Soixante ans après les indépendances l’Afrique sous le joug de l’impérialisme

Cercle Léon Trotsky
27/05/2017

« Quand la France intervient en Afrique, elle ne cherche pas à influer sur sa politique, encore moins à capter ses ressources », a prétendu Hollande, au dernier sommet franco-africain, à Bamako. Après deux siècles d’oppression, de colonisation, d’interventions militaires, de pillages, il fallait oser !

Il faut reconnaître que Hollande n’a pas lésiné pour défendre l’impérialisme français en Afrique. Dès janvier 2013, il envoyait des soldats au Mali, pour restaurer l’ordre dans la région du Sahel et en particulier au Niger, où sont situées les mines d’uranium d’Areva. En décembre de la même année, c’était au tour de la Centrafrique d’être le terrain d’une nouvelle intervention militaire française. Quatre ans plus tard, la Centrafrique sombre dans le chaos et les massacres ethniques se poursuivent. Ces interventions ont eu comme prétexte la guerre contre le terrorisme. En réalité, Hollande a fait en sorte que l’armée française joue encore une fois le rôle de gendarme de l’ordre impérialiste en Afrique.

Et dans cette longue histoire des crimes commis contre les peuples colonisés, les dirigeants socialistes français ont assumé l’intégralité de l’héritage des massacreurs coloniaux, les Gallieni et les Lyautey. Au moment du Front populaire en 1936, Blum refusa l’indépendance des colonies et fit arrêter des militants nationalistes algériens comme Messali Hadj. Ramadier, un autre socialiste, a dirigé les gouvernements qui déclenchèrent la guerre en Indochine en 1946, puis organisèrent la répression sanglante de l’insurrection de Madagascar en 1947. Guy Mollet, encore un dirigeant socialiste, élu en 1956 avec le soutien des députés communistes, intensifia la guerre d’Algérie et couvrit les tortures de l’armée. Rappelons juste, pour clore cette liste partielle, que sous Mitterrand l’armée française eut sa part de responsabilité dans le génocide au Rwanda en 1994.

Depuis plus d’un siècle et demi, l’armée française massacre en Afrique pour conquérir des territoires, les coloniser, opprimer des populations et piller les richesses du continent.

Malgré les indépendances, il y a plus de cinquante ans, la France a tout fait pour maintenir sa domination sur ses anciennes colonies. Pour permettre que les Bouygues, Bolloré, Areva et autres continuent à s’enrichir sur le dos des populations africaines, les gouvernements français n’ont reculé devant aucune abjection : interventions militaires et organisation de coups d’État d’un côté ; corruption et aides aux dictatures de l’autre, ou en même temps. C’est ce qu’on a appelé la Françafrique. Le dernier scandale connu de cette infamie est celui du fils du dictateur de Guinée équatoriale, Teodorin Obiang, accusé d’avoir volé 110 millions d’euros dans les caisses de l’État pour se payer une quinzaine de voitures de luxe, des monceaux de bijoux, des costumes par centaines et un hôtel particulier avec une chambre de 100 m². Et il n’est pas le seul puisque, dans cette affaire dite des « biens mal acquis », Denis Sassou-Nguesso, le président du Congo-Brazzaville, les héritiers du dictateur gabonais Omar Bongo et l’ex-président centrafricain François Bozizé sont aussi poursuivis. Leur point commun ? Être des alliés de la France et aider au pillage de leurs pays par les trusts français, avant de mettre les miettes restantes dans leurs propres poches.

Alors, ce n’est pas un hasard si ce continent connaît la misère, les exactions, les guerres. Ce n’est pas dû à un prétendu retard de développement. Ce n’est pas parce que, comme a osé le dire Sarkozy en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » Argument qui lui permettait de dédouaner la bourgeoisie française en affirmant : « La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. »

Bien sûr que si ! Le drame de l’Afrique n’est pas d’être en dehors de l’histoire mais d’avoir été au cœur de l’histoire du capitalisme. Le sang et la sueur de millions et de millions d’exploités d’Afrique ont permis à quelques riches puissances capitalistes d’édifier des fortunes énormes en Europe ou en Amérique. La pauvreté de l’Afrique et la misère de l’écrasante majorité de son peuple ne sont ni naturelles, ni une fatalité ; elles sont le résultat de siècles de pillage et de colonisation, dans lesquels la bourgeoisie française a une responsabilité de premier plan. Aujourd’hui, après avoir accédé à l’indépendance, les pays africains continuent d’être dépendants de l’impérialisme et victimes de sa barbarie.

L’Afrique au cœur du développement du capitalisme

En août dernier, Fillon s’exclamait : « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire... partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. » La « culture » dont Fillon est si fier a été en premier lieu la traite esclavagiste. C’est dans le bruit des chaînes et au fond des cales des bateaux négriers que la population africaine est entrée en contact avec la culture de la bourgeoisie.

En fait, ces contacts avaient commencé avant. Dès le 15e siècle, des navigateurs, poussés par le vent puissant de l’avidité des marchands européens, longèrent les côtes africaines pour trouver un chemin vers les épices d’Orient. Ils voulaient court-circuiter les commerçants arabes. Et ils installèrent des comptoirs le long des littoraux africains. À l’époque, les royaumes africains, centrés depuis des siècles autour du commerce transsaharien, n’y ont sans doute vu que des piqûres de moustique sans importance ne menaçant en rien leur société. Mais avec le temps, ces piqûres sont devenues des plaies béantes par lesquelles s’est répandu le venin capitaliste, gagnant peu à peu tout le continent.

De la traite esclavagiste à l’exploitation capitaliste

Le pire était à venir. Avec le développement, aux Caraïbes puis en Amérique, des plantations de sucre, les premières grandes entreprises dont la production visait le marché mondial, commença la traite des esclaves africains par les puissances maritimes européennes. Comme l’écrit l’historien africain Ki Zerbo : « Ce fut le grand passage vers le tonneau sans fond du marché américain. » Entre le 16e siècle et la fin du 18e, les marchands européens déportèrent 15 millions d’Africains vers l’Amérique, pour les réduire en esclavage dans ces plantations. La traite européenne n’est comparable ni à la pratique de l’esclavage qui existait auparavant en Afrique, ni à la traite d’esclaves africains par les marchands arabes. Ce n’est pas une question de jugement moral, c’est une question d’échelle. Jamais l’esclavage n’avait atteint un niveau comparable, ni joué un rôle aussi décisif dans l’économie, sauf dans l’Antiquité, et encore, différemment.

Grâce à ce commerce abject, dont l’apogée se situe au 18e siècle, et qui pouvait rapporter des taux de profit de 800 %, les marchands européens, les ports comme Liverpool, Glasgow, Nantes, Bordeaux, acquirent leurs immenses richesses. Et les États européens apportèrent protection et subvention à ce commerce, à coups de monopole, de privilèges, d’exonérations de taxes, et en mettant leurs moyens militaires à son service. En France, en 1664, Colbert présida à la création de la compagnie des Indes orientales qui monopolisa le trafic pour quarante ans entre le cap Vert et le cap de Bonne Espérance ainsi que vers les Antilles, et il la couvrit de privilèges. Elle fut remplacée par la compagnie du Sénégal de 1672 à 1681. En Angleterre, en 1661, la compagnie des Aventuriers royaux d’Afrique, dont les actionnaires étaient ducs et pairs, obtint le droit exclusif de traite du cap Blanc au cap de Bonne Espérance. Entre 1680 et 1689, cette compagnie britannique affréta 259 navires et déporta 46 396 esclaves. Au cours de la décennie suivante, 42 000 esclaves furent déportés en Jamaïque entre 1698 et 1700, en tout juste deux ans !

Toute l’économie en Europe fut irriguée par le sang des esclaves. Cela permit la multiplication des plantations, le commerce fructueux du sucre, le développement du commerce du thé et du café ; mais aussi le développement des manufactures liées à l’armement des bateaux, la production de fer, de clous, de chaînes. Les fabricants de toile, de bois pour bateaux, de verroterie, s’enrichirent tous de ce commerce. La traite négrière et le travail des esclaves dans les plantations produisirent les richesses sans lesquelles la révolution industrielle et le développement du capitalisme industriel en Europe auraient été tout simplement impossibles.

Au tournant du 19e siècle, après avoir servi à financer la révolution industrielle grâce aux capitaux accumulés, l’esclavage avait perdu sa place prépondérante au sein de l’économie capitaliste. Déjà en 1771, Dupont de Nemours, un Français naturalisé Américain et devenu une grosse fortune industrielle des Amériques, expliquait : « Le travail d’hommes libres serait bien plus profitable aux fabricants que celui des esclaves. L’esclave est paresseux, parce que la paresse est son unique jouissance et le seul moyen de reprendre en détail la liberté que le maître lui a volée en gros. [...] Il n’en serait pas de même d’ouvriers, libres de leur personne et propriétaires de leurs gains. La concurrence les amènerait à travailler avec plus d’intelligence et avec plus de méthode. » Voilà un résumé des raisons qui firent qu’au début du 19e siècle, l’Angleterre, ex-puissance de la traite, devint le chantre de l’abolition de cette même traite.

Bien sûr, nombre d’abolitionnistes étaient des militants fervents du respect des êtres humains et sentaient que l’esclavage dégradait l’ensemble de la société. Mais la reprise de leurs idées par le pouvoir britannique ne doit rien à la philanthropie. Les courants idéalistes abolitionnistes débouchèrent dans un grand fleuve d’intérêts économiques qui conduisait le Royaume-Uni vers une politique antiesclavagiste. Car l’industrie britannique en plein essor avait besoin du libre-échange. Elle recherchait désormais des marchés libres pour écouler ses produits manufacturés et obtenir des produits africains. Elle cherchait surtout à affaiblir ses concurrents. Si la traite fut prohibée en 1807 dans les colonies britanniques, cela permit principalement à l’Angleterre de mener une brutale politique expansionniste contre les autres puissances maritimes.

L’industrie qui se développait faisait naître de nouveaux besoins commerciaux. Le commerce des produits africains remplaçait les razzias qui, dans le passé, avaient arraché des hommes et des femmes à leur famille et à leur vie en Afrique pour les livrer aux marchands de chair humaine.

En 1833, Victor Régis, fils d’un marchand de bonnets marseillais, envoya l’un de ses navires explorer les rives du golfe de Guinée, surnommé la Côte des Esclaves, car la région était alors le principal foyer de la traite des Noirs. Très vite, Victor Régis fit le pari de remplacer le commerce d’esclaves par celui de l’huile de palme, que l’on pouvait se procurer en abondance et contre des coquillages, les cauris, la monnaie en usage dans cette région. Il utilisa cette matière première peu coûteuse pour la fabrication de savon. En 1852, il acheta le brevet d’un ingénieur pour blanchir le savon obtenu avec de l’huile de palme, et fit construire une nouvelle huilerie à Marseille. Dans les années 1860, Victor Régis possédait ainsi une dizaine de comptoirs couvrant une région allant du Togo au Nigeria, une vingtaine de navires et une importante huilerie à Marseille. Les profits qu’il tirait du commerce de l’huile de palme étaient fabuleux. Échangée contre des cauris, achetés 15 centimes le kilo, l’huile était revendue 1 franc à Marseille. « J’ai gagné des millions dans mon commerce », se vantait le négociant.

L’ivoire se vendait en Europe pour fabriquer les touches de piano des salons bourgeois, les pommeaux de canne, les boules de billard. La gomme arabique, tirée de la sève d’une sorte d’acacia, servait pour les colles des timbres et enveloppes (papier gommé) ou comme fixateur de peintures. Dans la région qui devint par la suite le Sénégal, des commerçants bordelais, Maurel et Prom, se mirent à exporter une amande utilisée dans l’alimentation locale, l’arachide, pour en faire de l’huile.

Ce commerce restait une économie de traite, un pillage des richesses africaines car, en échange de ce qui intéressait les Européens, les Africains recevaient toujours des produits de pacotille, au mieux des fusils. Parfois, les mêmes hommes étaient passés de la traite esclavagiste à ce commerce-là.

À partir du 19e siècle, des explorateurs s’enfoncèrent de plus en plus à l’intérieur du continent africain. Certes, ils pouvaient être inspirés par l’amour de la géographie, de la découverte ou de l’aventure tout simplement. Mais, naturellement, ces explorations ne firent qu’ouvrir la voie aux militaires et aux missionnaires pour soumettre les populations, et derrière eux aux commerçants.

Le système économique capitaliste était aussi en train d’évoluer dans un sens monopolistique. Les banques comme les entreprises industrielles avaient connu un processus de concentration tel qu’elles formaient désormais des monopoles financiers qui avaient besoin de conquérir le monde pour faire fructifier leurs capitaux, que ce soit dans l’importation de matières premières ou dans l’exportation des produits manufacturés européens. Le capitalisme devenu monopolistique, l’impérialisme, entraînait donc les différents États européens à se lancer dans une course effrénée pour se créer des chasses gardées, en multipliant les conquêtes coloniales.

Du coup, la colonisation retrouvait des laudateurs parmi les hommes politiques de la bourgeoisie. À l’époque des grandes découvertes et du développement du capitalisme marchand, elle avait déjà été présentée comme la consécration de la supériorité occidentale sur le reste du monde. Mais dans la première moitié du 19e siècle, durant la brève époque du capitalisme de libre-échange, le point de vue dominant parmi les hommes politiques était libéral, hostile au protectionnisme et au coût jugé trop élevé de la domination coloniale directe. À partir de la fin du 19e siècle, les mêmes dirigeants se mirent à défendre corps et âme les conquêtes coloniales, qui correspondaient désormais aux besoins de la bourgeoisie de l’ère impérialiste. En France, Jules Ferry, honoré comme le père de l’école laïque, fut un grand défenseur des conquêtes coloniales. En 1885, au Parlement, il affirmait : « Il y a une autre forme de colonisation, c’est celle qui s’adapte aux peuples qui ont, ou bien un excédent de capitaux, ou bien un excédent de produits. [...] Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux. [...] Dans la crise que traversent toutes les industries européennes, la fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché. [...] Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures [...] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. »

La course aux conquêtes coloniales

À la fin du 19e siècle, les tensions montaient donc entre les impérialistes rivaux en Afrique. En 1884-1885, le chancelier allemand Bismarck organisa une conférence internationale à Berlin pour régler ces problèmes. Il tentait ainsi de prendre sa place dans le brigandage colonial en essayant de rattraper le retard pris par son pays. À cette conférence, les grandes puissances établirent les règles du partage de l’Afrique. Pour prendre possession d’un territoire, il fallait occuper le littoral mais aussi l’intérieur de ce territoire, décidèrent-elles. Une des règles importantes instaurées à Berlin fut que les limites des colonies seraient définies en fonction des points de rencontre sur le terrain des corps expéditionnaires des grandes puissances. Le signal de départ de la curée était donc donné. En vingt ans tout le continent africain, à l’exception de l’Éthiopie, fut occupé.

Les expéditions militaires, lancées dans une course folle, rivalisèrent de cruauté pour s’approprier le maximum de territoires. Les armées impérialistes commencèrent par faire la guerre aux royaumes africains. À partir de 1882, les militaires français se heurtèrent à l’armée de Samory Touré, chef militaire d’un véritable empire en Afrique de l’Ouest. Ils ne purent soumettre la région qu’en 1898, après avoir capturé Samory Touré et l’avoir envoyé en déportation dans l’actuel Gabon. Après leur victoire, les armées coloniales continuèrent à user de la terreur contre des populations dont la résistance ne faiblissait pas. L’histoire de ces conquêtes déborde d’atrocités en tout genre.

Celle de Madagascar dura vingt ans. La monarchie malgache résista longtemps aux pressions aussi bien des Britanniques que des Français, installés sur l’île depuis longtemps et qui cherchaient à la mettre sous tutelle. Des incidents se multiplièrent entre la monarchie et les troupes françaises à partir des années 1880. Mais la véritable conquête ne commença que lorsque les grandes puissances se furent mises d’accord. L’Angleterre et la France passèrent un accord : en gros, Zanzibar pour la première contre Madagascar pour la seconde. Et l’Allemagne accepta le tout car on lui avait concédé l’Afrique du Sud-Ouest. À partir de 1891, les troupes françaises envahirent l’île. Tananarive fut prise en 1895. Gallieni débarqua à Madagascar en 1896 et eut tous les pouvoirs pour mettre fin aux insurrections embrasant toute l’île. Lui-même expliqua qu’il avait « probablement eu la main lourde » dans cette répression. Même aujourd’hui, personne ne sait combien elle fit de morts.

En 1899, une mission partit du Sénégal pour rejoindre le lac Tchad. Les deux officiers qui la dirigeaient, Chanoine et Voulet, étaient chargés d’aller le plus vite possible pour prendre la Grande-Bretagne de vitesse et unifier les colonies françaises du Sénégal à l’Algérie et au Congo. Cette mission fut une véritable colonne infernale, massacrant les populations qui osaient refuser de lui fournir vivres et porteurs. Des villages entiers, comptant des milliers d’habitants, furent détruits. Certains de ces officiers sombrèrent dans la folie... mais la France réussit à étendre son empire.

La conquête donna lieu à de nombreux incidents entre puissances impérialistes. Le partage et le tracé des frontières séparant leurs empires furent le résultat de rapports de force et de marchandages dans les capitales européennes. En 1898, les armées française et britannique se retrouvèrent face à face à Fachoda, au sud du Soudan. De cette confrontation dépendait la domination de ce pays. Les Britanniques chassèrent les Français et, dans les capitales impérialistes, on crut bien que l’heure de la guerre européenne avait sonné. En fait, elle n’eut lieu que seize ans plus tard, et pas sur la base des mêmes alliances, mais les enjeux, eux, restèrent les mêmes : les rivalités qui les opposaient dans leurs tentatives de mettre main basse sur la planète.

Le pillage colonial

Au début du 20e siècle, chaque grande puissance pouvait désormais torturer, tuer, exploiter et piller dans ses colonies sans être dérangée par la présence de ses rivales. La prétendue œuvre civilisatrice de la colonisation débutait. En fait, c’est l’exploitation de l’Afrique qui se poursuivait, un système basé sur le pillage direct des richesses naturelles et l’exploitation brutale de la force de travail.

Un des exemples les plus infâmes de cette économie coloniale est celui du Congo, colonie privée de Léopold II, roi des Belges. En 1900, l’ivoire et le caoutchouc représentaient 95 % des exportations congolaises. Des compagnies privées reçurent des concessions sur des territoires immenses sur lesquels elles avaient un pouvoir absolu. Et la main-d’œuvre était fournie directement et gratuitement par l’administration coloniale. La collecte longue et très difficile du caoutchouc naturel, devenu indispensable à l’industrie automobile, engendra le martyre des populations congolaises. Pour obtenir les quantités souhaitées, les femmes étaient retenues en otages pendant que les hommes partaient faire la récolte en forêt. En cas de livraison insuffisante de caoutchouc, la règle et l’usage imposaient aux soldats de tuer les « coupables » avant de leur couper la main, qu’on rapportait pour prouver qu’on avait bien puni les habitants du village rebelle.

Partout le même genre de sévices et de méthodes fut appliqué. Les compagnies privées cherchaient des profits record, le plus vite possible. En même temps, elles refusaient d’investir des capitaux. Alors, seule une exploitation forcenée, plus brutale encore qu’en Europe, pouvait engendrer les profits escomptés. L’Afrique équatoriale fut transformée en un immense camp de concentration, sans mirador ni barbelés certes, mais où la population était soumise à la férocité et aux caprices de militaires, administrateurs et agents des compagnies qui étaient souvent des repris de justice, des soûlards, voire des assassins.

En Afrique de l’Ouest, les compagnies commerciales n’eurent pas des concessions mais elles s’enrichirent du monopole du commerce que leur offraient les colonies. Elles implantèrent des comptoirs commerciaux baptisés factories dans les ports et dans quelques villages de l’intérieur. Les paysans venaient vendre leur production dans ces comptoirs. Les prix étaient négociés mais, de toute façon, ils étaient payés en bons d’achat à utiliser sur place. Deux compagnies commerciales françaises, la CFAO et la SCOA, se partageaient le pactole. Les bénéfices nets de la CFAO quadruplèrent entre 1898 et 1912.

Les populations payèrent très cher la colonisation. Alors que l’antiesclavagisme avait souvent servi de prétexte à la conquête, l’administration coloniale imposa partout son retour, sous la forme du travail forcé, du portage et des corvées. Le travail forcé fut une des grandes institutions de la colonisation. Tout ce qui fut construit le fut à travers ce travail forcé et le portage à dos d’homme et de femme. L’historien Suret-Canale rapporte les propos d’un témoin présent en Oubangui-Chari (actuel sud-est de la Centrafrique) en 1906 : « Les conditions étaient dures : charges 30 kg ; étape 25 km ; salaire 1 franc quand on disposait de quoi le payer et quand on voulait bien le payer. Les transports allant toujours s’intensifiant, le portage finit par rebuter les meilleures volontés. Aucune nourriture n’était prévue, et la plupart des porteurs, “gens imprévoyants”, devaient couvrir leurs 80 ou 100 km tiraillés par la faim. Plus tard on en viendra jusqu’à retenir leur maigre salaire pour le verser à l’impôt du village. » Ceux qui étaient réquisitionnés étaient obligés de délaisser leurs propres champs. En plus de tout cela, l’administration coloniale inventa l’impôt personnel, pour obliger les populations soit à le payer en nature (en caoutchouc), soit à vendre une partie de leur production pour obtenir l’argent nécessaire pour l’acquitter.

Gallieni inventa en Afrique de l’Ouest, toujours au nom de la lutte contre l’esclavage africain ou arabe, les « villages de la liberté ». En réalité, les anciens esclaves prétendument libérés étaient maintenus en servitude camouflée dans ces villages installés le long des voies de ravitaillement, où ils devaient travailler pour le pouvoir colonial. Ce n’était pas pour rien qu’ils s’appelaient eux-mêmes les « esclaves du commandant ». Les anciens esclaves étaient contraints de rester dans ces villages pour une durée allant d’un an à Ségou à deux ans à Bamako.

Cette exploitation brutale fut la cause de famines qui décimèrent les populations. Au Congo-Brazzaville, la moitié de la population disparut entre 1898 et 1912. Les révoltes et insurrections contre la colonisation ne cessèrent jamais, même s’il n’y en a pas de trace dans nos livres d’histoire. En Côte d’Ivoire, les Abbeys, un peuple vivant au nord d’Abidjan, organisèrent une véritable insurrection. Le 6 janvier 1910, ils coupèrent la voie de chemin de fer en construction, en vingt-cinq points sur moins de 20 km. Personne ne s’y attendait, pourtant la veille tous les employés Abbeys avaient disparu. La répression dura pendant des mois : « Les villages pris sont brûlés. Pas de pitié pour les prisonniers. Les têtes coupées sont plantées sur des piquets en face des gares ou devant les cases des villages », raconte le journal La Dépêche de la Côte d’Ivoire, du 25 mars 1910.

La colonisation enrichissait les capitalistes européens. C’est pourquoi durant toute la première moitié du 20e siècle, les grandes puissances impérialistes se livrèrent à une lutte acharnée pour la possession des colonies. La Première Guerre mondiale a été le fruit direct de cet affrontement pour un repartage du monde. Et l’Afrique paya un lourd tribut à cette guerre, en morts, en travail forcé, en aggravation du pillage des matières premières.

La dépendance des pays pauvres se met en place

Dans la période de l’entre-deux-guerres, le développement important des cultures obligatoires destinées à l’exportation donna de nouvelles formes politiques à l’exploitation coloniale.

Le pouvoir colonial n’hésita pas à utiliser les potentats locaux les plus réactionnaires, les plus parasitaires de ces pays, pour maintenir son oppression. Pour faire peser l’exploitation sur la grande masse des pauvres, les colons cherchèrent et trouvèrent des alliés naturels parmi les exploiteurs africains, rois, chefs, marabouts et féodaux de toute sorte, tout en continuant à leur imposer leur loi.

Au Sénégal, pour forcer les paysans à cultiver l’arachide, l’administration coloniale française se servit en particulier d’une confrérie religieuse musulmane, les Mourides, qui avait été fondée au 19e siècle. À partir des années 1920, cette congrégation et le pouvoir colonial collaborèrent pour exploiter des paysans sénégalais. Les Mourides organisaient des villages, y imposaient un chef religieux et politique qui faisait travailler les paysans, organisant la mise en culture de nouvelles terres pour remplacer celles qui étaient épuisées et vendant ensuite la production d’arachide aux Français. En échange, les Mourides obtinrent les pleins pouvoirs dans les régions qu’ils contrôlaient, pour le plus grand bonheur du groupe Lesieur qui s’enrichit grâce à l’arachide sénégalaise. Cette collaboration dura jusqu’à l’indépendance, en 1960.

À partir des années 1930, la moitié des terres agricoles du Sénégal étaient utilisées pour l’arachide tandis que les cultures vivrières de mil s’en trouvaient réduites d’autant. La métropole put alors obliger les populations locales à consommer du riz indochinois importé par ses soins, puisqu’il s’agissait d’une autre de ses colonies.

Au Cameroun, comme l’a écrit dans son livre Afin que nul n’oublie l’instituteur communiste Gaston Donnat : « Dans les années 1940, les villageois étaient désignés par les chefs traditionnels, sur ordre des administrateurs coloniaux, pour être déportés vers les plantations, corde au cou et encadrés par des miliciens. Installés dans des baraquements, retenus prisonniers par des clôtures, et toujours surveillés par des gardes armés, nombre d’entre eux ne sortirent jamais de ces plantations. »

En Haute-Volta, devenue aujourd’hui le Burkina-Faso, l’administration coloniale instaura en 1926 le champ de coton obligatoire : 4 hectares pour cent habitants. L’objectif de production de 18 000 tonnes ne fut jamais atteint car les populations préféraient fuir que se soumettre à cet esclavage. On estime que, pour échapper au champs de coton obligatoire et au travail forcé pour la construction de routes, 220 000 personnes fuirent vers la colonie britannique du Ghana, que l’on appelait à l’époque la Côte d’or (Gold Coast). Un rapport en 1931 s’en alarmait : « Il est temps de modifier nos procédés d’administration si nous ne voulons pas nous exposer à ce que les moutons deviennent enragés et à ce que les réactions à venir prennent une forme moins pacifique que l’exode en territoire étranger. » En 1931, seulement 142 tonnes étaient commercialisées. Mais le recours à la contrainte pour produire du coton et l’augmentation des superficies qui lui étaient consacrées avaient conduit à une crise alimentaire. Pour venir en aide aux capitalistes du textile qui refusaient d’investir eux-mêmes pour améliorer leur propre production, l’État colonial français entreprit de construire des infrastructures pour irriguer les terres et augmenter la production de coton. L’Office du Niger, créé en 1932, organisa les travaux d’irrigation. L’échec fut cuisant. On eut beau contraindre des milliers d’Africains à travailler 12 heures par jour, sans repos, en les menaçant de châtiments corporels et de privation de nourriture, rien n’y fit : au lieu des 960 000 hectares qui devaient être irrigués, seuls 13 300 le furent.

Un peu partout sur le continent, les paysans durent produire et vendre pour le marché mondial. Partout, ils furent contraints d’abandonner les cultures vivrières qui permettaient aux populations locales de se nourrir et finirent par devoir acheter leur nourriture aux mêmes capitalistes à qui ils vendaient leurs récoltes. Dans les colonies de leurs pays respectifs, les grandes compagnies commerciales avaient le monopole de la commercialisation des produits venant du travail des paysans africains, tant indépendants qu’employés dans les plantations. Ainsi, elles décidaient des prix d’exportation, aux dépens des Africains. Mais elles avaient aussi le monopole des importations de produits manufacturés européens, ce qui les protégeait de la concurrence de leurs rivales étrangères, mais ruinait également au passage les artisans ou commerçants locaux. Dans son roman Ville cruelle (1954), Mongo Beti décrit le calvaire d’un paysan camerounais durant la colonisation : venu vendre sa production de cacao à la ville, il se trouve confronté aux méthodes de gangsters des colons qui, du fait de leur monopole sur la vente de cacao et du soutien de l’administration coloniale, pouvaient imposer leurs conditions à ces petits producteurs indépendants.

Les métropoles se gardèrent bien de développer un tant soit peu l’industrie des colonies. Dans toute la période de la colonisation, la fonction de l’Afrique resta, pour l’impérialisme français, celle d’un pourvoyeur de matières premières et de travail humain gratuit.

Il est remarquable que même la construction de chemins de fer, pourtant indispensables aux exportations, fut très restreinte et uniquement le fruit d’investissements publics. Mais à quel prix sur le plan humain ! Les 500 km du chemin de fer Congo-Océan coûtèrent la vie à 20 000 ouvriers entre 1924 et 1931. 130 000 avaient été recrutés de force par l’administration, qui organisa de véritables chasses à l’homme pour fournir de la main-d’œuvre à la société de construction. Les conditions de travail et de vie étaient épouvantables. Tout était porté à dos d’homme et de femme. Il n’y avait pas de machines puisque le travail humain ne coûtait rien ! L’alimentation était insuffisante, il n’y avait pas de soins. En revanche, les coups de chicotte, le fouet colonial, pleuvaient. Tout cela fit dire au journaliste Albert Londres, révolté par ce qu’il avait vu dans les colonies, que ce chemin de fer avait coûté un être humain par traverse.

C’est de l’exploitation des colonies que naquirent bien des grandes sociétés et grandes banques. Boussac, qui fut le capitaliste le plus riche de France dans les années 1960, devait sa fortune à son empire textile appuyé sur le coton d’Afrique. Lesieur s’enrichit grâce à l’arachide du Sénégal. Une partie des compagnies coloniales, ayant fait fortune durant ces années-là en Afrique, y poursuivirent leur pillage bien après l’époque coloniale. La CFAO dont on a déjà parlé, après s’être enrichie dans le commerce de denrées alimentaires, se lança à partir de 1913 dans la distribution de voitures en Afrique.

La colonisation permit aux capitalistes européens de se tailler des chasses gardées en Afrique et de façonner l’économie des colonies en fonction des besoins en matières premières des métropoles. Elle leur imposa souvent la monoculture, spécialisation dans un produit unique. La colonisation a donc abouti à rendre les économies africaines totalement dépendantes du capitalisme mondial.

À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l’oppression coloniale pesait lourdement sur les populations africaines. On la retrouvait dans tous les domaines de la vie sociale. En Afrique de l’Ouest, moins de 5 % de la population était scolarisée en 1934. Et, comme si cette discrimination ne suffisait pas, il faut ajouter que neuf fois moins de filles que de garçons pouvaient aller à l’école et apprendre que leurs ancêtres étaient des Gaulois. On comptait un médecin pour 10 000 personnes à Madagascar, un pour 38 000 au Cameroun contre un pour 2 000 en France.

Cet extrait du discours que le leader nationaliste congolais Patrice Lumumba infligea au roi des Belges le jour de l’indépendance du Congo, en 1960, illustre ce que cette oppression coloniale a signifié pour les Africains : « Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des Nègres. Qui oubliera qu’à un Noir on disait “tu”, non certes comme à un ami, mais parce que le “vous” honorable était réservé aux seuls Blancs ! Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux. [...] Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les Noirs ; qu’un Noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens ; qu’un Noir voyageait à même la coque des péniches au pied du Blanc dans sa cabine de luxe. Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation ! »

À la résistance, le plus souvent passive et individuelle, mais toujours acharnée, aux conquêtes, au travail forcé et à la barbarie de la soldatesque européenne qui ont marqué toute la période coloniale, il faut ajouter la résistance collective qui se développa au travers des luttes ouvrières dès le début du 20e siècle.

Le mouvement ouvrier se développa dans les colonies, au travers de militants européens qui, se retrouvant là, transmirent leurs idées, leurs convictions, leurs expériences, et cela d’autant plus qu’à cette époque le mouvement ouvrier n’était pas encore complètement gangrené par le chauvinisme et défendait encore, dans une certaine mesure au moins, des idées internationalistes. Et puis la révolution bolchevique de 1917 proclama haut et fort son rejet de la domination coloniale, des oppressions nationales, et l’aspiration de millions de travailleurs de par le monde à la création d’une société débarrassée de toute exploitation. Des échos de cet espoir parcoururent le monde entier. Comme dans toute l’histoire de la classe ouvrière, on peut dire qu’en Afrique aussi « au commencement furent les luttes ! »

En 1920 eut lieu la première grève des ouvriers du chemin de fer Dakar - Saint-Louis. En 1925, trois grévistes des chemins de fer du Dakar - Niger furent arrêtés. Une grève générale s’ensuivit. L’administration envoya la troupe. Mais les soldats africains refusèrent de tirer, contraignant les autorités à relâcher les prisonniers. En 1927, ce fut au tour des employés de la poste de Dakar de se mettre en grève.

Les travailleurs se battaient, alors qu’ils ne se voyaient reconnaître aucun droit. En 1937, le Front populaire fit semblant d’autoriser les syndicats en Afrique. Mais en réalité seuls ceux qui pouvaient prouver qu’ils savaient lire et écrire en français avaient le droit de se syndiquer.

Une décolonisation en trompe-l’œil

La Deuxième Guerre mondiale montra de nouveau, comme la première, quelles catastrophes l’impérialisme pouvait imposer à l’humanité pour la défense des profits capitalistes. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les colonies furent de nouveau pressurées pour produire pour la guerre. Des centaines de milliers d’hommes furent enrôlés de force comme soldats par les puissances coloniales. Ils connurent les atrocités des combats. Mais le fait d’être jetés dans cette guerre leur permit aussi d’entrevoir les faiblesses de leur propre impérialisme. Pour tous ceux que la colonisation avait écrasés, de nouveaux horizons s’ouvrirent et le sentiment anticolonial devint une force potentiellement explosive. Le temps des colonies s’achevait.

D’autant plus que, profitant de la position dominante qu’il avait acquis au cours de la guerre, l’impérialisme américain pesait pour imposer la dissolution des vieux empires coloniaux européens. Sa puissance économique lui permettait de dominer le monde sans avoir besoin de chasses gardées et de territoires à piller sous la protection de ses armées, et c’était pour la bourgeoisie américaine une occasion en or d’affaiblir ses rivales européennes. Quant à la bureaucratie soviétique, elle adopta de plus en plus une politique de soutien aux forces anticoloniales, pour des raisons stratégiques, face à la montée de la guerre froide.

La Deuxième Guerre mondiale, accélérateur des indépendances

Mais les puissances coloniales comme l’Angleterre ou la France, affaiblies, craignaient de perdre leur domination et ne voulaient rien céder. Il fallut que la planète soit profondément secouée par les révoltes puissantes des peuples coloniaux pour qu’elles s’y résignent. Ces révoltes auraient pu remettre en cause tout l’ordre impérialiste. Mais il n’en fut rien, du fait des politiques criminelles des partis communistes stalinisés. Déjà, le stalinisme avait dénaturé les mouvements communistes européens au point de leur faire abandonner la lutte anticoloniale au profit d’un soutien immonde à leur impérialisme. Les partis communistes européens n’avaient donc pas de politique à proposer aux opprimés des colonies. Et le même stalinisme usa de tout son poids et de celui de l’URSS pour mettre les prolétariats des pays coloniaux à la remorque d’organisations nationalistes. Même dans des pays comme l’Indochine, l’Inde ou Ceylan, où la classe ouvrière joua un rôle de premier plan dans les luttes anticoloniales, elle ne put y jouer un rôle dirigeant. Les prolétariats des pays colonisés se virent contraints de laisser la direction des luttes à leur propre bourgeoisie, qui aspirait à diriger elle-même ses affaires sans rien changer à l’ordre social.

L’État français fit tout son possible pour empêcher la décolonisation. En 1944, animé par la volonté politique de sauver l’empire colonial français, de Gaulle avait prononcé un discours à Brazzaville où il avait promis quelques avancées pour les populations colonisées par la France. Mais il s’était bien gardé de parler de liberté, ni même d’autonomie. Le travail forcé n’avait même pas été aboli pendant la guerre. Le Code de l’indigénat qui réglementait les corvées, les impôts spéciaux et autres brimades, n’avait pas été suspendu. Seuls quelques notables africains en avaient été dispensés.

Les soldats africains servant dans l’armée française avaient eu l’espoir que leur sacrifice serve à desserrer l’étau de l’oppression coloniale. Mais ils comprirent vite qu’il n’en était pas question. La plus célèbre des mutineries de ces soldats fut celle du camp de Thiaroye, au Sénégal, en novembre 1944. Pour la première fois, des soldats africains revenus d’Europe, conscients de leur sacrifice et des mensonges du pouvoir colonial, y exigèrent l’égalité de traitement avec les soldats français. La répression fit officiellement 35 morts. Aujourd’hui encore, les tombes anonymes de ces soldats sont fleuries régulièrement par la population.

Mais de toute façon l’empire colonial français était en train de s’écrouler sous les coups des révoltes. En mai 1945, les premières manifestations nationalistes à Sétif, en Algérie, furent écrasées par les bombardements de l’aviation française, aviation dont le ministre de tutelle était alors un dirigeant du PCF, Charles Tillon. En 1946, la guerre débutait en Indochine. La même année, les dernières troupes françaises quittèrent la Syrie et le Liban. En 1954, les militants du FLN d’Algérie entraient en guerre, alors que les nationalistes vietnamiens venaient tout juste de mettre l’armée française en déroute à Diên Biên Phu. En 1956, des révoltes au Maroc et en Tunisie se finirent par l’octroi de l’indépendance.

Dans les colonies françaises d’Afrique noire, le mécontentement et la haine de l’oppression coloniale n’étaient pas moindres qu’ailleurs.

Une tentative fut faite, en 1946, d’adapter le système colonial. Le travail forcé fut enfin aboli... dans la loi. Le 7 juin 1946, la chambre de commerce de Bangui se dressait contre les lois votées par le Parlement en ces termes : « Il apparaît d’abord que les mesures qui viennent d’être adoptées ne peuvent convenir qu’à des populations moins arriérées que celles de l’AEF. Il est évident que la suppression du travail forcé est interprétée, ici, comme la consécration légale du droit de ne rien faire... Une rapide diminution de la production cotonnière est à craindre... Aucun de ceux qui connaissent ces pays ne peut croire qu’un texte suffira à modifier brusquement la mentalité de l’homme noir. » Ce qui est sûr, c’est qu’aucun texte de loi ne pouvait changer la mentalité de l’homme blanc de ces régions, colonialiste et raciste.

Les Africains eurent le droit de voter, mais dans des collèges électoraux différents de ceux des colons, et avec moins de poids. Des députés africains furent envoyés à l’Assemblée nationale. Sur le fond, malgré ces changements notables pour les individus, le statut politique resta le même tout en changeant de nom : on ne parla plus de colonies mais de territoires d’outre-mer ! Il ne fut néanmoins toujours pas question d’indépendance. En revanche, les nouveaux droits permirent l’émergence de partis politiques. Le plus important d’entre eux fut le Rassemblement démocratique africain, RDA, organisé sur l’ensemble de l’AOF. Dans un premier temps, le RDA exprima les aspirations de la petite bourgeoisie africaine, avec une certaine radicalité qui se traduisit par son affiliation au groupe parlementaire du PCF à l’Assemblée nationale. Houphouët Boigny, dirigeant de ce parti, était président du syndicat des planteurs ivoiriens de café. Le fait qu’il s’oppose aux multiples privilèges dont jouissaient les planteurs européens suffit à en faire la bête noire des colons. Mais, en 1951, à la faveur de la guerre froide et du passage du PCF dans l’opposition, Houphouët Boigny changea son fusil d’épaule. Il négocia avec Mitterrand, alors ministre de la France d’outre-mer, un rapprochement avec le pouvoir français, en échange de quoi le RDA rompit ses liens avec le PCF et l’URSS. Il resta cependant le parti le plus important en AOF et remporta une victoire massive lors des élections de 1957, les premières à avoir lieu au suffrage universel.

Au Cameroun, l’Union des populations camerounaises (UPC) dirigée par Ruben Um Nyobé, leader syndicaliste du pays, réclamait l’indépendance totale et la réunification des Cameroun anglais et français. L’UPC fut interdite en 1955. L’armée française se lança alors, en même temps qu’en Algérie, dans ce qu’on peut appeler une autre « guerre sans nom ». « Instauration de laissez-passer, érection de camps de regroupement, déportation de populations, bombardements aériens, exécutions publiques, exhibition de têtes coupées, systématisation de la torture : toutes ces techniques ont été utilisées à plus ou moins grande échelle au Cameroun au cours des années 1950 et 1960 », peut-on lire dans un livre récent intitulé : La guerre du Cameroun. Et Ruben Um Nyobé fut assassiné le 13 septembre 1958. Ce n’est que très récemment qu’ont été révélés au grand jour les massacres coloniaux de la France au Cameroun. En 1972, le livre de Mongo Beti Main basse sur le Cameroun fut interdit en France. Il faut dire que Ahmadou Ahidjo, l’homme de paille de Paris au Cameroun, où il était devenu président en 1960, avait signé une série d’accords au profit de la France qui représentaient 45 % des importations et 25 % des exportations du pays. Son régime était encadré par une cohorte de conseillers français. Il se transforma rapidement en dictature. La guerre contre l’UPC dura jusqu’en 1970 et fit au moins 100 000 victimes. Jusqu’en 1975, un passeport resta nécessaire pour se rendre dans les villes du pays. En mai 2009, François Fillon, interrogé sur les assassinats orchestrés par l’armée française, osa dire que tout cela relevait de la pure invention.

En fait, la bourgeoisie française s’accrocha avec d’autant plus de détermination à ses colonies africaines que ce fut dans ces années d’après-guerre qu’elle y fit le plus de profits. Il faut dire que l’État s’était enfin résolu à y investir dans les infrastructures : 211 milliards de francs entre 1947 et 1956, à comparer aux 28 milliards investis par des capitalistes privés durant la même période.

Alors, si la bourgeoisie française finit par accepter l’indépendance de ses colonies en Afrique, ce fut vraiment sous la menace des fusils dressés contre elle par certains des peuples colonisés.

Ses dirigeants politiques, en particulier les socialistes, s’y étaient refusés. Seul de Gaulle, un homme de la droite réactionnaire, put contraindre l’armée et les colons à ce tournant politique et économique. Pour préparer les indépendances, il mit en place en 1958 la Communauté française, apportant une vague autonomie sans plus, projet qu’il soumit à un référendum. Le RDA, déjà mentionné, soutint le projet, à l’exception du Guinéen Sékou Touré, descendant de Samory Touré, qui osa répondre à de Gaulle : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage... Nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l’indépendance. » La Guinée fut le seul pays à voter non et à devenir indépendant dès 1958.

En 1960, quatorze colonies françaises devinrent indépendantes. Pour ces peuples ex-colonisés, c’était au moins la dignité retrouvée, même si ce n’était pas l’assurance d’une vie meilleure, plus libre et plus démocratique. Mais les indépendances donnèrent lieu à bien des désillusions, car la décolonisation décidée par la France ne fut qu’un ravalement de façade qui laissa en place bien des aspects de l’ère coloniale.

En effet la France, devenue depuis longtemps un impérialisme de second rang, ne pouvait compter sur sa seule puissance économique pour lutter contre ses rivales impérialistes, alors que la décolonisation leur ouvrait la porte de ses anciennes chasses gardées. Elle ne pouvait pas non plus escompter que ses capitaux lui permettraient de continuer à dominer cette région du monde. C’est pourquoi, pour conserver sa mainmise sur ses anciennes colonies, l’État français chercha à garder un contrôle direct sur ces nouveaux États indépendants et sur leur personnel politique.

Tout changer pour que rien ne change

Les nouveaux États n’eurent droit qu’aux attributs extérieurs de la souveraineté, des drapeaux, des hymnes, des armées, poussant parfois le ridicule jusqu’à copier ceux de la France dans les moindres détails. Ainsi l’hymne de Côte d’Ivoire s’appelait L’Abidjanaise. Les uniformes des militaires et des gendarmes rappelaient à s’y méprendre ceux de l’ex-métropole. Partout où cela fut possible, l’État français fabriqua de toutes pièces des appareils d’État tellement liés à celui de la métropole qu’ils n’en étaient que des prolongements.

Il commença par mettre à la tête de ces États indépendants des hommes qui avaient été ministres de la IVe République et qui faisaient partie du sérail politique français. En Côte d’Ivoire, Houphouët-Boigny devint président-dictateur. Il avait été plusieurs fois député et même ministre délégué en 1956 dans le gouvernement de Guy Mollet, celui qui décida d’envoyer les rappelés en Algérie. Léopold Sedar-Senghor, agrégé de grammaire, fut aussi plusieurs fois ministre de la IVe République, avant de devenir le président du Sénégal indépendant. Ce qui n’empêcha pas de Gaulle d’avoir un homme à lui au sein-même du gouvernement de Senghor, puisque Jean Collin, ancien administrateur colonial, devint ministre sénégalais. On l’appelait le vice-roi. Et quand il quitta ses fonctions, en bon monarque, il passa la succession à son fils, qui devint directeur de cabinet du ministre du Tourisme.

Quand ces hommes politiques n’existaient pas, parce que trop peu de petits bourgeois locaux avaient pu accéder à un minimum d’éducation ou de fortune, on leur substitua d’anciens militaires de l’armée coloniale française. En Centrafrique, Foccart, l’homme de De Gaulle, estima que David Dacko, le premier président, ne ferait pas l’affaire. Il lui préféra Bokassa, ancien officier des troupes coloniales françaises, qui parvint au pouvoir par un coup d’État en 1965. En parallèle, Bigeard, l’homme de la bataille d’Alger, entraînait l’armée centrafricaine et 500 cadres coloniaux français formèrent l’armature de l’administration du nouvel État. Bokassa mit le pays en coupe réglée, se fit proclamer empereur en décembre 1977. Il devint aussi un grand ami de Giscard d’Estaing, dont il devint le compagnon de chasse au gros gibier et à qui il offrit les fameux diamants.

Ainsi, le pouvoir gaulliste créa-t-il bien des dictatures en Afrique et, pour les contrôler, Foccart construisit ce que plus tard on nomma les réseaux de la Françafrique.

Ces réseaux mafieux tissaient des liens étroits entre, d’un côté, les dictateurs africains et, de l’autre, des dirigeants politiques et hauts fonctionnaires de la bourgeoisie française, mais aussi des hommes de main et des mercenaires. Tout ce beau monde finit par ne former qu’une seule et même famille. Ces liens s’appuyaient sur la corruption des uns et des autres, sur des trafics en tout genre auxquels ils étaient associés, et sur le chantage vis-à-vis des gêneurs, voire leur élimination physique. Et, quand cela ne suffisait pas, les coups d’État et les interventions militaires venaient renforcer l’échafaudage. Chacun y trouva son compte : les nouveaux monarques d’Afrique bénéficièrent de la protection de l’impérialisme français, tandis que ce dernier bénéficiait des commandes de leurs États et de leurs marchés nationaux, tout en maintenant sa zone d’influence. Ces dictateurs africains purent piller une partie des richesses de leur pays, sous la protection de l’armée française, pendant que les groupes français se taillaient la part du lion. En plus, ils purent placer leurs avoirs en Europe, mais aussi les utiliser pour soudoyer les hommes politiques français de tout bord. Ce système mafieux se maintient toujours, plus de cinquante ans après.

Sur le plan économique, l’un des aspects les plus nuisibles de cette décolonisation en trompe-l’œil est le franc CFA. Créé en 1945, il a, lui aussi, perduré jusqu’à aujourd’hui. Il fut quand même rebaptisé au moment de la décolonisation, pour paraître plus présentable, mais les initiales ont été gardées. De franc des colonies françaises d’Afrique, il devint franc de la communauté financière d’Afrique pour les pays d’Afrique de l’Ouest et franc de la coopération financière d’Afrique centrale pour les autres.

Ces deux francs CFA sont un pilier essentiel de la dépendance économique et financière des États africains et de leur domination par les capitalistes français. Les quinze pays, si on compte les Comores, sont dans l’obligation de déposer une partie de leurs réserves de change à la Banque de France et se voient ainsi imposer une politique de rigueur financière. C’est aussi la Banque de France qui détermine le taux de change de cette monnaie, en fonction de l’euro désormais alors que c’était en franc jusqu’en 1999. Ce taux de change est censé être fixe, sauf quand les dirigeants français en décident autrement, comme en 1994 quand Balladur dévalua le franc CFA de 50 % d’un coup, doublant alors le prix de l’ensemble des produits importés, denrées alimentaires et médicaments, pour la population. Pour les exportateurs français de produits africains, ce franc CFA a l’avantage de les mettre à l’abri des fluctuations monétaires et il est encore un élément supplémentaire dans le maintien de la dépendance des pays africains quant à leur commerce extérieur, donc à l’exportation de matières premières. Les entreprises installées dans la zone du franc CFA peuvent aussi rapatrier leurs capitaux à tout moment et sans contrainte.

Grâce à tout cela, l’État français a gardé tous les leviers nécessaires pour influencer la politique de la majorité des États indépendants issus de son ancien empire colonial africain.

Évidemment, le maintien de ces dictatures comme le maintien de l’exploitation impérialiste en Afrique nécessitaient et nécessitent toujours la présence militaire française. Dès le début, les indépendances ont été octroyées en échange d’accords militaires et du maintien de bases militaires françaises en Afrique. Il en reste toujours quatre, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon et à Djibouti, sans oublier le millier de soldats qui stationnent depuis 1986 au Tchad. Des conseillers militaires sont directement présents aux côtés des dictateurs en Centrafrique, au Cameroun, au Togo, au Tchad. Et puis il y a les mercenaires, dont la figure la plus connue est Bob Denard. Mais aussi ­François-Xavier Sidos, ancien directeur adjoint du cabinet de Le Pen et mercenaire avec Denard dans les coups d’État aux Comores. Ou encore Paul Barril, devenu mercenaire après avoir dirigé la cellule antiterroriste de l’Élysée sous Mitterrand.

Sans discontinuité depuis de Gaulle, le pouvoir étatique français a envoyé l’armée faire le gendarme partout dans sa chasse gardée africaine. Pour fomenter des coups d’État, pour renverser les dirigeants jugés trop indépendants, pour soutenir les alliés contre leurs opposants et surtout aider les dictateurs à résister aux mouvements de protestation des populations spoliées. Il est impossible de citer tous les pays concernés car on ne dénombre pas moins d’une cinquantaine d’opérations militaires depuis 1960... sans compter celles qui sont restées secrètes.

L’armée française est intervenue directement de façon répétée dans de nombreuses ex-colonies, comme au Tchad. Le premier dirigeant tchadien, François Tombalbaye, était conseillé par un commandant français. Après son assassinat en 1975, il fut remplacé par un premier général puis par Goukouni Oueddei en 1979, avec le soutien des Libyens. Celui-ci fut renversé en 1982 par Hissène Habré, avec l’aide la France et des États Unis. En 1990, Idriss Déby, son adjoint, le supplanta au pouvoir. Les soldats tchadiens forment le gros des troupes de l’ONU qui épaulent l’armée française dans son rôle de gendarme de l’Afrique.

Au Gabon, dès 1967, l’armée française intervint pour remettre au pouvoir Léon M’ba, l’homme de paille d’Elf, quand il fut renversé par une mutinerie. En 1997, au Congo-Brazzaville, Elf finança la guerre civile et Paris fournit les armes, les mercenaires et les soldats nécessaires pour ramener Sassou Nguesso au pouvoir. L’armée française est allée faire régner l’ordre impérialiste en Mauritanie, au Sénégal, au Niger, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, au Mali, au Bénin, à Djibouti, aux Comores. Liste sans fin à laquelle il faut ajouter des pays qui n’ont pas été des colonies françaises : le Zaïre, ou encore le Rwanda, où les officiers français ont trempé allègrement les mains dans le génocide des Tutsis.

Il est encore une chose que les colonisateurs ont maintenue de force au moment des indépendances : ce sont les frontières qu’ils avaient eux-mêmes tracées. Héritées des conquêtes, elles séparent des peuples, des villages, des familles parfois. Autant de frontières, autant de divisions, autant d’affaiblissements. Car les pays créés de toutes pièces par le colonisateur étaient la plupart du temps trop petits. De grandes entités africaines auraient eu forcément plus de poids face aux puissances impérialistes. Mais le respect de l’ordre impérialiste passait avant tout par le respect de ces frontières. Alors, bien peu de dirigeants africains eurent ne serait-ce que la volonté de les remettre en cause. Dans les années 1950, Modibo Keita, au Mali, le bras droit d’Houphouët au sein du RDA, avait défendu l’idée du panafricanisme. Il devint président du Mali en 1960 et instaura une dictature qui prit des distances avec la France en optant pour la « voie socialiste ». Cela aboutit à la fermeture des quatre bases militaires françaises, la création d’un franc malien au lieu du franc CFA, des exportations vers l’Europe de l’Est et l’URSS et des nationalisations. Le tout sous couvert d’une phraséologie marxisante. Il tenta même une union entre le Sénégal et son pays, qui ne dura pas, et il se soumit au diktat de la France. En 1968, un coup d’État militaire le renversa. Un jeune lieutenant, Moussa Traoré, le remplaça à la tête de l’État. Le Mali revint dans l’orbite de l’Occident, du FMI et de la France.

Bien entendu, certains régimes tentèrent d’échapper à ce système. On a déjà évoqué Sékou Touré en Guinée. De Gaulle lui fit payer cher son non au référendum sur la Communauté française. Il ordonna à tous les cadres français, administratifs et techniques, de quitter le pays dans les 48 heures après l’indépendance. Bien que laissé sans rien du jour au lendemain, le régime tenta durant plusieurs années de s’émanciper de l’impérialisme français en utilisant les richesses en bauxite du pays et en trouvant appui auprès de l’URSS. Mais, sans industrie pour transformer la bauxite en aluminium, la Guinée se vit contrainte de faire appel aux trusts internationaux et de se soumettre à leurs lois.

Au Togo, Sylvanus Olympio, élu en 1961, voulut créer une monnaie indépendante. Cette initiative conduisit au blocage des comptes du pays par la Banque de France. Comme il avait eu aussi l’outrecuidance de demander à la société minière qui exploitait le phosphate du Togo des contrats moins défavorables, il fut assassiné et la France porta au pouvoir Étienne Gnassingbé Eyadéma, mercenaire ayant « fait l’Indochine et l’Algérie ». Son régime de terreur dura trente-huit ans.

On peut aussi parler de Thomas Sankara, qui dirigea la Haute-Volta de 1983 à 1987. Il la rebaptisa Burkina Faso : le « pays des hommes intègres ». Malgré la pauvreté du pays, Sankara utilisa la majeure partie de son budget pour des campagnes de vaccination, la construction d’écoles ou l’accès des femmes à l’éducation, alors même que la Banque mondiale et le FMI lui refusaient des prêts pour lutter contre la mortalité infantile ou l’analphabétisme. Sankara croyait pouvoir desserrer le carcan économique qui étouffait son pays. Il intensifia même la monoculture du coton, espérant qu’en le vendant à Cuba ou à la Chine, le Burkina Faso pourrait se frayer une place sur le marché mondial. Il ne remettait pas en cause le système capitaliste ni la domination impérialiste. Il comptait sur l’armée et non sur la classe ouvrière ou la population pauvre. Et il prit même des mesures autoritaires et répressives contre des travailleurs en lutte. Mais le seul fait qu’il ait contesté l’ordre imposé par la France suffit pour que Mitterrand et son Premier ministre Jacques Chirac veuillent s’en débarrasser. Blaise Compaoré, le second de Thomas Sankara, le fit assassiner le 15 octobre 1987 et prit le pouvoir avec le soutien de la France.

Certains régimes cherchèrent donc à négocier de meilleurs accords et des prix plus avantageux pour leurs matières premières. D’autres virent dans les nationalisations un moyen de contrôler leur économie. D’autres encore tentèrent d’échapper à l’impérialisme en recherchant la protection de l’URSS ou de la Chine et en inventant un « socialisme africain ». Toutes ces tentatives échouèrent. Même les dirigeants africains les plus hostiles à l’impérialisme, ceux qui se montrèrent les plus honnêtes dans leurs tentatives de réduire la pauvreté en développant l’économie nationale, ne sortirent pas la population pauvre de la misère. Plus de cinquante ans après les indépendances, la voie nationaliste a montré qu’elle était une impasse totale. La plupart de ces pays sont restés des dictatures qui n’ont fait que piller leurs richesses sans développer en quoi que ce soit leur économie. Et tous ces pays, même ceux dirigés par des nationalistes radicaux, restèrent dépendants de la division mondiale du travail telle que l’avait façonnée le capitalisme.

Le maintien de la domination impérialiste

En cinquante ans, bien des intellectuels africains ont débattu de la question de la responsabilité des Africains eux-mêmes dans la situation du continent. Mais cette question n’a pas de sens, sauf pour des nationalistes bourgeois. Les Africains ? Mais lesquels ? Et quelle Afrique ? Celle des bourgeois ou celle des opprimés ? En Afrique comme dans le reste du monde, derrière le terme flou de peuple, il y a des classes sociales aux intérêts opposés. Les dirigeant africains, eux qui ont pillé et continuent à piller leur pays, sont bien sûr responsables. Car c’est le camp qu’ils choisissent dans la lutte des classes qui forge les hommes, pas la couleur de leur peau ! Et ceux-là font partie des dirigeants du système. Leurs régimes autocratiques, réactionnaires, féroces, qui se résument parfois à des bandes d’hommes armés, ne servent qu’à faire accepter l’exploitation aux classes populaires, d’abord pour prélever la plus-value au profit des entreprises impérialistes, et ensuite pour se gaver eux-mêmes. Mais il n’en reste pas moins que ce sont les puissances impérialistes qui poussent ces régimes à devenir les bourreaux de leur propre peuple. Et ce sont elles qui leur vendent des armes, pour le plus grand profit des marchands de canons occidentaux.

Discuter des responsabilités africaines dans le sous-développement actuel, c’est faire croire qu’il existe une porte de sortie pour les pauvres dans le système capitaliste. Or c’est faux. L’impérialisme a définitivement fermé toute possibilité de développement économique au profit des populations des pays colonisés et cela depuis longtemps. Du 19e siècle jusqu’à nos jours, le capitalisme a façonné le monde entier pour servir exclusivement ses intérêts. Durant la colonisation, il a déformé les économies des pays pauvres en les intégrant au marché mondial pour servir de fournisseurs de matières premières ou de débouchés aux capitaux occidentaux. Au 19e siècle et au début du 20e, la création de vastes chasses gardées, protégées par les appareils administratifs et militaires coloniaux, a été indispensable au capitalisme pour piller, exploiter et opprimer. Mais la colonisation n’a été que l’une des formes de la domination l’impérialiste. Le capitalisme avait commencé son œuvre de destruction avant la colonisation. Il n’a jamais cessé de la poursuivre depuis.

C’est pourquoi les exploités, les travailleurs, les jobeurs, les paysans affamés d’Afrique ne peuvent défendre leurs intérêts qu’en combattant le système capitaliste dans son ensemble. Car c’est lui qui est la cause de leur misère, aujourd’hui comme hier.

La dépendance aux matières premières

Les États nés de la décolonisation en ont hérité des économies déformées, soumises aux besoins des métropoles occidentales, et elles le sont restées. Les cultures d’exportation, imposées par la force sous la colonisation, s’étendirent bien plus encore après les indépendances.

L’État sénégalais, par exemple, força les paysans à poursuivre la culture de l’arachide. Aujourd’hui, 60 % des Sénégalais vivent d’une façon ou d’une autre de l’arachide. Cette monoculture intensive a aggravé l’érosion, dévasté les sols qui sont devenus plus sensibles à la sécheresse. En quelques décennies, l’agriculture sénégalaise est devenue incapable de satisfaire aux besoins alimentaires de sa population. En 2008, plus de 22 % des enfants de moins de 5 ans étaient atteints de malnutrition. L’arachide, qui compte parmi les principales exportations sénégalaises, a permis à l’État de se procurer des devises mais elle a dramatiquement augmenté sa dépendance envers le marché mondial. Le comble a été atteint en 1978, quand le Sénégal connut une pénurie d’huile après que le pays eut exporté toute son arachide.

Le Burkina Faso subit un sort similaire. Après l’indépendance, les superficies occupées par le coton furent multipliées par quatre et les quantités de coton exportées explosèrent, ce que n’était jamais arrivée à faire la colonisation ! À noter que, dans cette période, la Banque mondiale intervint pour « financer le développement », en fait la spécialisation à outrance dans l’ouest du pays. Aujourd’hui, le coton représente 70 % de ses exportations. Et en plus, comme pour toutes ces matières premières, les prix sont fixés dans les métropoles occidentales, à New York et en dollars pour le coton, dans une situation où il y a une surproduction permanente dans cette filière.

Ainsi, l’impérialisme a réussi le tour de force de faire en sorte que ces pays essentiellement agricoles soient aussi ceux qui manquent le plus cruellement de nourriture. Sur cinquante-trois pays africains, quarante-trois connaissent une sous-alimentation chronique.

Et cette dépendance des pays africains agit comme un nœud coulant. Augmenter la production ne desserre pas la corde qui les étouffe, car ils ne sont maîtres ni de la demande des produits qu’ils exportent, ni des cours mondiaux des matières premières. De plus, ils doivent importer quasiment tous les produits manufacturés des pays impérialistes qui, eux, peuvent imposer leurs prix. Les termes de cet échange inégal n’ont cessé de se détériorer au profit des forteresses impérialistes durant toutes ces décennies. Entre les années 1980 et 1990, la valeur des exportations de cette partie de l’Afrique a baissé de plus de 20 %. Et cela alors même que la valeur des produits manufacturés importés depuis les pays européens ne cessait d’augmenter. Au Mali, en 1960 il fallait exporter 38 kg de coton pour importer 100 kg de ciment. En 1972 l’achat de la même quantité de ciment importé nécessitait d’exporter quasiment le double de coton.

Depuis la décolonisation, l’Afrique noire francophone est aussi devenue pourvoyeuse de richesses minières... pour le plus grand malheur des populations.

Au Niger, pays parmi les plus pauvres du monde, le malheur vint de la découverte de gisements d’uranium en 1970, que la Cogema, devenue depuis Areva, détenue à 87 % par l’État français, se mit à exploiter. Areva tire depuis des dizaines d’années d’énormes bénéfices de cette exploitation. Son chiffre d’affaires en 2012 s’élevait à 9,3 milliards d’euros, soit près du double du PIB du Niger. À Arlit, région des mines d’uranium au Niger, l’eau des nappes phréatiques est utilisée pour traiter les minerais d’uranium. Areva se targue d’avoir créé des hôpitaux et de soigner gratuitement les mineurs. Mais durant des années il n’y eut aucun équipement pour dépister les maladies liées à la contamination radioactive. Tant et si bien que le trust a pu se glorifier de n’avoir recensé que deux cas de maladies professionnelles en quarante ans, comme si Arlit avait été la région du monde la plus protégée des radiations nucléaires !

C’est ce pillage de l’uranium nigérien, entre autres, qui fournit l’électricité en France. Alors, quand tous les nationalistes franchouillards, de Le Pen à Mélenchon, prônent le « produire français », ils oublient juste de préciser que, pour considérer l’électricité nucléaire comme française, il faut estimer que l’uranium des pays africains appartient à la France. À croire qu’ils n’ont pas vraiment quitté le temps des colonies !

Au Gabon, c’est d’abord le bois tropical, l’okoumé en particulier, qui a fait la fortune des capitalistes français : les Rougier en l’occurrence. Aujourd’hui, ils possèdent toujours deux millions d’hectares de concessions forestières en Afrique et sept usines de transformation. Leurs liens avec divers dictateurs leur ont permis d’imposer la fin du monopole étatique sur la commercialisation du bois, ouvrant la voie non seulement à un pillage sans contraintes mais également à la dévastation de la forêt tropicale africaine.

Mais ce sont les ressources du Gabon en hydrocarbures, mises en exploitation peu après l’indépendance, qui lui ont valu une place à part dans la Françafrique. Dans les années 1960, pour exploiter le pétrole africain, de Gaulle orchestra la fusion des pétroliers français pour former un grand groupe baptisé Elf Aquitaine. Le premier président gabonais, Léon M’ba, fut choisi par Foccart et placé sous le contrôle direct de Pierre Guillaumat, le président d’Elf. Son successeur, Omar Bongo, continua à laisser le trust français piller le pétrole, en échange d’un soutien sans faille à son pouvoir. En 2003, suite à l’énorme scandale de corruption et de rétrocommissions qui valut au PDG de l’époque, Loïc le Floch-Prigent, de la prison ferme pour détournement d’argent et corruption, Elf fut absorbé par Total. L’affaire a été jugée, mais le pillage du Gabon se poursuit. Total garde un pouvoir absolu au Gabon. D’ailleurs, le gouvernement gabonais ne connaît même pas les quantités de pétrole extraites par la compagnie sur son propre sol.

Le pétrole est devenu aussi la première richesse du Tchad, devant le coton et la gomme arabique. L’exploitation du pétrole est organisée par un consortium Chevron, Texaco et Exxon Mobil. 60 % des Tchadiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’exploitation pétrolière a engendré déforestation et déplacements de populations en même temps que l’abandon de cultures vivrières. Le pétrole brut tchadien ne revient pas cher aux compagnies. Et pendant ce temps bien des besoins des populations ne sont pas couverts. À peine 12 % des besoins en électricité dans la capitale sont couverts.

Un mot concernant un pays africain qui, lui, n’est pas une ancienne colonie française, le Liberia. Firestone, le groupe de pneus américain, devenu filiale du japonais Bridgestone, exploite et pille ce pays depuis 1926. Sur les 525 000 hectares qu’il loue, soit presque 10 % des terres arables du pays, le groupe a déplacé des milliers de personnes pour venir travailler chez cet esclavagiste des temps modernes. En contrepartie, Firestone prêta au gouvernement libérien 5 millions de dollars pour que celui-ci fasse construire les routes et équipements indispensables à l’exploitation du caoutchouc.

Aujourd’hui, cette entreprise occupe exploite 7 000 salariés officiels, et 8 000 autres travailleurs, sans droits reconnus, travaillent sur cette plantation. Les saigneurs de latex travaillent plus de douze heures par jour, tous les jours de l’année sauf à Noël, et imposent ce même rythme à toute leur famille pour tenter de survivre. La direction de l’entreprise assigne à chacun de ses salariés 650 à 800 arbres. Les méthodes de transport n’ont pas évolué depuis 1926. Les ouvriers portent deux seaux de 31 kg chacun sur leur dos pendant des kilomètres pour aller faire peser leur récolte. Le travail ne s’arrête pas là. Il faut laver les coupelles et asperger les arbres au Difolatan, un produit classé dangereux qui accroît la production de résine. Il y a peu, la direction a offert à ses employés des lunettes en plastique. Mais les yeux fatigués des OS du caoutchouc ne voient plus le haut de l’arbre derrière ces hublots. Alors les tappers (de tap, prélever) les oublient chez eux. Il a été calculé que la production mensuelle de chaque saigneur vaut plus de 3 000 dollars sur le marché mondial. Mais il ne reçoit que 125 dollars, sur lesquels il doit payer son équipe.

L’exploitation des matières premières de l’Afrique est une manne pour les grands groupes, dont Total qui occupe une place de premier plan dans les ex-colonies françaises. Sans le pétrole africain et sans ses liens solides avec l’État français et les dictateurs africains, Total ne serait pas devenu ce groupe multinational qui réalise en moyenne quelque dix milliards de profits annuels partout dans le monde. Non seulement Total pompe les richesses des pays du pré carré français depuis plus de cinquante ans, mais cela lui a permis d’étendre ses tentacules à d’autres pays comme l’Angola, le Soudan. Et cela est loin d’être fini puisque tous les experts s’entendent sur l’existence d’énormes gisements non exploités de pétrole et de gaz au Ghana, en Tanzanie, au Mozambique, en Ouganda. Le pillage de l’or noir africain et les réseaux de la « pompe-Afrique » ne sont pas près de disparaître tant que durera le système capitaliste.

L’Afrique victime de la financiarisation de l’économie capitaliste

L’absence d’industries locales a rendu les pays africains encore plus dépendants des exportations de matières premières. Dans les premières années de leur indépendance, certains États essayèrent de sortir de cette division mondiale du travail héritée de la colonisation. Pour industrialiser leur pays, ils durent emprunter des capitaux sur les marchés financiers. Les banques des anciennes puissances coloniales leur prêtèrent d’autant plus volontiers que, dès les années 1970, dans les économies en crise des pays riches, les capitalistes trouvaient de plus en plus difficilement des placements pour leurs capitaux. Alors, les banques prêtèrent, mais avec des clauses spéciales. Les accords de crédit stipulaient que cet argent devait favoriser les entreprises françaises, que ce soit pour l’achat de biens manufacturés ou pour des contrats de construction. Ou même pour acheter des armes à Dassault.

En une vingtaine d’années, les États africains accumulèrent une dette gigantesque. Et le tout sous l’appellation hypocrite « d’aide au développement ». Ils furent les premiers à faire les frais de la financiarisation croissante de l’économie capitaliste. La dette de l’Afrique subsaharienne passa de 2 milliards de dollars en 1970 à 331 milliards de dollars en 2012. Mais en plus, comme les banques leur imposaient des taux d’intérêt usuraires, ces États eurent à rembourser des sommes représentant le double ou le triple de ce qu’ils avaient emprunté.

Non seulement ces emprunts coûtèrent extrêmement cher aux populations africaines, mais le plus souvent ils ne servirent à rien. Au mieux, ils permirent des constructions utiles... aux exportations. Au pire, ils aboutirent à la construction d’usines inutilisables, de barrages disproportionnés, de palaces pour dictateur, d’une cathédrale hors norme dans le village natal de Houphouët Boigny, etc. Tous ces chantiers alimentèrent un océan de gaspillage, de corruption, de dilapidation des budgets étatiques. On les baptisa les « éléphants blancs ».

Au Togo, la construction d’une usine de la Compagnie des ciments d’Afrique de l’Ouest, la Cimao, fut l’ardoise la plus colossale jamais laissée par la Caisse française de développement : 52,5 milliards de francs CFA, à l’époque. L’usine fonctionna cinq ans et s’arrêta faute d’électricité, suite à une sécheresse qui affecta le barrage qui devait l’alimenter. De toute façon sa production revenait plus cher que d’acheter des produits importés équivalents. L’usine, beaucoup trop grande, ne tourna jamais au-delà du tiers de sa capacité. De plus, les installations étaient faites pour produire une seule variété de ciment, ce qui lui interdisait de faire face aux aléas du marché.

Tous ces emprunts enrichirent bien des individus en Afrique, mais certainement pas les classes populaires. Dans cette même période, la paysannerie s’enfonça encore plus dans la pauvreté. Et l’agriculture ne connut quasiment aucun progrès. Aujourd’hui, seuls 3,8 % des terres sont irriguées en Afrique subsaharienne. Des centaines de millions de paysans africains n’ont pas accès aux engrais, même animaux, ni aux tracteurs. Des tonnes de récoltes se perdent chaque année à cause des intempéries et du manque de moyens de transport et de stockage. Pendant qu’en Europe occidentale, la production d’un hectare peut atteindre dix tonnes de céréales par an, elle atteint à peine 600 ou 700 kg en Afrique. Ainsi, en deux siècles, le développement du capitalisme a été incapable de mettre fin à l’arriération des campagnes. Seules les plantations accaparées par des multinationales pour l’exportation bénéficièrent du progrès technique. Et encore laisse-t-il derrière lui son lot de destruction et d’épuisement des sols. Parce qu’organisée sur une base capitaliste, la mondialisation de la production agricole n’a fait qu’aggraver le sort des populations des pays pauvres, alors qu’elle aurait pu offrir à l’humanité la possibilité d’en finir avec le fléau de la malnutrition.

Leur endettement contribua à étrangler encore plus les pays africains. Surtout à partir des années 1980, quand leurs recettes s’effondrèrent à la suite de la chute des cours des matières premières. Ils ne furent plus en mesure de payer leur tribut aux usuriers internationaux. Les vautours des organisations économiques mondiales s’abattirent alors sur ces pays pour planifier une nouvelle façon de les piller. Ce fut l’ère des PAS, les plans d’ajustement structurels, qui imposèrent des procédures pour dépecer le peu d’industries et de services publics qui existaient dans ces pays.

Conformément aux ordres du FMI et de la Banque mondiale, il fallut licencier des milliers de salariés dans les secteurs étatiques, réduire des budgets sociaux déjà dérisoires. De nombreux services publics, comme l’éducation ou la santé, s’en trouvèrent dégradés. Les hôpitaux devinrent incapables d’assurer les soins élémentaires. Au Sénégal, les effectifs en personnel soignant baissèrent de 20 % entre 1989 et 1995. Au Cameroun, le salaire de ces mêmes personnels fut divisé par quatre en 1993.

Le FMI imposa aussi une vague de privatisations. Dans ce cadre, le franc CFA joua tout son rôle en favorisant outrageusement les entreprises françaises. Au Sénégal, la quasi-totalité des entreprises du secteur étatique passèrent aux mains de capitalistes français. Avec les privatisations, les coupures d’électricité se généralisèrent. Dans les villes, les coupures d’eau se multiplièrent. Bien des Africains n’y avaient déjà pas l’eau courante, mais nombre de ceux qui y avaient accès le perdirent.

Si quelqu’un a su transformer l’eau en or, c’est bien Bouygues, grâce au contrôle qu’il exerce, par le biais de ses filiales, sur une grande partie des réseaux de distribution d’eau au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Bouygues est aussi présent dans l’exploitation du réseau électrique ivoirien et la production du gaz au large d’Abidjan. Toujours en Côte d’Ivoire, pour sept millions d’usagers, le téléphone, c’est Orange. C’est aussi le cas dans dix-huit autres pays africains, parmi lesquels le Sénégal et le Cameroun. Pendant ce temps, une grande partie du système bancaire ivoirien est aux mains de la Société générale, du Crédit agricole, de la BNP et de LCL.

Dans la liste des pillards de l’Afrique, il faut faire une place à part à Bolloré, surnommé le « dernier empereur africain ». Dans les années 1980, il mit un pied en Afrique, en rachetant les entreprises de transport issues de la période coloniale. Puis il jeta son dévolu sur les plantations héritées de la même époque. Après, il fit en sorte de se retrouver à la tête des chemins de fer en Afrique de l’Ouest, où il développa systématiquement le trafic des marchandises au détriment des voyageurs. Après les trains, il étendit son contrôle à la quasi-totalité des ports du golfe de Guinée : Abidjan, Conakry, Pointe-Noire, Lomé. Cette mainmise sur la chaîne de transport a permis au groupe Bolloré de prendre le contrôle de l’acheminement de nombreuses matières premières depuis le cœur de l’Afrique. « Qui tient les grues, tient le continent », expliquait un ancien cadre de l’entreprise. Pour construire cet empire, Bolloré a su user et abuser de la Françafrique. C’est ainsi que l’un de ses conseillers actuels et ancien vice-président du groupe entre 2000 et 2010 est un certain Michel Roussin, qui fut directeur de cabinet du patron de la DGSE (les services secrets français) avant de devenir directeur de cabinet de Jacques Chirac, puis ministre de la Coopération de 1993 à 1994. Aujourd’hui, Bolloré a un empire prospère, dans lequel le continent africain représente 80 % de ses profits.

Le bilan de toutes ces décennies depuis les indépendances est très significatif de l’exploitation du continent par les capitalistes français. Les richesses arrachées à l’Afrique continuent à être le socle de bien des fortunes de dynasties comme Bouygues, Michelin, ou encore Pinault dont le groupe a racheté la Compagnie française de l’Afrique occidentale, la CFAO, avant de la revendre à Toyota en 2012. Mais il faut leur ajouter aussi Total, Areva, Air France, Vinci, Veolia et des banques comme la BNP, la Société générale ou le Crédit du Nord, sans parler des marchands d’armes. Tous poursuivent le pillage de l’Afrique en s’appuyant sur l’ordre impérialiste mis en place et surveillé de près par l’État français. Pour les capitalistes français, la décolonisation n’a été qu’une forme de restructuration de leur domination.

Le vernis du multipartisme

Après 1960 et les indépendances, les pays africains ont donc connu la poursuite du pillage impérialiste sous différentes formes. Mais cela n’a pas été sans conséquences politiques pour leurs États. Au fil du temps et des répressions, les dictatures dont certaines ont duré plusieurs décennies, se sont usées et ont concentré toutes les haines des classes populaires.

Au début des années 1990, ces appareils d’État étaient donc en voie de décomposition et les révoltes populaires menaçaient tout l’édifice.

D’un côté, il y avait des millions de paysans chassés de leurs terres par les cultures d’exportation et la misère, et des millions de travailleurs contraints de survivre dans des conditions tout aussi misérables, dans des villes tentaculaires. De l’autre, il y avait les cliques au pouvoir qui volaient tout ce qui pouvait être volé et affichaient un luxe ostentatoire. Même l’aide alimentaire qui était venue régulièrement tenter de pallier les famines récurrentes, dans les années 1970, dans les pays les plus pauvres, avait été pillée par les clans au pouvoir. On peut rappeler les tristement célèbres « villas de la sécheresse » construites par les dignitaires maliens grâce au détournement à leur profit de l’argent et de la nourriture destinés à secourir les victimes de la grande sécheresse qui frappa le pays en 1973-1974.

Dans cette ambiance de vol généralisé, les soldats, les policiers, les petits fonctionnaires et autres douaniers avaient pris l’habitude de se payer sur la population. Les appareils d’État étaient minés par une corruption dont l’origine première se trouvait à Paris, dans les beaux quartiers, les sièges sociaux des entreprises et cette agence de VRP spécialisée dans la promotion du capitalisme français qu’on nomme l’Élysée.

À La Baule, en 1990, Mitterrand, président de la Françafrique de l’époque, prononça un discours sur le multipartisme en Afrique. Il cherchait à sauver ces appareils d’État africains si utiles aux trusts français, en leur proposant un ravalement de façade.

Mais, en régime capitaliste, la démocratie, même formelle, est impossible dans des pays soumis à une exploitation féroce et où les populations se débattent pour ne pas sombrer dans la misère totale. De sorte que, quand des régimes parlementaires furent mis en place, cette ouverture ne bénéficia qu’aux milieux dirigeants. Grâce au multipartisme, de nouveaux politiciens purent espérer accéder aux postes de commandement. Au lieu d’un seul dictateur et de son clan au pouvoir, ces pays se retrouvèrent avec deux ou trois clans dont les chefs allaient s’affronter pour faire main basse sur les richesses de l’État.

Mais pour la population il n’y eut aucune avancée démocratique. Dans le reste de la société, dans les quartiers, les villages, les classes populaires restèrent soumises à la loi de l’homme qui porte l’uniforme, à la domination du notable et à celle des exploiteurs. Et pour les militants ouvriers, les travailleurs en lutte, il fut encore moins question de démocratie. Ils continuèrent – et continuent toujours – à être pourchassés, emprisonnés, voire assassinés. Malgré le vernis du multiplartisme, les régimes restèrent dictatoriaux envers les classes populaires. Les élections furent bien souvent truquées ou manipulées. Mais comme il fallait bien donner le change, les partis se cherchèrent des soutiens politiques, des appuis. Et la plupart du temps ils les trouvèrent en recourant à la démagogie ethniste. Depuis les indépendances, l’ethnisme avait été l’un des canaux permettant d’accéder aux privilèges. Faire partie de l’ethnie du président, c’était faire partie du clan qui pouvait piller les caisses de l’État. Et puis l’exemple ne venait-il pas des puissances coloniales, qui avaient largement usé des rivalités ethniques à leur profit, au besoin en les attisant. Ainsi le fait d’utiliser l’ethnisme pour canaliser le mécontentement social ou légitimer des rivalités de pouvoir devint-il pratique courante pour les États africains et leurs politiciens.

Dans de nombreux pays, les conséquences de ces changements furent dramatiques. La décomposition des États, le renforcement de la démagogie ethniste, la misère montante, sans oublier la raison principale, la pression accrue du pillage des trusts impérialistes, tout cela donna lieu à des guerres civiles plus atroces les unes que les autres. Certains États s’effondrèrent, tandis que leurs armées explosaient en de multiples bandes d’hommes armés, au sens premier du terme, qui s’affrontèrent pour le pouvoir. On vit cela dans de nombreux pays, dont le Sierra Leone, le Liberia et la Côte d’Ivoire.

Dans la décomposition des États, il en est un dont l’histoire est un concentré de l’horreur du capitalisme, et cela depuis les débuts de la colonisation : le Congo ex-belge. Une guerre permanente y dure depuis vingt ans dans l’est du pays. Elle a fait des millions de morts. On a un petit aperçu de ce qui se passe au Congo dans le livre de deux docteurs qui y soignent les milliers de femmes qui y sont violées et mutilées, Panzi. Ils se sont trouvés chaque jour au cœur de la barbarie, mais ils ont mené le combat et leur commentaire vaut d’être partagé : « Ce qui se passe dans le Kivu se passera aussi chez nous, cela n’a rien de spécifique au Congo. Il n’y a aucune raison pour que cette situation ne se reproduise pas ailleurs. Les colonisateurs ont solidement étudié le pays envahi, et leurs archives ne révèlent aucune trace de viols ni de pillage. Il n’a jamais existé une “culture du viol” au Congo. C’est un phénomène récent.» Pourquoi alors ? Parce que les minerais enrichissent des trusts mondiaux, et que ces trusts savent se servir des bandes armées pour leur fournir les matières premières nécessaires, comme au temps de la traite et de la colonisation. C’est pourquoi ces médecins ajoutent à juste titre : « Le drame du Kivu n’est rien d’autre que l’illustration parfaite de ce vers quoi nous nous dirigeons, l’aboutissement d’un système capitaliste débridé. Panzi est la vitrine du monde dans lequel nos enfants vivront si nous ne réagissons pas. » Ce qui se passe en Afrique n’est pas lié à un en retard de développement, comme on voudrait nous le faire croire. Au contraire, c’est parce que leurs richesses sont au cœur de l’exploitation capitaliste que bien des pays d’Afrique connaissent une barbarie sans nom, mais pas sans responsables !

Les méfaits de l’impérialisme aujourd’hui

Alors, on pourrait croire qu’on a touché le fond et que le pillage de ce continent ne peut pas aller plus loin. Mais c’est mal connaître ce dont la bourgeoisie mondiale est capable dans le domaine de l’oppression. Son système économique a beau être à bout de souffle, elle persévère à imposer sa dictature sur le monde ne reculant devant aucun moyen d’accroître ses profits, quelles qu’en soient les conséquences.

La crise de 2008 était liée à la spéculation des banques sur des produits toxiques, dans l’immobilier en particulier. Mais cette course spéculative a aussi frappé le secteur des matières premières, avec des conséquences dramatiques pour les classes populaires africaines. Entre 2002 et 2008, les sommes investies dans cette spéculation ont augmenté de 500 % ! Il en est résulté une hausse sans précédent des prix d’aliments comme le blé, le riz et autres céréales. Et en 2008, au sommet de cette folie, ces prix doublèrent encore en l’espace de quelques mois. Pour certains pays, contraints d’importer 85 % de leur alimentation, cette flambée mondiale des prix alimentaires revenait à une véritable condamnation à mort. Des millions de personnes sombrèrent dans la famine ou la disette. La révolte des peuples refusant de se laisser affamer se traduisit par des émeutes de la faim dans bien des pays pauvres.

Certains affirment que tout cela est lié à l’offre et la demande, aux sécheresses et autres calamités naturelles. Un seul chiffre suffit à leur répondre : en 2011, seuls 2 % des transactions sur les marchés des matières premières correspondaient à des échanges réels de produits. Le reste, 98 %, avait un but purement spéculatif. L’alimentation est un des besoins vitaux de l’humanité. Spéculer dessus est tout simplement un crime, mais un crime tout ce qu’il y a de plus respectable dans les capitales des pays riches ! Parmi les criminels, on trouve quatre groupes bancaires français, la BNP-Paribas, la Société générale, le Crédit agricole/LCL et le groupe Banque populaire Caisse d’épargne, qui gèrent au moins dix-huit fonds d’investissement spécialisés dans la spéculation sur les matières premières.

Mais dans le monde capitaliste une calamité ne vient jamais seule. Une autre conséquence de la financiarisation de l’économie a été l’accaparement de centaines de millions d’hectares de terres arables africaines, spoliant les paysans qui les avaient cultivées jusque-là. En Afrique, beaucoup de terres ne sont pas cadastrées et les droits de propriété coutumiers sont différents des droits de propriété bourgeois, ce qui permet aux autorités de vendre des terres cultivées par des paysans depuis des décennies. Au cours des dernières années, au Sénégal, près d’un demi-million d’hectares ont été cédés à des sociétés agro-industrielles étrangères. Les paysans ont été chassés de ces terres qu’ils cultivaient sans autre choix que d’aller s’entasser dans les bidonvilles urbains ou, pour une infime minorité, d’être employés sur les nouvelles plantations. Les raisons de ce phénomène d’accaparement des terres sont multiples. Avec la spéculation sur les matières premières, le prix des terres arables a augmenté, attirant aussi les requins de la finance. « L’agriculture est aujourd’hui la lumière rayonnante de l’univers des investisseurs et elle promet des profits élevés sur des marchés passionnants », pouvait-on lire dans une brochure destinée à ces spéculateurs. Un des plus gros gestionnaires de fortunes de New York, BlackRock, a créé un hedge fund spécial pour acquérir des terres agricoles et spéculer dessus.

Quand ce n’est pas pour spéculer directement, l’accaparement des terres s’amplifie aussi pour accroître encore les productions agricoles destinées à l’exportation. De grands groupes capitalistes de l’agroalimentaire négocient alors l’achat des terres avec les autorités, aux dépens des paysans.

Il est vrai que certains présentent la Chine comme le principal prédateur de l’Afrique, en particulier dans le domaine de l’accaparement des terres. Mais, en réalité, les entreprises chinoises n’ont acheté que 4 % des sols accaparés récemment, pendant que les capitalistes occidentaux en accaparaient 50 %. Sans doute, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont-ils réellement augmenté ces quinze dernières années : la Chine importe des matières premières ou du pétrole pour les besoins de son industrie et exporte ses produits manufacturés. Mais il faut replacer le tout dans le contexte de l’économie mondiale et de la place réelle de la Chine dans cette économie, c’est-à-dire une place subalterne face aux puissances impérialistes dominantes. Par exemple, la Chine importe du cobalt d’Afrique pour fabriquer des téléphones portables. On pourrait y voir un exemple de domination impérialiste, mais seulement si l’on oublie qu’une grande partie des téléphones fabriqués en Chine le sont par des entreprises qui sont des filiales ou des sous-traitants de grands groupes impérialistes. Par ailleurs, la Chine consent des prêts à certains pays africains, profitant du fait que les institutions internationales refusent de le faire, après avoir imposé des cures d’austérité drastiques à leurs populations. Sans doute les entreprises chinoises qui viennent s’installer en Afrique font-elles preuve d’une avidité et d’une férocité dans l’exploitation des travailleurs qui n’ont rien à envier à celles de n’importe quel autre capitaliste. Mais leur présence souligne surtout à quel point les puissances impérialistes n’ont rien fait pour développer les infrastructures africaines durant les deux siècles de leur domination dans cette partie du monde ! Alors, parler de l’impérialisme chinois en Afrique relève surtout de la défense inconditionnelle des positions de l’impérialisme français, tout au moins pour les pays sous domination française.

L’exemple de la Chine montre le problème de fond des capitalistes français : les anciennes colonies françaises d’Afrique ne constituent plus leur pré carré exclusif. Elles sont soumises à la concurrence des autres impérialistes. C’est d’ailleurs pour cela, pour les aider à protéger leurs intérêts contre leurs rivaux, que la Françafrique continue à exister.

La Françafrique n’est pas morte

Les liens entre l’État français et les dirigeants africains sont toujours aussi étroits. Au Gabon, c’est le fils d’Omar Bongo, Ali Bongo, qui dirige le pays depuis 2009 et réprime toute forme d’opposition, avec le soutien sans faille de la France. Au Congo, Denis Sassou N’guesso est toujours au pouvoir après plus de trente-cinq ans de dictature et une guerre civile qui a fait des milliers de morts. Il a pu manœuvrer et changer la Constitution du pays en 2016 pour pouvoir se représenter aux élections sans que Hollande y trouve à redire. En Côte d’Ivoire, en 2011, les militaires français sont intervenus directement pour aider Alassane Ouattara, ancien Premier ministre de Houphouët Boigny et ancien dirigeant du FMI, à remplacer Laurent Gbagbo. Ils en ont profité pour reprendre en main la formation de l’armée ivoirienne.

Au Togo, la dictature, celle du père puis du fils Eyadema, est protégée par des sociétés de sécurité privées. L’une d’entre elles, SAS Togo, est dirigée par deux ex-gendarmes de la cellule antiterroriste de l’Élysée sous Mitterrand, dont le plus connu est le capitaine Barril. Pendant ce temps, la lutte contre le terrorisme a servi de prétexte à Hollande pour recevoir en grande pompe à l’Élysée le dictateur du Cameroun, Paul Biya, qui règne « démocratiquement » sur le pays depuis 1982.

Par ailleurs, Hollande s’est glorifié de l’intervention militaire française au Mali, la présentant comme un succès. La réalité est bien différente. Si les milices intégristes ont été stoppées au nord de Bamako, la situation reste totalement chaotique dans tout le Sahel. D’ailleurs, aujourd’hui, non seulement l’armée française est toujours au Mali, mais son intervention s’est élargie à quatre autres pays du Sahel. La question des Touareg n’a pas été résolue, malgré un accord dicté par Paris. Quant au gouvernement malien d’Ibrahim Boubacar Keïta, il est tout aussi corrompu que les précédents et ne tient que grâce au soutien militaire français. Et surtout la misère, résultat du pillage du pays par l’impérialisme français, est toujours la même, que ce soit dans le nord ou dans le sud du pays.

En Centrafrique aussi, depuis 2013, le discours sur la lutte contre les terroristes islamistes a servi à cautionner une nouvelle sale guerre. Dans le passé, l’armée française est déjà intervenue de nombreuses fois dans ce pays. En 1979, après avoir soutenu si longtemps son dictateur, Bokassa, Giscard le fit renverser et ressortit de son placard le premier président du pays, dont la France s’était débarrassée au profit de Bokassa, David Dacko. Après cela, la réalité du pouvoir centrafricain tomba aux mains du colonel Jean-Claude Mantion, qui avait servi sous les ordres de Bigeard. Puis, après 1990 et le virage du multipartisme, un nouveau président fut élu. Mais l’armée française dut le sauver trois fois face à des mutineries. En 2003, Bozizé, ancien chef d’état-major de Bokassa, prit le pouvoir avec le soutien du Tchad, c’est-à-dire de la France. En 2007, l’armée française vint au secours de Bozizé qui était menacé par une rébellion. Puis, en 2013, sentant qu’il était devenu impossible de le soutenir, Paris laissa les rebelles le renverser. Mais le nouveau gouvernement n’était pas plus capable d’instaurer la stabilité nécessaire aux affaires de la bourgeoisie. Le pays se trouva alors ravagé par les exactions des milices, celles du pouvoir et celles des partisans de Bozizé, toutes ayant été armées et soutenues par la France à un moment ou un autre. Finalement, en novembre 2013, Laurent Fabius annonça une intervention militaire française. Mais depuis, la présence de l’armée française n’a pas empêché les massacres de continuer.

Et encore faudrait-il évoquer les exactions des soldats français eux-mêmes, qui rappellent que toutes les armées coloniales du monde sont contaminées par le même racisme et la même capacité à piétiner les populations et à les torturer. Le Centrafrique n’échappe ni à la guerre ni à la misère. Mais les affaires continuent tranquillement. La famille Rougier continue à s’enrichir grâce au trafic de bois exotiques, Total grâce aux carburants, Areva grâce à l’uranium, le groupe Castel grâce au commerce des boissons et la CFAO grâce au celui des véhicules.

Ce ne sont que quelques exemples de la situation entretenue par l’impérialisme français en Afrique. Si Hollande s’est montré encore plus va-t-en-guerre que Sarkozy, ce n’est pas seulement par amour du son du canon, mais parce que, pour continuer à exploiter les pays africains malgré leur situation désastreuse, l’impérialisme doit user d’encore plus de violence.

Au temps de la bourgeoisie commerçante naissante, il avait fallu la violence des rapines et de l’esclavage pour développer les profits. La violence du colonialisme prit la suite, avec les débuts de la bourgeoisie industrielle et du développement de l’impérialisme, et aujourd’hui, à l’époque de l’impérialisme pourrissant, c’est le tour de la violence des armadas modernes.

La croissance économique ne profite qu’aux privilégiés du système

Actuellement, on peut lire régulièrement dans les journaux des articles sur la croissance économique extraordinaire des pays d’Afrique. Le président de Côte d’Ivoire se glorifiait il y a peu : « L’économie de la Côte d’Ivoire est au mieux. Le PIB a un taux de croissance à deux chiffres. Les perspectives pour les années à venir sont bonnes. Nous serons un pays émergent à l’horizon de 2020. »

En effet, après des années de crise et de reflux, certains pays sont de nouveau un eldorado pour les investissements capitalistes. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’un décollage de l’Afrique ou d’une autre baliverne qu’on nous sert sur les pays pauvres depuis des décennies, pour nous faire croire à l’avenir du système capitaliste, mais de la poursuite et même de l’aggravation du pillage et de l’exploitation de ces pays par l’impérialisme. En effet cette croissance ne permet pas une amélioration du niveau de vie de la population, bien au contraire.

La plupart des économies des pays d’Afrique noire, comme le Mali, la Mauritanie, le Tchad, relégués au rang de fournisseurs de matières premières, sont restées arriérées. Mais en même temps l’exploitation des matières premières, des minerais ou du pétrole et leur exportation nécessitent des ponts de chemin de fer, des routes, des ports. Alors certaines régions connaissent un modeste développement industriel moderne. Ce sont les États africains qui investissent les fonds publics dans ces chantiers. Ils font le choix, non pas d’assainir les quartiers populaires, de réparer les routes, de rendre potable l’eau ou de mettre l’électricité dans les bidonvilles, mais de développer des infrastructures utiles au grand capital international.

D’autre part, même réduite essentiellement à l’exploitation des matières premières, l’économie capitaliste de ces pays a bien fini par permettre l’enrichissement d’une mince couche de privilégiés, occupant généralement des fonctions de direction ou de cadres dans leurs appareils d’État, ou dans les entreprises locales qui servent d’intermédiaires aux groupes impérialistes. Ainsi s’est développée une bourgeoisie africaine, moyenne et petite. Il existe de plus en plus de milliardaires africains : 29 sur 1 800 recensés à l’échelle de la planète. 200 bourgeois possèdent plus de 200 millions de dollars dans l’Afrique francophone subsaharienne. Même Madagascar, un des cinq pays les plus pauvres du monde, compte quatre familles parmi ces grosses fortunes. Et, dans cet océan de misère qu’est l’Afrique, ces riches reproduisent sans vergogne les conditions de vie luxueuses de leurs homologues occidentaux. Dans les quartiers aisés d’Abidjan, des hôtels haut de gamme, des centres commerciaux et des magasins de luxe voient le jour. Tout cela constitue un marché de biens de consommation, d’opérations immobilières, de construction d’infrastructures. Cet enrichissement d’une petite partie de la population change l’aspect de certaines villes comme Abidjan. Mais ce n’est qu’une vitrine.

En même temps qu’on assiste à une accumulation de richesses entre les mains d’une petite minorité, une partie de plus en plus importante de la population africaine voit sa misère s’aggraver. L’argent public utilisé pour payer les rois du béton occidentaux tout comme la richesse des classes privilégiées sont extorqués aux classes populaires. Pendant ce temps, l’Afrique subit une recrudescence de maladies que l’on croyait sous contrôle, comme le typhus, la dengue, la tuberculose ou le choléra, sans parler du paludisme. La rougeole demeure une des principales causes de décès des enfants africains. Pourtant un vaccin efficace et peu cher existe : la dose ne coûte que 0,25 $. Selon l’ONU, 200 millions de dollars suffiraient à le distribuer dans les pays du monde où la maladie frappe le plus.

Qui peut croire que des siècles d’oppression et d’exploitation puissent s’effacer avec la construction de centres commerciaux clinquants et d’hôtels de luxe ? Mettre fin à la misère en Afrique nécessiterait de réorganiser l’économie entière de ces pays et de la planifier en fonction des besoins des populations, et non en fonction des besoins des métropoles capitalistes. Cela nécessiterait de développer la mécanisation de l’agriculture vivrière et son développement, au détriment de la monoculture. Cela nécessiterait une réelle planification urbaine, pour faire disparaître les bidonvilles et donner à des millions de prolétaires la possibilité d’avoir une vie décente. Ce serait une transformation immense qui ne pourrait se faire qu’en mettant les rênes de l’économie dans les mains des travailleurs africains, tout en établissant des liens étroits avec les travailleurs des pays riches, pour débarrasser le monde de la dictature des trusts impérialistes.

A contrario, le développement du capitalisme dit moderne en Afrique, non seulement ne met pas fin à la misère, mais s’accompagne en réalité d’une dégradation du niveau de vie de l’ensemble des classes populaires. Avant tout parce que l’intégration de l’Afrique au capitalisme a signifié pour des millions de paysans la nécessité d’abandonner leur village et l’autosubsistance, du fait des cultures d’exportation. Même en Côte d’Ivoire, un des pays les moins pauvres de cette partie de l’Afrique, où il ne manque pourtant ni d’eau, ni de terre à cultiver, acheter de quoi manger est devenu de plus en plus problématique pour une partie grandissante des familles pauvres. C’est d’autant plus révoltant que ce pays est le premier producteur mondial de cacao et de noix de cajou, par ailleurs grand producteur d’hévéa, de palmier à l’huile, de café, de coton.

Dans tous les pays d’Afrique, les millions de paysans déclassés venus peupler les bidonvilles se sont intégrés de force à l’économie de marché. Et celle-ci les broie. Les deux tiers des six millions d’habitants d’Abidjan habitent des bidonvilles et ils sont régulièrement obligés de s’éloigner du centre et donc de leurs emplois, après les évictions des opérations dites de déguerpissement, produits de la spéculation immobilière. Aussi faible soit leur consommation, ils représentent un marché potentiel car les capitalistes savent très bien et depuis très longtemps gagner de l’argent sur le dos des plus pauvres. Les grands trusts de la téléphonie parviennent à faire sortir les derniers sous de la poche d’un salarié mal payé pour lui vendre un téléphone portable ou même juste quelques minutes de communication. Partout où se crée un nouveau foyer du capitalisme, les prix s’envolent, aggravant encore la pauvreté de la majorité.

C’est la loi dans l’économie capitaliste. Le capitalisme se développe en accentuant les inégalités et en aiguisant les contradictions de classes. Mais, dans sa course à l’oppression et au pillage, le peu que le capitalisme développe de modernité et d’industrie est quand même un gage pour l’avenir car comme le disait Marx dans le Manifeste du parti communiste en 1847 : « La bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. »

Le prolétariat africain à l’assaut du capitalisme moderne

Des usines modernes sont construites dans certaines villes. Elles peuvent ressembler en bien des points à celle de l’Occident, à ceci près que les salaires y sont dix fois moindres. Mais elles concentrent des milliers de travailleurs. Ce prolétariat africain connaît les conditions d’existence des débuts de l’industrialisation à Londres, Paris ou Manchester, les bidonvilles, la violence de l’exploitation, la contradiction entre la modernité de l’industrie et l’arriération des conditions de vie et des conditions sociales. En Côte d’Ivoire, avant 1985, le salaire d’un travailleur pouvait tant bien que mal assurer les repas quotidiens. Aujourd’hui, les familles ouvrières se contentent d’un seul repas par jour. Il est constitué d’un peu de riz avec une sauce à base de légumes et un peu de poisson. La viande ne fait plus partie des menus des familles ouvrières depuis bien longtemps. Le capitalisme dit moderne s’appuie sur l’exploitation féroce de millions d’ouvriers. Plus l’industrie se développe, plus les salaires diminuent et la précarité des conditions de vie s’amplifie encore.

C’est un prolétariat moderne, sans traditions politiques mais nullement résigné pour autant. Des luttes ouvrières ont lieu dans bien des pays africains, y compris ceux dont l’économie est la plus arriérée.

Partout, les travailleurs qui entrent en lutte doivent affronter la violence de l’exploitation, mais aussi la violence des forces de l’ordre, la prison, les licenciements. Ils apprennent à s’organiser. Ils découvrent que, tout en produisant toutes les richesses, le système capitaliste ne leur permet même pas de nourrir leur famille, encore moins de se loger dignement.

Ces ouvriers jeunes, qui luttent contre un capitalisme moderne dans sa production et toujours aussi arriéré dans son oppression, sont l’avenir des classes opprimées du continent africain. Dans les palmeraies gigantesques, dans ces plantations issues de l’accaparement des terres, il existe aussi un prolétariat agricole tout aussi exploité. Sans parler des creuseurs, des orpailleurs et des mineurs d’Afrique de l’Ouest, du Congo ou d’ailleurs. Sans parler du prolétariat d’Afrique du Sud. Cette force immense deviendra une force révolutionnaire en prenant conscience que de, l’Algérie à l’Afrique du Sud, il forme un prolétariat unique, puissant face à l’impérialisme. En prenant aussi conscience de sa place dans le capitalisme mondial et de son rôle dans l’histoire.

En Afrique, le prolétariat pourrait d’autant plus naturellement offrir une direction politique aux masses pauvres que non seulement il est historiquement porteur de la seule perspective d’abattre le capitalisme à l’échelle mondiale mais, en plus, il vit dans les mêmes quartiers, les mêmes bidonvilles que les millions de paysans chassés de leurs terres et de jobeurs à qui la société capitaliste n’offre aucun avenir. C’est le capitalisme le plus moderne qui crée les situations sociales les plus explosives.

Cette classe ouvrière doit refaire tout le chemin emprunté par le mouvement ouvrier au cours de son histoire, hélas ! trop souvent sans le soutien du mouvement ouvrier européen qui a largement été dénaturé par le réformisme et le stalinisme. Pourtant nos sorts sont liés, aujourd’hui comme hier.

Depuis deux siècles, c’est la même oppression impérialiste qui broie les travailleurs en Europe, comme en Afrique. Elle n’a pas la même forme, c’est vrai. Ici on n’a pas connu le travail forcé, le portage et le Code de l’indigénat. Mais les travailleurs européens ont payé de deux guerres mondiales la volonté de leur propre bourgeoisie de dominer le monde et de se repartager les colonies. Et ils se sont retrouvés dans les mêmes tranchées que les exploités coloniaux en 1914 et dans les mêmes camps de prisonniers en 1940.

Et l’immigration a créé des liens de classe humains, fraternels, indissolubles entre les prolétariats d’Afrique et d’Europe.

En 1917, il y a cent ans exactement, puisque la révolution russe débutait en février 1917 par des manifestations de femmes ouvrières, le prolétariat russe renversait la monarchie tsariste millénaire. En octobre de la même année, il détruisait le pouvoir bourgeois russe. Ce prolétariat était jeune, issu des campagnes arriérées de l’Empire tsariste, minoritaire dans un océan paysan, mais c’est lui qui créa le premier État ouvrier au monde et fit trembler la bourgeoisie mondiale. Dans sa lutte héroïque, il sut entraîner des ouvriers du monde entier. Les échos de la révolution russe aidèrent les damnés de la terre à relever la tête partout, jusqu’aux confins de la planète.

La meilleure façon de commémorer leur exploit serait de transmettre à tous les prolétaires du monde cette aspiration à un monde meilleur, débarrassé de la dictature de la bourgeoisie.