États-Unis : Après des élections en temps de crise

Cercle Léon Trotsky n°163
22/11/2020

Le Cercle Léon Trotsky sur le thème des États-Unis, où viennent de se tenir des élections en ces temps de crise, aurait dû se tenir à Paris le 14 novembre.... si le gouvernement n'avait pas interdit les réunions publiques pour cause d'épidémie. Nous mettons toutefois à disposition le texte de l'exposé tel qu'il aurait pu être prononcé. Une brochure sera bientôt disponible, comme pour chaque Cercle Léon Trotsky

C’est donc Joe Biden qui va occuper la Maison-Blanche pendant les quatre prochaines années. Malgré le discrédit général et bien mérité des politiciens républicains et démocrates, qui avait permis au milliardaire Trump de surgir en 2016 en homme neuf en politique, bien des électeurs américains ont voté Biden, qui n’a pas grand-chose pour soulever l’enthousiasme, surtout pour en finir avec la présidence Trump.

Il est vrai que ce mélange de mensonges, de scandales, d’affabulations, de tweets grotesques qui ont fait le quotidien de la Maison-Blanche ces quatre dernières années a eu de quoi dégoûter. D’autant plus que derrière le côté brouillon de Trump, qui a pu dire tout et son contraire sur n’importe quel sujet, sa ligne est claire. Pour détourner l’attention d’une politique dont la grande bourgeoisie ne peut que se réjouir, il a montré un sexisme débridé et a contribué aux attaques contre le droit à l’avortement. Il a propagé un nationalisme bruyant faisant des immigrés des boucs émissaires, a flirté en permanence avec le racisme, encouragé l’extrême droite… Et tout cela avec le poids que confère la présidence du pays le plus puissant au monde.

Mais une fois Trump évacué de Washington en janvier prochain, rien de ce qui fait la dureté de la vie des classes populaires aux États-Unis ne disparaîtra : l’exploitation, le chômage massif, le racisme, la richesse de la bourgeoisie et la misère des sans-abri, le système de santé incapable de soigner toutes les victimes de la pandémie meurtrière. Tout continuera car, à l’abri de l’alternance des présidents républicains et démocrates à Washington, ce sont la bourgeoisie et sa course permanente au profit qui marquent la société. Et le capitalisme aggravera probablement les choses, à moins que la classe ouvrière n’entre en scène et se batte pour ses intérêts.

Avec un Donald Trump tombant malade et brièvement hospitalisé, mais appuyant d’autant plus sur le champignon de la démagogie qu’il était à la traîne dans les sondages, avec le décès d’une juge à la Cour suprême et la nomination d’une autre, avec la présence de miliciens armés dans les rues pour intimider manifestants et électeurs, avec l’inquiétude quant au virus, la campagne présidentielle a pu paraître folle aux habitués de la routine de l’alternance bien huilée entre deux partis bourgeois qui cadence la vie politique américaine depuis longtemps.

C’est vrai, la situation est inhabituelle. Cette année les États-Unis ont été touchés par une crise sanitaire meurtrière et par une crise économique profonde qui a plongé immédiatement des travailleurs par dizaines de millions dans les angoisses du chômage. Le pays a vu une vague de manifestations antiracistes le balayer, mais aussi la résurgence très visible de groupes armés d’extrême droite.

Se félicitant de sa victoire, Biden a promis de « guérir l’Amérique » et de la « réconcilier avec elle-même ». Mais sa présidence aussi sera marquée par l’aggravation de la crise économique en cours et ses effets politiques. En mettant en scène la rivalité des partis de la bourgeoisie pour le pouvoir, les élections ne peuvent masquer que pour un temps la lutte des classes qui se déroule en permanence sous le capitalisme.

Les États-Unis sont peut-être sortis de ces élections mais pas du capitalisme, de l’exploitation et de l’oppression.

Une alternance électorale sous le contrôle de la bourgeoisie

Les résultats des élections

Biden a obtenu 81,3 millions de voix, soit 15,4 millions de plus qu’Hillary Clinton, la candidate démocrate de 2016. Trump en a obtenu 74,2 millions, soit 11,2 millions de plus qu’en 2016. La polarisation importante entre démocrates et républicains et l’inquiétude face à la crise sanitaire ont fait augmenter la participation électorale cette année, mais ces deux candidats ont aussi siphonné les voix des autres « petits » candidats, pour lesquels 6,8 millions d’électeurs avaient voté en 2016 et seulement 2,9 millions cette année.

La participation à l’élection présidentielle a été plus importante cette fois-ci que lors des précédentes. Le vote anticipé, que de plus en plus d’États proposent, soit par correspondance soit en se rendant à un bureau de vote, a pris de l’ampleur. Alors que l’on vote traditionnellement le mardi, jour ouvrable, le vote anticipé compense en partie cet inconvénient pour les salariés.

Il faut toutefois souligner qu’autour de 85 millions de citoyens américains en âge de voter, plus nombreux que ceux qui se sont prononcés en faveur de Biden, se sont abstenus ou ne figurent même pas sur les listes électorales. Ils n’attendaient rien de cette élection et on les comprend.

Les élections des sénateurs et des représentants ont été aussi marquées par une relative stabilité des rapports de force électoraux entre républicains et démocrates. Les démocrates ont eu plus de voix à la présidentielle et gardent la majorité à la Chambre des représentants, bien que leur majorité se soit un peu effritée. Les républicains vont probablement continuer à contrôler le Sénat, sauf si les démocrates l’emportent lors d’un second tour en Géorgie en janvier 2021.

Les électeurs amenés à se prononcer, pas à décider

Même avec la majorité des voix, il n’était pas évident que Biden soit élu président. Car ce ne sont pas les 240 millions d’électeurs potentiels qui choisissent le président, mais un collège électoral de 538 grands électeurs. Ils sont élus selon des règles particulières à chaque État, qui presque tous attribuent la totalité de leurs grands électeurs au candidat remportant la majorité simple.

C’est ainsi qu’en 2016 Trump avait obtenu 3 millions de voix de moins qu’Hillary Clinton, mais il s’était imposé dans trente États sur cinquante et avait donc raflé la majorité des grands électeurs. En 2000, le républicain George W. Bush était également devenu président avec un retard de 500 000 voix sur son rival démocrate : il était également arrivé en tête dans trente États sur cinquante.

Cette année, l’élection a été suspendue pendant plusieurs jours au comptage de quelques dizaines de milliers de bulletins dans quatre États, alors que l’on savait déjà que Biden avait une avance de plusieurs millions de voix sur Trump.

Le nombre de 538 grands électeurs correspond pour chaque État à l’addition du nombre de représentants et de sénateurs qu’il envoie au Congrès à Washington. Si les circonscriptions électorales de la Chambre des représentants sont à peu près équivalentes en population, ce n’est pas du tout le cas pour le Sénat. Chaque État envoie deux sénateurs au Congrès, qu’il regroupe 580 000 habitants comme le Wyoming ou 39,5 millions comme la Californie. Les États ruraux, où bien souvent l’électorat conservateur est prédominant, sont donc surreprésentés au Sénat ainsi que dans le processus électoral menant à la Maison-Blanche. Dans cette « grande démocratie », toutes les voix ne se valent pas…

La Chambre des représentants est renouvelée entièrement tous les deux ans, mais le Sénat est renouvelé par tiers tous les deux ans, ce qui vient d’être fait. Le Sénat, qui a plus de pouvoir que la Chambre des représentants, est donc à l’abri de changements politiques rapides de l’opinion qui pourraient avoir une traduction électorale.

Lors de la formation des États-Unis à la fin du 18e siècle, ce système électoral a été conçu pour que les États esclavagistes du Sud aient le même poids au niveau fédéral que ceux du Nord, alors qu’ils étaient moins peuplés d’hommes blancs propriétaires, les seuls dans beaucoup d’États à disposer du droit de vote. Aujourd’hui, il a comme effet de diminuer le poids des travailleurs, en particulier ceux des grandes villes, où ils sont les plus concentrés et souvent les plus organisés.

Aux États-Unis, nombre de décisions du président doivent être approuvées par le Sénat ou la Chambre des représentants. En outre, chacun des cinquante États fédérés a aussi des pouvoirs assez étendus, avec son propre petit théâtre politique, les gouverneurs d’État devant composer avec un Sénat et une Chambre des représentants locaux.

Dans la pratique, le président des États-Unis doit négocier en permanence avec ces institutions pour mettre en œuvre sa politique. De toute évidence, cela a pas mal frustré Trump ces quatre dernières années, lui qui se présente pourtant comme un négociateur génial. Il s’est vengé à coups de tweets rageurs, mais n’a pas toujours pu faire ce qu’il voulait.

En bon populiste, il avait dénoncé les jeux de pouvoir stériles entre la Maison-Blanche et le Capitole, où siège le Congrès. Il avait promis d’assécher « le marais puant » de Washington. Évidemment il n’en a rien fait, ayant juste rajouté sa touche personnelle d’imprévisibilité à ce que certains décrivent comme un modèle de démocratie.

Dans les années à venir, la présidence de Biden a toutes les chances d’être cadenassée par un Sénat républicain qui essaiera de le cantonner à l’impuissance et une Cour suprême hostile à tout progressisme. Biden et les démocrates ont bien parlé de réformes dans leur campagne électorale, mais leur éventuelle mise en œuvre se heurtera probablement aux institutions.

Les restrictions au droit de vote

Depuis des années, des manœuvres politiques ont écarté des listes électorales une partie des classes populaires sous prétexte de lutte contre la fraude. En Géorgie, les efforts de Brian Kemp, d’abord secrétaire d’État puis gouverneur républicain, ont empêché 1,4 million de personnes de s’inscrire sur ces listes depuis 2012. Des électeurs déjà inscrits ont été rayés lors d’une procédure de contrôle des listes, parfois pour des détails administratifs. Ils n’ont pas pu se réinscrire, ou s’inscrire dans le cas des nouveaux électeurs, à cause d’une inflation des documents d’identité exigés, difficile à satisfaire dans ce pays où il n’existe pas de carte nationale d’identité.

Les efforts du républicain Kemp n’ont pas été vains, il a été élu de justesse (50,20 %) gouverneur de Géorgie en 2018, mais n’a pas pu empêcher Biden de gagner cet État d’une courte tête en 2020.

Ailleurs, il suffit parfois de réduire le nombre des bureaux de vote dans les quartiers populaires pour que la file d’attente soit dissuasive.

En Floride, d’anciens détenus ne peuvent retrouver le droit de vote qu’à condition d’avoir payé l’intégralité des dommages, intérêts et frais de justice auxquels ils ont été condamnés. Or le système judiciaire condamne des pans entiers de la jeunesse noire et pauvre, parfois pour des motifs qui ne conduisent presque jamais les membres des classes aisées en prison. Les anciens prisonniers sont bien souvent incapables de payer ces sommes. Ils sont traités comme les ouvriers britanniques et français du 19e siècle qui étaient mis à l’écart des élections par le suffrage censitaire. Toutefois une campagne spécifique de levée de fonds, essentiellement démocrate, a permis à certains de payer ces sommes et donc de voter à l’élection présidentielle.

Ces manœuvres ne sont pas neutres socialement. Ce sont les moins éduqués, ceux qui ont le moins d’argent, la vie la plus dure et le moins de temps et d’énergie à consacrer à surmonter les obstacles administratifs, qui sont écartés des élections. Ces mesures ciblent la population noire et la classe ouvrière en premier lieu.

Les obstacles à l’exercice effectif du droit de vote rappellent aux plus anciens qu’il a fallu se battre, et durement, il y a cinquante ans, pour que les Noirs puissent y avoir accès dans le Sud. À l’époque, l’administration locale faisait souvent passer un test de connaissances constitutionnelles aux Noirs qui avaient l’audace de venir s’inscrire sur les listes électorales et elle usait de multiples stratagèmes pour les en empêcher. La nuit, le Ku Klux Klan tirait sur leurs maisons, et assassinait les militants qui organisaient ce mouvement vers les urnes.

Joe Biden peut bien critiquer les tentatives actuelles des républicains de limiter le droit de vote, il n’a absolument pas l’intention de bouleverser ces règles électorales biaisées qui lui ont permis de siéger trente-sept années durant au Sénat, d’être élu vice-président et finalement président. Dans ce domaine, comme dans les autres, avec un style plus lisse et plus discret que celui de son adversaire, Biden représente aussi le conservatisme du système politique.

La « démocratie » de l’argent…

Aujourd’hui, le pouvoir des riches s’exerce ouvertement au travers de l’argent qui coule à flots pour financer les campagnes électorales. Il n’y a presque aucune limite à ce qu’un individu ou une entreprise peuvent donner à un candidat pour mener sa campagne électorale.

L’année électorale 2016 avait déjà marqué un record, avec des budgets de campagne cumulés de 7 milliards de dollars. Cette année on parle de 14 milliards, dont 7 milliards déversés dans les campagnes pour les sièges au Congrès ; 6,6 milliards pour l’élection présidentielle ; et le reste pour les multiples élections locales et référendums qui ont eu lieu en même temps. Le Parti démocrate a récolté et dépensé pour ses candidats presque les deux tiers de ces sommes folles. Biden n’est un homme du peuple que dans ses clips de campagne : la bourgeoisie le voit comme un de ses hommes et elle a financé son élection.

D’où vient cet argent ? Moins d’un quart vient de petits donateurs, qui ont fait des dons de moins de 200 dollars (environ 170 euros). Le reste est financé par la bourgeoisie, grande et petite. Surtout par la plus grande : millionnaires et milliardaires sont les véritables arbitres des élections. Ce sont les seuls véritablement intéressés aux résultats. Un appui financier aux élus leur assure une proximité avec tous les niveaux de l’appareil d’État.

En outre, le pouvoir d’État n’est pas le monopole des élus, même du président, régulièrement présenté comme l’homme le plus puissant du monde. L’appareil d’État a sa propre logique. Le département d’État et ses diplomates décident de la politique internationale des États-Unis, conjointement avec les généraux et les amiraux du Pentagone et les dirigeants des agences de renseignement comme la CIA, tous dévoués aux intérêts de la bourgeoisie, au moins autant que le président et son secrétaire d’État.

Trump a bien nommé et révoqué avec fracas nombre de conseillers spéciaux, des hauts fonctionnaires et même des généraux et des amiraux, soit qu’ils aient été réellement opposés à certaines de ses décisions, soit qu’ils lui aient fait volontairement ou non ressentir sa médiocrité. Mais l’État américain est une grosse machine, stable jusqu’à présent, relativement imperméable aux lubies présidentielles. Trump passera, l’État reste.

… et du mensonge complotiste

Les politiciens veulent faire croire que les électeurs ont le pouvoir, afin de cacher celui des capitalistes. Mais au fil du temps, dans une société rongée par les inégalités qui s’aggravent à chaque crise économique, les hommes et femmes politiques sont devenus l’objet d’une défiance assez généralisée, générant une impuissance et même une rage face à ce système où l’influence des puissances d’argent sur le mille-feuille étatique américain passe en général par des canaux qui restent dans l’ombre.

Ce sont ces sentiments qui expliquent en partie la propagation de ce qu’il est convenu d’appeler les théories complotistes, qui sont surtout une diffusion de préjugés réactionnaires avec les moyens modernes des réseaux sociaux. Dans cette campagne électorale, la thèse complotiste qui s’est le plus répandue est celle surnommée QAnon. Elle prend son origine dans les élucubrations d’un soit-disant haut fonctionnaire de Washington, anonyme comme il se doit et ayant choisi comme initiale Q. Sur les réseaux sociaux, ce Q a posé en pourfendeur des dirigeants démocrates prêts, selon lui, à renverser le gouvernement et à instaurer leur dictature en cas de victoire républicaine aux élections. Il en veut comme preuve qu’ils ont sapé quotidiennement l’autorité de Trump, ce que Trump est parvenu pourtant à faire très bien lui-même… Pour corser le tout, Q a accusé les démocrates d’être à la tête d’un vaste complot où des enfants seraient offerts en sacrifice à Satan, avec le soutien d’Hollywood. Trump, qui pratique l’injure grotesque en guise de débat politique, est loin d’être isolé.

Ce tissu d’âneries peut faire sourire. Mais c’est devenu un facteur politique, d’abord en étant partagé par des millions d’internautes. Puis, débordant le cadre d’Internet, la lettre Q est devenue un des signes de reconnaissance des soutiens les plus fanatiques de Trump. Cela a même servi officiellement d’idée politique à des dizaines de candidats républicains à des postes de sénateur ou de représentant au Congrès, dont une a même réussi à être élue le 3 novembre.

Les droits des femmes

Le droit à l’avortement menacé

C’est une catholique, qui en France serait qualifiée d’intégriste, que Trump a nommée à la Cour suprême juste avant l’élection et qui a été rapidement confirmée par le Sénat à majorité républicaine. Cette nomination a été un argument électoral à destination de l’électorat religieux. C’est aussi une arme supplémentaire à la disposition de Trump qui, perdant l’élection dans les urnes, peut essayer d’en contester le résultat auprès d’une Cour suprême dont il a nommé trois des neuf membres.

Cette juge, Amy Coney Barrett, est la version policée d’une droite de plus en plus extrême qui poussera à restreindre le droit à l’avortement si la question vient devant la Cour suprême.

C’est une Cour suprême de même tendance qui avait rendu un arrêt légalisant l’avortement en 1973. À l’époque la majorité de ses neuf juges avaient été nommés par des présidents républicains opposés à cette légalisation, comme aujourd’hui. Ils étaient conservateurs comme leurs successeurs actuels, mais un mouvement féministe d’ampleur avait pu imposer ce droit élémentaire des femmes aux partisans de l’ordre moral et religieux.

Ces courants réactionnaires n’ont jamais désarmé depuis. Les femmes qui se rendent dans des cliniques pratiquant l’avortement sont régulièrement prises à partie par des intégristes chrétiens. Des cliniques sont vandalisées et il est arrivé que leurs médecins soient assassinés.

Aux États-Unis la ferveur religieuse et surtout le poids de la religion dans la société sont plus grands qu’en France. Des dizaines de millions de chrétiens de toute obédience forment la base électorale de politiciens faisant carrière dans le Parti républicain en flattant leurs préjugés chaque fois que c’est possible. Ainsi, depuis 2011, 480 dispositions législatives locales visant à limiter et même à interdire localement le droit à l’avortement ont été prises.

En Alabama, une loi incrimine les médecins qui pratiquent des avortements. Ils sont passibles de quatre-vingt-dix-neuf ans de prison, même si leur patiente a été victime d’inceste ou de viol. Pour l’instant cette loi votée par les sénateurs et représentants locaux des deux Chambres de l’État, et signée par le gouverneur en 2019, a été contestée en justice par les avocats d’associations de défense des droits des femmes et suspendue par un juge.

En Ohio, depuis l’an dernier, la loi interdit l’avortement à partir du moment où l’on peut détecter le premier battement de cœur de l’embryon. Cela revient à interdire l’avortement environ six semaines après la conception, un délai pendant lequel bien des femmes enceintes ignorent qu’elles le sont. Ce délai ne peut être dépassé que si la vie de la femme est en danger. Mais le viol et l’inceste ne sont pas des motifs admissibles. Pour l’instant l’application de cette loi a également été suspendue par un juge.

Mais, même sans cela, en Ohio la majorité des femmes habitent des comtés où il n’y a aucune structure médicale pratiquant l’avortement. Le Missouri, qui compte 1 380 000 femmes en âge de procréer, et le Mississippi, qui en compte 680 000, n’abritent chacun qu’une seule clinique pratiquant l’avortement.

Selon la même définition qu’en Ohio, la Géorgie a instauré une nouvelle loi en 2019 attribuant une personnalité juridique aux embryons. Dans cet État, si cette loi n’avait pas été suspendue aussi, les femmes victimes d’une fausse couche pourraient faire l’objet d’enquêtes pour homicide, puisque l’embryon est considéré comme une personne à part entière.

Les combats décisifs auront lieu en dehors des tribunaux et des assemblées d’élus

Les autorités de ces États et les groupes qui militent contre le droit à l’avortement savaient bien que la légalité de ces dispositions serait contestée en justice. Ils font le calcul que ces questions remontent tôt ou tard à la Cour suprême, dans l’espoir qu’un nouvel arrêt à portée nationale réduise ou carrément annihile ce droit, y compris dans les États qui ne font pas la guerre à l’avortement.

L’inquiétude de nombre de femmes et de partisans de leur droit à disposer de leur corps est grande. Elle s’était exprimée dans la rue dès le lendemain de l’intronisation de Trump, en janvier 2017, dans des manifestations regroupant plusieurs millions de femmes et d’hommes, au travers des États-Unis. Le Parti démocrate avait soutenu cette mobilisation, sans rien faire bien sûr pour qu’elle soit le point de départ d’un mouvement militant. C’était de sa part le premier pas de sa reconquête de la Maison-Blanche.

Croire, comme le Parti démocrate le prétend, qu’il faut d’abord en passer par l’élection d’un président et d’un Sénat démocrates pour nommer des juges progressistes et faire ainsi basculer la Cour suprême – mais au bout de combien de dizaines d’années puisque les juges sont nommés à vie ? – est se laisser prendre à un piège électoral. Les droits des femmes, comme ceux des Noirs, ont été obtenus par les mobilisations de larges couches de la population, auxquelles la justice et le pouvoir politique ont été obligés de faire droit quand ils ne pouvaient plus faire autrement.

Le poids de la religion

Il n’en reste pas moins qu’un vaste milieu religieux et conservateur veut imposer ses préjugés. Pour contenter cette base électorale, Trump a engagé une conseillère spirituelle, Paula White. C’est une pasteure qui sévit depuis longtemps à la télévision, prêchant une « théologie de la prospérité » où Dieu récompenserait la foi par des bénédictions financières et punirait par la pauvreté. On comprend que cette explication religieuse des injustices sociales ait plu au milliardaire Trump. La télévision a retransmis des prières mises en scène dans le Bureau ovale, au cours desquelles Paula White a accusé les opposants à Trump de pratiquer la sorcellerie. La technologie du 21e siècle peut ainsi véhiculer depuis la Maison-Blanche les préjugés religieux des moins éclairés des premiers colons venus d’Angleterre il y a quatre cents ans.

Pourtant Trump est un drôle de paroissien. Il a divorcé deux fois et s’est marié trois fois. Quant à sa vie extraconjugale, elle est fournie ; mais plus marquée par le recours à la prostitution et les accusations d’agressions sexuelles que par des histoires d’amour. Et Trump fait un usage quotidien de grossièretés rarement entendues à l’église.

Joe Biden se veut plus religieux. Il recherche lui aussi le vote des croyants et ne rate jamais une occasion de dire qu’il va à la messe tous les dimanches. Un des spots télévisés de sa campagne, où on le voit discuter et rire avec le pape et des religieuses, est entièrement axé autour de sa pratique du catholicisme. Il a déjà exprimé son opposition personnelle à l’avortement.

La santé soumise au capital

Des assurances santé partielles et trop chères

Les prières n’ont pas épargné aux habitants des États-Unis les affres de la crise sanitaire. La pandémie a déferlé sur un pays très développé, mais dont toute la population est loin d’avoir accès à l’assurance maladie, dans ses diverses formes.

Une couverture d’assurance maladie fédérale minimum est disponible pour les plus pauvres et pour les personnes de plus de 65 ans. Ces deux programmes sociaux ont été instaurés en 1965, quand l’État essayait d’éteindre les contestations de plus en plus radicales auxquelles il faisait face dans ces années-là : celle des ghettos noirs contre la ségrégation, posant de plus en plus la question du pouvoir, celle contre la guerre du Vietnam dans les universités, celles des femmes pour leurs droits… Ces droits sociaux, aussi incomplets soient-ils, sont à mettre au crédit de ces mobilisations.

En dehors de ce socle, la protection sociale des salariés passe habituellement par le contrat de travail. L’étendue de la couverture maladie dépend donc directement du rapport de force entre les travailleurs et leur patron. Même dans les grandes entreprises, qui à une époque de plein-emploi offraient des prestations étendues pour leurs salariés et leur famille, elles se sont réduites au fil des contrats de travail collectifs renégociés tous les quatre ans.

Cotiser auprès des compagnies d’assurances privées pour une couverture maladie minimum est un sacrifice financier souvent hors de portée pour les travailleurs des petites entreprises, les précaires, les autoentrepreneurs soumis aux profiteurs de l’Internet, les chômeurs peu indemnisés. Beaucoup de travailleurs n’ont en fait pas accès aux soins, bien plus chers qu’en France.

En 2010, Barack Obama, président démocrate, avait fait passer une loi obligeant ceux qui n’avaient d’assurance santé à en souscrire une auprès des compagnies privées ; ils y étaient aidés par un chèque de l’État. Entré en vigueur en 2014, l’Obamacare, surnom de cette réforme, a fait passer le nombre d’individus sans couverture maladie de 40 à 20 millions. Mais elle a aussi entraîné une hausse importante des tarifs des assureurs, qui ont vu affluer les clients contraints de s’affilier sous peine d’amende et ont encaissé les chèques de l’État, en échange de couvertures maladie à trous.

L’opposition à l’Obamacare a été le cheval de bataille du Parti républicain dès la présentation du projet. Les politiciens réactionnaires y ont vu l’occasion d’accuser Obama de socialisme, de destruction des fondements de l’Amérique et de la liberté. Toute cette rhétorique a été reprise par Trump comme marchepied vers le pouvoir en 2016. Mais depuis, il ne s’est pas trouvé de majorité au Sénat, pourtant dominé par les républicains, pour abroger l’Obamacare et surtout pour savoir par quoi le remplacer.

Aujourd’hui les familles de travailleurs n’ont au mieux qu’une assurance santé de base et trente millions de personnes en sont privées totalement, notamment les victimes des licenciements de cette année. Dans les conditions de la pandémie de 2020, cela signifie une attente bien plus longue pour effectuer les tests, obtenir les résultats et être admis aux Urgences pour des soins de moindre qualité. En privant entièrement ou partiellement autant de personnes d’un accès aux soins, le système de santé des États-Unis contribue lui-même à propager le virus.

Les agences de santé publique ont fait les frais, comme bien d’autres services utiles à la population, de coupes claires à la suite de la crise financière de 2007-2008 : 60 000 emplois, le quart de leurs effectifs, ont alors été supprimés. L’État fédéral avait alors mis le paquet pour renflouer les banques, les constructeurs automobiles, les compagnies d’assurances, etc., et il avait fait des économies ailleurs. L’État de Californie avait fermé plus d’un quart de ses laboratoires d’analyses médicales, qui manquent cruellement aujourd’hui pour effectuer des tests.

La crise des opiacés

Les États-Unis sont touchés par une épidémie d’addiction aux opiacés depuis une trentaine d’années. Sous la pression commerciale de certains laboratoires pharmaceutiques, les prescriptions médicales d’antidouleurs à base d’opium ont été multipliées par trois entre 1991 et 2011 et se maintiennent depuis à un niveau très élevé. La proportion de patients ayant besoin d’anti­douleurs auxquels ont été prescrits les opiacés les plus puissants, comme l’oxycontin et l’hydrocontin, est passée d’un sixième à un tiers au cours des années 2000. Or ces opiacés peuvent entraîner une addiction.

L’effet de ces drogues sur ordonnance a été dévastateur : 500 000 morts par overdose de 1999 à 2017. Et ce n’est pas fini. De jeunes parents ont péri, laissant des orphelins derrière eux. L’espérance de vie moyenne de la population générale, déjà de quatre ans inférieure à celle de la France, a commencé à décroître en 2017. C’est exceptionnel pour un pays qui n’est pas en guerre, en tout cas pas sur son territoire.

En outre, des millions de patients ont besoin d’être traités pour leur dépendance, ce qui est très compliqué dans les zones rurales et pour ceux qui n’ont qu’une couverture santé minime. Le coût est important : rien qu’en 2013 il a été évalué à 78 milliards de dollars. En conséquence les procès contre les capitalistes de l’industrie pharmaceutique se sont multipliés.

Purdue Pharma, un des laboratoires qui ont vendu énormément d’opiacés, a fait récemment un compromis avec la justice sur la base de 8,3 milliards de dollars d’indemnisation. Il est possible que cela mène cette société à la faillite, dans ce cas tout le monde ne sera pas indemnisé. Mais la famille Sackler, propriétaire de Purdue Pharma, elle, gardera ses richesses estimées à 13 milliards. Elle a accepté de régler des dommages et intérêts à hauteur de 225 millions, moins de 2 % de sa fortune, pour ne pas avoir de comptes à rendre lors d’un procès. Ce n’est pas cher payé.

Comme presque toutes les grandes familles bourgeoises américaines, la famille Sackler a longtemps eu une activité philanthropique. Elle s’est donné le beau rôle grâce à des donations à de nombreuses universités aux États-Unis et ailleurs. Ce sont notamment des facultés de médecine qui ont bénéficié de ces fonds, acquis en encourageant les addictions. Des musées ont aussi été financés par les Sackler, jusqu’au Louvre, qui a dû retirer l’an dernier la plaque où leur nom était gravé.

La catastrophe du Covid-19

Telle était la situation sanitaire des États-Unis quand le pays a été touché par le Covid-19. Comme sur n’importe quel sujet, Trump a dit et tweeté tout et son contraire. Il en a profité pour en rendre les Chinois coupables et s’est abondamment vanté d’avoir fermé les frontières, sans évidemment avouer que cela n’avait absolument pas empêché le virus de se répandre aux États-Unis.

Pour mobiliser son électorat, sa ligne politique a été de contredire les démocrates sur la pandémie, minimisant le danger. Ainsi l’État fédéral n’a pas eu de politique sanitaire à l’échelle du pays, laissant à chaque gouverneur d’État le soin de prendre des décisions… ou pas.

Tout ce qui a beaucoup choqué en France, consignes contradictoires des autorités voulant freiner le virus en contrariant le moins possible le patronat, discours changeants masquant avec peine l’impréparation gouvernementale, injustice sociale face aux conséquences de l’épidémie, a été encore plus flagrant aux États-Unis.

Le gouvernement a régulièrement pris le contre-pied des recommandations des CDC (Centers for Disease Control and Prevention), qui sont un réseau d’agences fédérales de surveillance épidémiologique mondialement réputé. Dans les derniers jours de la campagne, Trump assurait que l’épidémie était vaincue, et pourtant les États-Unis dénombraient 100 000 contaminations et un millier de décès par jour !

Comme ses espoirs que le virus disparaisse par lui-même ont été régulièrement douchés, Trump a recherché des boucs émissaires sur lesquels faire retomber la responsabilité de la catastrophe sanitaire. Il a ainsi de plus en plus traité d’imbécile incompétent le docteur Fauci, qui est pourtant l’un des meilleurs spécialistes américains, que Trump lui-même avait invité à ses côtés lors des conférences de presse à la Maison-Blanche.

Quelles mesures sanitaires raisonnables faut-il vraiment appliquer ? Qui croire ? Les scientifiques ? Les agences sanitaires fédérales ? Trump et sa garde rapprochée ? Le gouverneur de son État ? Le maire de sa ville ? La méfiance de la population vis-à-vis des autorités, quelles qu’elles soient, s’est renforcée.

Le bilan est effroyable : plus de 235 000 décès aux États-Unis au moment de l’élection, pour 328 millions d’habitants ; ce qui est un taux supérieur à celui observé en France à cette date. Ce sont, à classes d’âge comparables, les habitants des quartiers pauvres, les Noirs, les Hispaniques, les immigrés, en fait les travailleurs, qui payent le plus lourd tribut à cette hécatombe.

Les deux partis qui se succèdent aux responsabilités à tous les étages des pouvoirs publics, et qui ont réduit les services utiles à la population au cours des décennies passées, en portent la responsabilité.

La société capitaliste, avec l’individualisme érigé en vertu, avec la course au profit qui prime sur tout le reste, avec la concurrence entre firmes pharmaceutiques plutôt que la coopération pour avancer plus vite vers un vaccin, avec son mépris pour les travailleurs qui accomplissent les tâches quotidiennes indispensables à la collectivité, a révélé son incapacité à faire face à ce défi.

Un programme fédéral de sauvetage de l’hôpital a bien été mis en place en mars, doté de 175 milliards de dollars. Mais il n’a fait qu’augmenter les disparités, car l’aide a été calculée en fonction du chiffre d’affaires des hôpitaux : les établissements les plus grands et les plus riches ont donc reçu l’aide la plus importante. Dans le même temps, les hôpitaux municipaux, qui sont obligés d’accueillir tout le monde, percevaient une aide réduite, alors que le traitement des patients Covid-19 a reposé surtout sur eux.

Il serait pourtant inexact de dire que Trump n’a rien fait pour soulager les malades : ce serait oublier qu’il leur a offert le fruit de son génie médical en expliquant à la télévision qu’on pouvait envisager de se laver les poumons au désinfectant.

Des crises économiques à répétition

Les conséquences de la crise financière de 2007-2008

L’émergence du coronavirus a eu presque immédiatement des conséquences économiques. Il s’est répandu à une époque où l’économie capitaliste ne progresse plus depuis longtemps. Seules les activités financières connaissent encore des booms spéculatifs, mais aussi de sérieuses crises.

La dernière crise financière mondiale était partie des banques américaines. Plus précisément de leur activité de prêts immobiliers très risqués, les subprimes, qu’elles mélangeaient à d’autres produits financiers, diffusant ainsi le risque au sein de toutes les institutions financières. La crise avait commencé en 2007 et s’était aggravée brusquement en 2008, à peu près au moment où le président républicain George W. Bush passait le pouvoir au démocrate Barack Obama. Les deux administrations avaient alors œuvré de concert à une « solution », si on peut appeler comme cela le sauvetage des capitalistes et spéculateurs à coups de milliards de dollars injectés dans la sphère financière, ce qui l’a renforcée alors qu’elle était à l’origine de la crise.

Les millions de familles de travailleurs perdant leur emploi et leur logement étaient passées dans les faux frais d’un capitalisme aidé par un État dont l’endettement s’est brutalement accru.

En développant toujours plus son secteur financier, qui étouffe comme jamais l’économie productive, le capitalisme américain a surmonté cette crise. Du moins en apparence. Car sa longue croissance de 2009 à 2019, qui est avant tout une convalescence après la crise de 2008, s’est essoufflée au fil des années. Trump a eu beau inonder d’argent public les capitalistes, dans la droite ligne d’Obama, le rythme auquel le chômage officiel a décru a été moindre sous Trump que sous le dernier mandat d’Obama.

Cette lente amélioration sur le front du chômage était-elle réelle ? À quoi correspondait ce taux de 3,9 % de chômeurs enregistré fin 2019 aux États-Unis, un taux qui ferait rêver en France ? À pas grand-chose du point de vue des travailleurs. On estime que le taux de chômage réel était plutôt autour de 22 %. C’est une quarantaine de millions de personnes que les statistiques officielles du chômage ignorent, complètement mises à l’écart du salariat et souvent trop découragées pour même s’inscrire au chômage car elles n’ont droit à aucune allocation.

Alors quelle est la réalité pour les classes populaires, après dix ans de croissance, après de nombreux communiqués officiels optimistes sur la reprise économique venant aussi bien de l’administration Obama jusqu’en 2016 que de celle de Trump depuis 2017 ? En 2019, 114 000 des jeunes scolarisés de la seule ville de New York avaient été sans domicile fixe (qu’ils dorment dans les logements surpeuplés de proches, dans des foyers d’hébergement, dans des voitures ou qu’ils soient à la rue). Dans ce pays à l’agriculture extrêmement productive, quarante millions de personnes environ n’ont pas une alimentation correcte et dépendent de l’aide alimentaire. Ces chiffres sont antérieurs à l’aggravation brutale de la crise cette année.

Rechute brutale et chômage massif

Dès mars 2020, les entreprises ont licencié en masse très rapidement, comme elles sont habituées à le faire dans ce pays où elles ne sont pas toujours contraintes à un préavis. Comme toujours, le premier réflexe des capitalistes, grands et petits, tétanisés par le ralentissement général et international des échanges commerciaux, a été de sacrifier les salariés. En quelques semaines plus de 30 millions de travailleurs ont été contraints de s’inscrire au chômage. Le taux de chômage officiel a bondi en avril à 14,7 %.

Comme la réponse des autorités à la crise sanitaire a été chaotique, et décidée avec des décalages dans le temps selon les États, des salariés ont retrouvé du travail pendant que d’autres le perdaient. Ainsi 22 millions d’emplois ont officiellement été détruits au printemps. Depuis l’été, un redémarrage économique aurait recréé la moitié de ces emplois. En septembre, le taux de chômage s’établissait à 7,9 %, avec un solde de 11 millions d’emplois perdus au cours de l’année 2020. Mais Jerome Powell, président de la Fed, la Réserve fédérale qui est la banque centrale des États-Unis, estimait le taux de chômage réel autour de 11 % ; d’autres le chiffrent à 27 %…

L’évolution à court terme de l’économie est incertaine, mais il semble que le chômage massif ne refluera pas de sitôt. De grandes entreprises continuent d’annoncer des licenciements par dizaines de milliers. En octobre, les compagnies aériennes United Airlines et American Airlines en programmaient 37 000 à elles deux, Disney 28 000 dans ses parcs d’attractions, l’avionneur Boeing 7 000, etc. Il y a encore eu 900 000 nouvelles inscriptions au chômage la première semaine d’octobre.

En avril, un sondage avait indiqué que 2 millions de travailleurs, sur les dizaines de millions ayant été subitement précipités au chômage, considéraient leur emploi comme définitivement perdu. En septembre, le même sondage révélait qu’ils étaient 3,8 millions à le penser.

En général, le chômage est assez mal indemnisé aux États-Unis. Avant cette crise, la durée maximale des allocations était de six mois et en moyenne les indemnités se montaient à 330 dollars par semaine. Mais chaque État gère son propre système et en Oklahoma, un État pauvre au centre du pays, c’est seulement 101 dollars par semaine en moyenne (85 euros).

Au printemps, l’État fédéral a tout de même financé un programme exceptionnel d’aide aux chômeurs, qui a aussi bénéficié à tous ceux que l’économie actuelle force à être des sortes d’autoentrepreneurs, exploités en réalité par de très grandes entreprises. La durée des allocations a été étendue de trois mois et leur montant hebdomadaire augmenté de 600 dollars. C’était reconnaître d’une certaine façon que le chômage est très peu indemnisé habituellement.

Les services chargés d’enregistrer les chômeurs par millions ont été très vite débordés, leurs plateformes informatiques aussi. Du coup certains ont reçu ces aides avec beaucoup de retard et sans rattrapage pour les semaines et les mois de cafouillage administratif.

Ce programme d’aide aux chômeurs a eu une durée très courte : d’avril à juillet. Depuis, le coup de pouce a été réduit à 400 dollars par semaine, dont 100 sont financés par les États uniquement s’ils le souhaitent.

Une somme forfaitaire de 1 200 dollars par personne (le double pour un couple) gagnant moins de 75 000 dollars annuellement a aussi été allouée, plus 500 dollars par enfant.

Les dizaines de millions de travailleurs privés subitement de leur emploi en ont eu bien besoin. Depuis mai le pays compte officiellement 8 millions de pauvres supplémentaires, dont 2,5 millions sont des enfants.

Très rapidement il est devenu difficile de payer son loyer ou de rembourser son emprunt immobilier. De nombreuses familles de travailleurs sont menacées d’expulsion, brutal rappel des conséquences dramatiques de la précédente crise, il y a douze ans. Jusqu’à présent un moratoire les suspend. Mais jusqu’à quand ? Au mois d’octobre, il a fallu l’arrêt d’un juge fédéral pour que soit bloquée une décision de Trump mettant fin à l’aide alimentaire pour 700 000 chômeurs.

La crise budgétaire détruit les services publics

La crise a lourdement endetté l’État fédéral, qui l’était déjà jusqu’au cou. Le département du Trésor a annoncé que le déficit budgétaire 2020 a atteint un niveau record, au-delà des 3 000 milliards de dollars. Ce montant est plus que trois fois plus élevé que l’an dernier et représente plus du double du précédent record, enregistré en 2009, en pleine récession.

La crise budgétaire frappe, comme il y a douze ans, des États, des comtés, des municipalités à nouveau au bord de la faillite. Qu’ils aient à leur tête des républicains ou des démocrates, ce sont les emplois publics qui sont les premiers visés par des mesures d’austérité drastique. Déjà 355 000 postes ont été supprimés dans l’éducation, dont une partie dans les écoles privées financées par l’argent public. L’accès de la jeunesse à l’éducation, éventuellement à distance, a été et est encore un bazar permanent. La fermeture et la réouverture des établissements scolaires ont fait l’objet de mesures d’autant plus contradictoires qu’ils sont gérés localement. Avec du personnel scolaire licencié, l’avenir des enfants des quartiers populaires paraît encore plus sombre.

La ville de New York, gérée par Bill de Blasio, un représentant de l’aile gauche du Parti démocrate, implore l’État de New York et l’État fédéral de lui apporter de l’aide, au moins 5 milliards de dollars. Le maire explique qu’à défaut il devra supprimer les emplois de 22 000 travailleurs municipaux, dont 9 000 enseignants. Cette saignée pourrait s’ajouter à celle qui menace 7 200 salariés des transports de cette métropole. De Blasio agite bien l’idée d’augmenter légèrement le taux d’imposition des millionnaires, de 8,82 % à 9,62 %, voire 11,85 % pour les richissimes, mais le gouverneur de l’État de New York, un autre démocrate, Andrew Cuomo, n’en veut pas.

Alexandria Ocasio-Cortez, qui passe pour une socialiste chez les démocrates, propose d’instaurer une taxe sur les 120 milliardaires domiciliés à New York. Mais les suppliques de ce genre adressées aux dirigeants démocrates restent évidemment lettre morte.

Soutien illimité de l’État à la bourgeoisie

L’aide aux chômeurs n’a pas été la seule intervention de l’État dans l’économie cette année, loin de là. En très grande partie, les fonds dégagés par l’État fédéral ont été dirigés vers les plus grandes entreprises.

En mars, la Fed a assuré les entreprises de son soutien « illimité ». Puis, dans un élan d’une quasi-unanimité rare, Trump, la majorité républicaine et la minorité démocrate du Sénat, ainsi que la majorité démocrate et la minorité républicaine de la Chambre des représentants, ont adopté des mesures (incluses dans le CARES Act) destinées à sauver le château de cartes qu’est l’économie capitaliste. Elles se sont alors chiffrées officiellement à 2 000 milliards de dollars, soit 2,5 fois plus qu’un plan du même type mis en œuvre lorsque la bulle spéculative des subprimes avait éclaté. En réalité toutes les mesures d’aide à la bourgeoisie se montent au moins à 3 000 milliards et peut-être le double.

Un nouveau plan d’aide du même genre est actuellement jugé nécessaire par Jerome Powell, président de la Fed nommé par Trump, par le républicain Steve Mnuchin qui est le secrétaire au Trésor de Trump et ancien dirigeant de la banque d’affaires Goldman Sachs, et par la démocrate Nancy Pelosi qui est la présidente la Chambre des représentants. Ces gens-là ont discuté tout l’automne pour mettre à nouveau quantité de milliards d’argent public à disposition du système financier. Leurs efforts n’ont pas abouti jusqu’ici car Trump et le chef de majorité républicaine au Sénat ne voulaient pas afficher une unité avec les démocrates en période électorale. À présent que les élections sont passées, l’équipe gouvernementale de Biden et tout ce petit monde de serviteurs de la bourgeoisie se mettront probablement bientôt d’accord dans son intérêt.

Cela peut paraître étrange qu’au pays du libéralisme économique, avec un Parti républicain au pouvoir qui a fait de la diminution de l’intervention de l’État dans l’économie un de ses axes politiques depuis longtemps, on ait assisté à cet interventionnisme débridé. Ce n’est un paradoxe qu’en apparence car le capitalisme en putréfaction, hoquetant de crise en crise, n’a jamais autant eu besoin partout de la béquille étatique. La bourgeoisie américaine est subventionnée, depuis longtemps et de plus en plus. Les pertes de son économie sont socialisées par l’État et se reportent sur les services utiles à la population (santé, éducation, etc.), qui sont sacrifiés. Mais les profits restent privés et sont accaparés par les grandes familles bourgeoises.

Les secteurs de la finance et de l’Internet sont gagnants

Trump a aussi aidé la bourgeoisie avec sa réforme fiscale de 2017 : le taux officiel de l’impôt fédéral sur les bénéfices des entreprises a baissé de 35 à 21 %. En 2019, la conséquence a été un surcroît de bénéfices après impôt de 32 milliards de dollars pour les six principales banques américaines.

Ces six banques ont vu leurs activités perturbées au deuxième trimestre 2020. Mais dès le troisième trimestre elles ont recommencé à gagner de l’argent, beaucoup d’argent : 2,6 milliards en trois mois. Leur activité spéculative a profité de la volatilité des cours en Bourse : Morgan Stanley a augmenté cette profitabilité d’un quart en un an, Goldman Sachs l’a quasiment doublée.

Ce sont les entreprises technologiques de l’Internet, les fameux Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), qui ont vraiment tiré leur épingle du jeu. La crise de 2020 n’a fait qu’accélérer des tendances déjà à l’œuvre. Apple, dont le cours en Bourse a été multiplié par quatre en quatre ans, a réussi à le faire encore progresser de 50 % cette année. Sa capitalisation boursière a atteint 2 000 milliards de dollars au cours de l’été 2020, soit l’équivalent du PIB annuel de l’Italie. Amazon n’est pas en reste : sa capitalisation boursière a atteint 1 000 milliards en février et oscille entre 1 600 et 1 700 milliards depuis cet été. Jeff Bezos son principal actionnaire est l’homme le plus riche du monde : sa fortune a augmenté de 92 milliards ces six derniers mois.

Trump s’est beaucoup servi des cours de la Bourse pour vanter ses succès économiques. Il est vrai que sous sa présidence le Dow Jones, le principal indice boursier de Wall Street, a augmenté de plus de 50 %. Mais en cela la Bourse de New York n’a fait que suivre une évolution amorcée durant les huit années de mandat d’Obama, pendant lesquels cet indice avait plus que doublé.

Cette année Apple, Microsoft et Google ont servi 117 milliards de dollars en dividendes à leurs actionnaires. De leur côté les six plus grandes compagnies pétrolières du monde se sont plaintes d’avoir perdu 61 milliards de dollars en six mois, mais elles ont tout de même dégagé 31 milliards pour leurs actionnaires !

À quoi, à qui sert cette orgie spéculative, largement subventionnée par les cadeaux de l’État ? A-t-on vu ces sommes folles ruisseler vers le bas de la pyramide sociale ? Pas du tout. Aujourd’hui les cinquante plus grandes fortunes des États-Unis possèdent une fortune combinée équivalant aux biens détenus par les 165 millions d’habitants les plus pauvres de ce pays, soit la moitié de la population.

Biden et la finance

S’il arrive que le Parti démocrate critique cette concentration des richesses, c’est pour en attribuer la responsabilité à Trump. C’était un des axes politiques de Bernie Sanders, représentant l’aile gauche du parti, avant qu’il se rallie à Biden et invite ses partisans à le suivre.

Biden a promis de remonter l’impôt sur les bénéfices de 21 à 28 %, même pas jusqu’aux 35 % d’avant la réforme fiscale de Trump. En campagne électorale, Biden a parlé d’augmenter légèrement aussi l’impôt fédéral sur le revenu des plus riches.

Bien sûr cela ne concerne éventuellement que les sommes que les capitalistes ne dissimulent pas au fisc américain. En cette année de pandémie, les restrictions de déplacement ne concernent pas les capitaux. L’évasion fiscale ne connaît pas de trêve : le PDG d’une compagnie qui édite des logiciels vient d’être inculpé pour avoir dissimulé deux milliards de dollars, entre des îles des Caraïbes et la Suisse.

Les gros revenus ont peu à craindre de Biden. Au moins 67 milliardaires ont donné chacun 100 000 dollars ou plus à la campagne du démocrate entre juillet et septembre 2020. Ils savent ce qu’ils font.

Le petit État du Delaware, gouverné par les démocrates sans interruption depuis 1993, est un paradis fiscal rival de celui des Bahamas, où beaucoup de réseaux bancaires ont installé le siège de leurs activités de cartes de crédit. Biden en a été sénateur pendant 37 ans…

Il y a quelques semaines, Ruchir Sharma, directeur de la stratégie d’investissement de la banque JP Morgan, s’interrogeait dans le New York Times : « Wall Street est-il pro-Trump ou pro-Biden ? Ni pour l’un ni pour l’autre. Les marchés se préoccupent moins de qui dirige le monde libre que de qui dirige la Reserve fédérale », qui en effet inonde le secteur financier d’argent presque gratuit depuis plus d’une décennie.

Un impérialisme agressif

Une propagande nationaliste permanente

La bourgeoisie a peut-être été partagée dans cette période électorale. Disons plutôt qu’elle se retrouve autant dans les deux partis qui alternent au pouvoir. Mais ce n’est pas avec les voix des milliardaires qu’on gagne une élection. C’est en trompant de larges couches d’électeurs.

Sous toutes les latitudes, le nationalisme constitue une ficelle électorale classique. Aux États-Unis aussi. D’autant plus que la population y est soumise à une propagande patriotique permanente bien plus intense qu’en France. À l’école, chaque matin, des dizaines de millions d’élèves récitent le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis, la main sur le cœur. Dans tous les stades, même lorsque deux équipes sportives locales de gamins se rencontrent, l’hymne national est joué et chanté par presque tous les spectateurs.

Ce vaste bourrage de crâne a aidé par le passé l’impérialisme américain à embrigader la population derrière lui à chaque guerre à laquelle il a participé ou qu’il a déclenchée. Et certaines invasions n’étaient pas populaires (Vietnam, Irak, Afghanistan...).

Ce sentiment patriotique construit par l’État depuis plus d’un siècle, Trump l’a utilisé certainement plus que d’autres pour arriver au pouvoir en 2016, durant ses quatre années à la Maison-Blanche et dans la campagne qui vient de s’achever. Il a usé et abusé du slogan « Make America Great Again », « Rendre sa grandeur à l’Amérique ».

Le mur et les immigrés

Ce faisant, Trump a joué des préjugés anti-immigrés. Combien de fois s’est-il vanté de faire construire un mur, aux frais des Mexicains, pour rendre l’immigration illégale impossible, pendant qu’il restreignait les possibilités de venir légalement aux États-Unis ? En fait, ce mur est une construction inachevée, faites de tronçons disjoints construits sous tous les présidents depuis des dizaines d’années ; en son temps, le sénateur Biden en a voté le financement.

Pour appuyer sa démagogie, Trump a ordonné à la police fédérale de l’immigration de faire des raids, devant les caméras, dans des lieux où travaillent des sans-papiers. Des maires démocrates de grandes villes où les sans-papiers sont nombreux à être exploités par le patronat, comme Los Angeles, ont réagi et défié Trump. Ils ont érigé leur ville en sanctuaire d’où il serait impossible d’expulser des immigrants. Dans la pratique, ils ont juste donné consigne aux polices locales sous leurs ordres de ne pas prêter assistance à la police fédérale.

Mais cela ne doit pas faire oublier que la présidence du démocrate Obama, dont Biden était le vice-président, a été celle où le plus d’immigrés ont été expulsés. Une réforme de l’immigration, appelée le « chemin vers la citoyenneté », avait été une des promesses de campagne du ticket Obama-Biden en 2008. Elle devait devenir réalité dans les cent premiers jours de leur installation à la Maison-Blanche. Il n’en a rien été. Douze ans plus tard, elle est toujours au programme de Biden… pour ceux qui veulent y croire.

Ces dernières années, la majorité démocrate à la Chambre des représentants a refusé de débloquer les cinq milliards de dollars nécessaires au mur de Trump, qui n’a pu en construire que quelques dizaines de kilomètres. Les démocrates ont critiqué Trump quand il a affirmé que les migrants sont des criminels. Mais ils ont abordé le problème sous l’angle technique : le mur de Trump pouvait-il être un outil efficace pour contrôler les frontières ? Autrement dit, les démocrates ont véhiculé le nationalisme xénophobe qui sous-tend le contrôle des frontières, sans le remettre en question. Et, dans leur majorité, ils ont voté les budgets nécessaires à cette fin. Entre démocrates et républicains, il n’y a pas de différence de politique, seulement une différence dans les mots choisis pour la décrire.

Trump s’est surpassé dans l’abjection avec la séparation des enfants de leurs parents, dans les camps où les migrants clandestins étaient jetés quand ils se faisaient prendre par les gardes-frontières. À vrai dire, c’était une pratique qui avait déjà commencé sous Obama.

Cela a tellement choqué en 2018, que même Melania, la femme de Trump, avait pris ses distances publiquement. Trump a fait machine arrière. Mais plus de 4 000 enfants ont été séparés de leur famille, dont certaines ont été expulsées très rapidement. Deux ans plus tard, il n’a toujours pas été possible de localiser les parents de 545 de ces enfants.

Des guerres commerciales et des impasses guerrières

La démagogie nationaliste à visée électorale a joué son rôle dans le déclenchement des guerres commerciales que Trump a allumées avec presque tous les partenaires commerciaux des États-Unis. Bien sûr, le président des États-Unis agit en la matière surtout en commis du grand capital américain, qui a mis ses concurrents sous pression. Avec son style dénué de rondeurs diplomatiques, Trump leur a mis le couteau sous la gorge et des accords ont été renégociés.

En fait les circuits de production et les débouchés commerciaux sont tellement internationalisés et les activités économiques des grandes entreprises tellement imbriquées les unes dans les autres qu’il est difficile de savoir quels capitalistes américains y ont gagné et quels autres y ont perdu. Mais il est certain que les travailleurs qui espéraient que le bras de fer de Trump avec la Chine, l’Europe, le Mexique et même le Canada crée des emplois industriels aux États-Unis ont en été pour leurs frais.

Quant aux guerres dans lesquelles est impliquée l’armée américaine, la présidence de Trump est dans la continuité de celle d’Obama. Depuis presque vingt ans, les troupes américaines pataugent dans les bourbiers afghan et irakien. Les États-Unis ont assez facilement détruit les régimes qu’ils étaient venus abattre. Mais toute leur puissance militaire ne leur a été d’aucune aide pour construire à la place des États stables. En réalité l’impérialisme est la cause de cette instabilité.

Les États-Unis ne peuvent pas partir de ces pays en laissant la place à leurs ennemis : ce serait l’aveu de leur impuissance. Ils ne peuvent pas non plus mener éternellement ces guerres. L’arrivée de Biden à la Maison-Blanche n’y changera rien. Ces contradictions insolubles ont amené au fil des ans une réduction du nombre des troupes américaines stationnant dans ces zones de guerre, mais pas leur départ.

Une diplomatie sans gants mais logique

Trump a poussé un cran plus loin la politique américaine de soutien permanent à Israël en déménageant l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. C’est une façon d’entériner l’annexion de Jérusalem, y compris sa partie palestinienne. Et c’est aussi un clin d’œil à l’électorat évangélique américain, qui prend la Bible au pied de la lettre et y trouve la justification du sionisme.

Après des années de négociations, les puissances européennes et les États-Unis étaient arrivés en 2015 à un compromis laborieux avec le régime iranien, qui acceptait de ne plus avancer vers la construction d’armes atomiques en échange de la levée partielle des sanctions économiques. Les entreprises occidentales voyaient l’important marché iranien s’ouvrir à nouveau. C’était aussi le moment où les États-Unis et l’Iran partageaient un même but : repousser et détruire Daech qui venait de conquérir des territoires importants en Syrie et en Irak. Dès que cet objectif a été atteint, la politique américaine d’isolement de l’Iran, partagée par les démocrates et les républicains depuis quarante ans, a repris ses droits et Trump a logiquement rompu l’accord de 2015.

Trump a semblé prendre le contrepied d’Obama sur l’accord de Paris sur le climat. On comprend que le climatoscepticisme de Trump ait de quoi révulser. Les habitants des côtes de l’Atlantique et du golfe du Mexique sont de plus en plus touchés par les ouragans. L’ouest est soumis à la sécheresse et aux feux de forêt, du Colorado à la Californie.

Mais, pour presque tous les États, la lutte contre le changement climatique se résume à des déclarations d’intention à destination de l’opinion publique, dont la réalisation concrète butte en permanence sur les intérêts des capitalistes. Les politiciens français qui avaient fait tant de discours sur les accords de Paris n’ont même pas respecté leurs engagements sur la diminution des gaz à effet de serre.

Alors on ne peut pas dire que Trump, en retirant la signature des États-Unis au bas de ce traité, ait changé grand-chose à l’affaire. Il a juste prolongé les grands discours qui lui ont permis de gagner les élections en 2016, dans lesquels il déclarait : « Nous allons remettre nos mineurs [de charbon] au travail. » Quatre ans plus tard, 145 mines ont été mises à l’arrêt, entraînant la suppression de 10 % des emplois du secteur : un rythme de décroissance de l’extraction de charbon jamais vu aux États-Unis, accords de Paris ou pas.

Aujourd’hui, ce ne sont pas les réglementations sur l’environnement qui font s’effondrer toute une partie de l’extraction d’hydrocarbures par fracturation hydraulique, tant vantée par Trump et pas combattue par Biden, qui s’est refusé à s’engager à y mettre fin, mais la chute des cours mondiaux du pétrole. Après un boom, cette industrie est en récession profonde, laissant derrière elle des sans-emploi et des régions polluées.

Patriotisme électoral

La politique internationale des États-Unis n’a pas été un enjeu de la campagne électorale. Elle l’est rarement. Trump et Biden se sont tout de même écharpés à propos de la Chine. Pas sur la volonté de l’impérialisme américain de la contrecarrer : cela fait l’unanimité des démocrates et des républicains. Ils se sont envoyé à la tête leurs liens financiers personnels avec les capitaux chinois.

Trump a attaqué Biden sur l’implication de son fils, l’homme d’affaires Hunter Biden, avec des fonds d’investissement chinois. Biden a répliqué en évoquant un compte secret de Trump dans une banque chinoise.

Cela illustre surtout que le capital américain, tout rival qu’il est avec les capitalistes chinois, fait des affaires en Chine. Et que les deux candidats sont intimement liés à ce capital.

Il est vrai que des travailleurs prêtent l’oreille au nationalisme tapageur des démagogues qui prétendent sauver des emplois et relocaliser la production aux États-Unis en dressant des barrières douanières. Ce piège fonctionne d’autant plus que le thème de la stigmatisation de l’étranger ennemi de l’emploi américain a été largement déployé par les appareils syndicaux depuis longtemps, et par des courants politiques se situant à la gauche du Parti démocrate comme celui de Bernie Sanders, dédouanant ainsi la grande bourgeoisie de sa responsabilité quant au chômage.

On a pu lire dans le programme du candidat démocrate : « Biden ne permettra pas à d’autres pays, y compris la Chine, de jouer contre le système, en devenant des économies de destination pour les pollueurs, en sapant nos efforts climatiques et en exploitant les entreprises et les travailleurs américains. » Bel accord avec Trump sur le thème des États-Unis grugés par le monde entier.

Le cœur du programme économique de Biden est : « Achetez américain. Fabriquez américain avec des emplois américains. » Quelle est la différence avec le « Rendre sa grandeur à l’Amérique » de Trump ?

Les gesticulations sur la relocalisation de la production, même celles d’un président des États-Unis, ne font ni chaud ni froid aux trusts américains, qui ont fermé des usines sous Obama, sous Trump, et le feront bientôt sous Biden si la classe ouvrière ne trouve pas la force de s’y opposer.

Tensions sociales et politiques croissantes

Grèves pour les salaires

Ces dernières années il y a bien eu des grèves ouvrières. Les syndicats se sont emparés de la question du salaire minimum et ont organisé des luttes dans les chaînes de restauration, les parcs d’attractions, parmi des employés de ménage. Dans certains États les grévistes ont obtenu une hausse du salaire minimum local.

Au niveau national, a émergé la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars de l’heure. Le Parti démocrate et Joe Biden soutiennent cette revendication en parole. Car en réalité Obama et son vice-président Biden n’ont augmenté le salaire minimum fédéral que de 70 cents de l’heure en 2009. Puis il est resté gelé au niveau lamentable où il se trouve encore, 7,25 dollars de l’heure (6,10 euros), bloqué par la confrontation entre une présidence démocrate et un Sénat républicain, durant les huit années de leurs deux mandats. Les appareils syndicaux, qui utilisent l’argent des cotisations de leurs adhérents pour financer les campagnes électorales des démocrates, se contentent décidément de peu.

Récemment, en Californie, une loi devait obliger les entreprises du secteur hôtelier et aéroportuaire, qui avaient licencié en masse au printemps et qui allaient réembaucher, à reprendre les mêmes travailleurs avec leur ancienneté. Gavin Newsom, le gouverneur démocrate, y a mis son veto, tournant le dos aux centaines de milliers de chômeurs qui seront peut-être laissés de côté en cas de reprise, ou retravailleront avec des salaires en bas de l’échelle. Ces entreprises, dont certaines sont de très grandes firmes, peuvent donc profiter de la crise sanitaire pour baisser massivement leur masse salariale, avec l’aide du Parti démocrate.

En 2018 et 2019, des grèves ont été organisées et menées par les appareils syndicaux dans l’éducation publique pour des hausses de salaire. Ce mouvement, en partie victorieux, a rebondi d’un État à un autre avec le soutien des parents d’élèves mécontents des politiques d’austérité des autorités locales.

La grande grève des ouvriers de General Motors, à l’automne 2019, au moment de la renégociation de leur contrat de travail collectif, a attiré l’attention de nombreux travailleurs. Cette grève aussi a été entièrement dirigée par l’appareil syndical. Mais les travailleurs y ont insufflé une certaine énergie en en faisant une lutte militante pour leurs salaires, contre le recul des prestations sociales et pour mettre un coup d’arrêt à la division entre les anciens embauchés et les nouveaux, qui touchent des salaires bien inférieurs.

Pour beaucoup c’était la première grève. Et c’était la première grève à l’échelle de toutes les usines du groupe, depuis les années 1970, qui ait duré plus d’un ou deux jours. Des travailleurs d’autres entreprises ont sympathisé avec cette grève, ayant conscience que ce combat était leur combat. Sur leur temps libre, ils sont venus rendre visite aux grévistes. Mais pour les syndicats il n’était pas question qu’ils les rejoignent dans la grève.

Au bout de quarante jours de grève, après avoir négocié avec la direction un contrat de travail modifié à la marge, le syndicat de l’automobile UAW a demandé aux salariés de General Motors de l’approuver : 40 % ont refusé l’accord et se sont prononcés pour la poursuite de la grève. Pourtant, General Motors, pour réussir à faire reprendre le travail, avait lâché un bonus de 11 000 dollars par salarié, ce qui payait largement les jours de grève.

Les grévistes sont sortis de la lutte avec la satisfaction d’avoir résisté sans avoir été écrasés par un des patrons les plus puissants du monde. C’était un sentiment que la bourgeoisie ne voulait pas se voir se développer. En représailles, et pour les intimider, la justice s’est attaquée aux appareils syndicaux. D’abord au syndicat des dockers de la côte ouest, en lui infligeant une amende de 94 millions de dollars (plus tard réduite à 19 millions) pour un boycott jugé illégal. Puis au syndicat de l’automobile, l’UAW, en inculpant pour corruption une quinzaine de ses dirigeants, et en manœuvrant pour le mettre sous tutelle.

Il est certainement vrai qu’il y a de la corruption à la tête de ce syndicat. Mais ce sera aux travailleurs de faire le ménage quand ils voudront recréer un véritable instrument de lutte de classe, pas à la justice bourgeoise de s’en mêler précisément pour empêcher une telle évolution.

L’appareil syndical se considère depuis très longtemps comme un partenaire du patronat. Il a été bien mal payé de ses efforts pour concilier des intérêts de classes opposées. Mais qu’attendre d’autre des capitalistes et de leur État ?

Le racisme meurtrier de la police

En juin 2020, un très large mouvement antiraciste a déferlé sur les États-Unis. Son déclencheur a été la mise à mort de George Floyd, un Noir de Minneapolis, par un policier blanc qui l’a tranquillement étouffé avec son genou devant des passants qui le suppliaient d’arrêter et qui l’ont filmé. Ce meurtre raciste est venu après tant d’autres !

Depuis quelques années les manifestations antiracistes se déroulent derrière un slogan : « Black Lives Matter », « les vies des Noirs comptent », apparu sur les réseaux sociaux sous la forme d’un hashtag de protestation en 2013. Cette année-là, un vigile de Floride avait été acquitté du meurtre d’un jeune Noir de dix-sept ans, Trayvon Martin, qui marchait dans la rue, vêtu d’une capuche.

L’année suivante, en 2014, des manifestations avaient suivi la mort de Michael Brown, 18 ans, tué par un policier à Ferguson dans le Missouri, celle d’Eric Garner, 46 ans, étouffé par des policiers à New York, et de Tamir Rice, 12 ans, qui jouait avec un pistolet en plastique, abattu par un policier à Cleveland dans l’Ohio. Dans ces trois cas, les policiers meurtriers ont été relaxés

Chaque année, la police tue plus de 1 000 personnes, souvent désarmées, et qui ont eu le tort d’avoir un geste malheureux, ou tout simplement d’être noires et de s’être trouvées au mauvais endroit au mauvais moment. Quasiment aucun policier n’est poursuivi.

Il serait trop long de citer toutes les victimes du racisme de la police. Même si tous les policiers ne sont pas racistes ni violents, heureusement, la police comme institution agit violemment et impunément. C’est son rôle en tant que gardienne armée des inégalités sociales et des privilèges de la minorité bourgeoise.

La police, la justice, l’État ont toujours eu parmi leurs préoccupations principales de maintenir de force les Noirs dans la soumission et dans la crainte. C’était vrai au temps de l’esclavage et des patrouilles à cheval qui soupçonnaient d’évasion tout Noir aperçu sur une route. C’était vrai au temps de la ségrégation légale, quand les policiers arrêtaient des Noirs sous des accusations fantaisistes et les livraient aux lyncheurs.

C’est encore vrai aujourd’hui quand par exemple, le 31 août dernier, deux policiers dépendant du shérif du comté de Los Angeles, dirigé par le Parti démocrate, ont tué un cycliste noir de seize balles parce qu’il circulait à contresens et tâchait de les semer.

Un vaste mouvement antiraciste…

En 2015, le mouvement Black Lives Matter s’est attaqué aux statues et symboles rendant hommage à la période esclavagiste du pays. Ces monuments se trouvent par milliers dans toutes les villes américaines, en particulier dans le Sud.

En 2016, les protestations ont atteint les pelouses des stades, quand Colin Kaepernick, joueur professionnel de football américain, s’est agenouillé pendant l’hymne national. Son geste, vu très largement à la télévision, lui avait valu les insultes de Trump et sa mise à l’écart par les autorités sportives. Malgré cela, cette forme de protestation a été reprise par d’autres footballeurs, puis par des basketteurs…

En juin 2020, ce mouvement a changé d’échelle : des manifestations ont eu lieu dans plus de 2 000 villes, jusqu’à Hawaï et en Alaska. Dans de petites bourgades, plusieurs centaines de personnes parfois ont défilé à l’initiative de quelques lycéens révoltés. Dans les grandes villes, on a manifesté tous les jours pendant trois semaines, avec souvent des manifestations dans différents endroits de la ville. Detroit, dans le Michigan, a vécu jusqu’à trente manifestations le même dimanche. La mobilisation de la police, de la Garde nationale, voire la présence de l’armée comme à Washington, n’ont pas dissuadé les manifestants, pas plus que le coronavirus. Il s’agit d’un vaste mouvement, dont les acteurs ont eu le sentiment de participer à quelque chose qui les dépasse.

Des policiers noirs ont mis genou à terre devant les manifestants, de tout cœur avec eux. Des shérifs blancs se sont brièvement joints aux manifestants, parfois par calcul pour redorer leur blason. Des maires, surtout des démocrates, ont destitué des gradés pour éviter que la police en tant qu’institution soit remise en cause.

De son côté, Biden a voulu ménager la chèvre et le chou : « L’Amérique n’est pas obligée de choisir entre la loi et l’ordre d’un côté et la justice raciale de l’autre. On peut avoir les deux. »

Le racisme dans la police n’est pas une affaire de président républicain ou démocrate. Quand Obama était à la Maison-Blanche, la police n’a pas cessé d’être dure avec les Noirs, avec les migrants, avec les pauvres. Sous ses deux mandats, la justice, même dirigée depuis Washington par deux ministres de la Justice noirs (attorney general), n’a pas cessé de couvrir les exactions de la police.

Biden peut bien avoir pris comme candidate à la vice-présidence Kamala Harris, une sénatrice noire centriste que Trump a qualifiée de « monstre » et de « communiste », cela ne peut pas faire oublier que, dans les années 1990, il a été un des promoteurs du durcissement judiciaire et de l’allongement des peines de prison qui ont mené tant de jeunes Noirs derrière les barreaux.

Au sein du mouvement actuel, se retrouve une partie de la jeunesse blanche révoltée. Elle s’était déjà mobilisée il y a quelques années contre la vente libre d’armes de guerre. Elle s’est manifestée cette année notamment à Portland, dans l’Oregon, où elle a dû affronter cet été dans les rues non seulement les sbires de Trump, mais aussi la police envoyée par le maire et la gouverneure de l’Oregon, tous deux démocrates. Elle a d’ailleurs reçu un soutien de la population, indignée par la brutalité des forces antiémeutes.

Ce vaste mouvement est plus réduit actuellement, bien que de nouvelles brutalités policières ou des décisions injustes de l’appareil judiciaire relancent régulièrement les manifestations de rue.

… mais politiquement mal défini

Politiquement, il y a de tout parmi les manifestants : des démocrates qui voulaient avant tout le départ de Trump et des gens qui veulent un changement de société sans savoir comment s’y prendre. Il y a même une milice noire armée qui défile de son côté.

Black Lives Matter est une mouvance bien plus qu’une organisation. Ce mouvement se donne pour mission « d’éradiquer la suprématie des Blancs et de construire des pouvoirs locaux pour empêcher la violence d’État de s’exercer contre les Noirs ».

L’idée d’abolir la police, entendue dans les rangs des manifestants, pourrait devenir un ferment révolutionnaire. Mais sans une compréhension claire du rôle de l’État, qui est avant tout le gardien de l’ordre social bourgeois, fondamentalement injuste, c’est une impasse.

Maintenir l’exploitation des travailleurs ne peut pas se faire sans encourager en permanence le mépris des exploités, des pauvres, et sans que l’État, sa police et sa justice soient brutaux envers les classes populaires, dont les Noirs font partie dans leur grande majorité. Pour mettre fin au racisme d’État, il faudra renverser la bourgeoisie et mettre fin au capitalisme. Mais de ces oppositions de classes sociales Black Lives Matter ne parle pas.

Il ne faut pas s’étonner de ces tâtonnements politiques qui témoignent d’une conscience politique très en retard sur celle qu’avaient atteint les masses noires et leurs militants à la fin des années 1960. À cette époque la question du pouvoir noir, le Black Power, mêlant soulèvement contre un État raciste et mise en cause du capitalisme, était posée, pas seulement en parole, mais les armes à la main dans bien des circonstances. C’était le fruit de la montée des luttes des Noirs des décennies passées. Après avoir été initialement dirigé par des pacifistes comme Martin Luther King, le mouvement, qui se heurtait à une répression policière féroce, avait évolué vers le radicalisme de Malcolm X puis avait donné naissance au parti des Black Panther, partisan de la révolution armée. Depuis, le mouvement noir, durement réprimé, a connu un net recul dans son activité et dans les idées politiques qu’il véhicule.

Si sa lutte prend de l’ampleur, la jeunesse, noire et blanche, aura à refaire une partie de ces expériences politiques. Elle sera confrontée à des problèmes similaires à ceux qui ont marqué les générations combattantes passées et aux mêmes choix politiques. Tâche bien difficile en l’absence d’un parti ouvrier révolutionnaire, facteur qui pèse négativement dans le rythme et surtout dans la direction de cette évolution politique.

Le mouvement peut se retrouver dans l’impasse s’il ne comprend pas que le Parti démocrate est un des partis de la bourgeoisie, un adversaire. Si celui-ci a soutenu en parole les manifestations, c’était en instaurant des couvre-feux pour les arrêter, en prenant soin de les limiter autant que possible à un vote contre Trump, laissant intact l’appareil d’État. Sans un changement radical de société, sans mettre fin au système capitaliste, la jeunesse ne pourra pas en finir avec le racisme inhérent à l’appareil d’État.

Une extrême droite armée démonstrativement

En face, l’extrême droite est entrée sur la scène politique. Au printemps, on a vu des groupes armés envahir les bâtiments publics d’États dirigés par des gouverneurs démocrates qui avaient décidé un confinement local. Ils se voulaient les porte-parole des petits commerçants, qui craignaient de tout perdre et répondaient à l’appel de Trump : « Libérez le Michigan, libérez le Minnesota, libérez la Virginie ! »

Ces groupes n’étaient pas nombreux, mais ils posaient devant les caméras avec leurs armes de façon démonstrative et ont recruté ainsi. Durant l’été, ils ont essayé d’intimider les manifestants contre le racisme. Ils sont venus les provoquer, proclamant leur soutien à la police. À Portland, dans l’Oregon, un militant d’extrême droite est mort lors de la confrontation. Dans cette ville réputée pour abriter un milieu de gauche qui manifeste souvent, des bandes racistes, venues d’autres États, sont venues parader au moins dix-sept fois en 2019 et 2020.

Chauffées par Donald Trump qui stigmatisait les manifestations Black Lives Matter en les présentant comme des émeutes d’antifascistes, des « antifas » venus détruire l’Amérique, des milices sécuritaires se sont créées parfois en quelques jours à la suite d’appels sur les réseaux sociaux, pour, disaient-elles, « nettoyer les rues des émeutiers ».

Fin août, à Kenosha, dans le Wisconsin, une milice armée de ce type est venue défier des manifestants protestant contre les policiers qui avaient tiré sur un père de famille noir et l’avaient envoyé à l’hôpital. Un milicien âgé de dix-sept ans a tué deux manifestants et en a blessé un autre.

Il est significatif que, dans cette ville au maire démocrate, la police, très mobilisée pour tâcher de faire respecter le couvre-feu, a laissé faire l’extrême droite, en l’utilisant comme une milice de supplétifs. Le milicien meurtrier, toujours armé après avoir tiré, pourchassé par des manifestants, a croisé des policiers auprès desquels il a cherché protection. Ils ne l’ont pas arrêté. Il a pu rentrer sans encombre chez lui, dans un État voisin, avant de se rendre de lui-même aux autorités le lendemain.

Le terrorisme fascisant

Aux États-Unis, l’extrême droite prend ses racines dans l’histoire. Le Ku Klux Klan a sévi pendant une centaine d’années, soutenu par une large base, avant de décliner ces cinquante dernières années, quand la force du mouvement noir a empêché le racisme de s’exprimer ouvertement. Mais de petits groupes de suprémacistes blancs violents se sont maintenus.

En 1995, un de ces militants a fait exploser un bâtiment fédéral à Oklahoma City. Bilan : 168 morts et 680 blessés. En 2015, un autre terroriste d’extrême droite a fait irruption dans une église de Charleston, en Caroline du Sud, et a tué neuf Noirs, rappel brutal des attentats contre des églises noires qui servaient de bases au mouvement pour les droits civiques dans le Sud. L’an dernier, un jeune nationaliste a fait plus de 1 000 kilomètres pour tuer 23 personnes dans un supermarché d’El Paso, au Texas, essentiellement des Latinos.

Cela reste des actes isolés, bien que leur fréquence augmente : l’an dernier, il y a eu 38 attaques mortelles commises par des fanatiques chrétiens anti­avortement ou dont les auteurs étaient motivés par leurs idées racistes, misogynes, antimigrants, etc.

Trump et l’extrême droite

Cette évolution a été marquée par un glissement de plus en plus à droite de l’électorat républicain. À l’intérieur du Parti républicain, la tendance Tea Party a grandi en réaction à l’élection d’Obama en 2008. Elle prétendait représenter « l’Américain moyen » mais avait comme objectif d’empêcher que l’endettement de l’État, qui a sauvé les banques de la faillite, ne finisse par entraîner une augmentation des impôts des riches. Puis, en 2016, la conquête de l’investiture républicaine et l’élection à la Maison-Blanche d’un Trump prétendant défendre les ouvriers ont été une étape supplémentaire.

Malgré la crise économique dramatique en cours, ou peut-être à cause d’elle, des petits bourgeois et des travailleurs ont envie de croire qu’un milliardaire qui pose à l’homme à poigne, comme Trump, ou peut-être demain un autre, sait faire marcher une entreprise et rendre un pays prospère. Ils veulent croire que la fermeture des frontières sauvera des emplois aux États-Unis.

Le rejet du Parti démocrate, de son hypocrisie quand Obama et Biden ont prétendu gouverner en faveur des familles populaires mais ont en réalité servi les grands capitalistes et la Bourse ; la crainte de perdre son commerce, son travail ou son logement ; le mépris envers les « assistés » et le racisme d’une partie des habitants des banlieues blanches qui aspirent à s’isoler des quartiers noirs ou pauvres pour garder leur tranquillité illusoire ; les migrants pauvres vus comme des criminels en puissance ; la peur d’un « socialisme » fantasmé qui arracherait leur maison durement acquise et leur liberté aux « Américains ordinaires » défendus par une police injustement mise en cause ; un nationalisme exacerbé ; une religion chevillée au corps ; etc : c’est tout cela qui a amené des électeurs à Trump, et qui permet à l’extrême droite de bénéficier de sympathies accrues lui offrant un milieu de recrutement de plus en plus large, tout particulièrement en temps de crise économique grave.

Trump n’est pas le dirigeant de ces groupes. Mais toute sa démagogie nationaliste et raciste à visée électorale est proche de la leur. Lorsqu’en 2017 un admirateur du nazisme a lancé sa voiture contre des manifestants antiracistes à Charlottesville en Virginie, tuant une femme, Trump a condamné tout autant le meurtrier et ses acolytes que ceux qui voulaient que la statue du général sudiste Lee soit retirée.

Des miliciens patrouillent le long de la frontière avec le Mexique où ils voudraient voir se dresser le « mur de Trump », se voulant une police de l’immigration bis et sans pitié.

Quelques semaines avant l’élection, une douzaine de militants d’extrême droite ont été arrêtés pour avoir projeté l’enlèvement de la gouverneure démocrate du Michigan et le renversement par la force du gouvernement de cet État. En meeting dans le Michigan, Trump a déclaré à ses partisans que ce complot « n’était peut-être pas un problème »…

Dans une expression à double sens, Trump a demandé publiquement à une des milices de se tenir prête à l’approche des élections. Prête à quoi ? À intimider les électeurs noirs et plus largement démocrates ? À contester dans la rue un résultat électoral défavorable ? Ou prête à terroriser des militants syndicaux ou antiracistes et leur tirer dessus ?

Une menace au-delà des élections…

Ce serait une grave erreur pour les travailleurs que de se croire à l’abri de la menace d’extrême droite sous prétexte que Trump a perdu la Maison-Blanche. Trump a obtenu cette année plus de voix qu’en 2016 : l’extrême droite n’est pas défaite, elle s’est renforcée.

Pour l’instant aucun parti d’extrême droite ne centralise l’action de ces groupes fascisants. Jusqu’à présent, les plus voyants se contentent de parader armés. La terreur systématique n’est pas encore leur mode d’action. Mais certains ont quand même tiré et tué…

La période électorale est close. Mais la menace de l’extrême droite reste car sa politique ne se limitera pas éternellement à appuyer l’aile la plus réactionnaire du Parti républicain. Elle peut grandir et changer de nature à la faveur des ravages de la crise actuelle. Surtout si la classe ouvrière n’intervient pas sur la scène politique.

La population noire est une cible évidente pour des groupes armés racistes. Quand Trump traitait Kamala Harris, la colistière de Biden, de monstre, appelant ses partisans à s’en libérer, il ne faisait que renforcer un racisme et une misogynie qui feront peut-être des victimes à l’avenir. La frustration des partisans de Trump, qui pensent que l’élection a été truquée, peut facilement se muer en fureur contre les Noirs.

La plupart des appareils syndicaux, qui se veulent les représentants de la classe ouvrière, le syndicat de l’automobile UAW ou la centrale AFL-CIO, ont pris position contre Trump. Mais pas contre Biden et les démocrates, qui sont pourtant tout autant des ennemis des travailleurs. Demain l’extrême droite s’en prendra peut-être physiquement à des militants ouvriers, avec l’assentiment de ceux qui seront en colère contre le Parti démocrate au pouvoir en le voyant sauver à nouveau les capitalistes de la faillite de leur propre économie et ramener loin en arrière le niveau de vie général.

C’est le rythme de la crise économique et l’avidité de profit de la bourgeoisie qui dicteront la politique du gouvernement américain dans les mois et les années qui viennent, bien plus que la couleur politique du président.

Les victimes de la crise qui ne croient plus et n’ont peut-être jamais cru dans le système politique n’ont aucune chance d’être touchées par les appels des syndicats et de la gauche à défendre une démocratie et des « valeurs américaines » qui seraient mises à mal par Trump. Cela ne peut sonner que comme des appels à replâtrer un État qui n’a jamais défendu un intérêt général imaginaire, mais qui est garant de celui de la grande bourgeoisie.

L’aggravation de la crise a fait ressortir au grand jour ce que la démocratie parlementaire masque habituellement : l’extrême droite et le cortège de préjugés sur lesquels elle prend appui. Le capitalisme met à présent ses poubelles en devanture. Déjà en 2016, l’accession au pouvoir de Donald Trump tenait de ce registre. Après avoir mis en avant un bouffon, la bourgeoisie américaine dispose à présent ouvertement, en plus de son État, d’une matraque qui pourra servir contre les travailleurs mobilisés.

… et les moyens de la conjurer

Voir dans les démocrates une protection contre une extrême droite violente, c’est se désarmer d’avance. Dans le passé, ce n’est pas Roosevelt qui a fait rentrer dans leur trou les bandes fascistes des années 1930 (Black Legion, American Legion et autres). Ce n’est pas en appelant la police à la rescousse que les militants qui ont été le fer de lance des luttes ouvrières des années 1930 ont pu battre les milices patronales. C’est en organisant les grévistes en escadrons de défense ouvrière.

Pour les travailleurs, conjurer la menace d’extrême droite, hier comme demain, est au fond une question de conscience de classe. Le racisme et la xénophobie affaiblissent la classe ouvrière. Elle ne peut faire son unité qu’avec des objectifs communs de lutte contre une bourgeoisie et un État déterminés à lui faire payer chèrement leur crise. Ce seront les combats de toute la classe ouvrière qui feront reculer les préjugés racistes dans les milieux populaires. La  seule voie est celle de la lutte de classe consciente pour sauver la société de l’abîme économique et politique qui s’ouvre devant elle. Avec l’objectif, non de replâtrer la société capitaliste, mais d’en construire une nouvelle, socialiste.