Syriza, Podemos... quelles perspectives pour les «gauches radicales» ?

Cercle Léon Trotsky
25/05/2016

Introduction

Nous allons parler ce soir de deux mouvements, Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, dont les succès et les expériences ont été suivis et discutés ici même en France, dans les milieux de gauche, par les militants mais à certains moments par beaucoup de travailleurs.

En Grèce, Syriza a réalisé, en deux ans, une percée électorale qui a permis à cette coalition de petites organisations d’extrême gauche d’arriver au pouvoir en janvier 2015 et à son dirigeant, Alexis Tsipras, de devenir Premier ministre. En Espagne, Podemos n’est apparu sur la scène politique qu’en janvier 2014 et, aux élections législatives de décembre 2015, il est arrivé en troisième position avec 20 % des voix.

Ces deux mouvements ont en commun d’avoir su exprimer la colère d’une partie importante des classes populaires contre les politiques d’austérité et contre tous les partis, de droite comme de gauche, qui se sont succédé au pouvoir pour les mettre en œuvre.

Des courants similaires à cette « gauche de la gauche » ou « gauche radicale » existent dans bien d’autres pays.

Au Portugal, une coalition de groupes d’extrême gauche ayant fait campagne contre l’austérité, le Bloc de gauche, a recueilli 10 % des voix aux élections législatives d’octobre 2015. Cette formation a accepté de soutenir un gouvernement socialiste dont le dirigeant, Antonio Costa, a promis de mener une politique anti-austérité. Ces promesses ont convaincu le Bloc de gauche d’apporter son soutien à un parti qui, au pouvoir entre 2005 et 2011, avait été le premier à mettre en œuvre des plans d’économies contre sa population.

En Angleterre, c’est un membre de l’aile gauche, Jeremy Corbyn, qui a été élu à la tête du vieux Parti travailliste en septembre 2015. Corbyn l’a emporté en proclamant la nécessité de rompre avec les politiques dites « libérales », privilégiant les intérêts du monde des affaires. Pendant la campagne pour l’élection de la direction du Parti travailliste, Corbyn a proposé notamment la renationalisation des chemins de fer, la nationalisation des banques et l’augmentation des impôts sur les plus riches.

Mais l’élection de Corbyn n’a pas changé la nature d’un parti qui participe depuis plus d’un siècle à la gestion des affaires de la bourgeoisie contre la population et dont l’appareil est profondément intégré à tous les niveaux aux institutions. D’ailleurs Corbyn a parfaitement compris la situation et il n’a pas manifesté l’intention de bouleverser la vie politique britannique. Il s’est plié à tous ses usages, y compris celui qui veut que le dirigeant du Parti travailliste s’agenouille devant la reine…

En France, aucun de ceux qui ont cherché à fédérer ou rassembler la gauche de la gauche n’y est parvenu à ce jour. Ni le Parti communiste, ni l’ex-sénateur et ex-ministre socialiste Jean-Luc Mélenchon, qui s’étaient alliés pour constituer le Front de gauche. Mais la perspective qu’ils mettent en avant est bien celle de constituer un « Podemos à la française ».

Les initiateurs du mouvement Nuit debout et ceux qui participent au campement qui se tient place de la République rêvent eux aussi de suivre l’exemple des Indignés espagnols et de Podemos. Pour le moment, ces rassemblements sont très loin d’atteindre le niveau de ceux qu’à connus l’Espagne en 2011. Nous ne savons pas si un tel mouvement peut se développer dans les semaines ou les mois à venir. Mais nous avons voulu revenir sur ce qui s’était passé en Espagne, pour voir les limites des perspectives de Podemos et de tous ceux qui s’en inspirent.

Par-delà leurs différences, tous ces mouvements de la prétendue gauche radicale qui prétendent incarner une « nouvelle façon de faire de la politique » ne font que proposer une nouvelle variante du réformisme. Tous prétendent que, dans le cadre des institutions parlementaires, il est possible d’imposer une politique favorable aux plus pauvres, d’influer sur les choix de ceux qui dirigent le monde capitaliste, d’obtenir de leur part qu’ils respectent les droits des peuples, leurs droits sociaux, leur droit à manger, se vêtir, se soigner, se loger.

Ils se présentent comme antisystème mais ils défendent le système politique bourgeois en le présentant comme certes imparfait mais réformable puisqu’il suffirait de voter pour eux pour que cela change.

Et tous ces mouvements partagent un autre point commun : ils se gardent bien de faire appel à l’intervention des travailleurs, à leur lutte, à leur mobilisation. Ils ne parlent d’ailleurs jamais de la classe ouvrière, ni de lutte de classe. Non, ils se posent en représentants du « peuple », en partisans de la « vraie démocratie ». Sans même s’en rendre compte, cette gauche radicale ne fait que recycler les vieux discours, usés après avoir servi pendant des décennies aux politiciens traditionnels du monde bourgeois.

Et nous avons pu voir, en Grèce, après l’arrivée au pouvoir de Syriza, l’impasse à laquelle conduisait la politique proposée par ces partis.

Le soir de sa victoire électorale, Tsipras proclamait qu’il allait en finir avec les politiques d’austérité. Six mois plus tard, en juillet 2015, le même Tsipras capitulait complètement devant les exigences des créanciers de la Grèce en acceptant, tout comme ses prédécesseurs, de mettre en œuvre un plan de mesures d’austérité contre sa population.

Alors, nous avons voulu revenir sur cette expérience et sur les leçons politiques qu’il est possible d’en tirer. Car ces leçons sont valables bien au-delà de la Grèce.

Dans cette période où beaucoup de travailleurs se détachent des vieux partis réformistes, il est important de comprendre ce que représentent ces mouvements qui se présentent comme une nouvelle alternative et qui ne font en réalité que tenter de susciter de nouvelles illusions.

Nous avons fait le choix de ne parler, ce soir, que de Syriza et de Podemos. Ces deux partis, du fait des succès qu’ils ont rencontrés, servent un peu de modèles à tous les autres. Du fait aussi de ces succès, ils jouent réellement un rôle politique important dans leurs pays. Ainsi on peut voir en quoi consistent leurs politiques, au-delà de leurs discours, et comprendre ainsi pourquoi ils ne peuvent en rien changer le sort de la population.

Grèce

On ne peut pas comprendre la situation de la Grèce et ses problèmes actuels sans commencer par rappeler que cet État, dès sa création en 1830, a été transformé très rapidement en une véritable semi-colonie des grandes puissances européennes.

Elles ont choisi son régime politique en lui imposant une monarchie, elles ont choisi le premier de ses monarques, Othon de Bavière, issu d’une des familles princières d’Europe. Et, au 19e siècle, par le biais de la dette, déjà à cette époque, elles ont placé son État et son économie sous leur dépendance.

Par la suite, la Grèce fut l’objet de la lutte des impérialismes qui se disputaient le contrôle de l’Europe. Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le pays fut d’abord envahi par des troupes italiennes. Celles-ci ne parvenant pas à venir à bout de l’armée grecque, Mussolini dut faire appel à son allié allemand, qui occupa le pays pour son propre compte jusqu’en 1944.

Après la guerre, au terme des accords passés entre les dirigeants impérialistes et les représentants de la bureaucratie soviétique, la Grèce se retrouva dans la zone sous contrôle britannique. Ce fut donc un corps expéditionnaire britannique qui imposa la restauration de la monarchie, malgré l’opposition d’une grande partie de la population qui ne fut pas du tout consultée. Cette décision ne devait rien à un quelconque attachement des dirigeants britanniques à la tradition monarchique : le Premier ministre anglais de l’époque, Winston Churchill, voulait démontrer que son armée défendrait la continuité des institutions et de l’ordre social dans cette période troublée.

D’importants mouvements de résistance à l’occupation allemande s’étaient développés sous le contrôle du Parti communiste grec, le KKE. Après le départ des occupants, ils étaient parvenus à contrôler toute une partie de la Grèce. Très rapidement, les nouvelles autorités en place engagèrent des opérations militaires pour les réduire. Les communistes grecs et leurs organisations furent écrasés durant une longue guerre menée par les troupes du nouveau régime grec, fortement appuyées par des troupes britanniques. Affaibli par la Deuxième Guerre mondiale, le Royaume-Uni dut passer le relais à l’impérialisme américain qui, à son tour, ne ménagea pas ses efforts pour permettre la victoire du gouvernement grec.

Après la fin de la guerre civile, le nouveau régime continua d’organiser la chasse aux militants de gauche et le Parti communiste resta illégal pendant près de trente ans. Dans les années cinquante, un certificat de moralité politique était indispensable pour accéder à l’administration, entrer à l’université, et même pour obtenir un permis de conduire.

Comme le précisait une circulaire du ministère de l’Intérieur, l’administration chargée d’établir ce certificat devait rechercher « des renseignements relatifs aux pensées sociales, au comportement et au dévouement aux idéaux nationaux du demandeur et de son environnement familial immédiat (parents, frères et sœurs) ».

Au sein de cet État très répressif, le poids de l’armée et de la police politique était prépondérant. En 1967, l’armée décida de prendre totalement les affaires en main en organisant un coup d’État. Le régime des colonels instaura pendant sept ans une dictature militaire féroce. Des milliers de militants furent arrêtés, torturés, emprisonnés ou déportés dans les îles. Les colonels purent compter sur le soutien des dirigeants américains qui appréciaient leur action contre les mouvements communistes.

La sortie de la dictature s’effectua en 1974 d’une façon contrôlée. Les principaux partis se reconstituèrent et s’accordèrent pour éviter les mobilisations populaires et empêcher qu’elles ne puissent perturber cette transition politique. Le Parti communiste put retrouver alors une existence légale. Aux premières élections organisées, il obtint près de 10 % des voix, ce qui démontrait que, malgré la répression de la période d’après-guerre et de la dictature, un courant se réclamant du communisme était parvenu à se maintenir, en particulier dans les milieux populaires et ouvriers.

Le Pasok, Parti socialiste grec, fut fondé en 1974 par un homme issu de la classe politique traditionnelle, Andréas Papandréou, lui-même fils du politicien libéral qui dirigea le premier gouvernement imposé par les Britanniques en 1944. Le Pasok n’obtint que 14 % des voix aux premières élections et la droite l’emporta. Elle resta au pouvoir durant les sept années suivantes mais les résultats du Pasok augmentèrent à chaque scrutin. Et finalement, en 1981, eut lieu pour la première fois l’alternance qui permit aux socialistes d’accéder à leur tour aux responsabilités gouvernementales.

C’est aussi en 1981 que la Grèce rejoignit la Communauté économique européenne. Dans les années 1990, la population se vit imposer des efforts pour être au « rendez-vous de l’euro » en 2001, par les gouvernements de gauche et de droite qui se succédèrent.

On sait aujourd’hui que les comptes présentés par la Grèce à la Commission européenne avaient été arrangés de façon à masquer le niveau réel de ses déficits publics. En fait, si les dirigeants européens n’ont pas été trop regardants, c’est bien parce que l’entrée de la Grèce dans la zone euro a permis aux capitalistes européens, allemands et français en particulier, d’accroître leur emprise sur l’économie du pays. La modernisation des infrastructures financée par les fonds européens leur a permis de développer plus facilement leurs activités, d’y écouler leur marchandises, de racheter de nombreuses entreprises.

Les banques, en particulier, ont tiré profit de l’entrée de la Grèce dans la zone euro. Elles ont prêté massivement au secteur privé comme aux pouvoirs publics, elles ont renforcé leur présence, mettant la main sur toute une partie du secteur bancaire du pays. Après l’éclatement de la crise financière en 2008, grâce aux énormes masses de liquidités mises à leur disposition à très bas coût par les banques centrales, elles ont continué de plus belle. Les banquiers se comportèrent comme une de ces officines de crédit revolving qui prêtent sans se préoccuper de la capacité de rembourser de l’emprunteur, le poussant au surendettement. Ils firent le calcul qu’ils n’avaient pas à se préoccuper de la capacité de la Grèce à rembourser ses dettes car, du fait de son appartenance à la zone euro, ils pouvaient compter sur l’intervention des grands pays européens.

Et c’est en effet ce qu’il se produisit quand, à partir de la fin de l’année 2009, l’État grec fut contraint de se tourner vers ses partenaires européens pour trouver les moyens d’éviter la banqueroute financière.

En intervenant, les dirigeants de l’Union européenne n’avaient pas comme préoccupation de « sauver la Grèce ». La spéculation se déchaînait contre d’autres États très endettés de la zone euro et, au plus fort de cette crise, l’éventualité d’une disparition de la monnaie européenne fut ouvertement évoquée. Pour éviter ce scénario, les dirigeants européens durent donc rassurer les marchés financiers, les convaincre qu’aucun État européen ne se retrouverait en défaut de paiement.

Le premier « plan d’aide » à la Grèce a été élaboré en mars 2010 entre les dirigeants de l’Union européenne et le Fonds monétaire international, le FMI. Il prévoyait le versement d’un prêt de 110 milliards d’euros sur trois ans. Il fut suivi d’un deuxième plan, annoncé en juillet 2011, prévoyant un nouveau versement de 100 milliards d’euros. Mais ces sommes aux montants impressionnants n’ont pas été mises à la libre disposition du gouvernement grec. Elles ont servi exclusivement à payer les dettes, c’est-à-dire à assurer les profits des banquiers.

Pour dégager définitivement les banquiers de tout risque, les gouvernements ont organisé le rachat des titres de la dette grecque par des organismes financiers européens. C’est ainsi que la charge de la dette privée grecque a été transférée aux États européens qui en détiennent aujourd’hui plus de 80 % et que tous les contribuables européens ont été invités à payer pour sauver les profits des banquiers.

Chacun de ces prétendus plans d’aide à la Grèce fut accompagné d’un mémorandum, un long texte dressant la liste des mesures d’austérité imposées au gouvernement grec, qui se retrouvait complètement mis sous tutelle. Une Troïka constituée par des représentants de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du FMI, devait s’assurer que le gouvernement grec tenait ses engagements. Tous les trois mois, une évaluation conditionnant la poursuite de l’aide financière devait être faite par des envoyés de la Troïka qui, se rendant à Athènes, épluchaient tous les comptes publics et faisaient le bilan des mesures prises.

Les dirigeants des grands États européens et du FMI se comportèrent comme des huissiers qui viennent saisir les biens d’un débiteur, en répétant continuellement qu’une dette, ça se rembourse, quelles que soient les conséquences. Mais en l’occurrence, il s’agissait d’une dette qui avait été faite par les banquiers et pour leur seul profit, et c’est à la population, aux travailleurs et aux classes populaires qu’on a imposé de la payer !

Justifiée par la nécessité de résoudre le problème de l’endettement de la Grèce, cette politique n’a fait au contraire que l’aggraver encore. Les mesures d’austérité imposées à la Grèce ont entraîné une diminution année après année de l’ensemble de l’activité économique. Le produit intérieur brut, qui mesure la richesse créée, aurait reculé de 25 % d’après les statistiques officielles entre 2008 et 2015. La Grèce était donc contrainte de continuer d’emprunter pour rembourser une dette dont le poids ne faisait que s’accroître.

Beaucoup ont dénoncé le caractère absurde de cette politique. Mais ces milliards obtenus en vidant les caisses de l’État grec et en saignant son économie ne se sont pas volatilisés : ils ont alimenté les profits des banquiers et du monde de la finance. Alors, les politiques d’austérité menées en Grèce démontrent en fait le caractère parasitaire du fonctionnement de l’économie capitaliste aujourd’hui. Cela démontre comment, dans cette période de crise, pour continuer de faire des profits, les capitalistes condamnent des populations entières à des régressions dramatiques.

Les politiques d’austérité imposées à la Grèce ont véritablement ravagé la société grecque. Toutes les administrations publiques ont vu leurs effectifs réduits fortement. Plus de 100 000 postes ont été supprimés dans la fonction publique. De nombreux travailleurs ont été mis en retraite anticipée sans être remplacés ; des contractuels ont été renvoyés et des activités ont été sous-traitées au privé du jour au lendemain.

Au nom de cette politique d’économies, un plan de privatisation a été engagé, concernant en particulier les grands équipements, tels que le port du Pirée et les aéroports. L’objectif fixé a été de dégager la somme faramineuse de 50 milliards d’euros. Un organisme a été constitué pour trouver des acquéreurs et les capitalistes, en particulier des grandes sociétés étrangères, ont été invitées à venir faire leur marché.

Les employés de la fonction publique ont été les premières victimes de ces politiques d’économies. Ils ont subi des baisses de salaire, dépassant pour certaines catégories 40 % en à peine deux ans. Le temps de travail a été porté de 37,5 heures à 40 heures sans compensation salariale.

Mais c’est toute la population qui a été frappée de plein fouet par les conséquences de ces baisses de budgets. La santé et l’éducation en particulier ont été sacrifiées. Aujourd’hui, les hôpitaux n’ont plus les moyens d’acheter de médicaments et doivent demander l’aide d’ONG comme Médecins du monde. Les écoles n’ont plus les moyens de chauffer les classes en hiver ; comme on ne dispose plus de manuels en nombre suffisant, il est demandé aux parents de faire eux-mêmes des photocopies. Des universités ont été fermées, ainsi que 20 % des IUT.

Dans le même temps, la population a subi de fortes hausses d’impôts. La TVA et de nombreuses taxes frappant la consommation ont été augmentées. Un nouvel impôt a été créé, basé sur la propriété immobilière, ce qui touche beaucoup de monde dans un pays où la majorité des habitants sont propriétaires de leur habitation. Comme il n’existe pas de cadastre couvrant l’ensemble du territoire en Grèce, le gouvernement décida dans un premier temps, en 2012, de l’appliquer à tout bâtiment pourvu d’une ligne électrique et de le percevoir avec la facture d’électricité. Ainsi ceux qui ne paieraient pas se trouveraient menacés d’une coupure de courant.

Les créanciers de la Grèce lui ont imposé de « réformer » le système de retraite jugé trop avantageux, c’est-à-dire d’allonger la durée de cotisation et de repousser l’âge de départ, de 58 à 60 ans, puis à 65 ans.

La législation du travail a été réformée elle aussi, ce qui, dans le langage des dirigeants de la bourgeoisie, signifie que les droits des travailleurs ont été remis en cause. Les conventions collectives ont été supprimées pour permettre la généralisation des emplois précaires et la baisse des salaires. Ce dernier objectif était explicitement évoqué dans le premier mémorandum qui imposait une convergence progressive des rémunérations avec celle en vigueur dans les pays concurrents comme la Bulgarie, la Roumanie, le Pakistan ou le Bangladesh.

D’après la principale caisse d’assurance sociale du pays, entre 2009 et 2013, le salaire moyen dans le privé serait passé de 1 014 à 817 euros, soit une baisse de 20 %. Le gouvernement lui-même a œuvré dans ce sens en baissant le salaire minimum en 2012 de 22 %. Il a été diminué à 586 euros, et même à 511 euros pour les moins de 25 ans.

Et il faut préciser que le coût de la vie dans l’agglomération d’Athènes, où vit la majorité de la population, est sensiblement le même qu’en France.

Conséquence des licenciements et des nombreuses faillites de petites entreprises et de commerces, le chômage a explosé. D’après les statistiques officielles, il dépasse aujourd’hui le quart de la population active et il est de plus de 50 % pour les jeunes de moins de 25 ans. Se retrouver au chômage, c’est très rapidement plonger dans la pauvreté car l’allocation-chômage ne peut être perçue au-delà d’un an et à peine 20 % des chômeurs sont indemnisés. Ceux qui arrivent en fin de droits perdent toute couverture sociale. D’après Médecins du monde, un tiers des Grecs seraient dans ce cas et beaucoup se sont trouvés contraints de fréquenter les structures de cette ONG pour avoir accès aux soins de base.

Une étude de la commission du budget du Parlement, cherchant à établir le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté ou menacées par la pauvreté, est arrivée au chiffre de six millions sur une population totale, rappelons-le, de 11 millions d’habitants.

Face à cette catastrophe sociale, les travailleurs ne sont pas restés sans réaction. Ils ont été nombreux à participer aux actions et aux mobilisations appelées par les deux grandes confédérations syndicales, la Confédération générale du travail de Grèce (GSEE), qui représente les travailleurs du secteur privé, et la Confédération des syndicats de fonctionnaires (ADEDY). Bien que moins importante du point de vue numérique, une autre organisation syndicale, PAME (le Front de lutte des travailleurs), joue très souvent un rôle dans les luttes sociales car, étroitement liée au Parti communiste, elle regroupe une partie des militants les plus combatifs de la classe ouvrière.

Certaines de ces luttes ont eu un retentissement national, comme celles des 595 femmes de ménage employées par le ministère des Finances. Celles-ci ont appris un matin, en arrivant au travail, qu’elles étaient mises en disponibilité, avec leur salaire réduit, et menacées à terme d’être purement et simplement licenciées. Pendant vingt mois, elles se sont mobilisées quotidiennement, installant un campement devant le ministère, n’hésitant pas à résister à la police envoyée pour les déloger.

La lutte des travailleurs de l’aciérie d’Aspropyrgos, près d’Athènes, a elle aussi été soutenue par un mouvement de solidarité à l’échelle du pays. Les 300 ouvriers de cette usine ont fait grève pendant neuf mois pour refuser la baisse de 40 % de leur salaire et la réduction de leur journée de travail de 8 à 5 heures.

Il n’y a pas de statistiques officielles concernant les grèves car le ministère du Travail ne les comptabilise pas. Mais, d’après les recensements des syndicats, des centaines de grèves ont eu lieu dans les entreprises du secteur du public comme du privé contre les licenciements, les baisses de salaire. Certaines d’entre elles ont donné lieu à de violents affrontements avec la police. Lors de leur grève en 2013, les employés du métro ont défié la réquisition décidée par le gouvernement, de même que les marins des lignes de ferries reliant les îles au continent.

Toutes ces mobilisations ont souffert de leur émiettement car les organisations syndicales ne cherchèrent pas véritablement à les unifier. Elles se sont contentées d’appeler régulièrement à des journées de grève générale. Il y en a eu plus d’une vingtaine au total depuis 2010. Elles ont presque à chaque fois été très massivement suivies et elles ont donné lieu à d’importantes manifestations de dizaines de milliers de travailleurs dans les principales villes de Grèce.

Au-delà des salariés, beaucoup d’autres catégories de la population ont fait entendre leur colère, frappées elles aussi par la crise et les mesures d’austérité, comme les artisans taxis, les commerçants, les avocats…

Le mouvement des Indignés, en mai et juin 2011, a bénéficié d’une grande couverture médiatique. Suivant l’exemple de ce qui se faisait dans d’autres pays, notamment en Espagne, des dizaines de milliers de personnes manifestèrent sur les places publiques des principales villes de Grèce, organisant leur occupation, comme sur la place Syntagma, la place de la Constitution, la grande place d’Athènes devant le Parlement. Quand la mobilisation retomba et que les places se vidèrent, une partie des jeunes qui s’étaient mobilisés s’investirent particulièrement dans les réseaux associatifs qui se développèrent pour venir en aide à ceux qui étaient le plus touchés par la crise.

Toutes ces luttes, ces mobilisations, ces initiatives ont montré la volonté des travailleurs et d’une partie de la population de s’opposer aux sacrifices imposés par des gouvernements successivement dirigés par la gauche et la droite.

En 2009, le premier gouvernement à se voir imposer un mémorandum était dirigé par le socialiste Georges Papandréou. En 2011, il céda la place à un gouvernement de coalition, comprenant, aux côtés des socialistes, des ministres du parti de droite Nouvelle démocratie. Après les élections législatives de 2012, un nouveau gouvernement de coalition, comprenant toujours des socialistes, se mit en place avec comme Premier ministre, cette fois, le dirigeant de la Nouvelle démocratie, Antonis Samaras.

Ainsi, les deux partis qui s’étaient succédé depuis des décennies au pouvoir s’associèrent pour appliquer ensemble les plans d’austérité et appauvrir la population. Le dégoût et la colère des classes populaires commencèrent à se traduire par des déplacements de voix aux élections législatives de mai 2012, qui mirent fin au bipartisme qui avait prévalu jusque-là.

Le Pasok s’effondra et perdit plus des deux tiers de son électorat. Ces électeurs se reportèrent sur Syriza, qui fit une spectaculaire percée électorale, triplant son nombre d’électeurs pour atteindre près de 17 % en mai 2012, puis près de 27 % des voix un mois après, en juin 2012. Syriza devenait ainsi le deuxième parti à l’échelle nationale.

Syriza, qui signifie Coalition de la gauche radicale, était un regroupement d’une dizaine de petites organisations qui s’était constitué au début des années 2000. La principale composante de ce mouvement, Synaspismos, était elle-même une coalition de courants, presque tous issus du Parti communiste, dont les militants étaient surtout présents dans les milieux universitaires et enseignants.

Par ses prises de position et ses interventions, Syriza s’était gagné la sympathie de ceux qui s’étaient mobilisés contre les plans d’austérité. On ne trouvait pas, ou très peu, de militants de Syriza dans les entreprises et dans les grèves. Par contre, ses militants avaient créé une organisation, Solidarité pour tous, qui participait à la mise en place de dispensaires, d’épiceries solidaires, de soutien scolaire dans les quartiers populaires.

Syriza attira aussi beaucoup de militants du Pasok, y compris parmi des responsables. En 2012, les listes de Syriza comprenaient un certain nombre d’anciens députés socialistes. Au fur et à mesure que son audience électorale s’élargissait, Syriza chercha de plus en plus à atténuer son image radicale et à apparaître comme un parti capable de gouverner.

Et c’est ainsi que, le 25 janvier 2015, Syriza remporta les élections législatives en recueillant 36 % des voix et que son dirigeant, Alexis Tsipras, devint Premier ministre. Pour obtenir une majorité à l’Assemblée, Tsipras avait toutefois besoin de trouver un allié. Il le trouva dans la droite ultranationaliste, avec le Parti des Grecs indépendants, l’Anel, dont le dirigeant, Panos Kamenos, était connu pour ses propos antisémites et homophobes. Tsipras en fit son ministre de la Défense, faisant peut-être le calcul qu’il pouvait plaire à une partie des militaires.

En fait, que Tsipras tende la main à ce parti d’extrême droite n’avait rien d’étonnant. En effet le dirigeant de Syriza s’était fait élire en promettant de lutter pour reconquérir la souveraineté de la Grèce face aux institutions européennes. C’était véritablement l’axe de son programme. Et, pour mener à bien ce combat, il avait toujours prôné la nécessité de l’unité nationale.

Pour Tsipras, cette reconquête de la souveraineté consistait à revendiquer le droit de l’État grec de déterminer lui-même son budget, de décider lui-même ses investissements sans avoir à en référer à un envoyé de la Troïka.

Parmi les dépenses présentées comme prioritaires, le programme de Tsipras en mentionnait plusieurs qui étaient destinées à mettre fin à la crise humanitaire subie par la population. Tsipras avait promis par exemple l’électricité gratuite, la distribution de repas et la garantie d’un accès aux soins pour les familles les plus pauvres.

Un certain nombre des promesses de Syriza concernaient plus directement les travailleurs. Tsipras s’était engagé à rétablir le salaire minimum au niveau qui était le sien avant 2012 et à revenir sur toutes les remises en cause de la législation du travail.

Dans ce contexte, il était normal que nombre de travailleurs en Grèce aient mis leurs espoirs en Tsipras et aient voté pour lui. Mais cela ne faisait pas de Tsipras un représentant des intérêts politiques des travailleurs. Le dirigeant de Syriza n’a jamais prétendu offrir une perspective de changement s’adressant aux travailleurs. Ce volet social ne représentait qu’un des aspects, et pas le plus important, d’un programme qui se voulait une alternative aux politiques de soumission de la Grèce à ses créanciers.

Avant lui, bien d’autres dirigeants nationalistes du tiers-monde se sont engagés dans un combat pour défendre l’indépendance de leur pays, avec des méthodes et un programme parfois bien plus radicaux que Tsipras. Ainsi, pour en citer quelques-uns, Nasser en Égypte ou Castro à Cuba revendiquèrent eux aussi le droit d’utiliser une partie des richesses de leur pays pour assurer son développement et bâtir une économie indépendamment des exigences et des seuls intérêts de l’impérialisme.

Par calcul, pour se gagner le soutien de leur population, ou parce que cela correspondait à leur conception d’un réel développement, ces dirigeants utilisèrent cette marge de manœuvre arrachée à l’impérialisme pour financer la construction d’écoles, d’hôpitaux, de logements. Le résultat de cette lutte n’était donc pas indifférent aux travailleurs et aux classes populaires, mais ces dirigeants nationalistes n’avaient pas pour perspective de renverser l’impérialisme. C’est à la bourgeoisie de leur pays qu’ils proposaient une politique pour tenter de desserrer l’étreinte de l’impérialisme qui étouffait leur pays et le condamnait à rester sous-développé. Même si cette bourgeoisie, trop liée à l’impérialisme pour chercher à s’en émanciper, n’en voulait pas forcément.

Le programme de Tsipras était très modéré et portait sur certains points précis : il revendiquait un allégement de la dette, ce que bien des pays pauvres avaient obtenu dans le passé, et le droit de décider de l’usage des aides européennes. Mais il s’était fait élire en proclamant qu’il allait forcer la main des dirigeants européens, et ce simple fait représentait une forme de contestation de la domination impérialiste, susceptible en outre d’en encourager d’autres. C’est pourquoi même les revendications limitées de Tsipras nécessitaient d’engager une véritable épreuve de force avec l’impérialisme.

Le fait que la Grèce appartienne à l’Union européenne ne changeait rien à cet égard. Car, au sein de cette organisation qui se vante de constituer un modèle de démocratie, les rapports entre les États membres sont régis par les mêmes lois que dans le reste du monde impérialiste. Les décisions qui sont prises ne résultent pas d’un processus démocratique mais d’un rapport de force, les bourgeoisies les plus riches imposant leur diktat aux États les plus faibles.

Et ces rapports de force ne résultent pas des négociations qui se tiennent dans les salons où se réunissent les diplomates. Ils découlent des affrontements que se mènent les classes sociales, des moyens économiques et militaires qu’elles sont capables de mettre en œuvre.

Les représentants de la bourgeoisie menèrent la guerre à Tsipras en utilisant leurs armes financières, déterminés à aller jusqu’au bout, y compris en affamant la population grecque. Au lendemain de la victoire de Syriza, la BCE annonça qu’elle cesserait tout prêt à l’État grec et, cinq mois après, à la fin du mois de juin, celui-ci se retrouva complètement étranglé financièrement.

Mais Tsipras et ses ministres, eux, n’ont à aucun moment envisagé de quitter le terrain de la négociation diplomatique entre chefs d’État et, sur ce seul terrain, ils ne pouvaient pas gagner.

Il faut aussi souligner que les critiques de Tsipras visaient surtout le gouvernement allemand, désigné comme le principal responsable des politiques d’austérité. Il reprenait ainsi à son compte le sentiment antiallemand qui existe dans la population grecque depuis la Deuxième Guerre mondiale. Mais manifestement, il a espéré pouvoir jouer des divisions européennes et a cherché à obtenir le soutien de certains dirigeants, celui du Premier ministre italien Matteo Renzi et celui de Hollande qui avait salué sa victoire électorale.

Tsipras a dû rapidement déchanter car Hollande et Merkel, appuyés par tous les autres dirigeants, adoptèrent une même attitude et manifestèrent la même détermination face à lui.

Dans un article du Monde diplomatique du mois d’août dans lequel il décrit ses rencontres avec ses homologues européens, Varoufakis, ex-ministre des Finances de Tsipras, résumait ainsi les motivations de ses interlocuteurs : « En public, les créanciers clamaient leur souhait de récupérer leur argent et de voir la Grèce se réformer. En réalité, ils n’avaient qu’un objectif : humilier notre gouvernement et nous forcer à capituler. » Expliquant qu’il avait réduit ses revendications à « une légère restructuration de la dette », Varoufakis conclut, devant la fin de non-recevoir opposée par ses interlocuteurs : « On exigeait de nous une capitulation à grand spectacle qui montre aux yeux du monde notre agenouillement. »

En effet, après l’arrivée au pouvoir de Tsipras, les dirigeants de l’Union européenne tenaient à faire une démonstration politique. En dirigeants responsables vis-à-vis de l’ensemble de la classe capitaliste, ils refusèrent que quoi que ce soit puisse leur être imposé et que cela puisse éveiller le moindre espoir dans l’esprit des populations européennes, soumises partout à la même politique d’austérité au nom du remboursement de la dette.

En réformiste convaincu, Tsipras a probablement vraiment eu l’illusion qu’il allait pouvoir obtenir des concessions de ses créanciers. Mais le plus grave est surtout qu’il a entretenu cette illusion parmi les travailleurs qui ont voté pour lui. À aucun moment, il ne les a prévenus du caractère de la lutte qu’il allait falloir engager.

Pour changer leur sort, pour défendre le droit élémentaire de pouvoir vivre de leur salaire ou d’une pension de retraite correcte, les travailleurs doivent se préparer à mener un combat implacable et féroce. La bourgeoisie a montré plus d’une fois dans le passé qu’elle ne reculait devant aucune méthode, depuis l’embargo économique jusqu’à l’intervention militaire.

Mais les travailleurs ont montré dans le passé qu’ils pouvaient représenter une force capable de renverser bien des dictatures et de faire reculer les puissances impérialistes. Mais, pour constituer une telle force, ils doivent avoir conscience qu’ils n’ont rien à attendre d’un quelconque sauveur, qu’ils ne peuvent compter que sur leur organisation, leur solidarité et sur leurs seules mobilisations pour mener le combat pour leur émancipation.

En tant que révolutionnaires, nous sommes inconditionnellement solidaires des masses qui luttent contre l’impérialisme pour défendre leur droit à vivre dignement. Dans la mesure où les masses populaires ont vu en Tsipras un porte-parole de cette revendication, nous avons été solidaires de son combat, aussi limité qu’il ait pu être. Mais nous avons aussi dénoncé le politicien bourgeois qu’il était, et est toujours.

Tsipras est un politicien bourgeois qui partage totalement les mêmes valeurs, les mêmes conceptions et la même méfiance à l’égard de la classe ouvrière que les Hollande et les Merkel. Pour eux, les masses n’ont pas à intervenir sur la scène politique et elles doivent laisser les chefs d’État négocier et décider.

Dans tous les domaines, Tsipras s’est comporté en politicien bourgeois responsable. Pour trouver de l’argent, il aurait pu chercher à mettre la bourgeoisie grecque à contribution. Pour cela, les mesures à prendre dépendaient de lui seul et le rapport de force lui aurait été plus favorable que vis-à-vis de la BCE et du FMI. Mais Tsipras s’est refusé à s’attaquer à la bourgeoisie grecque.

Les armateurs grecs sont à la tête de la première flotte du monde. Mais ils bénéficient d’une exemption fiscale qui a même été inscrite dans la Constitution. Tsipras ne l’a pas remise en cause. Pas plus que n’a été remise en cause d’ailleurs celle dont bénéficie l’Église, qui est liée à l’État en Grèce, alors que son patrimoine immobilier en fait l’un des principaux propriétaires terriens du pays.

Et il y a ces grandes familles richissimes, ces oligarques que Syriza dénonçait avant d’arriver au pouvoir. À la tête de grandes entreprises, contrôlant des banques, des médias, souvent associées à des multinationales étrangères, elles contrôlent une grande partie de l’économie grecque. Ce sont ces oligarques qui, grâce à leurs comptes en Suisse ou au Luxembourg, peuvent échapper à l’impôt et priver l’État grec de dizaines de milliards d’euros chaque année.

Mais Tsipras n’a pris aucune mesure pour les contraindre à payer, pour se saisir de leurs fortunes et de leurs biens personnels. Un seul de ces hommes a eu affaire à la justice : Léonidas Bobolas, dont la famille est à la tête d’une multinationale du bâtiment, le groupe Ellaktor, ainsi que de la principale chaîne de télévision privée du pays. Accusé d’avoir fait sortir 4 millions d’euros du pays, il a été conduit au tribunal d’Athènes en procédure de flagrant délit. Après quelques heures, il a fait un chèque de 1,8 million d’euros et il a pu ressortir libre… libre de continuer à s’enrichir et à frauder !

Dès l’arrivée au pouvoir de Syriza, des milliards d’euros ont fui la Grèce sans que Tsipras tente de s’y opposer en décidant un contrôle sur les mouvements des capitaux. Bien des États bourgeois qui n’avaient rien de révolutionnaires ont été capables de prendre une telle mesure. Mais même ce courage-là, Tsipras ne l’a pas eu.

Un contrôle des changes a finalement été instauré au début du mois de juillet, quand le gouvernement, réduit financièrement aux abois, a été contraint de fermer les établissements bancaires. Mais, à ce moment, les capitaux des plus riches avaient déjà trouvé refuge à l’étranger.

Le dernier épisode avant la reddition de Tsipras a été l’organisation d’un référendum le 5 juillet. Tentant un dernier coup de bluff vis-à-vis des dirigeants européens, Tsipras soumit leurs exigences au vote des électeurs. Plus de 60 % d’entre eux les repoussèrent et exprimèrent une nouvelle fois un vote de dignité et de refus de l’austérité.

Mais, pas plus que les précédentes consultations électorales, ce vote n’a entamé la détermination des dirigeants européens. Au contraire, ils renforcèrent même leurs exigences afin de punir la population grecque. Ils adressèrent un ultimatum au gouvernement grec, le menaçant d’une expulsion de la zone euro en cas de refus.

Et une semaine après le référendum, le 13 juillet, Tsipras capitulait en signant un accord qui n’était rien d’autre qu’un troisième mémorandum, comparable à ceux qu’il avait dénoncés avant son arrivée au pouvoir, s’engageant à son tour à imposer de nouveaux sacrifices à sa population.

Pour se justifier, il a été contraint de reprendre la même argumentation que tous les dirigeants avant lui, expliquant avoir signé ce texte « pour éviter tout désastre au pays ». À la différence de ses prédécesseurs, il pouvait rajouter que, lui au moins, il avait tenté de résister avant de capituler.

Dans un premier temps, cela lui a permis de limiter son discrédit. Aux élections législatives du 20 septembre 2015, Syriza est arrivé de nouveau en tête avec 35 % des voix. Aux yeux des représentants de la finance internationale, Tsipras présente maintenant l’avantage de pouvoir appliquer un plan d’austérité en bénéficiant d’un soutien populaire qui a toujours manqué à ses prédécesseurs.

Et Tsipras à son tour doit subir le contrôle des experts envoyés par les autorités européennes pour s’assurer que les engagements qu’il a pris sont respectés, en particulier ces derniers mois sur la question des retraites.

Depuis septembre 2015, Tsipras a annoncé la disparition progressive d’une allocation de solidarité dont bénéficiaient les retraités les plus pauvres. Après avoir entériné le report de l’âge de départ à la retraite à 65 ans, il a fait voter une refonte totale du système de retraite.

Ce plan devrait entraîner une baisse de 15 % sur la pension moyenne actuelle de 750 euros brut, et jusqu’à 30 % pour les retraites supérieures à 2 000 euros, ce qui concerne environ 50 000 retraités sur deux millions et demi. Cela va entraîner une forte aggravation de la pauvreté, au-delà des seuls retraités. Car on estime qu’en raison du chômage la moitié des ménages vivent, ou plutôt survivent, avec la seule pension de retraite d’un membre de la famille.

Dans tous les domaines, Tsipras doit aujourd’hui se renier. Au début de son mandat, il avait annoncé qu’il voulait fermer les centres de rétention pour les étrangers et rompre avec la politique de chasse aux migrants pratiquée par les précédents gouvernements.

Aujourd’hui, cédant aux exigences des dirigeants de l’Union européenne, il a dû accepter d’organiser des camps, les hotspots, pour les migrants qui arrivent par milliers en Grèce. Et depuis le 20 mars, après l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, il est tenu d’organiser l’expulsion vers ce pays de tous les migrants qui arrivent sur le territoire grec.

Une partie de ceux qui accusent Tsipras d’avoir trahi son programme affirment que celui-ci n’est pas allé jusqu’au bout de la politique qu’il proposait et qu’il aurait dû faire le choix de sortir de l’euro face au chantage des dirigeants européens. C’est notamment le discours de Varoufakis, son ancien ministre des Finances.

C’est aussi celui de l’Unité populaire, un parti formé par des militants de Syriza opposés à l’accord signé en juillet par Tsipras et qui a recueilli un peu moins de 3 % des voix aux dernières élections. Son chef de file, Panayotis Lafazanis, est lui aussi un ancien ministre du gouvernement Tsipras.

Parmi les opposants à Tsipras, à gauche, il faut aussi mentionner le Parti communiste, le KKE. Dans la période récente, ses résultats électoraux ont oscillé entre 5 et un peu plus de 8 % suivant les scrutins. Mais surtout, il représente une force militante dans la classe ouvrière, qui a animé de nombreuses luttes dans les entreprises. Le Parti communiste a dénoncé en Tsipras un représentant des intérêts de la bourgeoisie. Mais il est aussi très nationaliste et prône, quant à lui, la sortie de l’Union européenne.

Que la Grèce reste ou sorte de la zone euro, voire de l’Union européenne, est une question qui s’est discutée parmi les dirigeants de la bourgeoisie. Pour eux, cette question a un sens car elle correspond réellement à des politiques différentes modifiant les relations entre la Grèce et le reste de l’Union européenne. Mais ce sont des choix qui se posent à la bourgeoisie et à ses représentants dans le cadre du capitalisme. Et pour le moment, les bourgeoisies européennes, y compris la bourgeoisie grecque, ont fait le choix de conserver une monnaie commune.

Mais pour les travailleurs, le retour à une monnaie nationale ne changerait rien à leur sort. Ils continueraient de subir l’exploitation, les salaires de famine et le chômage. Ils continueraient d’être saignés par la bourgeoisie grecque et par le capital financier dont la domination sur le monde résulte de toute l’organisation capitaliste de l’économie. Ce n’est pas la dictature de l’euro que les travailleurs ont à combattre, c’est la dictature des capitalistes !

Depuis que Tsipras est devenu le maître d’œuvre de la politique d’austérité, trois journées nationales de grève ont été organisées par les syndicats. La dernière en date, le 4 février, a été très suivie et des dizaines de milliers de manifestants ont parcouru les principales villes grecques pour dénoncer la réforme des retraites.

Il est à souhaiter qu’après avoir surmonté leur sentiment de déception, les travailleurs grecs reprennent le chemin des mobilisations, sans se laisser détourner par de fausses solutions, ni par ceux qui les incitent à mettre leurs espoirs dans la voie électorale.

Espagne

Pour évoquer la situation de l’Espagne d’aujourd’hui, et aussi pour comprendre toutes les limites du radicalisme de Podemos, il est nécessaire de rappeler que l’histoire de ce pays au 20e siècle a été profondément marquée par les luttes sociales et politiques du prolétariat des villes et des campagnes contre le patronat, contre les propriétaires terriens et les régimes en place. Le pays était resté dominé par les anciennes couches aristocratiques de grands propriétaires fonciers, hostiles à tout changement et attachées au maintien d’une monarchie archaïque. La bourgeoisie espagnole était demeurée faible et très liée aux classes privilégiées les plus conservatrices.

À la fin du 19e siècle, le mouvement ouvrier a été marqué en Espagne par le développement d’un puissant courant anarchiste, qui conserva son influence en même temps que se développait un Parti socialiste fortement implanté dans la classe ouvrière.

Au début des années 1930, l’Espagne connut une crise révolutionnaire, avec des secousses politiques qui aboutirent au départ du roi et à la proclamation de la république.

Pendant les années qui suivirent, les luttes de la classe ouvrière et de la paysannerie se multiplièrent, exprimant la soif de changement, la combativité et la conscience de classe de millions d’ouvriers et de paysans qui ne voulaient plus de l’avenir que leur imposaient les propriétaires terriens, les banquiers, les patrons espagnols ou anglais qui détenaient les rênes de l’économie. Des grèves, des occupations des grands domaines dans les campagnes, voire des insurrections, comme dans les Asturies en octobre 1934, éclatèrent de plus en plus nombreuses, malgré la violence de la répression.

La radicalisation des masses ouvrières se traduisit sur le plan électoral par la victoire, aux élections de février 1936, du Front populaire, une coalition constituée par des républicains bourgeois, le Parti socialiste et le Parti communiste. L’arrivée au pouvoir du Front populaire encouragea les masses à se mobiliser encore davantage. Pour mettre un coup d’arrêt à la montée de la contestation sociale et politique qui menaçait leur pouvoir et leurs privilèges, les classes possédantes, l’Église et l’armée et tout ce que l’Espagne comptait de forces réactionnaires apportèrent leur soutien à la tentative de putsch dirigé par le général Franco en juillet 1936.

Le coup d’État de Franco se heurta à une forte mobilisation populaire et déclencha finalement la révolution qu’il avait voulu empêcher. Dans de nombreuses villes, des travailleurs prirent d’assaut les casernes et désarmèrent les militaires. À Barcelone, ce fut une véritable révolution ouvrière qui éclata. Le pays se retrouva coupé en deux car la moitié de l’Espagne échappait au contrôle des putschistes. Une longue guerre civile de trois années s’ensuivit entre les troupes franquistes et le camp républicain.

Mais, au sein de ce camp républicain, une autre guerre se livra, contre la classe ouvrière celle-là, pour la mettre au pas politiquement derrière la bourgeoisie, pour limiter la lutte qui se menait à la défense de la république, alors que la population pauvre se mobilisait, elle, pour mettre fin à l’exploitation, pour le partage des terres dans les campagnes, pour mettre fin à la misère et aux injustices sociales. Pour assassiner, réprimer et désarmer les militants révolutionnaires et les travailleurs qui avaient constitué leurs propres milices, les représentants de la bourgeoisie purent compter sur l’aide active des dirigeants du Parti socialiste et du Parti communiste stalinien qui ne reculèrent devant aucun moyen, aucune violence et aucun crime pour écraser la révolution sociale naissante. Quant aux dirigeants anarchistes, ils finirent par se rallier à une politique qui contribua à désarmer la classe ouvrière, en particulier à Barcelone où la mobilisation révolutionnaire avait été le plus loin. L’élan révolutionnaire brisé, la guerre civile continua pendant deux années jusqu’à la victoire de Franco en 1939.

Nous évoquons ces événements du passé parce qu’ils sont encore présents dans bien des consciences, encore aujourd’hui. Mais aussi parce que les leçons politiques qu’il y a à en tirer sont toujours d’actualité. Ces événements ont constitué en effet une démonstration cinglante du fait que la réalité sociale ne peut pas se transformer par les urnes et que la lutte de classe est une véritable guerre, une guerre dans laquelle les classes possédantes sont prêtes à tout pour défendre leur pouvoir quand elles le jugent menacé. Dans cette période que nous venons d’évoquer, la classe ouvrière s’est mobilisée et battue, y compris les armes à la main, la détermination ne lui a pas manqué, mais elle a manqué par contre d’un parti révolutionnaire capable de l’aider à déjouer les pièges qui lui étaient tendus, par ses ennemis, mais aussi et surtout par ceux qui prétendaient la représenter et qui l’ont trahie.

À l’issue de cette terrible défaite du prolétariat espagnol, Franco instaura un régime de dictature qui resta en place pendant près de quarante ans, bénéficiant de la tolérance des États-Unis et des démocraties européennes, qui se contentaient de la dénoncer en paroles. Ainsi Franco put rester au pouvoir jusqu’à sa mort, le 20 novembre 1975.

Les militants ouvriers, communistes et anarchistes, payèrent chèrement les trahisons de leurs dirigeants. Pour sauver leur vie, pour échapper aux exécutions, aux camps ou à la prison, ils furent nombreux à devoir prendre le chemin de l’exil. Mais beaucoup aussi restèrent en Espagne, continuant à militer clandestinement sous le régime franquiste, travaillant à reconstruire un mouvement ouvrier. Ils payèrent de leur licenciement, de leur liberté, voire de leur vie leur engagement politique. Ce furent essentiellement les militants communistes, plus organisés, qui jouèrent un rôle décisif dans le développement d’une organisation syndicale clandestine au travers des Commissions ouvrières.

À partir de la fin des années 1950, encouragés par le régime et attirés par le bas niveau des salaires, des capitaux occidentaux commencèrent à s’investir en Espagne, particulièrement dans l’industrie. Plusieurs groupes automobiles firent ce choix : Renault ouvrit une usine à Valladolid pour y produire alors des 4 CV, Citroën s’installa à Vigo, Ford à Valence et Seat dans la région de Barcelone. La classe ouvrière se développa fortement autour de toutes les grandes villes d’Espagne, dans des sites industriels, les polygones, où beaucoup de jeunes issus des campagnes venaient se faire embaucher.

Les bas salaires et les conditions d’exploitation qui attiraient les capitalistes amenèrent ces nouvelles générations à renouer avec les traditions de lutte. Pourtant, sous Franco, il n’y avait pas de droit de grève et la grèveétait passible de prison. Un travailleur qui se mettait en grève risquait son emploi et même sa vie.

Une loi datant de 1958 reconnaissait aux travailleurs le droit d’élire des délégués pour conclure des accords au niveau local, régional et national. Les militants du Parti communiste se saisirent de cette possibilité pour mettre en avant les revendications des travailleurs, avec comme objectif, à chaque fois que c’était possible, de généraliser les luttes d’une entreprise au reste du polygone industriel et même au-delà. Cette stratégie était la seule susceptible de faire reculer le pouvoir.

La première de ces grandes grèves eut lieu en 1962 quand des milliers de mineurs des Asturies se mirent en grève pour des améliorations de travail et des augmentations de salaire. Devant l’importance de la mobilisation, appuyée par la population, le ministre franquiste du Travail fut contraint de descendre lui-même dans un puits de mine pour négocier et finalement céder aux revendications des travailleurs en lutte.

Dans les années 1960 et 1970, d’autres grèves importantes eurent lieu. Le régime répondait par la répression, mais il devait aussi accepter de faire des concessions aux travailleurs. Ainsi, entre 1964 et 1967, le taux moyen de croissance des salaires nominaux fut de 17 %. Entre 1974 et 1975, années où le nombre de mouvements fut le plus important, les salaires augmentèrent de 7,5 %.

Dans cette période, la classe ouvrière montra sa capacité à se faire craindre du régime. Aussi, quand la question de la transition politique se posa avec la mort en 1975 du vieux dictateur, la bourgeoisie avait toutes les raisons de craindre que cela donne lieu à des mobilisations. Un an auparavant, en 1974, au Portugal, la révolution des Œillets avait renversé une dictature plus ancienne encore que celle de Franco et avait ouvert une période d’instabilité politique et de luttes sociales.

Les cercles dirigeants du régime franquiste décidèrent d’organiser eux-mêmes, par en haut, la mutation du régime, ce qu’on a appelé la transition. Il leur fallait à la fois assurer la continuité de l’État, garant de la stabilité sociale, obtenir l’accord des milieux les plus conservateurs qui restaient partisans d’un pouvoir fort et donner satisfaction aux aspirations démocratiques qui s’exprimaient dans la société espagnole. Il fallait aussi lâcher suffisamment de lest pour que les partis de gauche, en particulier le PC, puissent justifier auprès de leur base militante leur entente avec la droite franquiste.

Ils s’accordèrent sur un compromis : le régime serait une monarchie parlementaire et seuls les partis reconnaissant la légitimité du roi Juan Carlos seraient légalisés.

La pilule était dure à avaler pour le PCE, pour lequel l’instauration d’une république était une revendication essentielle. Et ce renoncement ne fut ni le seul, ni le plus lourd de conséquences. Car, pour être reconnu comme un parti légal, les dirigeants du PCE acceptèrent aussi de signer en 1977 le pacte de la Moncloa, dans lequel ils s’engagèrent à ne pas compromettre la paix sociale. Et pourtant cette période était marquée par un développement des luttes et des grèves, animées par des militants bien souvent liés au PCE. Ceux-ci ressentirent cette abdication comme une trahison. Le Parti communiste perdit rapidement une partie de sa base militante qu’il avait su conserver sous la dictature et il le paya aussi en se retrouvant marginalisé sur le plan électoral.

Le Parti socialiste, le PSOE, vit, lui, ses résultats électoraux progresser au fil des scrutins. S’il n’avait jamais été le fer de lance de la lutte contre le patronat et le régime franquiste, il pouvait se présenter comme le plus apte, parmi les partis de gauche, à arriver au pouvoir par les urnes.

Aux élections législatives d’octobre 1982, le PSOE obtint 48 % des voix tandis que le Parti communiste dépassa à peine les 4 %. Le dirigeant du Parti socialiste, Felipe Gonzalez, devint Premier ministre en décembre 1982, incarnant la transition réussie de l’Espagne.

Mais Gonzalez était là pour défendre les intérêts de la bourgeoisie espagnole en lui garantissant la paix sociale et le respect des nouvelles institutions. Après avoir mis un frein aux luttes de la classe ouvrière et après avoir neutralisé la combativité des milieux communistes, déçus d’être mis au second plan, le PSOE se fit le champion de la défense des intérêts de la bourgeoisie espagnole.

En dotant leur pays d’institutions parlementaires, les milieux dirigeants espagnols n’avaient pas seulement voulu résoudre des problèmes politiques intérieurs. C’était aussi une des conditions posées par la Communauté économique européenne (CEE) à l’adhésion de l’Espagne. Or, pour la bourgeoisie espagnole, il devenait de plus en plus impératif de pouvoir accéder aux marchés des grands pays occidentaux.

L’adhésion à la CEE impliquait d’imposer des sacrifices aux travailleurs afin de rendre l’économie espagnole compétitive, pour reprendre les termes favoris des porte-parole de la bourgeoisie. Ce fut donc le gouvernement socialiste qui s’y appliqua, avec d’autant plus de détermination qu’il avait à cœur de démontrer qu’il était capable de servir les intérêts du patronat et des banquiers.

Felipe Gonzalez organisa la restructuration des secteurs économiques insuffisamment rentables pour la bourgeoisie. Dans les mines de fer, de charbon, les chantiers navals et l’industrie textile, des vagues de licenciements se succédèrent. Le dirigeant socialiste évoquait la nécessité de procéder à des reconversions industrielles mais, en fait de reconversion, dans de nombreuses régions, des zones entières se transformèrent en friches industrielles et le chômage fut presque multiplié par quatre, atteignant près de 20 %.

En 1986, l’Espagne intégra la CEE, ce qui ouvrit à sa bourgeoisie l’accès aux mannes des fonds européens destinés au financement d’infrastructures, de ports et d’aéroports, d’autoroutes. Ainsi l’Espagne s’est modernisée et n’est plus le pays fortement retardataire qu’elle était sous Franco. Sur le plan politique aussi, l’État espagnol s’est modernisé, devenant une démocratie à l’image des autres États occidentaux, permettant à la population de choisir ceux qui, au gouvernement, mèneront de toute façon la politique exigée par la bourgeoisie espagnole. Et après que les socialistes se sont discrédités au pouvoir, la droite est revenue aux affaires, après elle aussi s’être modernisée pour faire oublier ses liens avec le régime franquiste.

Ce jeu de l’alternance droite-gauche a pu fonctionner grâce à la complicité des organisations syndicales, dont les bureaucraties se retrouvèrent intégrées dans des organismes de négociation. Durant cette période où les gouvernements successifs ont mené des politiques antiouvrières, l’UGT liée au Parti socialiste et les Commissions ouvrières liées au Parti communiste ont tout fait pour paralyser l’action des travailleurs et pour les démoraliser. Dans ces années-là, les travailleurs ont dû affronter les licenciements, le chômage, la précarité en étant désarmés politiquement et sans organisation pour réagir. Pourtant, dans ce pays où, un peu plus d’un demi-siècle plus tôt, la classe ouvrière avait mené une lutte sans merci contre les exploiteurs, des dizaines de milliers de femmes et d’hommes se revendiquaient des idées du mouvement ouvrier.

Au début des années 2000, le pays a connu quelques années de croissance qui ont amené des économistes à parler d’un « miracle espagnol ». Certes, la bourgeoisie a vu ses profits exploser et des entreprises espagnoles se sont lancées à la conquête de marchés en Europe et en Amérique latine. Mais pour les travailleurs, il n’y eut rien de miraculeux. Dans ces années-là, des millions de familles populaires devinrent certes propriétaires de leur logement, mais en s’endettant auprès des banques qui proposaient des crédits immobiliers à taux variables, dont le remboursement s’étalait sur vingt ou trente ans.

Et, en fait de miracle, la croissance de l’ensemble de l’économie espagnole était fondée essentiellement sur l’essor du secteur de l’immobilier et de la construction et, de plus en plus, sur la seule spéculation immobilière. Les capitaux, attirés par la perspective de profits rapides et importants, venaient massivement s’investir dans ce secteur. De gigantesques complexes immobiliers étaient construits, en anticipant sur des ventes qui souvent ne se concrétisaient pas. Des immeubles, parfois des quartiers entiers poussèrent comme des champignons et restèrent inhabités. Une bulle immobilière se formait.

Et quand cette bulle éclata après la crise de 2008, elle entraîna la faillite en cascade de nombreuses entreprises au-delà du seul secteur du BTP. Les banques qui avaient massivement investi dans l’immobilier se retrouvèrent en possession d’actifs qui ne valaient plus rien. Elles firent appel à l’État pour les renflouer, ce qu’il fit en creusant la dette publique. Vite dépassé par la gravité de la crise, l’État espagnol se vit contraint de demander le soutien financier de l’Union européenne.

En 2004, le PSOE était revenu aux affaires et, au début de la crise, ce fut donc un gouvernement dirigé par le socialiste Zapatero qui imposa aux classes populaires la politique d’austérité et les sacrifices exigés par la bourgeoisie espagnole et par les instances européennes.

Pour trouver les milliards nécessaires au sauvetage des banques, Zapatero soumit le secteur public à une politique de restrictions budgétaires, diminuant les salaires des fonctionnaires et privatisant certaines activités. L’âge de départ à la retraite fut repoussé à 67 ans. Zapatero engagea une réforme du droit du travail visant à abaisser le coût des licenciements, à faciliter le recours aux emplois précaires et à imposer une flexibilité des horaires et des salaires.

Pas plus qu’en Grèce, cette politique ne visait à faire redémarrer l’économie. Le seul objectif du gouvernement était de sauver les profits des banquiers et de l’ensemble des capitalistes en faisant payer les conséquences de la crise aux classes populaires. Celles-ci virent leurs conditions de vie régresser brutalement.

Entre 2008 et 2013, quatre millions d’emplois furent supprimés. Le chômage explosa, atteignant plus de 27 % de la population, et plus de 50 % pour les jeunes. Comme dans les années 1950, des centaines de milliers d’entre eux quittèrent le pays pour trouver un emploi.

Des centaines de milliers d’Espagnols ne pouvant rembourser leurs emprunts ont été expulsés de leur logement saisi par les banques. Mais, comme celles-ci ne sont souvent pas parvenues pas à les revendre du fait du marasme immobilier et se refusent à les louer, beaucoup de ces logements restent inoccupés. Il y aurait ainsi plus de 3,5 millions de logements vides, alors que des milliers de personnes se retrouvent privées de toit !

Liées au Parti socialiste et complètement intégrées dans la collaboration avec le patronat, les directions syndicales ne proposèrent aux travailleurs aucune politique susceptible de lui permettre de répondre à ces attaques.

C’est dans ce contexte que se développa la mobilisation organisée par le mouvement dit du 15M, car il débuta le 15 mai 2011, connu plus souvent sous le nom de mouvement des Indignés.

Le 15 mai 2011 était une journée présentée comme journée mondiale des Indignés à l’échelle de divers pays touchés par la crise. En Espagne, elle fut le point de départ d’une réaction spectaculaire qui se prolongea pendant plusieurs semaines, jusqu’à deux ou trois mois parfois, par l’occupation de places emblématiques des grandes villes du pays, en particulier celle de la Puerta del Sol à Madrid. Ceux qui participèrent à ce mouvement de contestation voulaient dénoncer les injustices, le chômage, les procédures d’expulsion, les banquiers et les politiciens qui avaient conduit l’Espagne au bord de la catastrophe.

L’occupation de la Puerta del Sol à Madrid déclencha un mouvement large, au caractère spontané et imprévisible, qui entraîna une partie de la jeunesse pendant plusieurs semaines. L’ampleur de la réponse à l’appel transmis sur Internet par ses initiateurs n’était pas due aux seules vertus de la communication informatique. Elle répondait à une attente, en particulier dans une jeunesse condamnée au chômage et aux petits boulots et qui avait le sentiment d’être privée d’avenir.

Ce n’était pas le premier mouvement de contestation dans la jeunesse. En 2008 et 2009, des dizaines de milliers d’étudiants s’étaient opposés à une réforme universitaire, dite de Bologne, qui visait à mettre les universités sous la coupe des intérêts privés et contribuait à accroître la précarité et le chômage. Ils avaient manifesté durant des mois et occupé les universités. L’existence de collectifs, habitués à discuter et à faire circuler des informations, des appels à manifester par Internet, avait déjà joué un rôle dans ce mouvement et des habitudes militantes s’étaient prises.

Le mouvement prit d’abord la forme des acampadas, ces vastes campements installés pendant plusieurs semaines sur les places publiques, où le 15M conviait la population à venir discuter. Parallèlement, il prit la forme d’assemblées dans les quartiers de villes, voire de petites villes, qui devinrent des lieux de rencontre pour les travailleurs, les chômeurs, les jeunes. Des lieux de discussions, où se préparaient des actions locales et où l’on pouvait discuter des causes et des responsabilités de la situation économique et du chômage.

Comme tous les véritables mouvements entraînant de larges masses, il avait un caractère foisonnant et hétérogène. Mais ceux qui se mobilisaient se retrouvaient dans la dénonciation des pouvoirs établis, des politiciens, de la corruption, des banques, du chômage, des expulsions. Le mouvement trouva un écho parmi tous ceux qui étaient écœurés par les politiques de régression sociale menées par la droite et par la gauche au pouvoir depuis près de quarante ans.

Alors que le mouvement conserva un caractère très multiforme et incontrôlable, un certain nombre de ceux qui tentèrent de s’en faire les idéologues s’opposèrent à tout ce qui pouvait constituer une référence politique, en prétendant vouloir éviter l’instrumentalisation du mouvement par les vieux appareils. Ils refusaient en particulier qu’on puisse manifester dans les assemblées son appartenance à un parti, sous prétexte que ce serait contradictoire avec la démocratie directe. La démocratie, déclaraient les initiateurs du mouvement, devait fonctionner horizontalement alors qu’un parti, cela fonctionne verticalement, de haut en bas.

Mais en réalité, sous couvert d’apolitisme, ceux qui intervenaient dans ce sens, sur Internet ou dans les assemblées, défendaient eux-mêmes des conceptions qui visaient à donner une certaine orientation politique au mouvement du 15M. Ainsi toute référence à la notion de classe sociale était également bannie, sous prétexte que cela divisait le mouvement, comme l’était l’idée de lutte des classes. Significativement, dans certaines manifestations, les drapeaux étaient interdits, le drapeau de la République espagnole de 1936, différent de celui de l’Espagne monarchique actuelle, comme le drapeau rouge.

Cette attitude a pu rencontrer l’assentiment de nombreux jeunes, qui éprouvaient légitimement un sentiment de rejet à l’égard des politiciens professionnels. Mais, même si ceux qui les reprenaient n’en avaient pas conscience, ces idées, loin de renforcer le mouvement, en limitèrent la portée.

Fait significatif à cet égard, la plate-forme nationale qui, au départ, se voulait l’expression des objectifs du mouvement du 15M comportait huit points. Quatre de ces points concernaient les problèmes des classes populaires, notamment le chômage et le droit au logement, et quatre autres des aspects institutionnels, comme la démocratie directe, participative. Assez rapidement, ceux qui militaient pour évacuer la politique politicienne réussirent à faire que les quatre points concernant les problèmes des classes populaires disparaissent de la plate-forme.

Le mouvement du 15M ne pouvait représenter une perspective pour les travailleurs mais il a représenté, pour des milliers de jeunes, la première expérience de mobilisation collective et il a contribué à les politiser. Il a ainsi donné un élan aux contestations qui se sont développées par la suite.

Mais, parallèlement, le mécontentement se traduisit électoralement par un tournant à droite. À la suite d’élections législatives anticipées, en novembre 2011, les socialistes complètement déconsidérés durent céder la place à la droite, au Parti populaire, dont le dirigeant, Mariano Rajoy, devint Premier ministre.

Son gouvernement aggrava encore la politique d’austérité, imposant de nouvelles mesures d’économies dans les budgets de l’éducation et de la santé. En février 2012, Rajoy concocta une nouvelle réforme du droit du travail qui diminuait les indemnités de licenciement et précarisait davantage les emplois. Les dirigeants du PSOE votèrent contre cette réforme tout en restant très modérés dans leurs critiques. Quant aux organisations syndicales, elles entrebâillèrent la porte à une timide contestation, d’autant plus que la gauche n’était plus au pouvoir. Elles appelèrent à une journée de grève générale pour obtenir que « le gouvernement s’assoie à la table des négociations ». Sans se faire d’illusions sur la détermination de leurs dirigeants, des centaines de milliers de travailleurs, chômeurs, salariés du public et du privé, participèrent le 29 mars 2012 à la grève et à d’impressionnantes manifestations, se saisissant de cette occasion de montrer leur refus des mesures du gouvernement. Le succès de cette journée encouragea une reprise des luttes.

Ainsi, dans certains quartiers où les banques réclamaient l’expulsion de familles qui ne pouvaient plus payer leurs traites, les voisins aidés par des associations s’organisaient pour empêcher ces expulsions.

Des réactions se produisirent aussi au sein de la classe ouvrière. En mai 2012, des grèves se développèrent dans des secteurs ayant des traditions de lutte, comme les chantiers navals d’El Ferrol en Galice, où les plans de licenciements se multipliaient. Un peu plus tard, en juillet, se développa une grève des mineurs des Asturies, qui refusaient que la date de fermeture des bassins miniers, prévue pour 2018, soit avancée. Décision qui précipitait le licenciement des 8 000 mineurs et la perte d’emploi pour les quelque 20 000 travailleurs employés dans des entreprises dépendant de l’activité des mines. Ce mouvement, organisé par les syndicats, mobilisa la population de la région. Il suscita un vaste courant de solidarité dans toute l’Espagne, pendant l’été 2012. Une « marche noire », qui se termina dans la nuit du 11 juillet 2012 au cœur de Madrid, fut chaleureusement accueillie aux cris de « Vive la lutte de la classe ouvrière ».

Au cours du même été, les travailleurs de la santé de plusieurs villes s’opposèrent à la fermeture de dizaines de centres de santé et aux menaces de privatisation. Au niveau des institutions régionales ou municipales, des travailleurs s’opposaient aux suppressions d’emplois, aux réductions de salaire qui pouvaient atteindre parfois 25 % ou 30 %. Parfois encore, les dirigeants de ces administrations locales suspendaient tout bonnement le paiement des salaires pour une durée indéterminée parce que, disaient-ils, les caisses étaient vides.

Le gouvernement répondit à cette contestation sociale par la répression. En juillet, il fit adopter une loi, surnommée à juste titre loi bâillon, prévoyant de lourdes amendes à l’encontre de ceux qui s’opposent à une expulsion immobilière ou qui campent sur les places publiques, comme les Indignés en 2011. Elle interdit aussi de « perturber la sécurité citoyenne » devant le Parlement ou de diffuser des images de policiers, filmés lors d’interventions violentes par exemple. Mais cette répression ne découragea pas les mobilisations.

Face à cette vague d’agitation, l’UGT et les Commissions ouvrières se sentirent obligées d’appeler à une nouvelle journée de grève générale, le 14 novembre 2012, qui fut encore une fois un succès. Mais, conscients que les confédérations syndicales n’avaient pas la volonté de développer les mobilisations, des regroupements de syndicalistes, diverses associations et mouvements s’orientèrent vers l’organisation de manifestations. À Madrid par exemple, les travailleurs de la santé se mobilisèrent, entraînant tout le personnel, des médecins, chirurgiens, infirmiers, personnel auxiliaire, aux agents de ménage et d’entretien. Ensemble, ils manifestèrent presque quotidiennement, dans la rue, autour de leur établissement, et s’adressèrent aux malades, à leurs familles, expliquant pourquoi il ne fallait pas laisser les hôpitaux publics passer au secteur privé. C’était ce qu’on a appelé la « vague blanche ». S’ensuivit une « vague verte », qui fut elle aussi un large mouvement de manifestations des enseignants, ainsi qu’une « vague noire » concernant les salariés de l’administration. Ce cycle de luttes culmina avec les marches de la dignité du 22 mars 2014, qui virent des millions de personnes se retrouver à Madrid, avec la revendication exprimée par le slogan : « Pain, travail et toit ».

Ces mobilisations montraient, dans la durée, que le refus d’accepter les politiques d’austérité était partagé et soutenu par une fraction importante de la jeunesse et des classes populaires. Podemos s’est développé en reprenant à son compte les aspirations de ceux qui ont participé à ces mobilisations. Mais il n’a pas été le seul. Dans plusieurs régions d’Espagne, en particulier en Catalogne, ce sont des mouvements nationalistes qui ont capitalisé à leur profit la montée du mécontentement.

En Espagne, les régions, appelées autonomies, sont dotées de prérogatives financières et administratives plus ou moins larges suivant les cas. Les autonomies ont donc leur propre gouvernement, leur propre assemblée et des partis régionaux se sont développés, certains liés aux grands partis nationaux et d’autres n’ayant qu’une existence régionale. Ce fonctionnement a entraîné le développement d’une classe de politiciens locaux nombreux et ambitieux, qui se disputent les postes et le droit de servir la bourgeoisie de ces régions.

En Catalogne, le mouvement nationaliste a accru son audience en présentant l’indépendance de la région comme une perspective susceptible d’améliorer les conditions de vie de la population. Les nationalistes présentent ainsi les mesures d’austérité, la pauvreté, le chômage comme une conséquence des décisions de l’État central, prétendant qu’une politique pourrait être plus favorable aux Catalans si elle était menée par un État catalan.

Sans avoir la possibilité d’évoquer d’une façon plus approfondie ce que représente ce mouvement, nous tenons en tout cas à affirmer qu’il s’agit d’un piège pour les travailleurs, une de ces fausses solutions qui masquent les véritables responsabilités de la catastrophe sociale vécue par les travailleurs, celles du capitalisme. Et le danger particulièrement grave représenté par cette variante nationaliste, c’est qu’elle divise les travailleurs alors que leur seule force réside dans leur capacité à s’unir et à faire disparaître entre eux toutes les frontières régionales, nationales ou religieuses.

Pour revenir à Podemos, ce groupe s’est constitué en parti en janvier 2014. Podemos, qui signifie « nous pouvons » en espagnol, se fixait clairement l’objectif de reprendre à son compte les revendications et les aspirations du 15M. Ceux qui furent à l’origine de ce mouvement pensaient qu’il fallait tirer les leçons de la victoire du Parti populaire de Rajoy aux élections de novembre 2011 et qu’il ne fallait pas laisser à la droite le bénéfice de l’opposition au PSOE. « Prendre les choses en main : transformer l’indignation en changement politique », était le titre du manifeste à l’origine du mouvement. Et ce manifeste affirmait la nécessité de présenter une liste aux élections européennes de mai 2014 pour lancer ce nouveau mouvement.

Le chef de file de Podemos, Pablo Iglesias, était un universitaire, professeur de sciences politiques. Après avoir milité aux Jeunesses communistes de 14 à 21 ans, il était allé chercher son inspiration du côté de l’Amérique latine et des mouvements comme celui de Chavez au Venezuela. Il s’était fait connaître en animant les débats d’une chaîne de télévision, la Tuerka, et par ses interventions sur la chaîne TV6, où il gagna la sympathie des milieux de gauche et d’un large public populaire.

Beaucoup des membres fondateurs de Podemos ont eu le même parcours et proviennent du milieu influencé par le Parti communiste. Mais tous affichent aussi leur volonté de rompre avec le marxisme : selon eux, la notion de classes sociales serait dépassée ; et, en tout cas, il ne faudrait plus parler de lutte de classes. Les fondateurs de Podemos préfèrent se référer à la lutte du peuple contre la caste ou l’élite, censée désigner les banquiers, les politiciens, les corrompus. La touche personnelle d’Iglesias consiste à rajouter une référence continuelle à la série télévisée Games of thrones qui représenterait, d’après ses propres déclarations, l’une de ses principales sources d’inspiration.

Aux élections européennes de mai 2014, qui furent donc le premier scrutin auquel il se présenta, Podemos obtint, avec plus de 1,2 million d’électeurs, près de 8 % des voix. En octobre de la même année, il tint son congrès de fondation en tant que parti.

Dans son programme, Podemos reprend des idées mises en avant par le mouvement du 15M, en proclamant la nécessité d’instaurer une « vraie démocratie ». En ce qui concerne les problèmes sociaux, le programme de Podemos n’évoque que des propositions vagues ou très modérées : arrêter les expulsions, augmenter la fiscalité des riches, combattre la fraude fiscale, instaurer les 35 heures Et pour réaliser ce programme, il suffira aux masses de voter pour Podemos.

En réalité, ces prétendus partisans d’une démocratie différente ne se différencient pas des partis institutionnels qu’ils critiquent. Iglesias se limite au seul terrain électoral et il ne veut absolument pas s’appuyer d’une quelconque façon sur des mobilisations, dont on a vu qu’elles n’ont pas manqué. Et encore moins sur les mobilisations des travailleurs qui ont montré, aux travers de luttes, parfois de grande ampleur, leur capacité à peser dans la vie politique et sociale. Par son programme, ses méthodes, par tous ses choix, Podemos est un parti qui situe son action dans le cadre des institutions de la bourgeoisie. Et,  avant même qu’il n’arrive au pouvoir, on peut voir qu’il n’a aucune difficulté à s’y intégrer.

Lors des élections municipales de 2015, Podemos ne s’est pas présenté en tant que tel mais a soutenu des listes locales très diverses. L’une de ces listes est arrivée en tête à Barcelone. Sa chef de file, Ada Colau, s’est fait connaître par sa participation à la lutte contre les expulsions de particuliers dans l’impossibilité de rembourser leur crédit hypothécaire. Elle a été élue maire avec le soutien du Parti socialiste de Catalogne. Dans plusieurs autres grandes villes, ces listes sont arrivées en seconde ou en troisième position derrière le Parti populaire, mais à la suite d’accords avec d’autres partis de gauche, notamment avec le Parti socialiste, elles ont pu conquérir les mairies. Ce fut le cas à Madrid où Manuela Carmena, une ancienne juge qui s’était fait connaître par sa lutte contre la corruption, a été élue maire. Ce fut le cas aussi à Valence, la troisième ville du pays, à Saragosse, cinquième ville espagnole, à La Corogne, à Cadix et à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les élections régionales qui eurent lieu le même jour que les élections municipales confirmèrent la percée de Podemos. Dans deux régions, en Communauté valencienne et en Aragon, en apportant leur voix au candidat du PSOE, les élus de Podemos lui permirent de remporter la présidence du gouvernement local.

Comme on peut le voir, Podemos a trouvé rapidement le moyen d’intégrer le jeu politique en devenant un partenaire du Parti socialiste. Pour le moment exclusivement à l’échelon local. Mais, depuis les dernières élections législatives de décembre 2015, la question se pose pour la constitution du gouvernement national.

À ces élections, Podemos a choisi de ratisser très large en atténuant son image d’organisation d’extrême gauche. Ainsi il a désigné comme deuxième de liste à Saragosse un ancien chef d’état-major de la Défense sous le deuxième gouvernement du socialiste Zapatero, le général Julio Rodriguez. Iglesias a présenté ce général comme l’un des militaires à la plus remarquable carrière et a déclaré que ce serait un honneur qu’il « accepte d’être un ministre de la Défense ». À cette occasion, Iglesias a insisté sur le fait que son objectif n’était pas que l’Espagne sorte de l’OTAN, comme une partie de la gauche le revendiquait jusque-là, mais qu’il fallait « reformuler les fonctions de cet organisme » afin de construire « un système de défense européen ».

Par opportunisme électoral, Podemos a mis beaucoup d’eau dans son vin, cherchant à attirer des franges modérées de l’électorat. Et cela d’autant plus qu’il était en concurrence avec une formation de centre-droit, Ciudadanos, nouvelle venue sur la scène politique et se présentant elle aussi comme une force de rénovation.

À ces élections législatives de décembre 2015, Podemos a obtenu un peu plus de 20 % des voix, se classant troisième juste derrière le PSOE. Aucun des deux grands partis, ni le Parti populaire de Rajoy, ni le PSOE dirigé maintenant par Pedro Sanchez, ne dispose de suffisamment de députés pour constituer une majorité pour former un gouvernement. Des tractations se sont donc engagées entre tous les partis représentés à l’Assemblée, sans succès à ce jour. De nouvelles élections législatives auront donc peut-être lieu en Espagne et, en attendant, le gouvernement en place expédie les affaires courantes.

Avant les élections, Iglesias avait déclaré : « Nous ne participons pas pour faire 20 % mais pour gagner la Moncloa [la résidence du Premier ministre] ». Mais, comme Podemos n’a fait que 20 %, il ne peut aller au gouvernement qu’en s’alliant au Parti socialiste. Et, ces derniers mois, Iglesias a montré qu’il y était prêt en proposant, à deux reprises, la constitution d’un gouvernement de toute la gauche. Si le Parti socialiste a décliné la proposition, il n’en reste pas moins que c’est bien la seule perspective que Podemos a à offrir.

L’arrivée de Podemos sur la scène politique a troublé le jeu politicien habituel de ces quarante dernières années en Espagne, mais il ne constitue pas une menace pour le système en place. Ni pour le système politique, auquel il fournit une roue de secours alors que les principaux partis sont en perte d’influence dans les milieux populaires. En prétendant changer le système par les élections, Podemos cherche à convaincre les masses populaires de rester dans ce cadre du parlementarisme et d’en respecter les règles. Loin de menacer ce système organisé de façon à tenir les masses à l’écart des centres de décisions politiques, il fait tout pour le sauver.

Et Podemos est encore moins une menace pour le pouvoir de la bourgeoisie. S’il critique les banques, il ne conteste pas du tout leur droit à posséder les entreprises et à diriger l’économie. Iglesias ne parle jamais de lutte de classe, ni de capitalisme. C’est un choix politique conscient. Il se propose de gouverner dans le cadre du capitalisme et, s’il le faut – et il le faudra nécessairement –, en prenant des mesures contre la classe ouvrière.

Dès aujourd’hui, au niveau local, on peut voir à quel point les politiciens de la mouvance de Podemos y sont prêts. Il y a deux mois, en février, la maire de Barcelone, Ada Colau, élue avec le soutien de Podemos, s’est opposée avec virulence à la grève des travailleurs du métro barcelonais, mobilisés pour leurs salaires et contre la précarisation de l’emploi dans leur entreprise.

Les travailleurs n’ont vraiment aucune raison d’accorder leur confiance à ces politiciens, qui sauront se montrer à leur égard aussi durs et intraitables que les autres représentants de la bourgeoisie.

Conclusion

Alors, quelles conclusions tirer de ces deux exemples ?

En votant pour Syriza en Grèce et pour Podemos en Espagne, les travailleurs ont exprimé leur refus de l’austérité, leur refus d’accepter des sacrifices imposés pour sauver les profits des banquiers. Ils ont exprimé leur rejet des partis de gauche qui avaient trahi leur confiance et qui avaient démontré, dans cette période de crise, qu’ils étaient des serviteurs dévoués des financiers, des riches et des exploiteurs. Ils ont apporté leur soutien à des partis qui affirmaient vouloir s’attaquer aux inégalités et au chômage, et dont l’image combative était associée à des mobilisations survenues dans la période récente.

De la part des travailleurs, ce vote pour Syriza et Podemos pourrait représenter une étape dans la maturation de leur conscience de classe, de leur conscience politique, car ils ont exprimé leur colère et leur révolte.

Mais les dirigeants de Syriza et Podemos se proposent, eux, de canaliser cette colère en la limitant au seul terrain électoral et de détourner les travailleurs de toute mobilisation susceptible de mettre en danger le pouvoir des capitalistes. Tous leurs discours sur la nécessité de redonner le pouvoir au peuple et de recréer une vraie démocratie ne leur servent qu’à leur permettre d’utiliser le vote des travailleurs pour s’intégrer dans le jeu politicien du parlementarisme bourgeois. Qu’ils soient sincères ou qu’ils mentent délibérément aux masses, le résultat est le même.

Ils trompent les travailleurs quand ils leur affirment qu’il est possible de mener une politique de progrès social en restant dans le cadre du capitalisme, malgré la crise, la dette et le vampirisme du système financier.

De telles perspectives ne peuvent conduire qu’à des impasses, parce que le capitalisme en crise ne peut offrir comme seul avenir que plus de chômage et plus de misère encore et que, pour échapper à cet avenir, la seule solution est de renverser ce système absurde et criminel.

L’expérience de Tsipras en Grèce montre que tous ceux qui n’ont pas l’objectif de renverser le pouvoir des capitalistes finissent par s’y soumettre quand ils arrivent au pouvoir et par gouverner contre les travailleurs.

Alors, nous avons confiance dans la capacité de la classe ouvrière à relever la tête. Nous sommes convaincus que la classe ouvrière engagera la lutte pour défendre ses droits et ses conditions de vie, pour « le pain, un travail et un toit », comme le clamaient les travailleurs en Espagne. Et quand elle engagera cette lutte, avec la conscience qu’il s’agit d’une véritable guerre de classe contre les exploiteurs, il lui faudra aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’expropriation de la bourgeoisie et jusqu’à la prise du pouvoir. Car les classes possédantes défendront leur pouvoir avec l’acharnement et la violence dont elles ont toujours fait preuve dans le passé. Et les travailleurs espagnols ont déjà eu à vivre en 1936 une telle expérience, que nous avons tenu à rappeler.

Toute l’histoire du mouvement ouvrier et de ses luttes pour changer la société montre que la classe ouvrière a la capacité de s’emparer du pouvoir. Par sa place dans l’économie, par ses habitudes de travailler collectivement, elle est la mieux placée pour affronter et vaincre ceux qui dirigent la société et qui sont ses exploiteurs directs.

Mais toute l’histoire du mouvement ouvrier montre aussi que, dans les périodes où la classe ouvrière se mobilise pour engager sa guerre contre la bourgeoisie, elle a besoin de pouvoir déjouer les pièges politiques qui lui sont tendus par tous les Syriza et les Podemos, par tous ces mouvements qui veulent modérer sa lutte et la désamorcer.

Pour parvenir à surmonter ces obstacles politiques, la classe ouvrière aura besoin d’un parti révolutionnaire, regroupant les plus conscients de ses militants, un parti qui soit capable d’exprimer ses intérêts à chaque étape de ses combats, qui soit capable d’opposer à la politique des représentants de la bourgeoisie celle des travailleurs, afin que les travailleurs puissent comparer, comprendre où ils en sont, se fixer les objectifs adaptés et arriver à la conscience qu’ils peuvent et doivent prendre le pouvoir.

La conclusion à tirer, pour tous ceux qui veulent changer cette société, c’est qu’il est urgent d’œuvrer à construire un parti communiste révolutionnaire regroupant des militants fondant leur confiance exclusivement sur l’idée que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes et que le programme communiste révolutionnaire constitue la seule alternative à ce système capitaliste en crise qui pourrit sur pied.