- Accueil
- Lutte ouvrière n°3019
- Italie : le mythe de la République « antifasciste »
Dans le monde
Italie : le mythe de la République « antifasciste »
Mardi 2 juin, entre parade militaire et hommage au soldat inconnu, le gouvernement italien a organisé à Rome un hommage à la République. C’était en effet les quatre-vingts ans du référendum du 2 juin 1946, qui fit passer l’Italie de la monarchie au régime républicain, en même temps que se tenaient des élections pour une Assemblée constituante. Pour la première fois aussi, les femmes y avaient eu le droit de vote.
Le parti Fratelli d’Italia (Frères d’Italie) de la cheffe du gouvernement Giorgia Meloni descend directement du MSI, le Mouvement social italien, un parti héritier du Parti fasciste. Elle n’en était pas moins présente aux célébrations aux côtés du président de la République, Sergio Mattarella, et avait posté sur les réseaux un message de « bonne fête de la République » exaltant « l’unité nationale et le service à la Patrie ». Son compère et rival, Matteo Salvini, dirigeant de La Ligue, vice-président du conseil des ministres et ministre des Infrastructures, avait quant à lui choisi de ne pas se rendre aux réjouissances, prétextant « être au travail »… pour éviter la grève des cheminots prévue le 11 juin !
Meloni se garde bien en général de prononcer le mot « fascisme » et préfère éviter les références à l’idée d’une République et d’une Constitution sociales instaurées grâce à la lutte contre la dictature mussolinienne. En revanche, cette idée est devenue un mythe entretenu par les partis de gauche. Du côté de l’opposition au gouvernement Meloni, on s’est donc senti obligé de donner des couleurs plus sociales et moins guerrières à l’anniversaire. Elly Schlein, la dirigeante du PD, le Parti démocrate, de centre gauche, a parlé de l’instauration de la République comme de la naissance d’une Italie « fondée sur la justice sociale, l’égalité et la liberté » et qu’il faudrait défendre.
Les faits sont pourtant fort éloignés de la fable d’une Constitution républicaine fondée sur l’antifascisme telle qu’elle a été forgée, entre autres, par le Parti communiste italien. En 1946, ses dirigeants, conformément à la politique de Staline, étaient déjà à l’œuvre depuis longtemps pour garantir à la bourgeoisie la reconstitution d’un appareil d’État à son service, alors que celui-ci était en déroute depuis l’écroulement du régime fasciste, à l’été 1943.
De retour d’URSS en 1944, Togliatti, le dirigeant du PC italien, prononça un discours connu comme celui du « tournant de Salerne », du nom de la ville où il fut tenu. Devant des militants communistes médusés, il annonça que l’heure n’était pas, comme ils l’attendaient, à une révolution ouvrière, mais seulement à la libération du pays dans le cadre de la défaite allemande et de la victoire des troupes alliées. Il prônait donc une union nationale dans laquelle il n’était pas question des intérêts de la classe ouvrière, mais seulement de ceux de la « patrie ». Le PC assumait la conservation de la monarchie et donc du roi Victor-Emmanuel, qui avaient pourtant été impliqués jusqu’au cou dans le soutien à Mussolini. Il expliquait : « Si un gouvernement constitué sous le règne de Victor-Emmanuel avait aujourd’hui la plus infime possibilité de servir efficacement l’Italie, les communistes surmonteraient leur légitime répugnance et accepteraient de collaborer. » Il se montrait ainsi encore plus à droite que les autres organisations du Comité de libération nationale auquel le PC s’était joint et qui, elles, réclamaient déjà la République !
Au nom de l’antifascisme, la classe ouvrière italienne fut priée d’oublier la vague de grèves de 1943 qui avait hâté la chute de Mussolini, d’abandonner ses espoirs de révolution, de s’accommoder de la misère, de la vie au milieu des ruines et de l’exploitation forcenée dans les usines, et d’accepter l’alliance avec la bourgeoisie. Au sein des maquis formés pour combattre les troupes allemandes qui avaient envahi le nord du pays, le PC devenu la première force politique mit tout son poids pour empêcher que la classe ouvrière s’oriente vers une politique indépendante et puisse représenter une alternative à la reconstitution du pouvoir bourgeois.
Entré dans le gouvernement d’union nationale, le PC présenta l’instauration d’un régime constitutionnel et parlementaire comme le seul objectif possible et garantit même au Vatican la confirmation des accords du Latran, que Mussolini avait signés en 1929.
Il fallut la défaite allemande pour que le gouvernement auquel participait le PC s’oriente finalement vers la constitution d’une République. Là encore, la bourgeoisie put compter sur le PC pour assurer que la continuité de l’État ne serait pas mise en cause. Il restait seulement à maquiller le maintien des institutions bourgeoises, celles-là mêmes qui avaient servi sous le roi et durant les années du fascisme, et pour cela à les recouvrir d’un vernis démocratique et républicain. Ce fut le rôle de la Constitution de 1946, agrémentée de quelques lignes « sociales » que le PC présenta comme de grandes conquêtes. Parallèlement, conformément aux promesses de Togliatti, les accords du Latran furent la base de l’article 7 de la Constitution, garantissant à l’Église catholique la position privilégiée qu’elle allait conserver ensuite dans de vastes domaines, dont l’enseignement et la santé. Enfin Togliatti lui-même, en tant que ministre de la Justice, fit voter l’amnistie de ceux qui avaient été compromis dans les crimes du régime fasciste.
Abrité par cette Constitution, dont l’article premier proclame que la République est « fondée sur le travail et la souveraineté du peuple », l’ancien appareil d’État bourgeois demeura donc, conservant même une partie des lois du fascisme et de ses hommes en tant que cadres de l’armée, de la police et de la justice. Derrière « l’acte de liberté sans précédent » célébré aujourd’hui par Mattarella, c’est la dictature de la bourgeoisie et la défense de ses intérêts que la jeune République et sa Constitution permirent de remettre en selle.