Les révolutionnaires et les élections

Cercle Léon Trotsky
21/02/2016

La vie politique française étant marquée par des élections presque tous les ans, nous profitons d’une année sans élection… pour expliquer les raisons pour lesquelles nous y participons régulièrement. En nous présentant chaque fois que nous le pouvons, nous sommes fidèles à l’héritage du mouvement ouvrier.

Pas plus que les révolutionnaires qui nous ont précédés, nous ne pensons que les élections changent la vie ou la société. Alors, à première vue, cela peut paraître paradoxal de faire l’effort de nous y présenter. Mais nous pensons qu’une organisation communiste révolutionnaire doit participer aux élections chaque fois qu’elle en a l’occasion. Nous ne sommes pas électoralistes, et en même temps, nous sommes pour nous saisir de toutes les possibilités qu’offre une campagne électorale pour faire avancer nos idées.

Cela permet d’abord de défendre largement notre programme, de nous adresser à l’ensemble des travailleurs. Ainsi il faut trouver le langage pour nous faire comprendre d’eux, et vérifier leur accord ou non avec nos idées. C’est aussi le moyen de nous confronter aux autres partis, de proposer une politique ouvrière face à toutes les variantes de politiques bourgeoises. Pour toutes ces raisons, cela peut contribuer à élargir notre audience.

En France, le fait de pouvoir s’exprimer, ne serait-ce que par le bulletin de vote, a été un combat. Pour aboutir à ce que les citoyens, comme disent les politiciens, puissent participer à la vie politique, il fallut près d’un siècle avec de nombreuses péripéties, y compris des affrontements violents. Ce furent parfois des révolutions qui l’imposèrent aux classes dirigeantes.

Lorsque les premiers partis à se réclamer des idées de Marx et Engels, les partis socialistes, se sont développés à la fin du 19ème siècle dans de nombreux pays, ils y sont parvenus en participant notamment aux combats politiques que sont les campagnes électorales. Bien sûr, elles se déroulaient dans des contextes bien différents selon le pays, que ce soit la France, l’Allemagne, ou la Russie. Mais le problème des droits démocratiques traversait tous les partis socialistes, qui appartenaient à la même Internationale.

Fallait-il ou pas participer aux élections ? Dans quel but fallait-il y participer ? Pour faire de la propagande ? Pour avoir des élus ? Si oui, en faisant des alliances ou pas ? Avec qui ? Et, plus tard, une autre question débattue avec ardeur va surgir : est-ce que se battre pour avoir et garder des élus à tout prix ne conduisait pas à trahir ses idées? Sur toutes ces questions, le mouvement ouvrier a connu bien des discussions, et les désaccords révélaient des divergences plus profondes, notamment entre d'un côté les révolutionnaires et de l'autre les réformistes, qui pensaient qu’il était possible de changer le sort des travailleurs graduellement et par la voie électorale.

Ce sont ces batailles politiques qui ont aidé à la construction des partis ouvriers. Elles ont contribué à unifier la classe ouvrière, à surmonter les divisions, les corporatismes, et à ce que se forge une conscience de classe, c’est-à-dire la conscience que ses intérêts sont distincts de ceux de la bourgeoisie.

Contrairement à ce que prétendent aujourd’hui le Parti socialiste et le Parti communiste, issu du stalinisme, le programme électoral du parti ouvrier n’était pas un moyen d’accéder au pouvoir, mais c’était l’un des moyens de rallier, d’organiser les ouvriers derrière un même drapeau.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre nos propres participations électorales. Mais avant d’en parler, nous relaterons les combats au travers desquels le suffrage universel a été imposé, et l’usage qu’en ont fait les partis ouvriers révolutionnaires.

Les longs débuts du suffrage universel en France

Pour commencer, précisons que le suffrage universel n’a pas toujours existé en France, et qu’aujourd’hui encore, il n’existe pas partout. Il y a des pays où il n’existe toujours pas, des pays de dictature où il est très limité, d’autres encore où il s’accompagne d’une procédure qui paraît plus compliquée, comme aux États-Unis. 

Mais même ici, pays considéré comme un modèle en la matière, les hommes politiques ne représentent pas vraiment  le « peuple français ». Et s’ils prétendent tirer leur légitimité du « suffrage des urnes », ils n’imaginent pas que le suffrage universel a été le produit d’une série de combats, dont la première étape fut la Révolution française.

La Révolution française, une première tentative

En 1789, la Révolution française élabora la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui affirmait l’égalité de tous devant la loi. Mais les intellectuels, qui l’avaient rédigée contre le pouvoir monarchique, n’avaient pas été jusqu'à reconnaître le droit de vote à tous les citoyens, puisque les plus pauvres en étaient exclus, mais aussi les femmes, et les esclaves dans les colonies françaises.

Seuls votaient les hommes qui payaient l’impôt, le cens comme on l’appelait à l’époque. Ainsi en bas de l'échelle, trois millions de citoyens dits « passifs », étaient privés du droit de vote, tandis que les quatre millions de citoyens « actifs », c’est-à-dire les plus fortunés, désignaient les 44 000 électeurs, qui choisissaient les députés. Ce suffrage censitaire n’était donc ni universel, ni direct.

Ce n'est qu’à l’issue de l’insurrection qui renversa la royauté et proclama la première République, dans le feu des événements révolutionnaires d’août 1792, que fut décidée la convocation d’une Convention nationale élue au suffrage universel. Pour la première fois et grâce à la mobilisation des masses populaires, le droit de vote fut reconnu à tous les hommes. Le suffrage n’était pas vraiment universel car toujours exclusivement masculin. Et il ne fut appliqué que le temps d’un scrutin.

Il y eut peu de votants, autour de 10%, car les procédures pour s’inscrire sur les listes électorales prenaient souvent plusieurs jours, ce qui était impossible pour la plupart des ouvriers des villes ou des paysans pauvres qui devaient gagner chaque jour leur pain quotidien.

La Constitution  de 1793 qui en sortit fut la plus démocratique qui ait jamais existé. Elle étendit même le droit de vote aux étrangers domiciliés en France depuis au moins un an. Mais ce fut la seule fois. Les révolutionnaires étaient capables de faire ce qui, deux siècles après, n’est toujours pas le cas !

Cette constitution fut approuvée lors d’un référendum par une écrasante majorité de votants. Mais elle ne fut jamais appliquée. Dès que la bourgeoisie fut revenue de la grande peur qu’elle avait éprouvée devant l’irruption des masses sur la scène de l’histoire, dès qu’elle reprit les choses en main en éliminant Robespierre et les Jacobins, elle restaura le suffrage censitaire, réservé aux plus riches.

Il fallut bien d'autres événements révolutionnaires et près de trois-quarts de siècle pour imposer le suffrage universel en France. L’influence du mouvement chartiste en Grande-Bretagne, dans les années 1840, joua un rôle.

En Angleterre, pays qui s’industrialisa le premier, la classe ouvrière et ses représentants se mobilisèrent pour exiger un système électoral démocratique. À l’époque, la majorité de la population était constituée de la classe ouvrière, qui était écartée de toute possibilité de s’exprimer politiquement. Il y eut alors un vaste mouvement qui mobilisa des millions d’ouvriers pendant une décennie, de 1837 à 1848, et revendiqua une Charte.

Cette Charte était une pétition qui avait été adoptée à l'initiative de l'Association des travailleurs londoniens, et qui affirmait en préambule « malgré tous les éléments de prospérité nationale (…), nous sommes écrasés de souffrances privées et publiques ». Pour changer leur sort, les ouvriers réclamaient par cette pétition : le suffrage universel, la convocation annuelle du Parlement, le secret des votes et l'allocation d'une indemnité aux députés, seul moyen de permettre à des élus issus des rangs ouvriers et n’ayant pas les revenus d’un bourgeois, ou d’un aristocrate, de subvenir à leurs besoins durant leur mandat.

Le mouvement chartiste fut finalement vaincu et durement réprimé par le gouvernement. Mais pour la première fois, la classe ouvrière avait montré qu’elle n’était pas seulement une classe exploitée et souffrante, mais aussi une classe combattante, revendiquant des droits politiques élémentaires.

Le suffrage universel, mis en œuvre par les révolutionnaires de 1848

L’exemple de ce mouvement chartiste allait inspirer les révolutionnaires en France, qui proclamèrent pour la deuxième fois la République sur les barricades en février 1848. Après les piques des sans-culottes, ce furent les fusils des ouvriers parisiens des faubourgs qui imposèrent l’adoption du suffrage universel pour élire l'Assemblée constituante.

Cette révolution fut déclenchée par l’interdiction d’un banquet par le pouvoir, banquet qui s’inscrivait dans une campagne pour demander une réforme électorale. Il faut dire qu’en 1847, il n’y avait que 250 000 électeurs. Au-delà des plus pauvres, c’était donc aussi de larges couches de la petite et moyenne bourgeoisie qui étaient privées du droit de vote. Elles aspiraient à participer davantage à la vie politique par un élargissement du suffrage censitaire.

Les monarchistes, opposants à la réforme électorale, affirmaient : « Le droit électoral n’est pas dans le nombre, mais appartient à la capacité politique » ; à quoi les républicains, partisans de la réforme, répondaient : « Il faut changer le système (électoral) à peine de subir une révolution violente ». On le voit, opposants ou partisans de la réforme électorale, tous craignaient la fureur révolutionnaire du peuple et cherchaient surtout le meilleur moyen de la contenir !

La révolution de février 1848 balaya ces calculs. Elle décida de convoquer rapidement  une Assemblée constituante au suffrage universel, suffrage toujours limité aux hommes, âgés de plus de 21 ans, et résidant depuis six mois au même endroit. Le corps électoral passait alors de 250 000 électeurs à 9 millions !

Alexis de Tocqueville, un républicain libéral qu’on nous présente aujourd’hui comme un des inspirateurs de la démocratie moderne, craignant ce qu’il appelait la dictature de la majorité au nom de l’égalité, s’inquiétait que Paris ne soit « sur le point de tomber dans les mains des socialistes armés ».

Il fut rassuré par le résultat des élections, dont il décrivit le déroulement dans son village normand : « Le matin de l'élection, tous les électeurs se réunirent devant l'église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par deux, suivant l'ordre alphabétique ; je voulus marcher au rang que m'assignait mon nom, car je savais que, dans les pays et dans les temps démocratiques, il faut se faire mettre à la tête du peuple et ne pas s'y mettre soi-même.

 (…) Je rappelai à ces braves gens la gravité et l'importance de l'acte qu'ils allaient faire ; je leur recommandai de ne point se laisser accoster ni détourner par ceux, qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper (il pense aux révolutionnaires bien sûr) ; mais de marcher sans se désunir et de rester ensemble, chacun à son rang, jusqu'à ce qu'on eût voté(…). Tous les votes furent donnés en même temps, et j'ai lieu de penser qu'ils le furent presque tous au même candidat »  c’est-à-dire à lui-même Tocqueville.

Il y eut plus de 80% de votants cette fois-là. Dans les campagnes, les cortèges pour aller voter s’étiraient comme des processions, derrière le notable ou le curé. Pas étonnant qu’ils donnèrent une nouvelle Assemblée constituée aux trois quarts de représentants qui avaient appartenu à l’ancienne assemblée de la monarchie censitaire ! Le suffrage universel avait mobilisé la population derrière les notables, il confirmait la domination des puissants et des possédants sur la société.

La lutte politique opposait monarchistes et républicains. Mais la lutte de classes, elle, se poursuivait. Les ouvriers parisiens, qui n’avaient pas oublié le mot d’ordre de février 1848 de « république sociale » et qui avaient fait la révolution pour changer leur sort, se sentaient trahis par le gouvernement provisoire, qu’ils avaient contribué à mettre en place. Aux cris de « du pain ou du plomb », ils descendirent dans les rues de Paris en juin 1848.

Mais les hommes de février 1848, Lamartine ou Garnier-Pagès, tout républicains qu’ils soient, étaient avant tout des représentants de la bourgeoisie, et ils firent écraser dans le sang cette insurrection du prolétariat parisien faisant près de cinq mille morts, arrêtant et déportant en Algérie des milliers de prisonniers.

Pour Marx et Engels, cet épisode sanglant démontrait l’antagonisme de classe existant entre le prolétariat et la bourgeoisie. Ils en concluaient que pour s’émanciper, le prolétariat devait s’organiser indépendamment de la bourgeoisie et combattre pour ses propres objectifs.

Quant aux classes dirigeantes, responsable du massacre de l’insurrection ouvrière de juin 1848 et encore sous le coup de la frayeur qu’elle leur avait inspirée, elles vidèrent la nouvelle Constitution de tout contenu démocratique, de toute référence à la république sociale. La peur des rouges, utilisée comme un épouvantail par les politiciens conservateurs, conduisait à des votes de plus en plus réactionnaires, au sein de la Constituante, et lors des élections qui suivirent.

D’abord il y eut l’élection présidentielle en décembre 1848, qui fut la première au suffrage universel, et la dernière pour longtemps. Elle élut comme président de la République Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon premier, avec près des trois-quarts des suffrages. Les ouvriers, et tous ceux dont le cœur battaient pour les idées révolutionnaires, se choisirent de s’abstenir, ou votèrent pour Louis-Napoléon Bonaparte, car son opposant, le candidat des républicains, n’était autre que Cavaignac, le général qui avait mitraillé les insurgés de juin !

Il y eut ensuite des élections législatives en mai 1849 qui donnèrent une écrasante majorité au parti de l’Ordre, qui s’appuyait sur les paysans sous la coupe des hobereaux locaux et des curés, et coupés du Paris révolutionnaire. Regroupant tous les nostalgiques de la monarchie, des légitimistes aux orléanistes, le programme du parti de l’Ordre était dans son slogan : « religion, propriété, famille ». Inutile de préciser que tout ce beau linge était violemment hostile au suffrage universel, car le suffrage universel et l’idée que les hommes avaient des droits égaux représentaient tout ce que ces gens-là détestaient.

Cette République chancelante allait être finalement balayée par le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte deux ans plus tard, le 2 décembre 1851. Peu après son coup d’État, il se faisait, comme son oncle, proclamer Empereur.

Pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre la révolution de 1848 et ce coup d’État, la bourgeoisie républicaine avait été de trahison en renoncement, car elle voulait avant tout pouvoir vaquer à ses affaires, y compris éventuellement sous la protection d’un État fort ayant les coudées franches. Représentée par des hommes politiques de plus en plus conservateurs, elle fit le lit de la dictature d’un seul homme, l’Empereur, et de la chute du régime parlementaire.  Le parlementarisme bourgeois étant encore par trop instable, la bourgeoisie préférait « plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin », selon l’expression de Marx.

L’Empire s’effondra après la défaite contre la Prusse, et sur ses ruines, une nouvelle République fut proclamée en septembre 1870. Mais l’Assemblée, élue en janvier 1871 par un suffrage charcuté, qui privait de vote les pauvres, ou les ouvriers rendus itinérants par la recherche d’un travail, qui plaçait les paysans sous l’autorité des notables ruraux et des nobles, fut, là encore, majoritairement royaliste.

La Commune de Paris, un pouvoir démocratique

Un véritable pouvoir démocratique fut exercé, cependant, pendant trois mois par le petit peuple de Paris, ouvriers, artisans, boutiquiers, qui s’était soulevé contre les attaques de cette « assemblée des ruraux », selon l’expression de Marx. Ce fut la Commune de Paris. 

Lénine analysait ainsi l’importance de cet événement : « Au parlementarisme vénal, pourri jusqu'à la moelle, de la société bourgeoise, la Commune substitue des organismes où la liberté d'opinion et de discussion ne dégénère pas en duperie, car les parlementaires doivent travailler eux-mêmes, appliquer eux-mêmes leurs lois, vérifier eux-mêmes les effets, en répondre eux-mêmes directement devant les électeurs. Les organismes représentatifs demeurent, mais le parlementarisme comme système spécial, comme division du travail législatif et exécutif, comme situation privilégiée pour les députés, n'est plus ». L’État et la révolution (1917).

Les élus de la  Commune, ainsi que la plupart des fonctionnaires, étaient non seulement responsables devant leurs électeurs, mais également révocables, et ils ne touchaient qu’un salaire d'ouvrier qualifié. La Commune était, selon les mots de Marx, « la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du Travail ».

Cette expérience nouvelle ne dura pas et ne se limita qu’à une ville, la capitale. Elle fut bientôt écrasée par l’armée de la bourgeoisie française, aidée par l’armée prussienne qui faisait le siège de Paris. La répression fit près de trente mille morts en une semaine à peine. Ce massacre est resté dans le mouvement ouvrier sous le nom de « semaine sanglante ». Les tribunaux condamnèrent des milliers d’autres ouvriers et militants à la mort devant un peloton d’exécution, ou à la déportation et au bagne.

Louise Michel fut ainsi déportée en Nouvelle-Calédonie pendant sept ans, après avoir connu vingt mois de détention. Ceux qui purent échapper à la répression se réfugièrent en exil à l’étranger, à Londres ou ailleurs.

Cette saignée dans le mouvement ouvrier français, qu’il mit plus d’une décennie à surmonter, était à la mesure de la peur qu’avait suscitée dans la bourgeoisie française ce régime ouvrier qui, pour la première fois dans l’histoire, mit en œuvre la proclamation de l’Internationale ouvrière : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

La République parlementaire installée sur les ruines de la Commune de Paris

La République parlementaire, basée sur le suffrage universel, ne fut officiellement établie en France qu’en 1875. Un Parlement, c’est encore le meilleur moyen pour les partis bourgeois de discuter entre eux, ouvertement ou en coulisse, des intérêts des diverses couches de possédants, hors de la pression des mouvements sociaux, de « la rue » comme ils disent toujours aujourd’hui.

La bourgeoisie apprit sans grande difficulté à gouverner avec le suffrage universel. Elle n’y perdait ni ses prérogatives, ni ses profits. En l’utilisant bien, il était un instrument de tromperie, permettant à une minorité de privilégiés, et à ses représentants, de diriger la société pour leur propre compte, tout en gardant les apparences d'un régime où c'est le peuple qui décide.

Derrière l'égalité formelle de droit, il y a toujours les inégalités sociales. La société capitaliste reposant sur l’exploitation et le vol des richesses créées par l’ensemble de la population mais appropriées par un petit nombre, elle essaie de dissimuler ce pouvoir des plus riches derrière le paravent de la démocratie parlementaire. Démocratie parlementaire à propos de laquelle Marx disait qu’elle consiste pour les opprimés à décider périodiquement et pour un certain nombre d'années qui sera, parmi les représentants de la classe des oppresseurs, celui qui les foulera aux pieds au Parlement.

Pour les hommes politiques bourgeois, le suffrage universel pouvait être un amortisseur des secousses sociales, à condition de prendre certaines précautions pour éviter l'élection d'une assemblée qui risquait de porter atteinte aux intérêts des possédants.

C’est peut-être anecdotique aujourd’hui, mais significatif : il fallut, par exemple, une vraie bataille pour imposer que le vote soit secret, et pas sous l’œil du patron ou du représentant du gouvernement. Dans les premières consultations, c’était même le président du bureau de vote qui mettait le bulletin dans l’urne. Il pouvait non seulement savoir pour quel candidat chacun votait, mais il pouvait aussi maculer les bulletins qu’il voulait rendre nuls.

C’est ainsi que la pratique du morceau de lard caché sous la table qui portait l’urne n’était pas rare : quand le président voyait entrer dans le bureau un électeur qu’il jugeait suspect de ne pas bien voter à ses yeux, il passait la main sous la table avant de s’emparer du bulletin qu’il tachait de ses doigts graisseux !

L’isoloir ne fut imposé en France qu’en 1913, avec l’enveloppe dans laquelle on glisse son bulletin. Jusque-là, les bulletins étaient distribués par les candidats ou leurs représentants devant le bureau de vote et l’électeur choisissait son bulletin au vu et au su de tous. Pour les notables, c’était le moyen le plus sûr de guider l’électeur dans son choix.

Des parlementaires conservateurs étaient contre l’isoloir, parce qu’ils étaient contre l’idée que l’électeur échappe à leur pression, à celle du patron ou du curé. Ils en riaient à l’Assemblée, l’appelant le  « cabinet » ou  la « cellule ». Avec leur arrogance de classe, ils glosaient sur « les ouvriers gênés par leurs doigts calleux» ou « la maladresse des paysans qui n’auraient pas la dextérité pour ouvrir l’enveloppe ». Il y avait même ceux qui, bien qu’hostiles au vote des femmes, imaginaient grassement ce qui pourrait se passer dans l’obscurité de l’isoloir quand hommes et femmes y accèderaient ensemble !

Certains notables offraient le coup à boire en même temps que le bulletin pour s’assurer du vote. En Bretagne, on disait d’une élection où on ne payait pas à boire à l’électeur qu’elle était une « élection sèche », et de fait avec beaucoup moins de participation !

De nombreuses restrictions au suffrage universel

Sur le plan politique, les restrictions au droit de vote étaient nombreuses. Les femmes, c’est-à-dire rien moins que la moitié de l’électorat, en étaient exclues. Le Front populaire en 1936 ne leur accorda pas ce droit, et elles durent attendre 1945 pour l’exercer.

La couleur de peau fut aussi à l’origine de restrictions. Les esclaves noirs avaient bien été libérés officiellement de l’esclavage par la révolution de 1848, mais ils durent se battre contre le racisme et le mépris de classe pour exercer leur droit de vote et pour être candidat. Hégésippe Légitimus fut le premier député noir élu en 1898 ; c’était le fondateur du Parti socialiste révolutionnaire, lié au Parti ouvrier de France de Guesde et de Lafargue (pour être exact, il y avait eu déjà un député noir en 1793, mais pour peu de temps, le haïtien Jean-Baptiste Belley).

Quant aux peuples coloniaux, ils furent privés de tout droit démocratique pendant près d’un siècle, jusqu’en 1946, la France républicaine s’accommodant très bien de l’exclusion politique de ceux qu’elle appelait les « indigènes » dans son immense empire colonial.

En Algérie, il fallut attendre 1947 pour que le gouvernement socialiste de Ramadier mette en place un nouveau statut. Pour la première fois, les Algériens, mais pas les femmes, obtinrent le droit de vote aux élections générales. Mais il y avait un collège à part pour les indigènes, qui élisaient le même nombre de sièges que les Français, alors qu’ils étaient huit fois plus nombreux.

Les nationalistes décidèrent de participer aux élections municipales de 1947 pour populariser les idées d’indépendance auprès d’un large public et gagner son adhésion.  Les meetings qu’ils organisaient attirèrent  un public énorme, les salles étaient pleines. Le résultat fut un succès dans toutes les villes importantes, donnant la victoire aux nationalistes. Les listes soutenues par le pouvoir étaient évincées, ce qu’il ne supporta pas.

Aux élections législatives de 1948, le pouvoir colonial truqua les élections, bourrant les urnes, et il usa d’intimidation, de violence, arrêtant même les candidats, pour fausser les résultats et faire élire les candidats de l’administration au collège indigène. Il ne tolérait même pas une liberté politique limitée.

 Même aujourd’hui, les étrangers, plus de trois millions, sont toujours privés du droit de vote. Ils représentent pourtant 20 à 30 % de la classe ouvrière actuelle, vivant en France depuis des années, y élevant leurs enfants, contribuant par leur travail à la richesse du pays, par leurs impôts aux recettes de l’État. Ce n’est pas la moindre des lamentables capitulations de la gauche gouvernementale devant la montée des idées réactionnaires, que de l’avoir maintes fois promis, et chaque fois enterré quand elle avait la possibilité de le mettre en œuvre. Pour notre part, nous sommes bien évidemment pour le droit de vote des étrangers à toutes les élections !

Le développement des partis ouvriers socialistes de la 2ème Internationale

Si la bourgeoisie a su encadrer, limiter le suffrage universel pour le contrôler, les partis ouvriers socialistes, qui allaient se développer à partir des années 1870, apprirent aussi à l’utiliser pour leurs propres objectifs.

La répression sanglante de la Commune de Paris avait démontré que le pouvoir des ouvriers et le pouvoir de la bourgeoisie étaient inconciliables. Des enseignements que le mouvement ouvrier pouvait tirer de la Commune, un était particulièrement important et il fut retenu par Marx et les militants qu’il influençait : pour transformer complètement la société, il fallait à la fois conquérir le pouvoir et abattre le pouvoir de la bourgeoisie.

Pour atteindre ce but, il fallait se préparer aux futurs affrontements de la lutte de classes en gagnant de larges masses ouvrières aux idées socialistes. Le problème de l’heure était de construire des partis ouvriers capables de mener une politique de classe, au moins à l’échelle d’un pays, et de coordonner leurs actions dans une nouvelle Internationale, la 2ème Internationale.

En France, plusieurs partis socialistes et différentes tactiques électorales

En France, à partir des années 1870, le développement économique et la mécanisation de l’industrie allaient transformer la classe ouvrière. Jusque-là surtout dispersée dans de petits ateliers, elle se concentrait désormais dans des centres industriels.

Cela faisait surgir des militants dans tout le pays, la lutte de classes quotidienne amenait de nouvelles générations d’ouvriers à revendiquer, à manifester, et à faire grève. Ces grèves allaient arracher des augmentations de salaires et la réduction du temps de travail. Elles parvenaient à imposer au gouvernement quelques lois pour protéger les ouvriers contre les pires aspects de l’exploitation patronale, comme par exemple la loi interdisant le travail des enfants de moins de douze ans en 1874.

Il y avait tout un foisonnement d’organisations, de partis, de syndicats, se réclamant de la lutte de classe ou même du socialisme. Le mouvement syndical et le mouvement politique se développaient et s’influençaient mutuellement.

C’est Jules Guesde qui incarna le courant marxiste en France. Pendant un quart de siècle, il milita pour construire un parti ouvrier socialiste, un parti qui défende l’indépendance politique de la classe ouvrière, et qui se démarque des courants radicaux et républicains, qui représentaient la gauche de l’époque. Avec Paul Lafargue, gendre de Marx, ils contribuèrent à l’implantation d’un parti dans la classe ouvrière et en assurèrent la boussole politique.

Parmi les batailles politiques que la classe ouvrière devait mener, Jules Guesde défendait l’idée de participer aux batailles électorales sur la base d’un programme se référant au socialisme. Il estimait que si le prolétariat n’était pas représenté sur le terrain électoral, les partis représentant les divers intérêts de la bourgeoisie y seraient présents, eux.

Guesde pensait que les travailleurs ne devaient pas se priver de participer à l’action politique, et qu’au contraire, l’action révolutionnaire de la classe productive devait, je le cite, « être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé ainsi d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation ».

En 1880, il faisait adopter en congrès un « programme électoral des travailleurs socialistes », dont la partie économique comme la partie politique avaient été approuvées par Marx et Engels. Ce programme devait permettre selon ses termes « à la France ouvrière de s’arracher aux politiciens bourgeois qui l’exploitent et de se compter, de s’affirmer en tant que classe ».

Le journal guesdiste « L’égalité », sous-titré « organe collectiviste révolutionnaire », expliquait : « Ce n’est pas un programme de réformes que l’on a à dresser, ce n’est pas l’entrée de quelques socialistes au parlement que l’on doit avoir en vue, ce n’est pas une action parlementaire quelconque que l’on doit viser, on ne doit chercher qu’un moyen de rallier la classe ouvrière éparse dans les différents partis bourgeois, de la séparer de ceux dont les intérêts sont diamétralement opposés aux siens, de l’organiser en force distincte capable de briser le milieu social actuel».

Le programme électoral contenait les principales revendications de la classe ouvrière : la journée de 8 heures, la suppression du livret ouvrier, qui permettait aux autorités de contrôler les déplacements des ouvriers, l’accès à l’instruction des enfants, la suppression de toutes les limitations au droit de réunion et d’association, mais aussi l’armement général du peuple.

 Sur ces revendications, à la fois économiques et politiques, le Parti ouvrier menait une agitation, une propagande à l’échelle du pays. La participation aux élections devint un levier pour diffuser les idées socialistes dans de larges couches ouvrières, afin d’éduquer politiquement la classe ouvrière.

Dans les années 1880, il n’y avait pas un seul parti socialiste mais plusieurs, dont le Parti ouvrier de Guesde et de Lafargue qui, lui, se réclamait du marxisme et voyait dans les élections un point d’appui pour le combat général. Il y avait aussi les possibilistes, qui pensaient, eux, que le bulletin de vote permettait de changer le rapport de force. Discuter les prises de position des différents socialistes, comparer les interventions des uns et des autres, tout cela permettait de faire progresser la conscience politique.

À côté des socialistes, il existait dans le mouvement ouvrier d’autres tendances, qui n’avaient pas la même attitude par rapport aux élections, en particulier les anarchistes, qui prônaient l’action directe et refusaient de participer aux élections, qu’ils considéraient comme une impasse, pour ne pas dire une diversion, voire une trahison.

Lors des campagnes électorales, toute la vie politique s’animait. En 1893, le préfet de police de Paris estimait que sur 350 000 inscrits, 170 000 avaient participé à un meeting électoral, près d’un électeur sur deux ! Les cabarets ouvriers y tenaient leur place.

À l’époque, les journées de travail duraient plus de dix heures, six jours sur sept. On en sortait pour aller au cabaret, qui devenait alors un lieu de réunion et d’agitation politique. Les ouvriers s’y pressaient pour entendre les militants défendre leur candidat, les orateurs confronter leur programme. Réunions et meetings permettaient de toucher une partie importante de la population, de faire connaître les militants ouvriers et leurs idées.

Pour avoir des élus dans le cadre du scrutin majoritaire à deux tours, il fallut à plusieurs reprises faire des alliances tactiques avec les « radicaux », qui représentaient la petite-bourgeoisie progressiste des villes, les artisans, les professions libérales. Ces radicaux reprenaient dans leur programme certaines revendications ouvrières, mais ils combattaient l’idée d’un parti socialiste, qui se définissait en tant que tel, au nom d’un prétendu « front républicain ». Pour les socialistes, il n’était pas question d’un front commun avec les radicaux, mais seulement de faire élire des députés socialistes au second tour grâce à des désistements mutuels. Ces députés, une fois élus, ne devaient défendre que leur propre programme.

Le premier maire socialiste, Thivrier, un ouvrier mineur fut élu à Commentry dans l’Allier en 1882, un an après le premier député socialiste, élu à Marseille. Dans les années qui suivirent, de nombreuses villes ouvrières allaient élire un maire socialiste, de Montluçon à Roubaix, de Saint-Denis à Marseille.

Certains de ces maires, pourtant élus légalement, furent révoqués par les préfets, car la bourgeoisie, considérant les municipalités comme des rouages de son pouvoir politique, ne voyait pas d’un bon œil des socialistes pénétrer ses institutions. Des maires ouvriers durent se battre pour que leur patron les laisse exercer leur mandat, d’autres furent licenciés à peine élus. Les élections pouvaient alors déboucher sur d’autres combats, comme la grève des mineurs de Carmaux, à la suite du licenciement du maire fraîchement élu, un ajusteur dans les mines.

Avec la grève de Decazeville, la formation d’un groupe socialiste au Parlement

En janvier 1886, éclata la grève de Decazeville dans l’Aveyron. Deux mille mineurs arrêtèrent le travail parce que le patron avait brutalement baissé leur salaire. Le directeur Watrin reçut en mairie une délégation, à laquelle il refusa la moindre concession. Poursuivi par la foule en colère, il fut rattrapé et défenestré. Mort à la suite de ses blessures, il devint le martyr de la cause patronale. La répression s’abattit sur les grévistes.

Les socialistes se solidarisèrent des grévistes. Jules Guesde écrivit le lendemain dans son journal : « Le sang avait coulé. Par extraordinaire, pour la première fois peut-être, ce n'est pas du sang ouvrier. (...) Devant ce cadavre d'employeur, de tortureur, qui va tirer des larmes de tous les yeux bourgeois et des condamnations d'une justice également bourgeoise, il nous est impossible de penser à autre chose qu'aux souffrances, aux injures et aux provocations dont une pareille mort n'est que le couronnement, pour ne pas dire le châtiment ».

Les quatre députés ouvriers, qui avaient été élus grâce à des alliances avec les radicaux et qui jusque-là ne s’en distinguaient guère, prirent résolument position pour les grévistes, et ils furent les seuls. Le député Émile Basly, qui avait été lui-même mineur pendant dix-huit ans, interpella le gouvernement à l’Assemblée sous les huées de la droite royaliste.

Il traita le directeur Watrin d’affameur, justifia la révolte ouvrière en invoquant la prise de la Bastille en 1789, réclama la mise en liberté des ouvriers arrêtés et développa un programme de revendications ouvrières, comprenant en particulier la revendication de la journée de huit heures et celle d'un salaire minimum. Seuls ses trois camarades, élus socialistes comme lui, Zéphirin Camélinat, Antide Boyer et Clovis Hugues, se levèrent pour l'applaudir, devant une salle violemment hostile. Ces députés menèrent alors toute une campagne, à Paris et en province, avec de nombreuses réunions de soutien aux grévistes.

Jules Guesde commenta : « Les classes et leur lutte fatale ont fait leur entrée au Palais-Bourbon ». Pour Engels, « cette apparition d’un parti ouvrier au Palais-Bourbon est le grand événement de l’année. La chape est maintenant rompue sous laquelle les radicaux avaient réussi jusqu’à présent à étouffer les masses laborieuses en France ».

Pour protester contre les arrestations des grévistes de Decazeville, Rochefort, un ancien Communard devenu député de Paris, démissionna provoquant une élection partielle. Les socialistes de diverses tendances se mirent d’accord pour présenter Ernest Roche, un des condamnés de Decazeville, qui affronta au 2nd tour le candidat radical soutenu par le centre et la droite. Ce fut une campagne pour ou contre la grève de Decazeville, et si le candidat socialiste perdit finalement, il arriva en tête dans les quartiers ouvriers et il obtint 100 000 voix contre 146 000 au radical. C’était clairement un vote de classe, qui témoignait de la force montante de la classe ouvrière.

Dans toute cette période, il y avait deux choses qu'un dirigeant socialiste pouvait connaître alternativement : la prison et l'élection. C’est ainsi que Lafargue jeté en prison en 1891 pour un discours à Fourmies, en fut sorti par son élection comme député de Lille.

La 2ème Internationale avait décidé, en effet, en 1889 que le 1er mai serait un grand jour de mobilisations pour les 8 heures dans tous les pays. Bien que les grèves et les manifestations soient déclarées illégales, les socialistes allaient mener toute une campagne pour leur réussite, suscitant un vent de panique dans les milieux bourgeois et leurs soutiens.

Comme dirigeant socialiste, Paul Lafargue avait multiplié les réunions, notamment à Fourmies, dans le Nord, car les grèves dans le textile y avaient commencé bien avant le 1er mai. Le jour du 1er mai, le maire, au service d’un patronat désireux de briser le mouvement de grèves, fit appel au gouvernement qui déploya des troupes armées. En fin d’après-midi, l’armée tira dans la foule, faisant 9 morts dont des jeunes filles et des enfants. Cela créa une vive émotion dans tout le pays, 30 000 personnes participèrent aux obsèques organisées par le Parti ouvrier de Guesde et de Lafargue, dans une ville mise en état de siège.

 Au lieu d’enquêter sur le massacre, la justice poursuivit le dirigeant local du parti, Culine. Mais elle voulut aussi cogner plus haut en inculpant un dirigeant national, en l’occurrence Paul Lafargue, « pour provocation directe au meurtre », suite à sa série de meetings préparant le 1er mai. En juillet, ils furent tous les deux condamnés à de la prison.

Pour faire de l’agitation contre ce jugement inique, le Parti ouvrier les présenta comme candidats à des élections partielles. La campagne pour faire élire Lafargue à Lille eut un retentissement national. Jules Guesde et ses compagnons allaient tenir trente-quatre réunions publiques en trente-huit jours. Dans la profession de foi adressée à ses électeurs, Lafargue leur écrivit de sa prison qu’ils n’auraient pas seulement à juger des massacreurs de Fourmies, mais aussi de la société capitaliste toute entière. Elu député de Lille haut la main, en 1891, il sortit de prison.

Engels commenta le résultat dans ces termes : « une banale élection partielle se trouve transformée en grande action politique, mais plus que la victoire elle-même, c’est la façon dont elle a été remportée ». Un journal bourgeois s’alarmait : « avec Mr Lafargue, gendre de Karl Marx, ce qui entre dans le parlement, c’est le collectivisme ».

Lafargue utilisa la tribune parlementaire pour exposer les conceptions socialistes à une échelle plus grande. Et entre deux sessions, il parcourait la France pour soutenir les grèves, aider les socialistes locaux, en remplissant les salles de réunion grâce à sa popularité.

Deux ans plus tard, en 1893, une cinquantaine de députés socialistes, dont Guesde, élu à Roubaix, entraient au parlement. Mais ils représentaient les divers partis socialistes, voire étaient indépendants de tout parti. Cette fraction socialiste au Parlement n’avait pas vraiment d’unité.

Contre la participation d’un ministre socialiste à un gouvernement bourgeois

Avec le développement du mouvement socialiste, bien d’autres problèmes se posaient. La question de la participation d’un ministre socialiste à un gouvernement bourgeois allait susciter un débat, non seulement parmi les socialistes français mais aussi dans toute l’Internationale.

En1899, Millerand, un socialiste sans parti, acceptait d’entrer comme ministre dans un gouvernement dirigé par Waldeck-Rousseau. Dans ce gouvernement dit de « défense républicaine », il côtoyait le général Galliffet, le massacreur de la Commune. Certains socialistes, dont Jaurès, étaient partisans du ministérialisme, comme on disait à l’époque pour désigner cette participation, en expliquant qu’il fallait faire bloc contre la réaction, et tenter de faire avancer les revendications ouvrières, même au gouvernement.

D’autres, comme Guesde ou Lafargue, étaient absolument contre. Lafargue disaient des ministres qu’ils étaient « des commis qui servent les intérêts du capital sous le contrôle des députés et des sénateurs ». Il expliquait que la participation à un gouvernement résultait toujours de concessions et d’engagements mutuels, alors que le Parti socialiste devait mener le combat sur le terrain des luttes sociales, sans que ses attaques au Parlement contre le gouvernement ne soient paralysées par une quelconque solidarité gouvernementale. Cette position, c’est celle que nous défendons encore aujourd’hui.

Rejetant les socialistes qu’ils jugeaient réformistes, compromis avec les institutions, trop enclins à pactiser avec les représentants de la bourgeoisie, des ouvriers s’étaient tournés vers le syndicalisme, faisant de la grève la forme d’action des travailleurs. En 1895, les Bourses du travail et les syndicats de métiers avaient fusionné pour donner la Confédération Générale du Travail, avec dès le départ une orientation anarcho-syndicaliste. Au congrès de 1906, celle-ci adopta la Charte d’Amiens qui revendiquait le caractère révolutionnaire du syndicalisme et son indépendance vis-à-vis du parti socialiste.

De leur côté, les socialistes s’étaient unifiés en un seul parti en 1905. Ils formèrent le Parti socialiste, section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), qui s’affirmait comme un parti de lutte de classes, partisan de la révolution. Mais la CGT lui reprochait de rentrer dans le jeu politicien en participant aux élections.

Cette défiance de la CGT vis-à-vis de l’action sur le terrain politique des socialistes ne la protégea pas pour autant de la faillite politique, puisqu’en 1914, ses dirigeants, tout comme ceux du Parti socialiste, collaborèrent à la politique d’union sacrée avec leur propre bourgeoisie.

Le parti social-démocrate en Allemagne et la montée de l’influence électorale

Mais le plus puissant parti ouvrier de cette époque, ce fut le parti social-démocrate allemand. Si l’appellation social-démocrate désigne aujourd’hui des courants ouvertement réformistes, au 19ème siècle, c’était alors le nom qu’on donnait aux partis socialistes, qui se réclamaient des idées marxistes.

En moins d’un demi-siècle, de 1866 à 1914, la social-démocratie a créé au sein de l’Empire allemand une véritable contre-société. A la veille de la guerre de 14-18, le parti comptait près d’un million de membres, les syndicats qu’il avait contribué à créer regroupaient près de trois millions de travailleurs. Aux élections législatives de 1912, il obtenait avec près de 35 % des voix un groupe parlementaire de 110 députés, le quart du Reichstag, le Parlement allemand. Les idées social-démocrate imprégnaient la majorité de la classe ouvrière ; les militants se cultivaient au travers des bibliothèques ouvrières, des associations de jeunesse ou sportives, et s’éduquaient grâce à des dizaines de journaux, d’écoles du parti.

Comment s’est produit cet enracinement dans les classes laborieuses ?

Dans les dernières décennies du 19ème siècle, le développement économique de l’Allemagne s’était accéléré. Sous la direction du chancelier Bismarck, l’Allemagne fut tardivement unifiée en un Empire allemand en 1871. Le pays connut alors un essor industriel rapide, transformant des millions de paysans crevant la faim et d’artisans, en prolétaires. Rien qu’entre 1882 et 1895, le prolétariat augmenta de 40 %, passant de 7 millions d’ouvriers à plus de 10 millions !

Concentrée dans les centres urbains et les régions industrielles, la classe ouvrière allait mener de nombreux combats contre les patrons et le gouvernement. C’est au travers de ces grèves, de ces manifestations, d’affrontements petits et grands avec la bourgeoisie et son Etat, que les travailleurs allemands allaient apprendre à s’organiser. Et c’est aussi au travers de batailles politiques, notamment électorales, qu’ils devinrent une véritable force politique, postulant à prendre la direction de la société. 

Pourtant pas plus en Allemagne que dans les autres pays, l’idée que le prolétariat formait une classe avec des intérêts politiques distincts n’allait de soi. Les facteurs de divisions ne manquaient pas au sein du jeune prolétariat. Les particularismes de toutes sortes, le nationalisme, les divisions religieuses étaient répandus. Pour combattre ces préjugés et forger une conscience de classe, les militants sociaux-démocrates firent une propagande inlassable, gagnant les ouvriers les plus conscients à leurs idées, éveillant des couches de plus en plus larges du prolétariat à la vie politique, à la compréhension de leur situation et du rôle que pouvait jouer le prolétariat pour transformer la société.

Devant cette croissance numérique mais surtout sociale et politique du prolétariat, Bismarck, qui considérait les socialistes comme, je le cite, « des bandes de brigands qui campent sur nos places », tenta d’arrêter leur progression en interdisant leur parti. Pendant douze ans, de 1878 à 1890, les lois dites antisocialistes tentèrent de juguler le mouvement ouvrier en train de se développer. Bien sûr, le pouvoir n’avait pas attendu ces lois pour réprimer les grèves, poursuivre les militants devant les tribunaux, condamner les députés à la forteresse.

Mais si les nouvelles lois contre les socialistes ne les empêchaient pas de se présenter aux élections, elles leur interdisaient de mener toute propagande, et d’éditer des journaux. La police pourchassait les militants, dispersait les réunions. Les militants connus étaient privés de leur gagne-pain, bannis de leur ville. Les libraires, les aubergistes étaient mis sous surveillance. Berlin était placé en état de siège.

Progressivement, camouflés en groupes de lectures ou de joueurs de cartes dans des appartements privés, en promeneurs du dimanche dans les parcs, les militants renouèrent les contacts et reprirent leurs réunions politiques.

Une tâche très importante fut celle de continuer à diffuser et à publier la presse qui était rédigée à l’étranger. Il fallait échapper à la censure, en faisant circuler clandestinement cette presse, sous les manteaux, ou dans le double-fond des malles. C’était « la poste rouge ».

La vie du parti se transforma, autant de façon spontanée que par décision du parti lui-même. Et ce fut une école d’organisation, où les militants apprirent le dévouement, ainsi que l’art de ne pas succomber aux provocations policières. Le parti s’adapta à la répression en menant toute une activité illégale, en organisant les grèves, mais aussi en exploitant toutes les failles possibles du régime policier.

Et la possibilité de participer aux élections, d’élire des députés au Parlement, en était une de taille. Elle permit à la fois de mener des batailles politiques larges, à l’échelle du pays, et d’avoir une tribune, d’autant que les discours des parlementaires pouvaient être publiés, ce qui permettait de contourner la censure sur la presse.

Voici ce qu’écrivait Engels du parlementarisme en 1895 : « Avec l’agitation électorale , il nous a fourni un moyen qui n’a pas son égal pour entrer en contact avec les masses populaires là où elles sont encore loin de nous, pour contraindre tous les partis à défendre devant tout le peuple leurs opinions et leurs actions face à nos attaques ; et, en outre, il a ouvert au Reichstag une tribune du haut de laquelle ils ont pu parler à leurs adversaires au Parlement ainsi qu’aux masses au dehors, avec une toute autre autorité et une toute autre liberté que dans la presse et dans les réunions(…) ».

La participation aux élections permit aussi de mesurer la croissance de l’influence social-démocrate dans la classe ouvrière.

Le résultat, ce fut qu’elle progressait inexorablement à chaque élection. Et lorsque les lois antisocialistes furent abandonnées en 1890, le parti avait multiplié par trois le nombre de voix, représentant 20 % de l’électorat et obtenant 36 députés, même si pendant des années encore certains d’entre eux continuèrent les allers-retours entre le parlement et la prison. C’est en utilisant toutes les possibilités, légales comme illégales, pour continuer leur agitation politique, que les socialistes devinrent la première force politique du pays.

Ainsi, le parti ouvrier allemand réussit à regrouper et à unifier les travailleurs derrière leurs objectifs de classe. La multiplication de grèves de plus en plus puissantes, les succès électoraux, la participation croissante d’ouvriers et de jeunes à l’activité du parti, tout cela lui conférait un poids important dans la vie politique du pays.

            Mais l’idée qu’on pouvait changer le sort des travailleurs de façon graduelle, qu’on pouvait gagner de plus en plus de positions dans les institutions bourgeoises et les transformer de l’intérieur, bref que la révolution sociale n’était plus nécessaire, avait progressé également en son sein. Le réformisme avait gagné les rangs de la social-démocratie, et sa direction.

            Le capitalisme au stade impérialiste, accumulant dans les métropoles des richesses à un niveau jamais atteint jusque-là en pillant les colonies, a entraîné la corruption d’une partie du mouvement ouvrier, créant une « aristocratie ouvrière », selon les mots de Lénine, ne voulant plus de bouleversements dans la société, c’est-à-dire de révolution.

Ce n’est pas le fait de participer aux élections, ni l’existence d’une importante fraction parlementaire qui a entraîné le parti vers le réformisme, mais la politique de cette fraction parlementaire n’en a été qu’un des reflets les plus visibles.

Ce fut la guerre qui révéla la faillite de la fraction parlementaire et du parti. Quand l’Empereur demanda le vote des crédits de guerre en 1914, seul Karl Liebknecht osa voter contre en décembre. Bien sûr, même si les députés avaient voté contre les crédits de guerre, cela ne l’aurait pas empêchée, car cette guerre était avant tout le produit des rivalités entre impérialismes.

Mais comme le dénonçait avec force Rosa Luxemburg, une dirigeante de ce parti, fustigeant la trahison politique de sa direction, si les morts ouvriers de la Commune étaient tombés au champ d’honneur de la classe ouvrière, « maintenant, au contraire, des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’automutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves ».

L’expérience de la social-démocratie russe-Le parti bolchevik

            Mais de cette guerre, allait aussi surgir la Révolution russe.

En Russie, le parti bolchevik se développa au début du 20ème siècle dans une autre situation. Le régime tsariste subsistait dans une économie profondément arriérée. Les capitaux anglais et français qui s’y étaient investis avaient créé des îlots de capitalisme moderne ; dans des villes comme Saint-Pétersbourg ou Moscou, de grandes industries regroupaient des milliers d’ouvriers. Cette classe ouvrière, bien que minoritaire, s’était développée en peu de temps, elle était concentrée et avait acquis, en quelques années, une expérience des luttes.

Mais le pays restait à 90 % paysan, la plupart des paysans pauvres n’avaient été libérés du servage qu’en 1861 et vivaient misérablement. La monarchie était le maître absolu dans tout l’Empire. Il n’y avait pas de droits politiques, pas de libertés démocratiques. Il n’y avait pas même un semblant de représentation nationale, et la bourgeoisie était tenue à l’écart du pouvoir. C’est dans ce contexte que le prolétariat jeune, en plein essor, entra en révolution en 1905.

Le dimanche 9 janvier, une manifestation d’ouvriers qui apportait une supplique au tsar était mitraillée, faisant des centaines de morts devant le Palais d’Hiver.  Dans les semaines, les mois qui suivirent, des grèves éclatèrent un peu partout. Dans les campagnes, des paysans pauvres révoltés brûlaient les châteaux des seigneurs. La révolte atteignit l’armée, avec l’insurrection du cuirassé Potemkine à Odessa. En pleine révolution, le tsar tenta de juguler l’incendie en accordant les libertés politiques et la promesse de l’élection d’une Assemblée nationale appelée Douma d’Etat. Cela suffit à satisfaire les politiciens libéraux qui rentrèrent dans le rang et créèrent le parti constitutionnel-démocrate, dit « cadet ».

Mais du fait que les grèves se poursuivaient, Lénine défendit le boycott actif de la Douma. Boycott parce qu’en période de révolution, il dénonçait le piège que représentaient ces élections. Il défendait un boycott actif permettant de participer à l’agitation électorale, en organisant des meetings, des prises de parole pour propager les idées révolutionnaires. Ces élections furent annulées par le régime tsariste, car à la date fixée d’octobre 1905, la grève générale avait éclaté.

Et ce n’est qu’en 1906, une fois la révolution écrasée, qu’eurent lieu les premières élections à la Douma. Pour Lénine, il devenait alors important d’y participer parce qu’il fallait savoir utiliser même le peu de moyens légaux qu’offraient aussi bien la campagne électorale que l’activité des élus, pour faire de l’agitation politique dans une période où, après l’activité intense de la période révolutionnaire, la répression allait s’abattre sur le parti, muselant la classe ouvrière et ses militants.

Mais il ne parvint pas à convaincre ses propres camarades. La majorité des bolcheviks étaient, en effet, contre la participation à des activités légales, octroyées par un régime qui venait de noyer la révolution dans le sang.

La suite des évènements donnèrent raison à Lénine. Les deux premières Doumas, élues pourtant avec un suffrage ni universel, ni direct, furent jugées trop libérales aux yeux du tsar, et elles furent dissoutes au bout de quelques mois d’existence. Chaque fois, la loi électorale fut modifiée dans un sens toujours plus restrictif, favorisant toujours plus les propriétaires fonciers et les capitalistes au détriment des ouvriers et des paysans pauvres.

Aussi la troisième Douma, élue en 1907, fut taillée sur mesure pour l’autocrate : elle était monarchiste à une majorité écrasante et dura cinq ans jusqu’en 1912. Malgré un mode de scrutin défavorable, le parti social-démocrate réunifié, qui regroupait les mencheviks et les bolcheviks depuis la réunification de 1906, réussit, en combinant différentes alliances, à faire élire dix-huit députés, pour la plupart de la tendance menchévik, dont Lénine suivit avec attention l’activité.

En 1912, la campagne électorale pour l’élection à la quatrième Douma coïncida avec une nouvelle montée de la combativité ouvrière. Les ouvriers du pétrole se mettaient en grève à Bakou, ceux du textile à Moscou. Dans les mines d’or de Sibérie, des milliers de mineurs cessaient le travail pour la journée de 8h et la suppression des amendes qui permettaient au patron de baisser des salaires déjà misérables. Ils furent massacrés par centaines sur les bords de la Léna.

La nouvelle du massacre provoqua une vague de grèves et de manifestations de protestation à l’échelle nationale, auxquelles prirent part plus de 300 000 personnes. En avril, plus de 700 grèves éclatèrent ; le 1er mai, plus de 1000 grèves eurent lieu dans la seule région de Saint-Pétersbourg. La plupart de ces grèves mêlaient des revendications économiques à des revendications politiques.

La campagne électorale de 1912 fut l’occasion pour les bolcheviks de développer une propagande socialiste à l’échelle du pays. Il s’agissait de gagner de larges couches d’ouvriers aux idées et au programme socialiste, et de mener une propagande de classe dans la paysannerie qui se prolétarisait. Il fallait aussi que le parti ouvrier cherche à arracher les couches sociales opprimées par le tsarisme à l’influence des libéraux. Lénine expliquait « au stade actuel du développement du mouvement de libération russe, c’est la classe ouvrière qui doit organiser les démocrates ». 

Le programme électoral contenait des revendications immédiates : les libertés politiques, les assurances ouvrières contre la maladie ou la vieillesse. Mais il permettait aussi de mener une propagande socialiste générale autour de trois points : la République démocratique, les 8 heures, et la confiscation des terres seigneuriales. Il s’agissait de mots d’ordre sapant les fondements mêmes de la société tsariste et dissipant toutes les illusions de réforme.

Dans un tract appelant à voter pour les candidats bolcheviks, c’est dans ces termes que Lénine appelait les ouvriers russes à se saisir de l’occasion des élections à la Douma pour renforcer leur parti et leur position dans la société :

«Ouvriers ! Rappelez-vous l'année 1905 : par votre lutte gréviste, vous avez élevé des millions de travailleurs à une vie nouvelle, à la conscience, à la liberté. Et des dizaines d'années de réformes tsaristes n'ont pas donné, ne peuvent donner le dixième des améliorations de votre vie que vous avez alors arraché par votre lutte de masse. (…)

Que les élections à la quatrième Douma servent donc à éclairer la conscience politique des masses, à les entraîner de nouveau dans une lutte résolue.

Le parti ouvrier social-démocrate de Russie a su lever l'étendard de la révolution jusque dans la troisième Douma noire ; même du sein de cette assemblée, il a su aider à l'organisation et à l'éducation révolutionnaire des ouvriers, à la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers. (…)

Maintenant encore notre parti ne va pas à la Douma pour y jouer « aux réformes », pour «défendre la constitution », comme le prétendent les libéraux pour tromper le peuple, mais pour monter à la tribune et appeler les masses à la lutte, pour enseigner les conceptions socialistes, pour dénoncer chaque tromperie du gouvernement et des libéraux, pour dissiper les préjugés monarchistes des couches arriérées du peuple et les racines de classe des partis bourgeois, en un mot, pour préparer l'armée des combattants conscients de la nouvelle révolution russe ».

Face à cette propagande, le régime et sa police consacrèrent tous leurs efforts pour empêcher les bolcheviks de mener leur campagne, interdisant les réunions publiques, pourchassant les militants qui prenaient la parole ou diffusaient les tracts.

Le parti bolchevik dut non seulement déployer toute une activité électorale, à la fois clandestine et publique,  mais il dut aussi user d’une tactique électorale d’alliances avec d’autres partis en cas de ballotage au second tour pour avoir des élus.

En 1912, le parti réussit à faire élire six députés, dont Badaev élu à Saint-Pétersbourg, qui racontera ses souvenirs dans un livre « Les bolcheviks au Parlement tsariste ». Il y montre comment l’action des députés bolcheviks joua un rôle dans la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, et comment, à leur tour, les luttes ouvrières de masse influèrent sur le travail de la fraction bolchevik.

A peine élu, Badaev reçut quantités de demandes pour venir soutenir une grève, un syndicat, pour organiser le secours aux déportés ou l’aide aux camarades arrêtés. Le journal bolchevik, la Pravda, était le point de ralliement : il indiquait l’heure de permanence du député, où les ouvriers faisaient la queue pour lui parler ; il publiait le texte de ses interventions et de ses actions comme parlementaire. Toute cette activité permettait de resserrer les liens avec la classe ouvrière.

La Douma était une tribune qui permettait aux députés bolcheviks non seulement de défendre les idées socialistes publiquement, mais aussi de dénoncer l’interdiction de réunion, le non-enregistrement d’un syndicat ou le lock-out de grévistes. Réunie en « commission ouvrière » avec des ouvriers du rang, la fraction des députés bolcheviks préparait également les interpellations du gouvernement ou des propositions de loi, comme celle sur la journée de 8h. Cela permit de développer toute une campagne autour de ce mot d’ordre, les ouvriers y répondant par des motions de soutien, des résolutions.

Lors des périodes sans session à la Douma, les députés en profitaient pour faire des tournées clandestines en province, intervenir dans les meetings volants, renforcer le mouvement gréviste, et centraliser l’argent des collectes de soutien.

Quand les chantiers navals de la Baltique se mirent en grève pour des augmentations de salaire et que leurs délégués furent arrêtés, Badaev, sollicité par les grévistes, demanda une entrevue au ministre de la Marine et s’en servit pour faire de l'agitation. Les journaux publièrent le détail de l’affaire : les raisons de la grève, le soutien du député qui exigeait d’être reçu sans se laisser impressionner par les fastes de l’Empire.

Tout cela ne pouvait qu’encourager les ouvriers à ne plus se laisser faire, à riposter à chaque attaque par des mouvements de grève et de protestation de plus en plus massifs. Chaque enterrement de victime de l’exploitation ou de la lutte de classes se transformait en démonstration révolutionnaire. Alors que les réunions étaient interdites, les cimetières se transformaient en lieux de meetings, les rubans des couronnes mortuaires affichaient les slogans révolutionnaires, les chants étaient des appels à poursuivre le combat.

En juin et juillet 1914, à la veille de la guerre, les grèves se multiplièrent à Saint-Pétersbourg mais aussi à Bakou, ou à Moscou. Elles regroupaient des centaines de milliers d’ouvriers contre des condamnations de grévistes, ou pour les salaires, pour la journée de 8h. Les députés sillonnaient le pays, organisant le soutien aux grévistes, allant chercher dans les commissariats les camarades arrêtés et torturés, dénonçant dans leurs articles de presse l’escalade guerrière.

Ces grèves furent stoppées par la déclaration de guerre en août 1914. La Douma fut réunie en séance extraordinaire afin de montrer la soi-disant  « union » avec le peuple face à la guerre, mais surtout pour voter les crédits de guerre. La fraction bolchevik fit une déclaration dénonçant cette guerre impérialiste et en appela  à la solidarité internationale des travailleurs. Elle refusa de voter les crédits de guerre et quitta la séance.

La fraction parlementaire resta quelques mois le seul point de ralliement et de travail de l'organisation, alors que les militants et le parti étaient attaqués. Pour peu de temps, car en novembre 1914, les députés furent déportés en Sibérie.

Ils en revinrent quelques années plus tard, en 1917, mais cette fois pour participer au renversement définitif du tsarisme.

Le Parti communiste et ses élus dans les années 1920

On va voir maintenant la politique électorale du Parti communiste dans les premières années de son existence, avant qu’il ne devienne stalinien.

En France, le Parti communiste est né de la faillite du Parti socialiste, qui participa à l’Union sacrée lors de la guerre de 14-18, et de la vague d’enthousiasme soulevée par la Révolution russe de 1917.

En 1914, les députés socialistes avaient unanimement trahi en votant tous les crédits de guerre. Seule une minorité de syndicalistes révolutionnaires était restée fidèle à l’internationalisme prolétarien autour des fondateurs de la Vie ouvrière, Pierre Monatte et Alfred Rosmer.

Il fallut attendre 1916 pour qu’un parlementaire socialiste, Pierre Brizon, votât contre les crédits de guerre. Rallié aux positions révolutionnaires après avoir participé à la Conférence internationaliste de Kienthal, il prononça au Parlement un discours dénonçant la guerre. Il y fut hué, mais son discours circula dans les tranchées, où il eut un tout autre impact. Lénine commenta « L’action de Brizon cesse d’être stérile, elle groupe le prolétariat, elle l’éveille et le secoue quand, par le fait, il détruit l’unité avec les chauvins et lorsqu’au Parlement, il crie courageusement « à bas la guerre » ».

À la suite de la Révolution russe et de la fondation de la 3ème Internationale, le Parti communiste fut créé en France en décembre 1920, par une scission de l’ancien Parti socialiste. Beaucoup de dirigeants de ce nouveau Parti communiste étaient des réformistes chevronnés, comme Frossard ou Cachin, et le fait qu’ils se disent communistes, pour ne pas se couper de leur base, n’y changeait rien.

Mais nombre de militants communistes aspiraient sincèrement à suivre la voie révolutionnaire que les bolcheviks avaient ouverte, et la participation de ce parti aux élections dans les années 1924-1925 eut un tout autre caractère que ses campagnes actuelles, un caractère véritablement révolutionnaire.

Des législatives de 1924…

Les élections législatives de 1924 furent les premières auxquelles le Parti Communiste se présenta dans tout le pays. Après les dégâts économiques et l’agitation sociale du lendemain de la guerre, c’était une période de stabilisation pour la bourgeoisie française. Deux grandes formations bourgeoises s’affrontaient : le « Bloc National » ou bloc des politiciens de droite, représentant la majorité sortie des urnes en 1919, mais que l’usure du pouvoir avait discrédité ; et face à ce bloc de droite, le « Bloc des Gauches », alliance électorale entre Socialistes, Radicaux et Républicains dits de gauche, qui voulaient faire croire aux travailleurs qu’il leur suffisait de bien voter, c’est-à-dire de voter pour eux, pour changer leur sort.

Le Parti Communiste avait choisi de présenter ses candidats sous l’étiquette « Bloc Ouvrier et Paysan », dans le but de rallier à lui des membres des couches paysannes exploitées, ainsi que des militants et sympathisants ouvriers du Parti Socialiste, déçus par les compromissions électorales de leurs dirigeants.

À l’époque, ce n’était pas un parti électoraliste. Au travers de cette campagne électorale, il voulait d’abord dénoncer le système capitaliste et populariser les perspectives communistes, et en même temps, il dénonçait les illusions électoralistes répandues par les socialistes et leur « Bloc des gauches » dans le mouvement ouvrier.

En 1924, dans sa presse, il expliquait : « L’essentiel n’est pas d’obtenir un grand nombre de sièges parlementaires. Il faut, avant tout, au cours de la campagne électorale, porter l’agitation communiste au sein des masses travailleuses, en faveur des revendications immédiates des ouvriers et des paysans, tout en reliant la lutte pour ces revendications avec le but final révolutionnaire ». Et aussi : « Le chemin de la victoire prolétarienne conduit non à la conquête du Palais-Bourbon mais à la prise du pouvoir des banques, des usines, de tout l’appareil d’Etat bourgeois ».

La Vie Ouvrière, hebdomadaire de la CGT-U, née d’une scission de la CGT réformiste d’alors, et proche du Parti Communiste, mettait en garde contre les illusions dans le « Bloc des gauches » : « Demain, avec le « Bloc des gauches » au pouvoir, les travailleurs  seront obligés, s’ils veulent obtenir un peu plus de bien-être, de lutter, comme par le passé, contre le capitalisme qu’un changement politique de droite à gauche n’aura pas diminué ou détruit mais, bien au contraire, renforcé ».

Défendant des objectifs immédiats comme des hausses de salaires, ou le droit syndical dans les entreprises, le programme du Bloc ouvrier et paysan revendiquait aussi l’évacuation de la Ruhr, occupée par l’armée française.

Les candidatures permettaient également de mener des luttes politiques. Lutte contre les condamnations pour raisons politiques, en présentant, par exemple, Jacques Sadoul et Henri Guilbeaux, condamnés à mort par contumace pour s’être engagés aux côtés des révolutionnaires russes.

Lutte contre la politique colonialiste de l’impérialisme français et dénonciation des conditions de vie faites aux travailleurs étrangers en présentant des travailleurs originaires des colonies comme Hadj Ali Abd-El-Kader, un travailleur algérien lié à Messali Hadj. L’appel à voter pour lui disait clairement : « quelle que soit l’origine d’un travailleur, il appartient, avant tout, à la classe ouvrière. Le préjugé de la race est de ceux qu’un ouvrier conscient doit rejeter loin de lui. En ignorant ou, ce qui est pire, en méprisant l’ouvrier embauché aux colonies, parce qu’il a d’autres coutumes, le travailleur français fait le jeu de son exploiteur ». Il sera battu de justesse.

Et lutte bien sûr contre l’absence de droits politiques pour les femmes.

En 1924, le Parti Communiste obtint vingt-six députés avec 900 000 voix, soit près de 10% de l’électorat, tandis que le Parti Socialiste avec le double de voix obtenait quatre fois plus de députés soit cent-quatre. Comme on le voit, certaines voix pesaient plus que d’autres !

Et le retour au scrutin uninominal à deux tours fut encore plus défavorable au Parti Communiste puisqu’aux élections législatives suivantes, il n’obtint que onze députés avec un million de voix, soit plus qu’en 1924.

… aux municipales de 1925, « semer l’idée communiste »

Aux municipales de 1925, le Parti Communiste présenta plusieurs femmes, bien qu’elles n’aient ni le droit de vote, encore moins celui d’être élue. Ce n’était pas la première fois que le mouvement ouvrier menait le combat pour le droit de vote des femmes en les présentant à des élections. Il avait organisé les candidatures illégales de plusieurs femmes : Léonie Rouzade aux élections municipales de 1881 dans le 12ème arrondissement,  ou Paule Minck aux législatives de 1893 dans le 5ème, et bien d’autres ensuite.

Dans l’entre-deux guerres, la France était un des derniers grands pays développés d’Europe à n’avoir accordé ni le droit de vote, ni l’éligibilité aux femmes. Sous la pression des femmes et de l’opinion, un projet de loi avait bien été discuté au Parlement, mais bloqué par le Sénat. Pour ce scrutin de 1925, les candidatures de femmes avaient été enregistrées en préfecture, et la commission électorale avait comptabilisé les suffrages qu’elles avaient obtenus au même titre que ceux de leurs colistiers.

Quatre femmes furent ainsi élues dans la Seine à Villejuif, à Malakoff, à Saint-Denis et à Bobigny. Au lendemain de cette élection, le Parti communiste attribuait des responsabilités municipales à certaines d’entre elles. Marthe Tesson fut élue deuxième adjoint de Bobigny et Marie Chaix, maire adjointe chargée des affaires sociales à Saint-Denis. Elles exercèrent ces fonctions, jusqu’à ce que le Conseil d’Etat invalidât leur élection en janvier 1926.

Il y eut aussi Joséphine Pencalet à Douarnenez. Ouvrière d’une conserverie de sardines, elle avait mené la grève des sardinières, qui avait duré sept semaines l’automne précédent. Avec elle, ce n’était pas seulement une femme que le Parti Communiste faisait élire, c’était une lutteuse de la classe ouvrière. Elle participa au conseil municipal jusqu’à ce que son élection soit annulée par le Conseil d’État quelques mois après.

Les révocations par les préfets n’étaient pas rares non plus pour les hommes. Ainsi André Morizet, maire communiste de Boulogne, fut révoqué en 1922, parce qu’il avait décliné l’invitation du préfet à participer à la revue du 14 juillet à Longchamp, refusant de « glorifier le militarisme que nous avons toute raison de détester » !

Ou René Nicod maire communiste d’Oyonnax dans l’Ain, révoqué, lui, pour « violation flagrante et systématique des dispositions légales et réglementaires » ; en fait on lui reprochait d’avoir voulu laïciser l’hôpital. Chaque fois, le conseil municipal démissionnait en solidarité avec le maire révoqué, et la nouvelle élection confortait la majorité communiste.

Avant 1925, les maires communistes étaient ceux qui avaient été élus en tant que socialistes en 1919, et qui avaient adhéré au Parti Communiste à sa fondation en 1920, principalement en banlieue parisienne, dans une quinzaine de villes. Mais les élections municipales de 1925 étaient les premières où le « Bloc ouvrier et paysan », opposé à tous les autres, put mener une large campagne sur son programme révolutionnaire, évoquant dans sa propagande la perspective du renversement du pouvoir de la bourgeoisie, et dénonçant le  colonialisme et le militarisme, à l’époque où la guerre du Rif commençait au Maroc.

Le Parti communiste combattait le réformisme des socialistes et entendait, je cite, « profiter de la période électorale, période où les masses s’intéressent davantage à la politique, pour semer l’idée communiste ». Dans un article de 1925, intitulé « Les municipalités, les luttes prolétariennes et la révolution », Albert Treint, un de ses dirigeants, expliquait l’enjeu et les limites de l’élection municipale : « Les municipalités peuvent être un point d’appui formidable pour les luttes ouvrières et pour l’insurrection des masses ; elles ne peuvent pas être un moyen pacifique d’instauration du socialisme ».

En 1925, avant que ce parti ne se stalinise et qu’il ne mette une chape de plomb sur toutes les discussions et débats à coup d’exclusions, il expliquait : « La municipalité communiste fera largement appel, sur tous les problèmes, aux couches de la population qui sont intéressées à leur solution.

Elle habituera ainsi le prolétariat à vivre en dehors des cadres politiques de l’appareil bourgeois, à mépriser les fictions de la démagogie démocratique, à discuter lui-même de ses propres intérêts, à avoir une représentation politique directe, à se passer facilement d’un appareil politique archaïque et à mieux comprendre la nécessité de le détruire ».

Dans les faits, entre la politique revendiquée par la direction du parti et l’activité menée localement, il y avait déjà un écart, qui allait être croissant, les élus du parti tenant avant tout à leurs postes et n’ayant pas une gestion très différente, sur le fond comme sur la forme, de celles des autres maires, notamment socialistes, de la banlieue populaire.

C’est en tout cas dans cette période qu’on a commencé à parler de « la ceinture rouge » pour la région parisienne : Bobigny, ou Boulogne devenant communistes après le congrès de Tours de 1920 ; Malakoff, Villejuif, Ivry et Saint-Denis dès 1925, Bezons en 1926, ou Bagnolet en 1928. Mais ces premières mairies n’étaient remportées qu’avec des voix communistes, il n’était pas alors question d’une politique d’alliance avec le Parti Socialiste.

Lutte Ouvrière et les élections

Aujourd’hui, tous les partis dont nous venons de parler se sont intégrés à la société bourgeoise, à ses institutions. Avant d’être étouffés par les réformismes social-démocrate ou stalinien, ils s’étaient développés en propageant les idées socialistes et communistes, c’est-à-dire l’idée fondamentale que c’est la classe ouvrière en lutte pour le pouvoir qui peut renverser le capitalisme. Ces partis ont existé grâce à la présence de militants dans les mouvements de grève, dans les luttes quotidiennes de la classe ouvrière, mais aussi grâce à leur activité de propagande révolutionnaire, notamment lors des campagnes électorales.

Un courant communiste révolutionnaire

À notre échelle, c’est ce combat que nous poursuivons. Si nous nous présentons aux élections, et nous l’avons fait dès que nous en avons eu la possibilité, c’est dans l’objectif de regrouper la fraction politisée de la classe ouvrière autour de l’idée qu’il faut abattre le capitalisme, et son pilier la propriété privée, pour en créer une autre sur la base des intérêts de la collectivité.

Notre candidature témoigne de l’existence d’un courant politique communiste révolutionnaire, un courant certes minoritaire, mais qui se maintient. Et dans une période de recul comme aujourd’hui, c’est important.

Dans les campagnes électorales, nous disons souvent que la raison première de notre participation est de permettre aux électeurs de faire un geste politique, de se prononcer sur les objectifs que nous proposons à l’ensemble des travailleurs. Les élections leur permettent de voter pour des candidats avec lesquels ils se sentent en accord. Par ce geste, ils se rendent compte qu’ils ne sont pas les seuls à se retrouver sur le bulletin de vote Lutte ouvrière. Cela renforce leur confiance dans nos idées, dans une certaine limite, mais ce n’est pas négligeable.

Nous disons en même temps qu’aucun scrutin ne suffira à lui seul à permettre au monde du travail d'imposer une politique conforme à ses intérêts. Même si une majorité de travailleurs décidait par son vote qu’il faut, par exemple, interdire les licenciements et obliger les capitalistes à utiliser leurs capitaux pour répartir le travail entre tous, l’État n’exécuterait pas une telle décision.

Tous les partis, à l’exception des révolutionnaires, présentent le fait de voter comme un moyen d’agir, mais le fait de déposer régulièrement un bulletin de vote ne donne aucun moyen de contrôler l’usage qui en est fait. Par contre, il donne une légitimité à des hommes politiques qui utilisent ce pouvoir pour servir les intérêts des possédants.

En plus d’un siècle et demi, ils ont élaboré un fonctionnement des institutions qui réduit fortement la portée de ce suffrage dit universel, en multipliant les précautions pour le contrôler.

Le suffrage universel, toujours bien encadré

Parmi ces précautions, il y a le mode de scrutin, qui déforme la représentation de l’électorat. Depuis 150 ans, la France a connu une dizaine de changements importants de mode de scrutin législatif.

Le plus utilisé est le scrutin uninominal majoritaire à deux tours : on vote pour un nom, et il y a un deuxième tour s’il n’a pas la majorité absolue dès le premier tour. C’est le moins démocratique car il permet d’éliminer les petits partis, ou ceux qui ne font pas d’alliance, comme le Front national, pour élire une majorité stable, qui peut tout au plus alterner entre deux grandes formations politiques.

Le scrutin proportionnel, plus démocratique, puisque le nombre d’élus est en rapport du nombre de voix, est limité en France par une barre minimum qu’il faut franchir pour avoir des élus.

Pour les législatives, il n’a été utilisé qu’une fois en 1986. À l’époque, Mitterrand et la gauche se souciaient bien moins d’avoir une représentation plus conforme à l’opinion des électeurs que d’embarrasser la droite, en permettant l’élection d’un nombre conséquent de députés du Front national. Il en eut trente-deux, autant que le Parti communiste cette année-là.

Et si malgré tout, le scrutin amenait à l’Assemblée une majorité qui déplaise à la bourgeoisie, elle a mis en place toute une série de garde-fous pour en limiter l’activité.

Le 49-3, par exemple, c’est cette procédure qui permet au gouvernement de limiter tout débat à la chambre en imposant un vote bloqué. Et la gauche, qui le dénonçait comme un déni de démocratie sous De Gaulle ou encore sous Sarkozy, n’a pas manqué de l’utiliser depuis qu’elle est au gouvernement.

Il y a aussi le Sénat, élu au suffrage indirect et renouvelé par moitié tous les trois ans, qui peut bloquer un projet de loi et ainsi amortir d’éventuels dérapages parlementaires.

Et au-dessus, il y a le Conseil constitutionnel et le Conseil d'État, non élus, eux, qui peuvent retoquer toutes les lois ou dispositions qui ne conviendraient pas au pouvoir. On le voit, la soi-disant souveraineté du peuple est bien encadrée !

Faire entendre le camp des travailleurs

En participant aux élections, non seulement nous pouvons vérifier l’écho que trouvent nos candidats ou notre politique, mais nous pouvons aussi mesurer pendant la campagne, et au moment des résultats, tous les changements qui se produisent dans l’opinion des travailleurs.

C’est à l’occasion des élections présidentielles que nous avons pu faire connaître Arlette Laguiller et Lutte Ouvrière. Nos électeurs, surtout à l’époque où nous dépassions les 5%, entre 1995 et 2002,  ne se prononçaient pas forcément sur l’ensemble de notre programme. Certains votaient pour Arlette Laguiller parce que c’était une femme, une travailleuse, une personnalité sincère et honnête. D’autres ont voté pour nous pour affirmer leur défiance des partis de la gauche traditionnelle, ou parce qu’ils se retrouvaient dans la perspective que nous défendions.

Notre présence permet à une fraction des électeurs de dire son mécontentement devant les reniements de la gauche gouvernementale, ou d’affirmer son indignation devant l’évolution catastrophique de la société. Et c’est déjà une bonne chose. Mais en utilisant le bulletin de vote Lutte ouvrière, ils sont davantage sensibles à tout ce que nous disons. Nous avons alors la possibilité d’intéresser à notre programme ceux qui votent Lutte ouvrière, ou qui se posent la question de le faire, en quelque sorte malgré nos idées révolutionnaires.

En tout cas, nous n’avons jamais mis nos idées dans notre poche pour avoir davantage d’électeurs. Nous tenons à les défendre indépendamment du score que nous allons faire. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes indifférents à ce score évidemment, car il permet de prendre la mesure de l’état d’esprit des électeurs.

Dans les campagnes électorales, nous menons une activité de propagande dans des proportions plus grandes que d’habitude, et nous pouvons atteindre des travailleurs qui ne nous connaissaient pas jusque-là. Grâce à la profession de foi envoyée dans tous les foyers, au moment de la présidentielle à 45 millions d’électeurs, nous avons la possibilité matérielle de toucher des travailleurs en nombre bien plus grand que par notre activité régulière d’édition de bulletins politiques dans les entreprises ou par les tracts que nous diffusons dans les activités publiques.

Mais les idées que nous défendons dans les élections sont celles que nous défendons toute l’année par notre activité militante. Dans nos tracts électoraux comme dans nos bulletins d’entreprise, nous faisons bien sûr de la propagande communiste, mais nous cherchons aussi à populariser un certain nombre d’objectifs vitaux pour la classe ouvrière aujourd’hui, à défendre un programme pour les luttes que l’exploitation et la violence patronale ne manqueront pas de provoquer.

Il s’agit d’un ensemble de revendications, qui répondent aux problèmes immédiats des travailleurs que sont le chômage, les bas salaires, mais qui ne pourront être imposées que par des mouvements sociaux importants.

Ces revendications rejoignent notre programme révolutionnaire, car répartir le travail entre tous ou augmenter les salaires implique de contrôler les affaires et les comptes des capitalistes et des banquiers, d’empiéter sur leur propriété, sur leurs profits en contestant leur mainmise sur l’économie.

Trotski l’exprimait ainsi : « La lutte pour le pouvoir doit partir de l’idée fondamentale que si une opposition contre l’aggravation de la situation des masses dans le cadre du capitalisme est encore possible, aucune amélioration réelle de leur situation n’est concevable sans incursion révolutionnaire dans le droit de propriété capitaliste ». Léon Trotski. Où va la France (1934).

Autrement dit, même pour satisfaire des revendications élémentaires, il faut une orientation révolutionnaire. Cela nécessite un fort degré de combativité, qui ne peut se développer qu’au travers d’un processus révolutionnaire bien sûr. Mais cela nécessite également un niveau de conscience politique élevé.

Construire le parti révolutionnaire

Cette conscience élevée ne peut exister sans militants organisés, sans un parti politique qui représente les intérêts politiques et sociaux de la classe ouvrière, ses intérêts immédiats et à long terme. Un tel parti doit se placer sur le terrain de la lutte de classes, du marxisme et se fixer comme but non seulement l’amélioration immédiate des conditions de vie de la classe ouvrière, mais aussi la perspective communiste.

Un parti révolutionnaire, même dans une période qui ne l’est pas, est un parti riche des expériences passées du mouvement ouvrier, et il peut faire bien des choses. Il doit préparer les combats dans les têtes, même lorsqu’ils ne se déroulent pas encore sur le terrain de la lutte des classes.

Notre présence aux élections participe à sa façon à la construction de ce parti révolutionnaire. C’est nécessaire d’utiliser cette possibilité de mener une propagande plus large, comme c’est nécessaire de continuer notre activité de propagande en dehors des élections, ou de prendre notre part dans tous les combats petits et grands de la classe ouvrière. Les millions de travailleurs qui nous entendent pendant les élections doivent continuer de nous entendre et de nous voir après celles-ci. C’est notre activité militante régulière qui nous permet de faire entendre notre voix en permanence, plus particulièrement dans les entreprises et dans les quartiers populaires.

N’oublions pas que les millions de travailleurs immigrés, toujours privés du droit de vote, nous entendent aussi à l’occasion de nos campagnes électorales, et s’ils ne peuvent manifester leur soutien par leur vote, ils peuvent prendre toute leur place dans les autres combats.

Dans la période actuelle, alors que l’électorat populaire déboussolé se retrouve jusque sur les candidatures du Front national, ou se réfugie dans le silence et l’abstention, les périodes électorales nous donnent l’occasion de regrouper autour de nous, dans un combat politique, tous ceux qui se retrouvent dans le programme communiste face à la crise de l’économie capitaliste et qui partagent nos perspectives. C’est l’occasion, pour tous ceux qui partagent nos idées, d’apporter leur contribution en nous aidant dans la campagne électorale, voire au-delà.

En opposant un programme ouvrier face aux autres partis, qui présentent tous, avec des variantes certes, des programmes bourgeois, il s’agit d’organiser la classe ouvrière en « parti politique distinct », selon les mots de Marx.

Pour conclure, nous essayons de poursuivre ce que des générations de révolutionnaires ont fait avant nous. Parmi tous les combats politiques qu’ils ont dû mener, ils ont su utiliser les batailles électorales pour défendre leur conception révolutionnaire.

Tous n’ont pas vécu des révolutions, mais tous étaient convaincus qu’il fallait un parti révolutionnaire à la classe ouvrière pour s’emparer du pouvoir et organiser la société sur d’autres bases. Ils estimaient que toutes les occasions, qui pouvaient contribuer à constituer et développer ce parti, étaient à saisir.

Lénine consacra ses forces et son énergie à construire le parti bolchevik, même au plus noir de la réaction tsariste. Et si les bolcheviks furent les seuls à connaître une révolution victorieuse, c’est parce que l’existence d’un tel parti a rendu possible l’insurrection d’Octobre en 1917. Il décrivait ainsi l’histoire du bolchevisme entre 1903 et 1917 : « Aucun autre pays durant ces quinze années n’a connu, même approximativement, une vie aussi intense quant à l’expérience révolutionnaire, quant à la rapidité avec laquelle alternaient les diverses formes du mouvement, légal et illégal, pacifique et orageux, clandestin et ouvert, parlementaire et terroriste, de cercle et de masse ». La maladie infantile du communisme (1920).

Contrairement aux bolcheviks, nous vivons ici depuis des décennies un relatif calme social, où le parlementarisme ronronne. Mais l’aggravation brutale de la crise, ainsi que  l’acharnement de la bourgeoisie, et des gouvernements à son service, à la faire payer aux couches populaires, peuvent provoquer des réactions, des changements rapides dans la conscience des travailleurs.

Il ne manquera pas alors de politiciens, de démagogues pour fourvoyer les mouvements sociaux qui se produiront, ou pour les amener dans une impasse.  Il est d’autant plus urgent qu’émerge un parti qui représente les intérêts des travailleurs en toutes circonstances, un parti révolutionnaire véritablement communiste.

Annexe

Extrait de Les socialistes et la conquête du pouvoir de Paul Lafargue (1899)

Une élection est une lutte pacifique et légale ; le socialiste, avec le soutien de ses coreligionnaires, conquiert contre les candidats bourgeois et le gouvernement sa place à la Chambre ou au conseil municipal ; il y entre avec tout son programme pour continuer sur un autre terrain la lutte contre la classe capitaliste.

Un ministère se constitue après entente entre ses membres, qui se font des concessions mutuelles et s’engagent à se soutenir dans les limites d’un plan convenu : un socialiste ne peut entrer dans un ministère qu’en laissant à la porte son socialisme, n’y introduisant en contrebande que les réformes les plus inoffensives à l’ordre capitaliste ; et par contre il s’engage moralement, sinon positivement, à défendre les mesures les plus nécessaires au maintien de l’exploitation capitaliste.

Les indépendants qui, intentionnellement ou inconsciemment, confondent les choses les plus dissemblables, disent que, comme dans les élections il y a souvent entente entre le candidat socialiste et les partis bourgeois, il y a intérêt que cette entente continue dans un ministère.

Une entente électorale est un traité fait pour obtenir un résultat déterminé ; l’élection faite, la trêve est rompue et la lutte recommence. Aux élections de 1893, il y eut, au second tour, entente entre mon comité socialiste de Lille et le comité radical de Tourcoing, qui soutenait M. Dron : ce dernier s’engageait à faire voter les radicaux de Lille pour le candidat socialiste, à condition que le Parti ouvrier de Tourcoing reportât ses voix sur le candidat radical. Le pacte fut conclu : les socialistes furent roulés ; ils firent élire M. Dron, et les radicaux de Lille s’abstinrent ou votèrent pour le candidat clérical. Le lendemain des élections, M. Dron continua à desservir les ouvriers et je repris ma propagande contre le capital que, d’ailleurs, je n’avais pas suspendue.

Où donc est la compromission qui, nécessairement, existe dans la formation de tout cabinet ministériel ? Le socialiste élu avec l’appoint des voix bourgeoises ne s’est pas engagé à servir les intérêts capitalistes ; le socialiste ministre concourt pour sa part, petite ou grande, directe ou indirecte, à la bonne exécution des mesures que prend le Conseil des ministres, non pour développer le socialisme, mais pour avancer les affaires du Capital.

Le Parti socialiste, en autorisant son groupe à la Chambre à fournir des ministres, lui inoculera la gangrène parlementaire. Les partis politiques du Palais-Bourbon sont divisés en une infinité de groupes et de sous-groupes, menés par un ou plusieurs chefs ministrables : dès qu’une crise ministérielle est ouverte, les groupes s’agitent et les couloirs du Palais-Bourbon bourdonnent d’intrigues et de marchandages. Chaque groupe, selon son importance, réclame un ou plusieurs portefeuilles ; car dès que son meneur est casé, il récompense par mille faveurs les fidèles qui l’ont si bien servi.

Le groupe socialiste de la Chambre s’est tenu jusqu’ici en dehors de ces sales et obscures intrigues ; mais dès qu’il fournira des ministrables, il sera forcément entraîné à prendre part aux tripotages des marchandages parlementaires.

Je n’ai pas l’habitude de la faire à la vertu, comme les bonshommes de la Justice éternelle, car je sais que la corruption est un des plus puissants agents du progrès social ; mais un parti de lutte de classe doit mettre autant que possible ses chefs à l’abri de la corruption des adversaires.

Dès l’instant que le Parti socialiste cesse d’être un parti d’opposition irréductible, il déserte le terrain de la lutte de classe pour devenir un parti parlementaire : son rôle révolutionnaire est fini.