Marins pêcheurs : dans les filets du capital20/05/20262026Journal/medias/journalnumero/images/2026/05/une_3016-c.jpg.445x577_q85_box-4%2C0%2C700%2C902_crop_detail.jpg2026-05-20

Leur société

Marins pêcheurs : dans les filets du capital

Le 8 mai, des marins pêcheurs de Boulogne et des militants d’ONG écologistes ont protesté contre le lancement du navire usine Annie Hillina.

Ce bâtiment, propriété de Parlevliet & Van der Plas (P & P), de 112 mètres de long, manœuvré par 60 hommes, peut pêcher et conditionner 400 tonnes de poissons par jour. Un navire de Boulogne ou du Guilvinec mesurant 12 mètres, avec le patron et un ou deux marins, en ramène au port 100 kilos les bons jours. Les navires usines sont renseignés sur la position, la concentration, la nature et les déplacements des bancs de poissons par un système allant du réseau de satellites aux sondeurs et aux radars ultraperfectionnés. Ils appartiennent à une poignée de très grandes sociétés, cinq en Europe, qui dominent le secteur.

Armant des navires dans tous les pays intéressés, ces compagnies se voient octroyer des quotas de pêche dans toutes les zones européennes. Elles bénéficient également des accords de pêche entre l’UE et des pays d’Afrique et d’Amérique, par lesquels les fonds publics financent leur droit à aller prendre les poissons de ces contrées. Ainsi l’Annie Hillina pourra, successivement, pêcher les maquereaux, harengs et chinchards en mer du Nord, puis se rendre sur les côtes d’Afrique de l’Ouest ou du Chili pour y transformer des milliers de tonnes de poissons frais en « surimi base » ou en farine de poisson. Les compagnies géantes possèdent en outre les magasins, les chaînes de transformation, de transport voire de vente et, bien évidemment, disposent de cabinets de conseil, d’avocats, de lobbyistes ainsi que de l’oreille, voire des deux oreilles, de suffisamment de décideurs politiques.

Les patrons de P & P prétendent que leur façon de pêcher est à la fois rationnelle, économique et écologique puisqu’ils ne prennent qu’une partie de la ressource, la laissant se reconstituer. Cela fait trois quarts de siècle que ce genre de calcul est mis en avant, quoiqu’il soit depuis longtemps contesté par nombre de scientifiques. Et cela fait trois quarts de siècle que, en même temps, disparaissent les poissons et les artisans pêcheurs. Aujourd’hui, aussi contradictoire que cela puisse paraître, la Commission européenne a à la fois accordé des licences pour certaines espèces à l’Annie Hillina et abaissé les quotas de pêche autorisés sur ces mêmes espèces. Il faudrait réduire de 70 % les captures de maquereaux par exemple, alors que l’an passé on en a pêché 300 000 tonnes au lieu des 174 000 recommandées. Qui, des maquereaux ou de la pêche artisanale, résistera le plus longtemps à P & P et à ses semblables ?

Si ce n’était les nécessités de la course au profit, les méthodes de pêche modernes et les études scientifiques permettraient effectivement de se procurer du poisson frais sans détruire la ressource et sans réduire une partie des marins à un travail de forçat et l’autre au chômage. Mais, jusqu’à présent, les gouvernements ont toujours préféré aider à la concentration capitaliste en donnant, lorsque la colère menaçait, une prime aux petits patrons pour « sortir de la flotte » – c’est-à-dire envoyer leur bateau à la casse – et rien du tout aux prolétaires de la mer, des ports et des usines de transformation, quel que soit leur pays.

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