de la masse des travailleurs s'est brusquement aggravé.

Il n'y a même pas encore de véritable libération des prix, comme le recommandent les conseillers du FMI et de la Banque mondiale, que l'inflation s'accélère déjà. Les travailleurs qui vivent de leurs salaires et qui n'ont pas d'autres moyens pour les arrondir que d'ajouter à leur journée de travail une journée au noir, voient leur pouvoir d'achat reculer de 30, voire de 50 %.

Et on n'en est pas encore, non plus, aux licenciements massifs, ce qui signifie que tous les travailleurs touchent encore un salaire.

La bureaucratie aurait, en effet, des raisons de craindre des menaces de réactions du côté de la classe ouvrière.

Ce n'est sans doute pas le problème de tous ces conseilleurs à la Chataline, Yavlinski, que leurs titres d'économistes distingués dispensent d'être responsables. Eux, ils sont capables d'établir des plans de 500 jours, ou plus, ou moins, pour passer au capitalisme, capables aussi, toujours sur le papier, d'envisager, sans se faire de soucis, le chômage pour 20 ou 30 millions de travailleurs.

Mais c'est le problème des chefs politiques de la bureaucratie qui, censés incarner les intérêts généraux de celle-ci et au-delà les intérêts des puissances occidentales, doivent compter avec les risques d'explosions sociales que ces plans comportent. Gorbatchev, comme Eltsine, comme les dirigeants des bureaucraties nationales, recule devant bien des mesures pourtant chaudement recommandées depuis plusieurs mois, ensemble ou séparément, par les Chataline soviétiques ou les experts du FMI ou de la Banque mondiale, non pas par compassion pour la classe ouvrière, mais par crainte d'explosions sociales.

Les réactions de la classe ouvrière ont été jusqu'à présent faibles, et les quelques réactions, venues des mineurs en particulier, ont été relativement facilement canalisées, en Russie par Eltsine et ailleurs par les dirigeants nationalistes. Mais il faut croire que cette grande absente qu'est pour l'instant encore la classe ouvrière pèse beaucoup sur la vie politique.

Quel programme pour la classe ouvrière ?

Alors, nous ne savons pas si la classe ouvrière réagira dans les mois à venir, soit par prise de conscience, soit parce qu'elle est acculée. Mais ce que nous savons, c'est que s'il y avait des explosions sociales, tout dépendrait sur quel terrain, dans quelles perspectives la classe ouvrière se battrait.

Sans programme, sans perspectives, les explosions sociales pourraient ne constituer que les faux frais de la contre-révolution sociale, plus ou moins gravement gênantes pour les couches dirigeantes, mais stériles du point de vue des intérêts du prolétariat et de l'avenir de la société soviétique.

Et ce dont nous sommes certains aussi, c'est que, si la classe ouvrière devait intervenir et si le parti révolutionnaire prolétarien venait à se constituer en Union Soviétique, le premier axe de mobilisation inscrit à son programme devrait être la lutte contre les candidats capitalistes, grands et petits, contre la privatisation des entreprises propriété d'État et pour le retour au respect de la production planifiée.

Cette économie planifiée, que Trotsky, pourtant conscient de ce que la mainmise de la bureaucratie signifiait pour la planification comme pour le reste, appelait la « plus grande conquête de l'humanité » , a permis pendant longtemps à l'économie soviétique de progresser bien plus vite que les économies capitalistes.

Pour le moment, les problèmes pour la classe ouvrière soviétique se posent à un niveau élémentaire : cesser d'être spectateurs dans une évolution où, seules, les couches aisées se font entendre, reprendre confiance afin de pouvoir peser sur la vie politique. Mais les chances de la classe ouvrière sont évidemment plus grandes tant que l'Union Soviétique n'est pas éclatée en une multitude de pays hostiles les uns aux autres, tant qu'une fraction de cette classe ouvrière n'est pas réduite à l'état de lumpenproletariat par un chômage massif ; tant enfin que le prolétariat reste, de par son nombre, le plus important du monde sans avoir face à lui une bourgeoisie nombreuse, fût-elle petite mais enracinée dans la propriété privée de la terre et des entreprises.

Au travers des désordres actuels de l'économie de l'Union Soviétique, de ses crises politiques, du chômage qui jette et jettera des millions de travailleurs à la rue, de la suppression des protections sociales, de la misère croissante, le rôle de l'avant-garde prolétarienne serait de mobiliser les travailleurs, au travers de la défense contre les exactions dont ils sont victimes, dans une lutte contre la privatisation des entreprises, le saccage de l'économie, la mise à mort de la planification et pour un contrôle des travailleurs et des consommateurs sur l'économie. Tout en sachant qu'on ne peut construire le communisme dans un seul pays.

C'est au travers d'une telle lutte, pour de tels objectifs, que le prolétariat pourrait prendre conscience de la nécessité de reconquérir le pouvoir politique qu'il a perdu depuis des dizaines d'années, et de s'en donner les moyens, pour instaurer une démocratie prolétarienne où les partisans de l'ancien régime et du capitalisme n'auraient pas les libertés dont ils disposent aujourd'hui. Car la ligne de partage ne passe pas entre démocrates et partisans du retour à la dictature. La ligne de partage passe entre le prolétariat révolutionnaire et la réaction bourgeoise.

La nature de l'État soviétique

Jusqu'à sa mort en août 1940, Trotsky a toujours défini la Russie comme un État ouvrier dégénéré, et même affreusement dégénéré, mais État ouvrier quand même.

Et cela, malgré le rôle contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique, tant en URSS qu'à l'extérieur ! C'est l'intervention des dirigeants de la bureaucratie soviétique qui a corrompu la IIIe Internationale. Ce sont eux qui ont sabordé la révolution prolétarienne en Chine et permis le massacre de dizaines de milliers de prolétaires communistes chinois par Tchang Kaï Tchek en 1927. Ce sont eux qui, en 1933 en Allemagne, ont mené une politique sectaire qui a permis à Hitler d'écraser le prolétariat allemand.

Une autre politique, celle de Trotsky, n'aurait peut-être pas permis la victoire, mais la trahison de Staline a certainement accéléré la défaite et renforcé la démoralisation.

C'est la bureaucratie soviétique qui, par la politique des Fronts populaires, a sabordé la révolution espagnole en 1936, et la crise sociale en France à la même époque, permettant ainsi la survenue de la Deuxième Guerre mondiale.

Malgré tout cela, répétons-le, Trotsky en 1940, malgré le pacte germano-soviétique, a considéré l'URSS comme un État ouvrier dégénéré. Malgré les purges, malgré les assassinats, les exécutions sommaires, tous les morts de la collectivisdation forcée, malgré les prélèvements de la bureaucratie et la gabegie qu'ils introduisaient dans l'économie.

Et cela parce que l'URSS avait réussi à développer, grâce aux bases jetées par la Révolution d'octobre, une formidable industrie basée sur la propriété étatique des moyens de production et sur la planification. Et ce n'était pas un acquis de la bureaucratie, car en industrialisant plus tôt qu'elle ne l'a fait, comme le proposaient Trotsky et ses camarades de l'Opposition de gauche, il eut été possible de faire la même chose à infiniment moindre coût pour la paysannerie. C'est-à-dire mieux encore.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale et le décours de celle-ci en Europe, la bureaucratie soviétique et Staline ont joué un rôle encore plus ouvertement réactionnaire que dans la période 1934-1939, en se faisant les complices directs, sur le plan militaire et social, des Alliés, États-Unis, Grande-Bretagne, France, pour empêcher toute possibilité de révolution prolétarienne en Europe. Staline, Roosevelt, Churchill, puis leurs successeurs, se sont entendus pour imposer, lors du décours de la guerre, que l'ordre impérialiste soit maintenu, en coopération. C'était déjà un nouvel ordre mondial.

Même à cette époque-là nous avons encore considéré qu'il s'agissait d'un État ouvrier dégénéré, car le raisonnement de Trotsky s'appliquait encore.

Durant les régimes de Khrouchtchev et de Brejnev, il était plus ou moins prévisible que les forces bourgeoises montent encore plus que sous Staline en URSS et que, même pour la classe ouvrière, les idées révolutionnaires ne puissent être que de plus en plus lointaines. D'autant qu'aucune révolution prolétarienne n'a eu lieu en Grèce ou Italie, durant le décours de la guerre. Même les révolutions coloniales, qui étaient la charge explosive majeure qui aurait pu volatiliser le vieux monde des impérialismes affaiblis (y compris les USA), sont toutes restées (et toujours grâce à la politique de la bureaucratie soviétique) sur le strict terrain nationaliste et ne se sont pas transformées en révolutions prolétariennes.

Malgré cela, durant toute cette époque, nous avons maintenu notre caractérisation de la nature de l'URSS. Nous la maintenons encore aujourd'hui, provisoirement - mais c'était tout aussi provisoire dans le passé - car l'économie étatisée existe encore en majeure partie en Union Soviétique, la planification n'est pas encore entièrement désorganisée et les travailleurs soviétiques peuvent se servir de ce qui reste pour reconquérir le tout.

Nous considérons que le prolétariat soviétique comme le prolétariat mondial ont encore quelque chose à défendre en Union Soviétique, et que l'Union Soviétique est encore, d'une certaine façon, un pays qui appartient à tous les prolétaires du monde.

L'industrialisation de l'URSS, l'étatisation et la planification ont coûté, au travers des aléas et des reculs de l'histoire, très cher en sacrifices, en vies humaines, au peuple soviétique. Mais moins que la Première Guerre et surtout la Seconde Guerre mondiale, dans le déclenchement desquels l'URSS n'était pour rien.

Combien ces guerres impérialistes ont-elles coûté, pour rien, aux peuples ?

On parle aujourd'hui de miracle allemand ou de miracle japonais. Mais combien de morts, de souffrances et de sacrifices, parmi lesquels l'holocauste atomique pour les japonais, ont-ils coûté aux masses, ces miracles ?

Et même l'actuelle prospérité dégradée des USA, combien a-t-elle coûté à la jeunesse américaine au travers des Première et Seconde Guerre mondiales, de la guerre de Corée et de celle du Vietnam ?

L'Union Soviétique était et est encore l'espoir - même pour peu de temps - qu'on peut construire une société qui n'engendre pas toutes ces monstruosités.

Bien sûr, si les dirigeants actuels (ou d'autres qui pourraient leur succéder demain) parviennent à desétatiser la plus grande partie de l'économie et, en particulier, la grande industrie, à supprimer la planification, nous considérerons alors que l'État ouvrier dégénéré a cessé d'exister.

Bien sûr, si l'Union Soviétique éclate en un grand nombre de pays et que les relations entre ces différentes composantes sont trop lâches pour qu'une planification existe sur une surface territoriale, humaine et économique suffisante, nous dirons aussi que l'État ouvrier dégénéré a cessé d'exister.

Mais jusqu'à ce que ce soit le cas, nous garderons l'analyse de Trotsky. Nous la garderons parce que, même aujourd'hui, c'est encore à partir de là qu'il est possible de dégager un programme de lutte qui permette au prolétariat d'intervenir d'un point de vue de classe sur le terrain économique et sur le terrain politique qui, pour nous, sont indissociables. Un programme qui lui permette d'intervenir de façon autonome, sans être à la remorque d'aucune faction de la bureaucratie ou de la bourgeoisie, même celle affichant un démocratisme circonstanciel.

L'Union Soviétique a été la première tentative partiellement réussie du prolétariat pour ouvrir à la société une autre voie d'évolution que celle du capitalisme qui maintient l'écrasante majorité de l'humanité dans la pauvreté et dans la barbarie.

Cela a été la première tentative du prolétariat pour supprimer l'exploitation de l'homme par l'homme et pour organiser la vie économique sur une base collectiviste et planifiée.

Cette tentative, nous l'avons dit tout au long de cet exposé, s'est produite dans les conditions les plus mauvaises. Elle ne pouvait, de toute façon, aller jusqu'au bout que par l'extension de la révolution dans les pays les plus riches. Les transformations n'ont été qu'entamées. L'État soviétique n'a jamais été un modèle idéal tel que Marx, Lénine, Trotsky, Rosa Luxembourg et tous les révolutionnaires le voulaient. Il était tel qu'il est sorti des orages de l'histoire au milieu d'une lutte de classe féroce, contre une bourgeoisie qui se défendait avec des méthodes barbares.

Alors, du produit final de cette révolution, nous sommes et nous resterons solidaires tant qu'il restera la moindre trace des premières empreintes laissées par la révolution prolétarienne sur l'histoire de l'humanité.

ANNEXE I

Les étapes des positions économiques de Gorbatchev

1 - La pérestroïka premier cru, de 1985 à fin 1986

2 - La pérestroïka des réformes limitées dans les formes de propriété, de l'été 1987 à début 1989

3 - Le tournant ouvert vers le « marché », a partir de 1989

Bien sûr, cette division est rétrospective, et d'une certaine façon arbitraire, car il y a des « ponts » de l'une à l'autre, notamment entre les deuxième et troisième périodes.

1 - La première pérestroïka

Quand Gorbatchev succède à Tchernenko (mars 1985), il démarre par l'annonce d'une « réforme radicale » (plénum d'avril 1985). On parle alors déjà de « pérestroïka », mais aussi de « tournant radical », de « rupture ».

La nécessité d'une reprise en main de l'économie et des formes de gouvernement, de l'administration des hommes et des choses n'est pas nouvelle. Elle est dans l'air depuis au moins deux à trois ans. Toute une école d'économistes, sociologues en vue (beaucoup ont fait leurs premières armes sous Khrouchtchev), dont le porte-parole paraît être Tatiana Zaslavskaïa, plaide ouvertement devant la haute nomenklatura pour un tel changement.

Dans un premier temps d'ailleurs, Gorbatchev prend des mesures qui semblent dans le droit fil d'Andropov. Il prône la vérité des prix, la liaison renforcée du salaire au rendement et la lutte contre « la mentalité de propriétaire » . La lutte contre l'alcoolisme et les menaces contre les « mauvais travailleurs » vont dans cette optique « productiviste », dans un cadre inchangé.

Il parle, comme certains de ses prédécesseurs historiques, de développer la pratique des lopins individuels dans l'agriculture (sous Brejnev, Gorbatchev était en charge au Politburo des questions agricoles).

Ce qui est nouveau, c'est le ton de Gorbatchev, ses déclarations sur le fait qu'il faut regarder la vérité en face, voir ce qui ne va pas, quand il dénonce la « bureaucratie » qui existe en chacun (la routine dont il faudrait s'extraire). C'est cela aussi qui fait que le mot « pérestroïka » s'impose non seulement comme une « reconstruction » physique de l'économie mais aussi des mentalités des producteurs et gouvernants (il la présente ainsi).

2 - Les réformes dans le domaine de la propriété

Les tentatives d'augmenter la productivité à coups de mesures autoritaires produisent peu d'effet et on présente, fin 1986, la nécessité de mesures provoquant un choc salutaire.

En novembre 1986, est annoncée la loi sur « l'activité professionnelle individuelle ». C'est le droit de travailler, seul (ou avec sa famille, mais sans embaucher personne), à son propre compte.

On voit sortir de terre quelques dizaines de milliers de « travailleurs individuels » (petit artisanat, petite production à domicile), mais de l'aveu même des autorités, en 1987, c'est très peu. Les autorités locales mettent des obstacles, les gens se méfient d'un retour de bâton et ceux dont les « activités individuelles » marchent déjà bien, au noir, ne voient pas pourquoi ils prendraient le risque de payer des impôts... et de restreindre leur activité à une activité individuelle.

Cela ne dynamise pas l'ensemble de l'économie ni ne suscite vraiment de vocations d'entrepreneurs privés. Aussi, en juin 1987, Gorbatchev évoque la nécessité, d'ici aux années 90, de passer à « des méthodes de gestion économique » inspirées de celles existant à l'Ouest. Il présente toujours cela comme une amélioration du système socialiste. En juin 1987, le CC du PCUS adopte des « dispositions fondamentales dans la restructuration radicale de la gestion de l'économie » , opposée à ce qui prévalait jusque-là et qui est caractérisé comme « l'économie de commandement » bureaucratique.

En janvier 1987, il est décidé qu'à partir... de janvier 1988, 68 sociétés d'État seront, à titre expérimental, autorisées à commercer directement avec l'Occident. Ce qui est une brèche, modérée mais brèche quand même, dans le monopole du commerce extérieur.

Début 1988, autorisation de création de sociétés mixtes soviéto-étrangères. Dans l'année... 23 seulement sont constituées.

Le 26 mai 1988, vote de la loi sur les coopératives. Très libérale, elle permet pratiquement de créer une entreprise privée sous le vocable de « coopérative » dans presque tous les domaines. Mais là, par amendements successifs (Soviet Suprême et autorités locales) elle se restreint petit à petit en 1988-89 pour se redéployer au fil de mesures en élargissant le cadre à partir de fin 1989.

Cependant, c'est à partir de là que l'on va voir s'engouffrer dans la porte ouverte des centaines de milliers d' « entrepreneurs » (au printemps 1991, il y avait 245 000 « coopératives », employant un peu plus de 6 millions de personnes).

Dans l'entre deux (grosso modo mai 1988-début 1990), se déroule une bagarre politico-économique entre les tenants des « réformes » et les « conservateurs » pour limiter des « réformes ».

3 - Le glissement vers le « marché » de la part de Gorbatchev

Durant fin 1988 et début 1989, ont été votés toute une série de décrets sur les formes juridiques des « coopératives » (création de toutes pièces d'une entreprise, dans la production ou les services ; prise en location ou sous contrat-bail de parties d'entreprises d'État existantes, dans le domaine commercial, industriel ou agricole et ce, à titre individuel ou collectif).

Parallèlement, la loi sur l'entreprise dont l'application se fait courant 1988, prévoit le passage en autonomie comptable de chaque entreprise d'État. Cela va entraîner une désorganisation des circuits traditionnels planifiés producteur-client d'État (car pouvant contrarier la recherche de profits maximum), une réorientation des productions vers ce qui est le plus profitable... et une osmose avec un secteur coopératif qui cherche des débouchés juteux et est prêt à « négocier » avec les directions des entreprises d'État un partage des dépouilles.

Paradoxalement, 1988 et début 1989 voient une pause des réformes, mais s'effectuer, sous cette surface législative, un processus de développement du secteur privé, sur fond d'une désorganisation économique croissante qui est présentée comme alarmante par les dirigeants et justifie qu'ils fassent une pause.

Mais c'est la période du débat ouvert sur le but des « réforme économiques », dont un des enjeux semble être qu'une fraction de la bureaucratie cherche à faire le forcing pour emporter la majorité sur le « marché » et gagner notamment Gorbatchev à ses positions ouvertes en ce domaine.

Les anciens conseillers économiques de Gorbatchev (tel Aganbeghian) passent la main à des plus jeunes, marqués par leurs positions ouvertes en faveur du « marché » (Abalkine, Chataline, Yavlinski). Gorbatchev, lui, évite de se prononcer et parle encore de « marché socialiste » (comme Ryjkov), ce qui est présenté soit comme le reflet de sa position conciliatrice, soit comme un compromis avec les représentants d'un secteur étatique (notamment militaro-industriel) dont Ryjkov serait le porte-parole et homme-lige, et qui ne voudrait pas entendre parler de « marché ».

C'est à partir de cette période (jusqu'au printemps 1991) que par trois fois (au moins) sont présentés des « plans de passage au marché », fruits de compromis plus ou moins laborieux et présentés comme soutenus par Gorbatchev mais qui, soit ne sont pas votés, soit sont abandonnés aussitôt votés.

C'est en mars 1990 que pour la première fois (il vient d'avoir les pleins pouvoirs économiques) Gorbatchev se prononce pour le « passage au marché » sans y accoler l'adjectif « socialiste », comme en 1987. Mais en même temps, il continue à se dire résolument opposé à la vente de la terre agricole (il est pour un bail sans limitation de durée, cessible, mais distinct de la propriété du sol).

Mais après ce « ralliement » de Gorbatchev aux partisans les plus déclarés du « marché », il va repasser de « l'autre côté », à l'automne 1990, quand la pression du lobby « conservateur » de l'industrie d'État se refera sentir. Puis il rebasculera du côté d'Eltsine au printemps 1991.

ANNEXE II

La privatisation, le marché : quelques exemples

« Être millionnaire en URSS » (article des Nouvelles de Moscou du 21 juillet 1991 - édition russe)

Il s'agit d'une enquête réalisée par la rédaction avec l'aide de l'Institut de Sociologie de l'Académie des Sciences de l'URSS.

Ont été interrogés une cinquantaine de millionnaires moscovites (en roubles : un million de roubles vaut environ 200 000 francs) sur 1 500 à 2 000 qu'ils seraient (selon le journal) dans la capitale.

L'article commence par le chapeau suivant : « Le jeune capitalisme est particulièrement voyant àMoscou. Les magasins « commerciaux » (c'est-à-dire privés) sont, selon les critères soviétiques, tout simplement bourrés de marchandises pour les riches. Les restaurants, aujourd'hui tous autant qu'ils sont, n'existent plus que pour eux. Il y a plein de limousines occidentales avec des plaques minéralogiques privées (donc ne relevant pas d'entreprises, ce sont des voitures privées et non de fonction). Les bons appartements du centre s'arrachent aux ventes aux enchères à un million. Le second coup de la NEP frappe à la porte (...) Tels sont tout bonnement les millionnaires soviétiques.

Le journal a classé ces « millionnaires » en trois catégories :

« Les requins ». Ce sont des anciens nomenklaturistes. Ils ont tous plus de 30 ans, généralement plutôt dans les 40-45 ans (...) Ce sont des gens bien installés (...)

« La nouvelle vague ». Ce sont ceux qui ont eu le pied mis à l'étrier en 1986 par la loi sur l'activité individuelle privée et en 1988 par la loi sur les coopératives. Deux catégories en croissances. (...) « Les vieux bisons ». On n'a pas pu mener notre enquête auprès d'aucun de ceux-là. Ce sont des gens plus vieux, avec des millions qui ne datent pas d'hier. Des gens qui avaient déjà acquis une situation du temps de Brejnev. Très prudents, ils continuent à être nombreux dans le secteur du commerce d'État des biens de grande consommation, se considérant comme le pôle de référence et les conseilleurs des jeunots. A en croire les jugements que portent sur eux les gens de la « nouvelle vague », ce sont de grands talents car ils ont su faire des affaires du temps de l'ancien système, et leurs affaires durent encore ».

Le journal pose ensuite la question à une cinquantaine de ces millionnaires sur « combien de temps il faut pour fabriquer un million ? » La majorité répont : « En moyenne quatre mois, quelques-uns parlent de deux ou trois semaines. Un « golden boy » d'une vingtaine d'années, travaillant à la Bourse, se dit prêt à « faire un million » en une semaine.

Nous avons demandé à nos héros de nous conseiller sur comment il est le plus facile de « faire » un million. Voici leurs réponses :

- 75 % des réponses : « Mettez-vous dans un boulot d'intermédiaire ».

- 23 % : « Mettez-vous à fabriquer des objets de consommation courante ».

- 20 % recommandent de se lancer dans la banque.

- 15 % recommandent de se mettre au business de l'édition ».

Sur l'aspect de la corruption, évidemment liée àces « affaires », le journal pose des questions : « Est-ce que dans le cadre de leur business, ils n'enfreignent pas les lois ?

Quatre-vingt dix pour cent des réponses ont été que ce n'est même pas la peine de se lancer dans les affaires si l'on n'est pas prêt à arroser de pots de vin des instances étatiques. (...) A qui ils versent ces pots de vin ?

- 63 % des interrogés aux dirigeants des « ispolkoms » (divers organes exécutifs, généralement au niveau municipal).

- 58 % aux fonctionnaires des organes de contrôle financier.

- 48 % à ceux des douanes et des organismes de contrôle du commerce extérieur.

- 43 % à des députés et élus de tous niveaux.

- 35 % aux flics et aux gens de l'OBKhSS (l'organisme chargé de lutter contre la fraude et la corruption dans le commerce public !).

- 25 % aux collaborateurs des tribunaux et de la police judiciaire.

- 23 % aux fonctionnaires du parti.

- 8 % aux collaborateurs du KGB (le dernier rempart contre la fraude et la corruption, selon Gorbatchev).

Les sociétés mixtes : « Diélovyé Lioudi » ( « Hommes d'Affaires » ) - juin 1991

Le président soviétique de l'Association des sociétés mixtes soviéto-étrangères, Lev Vaïnberg (ou Lev Weinberg) : « Le nombre des sociétés mixtes a gonflé comme pâte au levain. En 1987, on en a enregistré 23, en 1988 déjà 168, en 1989 1083 ont été créées. Pendant toute l'année dernière, le Ministère des Finances de l'URSS a en moyenne enregistré trois nouvelles sociétés par jour (...). Cependant, celles qui fonctionnent avec succès représentent seulement 10 % du total des sociétés mixtes » (...). « Il y a des banqueroutes, c'est normal » .

Pourquoi ces banqueroutes ? Ce qui suit l'explique.

Les sociétés par actionb : « Diélovyé Lioudi » - Septembre 1991

« Il y a des sociétés par actions du type « âmes mortes » (fantômes), capables de lancer des actions dans le public, de collecter un capital et ensuite de simuler une banqueroute » pour rafler ce capital.

« Des actions, un nouveau carburant pour l'entreprise automobile KAMAZ » - Titre et extrait d'un article dans « Diélovyé Lioudi » de septembre 1991

« La plus grande usine de construction automobile soviétique, KAMAZ (camions) a cessé de se considérer comme propriété d'État et s'est constituée en société par actions » . Soulignant que « Le gouvernement a été « pour » » ce changement de statut, l'article pose « la question délicate de la propriété » et précise : « de plus grosses sociétés par actions dans le pays, il n'y en a pas. Selon les statuts, la valeur du patrimoine de KAMAZ s'élève à 4,7 milliards de roubles, divisés en actions de 100 roubles l'unité. 51 % des actions appartiennent à l'État. Un « bloc de contrôle « ? En découle-t-il que toutes les 19 usines de KAMAZ et KAMAZ en tant qu'entité globale, comme auparavant, restent dans la dépendance administrative et économique de l'État, en particulier du Ministère auquel ils étaient assujettis ? A KAMAZ, on affirme que non car on voit les choses différemment « .

A qui appartient le reste des 49 % d'actions - la minorité ? L'article cite le personnel et 1031 entreprises-actionnaires, généralement clients ou fournisseurs de KAMAZ à qui on « a promis des dividendes pas minces et une priorité d'accès à ces « déficits » (marchandises difficiles à se procurer) que sont les produits KAMAZ ».

Faut-il croire que devenir actionnaire de KAMAZ pour ces entreprises est, entre autres, un moyen d'assurer... leurs commandes et fournitures ?

On a beaucoup parlé d'ouvrir le capital à des firmes automobiles étrangères. Rien n'est fait.

« Il nous faut des devises, des investisseurs étrangers », dit Youri Baron, président du Comité directeur de la firme KAMAZ. « On se propose d'organiser la vente d'actions KAMAZ sur les bourses étrangères. J'espère que je trouverai des acheteurs ».

ANNEXE III

Le putsch vu par des témoins a Léningrad

La question principale pour tous les auteurs de coups d'État, c'est celle du pouvoir. Le pouvoir d'avant, c'était le Soviet municipal qui l'incarnait, à Léningrad ; le nouveau pouvoir, celui du CEEU (Comité d'État pour l'état d'urgence), n'avait d'existence que sur le papier, puisque même le commandant militaire de la place n'avait pas jugé bon de créer un comité pour l'état d'urgence.

Le 19, si tout semblait calme en ville et dans les quartiers périphériques, les gens vaquant à leurs occupations comme à l'accoutumée, sans même spécialement évoquer les nouvelles, dans le centre, il régnait une agitation inhabituelle. Dès le matin, devant le Soviet municipal, des gens s'étaient rassemblés pour exprimer leur protestation contre l'instauration de l'état d'exception dans le pays. Les manifestants apparaissaient résolus. Des gens qui jusqu'alors n'avaient pas montré de penchant particulier à défendre des idées politiques, en cette occasion semblaient tout à fait décidés à défendre leurs droits. « Avant, je restais à la maison, mais maintenant même si je devais me faire tuer, je ne partirais pas. Cela fait trop ! Nous ne sommes pas des moutons », disait, les larmes aux yeux, une dame âgée, sur la place Isaak, près du Soviet de ville. Des jeunes, appartenant à des organisations politiques allant des « démocrates » aux anarchistes, construisaient des barricades avec tout ce qui leur tombait sous la main, pour barrer les rues menant au Soviet de ville, tandis que le gros des manifestants attendait le discours de Sobtchak. Il n'apparut que le soir, revenant de Moscou où il s'était concerté avec Eltsine, et déclara contrôler la situation en ville, la radio et la télévision se trouvant aux mains du pouvoir légal. En conséquence, il ne fallait en aucun cas prendre de mesures hâtives, et il demanda aux gens de dégager les barricades. En fin de discours, il convia tout le monde à se rassembler le lendemain, à 10 heures du matin, sur la place du Palais d'Hiver. Ce discours de Sobtchak démobilisa les manifestants, et la place se vida rapidement. les petits détachements d'auto-défense qui s'étaient spontanément formés ne savaient que faire : détruire les barricades ou les défendre ? Et si on les défendait, contre qui donc ? Contre la milice qui restait subordonnée à Sobtchak ou contre les éléments de la troupe qui se trouvaient chargés de faire appliquer les décrets du CEEU ? Heureusement, parmi les volontaires, une majorité décida de rester sur les barricades.

Le 20, dès le matin, Sobtchak se rendit à l'usine Kirov, l'une des plus grandes de la ville. Pendant la nuit, la situation ne s'était pas éclaircie et cela inquiétait passablement les autorités « démocrates ». Intervenant devant les ouvriers, Sobtchak les appela à former des détachements ouvriers de volontaires pour l'autodéfense et, ensemble, avec un cortège ouvrier, lui et le directeur général de l'usine se rendirent sur la place du Palais d'Hiver.

Là se trouvait rassemblée une foule immense. Du jardin de l'Amirauté au pont du Chantre, du Palais d'Hiver jusqu'à l'Arc du Quartier général, les gens se tenaient épaule contre épaule. Vers 10 heures du matin, c'est-à-dire au moment prévu pour le rassemblement, la situation semblait plus ou moins prendre forme en faveur des « démocrates ». Nombre de corps de troupes étaient en train de passer du côté du gouvernement russe. C'est cela qui allait permettre à Sobtchak, lors de son allocution, de balancer son appel à la grève politique générale par des exhortations à rester calme, à maintenir la discipline et à mener une vie normale en ville.

Qu'une mobilisation concrète soit indispensable, qu'il faille se préparer à se défendre, rien, pas un mot, mais à la place des considérations abstraites sur la démocratie, se concluant par le très populaire slogan du moment : « le fascisme ne passera pas ! ». Les orateurs suivants brodèrent sur le même mode.

L'attitude conciliatrice - parfaitement explicable, d'un point de vue social - d'un Soviet municipal et d'un Sobtchak qui entendaient lutter contre les putschistes à coups de slogans et de rassemblements, tout en menant des discussions de coulisses, ne pouvait pas ne pas influencer sur l'état d'esprit d'une population qui leur faisait alors confiance. Les manifestants, étant persuadés que le plus dur se trouvait derrière eux, se dispersèrent tranquillement, qui pour regagner son travail, qui son domicile, puisqu'aussi bien à Moscou tout allait se résoudre en un tour de main. Et c'est ce qu'on allait voir dans la nuit du 20 au 21.

La situation critique de la nuit du 20 au 21 août

La nuit du 20 fit trembler tout le monde. Le CEEU franchit un pas de plus. L'assaut du Parlement russe, s'il ne fut finalement pas lancé, donna lieu à une effusion de sang. Des milliers de Moscovites désarmés étaient tout-à-fait décidés à lutter jusqu'au bout sur les barricades, tandis que les élus, armés eux, du Parlement russe et de la municipalité de Moscou, se trouvaient retranchés dans la « Maison blanche ».

A Léningrad, la situation se déroulait de façon plus calme. Mais les informations reçues de Moscou ainsi que celles sur la mise en route de tanks depuis Louga (une ville des environs de Léningrad) et la prise de position de détachements de la division parachutiste de Pskov à Pouchkine (aux abords de Léningrad, donc), tout cela tira les élus du Soviet de ville et Sobtchak de l'euphorie des jours précédents. Sur Radio Baltique, furent transmis le décret d'Eltsine concernant la formation d'une Garde nationale et l'appel à la population masculine pour aller défendre le Soviet de Léningrad. Les autorités de la ville en restèrent aux seuls appels. Aucune mobilisation concrète ne fut organisée. Il en résulta une drôle d'impression : en pleine nuit, des gens aux nerfs solides semblaient s'être rassemblés dans la rue, en une sorte de kermesse populaire, pour y entendre la radio et des appels patriotiques, tandis que les propositions d'officiers de réserve, se trouvant sur la place Isaak, de former des détachements d'auto-défense furent tout simplement rejetés par les autorités.

Ce qui fut fait

Il ne fut organisé que deux groupes de 30 personnes : le premier pour contrôler l'entrée du bureau des élections du bâtiment, le second pour contrôler l'entrée principale du Soviet.

Des petits groupes se formèrent pour aller prendre position sur les barricades. Des barricades faites de tout et de rien - cabines téléphoniques, wagonnets de chantiers, planches, etc. Cela aurait peut-être pu arrêter un temps de la cavalerie ; contre des tanks et des troupes parachutistes c'était une piètre défense.

Grâce à des hospitaliers, venus nombreux d'eux-mêmes au Soviet, put fonctionner une antenne médicale.

Sans interruption, fonctionna également un poste émetteur de radio information.

Il faut souligner que tout cela fut fait à l'initiative des gens, par en bas, et non à l'initiative des autorités.

D'une certaine façon, Sobtchak avait raison quand il disait tout contrôler. L'organisation - ou la désorganisation, comme on veut - de la résistance au putsch, lui et ses hommes en gardèrent le contrôle durant ces trois jours.

La question de la résistance au putsch ne se posait évidemment pas seulement en termes d'organisation militaire, mais aurait pu l'être sur un tout autre terrain, social cette fois. Léningrad, avec ses 5 millions d'habitants, abrite de très nombreuses entreprises, industrielles notamment, parmi lesquelles des usines géantes regroupant plus de dix mille ouvriers en un seul endroit. Or, selon certaines données, 80 % de ces entreprises travaillent en tout ou partie pour l'armement. La question de l'armement de milices ouvrières n'aurait, techniquement, pas posé de problèmes insurmontables. Mais justement, la question n'était pas technique, mais politique et sociale. Il ne pouvait être question, pour Sobtchak et les siens, d'un tel armement, même contrôlé par les « démocrates ».

Dire que les travailleurs, eux, posaient le problème serait inexact. Mais il est un fait que, même si l'appel à la grève générale politique d'Eltsine fut très peu suivi (à notre connaissance il n'y eut qu'un débrayage, limité à une partie de l'usine Kirov), et donc les ouvriers ont presque normalement travaillé durant ces trois jours, ils n'éprouvaient pas un enthousiasme débordant pour les putschistes. C'est le moins que l'on puisse dire. Ne serait-ce que parce que, dans 23 des plus grandes usines de la ville, la direction s'était rangée aux côtés des putschistes et que cela se savait. Cela, ajouté à la haine largement répandue pour Pavlov, le premier-ministre putschiste, et ses pairs, a amené les travailleurs à participer en nombre au rassemblement appelé par Sobtchak, le 20 août au matin. Apparemment, les délégations des entreprises, formées en tant que telles, représentaient près de la moitié de l'assistance. Mais ce que ces travailleurs rassemblés entendirent - et cela fut répété en d'autres occasions - ne pouvait que verser de l'eau froide sur la détermination de ceux qui auraient eu envie d'en faire plus. Il fut annoncé que la grève générale n'était plus à l'ordre du jour puisque les autorités légales contrôlaient tout, qu'il fallait démanteler les barricades pour permettre la circulation des bus, trams et trolleys et pour que les gens puissent aller travailler.

Vers 6 heures du matin, le président du Soviet de ville, depuis le balcon du Palais Mariniski remercia les gens rassemblés sur la place «pour leur soutien aux autorités populaires» et les pria de se disperser après avoir démantelé les barricades. «Et qu'en est-il de la grève générale ?», s'exclamèrent, étonnés, des gens d'en bas. La question resta sans réponse.

Le 21 au matin, il devenait déjà clair que les heures du CEEU étaient comptées. A Moscou le Parlement russe se réunissait en session extraordinaire. A Léningrad, le Soviet de ville. Les « démocrates » pouvaient souffler. Les détachements de volontaires ouvriers leur étaient devenus superflus et Sobtchak taxa de provocateurs ceux qui appelleraient à en former.