1956 dans les Démocraties Populaires

Cercle Léon Trotsky
26/09/1986

Les événements que nous allons évoquer se rapportent à cette période d’agitation politique, de grèves, de révoltes ouvrières et d’insurrection dans l’Est de l’Europe, dans les Démocraties Populaires, qui s’est terminée dans un bain de sang à Budapest par l’intervention des chars et des armées lancés le 4 novembre 1956 contre la révolution hongroise par la bureaucratie soviétique.

Mais rappelons que le lendemain même du jour où les troupes soviétiques écrasèrent l’insurrection des travailleurs hongrois, d’autres troupes ont débarqué ailleurs, au Moyen Orient, à Port Saïd, à Suez en Égypte, pour tenter de laver dans le sang l’affront subi par les gros actionnaires du fait de la nationalisation du canal de Suez. Et ces troupes d’oppression-là, elles, étaient françaises et anglaises. Pendant que l’armée russe sévissait au bord du Danube, les parachutistes français, anglais, suivant les parachutistes israéliens, sévissaient, eux, au bord du canal de Suez.

Et rappelons aussi que pendant qu’en Hongrie une armée d’oppression imposait, à force de chars, d’avions et de mitraille, un régime dont tout un peuple ne voulait plus, en Algérie, une autre armée d’oppression, française cette fois, imposait à force de chars, d’avions et de mitraille, un système colonial dont le peuple algérien ne voulait plus.

À l’Ouest comme à l’Est, les ennemis des peuples n’étaient pas en peine pour trouver les mots destinés à cacher leurs forfaits. En Hongrie, les massacreurs se disaient communistes et prétendaient agir contre le fascisme et la contre-révolution.

En Algérie et en Égypte, les massacreurs se disaient socialistes ou assimilés, et ils s’appelaient Guy Mollet, Christian Pineau et François Mitterrand. Et pour justifier l’expédition de Suez, Guy Mollet avait traité Nasser de « nouvel Hitler ».

À l’Ouest comme à l’Est, on ne se faisait pas faute de critiquer les crimes du camp adverse, qui servaient d’alibi pour perpétrer les siens propres, dans son propre camp.

Mais derrière les invectives lancées de part et d’autre, il y avait une sainte alliance de fait, qui se renouait entre les deux blocs, et sur le dos des peuples.

Et malgré leurs protestations platoniques à l’ONU ou ailleurs, contre l’intervention soviétique en Hongrie, les dirigeants du monde impérialiste occidental étaient trop contents que ce soient les armées de la bureaucratie russe qui écrasent une insurrection au cours de laquelle les travailleurs avaient su disloquer une armée, s’armer eux-mêmes, se donner les Conseils ouvriers, car sinon les dirigeants du monde impérialiste auraient été obligés peut-être de le faire eux-mêmes. Car l’exemple était trop dangereux aussi pour leur propre domination à eux !

Les capitalistes comme les bureaucrates ont toujours su que la contagion révolutionnaire ne respecte pas les frontières, pas même les rideaux de fer.

Cette connivence, les oppresseurs de tous les pays savent l’avoir, face aux peuples en révolte, face aux travailleurs. Par contre, dans le camp des opprimés, en l’absence de direction authentiquement révolutionnaire, la clairvoyance fait souvent défaut pour comprendre les intérêts communs qui unissent tous les peuples et tous les travailleurs, par-delà les frontières, les races, les langues.

À l’époque, il n’y a eu guère que les révolutionnaires pour condamner à la fois les bourreaux à l’œuvre en Hongrie, et en Égypte ou en Algérie. Car il n’y a que les révolutionnaires qui peuvent prendre fait et cause, sans réserve, pour les victimes de la bureaucratie stalinienne, et pour celles des États impérialistes.

Les révolutionnaires socialistes ne reconnaissent ni les divisions entre les États, ni les divisions entre les blocs. Oui, le monde est divisé en deux. Mais la ligne de partage est celle qui délimite d’un côté les exploiteurs et les oppresseurs de tous les pays, et de l’autre le prolétariat mondial, et avec lui, toutes les victimes de toutes les oppressions et de toutes les exploitations.

De la remise sur pieds des États nationaux en Europe centrale (1944-1947)…

Quand les armées soviétiques avancèrent en Europe centrale et balkanique au cours de l’année 1944, repoussant devant elles les armées nazies, aux yeux des populations de ces pays ce ne fut guère comme des armées libératrices qu’elles apparurent, mais bien plutôt comme des armées d’occupation qui en chassaient d’autres. Et bien souvent, le sentiment qu’elles inspiraient, c’était la peur.

Ce fut évidemment particulièrement le cas en Roumanie et en Bulgarie, où les dictatures avaient été des alliées de Hitler, et surtout en Hongrie où la dictature fasciste s’accrocha jusqu’au bout au camp nazi. L’armée victorieuse ne fit pas de différence entre les dictateurs et leurs peuples. Elle traita ces pays en ennemis vaincus et leur appliqua la loi du plus fort dans toute sa rigueur.

Mais y compris dans la Pologne écrasée par les nazis, l’armée russe inspirait crainte et méfiance.

Eh bien, ces sentiments convenaient tout à fait aux desseins des dirigeants russes. Dans bien des cas, leurs chefs militaires lâchèrent même vo­lon­tai­rement la bride aux soldats sur le dos de la population. Car les armées russes n’étaient pas là pour rechercher l’amitié des peuples, elles n’avaient plus rien à voir avec l’Armée Rouge de la révolution. Elles étaient tout simplement le nouveau gendarme dans cette partie de l’Europe qui tombait sous la coupe de la bureaucratie du Kremlin, et il s’agissait que personne ne se trompe sur ce point et n’aille, d’aventure, concevoir que l’Armée Rouge allait porter la subversion ou faire appel, de quelque façon que ce fût, aux exploités des pays qu’elle allait occuper.

La démonstration était délibérée : avant la guerre, à peu près tous ces pays vivaient sous la botte de dictatures militaires. L’impitoyable ordre hitlérien les avait ensuite supplantées. Et maintenant, c’était les armées russes qui prenaient la relève… Tout affirmait la continuité de l’ordre, la perpétuation du joug des États oppresseurs. Les maîtres du monde ne pouvaient guère compter sur les États nationaux d’Europe centrale pour remplir cette tâche dans les circonstances d’alors. Ils avaient sombré avec l’effondrement de la domination nazie sur l’Europe, leurs armées avaient été vaincues ou soumises par Hitler, leurs cadres dirigeants étaient en exil, sans pouvoir, ou bien fuyaient maintenant dans le sillage des armées du Reich. Or, s’il y a une chose que les responsables politiques des classes exploiteuses appréhendent par-dessus tout dans les périodes critiques, c’est bien le risque d’une vacance du pouvoir d’État.

En cela, les intérêts de la bureaucratie soviétique coïncidaient avec ceux de l’impérialisme ; et la bureaucratie en était consciente.

Mais il n’y avait pas qu’une coïncidence d’intérêt. Il y avait un accord en bonne et due forme élaboré par les conférences successives de Téhéran, de Yalta et de Potsdam : les dirigeants du camp impérialiste victorieux s’entendirent avec ceux de la bureaucratie soviétique sur les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir le risque que l’Europe soit le théâtre de soulèvements et de révolutions – comme elle l’avait été après la précédente guerre mondiale.

Alors, en Roumanie, où le gouvernement soviétique déclara dès le 2 avril 1944 qu’il ne visait pas à modifier l’ordre social existant, on maintint le monarque Michel, au-dessus d’un gouvernement présidé par un banquier. On ne pouvait « se permettre de perdre les services des industriels » disaient les leaders communistes, et selon eux le pays devait « suivre une politique plus libérale encore que les Français à l’égard de cette classe ». Ce banquier était flanqué d’un dirigeant pro hitlérien au passé de massacreur de paysans et d’organisateur de pogromes.

En Bulgarie, le Front de la Patrie eut à sa tête un général ancien conspirateur d’extrême droite. La composition de son gouvernement rappelait la Ligue Militaire qui avait fomenté un coup d’État en 1934.

En Hongrie, c’est le général Miklos qui devint premier ministre : chef d’État-major du dictateur Horthy, il venait de passer aux Russes sans même qu’on lui demande, au contraire, de renier son passé horthyste. Il avait été décoré de la grande Croix de fer de la main même de Hitler. Immédiatement, il fit proclamer qu’il garantirait la continuité de la propriété privée. Pour ces généraux, la continuité était d’ailleurs si évidente que l’un d’eux termina son premier discours sur la radio russe par ces mots : « Vive la Hongrie libre et démocratique sous la direction de l’amiral Horthy ! ».

Comme démocrates, ces gens-là n’étaient évidemment pas bien reluisants. Staline faisait avec les moyens du bord, avec les tristes sires que les vieilles classes possédantes d’Europe centrale avaient à leur disposition comme personnel politique dirigeant. On l’imagine facilement, les responsables communistes sur place rencontrèrent parfois des difficultés pour convaincre leur base ouvrière que c’était avec de tels gouvernements qu’il fallait faire, la « révolution démocratique » comme ils disaient.

Le politicien le plus présentable que Staline trouva fut encore le président Bénès, une sorte de De Gaulle qui, à la direction de la Tchécoslovaquie avant la guerre, avait eu le temps d’interdire le Parti communiste tchèque avant d’être lui-même renversé par les troupes de Hitler.

Pour les exploiteurs, le problème était le même partout : rétablir des appareils d’État de toute confiance afin de remettre en route la machine à exploiter les travailleurs.

En Europe centrale, le premier objectif était la reprise des travaux agricoles. C’était une nécessité vitale. Or, la plupart des grands propriétaires fonciers étaient partis.

En 1944-1945, l’armée procéda à des attributions de terres aux paysans, au morcellement des grands domaines, sur lesquels, comme en Hongrie, des seigneurs exploitaient encore « leurs » paysans comme des serfs du Moyen-Âge. Ces partages de terres se firent d’en haut, sans que la population prît d’initiative. Les responsables hongrois eurent même bien souvent des difficultés à vaincre la méfiance des paysans, écrasés par des siècles de servitude, et qui, dans bien des cas, ne se hasardèrent à cultiver leurs parcelles qu’au bout de plusieurs mois.

Ce partage des grands domaines fut d’ailleurs, là où les circonstances s’y prêtaient, canalisé sur le terrain national. Ainsi, en Pologne et en Tchécoslovaquie, d’où des centaines de milliers de paysans allemands avaient été expulsés, la réforme consista largement dans la répartition de leurs terres, ce qui lui donna bien davantage un caractère de revanche anti-allemande qu’un caractère de justice sociale.

Malgré tout, la paysannerie misérable de l’Europe centrale récupéra alors des terres depuis longtemps souhaitées, et cela elle le mit au crédit du nouveau régime, du moins jusqu’à ce que celui-ci ne lui reprenne ces terres par la collectivisation forcée.

Dans le domaine industriel, les nouveaux régimes, dans les gouvernements desquels les Partis communistes étaient alors largement minoritaires, durent procéder à un grand nombre de nationalisations, simplement pour pouvoir reprendre la production. En fait, d’ailleurs, les quelques industries et banques existantes avaient souvent été déjà expropriées auparavant au profit des trusts allemands, pendant la domination hitlérienne. En outre, comme les aristocrates, beaucoup d’industriels fuyaient, même si en réalité ils n’avaient rien à craindre de la politique de Staline à leur égard.

La nécessité de remettre l’industrie en route imposait les nationalisations. On vit en Hongrie des responsables supplier des bourgeois de reprendre en mains la direction de leur entreprise, sans succès. En Tchécoslovaquie, ce furent les sociaux-démocrates qui proposèrent les nationalisations.

Il n’y avait dans tout cela rien de révolutionnaire. Un certain nombre de nationalisations furent également opérées dans les pays d’Europe occidentale, à la même époque, au sortir de la guerre.

De son côté, la classe ouvrière connut dans les pays de l’Est un sort analogue à celui de ses frères de classe de l’Ouest. Elle était mise au travail pour reconstruire sur les ruines d’une guerre dont elle n’était nullement responsable ; travailler dur et faire des sacrifices au nom de ce qu’on lui présentait comme l’intérêt national ; et se débrouiller pour survivre.

Simplement, dans les pays de l’Est, la condition des travailleurs fut pire, parce que c’étaient des pays pauvres. « À cette époque-là », relate un chroniqueur hongrois, « des centaines de milliers d’ouvriers travaillaient en ne se nourrissant que de pain sec ou d’un peu de maïs bouilli » tandis qu’on exigeait d’eux, hommes et femmes, des heures supplémentaires gratuites pour déblayer les ruines ou pour remettre les trains en marche. Et on demandait aux mineurs d’intensifier la production avec des rations de famine.

Cela n’alla pas tout seul. On avait beau dire aux travailleurs qu’ils n’avaient pas à se plaindre, car à défaut de pain, on leur avait fait cadeau d’un régime démocratique, avec élections en bonne et due forme, il y eut tout de même, dès 1946, des grèves et des protestations.

Les Partis communistes, sortis de la clandestinité, avaient partout des ministres dès la fin de la guerre. En avaient-ils à cause de la protection de l’armée russe ? Oh sans doute, c’est la présence, voire l’intervention directe des autorités militaires russes qui a fait que des dirigeants du PC, dévoués à Moscou, ont occupé bien des positions clés dans les ministères de la Défense ou de l’intérieur. Mais n’oublions pas qu’à la même époque, le PC avait des ministres aussi en France, en Belgique ou en Italie, jusqu’au Cuba du dictateur Batista. Simplement parce qu’ils étaient plus aptes à mettre les ouvriers au travail, à désamorcer les protestations, à casser les grèves, que ne l’eussent été le comte Machinchose ou l’ex-général de gendarmerie Untel, à côté de qui ils siégèrent dans le même gouvernement.

Mais Staline respectait scrupuleusement les accords de Yalta, et ne voulait donner aucun prétexte à ses alliés des puissances impérialistes pour rompre une alliance à laquelle il tenait. Et les PC respectaient les règles du jeu parlementaire, et même s’ils cherchaient à l’occasion le soutien des autorités soviétiques, ils évitèrent de trop bousculer les politiciens dévoués à l’Occident.

… à la guerre froide et à l’instauration des « Démocraties Populaires »

Les choses prirent en Europe de l’Est un aspect différent avec le changement de la situation internationale en 1947-1948.

Le président américain Truman annonça au printemps 1947 que désormais les États-Unis apporteraient leur soutien économique et financier exclusivement aux pays qui prendraient leurs distances avec l’URSS. L’époque de Yalta était close. À ce tournant brutal de la politique de l’impérialisme, l’URSS répondit par un raidissement aussi brutal dans les pays de son glacis militaire. Elle y fut d’autant plus poussée que ces pays étaient unis par mille liens au monde occidental, que leurs cadres, leurs appareils d’État, les partis politiques bourgeois, se montrèrent spontanément fort alléchés par les offres américaines aux pays amis.

Le déclenchement de la guerre froide donnait évidemment un poids décisif à la présence de l’armée russe sur ces territoires : celle-ci put couper court à ces tentations. Brutalement, les autres partis furent interdits ou réduits à l’état de coquilles vides, et les partis communistes devinrent partis uniques.

En Tchécoslovaquie, il y fallut une petite mise en scène, qui fut dénoncée en Occident comme le « coup de Prague » les ministres des partis bourgeois faisant mine de résister, le PC mit sur pied des semblants de milices ouvrières dûment encadrées, ce qui permit ensuite de prétendre que le nouveau gouvernement avait été porté par une mobilisation populaire.

Ainsi, après un bref intermède de vie plus ou moins pseudoparlementaire, les pays de l’Europe centrale renouaient avec leur long passé de dictatures, même si celles-ci étaient désormais baptisées « démocraties populaires ».

Cependant, cette dictature anti-ouvrière prit une coloration spécifique.

Les petits peuples de l’Europe centrale avaient certes dû, de tout temps pour ainsi dire, se soumettre à des grandes puissances étrangères, mais cette fois la domination étrangère, d’une part était la même d’un bout à l’autre, de la Pologne à la Bulgarie ou à l’Albanie ; d’autre part, elle avait la particularité de s’exercer au nom du prolétariat.

C’est avec les méthodes propres à la bureaucratie stalinienne qu’on pressura désormais les travailleurs.

Et il se trouva qu’on les exploita plus que jamais. Le tournant du régime et sa nouvelle propagande coïncidèrent pour les travailleurs avec une aggravation de leur sort.

Car les pays de l’Est européen se trouvaient désormais coupés de l’Oc­cident y compris sur le plan économique, et leurs difficultés empirèrent.

Alors, on fit de pauvreté vertu… « socialiste ». On n’avait plus accès au charbon suédois ? Qu’à cela ne tienne ! Du jour au lendemain, on découvrit le « lignite socialiste » et on prétendit que si, dans la Hongrie d’avant-guerre, Horthy avait ignoré le lignite, cela allait changer. Évidemment, le lignite étant un combustible plus pauvre que le charbon, cela ne pouvait pas changer en mieux.

Encore, le lignite, l’Europe centrale en avait, mais quand les dirigeants hongrois prétendirent se passer de coton d’importation en en faisant pousser chez eux, leurs rodomontades ne leur furent d’aucun secours face à la résistance du climat !

Tous les salaires, hormis ceux des rares privilégiés proches du pouvoir, diminuèrent. La belle affaire pour les travailleurs si, dans les usines, les ci-devant propriétaires avaient cédé la place à des ouvriers promus directeurs !

L’objectif officiel de ces régimes fut de transformer, en cinq ou six ans selon le cas, ces pays agricoles en « pays du fer et de l’acier » comme disait la propagande. On introduisit le stakhanovisme, afin d’obliger les travailleurs à accroître leur productivité individuelle. Dans les usines, lors de concours dits d’« émulation socialiste », chaque travailleur était sommé de lancer un défi aux autres. Il fallait doubler, voire tripler, sa norme de production, of­fi­ciel­lement dans l’enthousiasme bien entendu.

Le carcan de la dictature muselait le prolétariat. Toutes ses organisations étaient sous la coupe du régime. Partout, le droit de grève fut aboli. Les travailleurs furent astreints au livret de travail et il leur fut interdit, sous peine de prison, de changer d’emploi sans autorisation. L’ouvrier qui n’arrivait pas à rattraper la norme pouvait craindre d’être emprisonné pour « sabotage économique » ou « hostilité politique ». Rien qu’en Hongrie, il y avait en 1952 près de 145 000 personnes emprisonnées à ce titre.

Quant aux paysans, les terres furent collectivisées de force, en 1949-1950, dans la plupart des démocraties populaires.

Comme dans toutes les dictatures, la société tout entière eut à souffrir. N’importe qui pouvait connaître la prison pour un oui ou pour un non. Chacun pouvait redouter que le simple fait de grogner dans une queue devant un magasin à demi-vide, de murmurer des propos irrespectueux, ne lui valût l’accusation grave de « faire le jeu » de l’ennemi impérialiste.

Cette terreur policière fut un puissant facteur d’unification nationale.

À ce fait s’en ajoutait un autre, aussi important par ses conséquences politiques : ce joug était protégé par une puissance étrangère, par l’URSS. Le sentiment de l’oppression nationale se superposait au sentiment de l’oppression tout court et le recouvrait. Bien que la plupart de ces pays n’eussent jamais connu d’autre régime que des régimes de dictature, les circonstances nouvelles et la politique de la bureaucratie russe aboutirent à ce que l’URSS apparut comme la cause unique de la situation. Puisque c’était sous la férule des Russes que les ouvriers étaient abrutis de travail et menaient une vie misérable ; que les paysans voyaient leur propriété toute récente reprise ; que les intellectuels n’avaient le droit d’ouvrir la bouche que pour chanter leurs louanges ; que tous vivaient dans le soupçon, la peur du mouchardage et de l’espionnage policier – eh bien, il semblait que tous ces maux découlaient de leur présence, et que leur départ y mettrait fin.

Et cette aspiration centrale au départ des Russes était partagée y compris dans les sphères dirigeantes de l’État. Celles-ci étaient certes autant anti-ouvrières que pouvaient l’être Staline et ses collègues, mais cela ne les empêchait pas de mal supporter la tutelle des puissants maîtres du Kremlin, mis à part le cas de quelques hommes de main de Staline. Et les dirigeants russes se trouvaient en permanence dans la nécessité d’enrayer la tendance générale de ces appareils d’État à se dégager de cette tutelle. Malgré sa toute-puissance, Staline ne pouvait pas les remplacer tous par des officiers de son armée pour être sûr de la fidélité inconditionnelle de ses exécutants !

Déjà, en 1947, Tito en Yougoslavie avait fait bande à part, en refusant de s’incliner devant Staline et en s’appuyant sur son appareil d’État national pour se retirer du bloc soviétique.

La terreur stalinienne frappa alors y compris les plus hauts dignitaires de ces États, suspects d’être des Tito en puissance. Des secrétaires généraux de partis communistes, comme Slansky en Tchécoslovaquie, un président de la République hongroise, des ministres de premier plan, tels que Rajk en Hongrie, et bien d’autres encore, furent arrêtés, souvent torturés et plusieurs d’entre eux exécutés sous l’accusation de « titisme ».

Un mélange détonnant se cristallisait ainsi dans les pays soumis à la dictature stalinienne : des aspirations, des motifs de révolte, divers, et recouvrant parfois des intérêts contradictoires, s’unissaient – dans une perspective nationaliste.

Ce mélange n’allait pas tarder à exploser.

La mort de Staline et la crise de direction de la bureaucratie

Mais au début des années cinquante, dans les Démocraties Populaires comme en Union Soviétique, les pouvoirs en place se revendiquaient du socialisme et du communisme. Ils usaient et abusaient de la même magie du verbe, du même pathos politique qui se disait marxiste. D’un bout à l’autre ils prétendaient représenter le pouvoir de la classe ouvrière.

Pour affirmer cela, l’État soviétique avait au moins ses origines où en effet le pouvoir avait été celui du prolétariat en armes, même si les dirigeants de l’URSS avaient depuis longtemps renié ce passé et même si la bureaucratie qui y dominait était profondément anti-ouvrière.

Mais les États des Démocraties Populaires, eux, n’ont jamais eu d’autre rapport avec leur classe ouvrière que celui de l’oppression.

Au-delà de la phraséologie, le contrôle de la bureaucratie soviétique se traduisit aussi par des transformations économiques et sociales similaires dans tous ces pays.

Une grande partie des nationalisations avaient été faites par des gouvernements qui n’étaient encore nullement les représentants du Kremlin. Mais leur parachèvement, la planification, le monopole du commerce extérieur furent des mesures de défense de la bureaucratie contre l’influence économique de l’Occident sur son glacis.

Si la bureaucratie russe n’avait pas servi d’accoucheuse, il n’y aurait pas eu cette centralisation bureaucratique dans les pays de l’Est.

Mais au fond, ces transformations ont en même temps fourni des moyens aux dirigeants des États nationaux pour s’engager dans une politique économique qui n’était pas spécifique aux Démocraties Populaires. Bien d’autres dirigeants de pays pauvres de par le monde, et sans même que l’armée russe soit présente ou proche, partagent avec les dirigeants des Démocraties Populaires le mythe de l’industrie nationale puissante, la volonté de bâtir une grosse industrie lourde qui pourrait être la clé de leur accession, enfin, dans le concert des nations riches. Et bien d’autres dirigeants de nations pauvres ont transformé ce rêve en cauchemar pour les masses populaires de leur pays, sans pour autant faire de leurs pays des pays véritablement riches et véritablement développés.

Pour les dirigeants des Démocraties Populaires, ces transformations, imposées dans une large mesure par la bureaucratie, offraient les moyens économiques d’une telle politique ; mais elles fournissaient aussi le langage destiné à la justifier et à la présenter comme étant menée au nom de la classe ouvrière ; et la protection militaire pour l’imposer.

Oh, les travailleurs de ces pays n’ont certainement pas vu d’un mauvais œil les nationalisations, la planification. Et on verra dans les révolutions ultérieures qu’ils n’avaient nullement l’intention de remettre tout cela en cause et surtout pas de rappeler les anciens propriétaires des entreprises. Mais la classe ouvrière était la classe sociale avec la paysannerie, et sans doute plus qu’elle, qui devait payer, et payer cher, pour que poussent des hauts-fourneaux ici, des usines chimiques là.

Au début de l’année 1953, l’édifice semblait tenir. Staline, vénéré comme un Dieu, protégé du commun des mortels par l’imposant culte de la personnalité, semblait régner sur un ensemble homogène. Ce culte qui voulait un Staline infaillible et omniprésent, consommait de nombreux bureaucrates subalternes chargés de prendre, à chaque tournant politique ou erreur, la responsabilité des fautes du maître. Mais il protégeait cependant tous les représentants de Staline : ceux de Pologne, de Hongrie, de Tchécoslovaquie ou d’ailleurs, dont le métier et l’enracinement social étaient bien plus précaires.

La belle unanimité derrière le « petit père des peuples » avait été forgée il est vrai, par de rudes forgerons qui ne plaisantaient pas avec les châtiments. Les méthodes policières, les tortures et les prisons avaient largement contribué à souder une chape de plomb sur chaque citoyen.

Cette chape se maintenait tant que les forgerons appliquaient aveuglément les ordres venus d’en haut. C’était cela, la belle ouvrage de Staline, fort d’avoir éliminé dans le passé la vieille génération de révolutionnaires à l’occasion d’une période de profond recul du mouvement ouvrier. Il avait su s’imposer à tous les autres bureaucrates avides de pouvoir, et maintenir leur cohésion.

Et voilà que, le 5 mars 1953, Staline meurt. Et tout d’un coup, tout se lézarde. Aussitôt ou presque, les sourdes luttes à la direction même des Démocraties Populaires deviennent, dans plusieurs d’entre elles, quasi publiques. Les dirigeants vénérés la veille, sinon comme Dieu car cette place était occupée par Staline, mais du moins comme prophètes locaux, doivent parfois partager leur place avec d’autres. Et les affrontements au sommet des appareils se diffusent parmi les cadres moyens.

Mais surtout, à peine quelques semaines après la mort de Staline, voilà que, dans ces dictatures, éclatent les premières grèves massives, les premières insurrections.

Ce serait évidemment faire trop d’honneur à Staline que de penser qu’à elle seule, la disparition de sa personne ait pu occasionner tant de dégâts du point de vue de la bureaucratie.

Là où la mort de Staline a eu des conséquences directes, c’est que, lui mort, il n’y avait plus, ou en tout cas il n’y eut pas tout de suite, un arbitre suprême à Moscou. Or c’est en dernier ressort cet arbitre suprême qui sélectionnait des dirigeants des Démocraties Populaires, en fonction de leur fidélité à l’URSS… ou du moins de l’idée que l’arbitre s’en faisait.

Après la mort de Staline, il n’y avait plus un arbitre suprême à Moscou, mais plusieurs, tous candidats à la succession, tous concurrents : les Beria, Malenkov, Molotov, Khrouchtchev… Pour les dirigeants rivaux des Démocraties Populaires, il y avait désormais la possibilité de contester l’arbitrage d’un Molotov, en faisant appel à l’arbitrage d’un Khrouchtchev, ou vice-versa. C’était la porte ouverte aux discussions au sommet des appareils dirigeants des Démocraties Populaires, la porte ouverte à une certaine autonomie nationale dans la sélection des dirigeants.

Alors, la sourde crise de direction à Moscou se répercutait dans les Démocraties Populaires. Et dans ces derniers pays, elle servit de catalyseur à bien des forces sociales qui pendant ce temps-là, et derrière l’apparent monolithisme de l’empire dirigé par Staline, avaient fait leur œuvre.

Malgré la gestion bureaucratique, malgré le pillage de la bureaucratie russe, une fois la reconstruction terminée, les Démocraties Populaires connurent un incontestable développement économique. D’autant que l’économie mondiale redémarra dans son ensemble.

L’accroissement des richesses profita en premier lieu aux couches supérieures de la société : à tous les parvenus qui gravitaient dans ou autour de l’appareil d’État, mais aussi à la petite bourgeoisie et aux diverses couches privilégiées de ces pays, qui commençaient à s’enhardir pour réclamer, en murmurant d’abord, puis de plus en plus fort, que l’État, leur État national, leur serve un peu plus, et un peu moins aux Russes.

Et puis, ce redémarrage de l’économie aura eu aussi d’autres effets.

1953, c’était, en Occident aussi, le début de la remontée des luttes ouvrières. Quand l’économie semble s’améliorer, la classe ouvrière est plus facilement encouragée à lutter.

Et, en passant, on voit bien que malgré le rideau de fer, les grands mouvements, dans les consciences ou dans la combativité de la classe ouvrière, évoluent parallèlement d’un bout à l’autre de l’Europe.

Et puis, dans les Démocraties Populaires en tout cas, la reconstruction de l’après-guerre étant terminée, les travailleurs pouvaient espérer une légère amélioration de l’ordinaire.

Le régime leur avait tant rabâché, dans son délire industriel, que tous autant qu’ils étaient, mineurs, métallurgistes, ouvriers du bâtiment, ils portaient les espoirs et l’avenir du pays, qu’ils se disaient que des gens considérés comme aussi indispensables devaient bien avoir quelques droits.

Alors, d’un seul coup, la classe ouvrière se manifesta dans plusieurs pays de l’Est.

1953 : la classe ouvrière intervient en Tchécoslovaquie et en Allemagne de l’Est

Cela a commencé en Tchécoslovaquie. Au cours du mois de mai, les Tchèques apprirent que le gouvernement avait l’intention de procéder à une réforme monétaire. Méfiante, la population finit rapidement par en connaître le contenu. Il suffit alors de faire les comptes pour découvrir que cette simple réforme allait entraîner une augmentation des produits alimentaires, une diminution des salaires, et une ponction de l’épargne.

Aussitôt, les magasins furent dévalisés, tandis que sur leurs lieux de travail les ouvriers commentaient l’affaire inlassablement.

Le 30 mai, jour de la parution du décret, certains passèrent aux actes et se mirent en grève.

À Plzen, les ouvriers de l’ancienne usine Skoda, devenue la « prestigieuse usine Staline », se mirent en grève, occupèrent leur usine et organisèrent un cortège de 5 000 ouvriers en direction de l’Hôtel de Ville. Plus tard, ils furent rejoints par des étudiants et même des soldats. Comme la police locale semblait plutôt sympathiser, l’armée fut envoyée pour évacuer les usines Staline. La loi martiale fut proclamée, Plzen resta isolé du reste du pays pendant plusieurs jours.

Le mouvement s’arrêta là, mais dans bien des usines du pays, deux mois plus tard, le rythme du travail n’avait pas encore repris.

Deux semaines après les ouvriers tchèques, les ouvriers de Berlin-Est se mettaient en grève, ceux du prestigieux et énorme chantier de la Stalinallee, long de 4 kilomètres, et dont la radio et la presse chantaient tous les jours les louanges.

Le 12 juin, en apprenant que les normes allaient être augmentées de 10 %, les ouvriers du chantier Sud se retrouvèrent à la pause, et après une discussion houleuse décidèrent de ne pas reprendre le travail. L’ironie de l’histoire, c’est que ce même jour, le Neues Deutschland, organe officiel du régime Est-allemand, décrivait en long et en large une grève qui avait éclaté parmi les ouvriers du bâtiment de Berlin-Ouest, et le journal rappelait « la grande tradition des ouvriers du bâtiment berlinois ». En effet, c’étaient les mêmes que ceux de la Stalinallee.

Puis le 15 juin, les ouvriers du bloc 40 se mirent également en grève. Le 16, les ouvriers du chantier Sud et ceux du bloc 40 se rejoignirent pour porter une pétition. Un petit cortège de 300 ouvriers se forma à 9 heures ; à 11 heures, il avait grossi de plusieurs milliers de travailleurs, peut-être jusqu’à 10 000, et ils allèrent au siège du gouvernement demander Ulbricht, secrétaire général du Parti et principal dirigeant du régime. Ce n’est pas lui qui se montra, mais le bureau politique céda sur-le-champ et annonça qu’il renonçait au relèvement des normes.

Devant ce recul du gouvernement, la grève prit une autre dimension. Les ouvriers, enhardis par leur victoire facile, voulaient plus, mais ne savaient pas exactement quoi. Un ouvrier proposa de déclencher la grève générale le lendemain. Un témoin raconte : « pendant quelques minutes de fluctuation, personne ne prend la parole. Enfin, un mécanicien monte à son tour à la tribune : « nous attendons encore une demi-heure. Si Ulbricht et Grotewohl ne se présentent pas, nous allons dans les quartiers ouvriers et appelons à la grève générale pour demain ». Dans les premiers moments, on restait tous un peu interdits. Peut-être parce qu’on n’avait pas réalisé avec quelle vitesse les choses s’étaient transformées, depuis tout à l’heure. Mais la seconde d’après, ce fut un déchaînement d’enthousiasme. Pendant ce temps, il y en avait qui discutaient avec véhémence de la grève. Et puis les plus jeunes ne savaient pas encore ce qu’était une grève générale ».

C’était un peu une fuite en avant, mais puisque la grève avait été décidée, les ouvriers les plus avancés s’employèrent à le faire savoir. Ils passèrent par le poste émetteur américain de Berlin-Ouest. Les autorités américaines refusèrent leur communiqué, mais firent passer l’information en indiquant leurs revendications : retour aux anciennes normes ; baisse des prix dans les magasins d’État ; élections libres et secrètes ; pas de sanction pour fait de grève.

L’appel fut entendu de tous. Le lendemain, le 17 juin, 300 000 à 400 000 travailleurs se mirent en grève, dispersés sur plus de 270 villes. L’ampleur du mouvement était impressionnante. Dans un premier temps, tous les ouvriers en grève élurent des comités de grève, mais au soir de la journée pratiquement toutes les manifestations s’étaient transformées en échauffourées.

L’armée soviétique intervint à Berlin et à Magdebourg. Ses chars occupèrent la Stalinallee. Ce fut la fin du mouvement violent, bien que des grèves perlées se poursuivirent encore pour la libération des travailleurs arrêtés.

Ainsi, les ouvriers de ce chantier, qui ont été à l’avant-garde du mouvement, ont su prendre l’initiative d’étendre le mouvement de leur chantier à l’ensemble des travailleurs de Berlin-Est. Et puis, à partir de là, s’adresser à l’ensemble des travailleurs de l’Allemagne de l’Est. Ils ont fait reculer le gouvernement. Ils sont devenus, en quelques heures, la direction de fait de tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est. Le succès de la grève générale dont ils avaient pris l’initiative les avait, en quelque sorte, élus.

Les ouvriers de Berlin-Est ont tout de suite mêlé à leurs revendications économiques des revendications politiques. Faute de perspectives politiques plus précises, plus larges, ils n’ont pas su aller plus loin. Mais ils avaient fait la démonstration qu’ils étaient la principale force capable d’ébranler le régime.

La crise s’étend dans l’intelligentsia et les Partis communistes

Après Plzen et Berlin-Est, cela sembla être, du côté des ouvriers, de nouveau le silence. Pas vraiment le silence en réalité : parce que les travailleurs continuaient à exercer une pression sur le terrain. Et puis, ils avaient fait peur à tous les gouvernements et donné des espoirs de changement à beaucoup de monde.

Mais là-bas comme ici, quand les travailleurs reprennent le travail, on ne les entend plus.

En revanche, on allait, à partir de là, entendre ceux dont le métier est de se faire entendre, dont la vocation est d’être publics, et dont les interventions sont spectaculaires : intellectuels, écrivains, musiciens… l’intelligentsia en somme.

Les plus en vue d’entre eux avaient observé, durant les années précédentes, un grand silence, sur la dictature et les souffrances du peuple. Et pour certains d’entre eux, quand ils ne se taisaient pas, il aurait mieux valu qu’ils se taisent car lorsqu’ils parlaient, c’était pour chanter les louanges du régime.

Payés par le régime, les uns adhéraient au régime, les autres faisaient semblant, ou tout simplement, vivant dans les hautes sphères de la société, en osmose avec les hauts dignitaires, ils ne voyaient pas et ils ne voulaient pas voir ce qui se passait en dessous.

Après 1953 et ses explosions ouvrières, quelques-uns des écrivains les plus en vue commencèrent à réfléchir et à revendiquer des réformes. Ils reflétaient directement les aspirations, les revendications de l’intelligentsia, au sens bien plus large, et au-delà, de toute une petite bourgeoisie qui, tout comme les travailleurs, souhaitait desserrer un peu l’étau de la dictature, bénéficier d’un minimum de liberté, et qui, concrètement, souhaitait avoir le droit d’écrire, de voyager, de parler, de lire… de penser tout simplement.

Cette effervescence se manifesta, en Pologne, par la création et l’audience croissante de la revue Po Prostu, en 1954, autour de laquelle on discutait de plus en plus ouvertement d’une nouvelle forme de socialisme.

On y faisait un constat d’échec de la collectivisation, on y discutait de l’organisation de l’économie et de la société.

En Hongrie, c’est autour de l’Union des Écrivains que se produisit une effervescence similaire. Des écrivains parmi lesquels un Prix Staline, et quelques autres du même acabit, contestaient de plus en plus ouvertement le droit du parti de contrôler ce qu’ils écrivaient ou ce qu’ils pensaient. Et cette agitation trouvait de l’écho de haut en bas des appareils d’État, parmi quelques-uns des hauts dignitaires, les uns en place, les autres momentanément écartés, d’autant plus qu’eux-mêmes voulaient obtenir, pour le compte de l’État, un peu plus d’indépendance par rapport aux Russes.

C’est tout l’appareil d’État qui était travaillé, dans toutes les Démocraties Populaires, par des forces centrifuges.

Dans les ministères, dans l’armée, dans la police, y compris à leur direction, il y avait l’obscur désir que les représentants de l’URSS interviennent moins, voire pas du tout, dans les affaires intérieures de l’État. Ces tendances reçurent un puissant encouragement en 1955, avec la réhabilitation spectaculaire par les dirigeants du Kremlin de Tito, ce symbole de la contestation de l’emprise soviétique.

Alors, la confluence et l’interaction des milieux intellectuels aspirant à une libéralisation du régime, et des membres et dirigeants de l’appareil d’État qui voulaient plus d’indépendance pour l’État, commencèrent à dessiner, en Pologne, en Hongrie, un courant d’opposition au sein du parti et dans l’appareil d’État eux-mêmes. Oh, très prudemment ! De peur de la réaction des dictateurs en place ou de l’URSS, oui, mais de peur, aussi, des masses.

Ces réformateurs du Parti communiste, même ceux qui par la suite sont devenus radicaux dans leurs revendications, conservèrent toujours une profonde méfiance des masses. Ils ne voulaient surtout pas qu’elles se mêlent des réformes qu’ils projetaient.

Concrètement, cela se traduisit en Pologne par la multiplication des liens tissés entre les milieux intellectuels contestataires et Gomulka, avec les hauts dignitaires du parti qui étaient autour de lui. Gomulka était un ancien secrétaire général du PC écarté du pouvoir en 1949 et qui, depuis, se tenait en réserve et passait pour le représentant d’une politique plus nationale pour l’État polonais.

En Hongrie, c’est au profit d’Imre Nagy que se tissèrent les mêmes liens. Imre Nagy, lui aussi stalinien de longue date, avait vécu et survécu à toutes les purges à Moscou, où il fut un temps émigré, et il avait été ministre de l’Agriculture au lendemain de 1945, puis ministre de l’Intérieur. Il avait aussi été tenu à l’écart quelque temps avant d’être investi, en 1953, comme Premier ministre, ce qui à l’époque avait passé pour une sorte de demi-défaite du dictateur en place, Rakosi.

À partir de cette année 1953, se manifestent donc ouvertement les trois forces aux intérêts consciemment ou inconsciemment opposés, dont les heurts dominent cette période comme ils dominent plus sourdement depuis : la bureaucratie russe ; les tenants des États nationaux, s’appuyant ou pas sur la petite bourgeoisie ; le prolétariat.

La bureaucratie russe cherchait à la fois à empêcher l’éclosion de tout mouvement prolétarien autonome, en s’appuyant pour ce faire sur les couches dirigeantes des États nationaux, mais aussi à empêcher ces États nationaux d’échapper à son emprise.

Les tenants des États nationaux cherchaient à échapper à l’emprise russe. Mais, outre le fait qu’ils étaient étroitement contrôlés par la bureaucratie soviétique, ils avaient besoin du soutien de celle-ci pour conjurer les forces prolétariennes, dès lors que ces forces ne se contentaient plus du rôle d’appoint dans les démêlés entre leurs États et le Kremlin.

Et puis, il y avait le prolétariat !

1956 EN POLOGNE

Les travailleurs dans le sillage de Gomulka

En 1956 à nouveau, c’est un événement venu de l’URSS qui servit de catalyseur.

Jamais rapport secret ne fit autant de bruit que celui de Khrouchtchev au 20e congrès du PC soviétique. Dans certaines des Démocraties Populaires, comme en Pologne, c’est la direction du parti elle-même qui en fit faire la lecture intégrale auprès de tous les cadres du parti, histoire de se démarquer de l’URSS de la veille, à défaut de pouvoir se démarquer de celle du moment. Dans d’autres, le rapport resta secret, mais d’un secret de Polichinelle.

La dénonciation du culte de Staline servit d’argument pour dénoncer le culte des petits Staline locaux encore en place, et l’agitation se propagea cette fois largement, en tout cas en Pologne et en Hongrie, dans toute l’intelligentsia.

En Pologne, qui plus est, on annonça alors la réhabilitation de l’ancienne direction du Parti communiste, dissous par Staline en 1938. Tout à coup, voilà que ces dirigeants, qui pour la plupart avaient été liquidés phy­si­quement, n’étaient plus de sinistres comploteurs trotskystes mais des victimes de Staline !

À tout cela, s’ajouta la mort sur ces entrefaites du dictateur local, Bierut.

En 1956, cela faisait seulement dix années que la guerre était terminée, et moins encore que le régime stalinien s’était totalement installé aux commandes­. Le PC comptait encore dans ses rangs des militants qui croyaient au communisme et se dévouaient à la tâche de ce qu’ils croyaient être son édification. Certes, ils se rendaient compte du fossé entre la propagande officielle et la réalité sociale de la Pologne. Mais, dans l’ambiance de renouveau qui se mit à prévaloir alors, ils nourrissaient tout de même l’espoir qu’on allait pouvoir punir les coupables et corriger ce qui n’allait pas. Beaucoup s’imaginèrent que le Parti allait se régénérer, redevenir un vrai Parti Communiste.

Ce mouvement, qui fut appelé révisionniste, touchait aussi un certain nombre de militants ouvriers, comme à l’usine d’automobiles de Zeran, près de Varsovie, en particulier, un jeune de 25 ans, Gozdzik, qui se proposait comme but de sortir le parti de sa sclérose afin qu’il regagne la confiance des travailleurs.

En juin 1956, pour sa part, le gouvernement en était encore aux promesses et aux demi-mesures. C’est alors que, de façon imprévue, la classe ouvrière elle-même fit irruption sur la scène avec ses propres revendications.

Rien ne bougeait, en effet, dans le sort difficile des ouvriers. Leur mécontentement éclata dans l’usine ZISPO de Poznan, au moment même où une grande Foire internationale se tenait dans cette ville. Les ouvriers entamèrent une grève perlée à titre d’avertissement : « Les paroles doivent s’accompagner des actes », disaient-ils. Le jeudi 28 juin, ils se mirent en grève totale, rejoints immédiatement par tous les travailleurs de Poznan. Aux militants indécis du Parti, les grévistes disaient : « Venez avec nous puisque, de toute façon, vous n’y pouvez rien ». On réclamait du pain, mais aussi la liberté et la démocratie. On proclamait : « Nous ne voulons plus être des esclaves », « À bas le faux communisme ».

La manifestation ouvrière ne trouvant aucun interlocuteur avec qui négocier, elle s’en prit alors aux édifices publics, et ce fut l’émeute. Le gouvernement envoya ses chars et ses troupes, et fit un bain de sang. Le samedi 30, l’ordre de la dictature régnait à Poznan.

Poznan resta isolée. Mais l’alerte avait été chaude. Et l’incendie pouvait reprendre n’importe où, ou même se généraliser. Ce fut un signal d’alarme pour les dirigeants de la Pologne bien sûr, mais aussi pour ceux des autres Démocraties Populaires, sans parler de ceux de l’URSS.

Tous, dans l’appareil du pouvoir, ceux qui étaient réputés proches de Moscou comme les plus proches des « communistes nationaux » comme on disait, tous se mirent alors à préparer le retour au pouvoir de l’homme qui apparaissait comme leur recours – à savoir Gomulka.

Il faut dire que, à la différence de ceux des autres Démocraties Populaires, les dirigeants de la Pologne, même aux années les plus noires de la dictature, avaient fait preuve d’une certaine solidarité face à Staline. Non seulement ils n’avaient jamais accepté de liquider Gomulka et avec lui le mythe nationaliste qu’il incarnait, mais ils n’avaient même pas rompu avec lui. Alors que Staline demandait sa tête, la police politique elle-même traîna les pieds tant et si bien que Gomulka était toujours en vie lorsque Staline, lui, mourut.

Dès le lendemain de l’alerte de Poznan, ses collègues le réhabilitèrent et le réintégrèrent dans le Parti.

La popularité gagnée par Gomulka, c’est l’ensemble des dirigeants polonais qui allaient maintenant en tirer parti. Puisqu’il était le moins « mouillé » d’entre eux, ils allaient s’en servir pour le mettre en avant, et faire croire aux masses qu’il incarnait un véritable changement.

En même temps, l’opération visait à utiliser le crédit de Gomulka auprès des masses, comme une monnaie d’échange auprès des Russes, afin d’obtenir une plus large marge de manœuvre pour leur propre compte.

Pour cela, il leur fallait convaincre Khrouchtchev qu’il pouvait vraiment se reposer sur cet homme banni hier encore, le convaincre que pour l’heure, il pouvait être leur sauveur à tous.

La réunion plénière du Comité Central, qui avait été fixée au 19 octobre, s’ouvrit dans une atmosphère d’anxiété. Des troupes soviétiques stationnées en Pologne faisaient mouvement en direction de Varsovie. Il courait des rumeurs de putsch. Et le jour même, un avion venant de Moscou débarqua Khrouchtchev en personne, accompagné du gratin des grands chefs soviétiques, y compris ceux de l’armée. On allait discuter.

L’organisation du Parti pour Varsovie, chapeautant celle de Zeran, et le groupe de Po Prostu, étaient en état d’alerte pour apporter tout soutien à Gomulka et à ses amis, en cas de besoin. Le réseau ouvrier de Gozdzik, aussitôt informé de ce qui se passait, mobilisa les travailleurs des grandes entreprises, y compris en province. Pendant la nuit du 19 au 20 octobre 1956, la population de Varsovie veilla, dans une atmosphère dramatique.

Le 20 octobre au matin, les Russes repartirent. Ils acceptaient Gomulka. Ils acceptèrent aussi que les officiers soviétiques qui encadraient l’armée polonaise retournent en URSS.

Malgré les apparences, Khrouchtchev trouvait son compte dans l’affaire. Certes, il jetait du lest, mais c’était pour préserver l’essentiel. Car l’essentiel, la stabilisation du pouvoir en place, Gomulka y tenait autant que lui. Ces deux pouvoirs étaient entre eux dans des rapports de maîtres à subordonnés, certes, mais face à la classe ouvrière mobilisée, leurs objectifs et leurs intérêts fondamentaux étaient communs, tout comme aujourd’hui entre Jaruzelski et Gorbatchev.

Cela dit, la direction polonaise pouvait, de son point de vue, considérer qu’elle avait réussi son opération puisque Khrouchtchev avait fini par lui accorder une certaine autonomie. Et en ce sens, l’Octobre polonais fut effectivement une victoire sur la bureaucratie russe.

Une victoire remportée certes PAR les travailleurs mobilisés, car c’est leur pression qui en fut l’instrument décisif, mais pas remportée POUR le compte des travailleurs.

Il faut, disaient Gomulka et derrière lui l’ensemble de ceux qui parlaient au nom du mouvement, il faut avant tout que nous soyons maîtres chez nous. Le reste, on verra plus tard.

Pendant un temps, les travailleurs s’illusionnèrent sur le nouveau gouvernement. Ils acclamèrent Gomulka dans d’innombrables meetings tout en se lançant en même temps dans la mise sur pieds de Conseils ouvriers dans un grand nombre d’usines à travers le pays, à la suite de celles de Varsovie.

Mais toutes les forces politiques s’employaient à encenser Gomulka comme le père d’une mythique « voie polonaise vers le socialisme ». Bien sûr, cela n’étonnera personne d’apprendre que le cardinal Wyszynski, aussitôt libéré, prêcha aux travailleurs la nécessité de retourner au travail. Mais le groupe de Po Prostu, les intellectuels qui formaient ce qu’on appela la « Jeunesse d’Octobre », qui s’étaient liés aux ouvriers et avaient acquis de l’influence parmi eux, eux aussi encensèrent Gomulka pour avoir obtenu des concessions de Khrouchtchev. Ces intellectuels qui se posaient volontiers comme les mentors des travailleurs non seulement ne les avaient jamais préparés à l’idée que le terrain du nationalisme est un terrain piégé, mais encore ils s’étaient toujours, systématiquement, soigneusement, maintenus sur ce terrain-là.

Po Prostu pouvait déclarer alors que toutes les exigences fondamentales de la « Gauche d’Octobre » étaient satisfaites. Ces gens étaient au fond solidaires de l’équipe Gomulka, et pas des travailleurs. Et tout leur rôle en fin de compte fut d’être des militants gomulkistes, c’est-à-dire de servir de relais, pour ne pas dire d’entremetteurs, au service du pouvoir en place.

Et pourtant, le mépris profond de Gomulka pour les travailleurs s’exprima sans fard et sans tarder. À leurs revendications, il répondit d’emblée par un Niet polonais sur toute la ligne : « Assez de manifestations, assez de réunions. Retournons au travail ». Les Conseils ouvriers ne devaient servir à rien d’autre qu’à produire mieux, moins cher et bien sûr davantage.

Les ouvriers polonais étaient politiquement démunis dans cette situation. Ils se démobilisèrent, et les Conseils ouvriers ne tardèrent pas à disparaître.

Comme un symbole, le militant ouvrier Gozdzik, après avoir été photographié par la presse aux côtés de Gomulka, se retrouva, tout juste deux ou trois mois plus tard, évincé de ses responsabilités dans le Parti, et prié de quitter l’usine. Il ne s’était pas reconnu dans la façon dont Gomulka ordonnait sèchement aux ouvriers de retourner à leur place d’exploités.

Vingt-cinq ans après, à l’intention de Lech Walesa, il déclara : « tu en es arrivé où je me suis arrêté. Et je ne sais pas ce qu’il faut faire ensuite. »

Ce qu’il fallait faire ensuite – ou plutôt ce qu’il aurait fallu préparer avant – mettre les ouvriers sur leurs gardes pour qu’ils se défient de Gomulka et de ses compères, pour qu’ils interviennent dans le courant général mais pour leurs propres intérêts – cela précisément, il ne se trouva personne, aucun responsable de la « Gauche d’Octobre », pour le dire aux militants ouvriers tels que Gozdzik – ni alors, ni depuis.

Et Gozdzik lui-même traduisit cette confusion politique des militants ouvriers polonais lorsqu’il dit que les ouvriers ne devraient jamais « s’installer au volant dans l’auto d’un autre ». Malheureusement, en 1956, si les travailleurs polonais se trouvèrent bel et bien embarqués dans l’auto d’un autre, à savoir celle de Gomulka, précisément ce n’était pas eux qui tenaient le volant. Et c’est bien là tout le problème.

Ces travailleurs, ces militants se limitèrent à rouler pour un homme qui allait être un dictateur massacreur d’ouvriers.

Gomulka n’en fut pas plus reconnaissant aux intellectuels qui avaient contribué à l’asseoir au pouvoir. Ils se retrouvèrent bien vite pourchassés ; Po Prostu fut interdit. La plupart des survivants politiques parmi eux allaient trouver, dans les années suivantes, la voie polonaise du salut du côté de l’Église…

L’INSURRECTION OUVRIÈRE DE HONGRIE

La contestation des écrivains et des étudiants

Comme en Pologne, les révélations de Khrouchtchev au 20e Congrès avaient encouragé les intellectuels hongrois à hausser le ton. Seulement en Hongrie, Rakosi (à tout seigneur tout honneur !) s’était réservé le monopole de la « déstalinisation ». Ainsi, trônant sous ses propres portraits, Rakosi remettait en cause « le culte de la personnalité ». Lui qui avait expédié Rajk à l’échafaud, rejetait la responsabilité de son exécution sur un de ses sbires.

Cependant, au sein de la direction du Parti, le clan de Rakosi n’était plus en mesure de faire taire par la terreur les critiques de plus en plus acerbes des écrivains. Ceux-ci se sentaient de plus en plus soutenus dans le Parti. Mais il y avait un fait nouveau. Un large public était séduit par les audaces de langage des écrivains. Leur Gazette littéraire s’arrachait littéralement à chaque parution et était revendue au marché noir.

Derrière la liberté d’expression que revendiquaient les écrivains, toute une partie de la population aspirait à la liberté dans tous les domaines. Les étudiants surtout accouraient pour assister aux débats organisés par le Cercle Petöfi, créé quelques mois plus tôt par des intellectuels du Parti. En juin 1956, la direction du Parti ne maîtrisait plus les réunions du Cercle Petöfi. Trop de gens s’étaient déjà engouffrés dans la brèche ouverte par les écrivains.

Le débat du 27 juin 1956 du Cercle Petöfi attira des milliers de personnes et se poursuivit jusqu’à quatre heures du matin. La direction du Parti prit peur. La réunion suivante fut reportée en octobre et deux écrivains furent exclus du Parti. Les hommes de Rakosi se livrèrent à la manœuvre classique consistant à faire adopter dans les usines des motions condamnant « ces agents de la bourgeoisie ». Mais les ouvriers réclamèrent qu’on leur communique les discours des écrivains, pour juger eux-mêmes, sur pièce. À Csepel, des ouvriers en profitèrent pour demander des comptes à un responsable du Parti sur la façon dont on calculait les salaires. On était déjà loin du débat sur le bien-fondé des critères staliniens en littérature.

Le 17 juillet, il y eut tout de même un changement à la tête de l’État. Rakosi fut écarté du pouvoir. Seulement ce fut Gerö, ancien chef du Guépéou en Espagne en 1936, le plus fidèle serviteur de Rakosi, qui le remplaça.

Les opposants dans le Parti commencèrent à faire campagne pour le retour d’Imre Nagy au pouvoir. Les partisans de Nagy exigèrent aussi la réhabilitation de Rajk, qu’ils présentaient comme une figure symbolique d’un communisme national. Gerö céda sur ce point et l’enterrement solennel de Rajk, le 6 octobre, attira des dizaines de milliers de personnes.

Mais qui pouvait être dupe ? En organisant, selon ses termes, des « funérailles constructives », le régime se disculpait à peu de frais. Ces gestes apparaissaient comme autant de preuves de son hypocrisie.

La contestation gagnait le milieu étudiant. Partie de l’université de Szeged, dans le sud du pays, l’agitation touchait rapidement les universités de Budapest.

Les nouvelles en provenance de Pologne où les Russes semblaient avoir reculé renforçaient l’optimisme des étudiants.

Le 22 octobre au soir des meetings se tinrent dans toutes les universités de la capitale. Toutes les tares du régime furent dénoncées. Des ouvriers commençaient à affluer au meeting de l’École Polytechnique pour écouter les débats. Des représentants de l’Union des Écrivains venaient proposer de manifester le lendemain en solidarité avec la Pologne. L’idée fut adoptée avec enthousiasme. On rédigea des revendications, résumées en seize points qui allaient rapidement devenir célèbres. Ils constituaient l’ébauche d’un programme qu’on pouvait résumer en trois mots : liberté, indépendance et démocratie. Les étudiants demandaient le retour de Nagy au pouvoir, des élections libres à bulletin secret, le retrait des troupes soviétiques et la publication des accords commerciaux avec l’URSS, le droit de grève et la révision des normes de travail, la remise en cause du système des livraisons obligatoires pour les paysans.

Les animateurs du Cercle Petöfi appelaient aussi à la manifestation mais ils étaient particulièrement soucieux qu’elle ne débouche pas sur un affrontement ouvert avec le régime.

Tard dans la nuit, les étudiants déployaient une activité fiévreuse, pour faire connaître à toute la ville et notamment aux usines, les « Seize points » adoptés au cours des meetings.

La journée du 23 octobre : la classe ouvrière hongroise entre en scène et s’empare des armes

Le 23 octobre, les tracts avec les seize points avaient fleuri partout, sur les murs et sur les arbres. Les passants, incrédules et ravis, lisaient à haute voix : dissolution de la police politique, élections libres, départ des troupes soviétiques…

L’anxiété gagnait les autorités. Elles commencèrent par autoriser la manifestation, puis elles l’interdirent, pour finalement l’autoriser. La radio se faisait l’écho de ces revirements embarrassés du pouvoir. De toute façon, les cortèges étaient déjà formés avant l’autorisation finale. Ils convergeaient en un rassemblement de 10 000 personnes.

Les manifestants arboraient des drapeaux hongrois auxquels ils avaient arraché l’emblème du régime.

Ils s’enhardissaient à critiquer les Russes sur le mode plaisant : « De l’hôte le plus aimé, on a marre au bout de douze années ».

La manifestation des intellectuels et des étudiants se terminait. Déjà une partie des manifestants regagnait leur université.

Et puis, brusquement, ce qui n’aurait pu rester qu’une démonstration estudiantine sans lendemain déboucha sur une manifestation d’un tout autre caractère social. En effet, dès la fermeture des bureaux et des usines, des milliers et des milliers de travailleurs étaient accourus dans le centre de la ville, bravant les risques de répression. La foule énorme des travailleurs paralysait toute circulation. On criait à pleins poumons : « Les Rouski chez eux ! Imre Nagy au pouvoir ! » Bientôt, ils étaient deux cent mille devant le Parlement, exigeant d’entendre Imre Nagy. Après plusieurs heures d’attente il parla enfin ; mais ce fut pour décevoir. Il promit que tout allait être réglé par la négociation au sein du Parti. Puis il pria ses auditeurs de regagner leurs foyers.

En quittant la place du Parlement, des travailleurs lancèrent un nouveau slogan : « Demain la grève ! » Pour la plupart, les manifestants restaient dans les rues. Il y avait le sentiment confus qu’on pouvait enfin changer quelque chose, en restant ensemble, dans la rue.

Le matin de ce mardi 23 octobre, les écrivains et les opposants dans le Parti avaient rêvé d’une manifestation silencieuse, respectueuse de l’ordre établi pour faire pression sur Gerö et Khrouchtchev et obtenir le retour de Nagy et une certaine indépendance nationale, à l’instar de ce qui venait de se produire en Pologne. Mais la population travailleuse avait si bien et si massivement répondu à l’appel des intellectuels et des étudiants que le soir même, c’était les travailleurs qui occupaient le devant de la scène et que personne n’était déjà plus en mesure de les contrôler. Toute la situation commençait à basculer parce que les travailleurs étaient dans la rue et qu’ils avaient le nombre.

À vingt heures, Gerö devait parler à la radio. Les manifestants attendaient qu’il annonce de grands changements. Allait-on obtenir gain de cause comme à Varsovie ?

Le discours de Gerö tomba sur les manifestants comme une douche glacée. D’un ton cassant, il réaffirma les liens privilégiés entre la Hongrie et l’URSS. Il traita les manifestants de « racaille fasciste ». Il avertissait que le régime ne changerait pas sous la pression des manifestants.

Désormais, il n’était pas question de rentrer chez soi sans avoir rien obtenu. Une partie des manifestants rejoignit les quelques centaines de jeunes qui s’attaquaient déjà joyeusement à l’énorme statue de Staline. Un jeune ouvrier amena sur les lieux un poste de soudure. Le « symbole de la tyrannie et du despotisme » put enfin être jeté sur le pavé. Chacun voulut en emporter un morceau comme trophée. Seules les bottes de Staline, symboles de son pouvoir, restèrent accrochées au socle.

Au même moment, dans un autre quartier, les manifestants se massaient devant l’immeuble de la Radio. Ils scandaient « À bas Gerö ». Ils exigeaient la lecture sur les ondes des seize points. Il y en avait assez du mensonge. Il fallait faire connaître les revendications de Budapest au pays tout entier. Mais les responsables de la Radio tergiversaient. Une délégation d’étudiants avait fini par pénétrer dans l’immeuble mais elle ne ressortait pas. Les seize points n’étaient toujours pas lus. La foule qui grossissait dans la rue étroite de la Radio se sentait bafouée. Les manifestants étaient alors pour la plupart des travailleurs et des mères de famille. Brusquement, des agents de l’AVH sortirent en courant de l’immeuble. Ils tirèrent sur les manifestants dans toutes les directions. Par les fenêtres de l’immeuble, d’autres AVH déchargèrent leurs mitraillettes vers la foule.

Des dizaines de personnes furent tuées. La nouvelle parcourut rapidement toute la ville : « Les AVH assassinent les gens devant la Radio ». Aussitôt, de nouveaux manifestants affluèrent, décidés à riposter coûte que coûte à cette infamie. Les tanks et les camions de l’armée hongroise expédiés sur les lieux furent enveloppés par la foule qui prenait les soldats à témoin du massacre perpétré par les AVH. Un vieil ouvrier sauta sur un camion et commença à réciter un poème célèbre en Hongrie : « Ne tire pas mon fils, car moi aussi je serai dans la foule ». Les soldats hésitèrent un instant puis se joignirent aux manifestants. Partout, les travailleurs s’employaient méthodiquement à faire basculer les soldats dans leur camp. Ils trouvaient les mots pour les convaincre : « Toi, tu es un fils de paysan, ton père pense sans doute que tout est pour le mieux à la ferme. Les AVH sont des assassins, nos ennemis sont les vôtres. » Les armes commençaient à glisser des mains des soldats dans celles des manifestants. Au cours de la nuit, l’armée hongroise se dissolvait littéralement au contact de la population. Individuellement ou par petits groupes, les soldats passaient dans le camp de l’insurrection.

Car à présent, c’était une insurrection qui commençait. Et cela, simplement par la volonté des travailleurs de riposter aux massacreurs de l’AVH, en s’armant et en gagnant les soldats à leur cause. Pour les travailleurs, il fallait trouver des armes, c’était une exigence naturelle, dictée par la situation. Les soldats présents sur les lieux leur avaient fourni les premières armes et les manifestants en avaient arraché d’autres aux AVH. Mais déjà, les ouvriers des quartiers industriels de Csepel, Ujpest, etc., arrivaient par camions entiers. Ils avaient fait la tournée des dépôts, des usines d’armement et des casernes, pour acheminer les armes et des munitions devant l’immeuble de la Radio.

Ainsi, sans aucune consigne de personne, sans projet prémédité, les travailleurs avaient rapidement fait le nécessaire : ils avaient disloqué l’armée en dissuadant les soldats de se battre, ils s’étaient armés, ils avaient acheminé des « troupes » supplémentaires là où se jouait la situation, devant la Radio.

La classe ouvrière en armes ! Il y avait de quoi effrayer tous les dirigeants du régime, Nagy compris ! Toutes les supputations, tous les calculs des opposants dans le Parti venaient d’être déjoués, balayés par l’intervention vigoureuse et décisive de la classe ouvrière. L’évolution « à la polonaise » avec encadrement strict de la masse des ouvriers semblait irrémédiablement gâchée.

Au cours de la nuit, le Comité Central du Parti s’était réuni en catastrophe pour prendre une série de décisions. Au fil des heures, il devint évident qu’il ne fallait plus compter sur l’AVH pour sauver le régime. On décida de faire appel aux troupes russes. Gerö s’accrocha au poste de secrétaire du Parti mais Nagy fut nommé à la tête du gouvernement.

Il était la seule personnalité un tant soit peu populaire. On espérait qu’on pourrait tabler sur les illusions du peuple à son égard pour faire rentrer celui-ci dans le rang. C’était une tentative de réédition de l’opération Gomulka. Mais elle arrivait trop tard, en tous les cas pour empêcher l’insurrection. Les tra­vailleurs avaient vraiment pris de court tout le monde en s’emparant des armes.

Le gouvernement fait appel aux troupes russes… en pure perte

Le 24 octobre vers quatre heures du matin, les premières colonnes de tanks russes pénétrèrent dans la capitale. Gerö et ses collègues comptaient sur ce déploiement de force pour terroriser les gens et les faire rentrer chez eux. L’effet fut inverse. L’apparition des chars russes galvanisa littéralement la population. Elle donna un nouvel élan à l’insurrection. La rue, les travailleurs la tenaient depuis la veille au soir. Ils n’allaient tout de même pas la lâcher parce que des chars russes sillonnaient la ville ! D’emblée, ils trouvèrent les parades nécessaires. Ils construisirent des barricades. Ils jetèrent de l’huile pour faire déraper les chenilles des blindés. Aux côtés des étudiants, des lycéens et même des écoliers, ils attaquèrent des chars à coups de grenades et de cocktails Molotov.

Même les gens qui ne prenaient pas une part active au mouvement passaient à côté des chars avec un air de souveraine indifférence.

Si des détachements d’ouvriers se battaient dans le cœur de Budapest, le reste de la classe ouvrière s’engageait d’une autre manière dès le matin du 24 octobre. Le théâtre de son intervention, c’était les usines. Partout on décidait la grève, on formait des milices ouvrières, on passait au crible tous les problèmes de l’usine : les normes, l’insuffisance des salaires, leur hiérarchie excessive, etc.

Il n’y avait encore guère de liens entre les usines. Il n’y avait eu aucune directive de personne et pourtant, la grève était générale et elle gagnait tout le pays. Et de tout le bouillonnement de discussions au sein de la classe ouvrière allaient rapidement naître les Conseils ouvriers.

La radio demandait à ses auditeurs de placer leurs postes devant les fenêtres ouvertes pour que les insurgés entendent les appels du gouvernement à déposer les armes. Le ton était tour à tour suppliant et menaçant. les représentants de l’Église, des anciens partis, des syndicats, du cercle Petöfi avaient beau se relayer sur les ondes, les jeunes et les ouvriers étaient toujours plus nombreux à affluer dans le centre de la ville pour prendre part à la lutte.

Le moral des soldats russes s’en ressentait, et l’on voyait nombre de chars éviter le combat. La plupart de ces soldats étaient cantonnés en Hongrie et avaient eu l’occasion de côtoyer la population à maintes reprises. Et puis ces jeunes et ces ouvriers qui se battaient héroïquement pour un « autre socialisme » n’avaient vraiment rien des « fascistes » que leurs gradés leur demandaient d’écraser.

De leur côté, les travailleurs luttaient contre l’intervention des troupes soviétiques sans être animés d’un sentiment anti-russe aveugle. Ils cherchaient à neutraliser, voire à gagner les soldats soviétiques à leur cause.

Il y eut des cas de fraternisation entre les insurgés et les soldats soviétiques. Seuls les détachements des AVH continuaient à se battre avec acharnement.

Le 25 octobre, une fusillade confuse entre les AVH et des chars russes dont les servants discutaient avec la foule, provoqua un véritable massacre dans la foule rassemblée devant le Parlement.

Le gouvernement ne fit pas la moindre allusion à ce massacre mais lâcha un peu de lest en écartant Gerö du poste de secrétaire du Parti. Janos Kadar le remplaça. Sous Rakosi, Kadar avait d’abord été ministre de l’Intérieur, puis fut arrêté, torturé et emprisonné. Il passait pour un partisan des réformes, comme Nagy.

Cela n’eut aucun effet sur les combats. La force du mouvement était telle que, le 26 octobre, l’unité de blindés hongrois du colonel Maléter passa dans le camp de l’insurrection. Le préfet de police de Budapest, Kopacsi, gardait une neutralité prudente, évitant d’utiliser sa police contre les insurgés, mais s’ingéniant aussi à la préserver de la contagion de l’insurrection. La révolution s’en trouvait apparemment renforcée. Mais sur le plan politique, ces ralliements étaient gros de dangers pour la classe ouvrière. Si un Maléter était gagné à la cause du soulèvement national contre les Russes, il ne l’était pas à celle du prolétariat.

Maléter, Kopacsi et bien d’autres qui choisirent Nagy comme chef de file étaient candidats à la reconstruction d’un appareil d’État national tout autant répressif pour les travailleurs. La révolution ouvrait toutes sortes de possibilités à la classe ouvrière mais aussi à ces gens-là. Tout dépendait de qui serait en mesure d’assumer la direction politique de la révolution.

Les Conseils ouvriers exercent un pouvoir de fait

Dans tout le pays on assistait à une floraison de Conseils ouvriers et de comités révolutionnaires. Ces Conseils et ces comités procédaient au désarmement de la police politique et exerçaient le pouvoir dans leur ville et parfois dans toute une région.

Plusieurs éléments avaient sans doute joué dans la création des Conseils ouvriers. Les plus vieux travailleurs avaient encore en mémoire l’expérience des Conseils créés en 1919. Il y avait aussi ce qu’on savait par ouï-dire des Conseils ouvriers en Yougoslavie, dont on croyait qu’ils dirigeaient les usines, fixaient les salaires et les normes. Et puis, il y avait eu un appel de la direction des syndicats elle-même à les mettre en place. Dans l’esprit des dignitaires du syndicat et du Parti, ces Conseils étaient une concession, mais en même temps, un moyen pour détourner l’attention des ouvriers vers la gestion des usines.

Un mineur a raconté comment le Conseil ouvrier fut élu dans sa mine à Pécs, au sud du pays : « Le directeur annonça que, d’après les instructions venues d’en-haut, il fallait constituer sur le puits un Conseil ouvrier. Il n’en savait lui-même pas plus, c’était tout ce que la direction municipale du Parti lui avait dit par téléphone. […] Puis le secrétaire du Parti sortit une liste des membres proposés pour le Conseil ouvrier. On le bouscula. En vitesse, les mineurs constituèrent une autre liste. Elle était composée de communistes honnêtes, de socio-démocrates et de personnes sans appartenance politique […]. À chaque nom, nous votâmes à main levée ».

Le mouvement de la classe ouvrière était suffisamment profond pour que les travailleurs ne se contentent pas d’en faire des organismes ayant un vague droit de regard sur la gestion de leur usine. Ils s’emparaient de la forme des Conseils pour en faire des organes de classe, organisant des groupes armés, intervenant de plus en plus dans tous les domaines de la société.

Au travers des Conseils, les travailleurs avaient mis en place l’embryon d’un pouvoir ouvrier. Ce caractère était particulièrement frappant en province. Les Conseils y jouaient un rôle plus important qu’à Budapest où siégeait le gouvernement de Nagy.

Bien souvent ils se fédéraient entre eux. Ils remplaçaient une administration en complète déliquescence, tant pour organiser le ravitaillement que pour faire fonctionner les services publics. À Miskolc, une ville industrielle du nord-est, le Conseil ouvrier exerça son autorité sur tout le département de Borsod. Il se dota d’une radio puissante qui s’adressa à tout le pays, défendant fermement ses revendications et ne ménageant pas ses critiques à l’égard du gouvernement d’Imre Nagy, et traitait avec le commandement soviétique.

La situation offrait un paradoxe. Face à l’armée soviétique, il n’y avait qu’une seule force : les ouvriers en armes. Ces ouvriers avaient déclenché l’insurrection, ils avaient dissous l’armée hongroise, ils avaient tenté de briser l’armée soviétique, ils s’étaient donné les moyens matériels et organisationnels, avec les Conseils, de diriger la révolution. Seulement, ils ne voulaient pas diriger cette révolution. Il leur semblait tout naturel que ce soit quelqu’un d’autre qui le fasse, un Nagy ou un autre. Ils n’envisageaient pas un seul instant que la légitimité du pouvoir pouvait leur revenir dans sa totalité.

Et pourtant les travailleurs avaient entièrement déblayé le terrain pour cela. Mais il eût fallu qu’ils franchissent une dernière étape : prendre consciemment le pouvoir. Mais il ne s’est trouvé personne au sein de la classe ouvrière pour dire aux travailleurs que c’était à eux, et à personne d’autre, d’instaurer un pouvoir représentant les masses populaires. Et il ne s’est trouvé personne non plus pour le dire, parmi les intellectuels et les militants qui se réclamaient des idées socialistes et communistes.

Les meilleurs d’entre eux voulaient sincèrement que la révolution aille jusqu’au bout ; mais ils ne faisaient pas suffisamment confiance aux tra­vailleurs pour leur dire : « Ne vous arrêtez pas en si bon chemin, sinon vous perdrez tout. Si vous ne prenez pas le pouvoir, toute l’énergie et tout l’héroïsme que vous avez déployés seront irrémédiablement gâchés. Vous avez brisé l’État. Ne laissez personne en reconstruire un contre vous. Le pouvoir est à votre portée. Prenez-le. Vous avez déjà les organes de classe pour l’exercer et vous avez les armes pour le protéger ».

Non, même les intellectuels et les militants les plus radicaux restaient des réformistes, capables certes de se battre les armes à la main, mais des réformistes quand même.

Et au degré maximum de leur radicalisme par rapport aux travailleurs, ils voulaient bien que les Conseils occupent une certaine place dans la société et qu’ils soient un organisme officiel de l’État national, mais ils ne voulaient pas que les ouvriers détruisent l’État national, pour le remplacer par le pouvoir des Conseils ouvriers !

Le tournant de la politique de Nagy (28-30 octobre) : une impasse

Les ouvriers se méfiaient pourtant de Nagy. Nagy avait beau dire aux ouvriers qu’il était entièrement d’accord avec leurs revendications, ils continuaient la grève, ils perfectionnaient le fonctionnement de leurs Conseils. Le Conseil ouvrier de la province de Borsod s’adressait ainsi à Nagy, le 27 octobre : « Cher Président hongrois, nous vous informons que le Conseil ouvrier a pris hier le pouvoir dans tous les domaines […]. L’armée et la police sont sous le contrôle du Conseil ouvrier. Les troupes soviétiques manifestent une attitude neutre et ne s’immiscent pas dans nos affaires ».

Dans le même message, ce Conseil ouvrier se plaignait de ce que « le gouvernement n’accède toujours pas à nos demandes ». Mais Nagy était tout de même le « Cher Président hongrois », un personnage dépassé par les événements, un peu pitoyable aux yeux des ouvriers, mais à qui ils reconnaissaient le droit à la direction politique du pays. C’était le principal atout de Nagy.

Les seules réponses politiques aux aspirations et aux interrogations des travailleurs vinrent donc de Nagy et de ses amis. Ce furent des réponses truquées, ne résolvant aucun problème posé par la révolution, parce qu’elles noyaient les objectifs de classe des ouvriers dans le fourre-tout de l’unité nationale.

Mais c’était tout de même insuffisant pour faire rentrer les insurgés dans le rang. Alors Nagy se résolut à changer plus nettement d’attitude à leur égard.

Le 28 octobre, pour la première fois, il admit à la radio que le mouvement n’était pas contre-révolutionnaire. Il commença à recevoir des délégations d’ouvriers qui arrivaient de toute la Hongrie pour faire connaître de vive voix leurs exigences.

Nagy entama des négociations avec des responsables de groupes d’insurgés et avec les élus des divers comités révolutionnaires.

György Heltai, un collaborateur de Nagy, expliqua ultérieurement le but du gouvernement : « La tâche essentielle était de faire admettre par ces jeunes gens en armes que le premier pas vers une solution consistait d’abord à rétablir l’ordre. Il fallait remettre en route l’appareil d’État, et, avec l’aide des Conseils ouvriers, la production industrielle ».

Les négociations aboutirent à la création d’une garde nationale dans laquelle devaient se fondre les insurgés, les policiers et les soldats. Nagy et ses collaborateurs mettaient en place une force susceptible de leur obéir et pour l’avenir d’assurer « leur » ordre. Kopacsi le dit sans ambages : « Notre objectif était de mettre immédiatement à la disposition du gouvernement une force de frappe susceptible de mater tout ce qui paraissait entraver le retour à la vie normale ».

Nagy n’en était pas quitte pour autant avec les travailleurs qui exigeaient de façon toujours plus pressante un gouvernement plus conforme à leurs désirs et l’évacuation des troupes russes.

Alors, le 30 octobre, Nagy forma un gouvernement plus « démocratique » au sens bourgeois du terme, c’est-à-dire comprenant une palette plus variée de politiciens. À l’image de celui de 1945, ce gouvernement comprenait des ministres du Parti Communiste, du parti des Petits Propriétaires, du Parti National Paysan et du Parti Social-Démocrate. Les politiciens de ces partis réintégraient l’appareil d’un État dont ils avaient été écartés dans les années 1947-1948.

De leur côté, les Soviétiques faisaient semblant d’accepter le nouveau cours adopté par Nagy. Ils avaient de toute façon besoin d’un répit pour évacuer des troupes dont le moral était extrêmement bas, et toujours susceptibles d’être désorganisées par les fraternisations avec la population.

Le 30 octobre, les blindés russes commencèrent donc à évacuer Budapest, mais le soir même, Radio-Miskolc alertait le gouvernement : de nouvelles troupes russes pénétraient en Hongrie.

Le lendemain, tous les aérodromes étaient cernés par des chars russes. Le gouvernement fit le black-out sur ces nouvelles alarmantes. Le gouvernement qui se prétendait l’émanation du peuple se gardait bien de lui dire la vérité et cela sur une question où son sort se jouait.

Là encore, Nagy prit une décision qui semblait répondre aux vœux de la population sans lui ouvrir la moindre perspective : il décréta la neutralité de la Hongrie et son retrait du pacte de Varsovie. La proclamation de la neutralité ne servait évidemment à rien, et l’appel à l’ONU encore moins.

En revanche, le retrait de la Hongrie du pacte de Varsovie, principalement destiné à être un geste en direction de l’Occident, donnait des arguments aux bureaucrates soviétiques, et surtout donnait l’impression de faire bande à part vis-à-vis des autres pays de l’Est, alors qu’il aurait fallu, au contraire, montrer que les intérêts des ouvriers de ces pays étaient les mêmes que ceux des ouvriers hongrois.

Les perspectives qu’une direction révolutionnaire internationaliste aurait tracées

Dans ces premiers jours de novembre, la population ne donnait aucun signe de lassitude. Elle enterrait ses morts mais elle vivait aussi des jours de liberté extraordinaire. Partout, à Budapest comme en province, les rues étaient le théâtre de discussions passionnées. Les journaux se créaient par dizaines. De vive voix, sur les murs, dans la presse, sur les radios, tous les points de vue s’exprimaient et la population était avide de les entendre tous pour se faire un jugement.

À ces travailleurs et à ces jeunes qui avaient conquis cette précieuse liberté les armes à la main, à eux qui étaient prêts à accomplir encore bien des choses, Nagy disait : « Nous sommes en train de négocier avec les Russes. Ne vous inquiétez pas. Reprenez le travail, nous nous chargeons du reste ».

Pourtant, dans ces jours d’atermoiements des dirigeants soviétiques, il n’y avait qu’une seule politique qui aurait pu donner une chance à la révolution d’être victorieuse. À l’intérieur du pays, les Conseils ouvriers devaient exercer tout le pouvoir. Seul un gouvernement de la classe ouvrière pouvait mobiliser toutes les énergies de la population, en lui disant toute la vérité sur ses ennemis et sur ses faux amis, en lui disant ce qu’était le rapport des forces en présence et comment elle pouvait le changer en sa faveur.

La seule politique efficace pour prendre de vitesse et Nagy, et Moscou, et les puissances impérialistes, aurait consisté à trouver des alliés à l’extérieur de la Hongrie. C’était une nécessité impérative car sur le terrain purement militaire, le peuple hongrois, même uni et déterminé, n’avait pas une chance face à l’armée soviétique.

Les alliés de la révolution hongroise existaient.

Il y avait la classe ouvrière polonaise qui non seulement vibrait de sympathie pour les insurgés hongrois, mais était encore elle-même mobilisée. Dans plusieurs pays proches, une partie de la jeunesse avait les yeux tournés vers la Hongrie.

La plupart des jeunes à cette époque ne tournaient le dos ni à la classe ouvrière, ni aux idées communistes. Certains ont d’ailleurs tenté d’agir et ont payé par des années de prison leurs gestes de solidarité.

Depuis longtemps, les dirigeants des États de l’Europe de l’Est avaient utilisé les nationalismes locaux et les sentiments chauvins pour dresser les peuples les uns contre les autres. Les régimes de l’après-guerre continuèrent dans cette voie, mais sous une autre forme. Chaque État avait beau faire partie d’un même bloc, il se retranchait derrière des barrières hermétiquement fermées. Et les dirigeants de ces dictatures n’hésitaient pas à l’occasion à user d’une démagogie nationaliste à l’encontre de leurs voisins.

Mais le simple fait que ces peuples subissaient les mêmes régimes répressifs et la même emprise de l’État soviétique, de la Baltique à la Mer Noire, donnait le sentiment aux classes ouvrières de ces différents pays d’appartenir, d’une certaine façon, à un même ensemble.

Une organisation révolutionnaire aurait pu se servir de ce sentiment comme d’un levier pour surmonter les vieilles divisions nationales et pour développer la conscience chez les travailleurs de ces pays qu’ils avaient les mêmes intérêts et les mêmes adversaires.

Tout le monde savait que ce qui se passait à un endroit de l’Europe centrale pouvait vous concerner rapidement en se répercutant à l’ensemble.

Parce que toutes les classes ouvrières de ces États vivaient des situations semblables, elles pouvaient ressentir les problèmes de façon commune, elles pouvaient être touchées par un langage commun les appelant à créer des liens solides entre elles, pour balayer les dictatures locales et s’affranchir du joug de la bureaucratie stalinienne.

Mais la révolution hongroise devait aussi s’adresser à la classe ouvrière et au peuple soviétique. En tout premier lieu, il fallait gagner les soldats de l’armée russe. Sous l’uniforme soviétique, il y avait des ouvriers qui subissaient comme les ouvriers hongrois le système des normes, du stakhanovisme, le travail aux pièces, la terreur d’une police politique. Il y avait des paysans dont les problèmes n’étaient pas bien différents de ceux des paysans hongrois.

De façon isolée et partielle, des insurgés ont tenté et à leur échelle ont réussi à dissuader des soldats russes de se battre.

Pour cela, ils ont évoqué la révolution d’octobre 1917 qui n’était pas si lointaine en 1956. Il était nécessaire de convaincre massivement les soldats russes de ne pas tirer sur des travailleurs qui se battaient pour le pouvoir de leurs soviets, qui menaient le même combat que leurs aînés en 1917.

On leur avait dit qu’ils allaient se battre contre une agression fasciste, impérialiste, pour la défense du socialisme ? Eh bien ces justifications mensongères que les bureaucrates avaient avancées pour convaincre les soldats russes d’écraser l’insurrection hongroise auraient pu être retournées contre eux. Oui, les travailleurs hongrois se battaient pour prendre le pouvoir en Hongrie.

Et si l’URSS était bien le libérateur des peuples comme la propagande des bureaucrates le disait, les soldats russes devaient collaborer avec les ouvriers hongrois pour lutter contre tous les privilégiés qui, à l’Est comme à l’Ouest, entravaient cette libération des peuples.

Bien sûr, une telle politique n’aurait pas garanti automatiquement la victoire à la classe ouvrière. Mais la politique qui a été menée a, de toute façon, conduit à la défaite.

Mais même en cas d’échec, la révolution aurait laissé un tout autre héritage sur la base de cette politique. Par ses appels internationalistes lancés aux soldats russes et aux travailleurs des pays proches, elle aurait laissé des traces profondes dans la conscience collective des peuples de l’URSS et des Démocraties populaires. Aux ouvriers et aux jeunes cherchant leur voie pour changer la société, la révolution aurait légué des idées, des prises de position, des organisations pour préparer les luttes révolutionnaires de l’avenir.

Oui, au lieu de se révéler comme une défaite, la révolution de 1956 aurait pu être, au pire, une bataille perdue, en tout cas une référence pour les militants de la classe ouvrière, un point d’appui pour construire des organisations révolutionnaires prolétariennes. Et il n’est pas dit alors que, comme on l’a vu plus tard en Pologne, les curés, les sociaux-démocrates et les nationalistes de tout poil auraient pu si facilement dévoyer l’enthousiasme et la combativité de la classe ouvrière.

Ce ne sont pas les capacités de la classe ouvrière hongroise qui sont en cause. Les travailleurs ont accompli le maximum de tâches possibles spontanément. C’est une direction révolutionnaire conséquente qui manquait.

L’intervention des chars russes (4 novembre) et la résistance des travailleurs

Mais Nagy et ses partisans ne voulaient pas que la révolution se propage aux autres pays. Ils voulaient bien d’une lutte nationale mais ils ne voulaient pas d’une lutte de classe, d’une lutte de la classe ouvrière portant le feu de la révolution dans les autres pays, multipliant les fronts à travers l’Europe pour désorganiser ses ennemis et pour les vaincre.

Seulement en restant enfermée dans les frontières de la Hongrie, la révolution était condamnée à la défaite. Les appels angoissés d’Imre Nagy à l’ONU ne pouvaient rien y changer.

Le 2 novembre, Nagy parvenait à convaincre plusieurs Conseils ouvriers de Budapest d’appeler à la reprise du travail. Le lendemain il renforçait sa popularité en créant un nouveau gouvernement dont tous les anciens rakosistes étaient écartés. Kadar n’en faisait pas partie car il avait disparu depuis plusieurs jours. Maléter y était nommé ministre de la Défense et il entamait des négociations avec le commandement soviétique en vue du retrait de leurs troupes. C’était simplement une manœuvre de la part de Moscou pour endormir la vigilance de la population.

Car à l’aube du 4 novembre, de longues files de blindés soviétiques pénétraient à nouveau dans la ville. Les bureaucrates du Kremlin avaient choisi de noyer la révolution dans le sang. Le commandement soviétique commença par isoler les quartiers ouvriers de Csepel et d’Ujpest du centre de la ville. Puis le massacre commença. Toutes les maisons d’où provenait le moindre coup de feu étaient systématiquement détruites. Malgré ce déferlement de blindés tirant sur tout ce qui était à leur portée, la population se lança dans la bataille, avec des armes légères en nombre insuffisant. Nombre de vieux travailleurs qui n’avaient pas participé jusqu’alors aux combats armés prirent cette fois-ci les armes. C’était toute la classe ouvrière qui se dressait, refusant de se résigner devant le fait accompli. Au milieu du bruit assourdissant des bombardiers, des tanks et des mitrailleuses, la radio faisait savoir qu’un gouvernement « ouvrier et paysan » présidé par Janos Kadar, s’était mis en place, remplaçant celui de Imre Nagy. Ainsi, le gouvernement contre-révolutionnaire de Kadar arrivait dans les fourgons d’une armée russe de 200 000 soldats. Et puis la bureaucratie s’était prémunie contre le risque de voir ses troupes se dissoudre au contact de la propagande des insurgés. Pour la plupart, les soldats étaient originaires des régions asiatiques de l’URSS et ne parlaient pas russe.

Les oppresseurs savent toujours mieux que les classes opprimées ce qui est dangereux pour leur domination.

En l’occurrence, les bureaucrates russes savaient pertinemment, infiniment mieux que les travailleurs, qu’il y avait un risque de contagion révolutionnaire à partir du foyer de l’insurrection hongroise. Le risque était réel car, parmi ces troupes à qui on faisait croire qu’elles se battaient contre les fascistes d’Allemagne de l’Ouest ou contre des troupes impérialistes sur le Canal de Suez, il y eut des défections et même des désertions. La résistance la plus acharnée se cristallisait dans les centres ouvriers les plus importants du pays : à Miskolc, à Pecs, à Dunapentele. Cette ville appelée anciennement Sztalinvaros, « la ville de Staline », était l’orgueil du régime de Rakosi. Il y avait implanté de toutes pièces un énorme complexe sidérurgique où travaillaient des ouvriers d’élite. Ces mêmes ouvriers menèrent de durs combats et leur Conseil ouvrier s’adressa aux soldats russes en ces termes : « Soldats, votre État a été créé au prix d’un combat sanglant pour que vous ayez votre liberté. Pourquoi vouloir écraser notre liberté à nous ? vous pouvez voir de vos yeux que ce ne sont pas les patrons d’usine, ni les gros propriétaires, ni les bourgeois qui ont pris les armes contre vous, mais que c’est le peuple hongrois qui combat désespérément pour les mêmes droits pour lesquels vous avez, vous, lutté en 1917 ».

Csepel était un des derniers bastions où le combat se poursuivait. Des dizaines de milliers d’ouvriers avec leurs femmes et leurs enfants s’y étaient retranchés, avec un armement important. Mais sous la puissance de feu des troupes russes, les derniers combats importants se terminèrent le 14 novembre.

Pourtant, la lutte héroïque de la classe ouvrière hongroise était loin d’être terminée. Les travailleurs utilisèrent alors la dernière arme qui leur restait : la grève générale. Cette grève qui avait, en fait, recommencé dès le 4 novembre, allait se poursuivre pendant plusieurs semaines, dans des conditions matérielles très difficiles, et malgré les exécutions et les déportations.

Les ouvriers ne revenaient dans les usines que pour réclamer leur salaire et pour participer aux meetings organisés par leurs Conseils ouvriers.

La population marquait son mépris au gouvernement Kadar, qui restait cantonné dans le Parlement, protégé par les blindés soviétiques. Elle l’ignorait totalement et n’accordait sa confiance qu’aux organes créés par la classe ouvrière : les Conseils ouvriers.

Kadar avait beau s’appuyer sur les canons soviétiques, il n’avait même pas l’autorité suffisante pour mettre en place des maires ou des secrétaires de mairie ! Il était obligé de manœuvrer. Le 11 novembre, il promit qu’il n’était pas question de revenir aux méthodes de Rakosi et Gerö, et qu’il allait négocier le départ des Russes. Et cela au moment où la répression battait son plein !

Mais, puisque le gouvernement Nagy avait été balayé, les Conseils ouvriers étaient la seule autorité que la population puisse respecter. Et cela d’autant plus que les travailleurs avaient relevé le défi face aux Russes et à Kadar, en renouvelant leurs Conseils, en comblant les vides creusés par les combats et les arrestations, en remplaçant à leur tête ceux qui manquaient de fermeté.

Malgré la défaite qu’elle avait subie, la classe ouvrière s’efforçait d’opposer un front bien organisé face à ses ennemis. Dans ce but, les travailleurs de Budapest créèrent un organisme susceptible de parler au nom de toute la classe ouvrière.

Le 14 novembre, un Conseil Central Ouvrier du Grand Budapest fut constitué.

Son président était un jeune ouvrier outilleur de 23 ans, Sandor Racz. Le Conseil Central Ouvrier allait jouer, de fait, un rôle politique important, car il était le seul organe représentatif de la révolution face au gouvernement de Kadar. Les dirigeants du Conseil Central Ouvrier cherchèrent à tirer parti au mieux du rapport des forces pour marquer le maximum de points en faveur des travailleurs. Ils présentèrent leurs revendications devant Kadar. Imperturbablement et comme si la deuxième intervention soviétique n’avait pas eu lieu, ils réclamèrent le rétablissement d’Imre Nagy à la tête du gouvernement, le départ des troupes russes, la reconnaissance des Conseils ouvriers et celle du droit de grève.

De son côté, Kadar faisait mine de se revendiquer du mouvement commencé le 23 octobre et même de l’insurrection qui, à ses yeux, avait malheureusement dégénéré en contre-révolution. Il acceptait pour l’instant d’entendre les responsables du Conseil Central Ouvrier. Il cherchait à gagner du temps afin de remettre en place un appareil d’État à sa dévotion pour ensuite liquider les Conseils ouvriers. Comme il s’avérait impossible d’amadouer ou de manipuler les Conseils, Kadar utilisa une fois de plus les troupes soviétiques. Le 21 novembre, pour contrecarrer les efforts du Conseil Central de s’organiser à l’échelle du pays, il empêcha la Conférence nationale des Conseils ouvriers de se tenir en faisant encercler la salle par des blindés.

Les travailleurs ripostèrent par une grève générale de 48 heures. Mais la grève prenait de plus en plus l’allure d’un combat d’arrière-garde, sans issue. En décembre, Kadar passa à l’offensive contre les Conseils. Il fit arrêter les deux principaux responsables du Conseil Central Ouvrier, Sandor Racz et Sandor Bali. Là encore, les ouvriers ripostèrent par la grève générale les 11 et 12 décembre. Le gouvernement décréta alors la loi martiale, il interdit les Conseils ouvriers et le 13 janvier, il faisait savoir que tout appel à la grève était passible de la peine de mort.

La résistance de la classe ouvrière était, cette fois, définitivement brisée.

En conclusion

La répression de la révolution hongroise a valu, et à la bureaucratie russe, et aux dirigeants des Démocraties populaires, plusieurs dizaines d’années de répit. Mais depuis le recul de la grande vague de 1956, les pays de l’Est, et la Pologne en particulier, ont connu bien d’autres luttes, et les travailleurs fournirent presque toujours l’essentiel des combattants.

L’industrialisation forcée des années 1950, si elle n’a pas fait la richesse de ces pays qui restent aujourd’hui encore pauvres, et si elle a encore moins fait le bonheur des peuples, a cependant renforcé, partout, la force numérique et sociale de la classe ouvrière.

Oui, il y a, dans les pays de l’Est, une classe ouvrière forte, active. De surcroît, elle est souvent concentrée dans de très grandes entreprises, telles qu’en a fait pousser la mégalomanie industrialisatrice des dirigeants.

Cette classe ouvrière fait partie du prolétariat mondial. Au-delà des frontières, au-delà des rideaux de fer, il y a une seule classe ouvrière ; et quels que soient les ennemis immédiats des uns et des autres, leur destin est unique.

Même si, dans cette partie de l’Europe, c’est la bureaucratie russe et ses armées qui continuent à jouer, depuis plus de quarante ans maintenant, le rôle de gendarme de dernier recours, cela ne fait pas des démocraties impérialistes des alliées pour le prolétariat de ces pays. De ce côté-là, les prolétaires des pays de l’Est ne peuvent attendre, au mieux, qu’une hypocrite compassion verbale, et au pire, si un jour l’impérialisme en arrivait à intervenir quand même, qu’une nouvelle forme d’esclavage, que de nouveaux Pilsudski, que de nouveaux Horthy.

La bourgeoisie impérialiste est tout autant adversaire du prolétariat des pays de l’Est et de l’URSS que peut l’être la bureaucratie soviétique. Et d’ailleurs, en dernier ressort, si la bureaucratie domine un quart de la planète, c’est parce que la bourgeoisie impérialiste en domine les trois autres quarts.

Alors oui, il n’y a d’émancipation véritable pour les prolétaires des pays de l’Est ou de l’URSS, que dans la révolution prolétarienne mondiale.

On a vu dans ces événements révolutionnaires de 1956, comme on aurait pu le voir dans les mouvements ultérieurs, à quel point les luttes de la classe ouvrière y deviennent pour ainsi dire immédiatement des luttes politiques.

D’abord, parce que ce sont des dictatures, mais aussi parce que c’est l’État qui est le patron de toutes les grandes entreprises industrielles. Et c’est justement pourquoi il est indispensable que la classe ouvrière soit capable, politiquement, de faire prévaloir dans toutes les luttes, ses propres perspectives politiques ; et qu’elle soit capable d’avancer, dans chaque situation, les réponses politiques qui conduisent à cette perspective. Mais cela nécessite, là comme ici, une organisation révolutionnaire prolétarienne.

On a vu avec quelle rapidité se sont posées toutes les questions politiques, par exemple en Hongrie en 1956, jusques et y compris la prise du pouvoir par le prolétariat. Alors, s’il n’y a pas d’organisation révolutionnaire prolétarienne qui vise et qui prépare cette prise du pouvoir au nom de la révolution prolétarienne internationale, le prolétariat pourra tout au plus peser sur la politique des autres, la contrecarrer, la dévier, mais il ne pourra pas gagner.

Une telle direction n’a pas surgi de la période de bouillonnement d’entre 1953 et 1956. Pourtant, la classe ouvrière, en particulier en Pologne et en Hongrie, a été capable à cette époque de faire apparaître en son sein des milliers de militants ouvriers et des dirigeants ouvriers reconnus comme tels par leurs camarades de travail, dans leur entreprise, voire à l’échelle d’une ville, d’une région. Malheureusement, ni eux, ni les intellectuels qui à l’époque se revendiquaient, pour la plupart encore, du socialisme et du communisme pour contester des régimes qui usurpaient ces titres, n’ont su créer cette direction.

C’est, dans une certaine mesure, un échec pour toute une génération. Et c’est cet échec sans doute qui explique qu’à des périodes ultérieures, les mouvements, voire les luttes de la classe ouvrière, se sont déroulés autour d’axes bien moins à gauche, autour de dirigeants ex-staliniens encore plus ouvertement pro-occidentaux, comme en Tchécoslovaquie en 1968, ou autour des courants inspirés ou par la social-démocratie occidentale, ou par l’Église, comme en Pologne en 1980-1981.

Mais, justement, la classe ouvrière de ces pays a montré assez d’énergie dans le passé pour qu’on puisse raisonnablement espérer que s’il se trouve des hommes, des femmes, capables d’engager une activité militante, au nom de la révolution prolétarienne, au nom de l’indépendance politique de la classe ouvrière, au nom du renversement de la bureaucratie à l’Est, aussi bien que de la bourgeoisie à l’Ouest, ils trouveront sur ce terrain des militants au sein de la classe ouvrière.

Bien sûr, c’est la bureaucratie russe qui apparaît comme le principal obstacle devant le développement du mouvement révolutionnaire prolétarien dans les Démocraties populaires.

C’est elle, directement, qui a écrasé la révolution hongroise.

Le retrait de l’armée russe reste, en tout état de cause, une revendication essentielle. Les révolutionnaires ne peuvent justifier ni directement, ni indirectement l’intervention de l’armée russe au nom de la prétendue sauvegarde de prétendues conquêtes socialistes. Ce qui est essentiel pour l’avenir, ce ne sont pas ces prétendues formes socialistes, les nationalisations, la centralisation bureaucratique, mais la capacité de mobilisation du prolétariat de ces pays. Toute intervention pour briser cette capacité de mobilisation est une intervention réactionnaire.

Mais si, en Hongrie en 1956, c’est l’armée russe qui est intervenue – et pour cause puisque l’armée et la police nationales avaient été dissoutes, disloquées par la révolution – en Pologne, déjà en 1956, c’est l’État national, moyennant quelques changements à sa direction, qui a remis de l’ordre dans la maison. En 1956, il l’a fait en trompant les ouvriers, en s’appuyant sur leurs illusions à l’égard d’un homme comme Gomulka. Mais, on a vu plus tard, en 1981, que l’armée nationale polonaise était capable de briser le mouvement ouvrier par la force.

Quels que soient les dirigeants en place, qu’ils soient un peu plus pro-russes ou un peu moins, qu’ils soient partisans ouvertement de méthodes dictatoriales ou des « libéraux » prêts à composer dans une certaine mesure, l’État national ne pourrait être en aucun cas un instrument d’émancipation pour la classe ouvrière.

Alors, la perspective pour une politique véritablement prolétarienne ne pourrait pas être de seulement émanciper ces États de la tutelle soviétique. Cela, ce sont les perspectives des couches dirigeantes nationales – et nous ne discutons pas ici du réalisme ou pas de ces perspectives. Une véritable perspective pour le prolétariat ne pourrait pas être non plus de seulement faire pression sur l’État, de le rendre seulement plus compréhensif à l’égard des travailleurs, de l’amener seulement à ce qu’il reconnaisse aux travailleurs ne serait-ce que les droits qu’ils ont su conquérir dans les riches pays impérialistes démocratiques. Parce que, avec ou sans les Russes, ce ne sont justement pas des pays riches. Avec ou sans les Russes, les classes dirigeantes de ces pays ne peuvent pas tolérer que la classe ouvrière puisse s’y organiser librement, même pas syndicalement, et à plus forte raison politiquement.

Des générations successives ont proposé, dans différentes Démocraties populaires, à la classe ouvrière, et ont tenté de faire prévaloir, une sorte de politique réformiste. Dans les années 1953-1956, cette politique réformiste a été défendue et proposée par des courants à l’intérieur des Partis Communistes, ou issus de ces partis. Plus tard, cette politique réformiste a été avancée en Pologne en grand, mais dans plusieurs autres Démocraties populaires en petit, par des courants, non seulement antistaliniens, mais anticommunistes. Et on a vu que ce courant réformiste n’a pas été efficace, même par rapport aux objectifs très limités qu’il s’était fixés.

Le régime dictatorial et la mainmise russe susciteront très certainement dans l’avenir bien des oppositions, et sans doute bien des révoltes, y compris à partir d’autres classes ou d’autres couches sociales que la classe ouvrière.

La classe ouvrière aura évidemment intérêt à se faire des alliées de toutes ces couches, et même à les entraîner derrière elle, autour des revendications telles que celle des libertés, celle des droits démocratiques, celle du départ des troupes d’occupation. Mais elle a intérêt à conquérir et à conserver son indépendance de classe. Parce que les autres classes sociales, et les forces politiques qui les représentent, ne donnent pas à ces mots le même contenu que celui que pourrait leur donner le prolétariat.

Parce que ces alliés d’un moment peuvent devenir des adversaires, et des adversaires d’autant plus dangereux que le prolétariat se ferait des illusions à leur égard.

Parce qu’enfin, l’unité nationale, le prétendu « intérêt national commun » au nom duquel ces autres classes essaieraient d’embrigader la classe ouvrière, risque de faire oublier à la classe ouvrière de chaque pays que ses véritables alliés, ses alliés indispensables, sont de l’autre côté des frontières : le prolétariat des autres Démocraties populaires, bien sûr, mais aussi le prolétariat russe, qu’il est indispensable de toucher, de convaincre, de mettre de son côté, d’entraîner dans le même combat.

Même si les prolétariats qui se sont révoltés entre 1953 et 1956 ont échoué, de toute façon leur sort n’est pas pire aujourd’hui – et en général il est même plutôt meilleur – que celui des prolétaires qui, eux, ne se sont pas révoltés. La dictature n’est pas plus dure en Hongrie par exemple, qu’en Bulgarie ou en Roumanie, ou même en Tchécoslovaquie. Et les couches dirigeantes sont plutôt plus prudentes avec une classe ouvrière dont elles ont mesuré la force.

Alors, si on peut regretter quelque chose, du point de vue des intérêts du prolétariat, c’est surtout que, en cette période de 1953 à 1956, des occasions ont été perdues. Le prolétariat, lui, était alors présent, était alors mobilisé. C’est une direction révolutionnaire qui lui manquait.

Eh bien, c’est cette absence-là, qu’il faudra pallier, et là, c’est notre affaire à nous tous, de la présente génération de révolutionnaires.

ANNEXE

Nous reproduisons ci-dessous le texte des tracts d’entreprise diffusés, le 12 novembre 1956, dans quelques usines de la région parisienne par les camarades qui sont à l’origine de Lutte Ouvrière.

Nous sommes tous des assassins

L’insurrection hongroise a été broyée par les blindés de l’armée russe. Malgré la disproportion des forces, les combattants hongrois ont résisté et résistent encore. Malgré la famine et la répression, la grève est générale. Il s’agissait d’une insurrection populaire sinon prolétarienne, en dépit de ce que peut dire la presse stalinienne. Il est bien évident qu’une minorité de factieux n’aurait pu mener un tel combat, et que pour tenir si longtemps il a fallu que toute la population se dresse face aux 200 000 hommes de troupe et aux 3 000 blindés de la répression. C’est la première fois dans l’histoire que la bureaucratie russe se sert de l’Armée Rouge pour écraser une révolution ; jusqu’ici elle n’avait fait que les laisser écraser par les armées des autres. Tous les travailleurs en France, y compris un grand nombre de militants du PCF, ont ressenti la même indignation devant ce crime. Crime plus grand encore qu’il n’apparaît à première vue, car il dépasse les frontières de la Hongrie.

La répression en Hongrie a fait relever la tête à tous les fascistes européens. Les Russes n’ont pas combattu le fascisme en Hongrie, mais ils l’ont renforcé en France. L’Humanité et le PCF en ont fait l’expérience ces jours derniers.

Quelles qu’aient été les revendications des travailleurs hongrois, c’était leur droit de les poser jusques et y compris un retour au capitalisme, qu’ils ne voulaient d’ailleurs pas. Leur massacre n’a pas d’excuse, et chacun le sait. L’écœurement est d’autant plus grand que ceux qui élèvent le plus la voix pour protester sont ceux qui justement devraient se taire.

Les gouvernants français ne défendent une insurrection ouvrière que lorsqu’elle se produit dans les pays de l’Est, eux qui emploient la matraque dans la moindre grève et qui n’hésiteraient pas, au cas où ladite insurrection ouvrière se produirait en Occident, à la noyer dans le sang. Des centaines de milliers de soldats, tout le matériel d’une armée moderne contre un petit pays de quelques millions d’habitants, c’est la Hongrie, oui, mais c’est aussi l’Algérie. Et le cynisme des dirigeants français qui pleurent sur le sort des ouvriers hongrois, alors qu’ils assassinent en Algérie et en Égypte, n’a d’égal que celui des potentats du Kremlin qui font l’inverse. FO, qui a des camarades ministres, a fort bien su prendre l’initiative d’un mouvement de grève pour protester contre la sauvage répression de l’insurrection hongroise. Elle n’a jamais su, pas plus que la CGT d’ailleurs, en faire autant pour l’Algérie, et cependant les deux sont liés. C’est parce que les Occidentaux massacrent en Afrique du Nord, au Kenya, à Chypre ou au Guatemala, que les Russes ont pu commettre ce crime face à la classe ouvrière mondiale et, au fond, c’est en partie parce que nous, travailleurs français, nous tolérons par notre passivité la répression en Algérie que nos frères les travailleurs hongrois meurent sous les balles et les obus. De même l’intervention en Égypte n’aurait sans doute pas été possible sans les événements de Hongrie. À l’heure actuelle, chacun de ces événements fait partie d’un tout. Les travailleurs hongrois ont mené une lutte sans espoir, à tel point que certains postes d’insurgés ont fait appel à l’intervention occidentale. Ce n’était que choisir un autre genre de mort. Les armées occidentales ne seraient certainement pas intervenues pour laisser les armes aux travailleurs et le pouvoir aux Comités ouvriers. Cette intervention ne serait que le début d’une troisième guerre mondiale et d’une ère de barbarie sans nom. Aucun travailleur n’y a intérêt. Dans la cassure actuelle du monde en deux blocs rivaux et opposés, c’est l’ignominie de l’un qui permet à l’autre de se rendre ignoble. Les masses de chacun des deux ne s’opposent pas à leurs propres dirigeants que parce que les autres ne font pas mieux et qu’ils ne sentent le choix qu’entre l’un ou l’autre. Et quoi qu’en disent les gouvernants français, les dirigeants sociaux-démocrates, les tra­vailleurs français pouvaient plus aider les ouvriers hongrois en arrêtant la guerre d’Algérie et en empêchant l’expédition d’Égypte, plutôt qu’en soutenant ceux qui mettaient le feu au siège du PCF.

Et ces derniers événements nous montrent que le sort des tra­vailleurs hongrois pourrait bien être le nôtre : les nervis qui s’attaquent aux journaux et aux permanences du PCF ont profité du désarroi créé par la répression russe pour s’attaquer aux organisations qui se réclament de la classe ouvrière ; leur indignation vertueuse contre les bourreaux du prolétariat hongrois ne cache en fait que le désir de réserver le même sort aux travailleurs français. Les dirigeants staliniens peuvent difficilement être dépassés en abjection, mais c’est aux travailleurs de les juger et de les rejeter. Nous ne pouvons pas permettre aux éléments réactionnaires du pays de faire le ménage dans nos propres rangs. Les typographes de la presse l’ont fort bien compris en débrayant parce que certains d’entre eux avaient été blessés dans les locaux de L’humanité. Au-delà du PCF, c’est l’organisation indépendante de la classe ouvrière qui est visée. Il nous appartient de nous occuper de nos propres affaires et de ne pas laisser aux dirigeants staliniens ou sociaux-démocrates, qui ont tous du sang ouvrier sur les mains, d’être maîtres de nos destinées. Sinon, nous nous trouverons demain dans le cas des travailleurs hongrois : massacrés par les uns ou par les autres. Nous ne pourrons alors nous en prendre qu’à nous-mêmes, car « il ne faut jamais demander pour qui sonne le glas, il sonne toujours pour nous ».