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La Coupe du monde de football : nationalisme, impérialisme et affairisme
Jusqu’au 19 juillet, la Coupe du monde de football de la FIFA se déroule aux États-Unis, au Mexique et au Canada. Si l’édition 2022 au Qatar avait fait scandale, en particulier pour l’exploitation féroce des ouvriers immigrés qui avaient construit les stades, la Coupe 2026 présente bien des traits tout aussi révoltants. Parmi les protagonistes figure Gianni Infantino, un affairiste notoire qui joue dans la cour des puissants et fait peu de cas de l’éthique sportive professée par la FIFA, qu’il préside depuis 2016 – honnêteté, intégrité, fair-play. Autre figure de la compétition, Trump, l’« ami » d’Infantino. Le président des États-Unis ne s’intéresse pas particulièrement au football, mais il entend bien tirer la couverture à lui.
D’autres – hommes d’affaires, politiciens des pays riches – ont les yeux tournés vers les États-Unis. C’est que la Coupe du monde de football est la deuxième des compétitions sportives les plus regardées dans le monde. Une compétition internationale, c’est un enjeu pour les affaires capitalistes, et dans ce cas, c’est une affaire en or. En outre, alors que s’affrontent des équipes nationales, elle est aussi un enjeu politique. Un certain nombre de ministres, de chefs d’État et de gouvernement vont faire le voyage, au nom de l’amour du jeu bien sûr… Si aucun de ces politiciens ne mouille la chemise, il s’agit pour les uns et pour les autres de faire vibrer la corde patriotique, et de tenter de transformer un peu les buts de Harry Kane, Erling Haaland ou Kylian Mbappé en dollars pour les uns, en points de popularité, voire en résultats électoraux pour les autres. Cette débauche d’argent dégoûte, à juste titre. Au Mexique, il fallait débourser 315 euros, soit deux tiers du smic local, pour le billet le moins cher pour la rencontre inaugurale, le 11 juin. Des milliers de Mexicains ont manifesté pour réclamer l’abrogation d’une loi sur les retraites, l’augmentation des salaires des enseignants, ou pour dénoncer l’incurie du pouvoir face aux assassinats de dizaines de milliers de personnes par les cartels de la drogue.
Certains communistes aiment le football, d’autres pas, et Lutte ouvrière n’a évidemment pas d’avis particulier sur qui est le meilleur joueur, quel est le meilleur match, ni pour juger que telle équipe mérite de gagner, ou que telle autre mérite de perdre. En revanche, dans ce qui entoure le football et son histoire, en particulier ses dimensions économiques et politiques – le nationalisme, l’impérialisme, le capitalisme –, il y a de quoi intéresser les militants communistes.
Aux origines de la Coupe du monde
Aux origines de la Coupe du monde se trouve d’abord l’essor du football en Europe occidentale puis en Amérique latine, dans le dernier tiers du 19e siècle et le premier du 20e siècle. Le football moderne, qui fut mis au point dans les écoles privées britanniques réservées aux jeunes gens de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie, s’est développé à la faveur de l’industrialisation, de l’urbanisation, qui a encouragé l’émergence de clubs dans les principales villes et du développement des chemins de fer, qui a favorisé les rencontres entre équipes. Dans la classe ouvrière, le développement d’une presse de masse, largement diffusée d’un bout à l’autre du pays, a participé à la popularité du football. En 1901, la finale de la Coupe d’Angleterre rassembla 110 000 personnes à Londres, un succès facilité par l’établissement d’un réseau ferroviaire et d’une grande presse. Le football est devenu rapidement aussi une affaire nationale. La première rencontre Angleterre-Écosse eut lieu en 1870, le premier match Angleterre-Allemagne, en 1899. Quand la FIFA fut créée en 1904, non pas en Angleterre mais à Paris, elle envisageait d’emblée une compétition internationale. Pendant tout un temps, le football fut une des disciplines des Jeux olympiques, ce qui explique qu’entre 1896 – date des premiers Jeux modernes – et 1930, il n’y ait pas eu de Coupe du monde de football. Mais, en 1928, la FIFA s’affranchit du Comité international olympique (CIO), estimant qu’elle pouvait rouler à son compte, forte de la popularité du football. À l’époque, ni les JO ni le football n’avaient acquis la diffusion d’aujourd’hui, loin de là. La télévision et Internet n’existaient pas et la radio en était à ses débuts. Un des enjeux des compétitions était la question du professionnalisme : les fondateurs des Jeux modernes, comme Pierre de Coubertin, avaient voulu préserver l’amateurisme aristocratique et réserver les compétitions à ceux qui ne travaillaient pas et pouvaient y consacrer du temps. À l’inverse, dans plusieurs pays, le football, sport très populaire, se professionnalisait, et la FIFA s’opposait donc au CIO.
La première édition de la Coupe du monde, vouée à être organisée tous les quatre ans, à chaque fois dans un pays différent, fut accueillie en 1930 par l’Uruguay. Le choix de ce pays n’était pas fortuit, car il célébrait alors son centenaire et affichait une certaine modernité et l’Amérique du Sud était déjà l’autre continent du football : le sport y avait été introduit par la bourgeoisie anglophile, et il se diffusait dans de larges couches de la société. Après la Deuxième Guerre mondiale, la FIFA eut à cœur de choisir les pays organisateurs en fonction de divers critères, et notamment des critères d’expansion commerciale et géographique. À partir de la présidence de Joao Havelange (1974-1998), ce furent les États-Unis en 1994, le Japon (vu par Havelange comme « le plus grand pays dans le monde de la publicité ») et la Corée du Sud en 2002, l’Afrique du Sud en 2010, avant de nouveau les États-Unis en 2026 , sont prévus le Maroc en 2030 et l’Arabie saoudite en 2034. Derrière tous ces choix, il y a des logiques commerciales, et parfois de sordides affaires de corruption.
La FIFA est en théorie une association sportive à but non lucratif, une ligue internationale. Dans la réalité, elle est très tôt devenue une puissance politique. Officiellement, elle est neutre : comme le disait sans rire Infantino, « Le football doit rester en dehors de la politique. » En fait la politique a toujours été dans le football, et depuis le début des Coupes du monde. Ainsi, en 1934, c’est l’Italie qui en organisait la deuxième édition. Mussolini avait compris le bénéfice politique qu’il pouvait tirer de la compétition et, depuis la fin des années 1920, il assistait à des matchs de la Squadra Azzura, depuis les tribunes, malgré sa préférence pour le ski, l’escrime ou le tennis, pratiqués par la grande bourgeoisie, qu’il servait. Tout fut fait pour que l’équipe italienne l’emporte. Les matchs furent très physiques, voire violents ; à l’issue du quart de finale Italie-Espagne, onze joueurs furent déclarés forfaits pour la suite de la compétition. Avant la finale, Mussolini adressa aux joueurs un télégramme sans ambiguïté : « L’Italie doit frapper fort et faire tomber l’adversaire. Bonne chance pour demain. Gagnez ou vous êtes morts ! » Les arbitres furent corrompus ou menacés. Au début de la finale, le stade, quadrillé par les chemises noires, fut survolé par les avions de chasse italiens. La Squadra Azzura l’emporta, de même qu’en 1938 en France, et sa victoire fut célébrée comme celle du fascisme, et vue comme telle par les antifascistes italiens, qui la sifflèrent quand elle joua à Marseille en 1938. En 1936, Hitler, à qui l’usage fait par Mussolini de la Coupe de 1934 n’avait pas échappé, fit des Jeux de Berlin une formidable opération de propagande à la gloire du nazisme. Depuis ces tout débuts des Coupes du monde, cette dimension propagandiste, nationaliste, a toujours été présente, en particulier pour le pays organisateur, dont les gouvernants veulent faire de l’événement une opération de promotion, de même que pour ceux du pays vainqueur.
La FIFA et l’impérialisme
En théorie, la FIFA ne représente pas un pays plutôt qu’un autre, un continent plutôt qu’un autre. Dans ses principes, figurent l’intégrité et le « fair-play ». Sur le terrain, chaque équipe peut l’emporter et si, par le passé, ce sont des équipes européennes ou sud-américaines qui l’ont toujours emporté, rien n’empêche en théorie l’Ouzbékistan, le Cap-Vert, Curaçao, Haïti ou même l’Iran d’être le vainqueur en 2026. En réalité, la FIFA épouse l’impérialisme, dont elle est en quelque sorte une émanation sportive. D’abord, l’Europe occidentale est le centre mondial du football : cinq championnats nationaux en particulier (Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie, France) drainent des sommes colossales et, pour les meilleurs joueurs du monde entier, y être recruté, c’est un graal à atteindre. Ces cinq ligues comptent les clubs les plus riches et les plus prestigieux. En France, le PSG, par exemple, a un chiffre d’affaires de 880 millions d’euros, c’est-à-dire le budget de l’État du Cap-Vert, un pays de 550 000 habitants. Et l’addition du budget de trois grands clubs européens, le Real Madrid (1 milliard), Manchester City (835 millions) et Bayern Munich (822 millions), égale le budget de l’État d’Haïti, 2,2 milliards pour 11 millions d’habitants. Depuis quelques années, d’autres championnats, comme celui d’Arabie saoudite ou des États-Unis, drainent des sommes importantes, et donc des joueurs de valeur, mais qui sont plutôt en fin de carrière, car c’est d’abord en Europe occidentale qu’un grand joueur peut trouver la gloire.
La FIFA a son siège en Suisse, à Zurich, et ses dirigeants ont toujours partagé les vues de l’impérialisme. Cela autorise un certain nombre de nuances car l’impérialisme lui-même est traversé par des oppositions. Mais, dans l’ensemble, la FIFA a toujours défendu les grandes puissances, comme Infantino le fait aujourd’hui avec Trump. Cela s’est vu par exemple à l’époque de la décolonisation. Quand la guerre d’Algérie a débuté, de nombreux Algériens jouaient en France, certains à un haut niveau. Ainsi, le « Monégasque » Mustapha Zitouni était un des meilleurs joueurs de l’équipe de France, et avec le « Stéphanois » Rachid Mekloufi et plusieurs autres, ils étaient donc appelés à disputer le Mondial 1958 en Suède, alors qu’en Algérie la guerre faisait rage et qu’une répression féroce s’abattait sur le FLN. Cherchant à construire une nation et un État, le FLN constitua secrètement le Onze de l’indépendance, une sélection composée des meilleurs joueurs algériens. Le jour J, le 12 avril 1958, ceux-ci disparurent de leurs clubs respectifs et se retrouvèrent en Tunisie, comme en avait décidé le FLN. Ils constituèrent une équipe qui compta jusqu’à 32 joueurs et disputa 62 matchs dans les années qui suivirent. Mais elle ne put jouer de match officiel et fut réduite à jouer en Europe de l’Est ou contre des clubs, plutôt que contre des sélections nationales. Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962, la FIFA refusa en effet de reconnaître le Onze de l’indépendance, et elle menaçait même d’exclusion les fédérations qui auraient disputé une rencontre avec l’Algérie. Sans surprise, la FIFA se montrait complice de l’État colonial français. Elle était même un peu un club franco-britannique. En 1966, elle organisa la compétition en Angleterre et, sur les seize places qualificatives réservées à l’issue des éliminatoires, elle en accorda dix à l’Europe, quatre à l’Amérique latine, et une petite place à l’ensemble de l’Asie, de l’Océanie et de l’Afrique réunies ; les pays africains membres de la FIFA décidèrent alors de boycotter la compétition.
Plus tard, deux épisodes particulièrement sinistres illustrèrent le positionnement politique de la FIFA. Le 21 novembre 1973, quelques semaines après le coup d’État de Pinochet au Chili, l’équipe soviétique devait jouer un match de barrage dans l’Estadio Nacional de Santiago, surnommé le « stade de la mort » par la presse internationale, parce qu’il avait fait office de camp de concentration pour des milliers d’opposants, des militants de gauche, des syndicalistes, souvent torturés ou assassinés. L’URSS demanda que le match fût délocalisé dans un pays tiers, ce que la FIFA rejeta. Quand l’équipe soviétique refusa donc de se présenter, l’équipe chilienne fut déclarée victorieuse par forfait, se qualifiant de ce fait pour le Mondial 1974. Autre épisode sinistre, en Argentine, où le Mondial 1978 eut lieu et où, deux ans plus tôt, des généraux dirigés par le général Videla s’étaient emparés du pouvoir par un coup d’État. Avec le soutien de l’Église catholique puis des États-Unis, cette junte mit en place une dictature anticommuniste féroce qui dura sept ans et fit près de 30 000 disparus et fusillés, 9 000 prisonniers politiques et peut-être 1,5 million d’exilés. Tout comme, 40 ans auparavant, les Jeux de Berlin organisés par Hitler avaient suscité le rejet, pour l’Argentine le problème se posait d’un boycott. En France, quelque 200 comités se constituèrent dans ce sens, et le 31 mai 1978, 10 000 personnes manifestèrent à Paris contre la Coupe en Argentine. Mais Havelange soutint les généraux argentins, et seuls quelques joueurs d’extrême gauche, comme les Allemands Paul Breitner et Sepp Maier, dénoncèrent le régime, qui tenta d’utiliser la compétition pour redorer son blason, fût-ce en achetant des matchs dont celui qui l’opposait au Pérou. Avec le soutien plein et entier de la FIFA et de son président Havelange.
Encore aujourd’hui, la FIFA est proche des grandes puissances occidentales. En 2022, à la suite de l’invasion de l’Ukraine, elle a immédiatement exclu la Russie et ses clubs des compétitions internationales. En revanche, malgré la guerre à Gaza et en Cisjordanie, Israël a pu participer aux matchs qualificatifs pour le Mondial 2026. Et personne ne parle d’exclure les États-Unis en raison de la guerre qu’ils mènent aujourd’hui contre l’Iran, qui succédait à une première guerre en juin 2025. En revanche, Trump a tenté d’exclure l’Iran, pourtant qualifié, qui a demandé que son équipe, la Tim melli, puisse disputer ses matchs qualificatifs au Mexique ou au Canada, ce qui lui a été refusé par la FIFA. Un proche conseiller de Trump, milliardaire comme il se doit, a même proposé sans rire de remplacer l’Iran par la sélection italienne, pourtant éliminée à la loyale. Mais « le football unit le monde », répète Gianni Infantino. Le 5 décembre, après que Trump eut échoué à obtenir le prix Nobel de la paix qu’il convoitait et en eut été terriblement vexé, le flagorneur Infantino lui a remis un ridicule « prix de la paix » créé pour la circonstance, en saluant les « efforts infatigables » du cow-boy de la Maison Blanche « pour unir les gens dans un esprit de paix ». « Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour contribuer à la paix dans le monde, et c’est pourquoi, depuis quelque temps, nous réfléchissions à faire quelque chose pour récompenser les personnes qui agissent », a-t-il justifié en tout bien, tout honneur. Pour lui, « objectivement, [Trump] le mérite ». Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute, et c’est certainement le cas d’Infantino, même si, assurément, Trump entend bien tirer parti de cette sinistre farce.
Mondialisation et foot-business
Au fil des années et des compétitions, avec la popularité croissante du football, la Coupe du monde est devenue une affaire qui rapporte. C’est aujourd’hui la deuxième des compétitions les plus regardées dans le monde, après les Jeux olympiques d’été mais largement devant ceux d’hiver, le Super Bowl, la Coupe du monde de cricket ou le Tour de France. 211 fédérations sont affiliées à la FIFA à travers le monde, soit 15 de plus que l’ONU ne compte de pays membres. Par exemple, le Royaume-Uni compte à lui tout seul quatre fédérations, et Hong Kong, Macao et les Bermudes ont la leur. Le caractère massif des affiliations contraste avec la gestion des instances, qui relève plutôt des mœurs d’un club assez fermé. Depuis cent-vingt-deux ans qu’elle a été créée, la FIFA n’a compté qu’une demi-douzaine de présidents, uniquement des hommes et surtout des affairistes, dont le pouvoir équivaut tout à la fois à celui d’un chef d’un petit État et d’un grand capitaliste. Le Suisse Sepp Blatter, qui l’a dirigée de 1998 à 2015, après Havelange et avant Infantino, était lui-même un homme d’affaires. Sa présidence a correspondu tout à la fois à une vaste expansion des recettes engendrées par la Coupe du monde, et à une gigantesque affaire de corruption, en lien avec Adidas et ISL, une société qui avait obtenu l’exclusivité des droits marketing de plusieurs Coupes du monde, et qui a fait faillite en 2001 avec des dettes de plusieurs dizaines de millions d’euros. L’icône française du football Michel Platini, qui convoita un temps la présidence de la FIFA, fit partie des corrompus du président Blatter.
Les Coupes du monde de football ont été, au fil des années, des affaires de plus en plus profitables, à la croissance exponentielle. Cette croissance est en partie celle du nombre d’équipes dans les éliminatoires (211 aujourd’hui donc), du nombre d’équipes qualifiées aussi : 13 en 1950, 16 jusqu’en 1966, 24 à partir de 1982, 32 à partir de 1998 sous Havelange, et donc 48 à partir de 2026 sous Infantino. Qui dit plus d’équipes dit plus de matchs, plus de droits télévisés, de publicité, de billetterie, etc. Alors que la phase finale durait quinze jours au début, elle approche maintenant six semaines. Quant aux éliminatoires, ils s’étalent sur deux ans et près de 900 matchs.
D’autres règles ont été modifiées pour maximiser les profits. À partir de 1950, le pays organisateur a été qualifié d’office, pour des raisons financières. À partir de 1958, la FIFA a vendu les droits télévisés à l’Eurovision, et elle est devenue une affaire très lucrative. Pelé, qui a percé en 1958, est devenu la première vedette mondiale du football, ce qui aurait été impossible pour un joueur de la génération précédente comme le Hongrois Ferenc Puksac, ou l’Autrichien Mathias Sindelar, surnommé le « Mozart du football » dans les années 1930. La différence entre Puksac et Sindelar, aujourd’hui oubliés, et Pelé, Cruyff, Beckenbauer, Maradona, et a fortiori Messi ou Cristiano Ronaldo, est une différence d’époque : le football est devenu une industrie, un secteur économique mondialisé, produisant des stars qui drainent des recettes dans tous les pays, en particulier dans les nombreux pays où le football est populaire.
Et puis la FIFA compte des dizaines de « partenaires », un terme sympathique pour désigner des sponsors, qui lui versent des sommes élevées en échange d’un affichage qui peut, à son tour, leur rapporter des sommes encore plus importantes : Coca-Cola, Adidas, Aramco (on est loin du foot…), Visa, Qatar Airways (pour les « moments interculturels de réussite et d’unité humaines », dit l’entreprise), Lenovo ou encore Hyundai. Il y a ensuite les diffuseurs TV et les plateformes. Les droits télévisés représentent la plus grosse source de revenus, commercialisés dans chacun des 200 pays où la Coupe du monde est diffusée. Des chaînes comme beIN, SportsFox, SportsBBC, etc., paient des milliards pour diffuser la Coupe du monde ; pour la diffusion en France en 2026, M6 aurait versé 120 millions. Ces diffuseurs se paient sur les abonnements et sur les droits publicitaires durant les matchs.
Le football attire en effet des audiences toujours plus importantes. En 2022, malgré divers appels au boycott, quelque cinq milliards de téléspectateurs auraient suivi le Mondial au Qatar, sur différents supports, et la finale Argentine-France fut regardée par 1,5 milliard de personnes. Le football est le sport le plus populaire du monde, et il progresse encore dans de nombreux pays. Il se diffuse y compris parmi les femmes, pourtant longtemps écartées des compétitions – la FIFA n’organisa la première Coupe du monde féminine qu’en 1991, après s’y être longtemps refusée. En France, 2,3 millions de personnes paient une licence de football c’est, par exemple, sept fois plus que pour le rugby. C’est sans compter les nombreux pratiquants occasionnels, les fans et les spectateurs qui vont au stade, et les téléspectateurs qui regardent le foot à la télé… et qui sont largement plus nombreux que les pratiquants. Qui dit spectateurs dit stades et tribunes, trains et avions, hôtels et restaurants, billetterie et sponsors ; et qui dit téléspectateurs dit droits télévisés, paris sportifs et pages de publicité à prix d’or. L’essor du nombre de matchs correspond à l’objectif de maximiser les recettes.
Chaque Mondial coûte plus cher que le précédent. En 2006, l’Allemagne dépensait 4,3 milliards de dollars ; en 2018, la Russie 11,6 milliards, et en 2022, le Qatar en dépensa 220. En 2026, la FIFA a introduit des pauses fraîcheur de trois minutes au milieu de chaque mi-temps, et elle va sans doute prolonger la mi-temps pour qu’un show en mondovision puisse être diffusé. Pour le bien-être des joueurs ? Pour celui des profits, surtout…
Les sommes engrangées par la FIFA sont en partie redistribuées aux équipes, notamment sous la forme de primes : 9 millions de dollars aux équipes éliminées dès le premier tour, 50 millions à l’équipe sacrée, etc. L’inflation des matchs est donc « gagnant gagnant ». Cette redistribution des gains permet aussi d’acheter le soutien des dirigeants de fédérations lors de l’élection des instances de l’organisation, et Infantino devrait être réélu pour le troisième mandat qu’il brigue en 2027. La FIFA verse aussi de l’argent aux clubs qui libèrent les joueurs, et qui sont d’autres grands acteurs de cette économie du football.
Une des règles des rencontres sportives est l’accès des supporteurs, des familles, des amis aux tribunes. Mais, aux États-Unis, ce droit est un mot creux. Une première discrimination s’opère par l’argent, vu le prix des billets, de l’hôtellerie, des transports, etc. Qui, au Cap-Vert ou au Ghana, peut trouver 10 000 ou 15 000 dollars pour aller suivre son équipe aux États-Unis ? En outre, l’administration américaine exige des supporteurs de certains pays pauvres, l’Algérie, le Cap-Vert, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Tunisie..., qu’ils versent des cautions de 5 000 à 15 000 dollars pour obtenir un visa. Quant aux ressortissants de l’Iran ou d’Haïti, ils ont tout simplement été interdits d’entrée aux États-Unis (travel ban). Le 6 juin, un arbitre somalien, Omar Abdulkadir Artan, désigné en 2025 comme le meilleur d’Afrique, a été refoulé à son entrée sur le territoire américain. En revanche, le tapis rouge est déroulé pour un certain nombre de capitalistes qui, quel que soit le vainqueur de la compétition, gagneront des millions ou des dizaines de millions de dollars sans avoir mouillé le maillot ni marqué le moindre but.
Au fond, rien de tout cela n’est étonnant. Les compétitions sportives reflètent la société capitaliste, et la Coupe du monde en est en quelque sorte une des expressions, avec ses contradictions : il y a d’un côté le talent des joueurs, leur entraînement et leur popularité, les gestes techniques et la beauté du jeu ; de l’autre, les énormes sommes en jeu, le commerce débridé, les arnaques, les inégalités criantes et la propagande patriotarde. Et le fait que ces traits soient de plus en plus prononcés, qu’ils se renforcent au fil des compétitions est à l’image de l’évolution de la société elle-même, Trump et Infantino en étant des avatars hideux. Le football pourrait-il être débarrassé de tout cela ? C’est sans doute impossible dans cette société capitaliste. Seule une organisation sociale différente, sans profit privé ni concurrence, sans frontières ni nationalisme, permettrait de débarrasser les activités physiques et sportives de tout cet environnement nauséabond.
15 juin 2026