L’explosion sociale de mai-juin 1968

Cercle Léon Trotsky
16/04/2018

Cinquante ans nous séparent de l’explosion sociale de mai et juin 1968, soit autant que ce qui séparait celle-ci de la révolution russe et de la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

Mais, contrairement à la révolution bolchevique d’Octobre 1917 qui avait ébranlé la domination de la bourgeoisie à l’échelle de la planète pour toute une période historique, la plus grande grève générale qu’ait connue ce pays n’a pas transformé en profondeur la société. Cela, seules des révolutions sociales en ont la force.

Au lendemain de la dissolution du groupe Voix ouvrière en juin 1968, le premier numéro du journal Lutte ouvrière adopta comme sous-titre « Pour que Mai 1968 féconde et régénère le mouvement ouvrier ». Force fut de constater, au fils des mois et des années, qu’il n’en était rien.

Malgré son caractère explosif, la longueur de la grève et le nombre de travailleurs qui y participèrent, de l’ordre de 10 millions, soit trois fois plus qu’en juin 1936, le rapport de force entre les classes ne s’en trouva ni fondamentalement ni durablement modifié.

Depuis des années, il est pourtant de bon ton chez nombre d’intellectuels, journalistes et politiciens, de droite comme de gauche, qui, pour les plus anciens, brandissaient jadis le Petit livre rouge ou jetaient des pavés au Quartier latin, de cracher sur ce que fut Mai 1968 ou encore « l’esprit de Mai 1968 », puisqu’ils croient visiblement aux esprits. Une façon détournée, mais aussi de plus en plus assumée, de dire leur haine pour l’idée même de toute contestation de l’ordre social et, a fortiori, d’une révolution.

Le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui se pose en spécialiste, peut-être en raison de sa brève appartenance à un groupe maoïste, ne manque pas une occasion de dénoncer ce qu’il appelle « le gauchisme post-soixante-huitard abâtardi », qui aurait « livré l’école au pédagogisme » et « indifférencié » sexes et races au nom de la « bien-pensance ». Il n’est pas loin d’un Éric Zemmour qui considère que Mai 1968 a « détruit la France » et n’a été que l’irruption d’un « individualisme arrogant et nihiliste ».

En 2007, Sarkozy avait déjà fait de sa volonté de « tourner la page » de Mai 1968 et de « liquider une bonne fois pour toutes » son supposé héritage, l’un des axes de sa campagne électorale. Il pourfendait le « relativisme intellectuel et moral » au nom duquel il n’y aurait plus – et il est interdit de rire – « aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid ». Il expliqua que 68 avait préparé « le terrain au capitalisme sans scrupule et sans éthique des parachutes en or, des retraites chapeaux et des patrons voyous », comme « le triomphe du prédateur sur l’entrepreneur, du spéculateur sur le travailleur ». Il fallait oser ! Mais c’est peut-être à ça qu’on reconnaît aussi ces gens-là.

Plus récemment, on a vu les opposants aux droits des homosexuels défiler en avançant que Mai 1968 représente « la négation du père », et ils ne parlaient pas de De Gaulle, et même « l’abolition d’une civilisation ». « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi », disait un slogan sur les murs de 68 : il semble qu’il soit encore bien présent.

Eh bien, nous devons avoir la même rage, la même détermination, la même constance que ces porte-parole de la réaction à défendre notre classe, à combattre la société capitaliste, la bourgeoisie comme ses serviteurs politiques. De ce point de vue, le soulèvement d’une fraction de la jeunesse et de la classe ouvrière au printemps 1968, l’espoir qu’il fit naître alors, doivent nous inspirer.

Mais continuer à faire vivre les idées communistes révolutionnaires suppose aussi de tirer les enseignements des échecs, des insuffisances, des limites de tel ou tel combat.

Cela exige le refus de la démagogie, du bluff, et de ne pas prendre ses désirs pour des réalités, comme ce fut trop souvent le cas pour une partie de l’extrême gauche en mai-juin 1968 comme dans la période qui suivit.

Que représente du point de vue des travailleurs ce mouvement dont l’écho se fit sentir durant plusieurs années ?

Quelles leçons peut-on tirer aujourd’hui de ces événements ? C’est à ces deux aspects que l’exposé de ce soir est avant tout consacré.

Les prémices de Mai 1968 : la France des années soixante

Le 31 décembre 1967, le général de Gaulle, aux commandes de l’État depuis près de dix ans, présentait ses vœux télévisés. À la question : « Que sera 1968? », il répondait que c’était « vraiment avec confiance et sérénité » qu’il envisageait l’année qui s’ouvrait. Réaffirmant la force des institutions de la Ve République qu’il avait taillées aux dimensions de son uniforme et de l’idée, plutôt surdimensionnée, qu’il se faisait de son propre rôle, il assénait : « On ne voit donc pas comment on pourrait être paralysé par des crises. » Tout au plus, concédait-il que « tous les intérêts, toutes les tendances, tous les désirs », ne seraient pas « comblés » et que « griefs, regrets et critiques » auraient « encore à s’alimenter ». Il ne croyait pas si bien dire.

De Gaulle ne fut pas le seul à être surpris par la révolte de la jeunesse et par la vague de grèves qui la suivit.

On connaît le fameux éditorial du journal Le Monde du 15 mars 1968, « La France s’ennuie », qui traçait le tableau d’une France caractérisée par « l’anesthésie », à l’inverse d’un monde traversé alors par de « grandes convulsions » et, plus particulièrement, par la mobilisation des jeunes générations. Le démenti n’allait pas tarder à être donné par cette même jeunesse dont la révolte allait entraîner dans son sillage la plus grande grève ouvrière qu’ait connue la France.

L’intensification de l’exploitation

Contrairement à ce qu’affirment les laudateurs du capitalisme, les vingt années de reconstruction et d’essor de l’économie après guerre n’avaient rien eu de glorieux. Plusieurs mouvements de fond concourraient à préparer les matériaux qui ne manqueraient pas de s’enflammer à la première étincelle.

Pour la classe ouvrière, dont les effectifs avaient fortement augmenté, pour compter autour de 8 millions de membres, soit un salarié sur deux, ces années furent marquées par le recours accru à une main-d’œuvre peu qualifiée et surexploitée. Dans l’industrie, où s’imposait le travail à la chaîne, les OS et les manœuvres, soumis à des cadences de plus en plus infernales, constituaient plus de la moitié des ouvriers. De 1962 à 1969, la production crût ainsi de 60 % dans l’automobile, alors que les effectifs n’augmentèrent que de 24 %. Dans certains secteurs, seuls les jeunes pouvaient tenir : dans l’électronique en raison de leur acuité visuelle, comme dans l’automobile où aucun OS n’était recruté après 35 ans. Beaucoup quittaient la chaîne après quelques jours, voire quelques heures, en espérant trouver mieux ailleurs.

Chaque année, 2 000 travailleurs laissaient leur peau dans des accidents du travail. Les immigrés effectuaient souvent les tâches les plus éprouvantes et répétitives, en butte au racisme des chefs. Les travailleuses subissaient pour leur part la persistance de mœurs patriarcales, faites de harcèlement, de brimades et de droit de cuissage, en particulier dans les petites et moyennes entreprises.

La durée hebdomadaire effective du travail dans l’industrie dépassait 45 heures, ce qui plaçait la France au dernier rang de la Communauté économique européenne, loin des 40 heures arrachées par la grève de 1936. Dans le bâtiment et les travaux publics, les mines, et même chez Renault, elle s’élevait à plus de 48 heures. Et si le maximum avait été fixé en 1966 à 54 heures, des dérogations permanentes ou temporaires rendaient cette limite virtuelle.

La pénibilité était en outre accentuée par la forte proportion des salaires « à la cadence », dépendant du rendement. Dans la métallurgie, un tiers des ouvriers entre 55 et 64 ans y étaient encore soumis. Pour mieux diviser et opposer les travailleurs, le patronat avait multiplié les catégories, y compris parmi les OS et les manœuvres. Par ailleurs, les salariés « horaires » restaient payés à l’heure, tandis que les autres, les « mensuels », l’étaient au mois.

Quant aux salaires, qui augmentaient chaque année de 5 à 6 % en moyenne jusque-là, ils commençaient à stagner, avec une hausse de 2 % en 1967, et demeuraient parmi les plus bas d’Europe, d’autant que l’inflation en rognait l’essentiel. Les salariés au smig (salaire minimum interprofessionnel garanti, l’ancêtre du smic), dont le montant variait d’une région à l’autre, étaient les plus pénalisés. Quant aux travailleurs agricoles, ils n’avaient même pas ce minimum. Au total, plus de 5 millions de personnes vivaient sous l’équivalent de l’actuel seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnaient moins de 500 francs par mois, l’équivalent de 750 euros actuels.

La montée du chômage et des attaques contre les travailleurs

Le milieu des années soixante fut enfin marqué par le retour du chômage. Oh, avec 350 000 chômeurs recensés en 1967, cela paraît bien modeste aujourd’hui. Mais les suppressions d’emplois et les fermetures tombaient en cascade, accélérant, avec l’appui de l’État, qui avait défini des « zones critiques » et des « zones spéciales de conversion », la concentration industrielle et l’essor de quelques bassins d’emplois.

Après les attaques contre les mineurs, qui avaient provoqué la grève dans les principaux bassins houillers en mars-avril 1963, ce fut au tour de la sidérurgie Lorraine, des mines de fer, de subir les coups. À Longwy, fin 1967, les moins de 25 ans représentaient 50 % des demandeurs d’emploi (contre 25 % deux ans auparavant). Sur le plan national, 100 000 emplois avaient été supprimés entre 1962 et 1968 dans le textile, 45 000 dans la sidérurgie, 85 000 dans les charbonnages. En 1967, le Premier ministre Georges Pompidou, fit cet aveu : « À partir de maintenant, nous pouvons considérer l’emploi comme un problème permanent. »

De ce tournant vers la précarité, les travailleurs prenaient conscience. Une enquête montre qu’au printemps 1968 75 % craignaient de perdre leur emploi. Pompidou, se confiant à un dirigeant du patronat, aurait dit : « Si un jour on atteint les 500000 chômeurs, ce sera la révolution. » Cette autre prévision ne s’est pas réalisée... Mais, pour désamorcer la situation et rendre davantage flexible le marché du travail, l’ANPE venait d’être créée.

À cette dégradation, s’ajouta à l’été 1967 l’adoption par le gouvernement d’ordonnances sur la Sécurité sociale. Celles-ci prévoyaient, entre autres, une augmentation d’un demi-point des cotisations salariées. Motif d’inquiétude pour les bureaucraties syndicales, et plus particulièrement pour la CGT, elles instauraient à leurs dépens une nouvelle façon de nommer les administrateurs des caisses.

La politique des bureaucraties syndicales et de la gauche

Face à ces attaques, les dirigeants syndicaux, CGT en tête, faisaient pour le moins preuve de passivité, à l’instar des principaux partis de gauche.

Grâce à son crédit et aux pleins pouvoirs qu’il s’était octroyés à la faveur du coup de force des militaires à Alger le 13 mai 1958, de Gaulle avait permis à la bourgeoisie de sortir du bourbier, et du coût que représentait pour elle la guerre en Algérie. Il l’avait par ailleurs dotée d’un régime politique stable, et surtout moins dépendant des mouvements d’humeur des électeurs, par la vertu du scrutin majoritaire, du recours aux plébiscites et de l’adoption de mesures par-dessus l’Assemblée nationale.

Mais, durant des années, de Gaulle n’avait pu compter entièrement ni sur l’armée, ni sur la police, ni sur un appareil d’État gangrené par les partisans de l’Algérie française et de l’OAS. En prétendant qu’il n’y avait aucune chance de faire véritablement reculer de Gaulle, que le PCF avait qualifié en 1958 de « général fasciste », les appareils syndicaux lui apportèrent en fait un appui précieux. Ils expliquèrent qu’il fallait se cantonner à des grèves limitées, bouchons, perlées – la grève rectangle n’avait pas encore été inventée par les syndicats de la SNCF –, à des journées d’action survenant d’une année sur l’autre presque à date fixe ou restreintes à telle ou telle région. C’était leurrer et désarmer les travailleurs.

L’autre volet de cette politique fut de promouvoir l’unité de la gauche et sa victoire électorale comme seule perspective. Le Parti communiste, fort de ses 350 000 membres (revendiqués), de ses milliers de cellules d’entreprise et de ses relations privilégiées avec la CGT, qui servait de courroie de transmission à sa politique, en fut le fer de lance. Dès 1963, lors de son 34e Congrès, la CGT avait emboîté le pas de Maurice Thorez, alors secrétaire général du PCF, qui avait lancé un appel « aux socialistes et aux démocrates », en affirmant la « volonté de la CGT de participer aux rapprochements nécessaires et à l’élaboration d’un programme commun ». À la présidentielle de 1965, la CGT et le PC firent bloc derrière François Mitterrand, malgré tout son passé politique et son rôle de défenseur de l’Algérie française. En janvier 1966, un « accord d’unité d’action » avec la CFDT compléta cette stratégie.

Une note des Renseignements généraux de 1967 la résume parfaitement : « La CGT et le Parti communiste visent (...) à rester les plus ardents défenseurs de la classe ouvrière, mais sans aller jusqu’à provoquer de sérieux désordres sociaux qui préviendraient une partie de l’opinion publique contre un éventuel gouvernement de gauche. » En parallèle, une lutte systématique était menée contre l’extrême gauche dans les entreprises par leurs militants, qui n’hésitaient pas à user de leurs poings et de méthodes de gangsters.

Des grèves emblématiques

Malgré tout, ces années furent ponctuées par une série de conflits à travers lesquels perçait le mécontentement croissant de larges couches de la classe ouvrière. En se plaçant à leur tête, les bureaucraties syndicales adressaient un double message : en direction des travailleurs tout d’abord, pour conserver leur crédit, en direction de la bourgeoisie ensuite, en faisant la preuve qu’elles étaient des interlocuteurs incontournables, à même d’encadrer, de canaliser et d’émietter leurs combats.

Parmi ces grèves, celle de la Rhodiacéta fut la plus retentissante. Sur le site de Besançon tout d’abord en février-mars 1967, lorsque la direction annonça aux 3 000 salariés qu’elle retrancherait de leurs congés les jours de chômage technique. Les travailleurs ne voulaient plus subir le bruit, l’humidité, la chaleur et le régime de caserne du directeur du personnel, un ancien colonel. « On est des hommes, pas des robots » : leur slogan marqua. La grève s’était ensuite étendue au site de Lyon Vaise et à ses 8 000 salariés, jeunes dans leur majorité, où elle reprit en décembre. Survenant après l’annonce de la réduction du temps de travail de 44 à 40 heures par semaine, et des salaires, celle de 2 000 licenciements avait mis le feu aux poudres. Fortement soutenus par la population, les grévistes s’affrontèrent à plusieurs reprises avec la police et donnèrent à leur combat un aspect dynamique qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. À la frayeur d’ailleurs des organisations syndicales qui ne manquèrent pas de les mettre en garde, sur un air connu, contre « les actions irréfléchies » risquant « de faire le jeu du patronat ».

On pourrait aussi citer, toujours en 1967, la grève pour les salaires des mensuels, employés et techniciens aux chantiers navals de Saint-Nazaire, qui dura plus de deux mois, puis celle de 3 000 travailleurs de l’usine de poids lourds Saviem de Caen en janvier 1968, où la moyenne d’âge était de 26 ans et où des étudiants se joignirent aux cortèges, ne ménageant pas les CRS venus les faire rentrer dans le rang. Les lock-out pratiqués en réponse par le patronat avaient à chaque fois rempli les rues.

À cette colère montante s’ajoutait celle de la petite paysannerie, en particulier dans l’Ouest et le Midi viticole. Des manifestations réunissant à la fois des travailleurs, des étudiants et des paysans se multiplièrent toute l’année 1967, notamment à Redon, Quimper et Le Mans. Aux Antilles, c’est l’oppression coloniale qui était rejetée. À la suite d’une agression raciste, la population s’était soulevée de mars à mai à Basse-terre puis à Pointe-à-Pitre. Ce Mé 67 avait été réprimé dans le sang de dizaines de morts et de centaines de blessés.

« Les temps changent » : la politisation de la jeunesse

Dans toute cette période, la jeunesse était le plus souvent aux avant-postes. Car, contrairement à ce qu’écrivit Viansson-Ponté dans l’éditorial déjà cité, les étudiants ne se préoccupaient pas seulement « de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons » : une fraction s’était politisée.

Pour les plus « anciens », l’opposition à la guerre d’Algérie en avait été le moteur. Hormis de petits groupes d’extrême gauche sans véritable audience, l’Unef, le principal syndicat étudiant, avait été la seule organisation, avec le Parti socialiste unifié, qui regroupait divers courants à la gauche du Parti socialiste, à militer activement contre la guerre. Cela lui valut d’attirer alors 100 000 étudiants, soit un sur deux.

Parmi les travailleurs, beaucoup avaient fait leur service en Algérie. D’autres avaient vu leur père, un frère y partir, en revenir brisé, ou dans un cercueil. L’antimilitarisme avait également le vent en poupe, à travers par exemple la figure du grand Duduche et de l’adjudant Kronenbourg croqués par Cabu dans la revue Pilote. Le spectre de l’Algérie française hantait le paysage politique, avec Jean-Louis Tixier-Vignancourt, défenseur de Vichy et candidat de l’extrême droite à la présidentielle de 1965 où il avait obtenu 5,2 % des voix. À cette frange s’ajoutaient les réseaux de l’ancienne OAS, dont nombre de cadres avaient été recrutés par les grandes entreprises pour faire la chasse aux rouges. Le groupe d’extrême droite Occident, constitué en 1964, et qui comptait dans ses rangs les futurs ministres Alain Madelin, Patrick Devedjian ou Gérard Longuet, avait aussi ses hommes de main : une autre jeunesse, venue des beaux quartiers, qui désignait les marxistes comme les « pires ennemis de la nation » tout en exaltant « l’hérédité » et la « race ».

L’opposition à la guerre du Vietnam fut l’autre ferment de cette politisation. D’abord aux États-Unis, où elle se renforçait du combat des Noirs contre la ségrégation et le racisme d’État et atteignit son sommet avec les émeutes dans plusieurs grandes villes après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968. En Allemagne aussi, l’agitation contre l’impérialisme américain était à son comble après la tentative d’assassinat, ce même mois, de Rudi Dutschke, le leader du SDS, l’ancienne organisation de jeunes du Parti social-démocrate exclue pour son radicalisme quelques années plus tôt. À la suite d’une campagne haineuse d’une partie de la presse, il avait été pris pour cible par un individu d’extrême droite, ce qui avait jeté des pans entiers de la jeunesse dans la rue. Au Japon, où la flotte de guerre américaine avait ports ouverts et d’où décollaient les bombardiers B52 pour larguer leurs cargaisons de mort sur le Vietnam, la Zengakuren, fédération des associations d’autogestion étudiantes, impressionnait par sa combativité. Elle engagea une puissante vague de manifestations. 200 universités étaient occupées, toujours en cet avril 1968.

Cette contestation traversa les continents grâce aux images de la télévision, aux chansons, au théâtre, et s’exprima dans les manifestations à Paris et en province durant les mois qui précédèrent l’embrasement du printemps 1968. Et ce d’autant que l’offensive du Têt, en janvier 1968, démontrait la détermination du peuple vietnamien à tenir et forçait l’admiration.

L’Unef ne comptait plus à cette date qu’une trentaine de milliers d’adhérents. Elle était en outre, comme la plupart des groupes d’extrême gauche, divisée en multiples courants. Les jeunes du PSU y étaient les plus nombreux, mais ils n’avaient pas davantage d’orientation politique commune. Quant au Parti communiste, traditionnellement moins implanté chez les étudiants, les organisations qui lui étaient liées, et en premier lieu l’Union des étudiants communiste, avaient été à leur tour affaiblies, leurs militants emportés vers le réformisme assumé sur l’exemple du Parti communiste italien pour certains, vers le maoïsme, voire le trotskysme pour d’autres. De ces fractures étaient nées, en 1966, l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, d’obédience maoïste, et la Jeunesse communiste révolutionnaire.

Les lycéens avaient aussi commencé à se mobiliser. Contre la guerre du Vietnam, contre la morale d’un autre âge, les règles vestimentaires et la discipline de caserne des lycées. Dès 1966 étaient apparus des comités d’action lycéens (CAL) et des comités Vietnam, sous l’impulsion des jeunes communistes et de militants d’extrême gauche.

Pour citer une chanson alors en vogue de Bob Dylan, oui, les temps étaient « en train de changer ». De San Francisco à Berlin et Tokyo, en passant par la Pologne et la Tchécoslovaquie où ces mal nommées « démocraties populaires » commençaient à être contestées jusque dans la rue, une fraction des étudiants se refusaient d’ores et déjà au rôle qu’on entendait leur faire tenir dans la société et aspiraient à plus de liberté.

Les manifestations de la jeunesse, par leur dynamisme, leur enthousiasme et leur détermination, allaient faire la preuve qu’il était possible d’ébranler le pouvoir de De Gaulle et de le faire reculer. Elles furent le détonateur de l’explosion sociale qui allait suivre.

De Nanterre au Quartier latin : la jeunesse produit l’étincelle et ouvre la voie

Le monde étudiant en 1968

En 1968, la France comptait 500 000 étudiants (cinq fois moins qu’aujourd’hui), dans leur très grande majorité issus des rangs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Mais, déjà, intellectuels réactionnaires et ministres les trouvaient trop nombreux, promis au déclassement, voire au chômage. Ils martelaient qu’il fallait introduire une stricte sélection, à l’instar du professeur Jean Capelle, ancien directeur des lycées au ministère de l’Éducation, affirmant qu’elle était « une loi de la nature tout aussi naturelle que la pesanteur ». De Gaulle avait donc chargé Christian Fouchet d’une réforme visant à ce que « les facultés ne continuent pas à être, comme elles le sont, encombrées d’étudiants inaptes à l’enseignement supérieur ». La division de l’université fut préparée : une partie ayant « vocation d’enseignement supérieur de masse » et, une autre, « de recherche et de formation d’élite ».

Les débuts du mouvement dans la jeunesse

Depuis 1965, les organisations étudiantes mobilisaient contre cette sélection, l’exiguïté des locaux, l’attitude des professeurs « mandarins » n’acceptant aucune discussion, mais aussi contre les règlements intérieurs des résidences universitaires, dignes des pensionnats. Ceux-ci faisaient que les filles, même majeures, ne pouvaient recevoir de garçons chez elles et devaient être rentrées à 23 heures, obligation à laquelle les garçons en revanche n’étaient pas soumis.

C’est à Nanterre, dans cette université encore inachevée jouxtant un immense bidonville, que le mouvement étudiant va prendre une nouvelle dimension par une série d’actions spectaculaires.

Comme à Nantes, Rennes, Besançon ou Saint-Étienne, l’occupation d’un bâtiment réservé aux filles s’y engagea le 21 mars. Le lendemain, cent cinquante étudiants investirent la tour de l’administration pour protester contre l’arrestation de six d’entre eux lors d’une récente manifestation contre la guerre du Vietnam. Le Mouvement du 22 mars était né. Les anarchistes lui donnaient son ton et son style. Ils entendaient construire un « mouvement révolutionnaire antiléniniste », contre toute « organisation pyramidale » et une grève basée sur la spontanéité.

Parmi eux, un jeune étudiant dont le visage allait bientôt faire le tour du monde, Daniel Cohn-Bendit. Il avait de la répartie et son sens de la provocation séduisait, ce qui lui valut en retour l’hostilité de la majeure partie de la grande presse, mais aussi du Parti communiste, qui ne manquait pas une occasion de dénoncer, à travers lui, les « agitateurs petits-bourgeois » voulant empêcher les jeunes de milieux populaires d’étudier et de passer leurs examens.

Avant de se séparer, les étudiants de Nanterre avaient appelé à une « journée anti-impérialiste » pour le vendredi 29 mars. En réaction, l’administration suspendit les cours et ferma les bâtiments. Ce jour-là, quelques centaines de jeunes se rendirent au Quartier latin, y occupèrent un amphithéâtre de la Sorbonne où, malgré son interdiction, ils tinrent un meeting. La grève commençait.

Ce faisant, le Mouvement du 22 mars, avec l’Unef et le SNESup (le syndicat national de l’enseignement supérieur), allait devenir le moteur de l’agitation étudiante. Sa voix était portée par leurs porte-parole respectifs, Daniel Cohn-Bendit, Jacques Sauvageot, par ailleurs membre du PSU, et Alain Geismar qui, venant de ce même parti, avait rejoint le maoïsme.

L’attitude du Parti communiste

Le Parti communiste, qui voulait se donner une image respectueuse de l’ordre établi, continua à prétendre voir dans cette protestation montante le seul produit de manipulations gauchistes, ce qui lui aliéna la majeure partie des étudiants. Le 25 avril, où il était venu présenter à Nanterre ses propositions sur la crise de l’université, Pierre Juquin, député communiste chargé des questions étudiantes, fut chassé de la tribune. Il partit sous les huées et les cris « Cours Juquin, petit lapin ». Quelques jours plus tard, Georges Marchais s’en prit nommément à « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit » et dénonça les « fils de grands bourgeois », les « faux révolutionnaires à démasquer » faisant selon lui le jeu du « pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes ».

Pour leur part, les syndicats demeuraient au mieux indifférents à cette agitation. Le 1er mai, ils déambulèrent selon un parcours et derrière des slogans rituels. Rien ne semblait vouloir troubler le cours tranquille de la vie politique et de la société. Le Premier ministre Georges Pompidou s’envola, serein, pour un voyage officiel d’une semaine en Iran et en Afghanistan.

L’occupation de la Sorbonne et la « nuit des barricades »

Le 3 mai fut pourtant un jour décisif. Quelques centaines d’étudiants, venus pour la plupart de Nanterre, étaient réunis en meeting au cœur de la Sorbonne. Bien que certains cours eussent continué, et même des épreuves de concours, le chancelier de l’université de Paris, effrayé par la présence de ceux qu’il désignait comme des « enragés », fit appel à la police et ordonna l’évacuation. Six cents, dont les principaux leaders du mouvement, furent embarqués vers un poste de police, provoquant une manifestation aux cris de « Libérez nos camarades ! ». Les premiers pavés furent arrachés sur le Boul’Mich et volèrent : la rue désormais ripostait. Et c’est la police qui, maintenant, occupait la Sorbonne. Dans les jours qui suivirent, la pression ne retomba pas et les manifestations changèrent d’échelle, au Quartier latin, mais aussi en province : la crise étudiante était devenue une question politique nationale imposant son agenda. La télévision et surtout les radios périphériques, non contrôlées par le pouvoir comme l’était alors l’ORTF, s’en firent les relais en retransmettant les événements en direct. Il se vendit 400 000 transistors en une semaine, contre 5 000 en temps normal.

Au cours des jours suivant, les charges de la police furent violentes et firent de nombreux blessés, les arrestations se comptant par centaines. Les premières barricades apparurent, symbole du refus de reculer devant le pouvoir et la force. À Paris, le 10 mai, la confrontation déboucha sur une journée de manifestations des étudiants et des lycéens, où commencèrent à se mêler de jeunes ouvriers de la région parisienne. Des voitures furent renversées, et les affrontements reprirent. S’en suivit une spectaculaire « nuit des barricades ». Elle allait faire basculer l’opinion publique en faveur de la jeunesse, en raison du courage dont elle faisait preuve et en réaction aux brutalités policières.

L’Humanité commença à changer peu à peu de ton, et l’UEC finit par annoncer sa solidarité avec les « bons étudiants » qui manifestaient et qu’elle opposait aux casseurs d’extrême gauche faisant « le jeu du grand capital ».

Les syndicats ouvriers et la FEN, le principal syndicat enseignant, qui s’étaient bien gardés jusque-là de soutenir cette contestation du pouvoir gaulliste, prirent la mesure de l’émotion dans les classes populaires et appelèrent à une grève de 24 heures pour le 13 mai. Leur calcul était de faire retomber la pression montante dans la classe ouvrière. Ils réclamaient de façon confuse, et sans revendication concrète, une « réforme démocratique de l’enseignement, le plein-emploi » et la « transformation du système économique ». Mais aucune suite n’était envisagée par eux à cette journée.

La grève ouvrière et les occupations d’usine

La journée du 13 mai

Le 13 mai fut largement suivi, notamment dans les services publics et les plus grandes entreprises, et fut marqué par une manifestation de centaines de milliers de personnes dans la capitale. La Sorbonne, dont le pouvoir venait d’assurer la réouverture, était de nouveau occupée. Elle le restera plusieurs semaines.

La crise changeait de nature. « Dix ans ça suffit », « Adieu de Gaulle », « De Gaulle aux archives », résonnèrent ce jour-là, d’autant plus que c’était l’anniversaire du coup de force qui l’avait porté au pouvoir. Au Parlement, les partis de gauche commencèrent à se poser en recours, en invoquant l’usure de De Gaulle et un régime incapable de comprendre la jeunesse et les aspirations du monde du travail. « Si l’ensemble des partis de gauche ouvre demain une perspective claire, les jours du pouvoir personnel sont comptés », déclara le PCF. Son secrétaire général, Waldeck Rochet, lança le mot d’ordre de « gouvernement populaire et d’union démocratique » et le bureau politique appela à la formation de comités pour soutenir cette idée.

Comme le confiera le secrétaire CGT métaux de la Loire-Atlantique, Georges Prampart, par ailleurs membre de la direction fédérale du PCF : « Au soir du 13 mai, le mot d’ordre de la confédération était: tirer, tirer, mais ne pas arracher. » Autrement dit, elle n’entendait pas alors se lancer dans une véritable confrontation.

Le pouvoir continuait de son côté à jouer la carte de la fermeté. Au Conseil des ministres du 8 mai, de Gaulle s’était voulu martial : « Une émeute, c’est comme un incendie, ça se combat dans les premières minutes. » Et il était parti pour une visite de plusieurs jours en Roumanie, façon de montrer que tout cela n’affectait en rien la bonne marche de l’État. Pompidou alternait pour sa part les mesures d’apaisement, notamment la promesse de libération des étudiants condamnés selon des procédures accélérées, et la stratégie de la peur. Au soir du 13 mai, il accusa ainsi « des individus déterminés, munis de moyens financiers importants, de matériel adaptés au combat de rue, dépendant à l’évidence d’une organisation internationale [...] qui vise à créer la subversion dans les pays occidentaux ». L’extrême droite lui emboîta le pas. Mais le pouvoir menaçait, ordonnait, et n’était plus guère écouté ni obéi. Le reflux qu’il escomptait ne se produisit pas.

Les premières occupations

Les organisations syndicales furent elles-mêmes prises de vitesse par la volonté d’une fraction des travailleurs de ne pas arrêter la grève au lendemain du succès du 13.

La première occupation survint dans l’usine Sud-Aviation de Bouguenais, près de Nantes, où 2 700 salariés travaillaient pour l’armée ainsi qu’à la fabrication de la Caravelle et du Concorde, fleurons de l’aéronautique française.

En avril, la direction avait annoncé une diminution de la durée de travail avec baisse des salaires et avait déjà dû faire face à plusieurs débrayages. Cette fois, à l’initiative d’un dirigeant du syndicat FO de l’entreprise, par ailleurs militant trotskyste de l’Organisation communiste internationaliste (OCI), Yves Rocton, les plus jeunes ouvriers décidèrent de prolonger la grève en occupant le site et en séquestrant son directeur (il y demeurera 15 jours).

D’autres conflits avaient éclaté ici où là, mais sans coordination ni véritable initiative syndicale. Le 15 mai, L’Humanité ne consacra que quelques lignes au mouvement qui venait de s’engager à Sud-Aviation. Mais l’attitude des organisations syndicales, et singulièrement de la CGT, allait changer avec le début de la grève à l’usine Renault de Cléon.

Les syndicats y avaient décidé un débrayage d’une heure par équipe, contre les contrats de trois mois auxquels la direction avait commencé à recourir et pour l’alignement des salaires sur ceux de Billancourt. Entraînés par les plus jeunes, les grévistes défilèrent dans les ateliers et bousculèrent le scénario syndical. Et, devant le refus de la direction de les recevoir, ils firent voter l’occupation. Conscients de la colère montante, et pour reprendre leurs troupes en main, les syndicats ne s’y opposèrent pas et prirent l’initiative de créer un service d’ordre et d’organiser eux-mêmes l’occupation.

Le scénario se répéta sur d’autres sites du groupe Renault, notamment à l’usine de Flins et à Billancourt : entraînés sur d’autres objectifs que ceux qu’ils avançaient jusque-là et par des méthodes d’action qu’ils réprouvaient, les syndicats prirent les choses en main, faisant parfois volte-face d’une heure sur l’autre, et firent voter la grève illimitée.

Les confédérations prirent ensuite l’initiative d’élargir la grève avec toutes leurs forces, s’assurant ainsi, sans être contestées, la direction du mouvement. C’était le meilleur moyen d’espérer orienter le ras-le-bol et la colère ouvrière vers leurs propres objectifs.

Le virage de la CGT et du PC

Ce virage se traduisit de façon spectaculaire dans les chiffres de grévistes. Quelques milliers le 14, 90 000 le 16, dont 60 000 chez Renault, qui avait servi en quelque sorte de test pour la CGT car elle y disposait de très nombreux militants, 300 000 le 17 au matin, un million le lendemain et 2 millions à la fin de cette première semaine.

Les directions syndicales virent également l’opportunité d’étendre leur influence. Un responsable de la CFDT d’Elbeuf, qui appliquera la même méthode, rapporte à propos de la CGT : « Eux, ils avaient un camion. Ils arrivaient dans une boîte, ils disaient aux gens de s’arrêter de travailler, ils les mettaient dans le camion et ils les menaient au local [de la CGT] et puis ils leur donnaient la carte syndicale. Alors, à cette cadence, ils ratissaient les boîtes. Il y avait des dockers, certains avec même des manches de pioche, et ça y allait à la manœuvre ! C’était opérationnel. » Le mode opératoire n’était pas partout aussi expéditif, mais il résume assez bien la façon dont les bureaucrates syndicaux entendaient conduire cette grève et, pour l’essentiel, y parvinrent. Bien sûr, il y eut aussi de nombreuses entreprises où, avec l’appui ou non de syndicalistes, les travailleurs étendirent leur grève d’eux-mêmes, conscients que quelque chose, peut-être de décisif, était en train de changer.

Sur le plan politique, c’est plus que jamais l’union de la gauche que le PCF mettait à l’ordre du jour, la grève n’étant au fond qu’un levier de cette politique. Relayé par la CGT, il multipliait les appels à la formation d’un « gouvernement populaire ».

La politique d’extension se poursuivit dans ce double but : répondre à la volonté des travailleurs d’en découdre et orienter le mouvement derrière cette perspective électorale. Dans le Nord, bastion ouvrier de la CGT et du PCF, la grève devint on ne peut plus massive. Au soir du lundi 20 mai, le département dénombrait 800 entreprises privées en grève, dont 349 avec occupation : 71 500 travailleurs de la métallurgie sur 95 500, 68 600 du textile, 8 000 de la chimie, 3 000 dockers, soit la totalité des effectifs de ce secteur. Sur le plan national, le nombre des grévistes grimpa à 6 millions.

L’extension maximale de la grève

Avec l’appel par les centrales syndicales à la grève dans la fonction publique le 21 mai, le mouvement atteignit son extension maximale pour atteindre près de 10 millions, français, immigrés au coude-à-coude. Les transports en commun étaient arrêtés, l’essence commençait à manquer, le courrier n’était plus distribué, les ordures n’étaient plus ramassées, beaucoup de grands magasins étaient fermés.

Signes également de cet élargissement, des régions et des secteurs pour le moins peu familiers de la grève furent touchés. Les bureaux de l’Ordre des médecins furent occupés, de même que ceux de l’Ordre des architectes et de la Société des gens de lettres. Les salariés de la météo, les musiciens de l’Opéra de Paris, et les journalistes et techniciens de l’ORTF entrèrent en lutte. Les fossoyeurs de Paris occupèrent... les cimetières.

Une centaine de footballeurs s’installèrent dans les locaux de leur fédération, y retinrent leurs dirigeants, puis déployèrent un drapeau rouge sur la façade au-dessus de deux banderoles : « Le football aux footballeurs » et « La Fédération propriété des 600000 footballeurs ». Leurs tracts dénonçaient des contrats « esclavagistes », la « mafia des entraîneurs » et leurs dirigeants comme des « ennemis et des exploiteurs du football ». Ils proclamèrent : « Tous unis, nous ferons de nouveau du football ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être: le sport de la joie, le sport du monde de demain que tous les travailleurs ont commencé à construire. »

Un improbable comité d’action pour la révolution... dans l’Église (CARE) fut même mis en place réclamant la « présence des chrétiens à la révolution », et la « présence de la révolution à l’église ».

L’encadrement des grévistes et les limites du mouvement

Mais si la grève était désormais quasi générale, elle n’échappait pas aux dirigeants syndicaux, hormis dans quelques secteurs comme Rhône Poulenc à Vitry-sur-Seine où apparut un comité de grève, qui en fait n’en avait que le nom et pas l’autorité. Même si, dans ce cas précis, il existait des comités de base bien vivants et que la mobilisation de leurs membres contribuait à donner un ton combatif à la grève.

Dans quelques entreprises, des comptes se réglèrent envers certains chefs. Ainsi, chez Massey-Fergusson, dans la banlieue lilloise, les grévistes profitèrent de l’occupation pour brûler les dossiers sur le personnel constitués par la police intérieure de la direction. Ailleurs, c’est le ravitaillement qui fut pris en charge. S’ils n’encourageaient pas de telles initiatives, les syndicats laissaient faire, tant qu’ils conservaient la direction de la grève. De même qu’ils laissèrent les grévistes remplir des cahiers entiers de revendications qui allaient bien au-delà des leurs, sachant d’expérience qu’elles ne les engageaient en rien.

Dans la grande majorité des cas, l’occupation devint en outre le fait des seuls syndicalistes, qui transformèrent chaque usine occupée en camp retranché. Au prétexte d’éviter les provocations patronales ou gauchistes, ils firent tout pour empêcher que les idées contestataires de la jeunesse étudiante ne pénètrent dans les ateliers.

Car si la masse des étudiants se retranchait, elle, dans les universités, une fraction recherchait sincèrement ce contact, ainsi que plusieurs organisations d’extrême gauche, certaines semblant découvrir en ce printemps 68 que la classe ouvrière existait.

« Les ouvriers dans leurs usines, les étudiants dans les facs ! », tel était en revanche le mot d’ordre de la CGT, qui continuait à mettre en garde les travailleurs contre les « groupuscules composés de fils de grands bourgeois ». Mais, pour ne pas laisser la rue aux étudiants et aux slogans les plus radicaux, la CGT organisa de nombreux défilés qui les concurrençaient et les évitaient soigneusement.

L’épisode le plus significatif de cette attitude se déroula à deux reprises devant l’usine Billancourt les 16 et 17 mai, où la CGT avait dénoncé par avance ceux qui entendaient selon elle « souiller la classe ouvrière » par leur « sale besogne », et dont elle prétendit qu’ils touchaient « une grosse récompense pour leurs loyaux services rendus au patronat ». Les portes restèrent donc closes devant les étudiants. À la RATP, les travailleurs demeureront isolés et barricadés dans leur dépôt ou leur terminus, sans véritable moyen de savoir ce qui se passait sur les différentes lignes, sans parler des autres secteurs. Les plus déterminés parvenaient à franchir ces obstacles mais, dans l’ensemble, les syndicats parvinrent à leurs fins.

C’est d’ailleurs ce qui poussa des centaines, voire des milliers de jeunes travailleurs à se rendre à la Sorbonne, à Censier en région parisienne, comme dans les universités de province, et à participer aux cortèges qui se formaient dans les rues. Ils étaient plus dynamiques, plus combatifs et on pouvait y discuter, fraternellement, de comment refaire le monde.

Ce cloisonnement empêchait par ailleurs la liaison entre les différentes entreprises, que les expériences des uns enrichissent celles des autres et que se développe le sentiment de constituer une véritable force collective, derrière des objectifs communs. Ainsi, à Renault-Billancourt, les grévistes de Renault-Flins furent interdits d’entrée jusqu’au 6 juin sous prétexte qu’ils n’appartenaient pas à l’entreprise !

Le pouvoir reprend la main

Durant quelques jours, le pouvoir politique sembla dépassé par l’ampleur du mouvement et son caractère contagieux. Ses décisions restaient sans prise. Le 19 mai, le ministre de l’Information avait pourtant ordonné aux responsables de l’ORTF de ne plus passer d’informations favorables à l’opposition et de placer des journalistes « sûrs » à l’antenne. Trois jours plus tard, il privait les radios périphériques des fréquences leur permettant d’assurer le suivi des manifestations en direct. Le 21, il profita de la présence de Cohn-Bendit hors de France pour l’interdire de séjour sur le territoire. Quant à de Gaulle qui, de retour de Roumanie, avait proclamé : « La réforme oui, la chienlit, non! », il annonça le 24 un référendum sur la « rénovation universitaire, sociale et économique » et déclara, fidèle à son habitude : « Au cas où votre réponse serait non, il va de soi que je n’assumerai pas plus longtemps ma fonction. » Mais ce coup de poker n’eut d’autre écho que les cortèges toujours aussi fournis dans la capitale et dans les principales villes au cri de « Adieu, de Gaulle, adieu ! ».

Le pouvoir comprit alors que son salut passait par un accord avec les directions syndicales, et en premier lieu avec la CGT. Le samedi 25 mai, à 15 heures, commencèrent les négociations entre gouvernement, patrons et syndicats, CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC et FEN, au ministère du Travail, rue de Grenelle. Elles allaient durer jusqu’au lundi matin 7 heures.

Les accords de Grenelle

La CGT y avait dépêché, en plus de Georges Séguy son secrétaire général, Henri Krasucki et Benoît Frachon, qui avait négocié les accords Matignon en juin 1936. Après 48 heures de palabres et de discrètes rencontres nocturnes, au cours desquelles se distinguèrent côté gouvernemental deux jeunes loups de la politique, Jacques Chirac et Édouard Balladur, un protocole d’accord fut trouvé.

Il ne comprenait rien d’essentiel pour les travailleurs. Plusieurs promesses, d’abord sur l’ouverture future de nouvelles discussions, sur la formation, la fiscalité, la baisse du temps de travail et le minimum vieillesse. Elles n’engageaient comme on le sait que ceux qui voulaient bien y croire.

Il y avait ensuite l’augmentation de 5 % des remboursements sur les médicaments, mais surtout un geste sur les salaires. Le smig fut revalorisé de 35 %. Cela n’était pas négligeable, et n’aurait pu être obtenu sans la grève. Mais avec 519 francs, ce smig restait bien en deçà des 600 francs réclamés jusque-là par les syndicats et des 1 000 brandis par nombre de travailleurs. Cela ne concernait en outre que 7 % des salariés, et ne faisait que rattraper le retard accumulé depuis des années. Par ailleurs, une hausse générale de 7 %, dont une partie déjà annoncée depuis janvier, suivie par une autre en octobre de 3 %, fut accordée. Mais par rapport au glissement annuel moyen, cela ne signifiait au final qu’une augmentation de 0,75 à 1,75 %, elle-même appelée à être amputée par la hausse des prix. Quant au paiement des journées de grève, il n’en était pas question : elles devraient donc être récupérées. Rien non plus sur l’échelle mobile des salaires, qui faisait officiellement partie des revendications de la CGT et de la CFDT, ni sur la baisse du temps de travail ou le travail aux pièces.

Enfin, les conditions de la reprise étaient renvoyées au niveau des branches et des entreprises. Non seulement c’était là où le rapport de force était le plus à l’avantage du patronat, mais cela signifiait qu’il n’y aurait plus désormais que des grèves particulières, sans objectif commun. Pour bien des travailleurs, ce fut ressenti comme une capitulation avec armes et bagages.

En revanche, les bureaucraties syndicales se voyaient renforcées : par la liberté accrue et de nouveaux droits pour les élus du personnel et par la reconnaissance des sections syndicales dans les entreprises. Si celles-ci faisaient horreur au petit patronat, dans lesquelles ses représentants dénoncèrent une « pièce maîtresse du mécanisme totalitaire marxiste-léniniste », voire un « embryon de soviet », elles satisfaisaient les dirigeants de la CGT, de FO, comme de la CFDT. Reconnaissant envers le rôle tenu par la CGT depuis le début du conflit, le gouvernement allait également mettre fin au régime d’exception qui l’avait privée, en raison de la guerre froide, de certaines subventions et de postes dans divers organismes comme le Bureau international du travail.

Le gouvernement ne fit d’ailleurs pas mystère de l’appui qu’il cherchait du côté des syndicats, puisqu’il notifia dans son compte rendu qu’il était « convaincu qu’un encadrement de la classe ouvrière par les syndicats possédant une formation et une influence nécessaires est utile à la bonne marche de l’entreprise ». En juin 1936, la bourgeoisie s’était mordu les doigts d’avoir tellement fait la chasse aux syndicalistes qu’il n’y en avait plus assez pour encadrer les travailleurs et canaliser leur colère. La leçon avait été retenue.

De part et d’autre, on se disait confiant. Tout en revoyant la décision aux assemblées de grévistes, Georges Séguy déclara : « La reprise du travail ne saurait tarder .»

Il se rendit aussitôt à Renault Billancourt, dans l’espoir de faire avaliser l’accord. Dans plusieurs usines, dont Renault Cléon, Renault Le Mans, Berliet, Sud-Aviation, Rhodiacéta, la Snecma et Citroën Paris, les travailleurs l’avaient déjà rejeté. Un camarade reviendra tout à l’heure sur la façon dont Séguy se heurta à la détermination des travailleurs de Billancourt.

Les tentatives de Mendès France et de Mitterrand

À cette heure même, les dirigeants de la CGT et du PC craignaient d’être pris de court et écartés de la solution politique que d’autres préparaient. Le PSU, la CFDT, la FEN et l’Unef avaient en effet préparé dans leur dos une manifestation pour le lundi 27 mai. D’abord interdite, elle fut finalement autorisée par le gouvernement sous la forme d’un rassemblement au stade Charléty.

À leur appel, 50 000 personnes, jeunes dans leur grande majorité, des délégations de grévistes et l’extrême gauche dans toute sa diversité, s’y rendirent. « Pouvoir ouvrier », « Continuons le combat ! », « Révolution sociale ! » : la fraction la plus déterminée du mouvement, la base en quelque sorte de ce qui aurait pu constituer son aile révolutionnaire, s’y fit entendre durant plusieurs heures.

Mais les responsables syndicaux présents, auxquels s’était rallié André Barjonet, un dirigeant de la CGT qui venait d’en démissionner, comme le PSU qu’il venait de rejoindre, avaient leur propre calcul politique : au-delà du ton combatif de leurs discours, ils entendaient promouvoir comme recours Pierre Mendès France, ce politicien radical-socialiste, plusieurs fois ministre sous la IVe République, Président du conseil au début de la guerre d’Algérie, qui avait adhéré par la suite au PSU. Mendès ne prit pas la parole. Les choses allaient trop loin à ses yeux et il ne voulait pas devoir quoi que ce soit à la pression de la rue.

Le lendemain, François Mitterrand, un autre déjà vieux routier, qui avait cheminé en vingt ans de la droite, voire de l’extrême droite, vers la gauche, pensant son heure venue, affirma dans une conférence de presse qu’il n’y avait « plus d’État » et que, devant la menace d’anarchie, il annonçait sa candidature à la présidence de la République. Convaincu que le référendum annoncé par de Gaulle serait un échec pour ce dernier, il proposa même la constitution d’un gouvernement provisoire en évoquant, bon prince, le nom de Mendès France qui n’en demandait pas tant.

En avant vers les élections...

Mais toutes ces ambitions allaient être contrariées. Le 29 mai, une autre partie se joua. Dans la rue d’abord, où la CGT, qui ne voulait pas laisser de nouveau l’initiative à d’autres et entendait démontrer que rien ne pourrait se faire sans elle, fit une démonstration de force à Paris et en province. Ces manifestations, auxquelles avait appelé également le PC, réunirent des centaines de milliers de personnes derrière les mots d’ordre : « Gouvernement populaire », « Pour les revendications des travailleurs et pour contribuer à un changement démocratique dans le pays ».

Ce même jour, de Gaulle disparut durant plusieurs heures. On apprit bientôt qu’il s’était rendu à Baden Baden auprès du général Massu, commandant des troupes françaises stationnées en Allemagne. Dès son retour, il annonça la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées, en dénonçant l’extrême gauche et, c’était un comble, « l’entreprise totalitaire » du Parti communiste.

Son salut allait passer par les urnes, mais aussi par la rue. Le lendemain, le parti gaulliste, qui y travaillait depuis plusieurs jours, mobilisa sur les Champs-­Élysées et au son de la Marseillaise toutes ses troupes de la capitale et de province. Le 30 au matin, des centaines de milliers de tracts furent même répandus par avion pour appeler à manifester. Combien furent-ils ? Sans doute 300 000, certains prétendirent 1 million (mais peut-être parce que, cette fois-là, police et organisateurs étaient les mêmes). Les franges les plus extrêmes de la droite y donnèrent de la voix aux cris de « La France aux Français », « Gauchistes au poteau », « Cohn-Bendit à Dachau » ou encore « Vidangez la Sorbonne ». En province aussi, les réactionnaires se mobilisèrent. À Perpignan, désignant « les piquets de grève composés d’étrangers » ; à Marseille, les locaux du PCF furent plastiqués. Des grévistes furent également visés.

La reprise imposée par les appareils syndicaux

La décision de De Gaulle allait fournir le parfait alibi aux organisations syndicales pour pousser à la reprise et finalement l’imposer. Cela vaudra à Waldeck Rochet, secrétaire général du PC, d’être ainsi salué par Le Figaro du 4 juin : « Dans l’heure qui a suivi l’allocution du président, il a désamorcé la bombe et consenti à des élections qu’il n’a guère l’espoir de gagner. »

Le 31 mai, le préfet de Charente-Maritime fit circuler dans les rues de La Rochelle des voitures avec haut-parleurs appelant à la reprise. Se présentant comme fils de cheminot, il adressa une lettre aux grévistes en reprenant avec gourmandise la formule de Thorez : « Il faut savoir terminer une grève. »

Du côté syndical, on s’activait aussi dans ce sens et avec plus de succès. Ce même jour, Séguy déclara : « La CGT ne gênera pas le bon déroulement des élections. C’est l’intérêt des travailleurs d’exprimer une volonté de changement. » Le PC comme la CGT affirmèrent que c’était « une nouvelle chance » pour les travailleurs « de voir garanti ce qu’ils viennent d’obtenir par la lutte », façon d’abandonner un peu plus les grévistes à eux-mêmes au profit du bulletin de vote.

Paul Palacio (ouvrier à Renault Billancourt en 1968)

En 68 – un rappel pour les plus jeunes, parce que cela commence à devenir une vieille histoire – Billancourt était la plus grosse concentration ouvrière de la région parisienne. Environ 33 000 travailleurs y étaient exploités. La presse n’était pas avare de qualificatifs excessifs, la nommant « la forteresse ouvrière ». Il n’était pas rare d’entendre des phrases telles que « Quand Renault éternue la France s’enrhume ».

Cependant, même si tout cela relevait du langage des journalistes, il n’en reste pas moins que la CGT et bien sûr le PCF y occupaient une place prépondérante. La CGT obtenait entre 70 et 80 % des voix aux élections professionnelles, tout au moins dans le collège ouvrier, et le PCF revendiquait, de façon peut-être un peu exagérée, de 50 à 70 cellules.

Lorsqu’arrive Mai 1968, cela fait un peu plus de deux ans que je suis dans l’usine. J’avais été élu délégué du personnel en octobre 67 sur les listes de la CGT. Mais ce mandat ne survivra pas aux élections qui suivirent mai-juin 1968. Je travaille, comme plus de 5 000 travailleurs, dans l’île Seguin. J’essaye les voitures en sortie de chaîne.

Comment l’occupation s’est-elle déclenchée ?

Tout démarre avec la manifestation du 13 mai : les travailleurs de Billancourt y avaient participé en masse, plus de 80 % étaient en grève, et un meeting monstre regroupant des milliers de travailleurs s’était tenu dans l’île.

Toute la semaine l’ambiance est montée, surtout dans les milieux des jeunes ouvriers, les départements de professionnels, mais aussi parmi les OS. La grève générale devient envisageable pour les mêmes qui n’y croyaient pas quelques jours auparavant.

La poursuite du mouvement étudiant et sa combativité, la répression policière amènent de plus en plus de discussions allant vers cette idée : « Pourquoi ne pas faire comme eux ? ». Sud-Aviation ne reprend pas le travail après le 13, le 15 mai Renault Cléon est occupé, puis c’est Renault Flins qui se met en grève : les nouvelles vont vite.

À Billancourt, c’est le 16 que tout se joue en début d’après-midi après l’annonce de l’occupation de Cléon. Des centaines de jeunes étaient rassemblés et scandaient « Occupation ! »

Hillibert, un responsable de la CGT, prend alors la parole et le moins que l’on puisse dire c’est que son discours face à leur détermination était très temporisateur. En gros, il leur demandait de rejoindre leurs ateliers et d’attendre la décision de la CGT, dont la CE allait se réunir le soir même et qui prendrait les dispositions voulues.

Il faut rappeler qu’un tract de la CGT, daté du 15 mai, proposait déjà, je cite « de discuter et de se prononcer sur l’éventualité d’un nouveau mouvement d’ensemble limité de toute l’usine dès le début de la semaine prochaine, pour exiger l’ouverture de négociations ». Et ce alors même alors que Cléon se mettait en grève avec occupation ! Il n’était donc nullement question dans les intentions de ses dirigeants d’imiter cet exemple. Ce discours fut cependant totalement inefficace, puisque les jeunes partirent en manifestation à travers les différents secteurs de l’usine en criant « Occupation ! » et la déclenchèrent effectivement.

En ce qui me concerne, je remonte dans l’île et alerte les camarades de mon secteur sur ce qui est en train de se passer. Instantanément ils prennent les choses en main et ferment les portes de l’île : nous déplaçons des voitures afin de bloquer les issues. Aussitôt, nous nous installons à l’entrée du Bas-Meudon et prenons possession des lieux, et nous nous préparons à accueillir les cortèges étudiants.

Mise devant le fait accompli, la CGT prend le train en marche, mais prend également rapidement les choses en main après un bon moment de flottement.

Les étudiants viendront bien, mais à un autre endroit, quai de Stalingrad, où la CGT avait déjà pris place, fermé les grilles et commencé à parler de protéger l’outil de travail et d’empêcher toute provocation, et pour cela d’interdire toute entrée aux personnes étrangères à l’usine, et donc aux étudiants qui restèrent bloqués derrière les grilles. Il y aura toutefois des échanges, car bien des jeunes ouvriers en ressentaient le besoin. Cela constituera d’ailleurs un des premiers points d’achoppement entre ces jeunes et la direction de la CGT, car ils ne comprenaient pas cet ostracisme vis-à-vis des étudiants.

La grève va durer 33 jours. Il n’y eut pas de comité de grève : ni nous ni aucun autre groupe n’était en situation de l’imposer aux dirigeants de la CGT.

Les discours syndicaux se tenaient à partir d’une passerelle élevée qui surplombait l’immense esplanade de l’île. Les ouvriers dans leur grande majorité ont plutôt fait la grève à la maison, seuls quelques centaines de militants occupant véritablement l’usine. Mais lors des grandes échéances ils venaient en masse. C’était le cas, ce jour-là, le 27 mai : l’esplanade était remplie.

Tous les dirigeants syndicaux étaient là, de Séguy et Frachon pour la CGT, à Descamps pour la CFDT, en passant par Bergeron pour FO. Tous avaient participé aux discussions de Grenelle et étaient d’accord pour faire reprendre le travail aux 10 millions de grévistes sur cette base.

Sûrs de leur coup, ils avaient choisi Billancourt pour tenter d’entraîner tout le pays à la reprise. C’était la place forte de la CGT et un nom connu de tous les travailleurs. C’est donc Séguy qui a tenté de faire approuver ces accords au rabais que mon camarade a rappelés : des miettes en quelque sorte. Une honte de présenter ce bilan ridicule comme acceptable ! Nous ne nous étions pas mis en grève durant deux semaines pour de telles misères !

Les oreilles de Séguy ont sifflé durant de longues minutes : il n’a pu continuer son discours car il était couvert par les huées d’une grande partie de l’assistance. Un chahut intense. La reprise du travail était repoussée et Séguy l’a bien compris. Il a tenté alors de renverser la vapeur et a déclaré avec un culot monstre que rien n’était signé et que, puisque telle était la volonté des travailleurs, eh bien la grève continuait.

Plus tard, il affirmera que ce n’est pas lui que les travailleurs avaient sifflé, mais... les accords eux-mêmes ! Aujourd’hui encore, cette thèse est largement reprise par la CGT, qui repeint l’histoire à sa propre couleur.

Cet épisode est très connu. Le meeting qui a mis fin à la grève trois semaines plus tard, le 17 juin, l’est moins.

Entre-temps la CGT avait poursuivi les discussions avec la direction. Elle était parvenue à obtenir quelques broutilles sur la réduction du temps de travail et sur les libertés syndicales dans l’entreprise. Mais elle avait surtout mis tout son poids militant pour faire cesser la grève, en affirmant par exemple que le travail avait repris dans les autres usines ; continuer ce serait irresponsable ; nous n’allons pas rester seuls en grève ; n’écoutez pas les sirènes gauchistes qui veulent vous mener à l’aventure, etc.

Selon ses dirigeants et ceux du PCF, il fallait que le calme revienne, et que les élections législatives se déroulent dans un climat serein... En fait la CGT brisait le mouvement pour l’échanger contre un bulletin de vote.

Le 17 juin, ce n’est plus Séguy qui prend la parole, mais Aimé Halbeher, le dirigeant de la CGT Billancourt. Krasucki était également présent. Halbeher s’appuyait sur un vote majoritaire que la CGT avait fini par obtenir à force de pressions et de mensonges, pour faire reprendre le travail.

La prise de parole se fit non pas du haut de la passerelle, comme cela avait toujours été le cas pendant la grève, mais au pied de cette passerelle, au même niveau que les grévistes. Les huées furent bien plus importantes encore que contre Séguy et les accords de Grenelle, et durèrent plus longtemps. Il y eut des bousculades et même des coups.

La forte minorité qui était contre la reprise en avait gros sur la patate : on ne s’était pas battus cinq semaines pour obtenir aussi peu, et les noms d’oiseaux fleurirent à l’encontre des responsables CGT.

C’est ainsi que se terminait mai-juin 68 à Billancourt et si, toute à son hypocrisie, la CGT affirmait pour se dédouaner que la lutte continuait sous d’autres formes, elle subit, un peu, les conséquences de sa trahison de la grève, aux élections de délégués suivantes où elle perdit 8 % des voix au profit de la CFDT.

Des grèves, il y en eut à Billancourt dans les années qui suivirent car aucune des revendications essentielles des travailleurs n’était satisfaite. Ces grèves qui allaient exprimer la révolte des OS des chaînes de montage et des presses, aussi bien à l’usine du Mans qu’à celle de Billancourt, éclatèrent en 1969, 71, 73 et 75.

Non, la direction n’avait pas acquis la paix sociale avec la fin de la grève et l’aide de la direction de la CGT, et la lutte de classe continuait, et continue toujours, bel et bien.

Jean-Louis Gaillard (ouvrier chez Roussel-Uclaf à Romainville en 1968)

Le groupe pharmaceutique Roussel-Uclaf n’existe plus. Ses activités les plus rentables ont été reprises par Sanofi. En 68, ce trust familial possédait plusieurs établissements en France. Le principal était à Romainville en Seine-Saint-Denis, avec 3 300 salariés : majoritairement des ouvrières de conditionnement sur chaînes et des ouvriers de fabrication en équipes.

J’étais rentré dans cette boîte en janvier 1967, comme ouvrier de production. Pour y militer et rejoindre le groupe de Voix ouvrière qui existait depuis 1962 et publiait une presse communiste révolutionnaire.

Mes camarades avaient été écartés en 1965 du syndicat CGT par les militants du Parti communiste. Ils avaient été accueillis par la section Force ouvrière, dont nous sommes devenus les animateurs.

Le 13 mai, 200 à 300 salariés de Roussel-Uclaf avaient participé à la grande manifestation parisienne. Mais la semaine qui suivit fut calme à l’usine, alors que les grèves s’étendaient dans tout le pays. Comme dans toutes les entreprises où nous avions des militants, Voix ouvrière nous poussait à agir.

FO convoqua une intersyndicale le dimanche 19 mai. Face à notre détermination à appeler à la grève, les délégués CGT et CFDT, sans directives de leurs fédérations, d’abord hésitants, finirent par accepter un appel commun.

Le lendemain 20 mai, à 6 heures, à deux ou trois militants devant chaque porte, nous avons distribué l’appel intersyndical et dit aux travailleurs de ne pas rentrer, qu’une AG était prévue pour décider la grève.

La grosse majorité sont restés dehors et, à 8 heures, 1 000 à 1 500 des présents ont voté la grève proposée fermement par la responsable FO, une camarade de Voix ouvrière, et un responsable CGT.

Dans la foulée, notre camarade proposa l’élection d’un comité de grève. Devant la réussite de ce début de grève auquel beaucoup d’entre eux n’avaient pas cru, les militants syndicaux et PCF ne s’y opposèrent pas publiquement.

Ils virent des dizaines de mains se lever pour en être membres. Certains travailleurs que nous avions sollicités préalablement, mais aussi des jeunes venant des trois syndicats et même des responsables qui, vu le succès, ne voulaient pas rester en dehors.

Sur leur participation au comité de grève, les militants cégétistes-PCF se divisèrent. Une partie s’y associa et occupa l’usine principale où étaient rassemblés les grévistes, d’autres restèrent hors de ce mouvement, occupant à quelques-uns les deux autres usines du site.

Dès le premier jour de grève, l’AG vota l’élection de la cinquantaine de candidats au comité de grève et l’occupation de tous les locaux en virant les directions. L’occupation fut massive. Rapidement, les grévistes prirent des initiatives : quand, par exemple, des salariés de petites boîtes venaient demander du renfort pour aider à fermer leur entreprise, aussitôt 10 ou 20 grévistes y allaient.

Je ne peux pas raconter toutes les actions, mais celle visant l’expulsion des surveillants est drôle. Ces flics du patron, par ailleurs anciens militaires, étaient retranchés dans leur QG, une rotonde vitrée à l’entrée. Ils étaient craints.

Spontanément, des dizaines de grévistes s’entassèrent dans ce local, les poussant sur les bords. À un moment, un camarade criait « On tourne » et tout le groupe, compact, tournait et quand un flic passait devant la porte ouverte, le groupe poussait et l’éjectait ; sous les rires de centaines de grévistes.

Dès le premier jour, une grande banderole fut confectionnée et accrochée au sommet du bâtiment : elle proclamait « Usine aux travailleurs ». Et un grand drapeau rouge fut déployé en haut de la cheminée de 60 mètres.

Les AG avaient lieu le matin pour la reconduction de la grève, avec interventions du comité sur les décisions à prendre, des syndicats et des grévistes qui le souhaitaient. Puis à 14 heures se tenait la réunion du comité de grève.

Il eut de multiples problèmes à régler, mais cela fut facilité par la participation active de centaines d’occupants. Aux revendications nationales furent ajoutées des revendications locales, mais aussi le paiement des jours de grève et l’ouverture de l’usine aux familles, aux amis des grévistes et aux étudiants en lutte.

Le comité eut aussi à résoudre des problèmes pratiques et politiques :

surveiller les fermenteurs et les bouillons de culture pour ne pas polluer tout le quartier ;

nourrir les très nombreux animaux de laboratoire et nettoyer leurs cages ;

nourrir aussi... les grévistes : une équipe compétente se constitua pour aller aux Halles et cuisiner des centaines de repas midi et soir ;

et enfin, assurer la défense de l’occupation par des piquets de grève 24 heures sur 24.

Au début, le comité a dû par ailleurs gérer diverses associations catégorielles du personnel. En effet, la direction étant antisyndicale, elle avait développé l’existence de groupes de cadres, d’agents de maîtrise et techniciens.

Le comité exigea que les réunions de ces associations soient publiques, ouvertes au comité de grève. Celle des cadres, majoritairement antigréviste, s’y refusa et quitta l’usine. Le comité finit par interdire l’entrée aux cadres, qui essayaient de saper le moral des grévistes, sauf ceux connus pour être favorables à la lutte. La CFDT, qui ne voulait pas assumer d’éventuelles poursuites judiciaires, en prit prétexte pour se retirer du comité de grève.

L’occupation fut militante et festive, il y avait toujours beaucoup de monde, des discussions incessantes. Souvent, il y avait des regroupements pour riposter aux provocations de la direction, ou des mobilisations pour organiser des montées à Paris et se joindre aux grandes manifestations ouvrières et étudiantes.

Presque tous les soirs, après les repas, il y avait de la musique et des bals, car beaucoup de femmes participaient à l’occupation, de jour comme de nuit. Beaucoup de grévistes habitaient presque à l’usine, couchant dans des labos, près des piquets de grève, ou dans des bureaux, en fonction de l’épaisseur de la moquette.

Le comité de grève était animé en partie par des non-syndiqués, par nous, Voix ouvrière, comme par des militants CGT et PC. Après la grève, ceux qui y avaient participé seront écartés des responsabilités syndicales par la fédération CGT de la chimie et la mairie PCF de Romainville.

Ils furent accusés de gauchisme, d’avoir suivi Voix ouvrière et signé, avec le comité de grève, une lettre ouverte aux confédérations syndicales, leur demandant de ne pas accepter les accords de Grenelle. Ce n’est donc pas qu’à Renault Billancourt qu’ils furent sifflés !

Après Grenelle, les grévistes, le comité de grève, la CGT et FO dénoncèrent jusqu’au bout le bradage de la grève pour les élections promises par de Gaulle. C’est sur ces bases que nous avons organisé un cercle local Voix ouvrière d’une dizaine d’ouvriers et techniciens, qui édita ses propres tracts.

Et la grève comme l’occupation se prolongèrent, avec plusieurs affrontements violents avec la police, jusqu’à l’intervention quasi militaire des CRS et des gardes mobiles le 14 juin. Le lendemain, après 25 jours d’occupation, le travail reprit lentement. Mais à 11 heures 1 000 travailleurs débrayaient déjà pour dire que rien n’était réglé.

Cette grève laissa bien sûr des traces pendant des mois et même un à deux ans. Des centaines de travailleurs avaient participé activement et fraternellement à l’occupation, aux manifestations. Et de nombreuses relations personnelles se nouèrent qui ne durèrent pas que les trois semaines de grève.

À Roussel-Uclaf nous n’avons pas fait des choses extraordinaires. Mais cela démontrait que, si dans des centaines de boîtes, malgré les syndicats, les grévistes avaient aussi pris leur grève en main, s’ils avaient pu se coordonner, cela aurait peut-être changé l’histoire de mai-juin 68.S

Des augmentations de salaire allant au-delà de ce que prévoyait le protocole de Grenelle, le paiement d’une partie des heures de grève et bien d’autres revendications furent encore arrachés ici ou là. Mais cela concernait surtout les plus grands groupes et restait loin de ce que le mouvement aurait pu imposer.

Pour faire reprendre le travail, entreprise après entreprise, il faudra donc tout le poids des bureaucraties syndicales, le recours aux manipulations, aux mensonges dont ces appareils ont l’habitude. Aux PTT, à la RATP, à la SNCF et dans bien d’autres entreprises, quand les votes ne furent pas truqués, ils furent refaits jusqu’à obtenir un vote favorable à la reprise. Et dans bien des cas de fortes minorités s’exprimèrent pour continuer. Comment ne pas penser à cette jeune ouvrière du film La reprise du travail aux usines Wonder qui, face au chef du personnel demandant à chacun de rentrer tranquillement, et à deux syndicalistes s’efforçant de la convaincre du bien-fondé de l’arrêt de la grève, s’écriait pleine de rage : « J’rentrerai pas, j’mettrai plus les pieds dans cette taule! Vous allez voir quel bordel que c’est là d’dans, c’est dégueulasse. On est noires jusqu’à l’os, dégueulasses... Non, j’rentrerai pas. » Nombreux furent les travailleurs qui partagèrent alors ce sentiment.

Jour après jour pourtant, la reprise s’effectua, puis s’accéléra au lendemain de la Pentecôte, les 1er, 2 et 3 juin.

Pourtant, le 10, il restait encore un million de grévistes. Cette date correspondait au début officiel de la campagne électorale : elle servit aux dirigeants syndicaux, comme au patronat, pour en finir avec les derniers bastions de grévistes. Elle fut utilisée aussi par le gouvernement qui décida de faire une démonstration de force. En même temps qu’il préparait l’amnistie des responsables de l’OAS, il annonça la dissolution de onze organisations d’extrême gauche, dont le Mouvement du 22 mars, les organisations maoïstes et trotskystes (la JCR, l’OCI et Voix ouvrière) invoquant un texte de 1936 sur « les groupes de combat et les milices privées ». Puis il intervint brutalement dans les dernières entreprises en grève.

À Renault-Flins, les cadres et la maîtrise avaient utilisé leur week-end de la Pentecôte à faire des visites à domicile des ouvriers pour les encourager à affirmer leur « droit au travail ». La direction ayant échoué à faire voter la reprise, elle fit appel à la police qui investit le site, provoquant des affrontements violents avec les salariés et des jeunes venus en soutien. 1 000 CRS entourèrent l’usine, dont ils se rendirent maîtres après quatre jours de combats dans les champs ou les grands ensembles des alentours. Le 10 juin, un groupe de gendarmes mobiles repéra quelques jeunes en train de se reposer au bord de la Seine et les chargea. Pour leur échapper, ils n’eurent d’autre issue que de se jeter à l’eau. L’un d’eux, le lycéen Gilles Tautin, âgé de 17 ans et militant maoïste, se noya. La reprise ne sera votée que le 17 juin, à 58 % seulement.

Georges Kvartskhava (ouvrier à l’usine Peugeot Sochaux de Montbéliard en 1968)

Je suis rentré chez Peugeot à 18 ans, en 1953. En raison de la sale guerre d’Algérie, j’en ai été écarté vingt-six mois : pour le service militaire. En mai 1968, j’avais 33 ans. J’étais ouvrier professionnel en Tôlerie-sud, et délégué du personnel CGT.

Durant les années soixante, la boîte avait été marquée par plusieurs conflits, notamment sur les conditions et le temps de travail. À leur suite, la direction avait licencié des délégués à plusieurs reprises et, en janvier 1968, on travaillait toujours 46 h 15 par semaine.

Sur le site de Sochaux, il y avait alors 25 600 travailleurs, dont près de 4 000 administratifs, techniciens et cadres. Aux dernières élections du personnel, la CGT avait obtenu 61 % des voix dans le collège ouvrier, la CFDT 33,23 % et FO 5,78 %. Politiquement, le PCF régnait en « maître à penser » ; en effet les nombreux militants CGT en étaient presque tous membres.

Voix ouvrière était présente depuis 1965. Mais, à chaque distribution de nos bulletins, nos camarades extérieurs à l’entreprise devaient affronter ceux de la CGT : injures et arrachages de tracts étaient monnaie courante, mais aussi les coups.

En mai, les jeunes militants dont je faisais partie bouillonnaient pour entrer dans la danse, galvanisés que nous étions par les reportages en direct des radios sur la détermination des étudiants.

Mais il fallut attendre le 18 mai pour que le comité exécutif de la CGT de Sochaux prenne, sans enthousiasme, position pour la grève. La grève avec occupation fut votée par des milliers de travailleurs. Elle fut effective le lundi 20 mai (sûrement le temps nécessaire aux directions syndicales pour régler la mise en place d’un comité central de grève sur lequel ils auraient la main). Dans mon secteur, j’avais réussi à faire voter le principe d’un comité de grève, mais il ne fonctionna pas comme tel.

C’était la première occupation de l’usine pour moi et l’ensemble de mon secteur : quelle satisfaction d’avoir éjecté de l’atelier les représentants du patron ! Mais c’est aussi notre première grève généralisée qui a eu le don de faire tilt dans les têtes.

Le comité central de grève intersyndical (6 CGT et 6 CFDT) siégeait au Building, où chacun pouvait prendre la parole, mais l’exécutif restait entre les mains des appareils syndicaux.

En quelques jours, une grande partie des travailleurs quittèrent l’usine pour rentrer chez eux, ne voyant pas l’intérêt d’être si nombreux sans avoir rien à faire dans l’usine vide. Ils se disaient : « Les machines ne vont pas se sauver », et naturellement cela convenait tout à fait au comité central de grève. Du coup, il contrôlait plus facilement la situation.

Notre secteur comme d’autres a constitué des cortèges de deux ou trois voitures pour aller vers d’autres usines. Ainsi chez Japy à Beaucourt. Là, les ouvrières étaient déjà en grève et elles nous ont demandé seulement de les aider à prendre position dans le château où siégeait leur direction, qui les haranguait depuis le pigeonnier. Cela a été fait.

Dans une fonderie d’un autre âge, il fallut escalader les grilles : nous avons été accueillis par le patron et son garde du corps, revolver au poing, nous avons dû repartir sans pouvoir rencontrer des ouvriers. Cela en dit long sur l’époque.

La direction Peugeot, qui s’était tue jusque-là, a profité de Grenelle pour organiser un vote à l’usine. Ce vote pour ou contre la reprise eut lieu le 4 juin. L’intersyndicale appela au boycott. La direction fit venir des non-grévistes, elle organisa même un ramassage par bus ; il y eut seulement 11 000 et quelques votants, mais parmi eux le oui pour la reprise était majoritaire.

L’intersyndicale refusa d’accepter le résultat. La direction proposa alors aux syndicats d’organiser leur propre vote, tout en refusant d’affréter les cars pour amener les travailleurs aux urnes. Dès le samedi 8 juin, le comité central l’organisa à la va-vite, sans véritable contrôle, et entre 11 heures et 12 heures seulement. Résultat : sur 5 284 votants, le oui pour la reprise l’emporta de 49 voix. Soit dit en passant, dans mon secteur, personne n’avait participé à ce vote... Il n’en fallait pas plus à l’appareil CGT pour déclarer immédiatement l’arrêt de la grève ; il est vrai qu’entre-temps de Gaulle avait dissous l’Assemblée nationale.

Mais faire accepter la décision aux piquets de grève et aux comités d’atelier était une autre histoire. Pour ça, le comité central de grève organisa une manifestation en direction de Montbéliard ce même samedi en fin d’après-midi, ce qui a fait sortir tous ceux qui étaient encore dans l’usine. C’est en marchant que le cortège a été rattrapé par des ouvriers qui nous demandaient de revenir sur nos pas parce que la direction faisait fermer les portes.

Arrivés sur place, nous avons constaté que toutes étaient en effet verrouillées. C’est là que nous nous sommes rendu compte du coup de poignard dans le dos. Jusqu’à minuit les travailleurs restèrent sur place, avec des cris, des pleurs, certains déchirant leur carte syndicale. Les roublards des appareils syndicaux avaient gagné momentanément.

Le dimanche, des centaines d’agents de maîtrise remettaient en ordre l’usine pour le lundi. Mais ce 10 juin, patatras ! Dès le matin, des ouvriers de Carrosserie arrêtent le travail et, avec ceux de l’Embout, font le tour des ateliers ; ils réussissent à entraîner l’ensemble des travailleurs pour attendre la tournée de l’après-midi.

C’est ensemble que les ouvriers sont allés à un rassemblement central ; là, la réoccupation de l’usine s’est imposée. C’est seulement à ce moment-là que, dans mon secteur, les ouvriers ont réclamé que l’on soit représenté au comité central de grève et m’ont désigné.

Le soir même de ce 10 juin, les principaux responsables syndicaux et politiques avaient quitté l’usine sur la pointe des pieds. Ils avaient bien compris, eux, ce que signifiait la déclaration de la direction, à savoir : « La grève recommence avec des éléments incontrôlés. »

Ce que nous n’avions pas envisagé, c’est la rapidité avec laquelle les CRS et gardes mobiles allaient prendre position. Dès la nuit du 10 au 11 juin, après avoir agressé les piquets de grève avec une grande brutalité, hurlant et frappant à tour de bras, ils prirent position aux issues, de chaque côté de la route nationale qui traversait l’usine. Commença alors une véritable bataille rangée, qui n’était pas préméditée. La grève, même si elle avait repris, était de toute évidence sur la pente descendante. Mais là, les ouvriers des piquets de grève n’acceptaient pas d’être agressés et de se faire éjecter comme des malpropres.

À 9 heures du matin, des travailleurs de tous les quartiers sont venus en renfort, y compris des femmes. La population prenait position contre les forces dites de l’ordre. Les CRS utilisaient des grenades offensives : il y a eu 150 blessés, certains graves : deux ouvriers ont perdu une jambe. Il y eut aussi deux morts ; l’un, Pierre Beylot (24 ans) tué par balles, et l’autre, Henri Blanchet (49 ans), qui au cours d’une charge des CRS a basculé d’un mur et s’est fracassé la tête.

Loin de nous effrayer, cela a renforcé notre détermination. Il était sérieusement question de se procurer des armes pour la soirée. Le comble, c’est l’attitude du responsable communiste du secteur, membre du comité central du PCF, qui est apparu pour nous dire qu’il fallait arrêter parce qu’on effrayait la petite bourgeoisie. Quelques membres de son parti écoutaient son discours, mais dès qu’il eut tourné les talons ils ont repris les parpaings.

La détermination des ouvriers fit faire marche arrière à Peugeot. Le patron s’est mis d’accord avec les syndicats pour évacuer les CRS, reprendre les pourparlers et en échange arrêter l’occupation de l’usine.

La grève avait duré du lundi 20 mai au lundi 10 juin ; mais avec l’attaque des CRS, elle s’est encore prolongée pendant une bonne semaine. C’est le temps qu’il a fallu aux syndicats, après le départ des CRS, pour obtenir quelques concessions à soumettre au vote du personnel, notamment une hausse des salaires de 12 à 14 %, la réduction progressive de la durée du travail avec compensation à 100 %, le paiement des jours de grève de mai à 80 % et ceux de juin à 25 %, la garantie de reclassement pour les blessés graves, le versement de trois ans de salaire pour les veuves de Pierre Beylot et de Henri Blanchet, et le droit syndical.

Ce n’était pas rien, mais pour nous, ouvriers, qui voulions un changement, et pas seulement économique, ces résultats ne nous satisfaisaient pas. La reprise sur cette nouvelle base a été acceptée par 15 381 travailleurs sur 18 162 votants, mais 2 683 ont malgré tout voté contre. Et dans mon secteur la hiérarchie a eu bien du mal à faire travailler normalement, en particulier les plus jeunes.

Par la suite, la CGT a exclu du comité exécutif le camarade qui s’était déclaré ouvertement de Voix ouvrière. En ce qui me concerne, la CGT a organisé le raturage de mon nom sur les listes aux élections de délégués, pour que je perde mon mandat. Mais, sauf la première fois, la manœuvre échoua, étant donné le lien que j’avais avec les ouvriers de mon secteur. 50 ans plus tard, le PC a perdu l’essentiel de ses forces. Les idées de Lutte ouvrière et ses militants sont en revanche encore bien présents dans l’usine.

Que reste-t-il de Mai 1968 ?

Les élections législatives des 23 et 30 juin, pour lesquelles les partis de gauche et les syndicats avaient sabordé la grève, furent une victoire pour le parti gaulliste. Celui-ci renforça même sa majorité aux dépens du PCF, qui s’était présenté comme le « parti du progrès, de l’ordre et de la sagesse politique », comme de la Fédération de la gauche socialiste, ce conglomérat formé autour du vieux Parti socialiste, la SFIO. Mais était-ce pour autant un simple retour au statu quo ante ?

Des transformations sociétales...

Dans bien des domaines, qualifiés de sociétaux, l’explosion de Mai 1968 fut un puissant accélérateur des mutations à l’œuvre depuis une dizaine d’années. Son effet de souffle se prolongea durant la décennie suivante.

La révolte de la jeunesse pour la démocratisation de l’enseignement, puis le mouvement de grève, contribuèrent à fissurer un peu plus le carcan de l’ordre moral, les mœurs, les vieilles hiérarchies dont le pouvoir de De Gaulle était à la fois le produit et le gardien. C’était un encouragement pour tous ceux qui voulaient que quelque chose change : ce qui hier encore était du domaine de l’utopie semblait désormais à portée de main. Beaucoup eurent le sentiment que leur vie commençait véritablement.

Le mouvement féministe notamment, dont la naissance était bien antérieure, mobilisa des masses de plus en plus nombreuses dans les années suivantes et mena, à travers des organisations comme le MLAC ou le MLF, des combats décisifs au nom du droit des femmes à la libre disposition de leur corps, pour l’accès à la contraception et le droit à l’avortement.

Il n’est sans doute pas étranger non plus à cette poussée revendicative dans la jeunesse qu’un mouvement de contestation du service militaire, voire du militarisme, ait vu le jour, puis des comités de soldats dans les mois et les années qui suivirent.

D’autres causes allaient être brandies. Causes humanitaires, à l’instar de ces jeunes médecins refusant que des massacres se perpétuent de par le monde avec la participation ou le silence complice des grandes puissances sans pouvoir porter assistance aux populations, ou encore celles des militants de l’environnement, rejetant tel ou tel aspect du capitalisme, et alertant sur la famine frappant l’Afrique ou des dangers du nucléaire.

... inachevées et déjà remises en cause

Mais tous ces combats eurent en commun de se développer de façon fragmentée, et surtout en dehors de toute perspective de transformation des rapports d’exploitation qui constituent la base du capitalisme, quand ce n’était pas contre cette perspective. C’était se condamner à avancer en aveugle et à une certaine impuissance.

La lumière jetée ces derniers mois sur la condition féminine dans les pays les plus riches, supposés les plus avancés en matière de mœurs et d’égalité, rappelle, comme l’avait établi le mouvement socialiste il y a plus d’un siècle, que le combat pour l’émancipation des femmes est indissociable de la lutte pour libérer la société du capitalisme. Le pourrissement actuel de ce système a également sa traduction sur ce terrain-là.

Et, d’une façon plus générale, le vent politique nauséabond qui souffle depuis une vingtaine d’années démontre que même les quelques avancées dites sociétales arrachées au fil des ans sont loin d’être véritablement acquises et d’avoir transformé la société en profondeur.

Un renouveau politique ?

Y a-t-il par ailleurs un « héritage » de Mai 1968 sur le plan politique ? Castoriadis, animateur du courant Socialisme ou barbarie, avait prétendu à son issue : « La tranquillité et l’abrutissement de la société capitaliste moderne en France et peut-être ailleurs ont été détruits pour longtemps. Le “crédit du gaullisme” est par terre. [...] Les directions bureaucratiques d’encadrement des travailleurs ont été profondément ébranlées. Une cassure les sépare désormais des jeunes travailleurs. Les politiciens de la “gauche” n’ont et n’auront rien à dire sur les problèmes qui se posent. [...] Il se passera des années avant que l’énorme brèche ouverte dans l’édifice capitaliste soit vraiment colmatée, à supposer qu’elle puisse l’être. »

Le crédit de De Gaulle, dont la succession était déjà disputée dans son propre camp, ne survécut effectivement que quelques mois, jusqu’à sa démission en avril 1969 à la suite d’un référendum sans enjeu sur les institutions. Il est vrai également que le patronat fut quelque peu échaudé et donc rendu plus prudent dans la période qui suivit, certains chefs se voyant contraints de raser parfois les murs dans les bureaux et les entreprises. Mais il est faible de dire que cette prédiction ne s’est pas réalisée.

Le renforcement des bureaucraties syndicales...

Contrairement à ce qu’affirmaient avec Castoriadis nombre de militants issus de la mouvance gauchiste, les bureaucraties syndicales, loin d’être durablement affaiblies, et bien qu’ouvertement contestées par une fraction des travailleurs, en sortirent paradoxalement renforcées : grâce aux avantages accordés aux appareils par les accords de Grenelle, mais surtout parce qu’elles avaient pour l’essentiel contrôlé la mobilisation des travailleurs, l’encadrant étroitement, se substituant souvent à elle, empêchant que la fraction la plus consciente, la plus mobilisée apprenne à diriger sa grève, à lui donner des objectifs allant dans le sens de la remise en question de la domination de la bourgeoisie.

Les forces organisées de l’extrême gauche étaient alors trop faibles, trop dispersées pour pouvoir prétendre contester les directions syndicales et proposer une autre politique, sauf dans quelques entreprises.

La CGT, malgré la politique de ses dirigeants et la persistance d’un certain esprit contestataire dans les entreprises et en dehors, vit affluer à elle 300 000 à 500 000 adhérents en quelques mois. La CFDT, profitant en partie de l’image plus radicale qu’elle s’était acquise à peu de frais au cours du printemps, en attira 100 000.

Cet afflux aurait pu renforcer la classe ouvrière dans son rapport de force avec la bourgeoisie. Mais il servit avant tout dans la période qui suivit aux bureaucrates syndicaux de toutes obédiences pour préparer les travailleurs, comme ils l’avaient fait en juin 1968, à la seule perspective d’une victoire électorale de la gauche, censée offrir un débouché politique et une réponse positive à leurs problèmes. C’était une impasse dont ils ne sont jamais sortis et, avec eux, les travailleurs. Et aujourd’hui un Macron entend achever de reprendre les quelques hochets que la bourgeoisie avait concédés au fil des décennies aux syndicats, en même temps que ce qui reste de la réglementation protégeant les salariés.

... et des illusions dans la gauche

Après les grèves de 68, Jean-Paul Sartre, qui avait couvert les crimes de Staline de son aura dans le monde des intellectuels de gauche, désormais converti en adorateur de la pensée de Mao, s’était déclaré « convaincu que tous les dirigeants actuels de la gauche », et en premier lieu Mitterrand, ne représenteraient « plus rien dans dix ans ». Le candidat de la gauche socialiste, Gaston Defferre, atteignit effectivement péniblement les 5 % à la présidentielle de 1969. Ce record allait tenir près de cinquante ans... Le Parti communiste, dont la plupart des gauchistes considéraient qu’il était mort, en raison de la façon dont il s’était opposé au mouvement étudiant, sembla d’abord rafler la mise. S’il enregistra quelques milliers de départs, dont une fraction vers l’extrême gauche, il attira 30 000 nouveaux membres dans les mois qui suivirent et passa de 380 000 adhérents revendiqués en 1969 à 565 000 dix ans plus tard. Il était souvent la seule organisation présente dans les entreprises et les quartiers populaires vers laquelle un jeune, révolté par les injustices et l’exploitation, pouvait se tourner. La seule qui semblait parler au nom des travailleurs.

La suite est bien connue. Le PCF mit tout ce poids, y compris en se plaçant à la tête de luttes importantes et parfois violentes, comme celles de la sidérurgie lorraine dans les années soixante-dix, pour promouvoir l’Union de la gauche, le Programme commun de gouvernement avec le Parti socialiste... et sa propre participation au pouvoir. Ce faisant, il permit à Mitterrand non seulement de refaire surface mais d’apparaître en leader de la gauche et de se poser en partisan de la « rupture avec le capitalisme ». Du moins jusqu’à son arrivée au pouvoir en 1981... Le Parti communiste y laissa, lui, son crédit et l’essentiel de ses forces militantes.

Du côté de l’extrême gauche

Quelle portée enfin 68 a-t-il eu pour les forces de l’extrême gauche et des révolutionnaires ?

Le premier point, ô combien positif, fut de permettre à ses divers courants de sortir de l’isolement. Les drapeaux rouges, que le PCF avaient bannis au profit du drapeau tricolore, refirent leur apparition dans les manifestations,  sur les cheminées de centaines d’usines, avec l’idée de la révolution et les noms de Marx, Lénine, Trotsky ou Mao. Ils dominèrent les assemblées étudiantes et les barricades du Quartier latin durant quelques semaines, attirant la sympathie de dizaines de milliers de jeunes et de moins jeunes, lycéens, étudiants ou travailleurs, qui allèrent à la rencontre de nouvelles idées parce qu’ils partageaient la même révolte contre la société capitaliste.

Et c’est en partie ce qui permit en 1969 la première candidature d’un trotskyste à l’élection présidentielle, en la personne d’Alain Krivine, pour lequel Lutte ouvrière fit campagne. À notre petite échelle, le renouveau des idées révolutionnaires nous permit de nous implanter dans quelques dizaines d’entreprises supplémentaires et de nous renforcer. En 1974, nous avons été en mesure de présenter Arlette Laguiller à la présidentielle : elle y recueillit près de 600 000 voix.

Mais il n’existait pas en mai-juin 1968 de parti qui aurait pu offrir une direction à cette aspiration, parfois confuse, à changer le monde. Nous fûmes alors les seuls à proposer que les divers courants révolutionnaires, issus de l’anarchisme, du trotskysme, du maoïsme, surmontent leurs divisions et se dotent d’un cadre commun.

Cela aurait pu permettre de réunir tout ou partie de ceux qui, à la faveur des événements de 1968, regardaient sincèrement en direction des idées révolutionnaires, dans un ensemble au sein duquel chacun aurait pu juger démocratiquement des orientations de ses différentes composantes, et de franchir ainsi un pas vers la formation d’un véritable parti de la révolution prolétarienne. Les dirigeants des différents groupes ne tenaient pas du tout à aller dans ce sens, alors même que ces deux mois en avaient en quelque sorte fait émerger la base militante. Cette occasion manquée ne se représenta pas.

Par la suite, tandis que survint un certain reflux, chaque organisation préféra tenter de capter à son seul profit le courant de sympathie envers l’extrême gauche que le mouvement avait suscité. Avec quel résultat ?

La faillite du maoïsme et du gauchisme

Le courant maoïste, qui avait attiré la majeure partie de ce milieu, s’effondra rapidement : son évolution résume celle de la mouvance gauchiste née dans les années soixante puis propulsée en 68 sous les feux de l’actualité.

Sa faillite est d’abord celle des principaux porte-parole et acteurs du mouvement étudiant. La liste serait longue et édifiante. Contentons-nous de quelques-uns parmi ceux dont la carrière ne s’est pas arrêtée au printemps 1968.

Dans un livre écrit avec son frère immédiatement après les événements, Daniel Cohn-Bendit prétendait que le gauchisme était le « remède à la maladie sénile du communisme ». Reconverti assez vite dans l’écologie, ce qui le propulsa adjoint à la mairie de Francfort puis député européen, son anticommunisme ne l’a pas abandonné. Il continue à se dire libertaire, mais « libéral libertaire », et soutien d’Emmanuel Macron, auprès duquel il confie « rajeunir de cinquante ans ». Sa sénilité politique, elle, est sans remède.

Alain Geismar, lui, passa de la direction du SNESup à celle de la Gauche prolétarienne, la principale organisation maoïste née dans l’immédiat après-68. Dans son ouvrage Vers la guerre civile, écrit avec Serge July, il concluait : « Sans vouloir jouer aux prophètes: l’horizon 70 ou 72 de la France, c’est la révolution... Mai en France, c’est le début d’une lutte de classe prolongée. » Après avoir préparé sa révolution dans la clandestinité et avoir été condamné à un an et demi de prison, il put réintégrer la fonction publique, avant d’adhérer au Parti socialiste et, ceci aidant, d’accéder à plusieurs reprises aux cabinets ministériels dans les années 1990. Dominique Strauss-Kahn le comptait parmi ses soutiens dans la perspective de la présidentielle de 2007...

Avec eux, il faut donc citer Serge July, membre du Mouvement du 22 mars puis du comité exécutif de la Gauche prolétarienne. Il dirigea par la suite le journal Libération, qui regroupait nombre d’anciens soixante-huitards du Quartier latin et prétendait à sa création en prolonger le combat. Guy Hocquenghem, auteur d’une Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, le qualifiera plus tard non sans malice de « Pravda des nouveaux bourgeois ». Des petits-bourgeois eût été plus précis.

Le courant maoïste regorgeait d’intellectuels et d’artistes de cet acabit, sortis des grandes écoles et prétendant donner des leçons en matière de marxisme en invoquant le Grand Timonier et les sourates du Petit livre rouge. Dans cette cohorte, citons Bernard Kouchner, dont le bref accès de gauchisme ne l’empêcha pas d’obtenir plusieurs postes ministériels, dont celui de ministre des Affaires étrangères de Sarkozy ; Alain Finkelkraut, aujourd’hui tête de file des intellectuels réactionnaires dans leur version France culture ; André Glücksmann, initiateur du mouvement dit des « nouveaux philosophes » dans les années 1970 qui, après s’être prosterné devant Mao, attribua à Marx la responsabilité du Goulag ; Jean-Pierre Le Dantec, responsable de la Gauche prolétarienne, directeur de son organe La Cause du peuple dans les années 1970, dont la cause est aujourd’hui... de défendre Emmanuel Macron ; l’architecte Roland Castro, fondateur du mouvement Vive la révolution, dont l’enthousiasme glissera par la suite à la Mitterrandie, à la Sarkozie puis, décidément, à la Macronie ; Gérard Miller, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne, qui (psychanalyse oblige ?), s’est longtemps couché devant le Parti socialiste avant de devenir pro-Mélenchon et l’un des dirigeants de sa webtélé.

Les maoïstes n’eurent pas le monopole du retournement de veste et de la figure de l’opportuniste que Jacques Dutronc a mise en chanson. Ainsi, Régis Debray, passé en quelques années des geôles d’Amérique latine et de la défense de la guérilla en conseiller du Prince ; Romain Goupil, exclu de son lycée en raison de son activisme pro-Vietcong à la veille de Mai 1968, animateur des Comités d’action lycéens puis militant de la JCR et de la LCR, réalisateur de Mourir à 30 ans, qui, non content de soutenir les interventions militaires impérialistes de par le monde, proclame avec cynisme et mépris : « Je ne supporte plus de voir un militant politique. C’est comme les anciens alcooliques, je suis devenu intolérant. » Sa tolérance est plus grande envers Macron, qu’il présente comme son « pote depuis un an et demi ». Henri Weber, un des fondateurs de la JCR avant 1968 puis de la LCR, a rallié pour sa part le Parti socialiste pour en gravir tous les échelons et devenir conseiller de Fabius. Il est loin d’être le seul. Venus des rangs de l’OCI, Cambadélis devint même secrétaire national du Parti socialiste, Mélenchon ministre de Jospin, avant de quitter le PS après 32 ans de mandats.

Le PSU tout entier, après Rocard, l’un de ses chefs de file en 1968, s’est fondu dans la social-démocratie qui, au milieu des années 1970, était redevenue le fumier de tous les ambitieux.

Au-delà de ces parcours individuels, il y avait eu l’engagement sincère de milliers de jeunes. Début 1970, l’organe de la Gauche prolétarienne, La Cause du peuple, tirait encore à 40 000 exemplaires. 2 000 maoïstes environ se seraient « établis » dans la classe ouvrière, à l’instar de Robert Linhart, convaincus que là était le salut du combat révolutionnaire, ce en quoi ils n’avaient pas tort. Mais ils le firent, malgré une certaine abnégation, le plus souvent pour une courte durée et en voulant se substituer aux travailleurs, par des luttes individuelles, des actions de sabotage, de séquestration qui, même quand elles étaient perçues avec sympathie, ne pouvaient en aucune manière hausser la conscience des travailleurs, avec les mêmes défauts donc que ceux des bureaucrates du PCF. D’autres, d’inspiration plus libertaire, théorisaient les actions spontanées contre le patronat ou l’appareil d’État et furent qualifiés par dérision de maos-spontex. Mais, comme les éponges, ils ne faisaient qu’absorber les idées à la mode. Et cela ne grattait pas le moins du monde la bourgeoisie.

Beaucoup payèrent un lourd tribut à cette politique, suite à l’interdiction de la Gauche prolétarienne, puis à la loi anti-casseurs en mai et juin 1970. Cette dernière prévoyait, par exemple, un à deux ans d’emprisonnement pour les auteurs d’une séquestration de moins de cinq jours. Répression patronale ensuite, comme en témoigne l’assassinat du maoïste Pierre Overney par Tramoni, un vigile de Renault Billancourt, en février 1972. 200 000 personnes assistèrent à son enterrement. Un meurtre que le PCF qualifia lui de « provocation montée de toutes pièces avec des agents téléguidés, commandos gauchistes et police en civil entremêlés », dirigée contre « le mouvement ouvrier et démocratique ». Sa haine des révolutionnaires était, elle aussi, tenace.

En dehors du courant trotskyste, les groupes d’extrême gauche qui prétendaient contester la politique du PCF, et qui bénéficièrent encore durant quelques années de la sympathie d’une fraction de la jeunesse et de la classe ouvrière, périclitèrent les uns après les autres. Quant à ceux qui, à l’instar d’Action directe, cherchèrent par la suite à substituer l’action individuelle, voire armée, à la lutte de classe, ils ne pouvaient pas davantage ébranler le pouvoir de la bourgeoisie et son État.

Reconstruire un parti communiste révolutionnaire

Alors, bien sûr, Mai 1968 demeure une référence et un symbole pour bien de ceux que la société capitaliste révolte. Qui n’a pas entendu autour de lui un collègue de travail, un voisin, un proche dire un jour : « Ce qu’il faudrait c’est un nouveau Mai 1968 » ?

Ces événements ont démontré en effet qu’à la passivité apparente, à l’immobilisme politique, pouvaient succéder l’énergie collective, l’enthousiasme, l’imagination, le sentiment de liberté, de fraternité et l’espoir de transformer son quotidien et, au-delà, la société tout entière. Cela changea l’atmosphère et la combativité dans les entreprises, les services, les établissements scolaires et universitaires pour plusieurs années. Et il nous faut le garder en mémoire, alors que la résignation, le fatalisme, la démoralisation semblent parfois grandir autour de nous. N’oublions jamais ces forces souterraines, cette colère rentrée, cette rage silencieuse qui, un jour, viendront vivifier l’atmosphère et redonner confiance à la classe ouvrière dans ses propres forces.

Ces événements ont démontré aussi la capacité d’entraînement de la jeunesse quand elle rejette le carcan idéologique et moral de la bourgeoisie et s’engage dans l’action.

Ils ont démontré la puissance que représente la classe ouvrière quand elle entre en lutte, la peur qu’elle inspire à la bourgeoisie, aux gouvernements qui la servent, comme aux bureaucraties syndicales et aux partis qui protègent également, à leur manière, ses intérêts.

Ils ont confirmé enfin que ce n’est pas dans les urnes, mais sur leur terrain de classe, par la grève, en ne comptant que sur leurs propres forces, sur leurs propres organisations, que les travailleurs pourront imposer leurs revendications et préparer le combat pour renverser la domination de la bourgeoisie.

L’explosion sociale du printemps 68 a également permis de vérifier, par la négative cette fois, les conséquences de l’absence d’un authentique parti communiste. La situation générale n’était alors pas révolutionnaire, ni même comparable dans sa profondeur à celle de juin 1936. Et ce, contrairement à ce qu’écrivaient alors la Ligue communiste (la future LCR) et l’Organisation communiste internationaliste, qui se réclamaient également du trotskysme et prétendaient y voir une « répétition générale » d’une révolution ouvrière imminente.

Cependant, quelques millions de grévistes s’appuyant sur la fraction de la jeunesse intellectuelle la plus déterminée et la plus consciente auraient pu imposer de tout autres reculs à la bourgeoisie et au gouvernement. Mais il manquait l’instrument de cette politique, un parti, présent dans chaque entreprise, dans chaque atelier et bureau, qui aurait pu contester les bureaucraties syndicales et les appareils n’ayant à offrir aux travailleurs que de rentrer dans le rang et de « bien voter » pour obtenir satisfaction. Et ce d’autant plus que l’aile marchante du mouvement, les 5 millions de 16-21 ans, étaient exclus à cette date du droit de vote.

L’explosion sociale de mai-juin 1968 avait en quelque sorte créé, pour une courte période, les conditions de la formation de la base d’un tel parti avec plusieurs milliers, voire dizaine de milliers de militants. Une brèche avait été ouverte dans la toute-puissance du Parti communiste dans la classe ouvrière et créé un courant, minoritaire mais bien réel, vers les idées révolutionnaires. En refusant de s’inscrire avec notre organisation dans cette perspective, les organisations d’extrême gauche de cette époque, dont la Ligue communiste et l’Organisation communiste internationaliste, ont empêché que cette possibilité soit explorée.

Depuis, l’effondrement électoral, et surtout militant, du Parti communiste, tout particulièrement dans les entreprises, n’a pas davantage ouvert la voie aux révolutionnaires, car il a été le produit des illusions, puis des désillusions électorales dans la gauche réformiste. Quant à la LCR et à l’OCI, elles ont finalement renoncé elles-mêmes au trotskysme.

Pour notre part, nous considérons que ce combat pour la construction du parti communiste qui manque aux travailleurs et d’une Internationale, fédérant les leçons des expériences et des combats passés et présents des prolétaires, est plus que jamais vital.

C’est la condition pour que les luttes futures de la classe ouvrière ne soient pas bradées contre un plat de lentilles ou quelques concessions aux appareils syndicaux, que la bourgeoisie est de toute façon de moins en moins encline à faire avec l’approfondissement de la crise.

Et c’est la condition pour que la révolution pour laquelle nous militons porte, non seulement l’imagination, mais les travailleurs eux-mêmes au pouvoir. Dans ce combat, la jeunesse trouvera toute sa place avec la générosité et l’enthousiasme qui la caractérisent.

À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, Trotsky écrivait à propos du rôle qu’elle était appelée à jouer : « Un parti révolutionnaire doit nécessairement se fonder sur la jeunesse. On peut même dire que le caractère révolutionnaire d’un parti peut être jugé avant tout par sa capacité à attirer sous son drapeau la jeunesse ouvrière. L’attitude fondamentale de la jeunesse – je pense à la véritable jeunesse, pas aux vieillards de 20 ans – réside dans le fait qu’ils sont prêts à se donner pleinement et totalement à la cause du socialisme. Sans des sacrifices héroïques, sans courage, sans résolution, l’histoire, de façon générale, ne progresse pas. Mais le sacrifice à lui seul ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est une compréhension claire du cours du développement et des méthodes d’action appropriées. Cela ne peut s’obtenir que par la théorie et l’expérience vivante. L’enthousiasme le plus brûlant se refroidit vite et s’évapore s’il n’est pas soutenu à temps par une compréhension claire des lois du développement historique. Combien de fois avons-nous observé de jeunes enthousiastes qui, ayant courbé la tête, devenaient opportunistes, et de gauchistes déçus qui devenaient très vite des bureaucrates conservateurs, de la même façon qu’un hors-la-loi se transforme rapidement en un gendarme excellent. »

Alors, camarades et amis, si, comme je l’espère, nous sommes tous ici jeunes par l’état-civil ou par les idées, continuons à utiliser notre enthousiasme et notre audace pour œuvrer à la transformation révolutionnaire de ce vieux monde !