Un siècle après la révolution d’Octobre, la Russie à l’heure du capitalisme décadent

Cercle Léon Trotsky
15/06/2018

À en croire les commentateurs, la Russie ne fera pas d’étincelles durant le Mondial de football qu’elle accueille actuellement. Mais Poutine décline un vocabulaire sportif depuis la dernière campagne électorale en proclamant aux Russes : « Nous sommes une équipe ! », dont il se veut évidemment le capitaine. Réélu président de la Fédération de Russie pour la quatrième fois en mars dernier, au terme de son mandat il aura dirigé le pays pendant vingt-quatre ans, en comptant les quatre années où il permuta les rôles avec son Premier ministre Medvedev, de 2008 à 2012, pour respecter la Constitution tout en restant le véritable maître à bord.

Cette année, donné largement gagnant par les sondages, Poutine s’est contenté d’un seul meeting à Moscou où, face à des dizaines de milliers de personnes, il n’a parlé que trois minutes. Mais les médias faisaient sa campagne 24 heures sur 24, multipliant les reportages flatteurs et les interviews courtisanes. C’était tellement outré qu’une photo montage a circulé, le montrant torse nu, juché sur un ours dans le lit d’une rivière. Quant aux autres candidats, ils n’ont pas défendu un quelconque programme : ils n’en avaient pas et se sont bornés à faire le spectacle sur les plateaux de télévision.

Pour les dirigeants russes, le seul enjeu était de faire voter le maximum de gens. Avec le temps, ils ont appris et compris tout l’intérêt qu’il y a à s’abriter derrière un multipartisme bien contrôlé et le verdict des urnes. Et le jour du scrutin n’avait pas été choisi au hasard : ce 18 mars, le pouvoir célébrait le quatrième anniversaire du rattachement de la Crimée à la Russie. Poutine voulait qu’une forte participation témoigne de l’esprit patriotique du pays.

La commission centrale électorale a envoyé des millions de SMS appelant à se rendre aux urnes. Des appels semblables ont été affichés sur les panneaux publicitaires, imprimés sur les tickets de transport et les tickets de caisse, relayés sur internet. Les entreprises ont même fait pression sur leurs salariés, affrétant des bus pour les emmener voter – un dimanche – et leur demandant parfois une preuve de leur participation. Et il y a eu des incitations plus directes, tels ces concours organisés autour des bureaux de vote. À Krasnoïarsk, par exemple, en Sibérie, une voiture était le premier prix d’un concours de selfies intitulé : « Je vote avec des amis. »

Poutine a été réélu avec 76,69 % des suffrages, son meilleur score. Il s’agissait clairement d’une parodie de scrutin démocratique, la fraude organisée étant la règle en Russie. Pourtant il est indéniable que le président a bénéficié d’un certain consensus dans la population. Vu d’ici, on peut se demander pourquoi car son régime est pour le moins marqué par l’autoritarisme. Le Kremlin exerce une censure visible, compromet des responsables politiques tombés en disgrâce, interdit la plupart des manifestations, et détient des opposants en prison pendant de longues années. Certains artistes, metteurs en scène, cinéastes, sont empêchés de s’exprimer. La répression s’abat aussi sur les militantes féministes, et les homosexuels que des lois discriminantes désignent à la vindicte populaire.

Et bien sûr, la Russie est particulièrement critiquée en Occident pour son rôle en Ukraine, pour avoir annexé la Crimée en 2014, et pour son soutien au dictateur syrien Bachar el-Assad. Le régime russe est ainsi mis au banc des accusés quand d’autres, tout aussi autoritaires, sont parfaitement acceptés par Washington, Berlin ou Paris. Des sanctions américaines et européennes, renouvelées et aggravées depuis 2014, frappent la Russie.

Cette situation, Poutine s’en sert pour souder autour de lui la population qui comprend mal pourquoi l’Occident lui reproche d’être coupable de tout. Le nationalisme omniprésent dans la société russe s’appuie sur ce sentiment et le nourrit à son tour.

Et puis, les Russes restent profondément marqués par l’effondrement de leur ancien pays, l’Union soviétique. Dans la décennie qui l’a suivi, les années 1990, le capitalisme, dont on leur avait dit qu’il allait améliorer leur vie, n’a apporté à la plupart qu’une brutale aggravation de leur sort. Par comparaison, l’arrivée au pouvoir de Poutine a été associée à la reprise en main de la situation par l’État et à un relatif redressement du niveau de vie au cours des années 2000.

Cela étant, il ne faut pas s’imaginer que la population adhère sans réserve au régime, ni qu’elle se satisfait de ses conditions de vie et de l’évolution de la société en général.

Tous les ans, Poutine se livre à un exercice de communication télévisé : dans une émission nommée Ligne directe, il répond pendant plusieurs heures aux questions et doléances de citoyens russes. L’émission le met en valeur bien sûr, mais les questions n’en sont pas moins révélatrices. Lors de l’émission du 7 juin dernier, plusieurs questions ont porté sur l’augmentation des taxes, du prix de l’essence, du prix des marchandises en Crimée, sur le coût exorbitant des crédits, les bas salaires des enseignants, l’état déplorable des hôpitaux et des routes, l’allongement de l’âge de la retraite, ou encore le scandale de décharges toxiques à ciel ouvert qui empoisonnent littéralement les habitants autour de Moscou.

Alors, on doit se demander dans quelle mesure et pourquoi une partie de la population soutient la personne et la politique de Poutine, mais aussi et surtout en quoi ce régime et celui qui l’incarne sont nécessaires aux nantis et privilégiés qui dirigent la Russie aujourd’hui. Et d’abord, qui sont-ils ?

On ne peut le comprendre sans avoir à l’esprit qu’une société originale s’était construite pendant soixante-dix ans en Union soviétique, dont la Russie a hérité. Dans ce pays, qui fut le premier et le seul à ce jour où les travailleurs prirent le pouvoir et commencèrent à édifier une société sur de nouvelles bases, il y a un siècle, quelles traces le passé a-t-il laissées ? Et comment la Russie évolue-t-elle, depuis des décennies que ses dirigeants lui ont officiellement tourné le dos ?

De la naissance de l’État ouvrier à sa dégénérescence

En décembre 1922, plusieurs États nés de la révolution d’Octobre constituèrent l’Union des républiques socialistes soviétiques, l’URSS. Sur un territoire représentant un sixième des terres émergées, l’existence de l’État ouvrier devait être un point d’appui pour la lutte du prolétariat mondial, le sort de l’un et de l’autre étant intimement liés. Mais les pays impérialistes réussirent à isoler le pouvoir des soviets, en écrasant les révolutions qui avaient éclaté en Europe dans la foulée d’Octobre. L’histoire de l’URSS, dont l’existence se prolongea jusqu’en décembre 1991, allait suivre un cours que personne n’avait prévu.

La nouvelle société partait d’un niveau très bas. À la fin du 19e siècle, sous la domination impérialiste, celle des trusts capitalistes sur la planète, l’empire tsariste restait un État arriéré. Certes, les capitaux étrangers y avaient développé des poches d’industrialisation et cela avait donné naissance à la classe ouvrière qui allait s’emparer du pouvoir, mais dans les campagnes, l’immense masse de la paysannerie était misérable et illettrée quand la révolution éclata.

En plus du poids de cette arriération, l’État ouvrier hérita d’une économie ruinée par sept années de guerre, la Première Guerre mondiale puis la guerre civile.

Et à tout cela s’ajouta le fait que, pendant toute son existence, l’URSS allait subir un blocus économique de fait de la part des pays impérialistes, ce qui la coupa de l’économie mondiale et de la division internationale du travail. Or il y a bien longtemps que le capitalisme a mondialisé l’économie. Marx et Engels le soulignaient déjà dans le Manifeste du parti communiste en 1848. L’idée du socialisme dans un seul pays, que Staline promut à partir de 1924, leur aurait semblé aberrante.

L’isolement de l’URSS entraîna le développement d’un appareil administratif tentaculaire à la place des soviets ouvriers, la fusion du parti bolchevique avec cet appareil et, en fin de compte, l’installation aux commandes d’une couche de professionnels du pouvoir : la bureaucratie soviétique. Cette caste prit rapidement conscience d’avoir des privilèges et des intérêts particuliers à défendre.

Au sein du parti bolchevique, un combat s’engagea contre la dégénérescence bureaucratique de l’État ouvrier : parmi les révolutionnaires d’Octobre et ceux qui avaient mené la guerre civile puis entrepris l’édification de l’État soviétique, une tendance se groupa derrière Trotsky, l’Opposition de gauche bolchevique-léniniste. Elle lutta contre le stalinisme durant une quinzaine d’années dans des conditions de plus en plus dures. À la fin des années 1930, Staline, n’ayant pas réussi à réduire les trotskystes au silence, en fusilla des milliers, après les avoir parqués dans des camps, puis il fit assassiner Trotsky.

Dès les années 1920, le stalinisme joua donc un rôle politique profondément réactionnaire, non seulement en URSS, mais dans l’ensemble du mouvement ouvrier et communiste mondial. Il contribua à la défaite de la révolution chinoise de 1925-1927, puis sacrifia délibérément les luttes des travailleurs allemands, français et espagnols, entre autres. Tout étant lié, le rapport des forces entre prolétariat et bourgeoisie se mesurant en définitive à l’échelle mondiale, chaque défaite provoquée par le stalinisme entraîna à son tour des répercussions négatives en URSS : le renforcement de la bureaucratie et de sa dictature sur la société.

En 1936, dans La Révolution trahie, Trotsky, tout en soulignant les immenses progrès que la révolution avait permis, fit le bilan du processus qui avait conduit la bureaucratie stalinienne au pouvoir : il qualifia l’État soviétique d’État ouvrier dégénéré.

L’étatisation et la planification, acquis de la révolution d’Octobre

Sur la base de l’expropriation des capitalistes et des propriétaires fonciers, l’économie avait été étatisée et réorganisée selon un plan à l’échelle de tout le pays. Trotsky saluait l’industrialisation naissante, certes menée sous la contrainte du régime stalinien, mais qu’avaient rendu possible la mobilisation des classes populaires et l’élan impulsé par la révolution sociale. Contrairement aux fadaises de la propagande stalinienne, l’économie soviétique ne rattrapait pas le capitalisme, cependant ses résultats étaient sans précédent dans l’histoire, alors même que le capitalisme s’enfonçait dans la crise à la suite du krach de 1929.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, malgré les ravages du conflit et le parasitisme de la bureaucratie, le développement industriel de l’URSS lui valut d’être qualifiée de deuxième puissance mondiale derrière les États-Unis. Pourtant des expressions en vogue comme « les deux Grands » cachaient d’énormes disparités : d’un côté, les États-Unis disposaient avec leurs alliés européens de ressources colossales et de la technique la plus moderne, tandis que l’URSS n’était qu’un géant aux pieds d’argile.

Tous ceux qui se sont réjouis de la fin de l’URSS répètent depuis trente ans que son économie était à bout de souffle, qu’elle avait perdu la compétition avec le capitalisme. Mais c’est faux : ce n’est pas l’efficacité de l’économie planifiée qui est en cause. Au contraire, celle-ci permit à l’URSS de ne pas subir la domination impérialiste pendant 70 ans. Ou, en tout cas, pas directement. Car elle n’y échappa pas complètement bien sûr, et on peut dire qu’en dernier ressort l’URSS isolée, coupée de la division internationale du travail, subit le contrecoup des défaites du prolétariat dans les autres pays. C’est cela qui entrava son développement et fut la cause de son effondrement.

Si l’on en juge avec honnêteté, force est de constater que, dans la même période, malgré ses ressources et ses moyens immenses, le capitalisme s’est révélé incapable de développer de façon comparable la moindre région du monde. La bourgeoisie ne joue plus aucun rôle progressiste depuis longtemps, alors que la révolution prolétarienne, elle, recèle des possibilités immenses dont l’exemple de l’URSS n’a finalement donné qu’une petite idée.

1991 : la fin de l’URSS, provoquée par l’irresponsabilité de la bureaucratie au pouvoir

Très tôt, les dirigeants staliniens copièrent le style de vie et les mœurs des occidentaux mais, contrairement à ces derniers, ils ne pouvaient pas accumuler du capital de génération en génération car ils n’étaient pas propriétaires des moyens de production. Leur enrichissement provenait uniquement des prélèvements que leurs places dans l’appareil d’État leur permettaient d’effectuer sur l’économie étatisée. La bureaucratie était donc moins stable, moins puissante que la bourgeoisie ; elle n’avait ni ses profondes racines historiques ni son assise sociale. Elle devait dissimuler l’origine et l’étendue de ses privilèges qui contredisaient les principes égalitaires proclamés par le régime. La bureaucratie n’était pas une classe sociale au sens marxiste, dont l’existence aurait répondu à une nécessité historique apparue du fait du développement de la société ; elle n’était que le produit secondaire d’une révolution ouvrière restée isolée et ayant dégénéré.

Dès l’origine, l’irresponsabilité des bureaucrates menaça la stabilité et la survie du jeune État soviétique, leur avidité n’ayant d’égale que leur aveuglement. Pour assurer leur domination collective sur la société, il fallut la dictature personnelle d’un chef incontesté : ce fut Staline. Il s’employa non seulement à faire taire toute critique contre la caste dirigeante, d’où qu’elle vienne, mais mit aussi au pas la bureaucratie elle-même, afin d’empêcher que ses rivalités et ses appétits ne fassent éclater le pouvoir. C’était le prix à payer pour pouvoir piller le pays.

À la mort du dictateur en 1953, tout risque de révolution ouvrière semblant écarté et la situation de l’URSS stabilisée, la caste dirigeante voulut profiter plus librement de ses avantages. Le régime assouplit la dictature qui pesait sur elle, ce qui lança d’une certaine façon le processus qui allait conduire à l’éclatement de l’URSS. À la tête des républiques soviétiques, au sommet du parti et de l’État, des clans dirigeants s’octroyèrent de plus en plus d’autonomie pour mettre leur fief en coupe réglée.

Toutefois, pendant encore près de quarante ans, la génération des dirigeants issus de l’époque stalinienne, puis khrouchtchévienne, réussit à maintenir l’autorité du pouvoir central.

Dans les années 1980, ce pouvoir se retrouva incarné par des vieillards, qui mouraient les uns après les autres, sur fond de crise économique, de guerre en Afghanistan où l’URSS s’était embourbée, et de pressions de l’impérialisme américain pour l’asphyxier par la course aux armements. Les jeunes loups appelés à prendre la relève, dont un certain Gorbatchev, allaient avoir du mal à imposer leur autorité.

Les rivalités entre les clans de la bureaucratie éclatèrent au grand jour lorsque Gorbatchev, nommé secrétaire général du PCUS (Parti communiste de l’URSS) par ses pairs, lança en 1985 la perestroïka: une politique visant à remettre sur pied l’économie et la société sans changer le système. Pour y parvenir, il tenta de contourner ses opposants en s’appuyant sur une partie de la bureaucratie, en vain. Il en appela alors à la petite bourgeoisie, notamment à l’intelligentsia, puis à des couches de plus en plus larges de la population, en promettant des changements. Mais il ouvrit ainsi une boîte de Pandore d’où surgit un vent de contestation qui allait le submerger.

Boris Eltsine, un apparatchik de haut rang, pur produit du régime, sur lequel Gorbatchev espérait s’appuyer, le doubla en matière de démagogie en encourageant toutes les républiques et régions à prendre autant d’autonomie « qu’elles pourraient en avaler ». S’étant fait élire président de la République soviétique de Russie, Eltsine, devenu le porte-drapeau de la plupart des clans russes de la bureaucratie, contesta le monopole du parti unique. Puis s’étant hissé sur la vague de contestation qui se généralisait, il signa la dissolution de l’URSS avec ses homologues d’Ukraine et de Biélorussie, en décembre 1991. Gorbatchev dut démissionner. Mais Eltsine lui-même n’avait plus guère de moyens pour asseoir son autorité, fût-ce à l’échelle de la seule Russie.

Partout, les bureaucrates se jetaient sur les entreprises et les richesses se trouvant à leur portée. Leur avidité déboucha sur des conflits, le plus souvent armés, attisés par des mouvements séparatistes. La guerre ravagea le Caucase russe et bien des républiques ayant accédé à l’indépendance, de l’Azerbaïdjan à la Géorgie en passant par la Moldavie, et certaines régions d’Asie centrale.

L’éclatement de l’URSS, un recul économique, social et politique

L’éclatement de l’URSS eut des effets dévastateurs, car son économie avait été conçue comme un tout et était hypercentralisée. La plupart des nouveaux États indépendants se retrouvèrent dans une situation invivable, et pour très longtemps.

Aujourd’hui par exemple, le Tadjikistan, ex-république soviétique d’Asie centrale, est l’un des pays les plus pauvres du monde. Sur une population d’environ neuf millions d’habitants, près d’un million de Tadjiks travaillent désormais en Russie où ils sont traités comme des parias. À la fin des années 2000, l’argent qu’ils envoyaient à leurs familles représentait la moitié du PIB du Tadjikistan.

L’Arménie, petite république du Caucase que l’effondrement de l’URSS a laissée sans industrie, ne survit que grâce à l’argent de sa diaspora et à l’aide de la Russie. En Biélorussie, les salaires baissent, la production diminue et l’on propose aux chômeurs de nettoyer les rues et de ramasser des pommes de terre.

Quant à l’Ukraine, à l’industrie développée du temps de l’URSS, l’Union européenne et les États-Unis ont voulu l’attirer dans leur sphère d’influence. Aujourd’hui tiraillée entre l’Occident et la Russie, ruinée et ravagée par la guerre civile, elle rappelle tragiquement que ce n’est pas de l’impérialisme que peut venir le salut.

Dans tous les cas, la pauvreté a explosé, et comment aurait-il pu en être autrement ? Avant, chaque république soviétique était spécialisée dans certaines productions en fonction de ses ressources et de sa main-d’œuvre : industries textiles, minière, métallurgique, agriculture, élevage étaient complémentaires. Cela allait même au-delà de l’espace soviétique puisque, entre autres, l’Allemagne de l’Est et la Hongrie fournissaient des médicaments à l’ensemble de ce qu’on appelait le bloc de l’Est, constitué de l’URSS et des Démocraties populaires. Le fait de ne plus pouvoir se procurer ces médicaments ou, à leur place, des médicaments occidentaux à des prix exorbitants, contribua à une régression terrible dans le domaine de la santé, et au recul de l’espérance de vie.

Du temps de l’URSS, l’enseignement était gratuit et ouvert à tous. Bien sûr, il y avait des écoles spéciales, des instituts universitaires renommés où pratiquement seuls les enfants des bureaucrates pouvaient étudier, mais tout le monde avait accès à une éducation de base, et parfois plus. Après 1991, les enseignants cessèrent d’être payés correctement et le système éducatif public, le seul jusqu’alors, s’effondra.

Sur le plan politique, la multiplication des frontières désormais érigées sur l’immense territoire de l’ex-URSS, entrava la libre circulation des populations. Et des régimes autoritaires furent mis en place dans toutes les républiques ex-soviétiques, avec parfois un décor démocratique, le plus souvent sans même s’en donner la peine.

Enfin, partout dans le monde, l’éclatement de l’URSS s’accompagna d’un recul dans le domaine des idées. Avant, il n’y avait pas besoin d’expliquer qu’une société sans bourgeoisie était possible : c’était un fait. Mais comme la fin de l’URSS est survenue sans que la classe ouvrière intervienne de façon indépendante pour défendre ses intérêts, cela a semblé donner raison à ceux qui critiquaient les idées de planification, d’étatisation et bien sûr, de transformation sociale ; parce que la transformation sociale, d’accord mais pour quoi faire ? Pour aller où ? si la population soviétique ne jugeait pas sa société meilleure que la société capitaliste ?

Pour notre part, nous n’avons aucune nostalgie de l’URSS des bureaucrates. Mais dans les conditions où elle s’est produite, l’évolution que l’ex-URSS a connue ne pouvait aller que dans le sens de la régression. L’explosion de l’espace soviétique n’a rien apporté de bon, ni sur le plan matériel ni au niveau des consciences. Seul le prolétariat aurait pu proposer une autre perspective : renverser le régime bureaucratique pour aller vers un rétablissement de la démocratie ouvrière, en reprenant en main l’économie étatisée et planifiée héritée de la révolution d’Octobre.

Les années 1990, eldorado pour quelques-uns...

Dès la fin de l’URSS, les dirigeants russes et leurs conseillers occidentaux imposèrent ce qu’ils appelèrent une thérapie de choc en Russie, ouvrant la voie au marché et aux privatisations. En fait, ce fut une sorte de Far West et, sous couvert d’un partage de la propriété collective entre tous, un pillage généralisé des biens de l’État. Dans cette ruée vers l’or, combines, fraudes, expropriations mafieuses et règlements de compte étaient la règle. Les banquiers et patrons qui surgissaient au grand jour, issus de la bureaucratie, de la petite bourgeoisie et de la pègre, se faisaient trouer la peau en pleine rue plus souvent qu’à leur tour.

Parmi ceux qui crurent leur heure venue de se transformer en bourgeois, ou simplement de monter une petite entreprise ou un commerce, il y eut nombre de déçus, évincés par d’autres qui disposaient de meilleurs appuis. Les mieux placés étaient ceux qui pillaient le pays depuis toujours : les bureaucrates liés aux sommets de l’ex-parti unique et de la police politique, ceux aussi qui avaient noué des relations avec les barons de la pègre. Les procédures légales et les droits de propriété, comme le découvrirent les hommes d’affaires occidentaux qui se risquaient alors en Russie, ne valaient rien face aux kalachnikovs, aux juges vénaux et aux appuis politico-mafieux des uns et des autres.

Ceux qu’on appela les oligarques devinrent milliardaires en un rien de temps. Liés à différents groupes de la bureaucratie qui les poussaient en avant et dont ils étaient en quelque sorte des fondés de pouvoir, ils accumulèrent des fortunes colossales. Les oligarques alors les plus en vue, Berezovski, Goussinski, Potanine, appartenaient au clan d’Eltsine, surnommé la Famille.

L’un de ces oligarques, Potanine, ayant mis la main sur Norilsk Nickel, premier producteur de nickel au monde, fut vice-Premier ministre pendant deux ans. En mars 1995, il initia un plan appelé Prêts contre actions : l’État offrit des entreprises publiques à des banques privées en garantie de prêts accordés par celles-ci. Tout était convenu d’avance : l’État se déclarait incapable de rembourser ces prêts et les entreprises tombaient dans l’escarcelle des oligarques. Ils mirent ainsi la main sur les trusts les plus rentables, dont les producteurs de matières premières, pour des sommes dérisoires. Berezovski déboursa 100 millions de dollars pour rafler le groupe pétrolier Sibneft dont il revendit aussitôt 8 % à Total au prix du marché, soit 118 millions de dollars : bref il acquit Sibneft pour rien.

Tout cela ne faisait pas de la nouvelle Russie une économie viable, au contraire. Des milliardaires peuvent faire fortune quelque part, et la Russie est l’un des pays qui en comptent le plus, sans susciter le moindre développement économique.

Les oligarques, bureaucrates, mafieux qui s’appropriaient des entreprises s’empressaient souvent de les revendre morceau par morceau. Leur principal souci était d’accumuler le plus vite possible d’énormes paquets de dollars placés sur des comptes à l’étranger. Soit dit en passant, le système financier mondial, par contrecoup, fut l’un des grands bénéficiaires de ce pillage de l’ex-URSS.

... catastrophe et traumatisme pour tous les autres

Pour les classes populaires, ce fut une catastrophe comme on n’en a jamais vu en temps de paix dans aucun pays développé. Entre 1989 et 1998, le PIB de la Russie chuta de 55 %. L’inflation atteignit 2 500 % entre 1991 et 1992. Ceux qui avaient quelques économies les virent partir en fumée. En 1993, le gouvernement distribua des actions des entreprises à la population, qui les revendit pour en tirer quelques sous, ou les laissa au fond des tiroirs. Rapidement, la majorité des actions se retrouva entre les mains des accapareurs les plus voraces.

Les salaires n’étaient plus versés, ou avec des mois de retard. Pour survivre, des millions de familles n’avaient que le système D, les potagers à la campagne, le troc, très répandu aussi entre les entreprises. On voyait aux bouches de métro des files de personnes âgées vendant leurs pauvres affaires personnelles. Les retraites, déjà minables, n’étaient plus payées. L’espérance de vie s’écroula : des gens mourraient de dénutrition, de désespoir, de maladies. Et pour couronner le tout, la crise financière qui frappa la Russie en 1998 provoqua un krach terrible.

Même la petite bourgeoisie, qui avait cru que, passé le cap de la « thérapie de choc », elle pourrait prospérer à l’image des classes moyennes occidentales, n’avait plus que ses yeux pour pleurer.

Au début des années 2000, dans une Russie comptant 145 millions d’habitants, on en était à 40 millions vivant sous le seuil de pauvreté. Pour ceux qui l’ont vécue, cette décennie fut un cauchemar. Aujourd’hui encore, c’est une évidence largement partagée dans la population que les détenteurs des richesses du pays sont des voleurs. Et la crainte de retomber dans un chaos pareil à celui des années Eltsine pèse toujours sur les consciences.

Au tournant des années 1990, la perestroïka s’étant accompagnée d’un vent de liberté, il y avait eu un foisonnement de publications, de meetings, de discussions, et la création d’organisations politiques de toutes sortes. Mais la forme concrète des libertés promises s’avérant être une caricature de régime présidentiel, le règne des mafias et la liberté pour la bureaucratie de mettre le pays en coupe réglée, la démocratie gagna un surnom peu flatteur, « dermokratia », formé sur le mot « merde » en russe.

Les libertés démocratiques, dont une fraction de la petite bourgeoisie se voulait le champion, passèrent alors très vite au second plan des préoccupations de la population, vu la dégradation de ses conditions de vie. C’est cela, encore aujourd’hui, plus que la prétendue popularité de Poutine, qui explique que les aspects autoritaires de son régime sont souvent justifiés ou en tout cas acceptés.

Certes, quand le prolétariat retrouvera le chemin des luttes et qu’il se heurtera alors à la répression, ce sera une autre histoire. Mais ce qui s’est passé en Russie montre bien que les mots de liberté et de démocratie, si les travailleurs ne leur donnent pas un contenu concret en défendant leurs propres intérêts, ne servent qu’à les tromper.

L’élection de Poutine, sorti du chapeau des forces de sécurité et adoubé par Eltsine

À la fin de sa présidence, Eltsine, alcoolique, titubait devant les caméras. Corrompu jusqu’à la moëlle, il trempait dans des affaires menaçant de l’envoyer en prison avec ses proches, et son clan cherchait comment passer la main sans dommage.

Quant à l’État russe, il n’en finissait pas de se décomposer. L’appareil militaire avait vu ses crédits d’équipement coupés. Non seulement l’armée était en piteux état, mais son haut commandement avait perdu son prestige. C’était une humiliation inouïe, aggravée par le fait que l’armée avait dû évacuer l’Europe de l’Est, l’ex-URSS non russe, et qu’elle venait de perdre la première guerre de Tchétchénie, déclenchée par le refus des chefs tchétchènes d’intégrer la Fédération de Russie. Les officiers russes rêvaient de revanche. Et c’était pareil dans tous les ministères, toutes les administrations où une foule de bureaucrates avaient vu se dégrader leur statut et leurs privilèges. Dans les coulisses du pouvoir, des voix de plus en plus nombreuses plaidaient pour le rétablissement un État fort.

Poutine apparut comme la solution, tant pour Eltsine que pour les apparatchiks à la recherche d’un homme providentiel. Il avait fait carrière au KGB, puis comme adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, qui l’avait embauché pour faciliter toutes sortes de trafics. Ayant fait ses preuves, il devint directeur du FSB, l’ex-KGB. Il y fit merveille puisqu’il évita au président de finir victime de ses turpitudes. En août 1999, Eltsine le nomma Premier ministre, puis le 31 décembre, il lui laissa la présidence par intérim. En mai 2000, cet inconnu de l’opinion publique fut élu président après une campagne médiatique menée au pas de charge et financée par la Famille.

Autour de Poutine se trouvaient plusieurs groupes d’hommes, qu’on appelle en russe les siloviks, ce qu’on peut traduire par représentants des ministères de forces, armée, police, FSB, le noyau dur autour duquel la bureaucratie avait assis sa dictature sur la société. Ces hommes reprirent en mains les ministères et tous les organes du pouvoir. Le plus connu, Igor Setchine, avait travaillé avec Poutine à Saint-Pétersbourg et était lié aussi au FSB. On le propulsa à la tête du conseil d’administration de Rosneft, premier groupe pétrolier russe, un poste qu’il occupe toujours. Derrière Poutine se trouvaient aussi Patrouchev, qui le remplaçait à la tête du FSB, le procureur général Oustinov et d’autres hauts fonctionnaires du même acabit.

La deuxième guerre de Tchétchénie

Alors qu’il n’était encore que Premier ministre, Poutine lança une seconde guerre en Tchétchénie. Il prit pour prétexte plusieurs attentats à Moscou, attribués aux séparatistes tchétchènes, mais on soupçonne les services secrets russes de les avoir organisés eux-mêmes. Il s’agissait de rétablir l’autorité de l’État en faisant un exemple le plus frappant possible.

En dix ans, cette nouvelle guerre allait faire plus de 100 000 morts dans la population, et plus de 10 000 parmi les soldats russes. L’armée tortura, viola, sema la terreur. Villes et villages furent rasés, dont la capitale, Grozny, à deux reprises. Tout le pays fut plongé dans un climat guerrier. Plusieurs attentats et prises d’otage, faisant chaque fois plusieurs centaines de morts, frappèrent la Russie. En 2006, la journaliste Anna Politkovskaïa, qui dénonçait la politique de Poutine, fut assassinée.

Pour rétablir l’ordre en Tchétchénie, Poutine avait misé sur Akhmad Kadyrov, chef religieux, trafiquant d’armes et ancien seigneur de guerre indépendantiste. Celui-ci fut tué en 2004 et son fils Ramzan, chef des milices de tueurs-racketteurs du régime, lui succéda. Avec l’appui de Poutine, il règne sur la Tchétchénie aujourd’hui : il ne reconnaît que la charia, justifie la polygamie, impose le port du voile islamique aux femmes et se livre à une chasse aux homosexuels, contraints de fuir pour échapper à la mort. Poutine s’en lave les mains, pourvu que la république tchétchène soit tenue d’une main de fer, et que cela ne fasse pas trop de vagues.

Le rétablissement de la « verticale du pouvoir »

Dans son premier discours présidentiel, Poutine avait annoncé vouloir rétablir ce qu’il appelait la verticale du pouvoir. En 2004, il supprima l’élection des gouverneurs de région. Ceux-ci furent nommés par le Kremlin, qui, en outre, divisa le pays en sept districts fédéraux ayant à leur tête des représentants directs du président. Ces super-préfets contrôlent l’ensemble du territoire, notamment à travers la gestion des impôts et des dotations fédérales. En 2012, la reprise en main étant assurée, les gouverneurs purent être à nouveau élus, mais sur la base d’une liste de candidats désignés par le président. En septembre dernier, Poutine a ainsi remplacé d’un coup onze gouverneurs.

Au fil des ans, il a fini par écarter des postes dirigeants certains de ceux qui lui avaient permis d’établir son pouvoir. Désormais, il préfère s’appuyer sur des hommes plus jeunes, qui lui doivent tout. Ces « Poutine boys », présentés comme de bons administrateurs, issus de grandes écoles, du monde de la finance et de l’entreprise, servent à conforter le pouvoir du chef qui les a promus, une pratique rappelant Staline ou ses successeurs.

De façon générale, la verticalisation du pouvoir s’est traduite par la suppression de toutes les marges d’autonomie que les régions avaient arrachées au pouvoir central sous Eltsine, et par un contrôle renforcé de la vie politique. En 2008, le nombre de partis autorisés fut réduit par un durcissement de leurs conditions d’enregistrement. Or les partis non enregistrés et les candidats sans-parti ne peuvent se présenter aux élections. En revanche, le parti pro-Poutine, Russie unie, est en fait un appareil qui regroupe des membres de l’administration et relaie la politique présidentielle dans tout le pays.

Et ce verrouillage de la vie politique se renforce d’année en année. Pour preuve, la suppression de l’élection au suffrage universel des maires de plusieurs grandes villes, dont Ekaterinbourg, la capitale de l’Oural, il y a à peine quelques mois.

La mise au pas des oligarques et l’affaire Khodorkovski

Dès le début de son premier mandat, Poutine convoqua les oligarques pour mettre les choses au point : à partir de maintenant ils devraient payer des impôts, ce qu’ils ne faisaient plus ; ils devraient réinvestir une partie de leur fortune dans l’économie ; et ils ne devraient plus se mêler de politique. En échange de quoi l’État ne remettrait pas en cause leur fortune, certes mal acquise, mais dont le nouveau pouvoir comptait tirer aussi quelque profit.

Ceux qui se crurent assez forts pour ne pas jouer le jeu furent brisés. Les milliardaires Berezovski et Goussinski durent s’exiler. Mais l’affaire ô combien révélatrice du nouveau rapport de force fut celle de Khodorkovski qui, bien que devenu l’un des hommes les plus riches de la planète, allait passer dix ans en camp pour avoir cru que rien ne pourrait contrecarrer ses ambitions.

Khodorkovski avait acquis le trust pétrolier Ioukos grâce au plan Prêts contre actions. D’après le PDG de l’époque de British Petroleum, il commença à parler « de faire élire des gens à la Douma [l’Assemblée nationale], de comment il ferait pour que les compagnies pétrolières ne paient pas beaucoup d’impôts et de toutes les personnes influentes qu’il avait dans la poche. » Il faisait du lobbying, subventionnait des ONG, des projets culturels privés, et tous les partis d’opposition à la fois, des libéraux au Parti communiste. Puis il envisagea de vendre une part importante de son trust au major américain Exxon. C’en était trop : accusé de trahir les intérêts russes, il fut arrêté en mai 2003 et son trust confisqué par l’État. Quand il fut gracié en 2014, il ne lui restait plus qu’à quitter la Russie.

D’autres oligarques choisirent alors de faire profil bas. Un Abramovitch, inquiété, dut revendre à l’État ses parts de sociétés dites stratégiques, en échange de quoi il put continuer ses affaires, quoique sous un certain contrôle : Poutine le promut, si l’on peut dire, gouverneur de la Tchoukotka, une région désolée face à l’Alaska, en l’incitant fermement à y investir une partie de sa fortune. Lui aussi finit par choisir l’exil.

Les grands possédants sous contrôle de l’État

Il est remarquable que les oligarques qui ont accepté bon gré mal gré de coopérer avec le pouvoir restent soumis à son bon vouloir. Dans aucun État bourgeois tant soit peu développé, le rapport des capitalistes avec leur État n’est celui-là. La propriété de la grande bourgeoisie y est solidement ancrée sur toute une assise sociale construite au cours de plusieurs siècles d’histoire sociale, économique et politique et, en temps normal, c’est l’État qui obéit à ses volontés, pas le contraire. On n’imagine pas Bernard Arnault, première fortune de France, privé du jour au lendemain de tout son capital par une décision de justice.

Poutine, lui, peut rappeler publiquement à l’ordre un PDG qui ne s’est pas présenté à une réunion avec le président : « M. Ziounine est peut-être malade, mais il ferait bien de se rétablir plus rapidement. Sinon, nous lui enverrons un médecin pour s’occuper de lui. »

Récemment, plusieurs affaires ont rappelé aux oligarques ce que cette médecine a d’expéditive. En 2014 notamment, l’arrestation de l’oligarque Evtouchenkov fut un choc dans les milieux d’affaires. À la tête d’une holding présente dans des secteurs de pointe et propriétaire de Bachneft, sixième entreprise pétrolière du pays, il était à l’opposé d’un Khodorkovski, loin de la politique, ne prenant aucun risque. Mais la justice le contraignit à céder Bachneft à Rosneft, dirigée par Setchine, l’homme des services de sécurité. Son cas servit de piqûre de rappel à ses confrères, au cas où certains auraient oublié qui, des milieux d’affaires et des dirigeants de l’État, avait le dernier mot. Depuis, Evtouchenkov a repris ses activités... jusqu’à la prochaine fois.

Un journaliste politique russe, Mikhaïl Zygar, résume bien la situation : « Les chefs d’entreprise comprennent, pour la plupart, que certains de leurs biens pourraient bientôt finir expropriés au profit de l’État. Cela fait longtemps qu’ils se sont faits à cette idée. On dit souvent que les principaux hommes d’affaires de la Russie ne sont pas des milliardaires mais simplement des gens qui travaillent avec des milliards de dollars d’actifs. Ils gèrent ce que Vladimir Poutine leur permet de gérer. »

Les héritiers de la bureaucratie soviétique

Par l’entremise de Poutine, les bureaucrates actuels, héritiers de ceux de l’époque soviétique, ont donc contraint les oligarques à remettre jusqu’à un certain point leurs biens en partage. À ce sujet, certains commentateurs ont utilisé l’expression « reprivatisation de velours » tandis que les libéraux pro-occidentaux horrifiés parlaient, souvent à tort, de renationalisations. Poutine fit bénéficier de ce qui apparaît comme une redistribution de la manne étatique son propre entourage et les forces de sécurité qui l’avaient porté au pouvoir, mais aussi des cercles bien plus larges de serviteurs de l’État, grands et petits, à qui il redonna de l’importance en leur restituant leur position, le prestige et les avantages qui allaient avec.

Coïncidence heureuse pour lui, à dater des années 2000, le cours des matières premières, dont celui du gaz et du pétrole, principales sources de revenus de la Russie, connut un boom. Grâce à cette rente, l’État put rembourser ses dettes et établir un budget excédentaire. Cela lui permit même de relancer à moindres frais l’appareil productif hérité de l’époque soviétique, sans avoir besoin de faire de nouveaux gros investissements. Poutine laissa alors quelques miettes à la population qui, du coup, assimila son pouvoir à l’amélioration de ses conditions de vie.

L’État s’assura le contrôle des secteurs stratégiques de l’économie, y limitant strictement la part des capitaux étrangers. À la tête du géant Gazprom, Poutine plaça un homme de confiance, Miller. À la tête du pétrolier Rosneft, Setchine. L’un de ses proches, Iakounine, prit les commandes de la compagnie des Chemins de fer de Russie. Et ainsi de suite. Il y a désormais des hauts fonctionnaires aussi riches que les oligarques à la tête des trusts étatiques, à cette nuance près que, contrairement à ces derniers, ils n’étalent pas leur fortune au grand jour.

Mais personne n’est dupe, car le train de vie des hauts fonctionnaires est sans commune mesure avec leur salaire, à commencer par le Premier ministre Medvedev, dont une vidéo qui a fait le buzz a montré qu’il possède plusieurs propriétés luxueuses en Russie et en Italie, à travers un réseau de prête-noms.

Poutine lui-même serait l’un des hommes les plus riches du monde. Les Panama papers ont révélé qu’un de ses amis d’enfance gérait ses capitaux placés sur des comptes off-shore. Un autre de ses amis, l’oligarque Rotenberg, a été surnommé le roi des contrats d’État. En 2014, il en décrocha beaucoup dans le cadre des Jeux olympiques de Sotchi ; en échange, il prit en charge la construction du pont reliant la Crimée à la Russie, que Poutine a inauguré le mois dernier. Ravi d’avoir pu s’y pavaner devant les caméras, Poutine vient de commander à Rotenberg un autre pont, cette fois au nord de la mer du Japon, entre le continent et l’île russe de Sakhaline.

Bureaucratisme et corruption du haut en bas de l’appareil d’État

Même si tous ne sont pas aux premières loges pour s’enrichir, les administrateurs de l’État à tous les niveaux sont redevables à Poutine du rétablissement de la verticale du pouvoir. Ils forment le socle de son soutien dans la société.

En 1936, Trotsky estimait que la bureaucratie, familles comprises, représentait quelque 25 millions d’individus sur une population totale de 170 millions. Combien sont-ils à présent en Russie ? C’est difficile à dire, mais ils sont très nombreux et Poutine a sauvé leur gagne-pain. Car au-delà des ministres affairistes au sommet de l’État, il y a la myriade de tous ceux qui ont le pouvoir de délivrer un papier officiel, d’accorder une autorisation, une exemption du service militaire, un permis de construire, un permis de conduire, ceux qui peuvent donner accès à une école réputée ou à un lit d’hôpital sans devoir attendre, ceux qui rendent un jugement favorable au tribunal, qui font passer un camion à la douane... bref tous ceux qui peuvent exiger des pots-de-vin. Et il faut verser des pots-de-vin pour tout.

Les entreprises privées, surtout les plus petites, n’échappent pas au racket de l’administration fiscale, de la police et des nombreux organismes chargés de l’environnement, du commerce, des transports. Elles sont censées respecter des milliers de normes, sous peine de se voir interdites d’activité, ce qui suscite l’aigreur de la petite bourgeoisie envers Poutine.

La corruption généralisée est, pour reprendre une expression de Pascal Marchand, un spécialiste de la Russie, « une affaire de frais généraux. Il faut en effet bien savoir à qui, combien et quand donner. »

Cet auteur, qui écrit en 2017, donne un exemple éclairant du poids et des mœurs de la bureaucratie russe : « En 2002, Poutine a réussi à faire voter la loi autorisant la propriété de la terre, un débat qui durait depuis douze ans. Mais la force des résistances dans les ministères et au Parlement est telle qu’elle stipule que la transaction ne peut s’effectuer que par l’intermédiaire de l’administration locale. Et (...) celle-ci contourne massivement la loi. Plutôt que de vendre, elle loue les terrains ruraux et surtout urbains, les plus demandés, le plus souvent sans appels d’offres et pour des baux courts, impliquant une fréquente et lucrative rétribution. »

Le capitalisme en crise incapable de développer la société russe

Le poids de la bureaucratie russe s’explique par l’histoire, mais aussi par l’incapacité du capital à faire fonctionner la société russe sur la base de l’économie de marché, en partant du niveau qu’elle avait atteint à la fin de l’époque soviétique. Dans les années 1930, Trotsky avait déjà écrit que si le capitalisme n’avait pas été aussi décadent, il aurait absorbé l’URSS d’une façon ou d’une autre, même sans avoir besoin de la renverser militairement. Il ajoutait qu’il aurait bénéficié pour cela de l’aide des sommets de la bureaucratie. Mais il y eut les suites de la crise de 1929, puis la Deuxième Guerre mondiale...

À présent le capitalisme mondial est en crise depuis plus de 40 ans et nulle part les trusts n’investissent de façon significative dans la production, pas même dans les pays impérialistes. Et si on les voit chercher à produire là où le coût de la main-d’œuvre est le plus avantageux, c’est de plus en plus dans la finance qu’ils réalisent leurs profits. En Russie c’est la même chose.

Bientôt trente ans après la fin de l’URSS, le climat d’investissement y est déplorable, se plaignent les capitalistes. Les droits de propriété ne sont toujours pas garantis devant les tribunaux, la corruption règne et les affairistes arnaquent leurs partenaires. En 2012, une compagnie d’assurances aussi grosse qu’AXA a eu maille à partir avec un oligarque proche du pouvoir, Malofeev qui, après l’avoir incitée à investir dans des sociétés russes, s’est débrouillé pour en siphonner les fonds.

Non seulement la production n’attire pas les capitaux, mais depuis les années 1990, on assiste au contraire à leur fuite spectaculaire. Tous ceux qui accaparent des fonds s’empressent de les faire sortir du pays. Personne ne peut dire exactement combien de centaines de milliards représente le cumul des sommes exfiltrées depuis vingt-cinq ans, mais des économistes l’ont estimé à l’équivalent de deux années et demie du PIB russe.

L’oligarque Souleymane Kerimov est l’un de ces nantis qui, tout en étant en bons termes avec le pouvoir, exportent ainsi leur fortune. Pour s’attirer les bonnes grâces de Poutine, il a financé la construction de la mosquée de Moscou en 2015. Mais il investit surtout à l’étranger dans des clubs de foot, des assurances, des compagnies aériennes, et est célèbre pour les concerts privés qu’il organise sur son yacht au Cap d’Antibes, avec des stars du show-biz comme Shakira et Beyoncé. Poursuivi par le fisc français pour avoir dissimulé ses propriétés dans le sud de la France derrière des prête-noms, il n’a déclaré au fisc russe que 170 000 euros de revenus, un appartement de 54 m2 et aucun bien à l’étranger.

Alors si le capitalisme mondial a réintégré la Russie, cela ne signifie pas qu’elle en retire le moindre développement. Les rentrées financières provenant du pétrole et du gaz ont dissimulé pendant quelques années l’absence de perspectives de l’économie russe, mais la crise mondiale de 2008 a mis un coup d’arrêt à l’embellie. Puis, après 2014, les sanctions américaines et européennes ont aggravé la situation du pays, alors que dans le même temps, le prix du baril s’effondrait de 75 %.

La pénétration toute relative des capitaux étrangers en Russie

Le pouvoir s’efforce tout de même d’attirer le plus possible de capitaux. Il n’a pas le choix, car la fin de la planification a contraint la Russie à concevoir ses relations internationales sur de nouvelles bases. Et plus le temps passe, moins elle peut se passer de technologies modernes et d’outils de production pour lesquels aucun investissement n’a été réalisé, les nouveaux riches ayant tous en commun de préférer les profits à court terme aux investissements sur l’avenir.

Dans les années 2000, British Petroleum a racheté la Compagnie pétrolière de Tioumen, Alstom a pris des parts dans les centrales nucléaires et la fourniture de matériel ferroviaire, la Société générale a racheté la deuxième banque privée, Rosbank. Le marché de l’automobile ayant plus que doublé en quinze ans, les principaux constructeurs occidentaux, Ford, Volkswagen, PSA et d’autres ont ouvert des usines sur place.

Renault-Nissan est même devenu, en 2012 le principal actionnaire du fabricant russe Avtovaz, qui produit les voitures Lada : il fut appelé à la rescousse par les autorités russes qui redoutaient de voir Avtovaz mettre la clé sous la porte, avec les conséquences qu’aurait impliquées la fermeture du principal employeur de la ville de Togliatti, où se trouvent ses usines. L’État russe a eu besoin des capitaux et du savoir-faire de Renault. Cela s’est traduit par la disparition de plus de la moitié des effectifs en quelques années, environ 50 000 emplois. D’ailleurs, en 2016, inquiet d’une possible explosion de colère ouvrière, à l’échelle d’une monoville de 700 000 habitants (c’est-à-dire d’une ville dépendant quasi entièrement d’un seul complexe de production, comme il y en avait beaucoup en URSS), l’État a poussé à la démission le PDG de l’époque, qui apparaissait comme responsable de ces licenciements.

Dans la production, les capitaux étrangers sont présents surtout dans des secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, le domaine spatial, avec des trusts ayant un poids mondial, tels le français Safran. Mais ils s’investissent encore plus dans les services et le commerce.

Pour qui visite les grandes villes, les apparences sont trompeuses. On voit les mêmes marques que partout dans le monde : Coca-Cola, McDonald’s, Danone, Nestlé, L’Oréal, Ikea... Auchan a ouvert plus de 200 magasins et emploie 40 000 salariés. Mais la majorité de ce qu’on appelle les investissements étrangers est concentrée à Moscou et dans sa région, le reste dans six ou sept régions sur 85. Et il faut relativiser ces flux car ils concernent souvent des fonds d’origine russe ayant fait un détour par des paradis fiscaux : Chypre puis Malte ont ainsi successivement occupé la place de premier investisseur étranger en Russie.

Le marché solvable se limite en fait, outre les riches affairistes et bureaucrates, à la petite bourgeoisie qui s’est développée dans leur sillage pendant le boom des années 2000. Comptant une dizaine de millions de citadins, elle achète des appartements, des voitures, consomme et voyage un peu, quoique de moins en moins depuis 2008. La chute de 60 % du cours du rouble entre 2014 et 2016 a encore aggravé les choses. D’ailleurs, à en croire certains journalistes, on assisterait à l’émigration vers d’autres pays de nombreux petits-bourgeois, dont de jeunes diplômés, qui ne voient plus d’avenir pour eux en Russie.

Quant au reste de la population, plusieurs dizaines de millions de travailleurs en ville et dans les campagnes, faute de moyens, elle n’a qu’un accès limité aux marchandises importées.

Une économie toujours largement « administrée » par l’État

Dans ce contexte, l’État assure toujours une grande partie de la production ou contraint des groupes privés à le faire. Et c’est uniquement grâce à l’héritage de l’époque soviétique que l’économie russe n’est pas encore tombée au niveau des pays du tiers-monde.

Des villes entières font partie de cet héritage, surtout dans les régions où les conditions climatiques nécessitent des investissements importants. Dans certaines d’entre elles, tout ce qu’il reste d’équipements sociaux, des logements jusqu’aux écoles en passant par les théâtres, est subventionné par des trusts privés ou étatiques. Il n’y a plus de planification au niveau de l’État central, mais les outils de production et les infrastructures datant de l’époque soviétique sont encore utilisés.

Les chemins de fer transportent encore la plupart des marchandises à travers le pays. Partout, les réseaux de transports en commun, plutôt bon marché, fonctionnent plus ou moins bien : parfois on les modernise, dans les grandes villes ; plus souvent ils se délabrent, on les privatise, on ferme des lignes ici et là et le parc d’autobus vieillit, mais ils existent encore. Il en est de même pour le chauffage : à partir des années 1930, l’URSS avait entrepris la construction de centrales de chauffage collectif urbain fournissant des quartiers, voire des villes entières. Pour installer partout des chaudières individuelles et imposer aux gens les prix du marché, il faudrait tout reconstruire et, même si cela a été fait en partie à Moscou, cela reste l’exception.

Il ne s’agit nullement d’idéaliser l’ex-URSS, comme les nostalgiques du stalinisme, mais ces aspects font malgré tout encore une différence avec des pays du tiers-monde et leurs bidonvilles qui n’ont jamais connu l’industrialisation.

Depuis 2014, à la suite des sanctions, l’État a dû trouver des substituts aux importations. L’hebdomadaire russe Argoumenty i fakty annonçait il y a quelques mois la réouverture de mines dans le Donbass, l’ouverture d’une usine de fabrication de lampes industrielles, puisqu’on ne peut plus les importer d’Italie ou d’Allemagne, ou encore celle d’une usine de transformation de poisson. Le journal soulignait que dans tous les cas la participation de l’État avait été incontournable. Et on pourrait multiplier les exemples.

Comme le dit une étude américaine universitaire récente, on assiste à une « fusion de l’État et de l’économie ». Ses auteurs déplorent que « L’État continue d’intervenir de manière agressive sur les marchés, en adoptant de nouvelles réglementations, en augmentant sa part du PIB et, au bout du compte, en chassant les entreprises privées. »

Ces dernières années, des monopoles ont pris de l’importance. Le secteur public, solidement repris en main par le pouvoir, représente 70 % du PIB de la Russie, les hydrocarbures y comptant pour beaucoup. Le secteur bancaire suit la même évolution. La Sberbank, première banque publique, a pour dirigeant un ancien ministre d’Eltsine, ayant été contraint selon le journal Vedomosti « de se transformer d’économiste libéral en dirigeant autoritaire ». En 2017, les banques d’État distribuaient plus de 65 % des prêts aux particuliers et 71 % aux entreprises.

Une intégration difficile dans le marché mondial : de la volonté de coopérer au repli nationaliste

Sur le plan des relations internationales, au départ, Poutine s’était montré bien disposé à l’égard de l’Occident, mais près la chute de l’URSS, l’attitude des États impérialistes n’a jamais vraiment changé. Malgré la fin de la guerre froide, ils cherchent à étendre leur sphère d’influence aux ex-républiques soviétiques en en éloignant la Russie. En 25 ans, l’OTAN s’est élargie à 13 nouveaux États en Europe de l’Est et, à présent, elle multiplie exercices militaires et démonstrations de force aux frontières russes.

L’ex-chancelier autrichien Wolfgang Schüssel, interviewé en juin 2018 par les Izvestia, rappelait : « [En 2001 avec Poutine] nous parlions beaucoup de l’intégration de la Russie en Europe. J’avais alors le sentiment que la Russie, et lui personnellement, faisaient preuve d’une grande ouverture. Mais ensuite j’ai senti à plusieurs occasions qu’on ratait le coche : il y a d’abord eu la première “révolution orange” en 2004, la Géorgie (...), puis la crise financière [de 2008] et une nouvelle “révolution orange” [en Ukraine en 2014]. À présent, Poutine est un joueur qui compte sur la scène mondiale, en 2001, il ne l’était pas encore. En 1998 (...) la Russie avait peur, le pays était en pleine banqueroute. Poutine résolut ce problème, et ce fut un tel succès historique que cela changea beaucoup de choses, notamment l’état d’esprit de l’élite russe. »

Pour ne pas rester isolée, la Russie chercha des partenaires, économiques, politiques, militaires. Si plusieurs tentatives pour s’allier avec des ex-républiques soviétiques ne furent guère concluantes, en 2015 fut finalement créée une Union économique eurasiatique avec la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizstan. La Russie est aussi membre des BRICS avec le Brésil, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, pays dits émergents qui voudraient bien peser face aux grandes puissances.

Mais c’est surtout du côté de l’Asie et d’abord de la Chine, que Moscou cherche maintenant des perspectives, bien qu’il s’agisse d’un choix par défaut. Des investissements importants ont été faits dans les régions russes d’Extrême-Orient. Dans le Grand Nord, le nouveau complexe gazier de Yamal permet aux bateaux méthaniers de rejoindre l’Asie par l’océan Arctique en 15 jours, entre juin et novembre, au lieu d’un mois par l’Europe et le canal de Suez. Mais là encore, du fait de son retard technologique, il a fallu que l’État russe fasse appel à Total. La Chine, qui vient de signer un accord portant sur la fourniture de gaz pour 400 milliards de dollars sur trente ans, est aussi devenue un fournisseur essentiel de biens d’équipement de l’industrie russe.

Intégrée à l’Organisation mondiale du commerce en 2012, la Russie a dû négocier âprement son adhésion pendant 18 ans. Et les bénéfices supposés qu’elle en attendait furent aussitôt annulés par les sanctions dues à la crise russo-ukrainienne. De même, elle fut exclue du G8 après l’annexion de la Crimée en 2014, le conflit russo-ukrainien ayant aggravé les relations déjà de plus en plus difficiles de la Russie avec l’impérialisme.

L’annexion de la Crimée et la guerre en Ukraine

En 2014, le nouveau gouvernement ukrainien de Porochenko, financé et armé par les États-Unis, et dans lequel trouvaient place des groupes fascisants, afficha sa volonté de rompre avec Moscou. Il déclara vouloir s’associer à l’Union européenne et adhérer à l’OTAN. Mais Moscou ne voulut pas perdre sa base navale de Sébastopol, en Crimée, principal port d’attache de la flotte russe pour lequel elle avait obtenu un bail de l’Ukraine jusqu’en 2043, ni risquer de voir l’OTAN installer une base de plus à ses frontières.

Sous prétexte de secourir les habitants russophones de Crimée face au gouvernement nationaliste ukrainien, le Kremlin orchestra un déferlement de propagande chauvine dans les médias autour du slogan « La Crimée est à nous ». Il envoya des soldats prendre le contrôle de la péninsule et y organisa un référendum. Avec 96,77 % de votes favorables, ce dernier servit à justifier le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie, célébré en grandes pompes le 18 mars 2014. Le jour même étaient votées les premières sanctions américaines et européennes frappant des dirigeants, des oligarques et des entreprises russes, des sanctions plusieurs fois élargies depuis.

Dans la foulée, la guerre éclata dans l’Est de l’Ukraine. La Russie y soutint la formation des républiques sécessionistes de Donetsk et de Lougansk. Poutine n’avait pas l’intention d’annexer l’Ukraine orientale, mais il voulait faire pression sur le gouvernement de Kiev en le privant de ses mines et d’une partie de son industrie lourde. Cependant, avec l’appui de l’Occident, Kiev n’a rien cédé et un conflit dévastateur se poursuit, malgré les accords de Minsk censés déboucher sur un cessez-le-feu. On compte plus de 10 000 morts et des centaines de milliers de réfugiés.

Quant aux habitants de Crimée, s’ils sont soulagés d’échapper directement à la guerre, ils doivent faire face à une activité économique qui tourne au ralenti et aux prix qui augmentent. Au cours des six derniers mois, le salaire moyen en Crimée est tombé à environ 200 euros, même pas la moitié du salaire moyen russe.

L’intervention en Syrie et les relents de guerre froide

L’intervention russe en Syrie, à l’automne 2015 fut d’abord approuvée par les États-Unis : l’opposition syrienne sur laquelle ils avaient misé avait été incapable de renverser Bachar el-Assad et Daech avait profité du chaos engendré par l’impérialisme dans la région pour y proclamer un nouvel État. En venant à la rescousse du dictateur syrien, Poutine hissa la Russie au rang de partenaire incontournable des puissances impérialistes. Mais dès que la défaite militaire de l’État islamique en Syrie fut obtenue, les Américains manifestèrent leur volonté de reprendre la main, et les critiques commencèrent à fuser contre le soutien russe au régime d’Assad.

Dans cette guerre meurtrière, les belligérants se moquent tous éperdument du peuple syrien. Et Poutine se moque des Russes d’une autre façon : copiant ce qu’avaient fait les États-Unis en Irak et en Afghanistan, le Kremlin fait appel à des milliers de mercenaires enrôlés par des sociétés privées, ce qui lui évite d’avoir à reconnaître des pertes que subirait l’armée régulière, en l’occurrence plus de trois cents morts au combat.

Toujours est-il que Poutine a beau jeu de protester, devant la population russe, contre la volonté de domination américaine, contre un « monde unipolaire » où « le bloc de la force brute gagne du terrain. » Il justifie ainsi un nationalisme de plus en plus belliqueux et le fait qu’il défende les intérêts de l’État russe à la manière des impérialistes eux-mêmes, au mépris des peuples, avec cynisme et par tous les moyens.

Le nationalisme de Poutine

Le nationalisme du Kremlin est dans la droite ligne de celui de l’époque soviétique, depuis que Staline avait rompu avec l’internationalisme des bolcheviks. Invoquant la prétendue continuité historique de l’État russe, Poutine allie les symboles de l’époque tsariste à ceux de l’époque stalinienne : l’aigle impériale à deux têtes sur les armoiries de l’État, la médaille de héros du travail, récemment réintroduite, qui rappelle le stalinisme et le mouvement stakhanoviste.

Chaque année, le 9 mai, le Jour de la victoire célèbre la victoire sur l’Allemagne dans la Seconde Guerre mondiale, qu’on appelle en Russie la Grande guerre patriotique. Cette guerre, occasion de glorifier la grandeur de la Russie et l’unité de son peuple face aux agresseurs, est aussi le prétexte à une certaine réhabilitation de Staline.

En 2005, Poutine avait fait sensation en déclarant que l’effondrement de l’URSS avait été la « catastrophe géopolitique majeure du 20e siècle », mais il avait précisé aussitôt que s’il fallait « ne pas avoir de cœur » pour ne pas regretter la fin de l’URSS, il faudrait « ne pas avoir de cerveau » pour y revenir. C’est seulement ainsi que l’URSS trouve grâce à ses yeux tandis qu’il condamne ouvertement la révolution d’Octobre.

Le centenaire de la révolution de 1917 n’a donné lieu qu’à un minimum de commémorations. Le message officiel était que la révolution a fait le jeu de l’étranger et apporté bien des malheurs. Mieux vaut un pouvoir fort ! Le jour anniversaire de la révolution d’Octobre, Poutine a préféré célébrer une victoire militaire de la Russie contre les Polonais, trois siècles plus tôt, le 7 novembre 1612.

En 2005, l’administration présidentielle orchestra la création d’un mouvement de jeunesse progouvernemental, les Nôtres, chargé d’organiser des manifestations publiques de soutien au régime, de même que des clubs patriotiques parrainés en haut lieu, comme celui des bikers Les loups de la nuit. Au fil des ans, Poutine affiche de plus en plus sa proximité avec des mouvements nationalistes ultraconservateurs européens, dont le Front national et Marine Le Pen, auxquels il sert d’appui, sinon de modèle.

Une société conservatrice et réactionnaire

Et il n’y a pas que le nationalisme. Après avoir fait canoniser Nicolas II, en 2000, Poutine a aidé l’Église orthodoxe à revenir au premier plan. Il lui a fait restituer les monastères et autres bâtiments qui lui avaient été confisqués. Elle a sa propre chaîne de télévision. Elle a obtenu l’introduction à l’école de cours de religion, et l’adoption d’une loi punissant de prison les « offenses aux sentiments des croyants ». Les popes sont associés à toutes les célébrations et inaugurations publiques. Poutine et Medvedev ne manquent pas une occasion de s’afficher avec le patriarche Kirill, par ailleurs connu pour son train de vie luxueux.

Du temps de l’URSS de Staline et ses successeurs, le parti dit communiste était le pilier idéologique de l’État, il jouait un rôle d’encadrement et de garde-chiourme dans les domaines idéologique et moral. Aujourd’hui Poutine voudrait que l’Église le remplace, car la bureaucratie et les oligarques savent ne pas pouvoir compter sur l’adhésion spontanée de la population.

Parallèlement, la condition des femmes recule. Le pouvoir bolchevique avait instauré le droit à l’avortement en 1920. Interdit par Staline en 1936, il fut réintroduit en 1955, mais aujourd’hui l’Église mène campagne contre ce droit : elle a déjà obtenu qu’avant toute IVG, on fasse écouter aux femmes les battements de cœur d’un fœtus. Et en 2016, des députés ont tenté de faire retirer l’IVG de la liste des soins remboursés. Dans la même veine, en 2017, une loi a réduit la peine encourue pour les violences conjugales à une simple amende. Et quand, l’affaire Weinstein ayant délié les langues, plusieurs femmes dont la porte-parole du ministre des Affaires étrangères ont accusé un député de harcèlement sexuel, il a été blanchi par le Parlement, et le porte-parole de la présidence a déclaré que les accusatrices de Weinstein étaient des prostituées.

Dès 1918, la Révolution russe avait aussi dépénalisé l’homosexualité ; Staline l’avait à nouveau criminalisée en 1934. Quatre-vingts ans plus tard, les homosexuels restent discriminés et font l’objet de préjugés entretenus en haut lieu. En 2013, la Douma a voté une loi interdisant ce qu’elle appelle la promotion des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs.

Enfin, dans ce pays qui compte officiellement 194 nationalités, la démagogie raciste s’exprime de plus en plus à tous les niveaux de la société, ses dirigeants montrant l’exemple. Cette xénophobie vise surtout les ressortissants d’Asie centrale, Tadjiks, Ouzbeks, Kirghizes, employés aux travaux les plus pénibles. Leurs conditions de séjour et de travail ont été durcies par la loi et quelques pogroms ont même marqué l’actualité.

L’opposition de sa majesté

Nationalisme et idées réactionnaires pèsent d’autant plus qu’ils sont aussi véhiculés par toute l’opposition ou presque. Y compris par le chouchou des médias occidentaux, Navalny, que ceux-ci présentent comme un démocrate parce qu’il ne jure que par la liberté du marché alors que c’est aussi un ultranationaliste xénophobe.

Navalny, juriste et homme d’affaires connu comme blogueur, s’est fait une spécialité de dénoncer la corruption. Son slogan qui stigmatise Russie unie comme « le parti des voleurs et des escrocs » a eu du succès. C’est lui qui a dévoilé l’immense fortune foncière et immobilière de Medvedev. Mais c’est lui aussi qui, en 2007, dans une vidéo, habillé en dentiste, comparait les migrants à des carries. Il a participé pendant des années à la Marche russe, un défilé xénophobe organisé par des groupes fascisants, avant de polir son image pour la rendre plus présentable. Mais lors des élections de 2013 à la mairie de Moscou, il fut encore à l’initiative d’une pétition nationale pour qu’on expulse les ressortissants des ex-républiques soviétiques séjournant sans permis de travail.

En dehors de Navalny, que le Kremlin a écarté de l’élection présidentielle, la plupart des partis d’opposition autorisés ont de bons rapports avec le pouvoir, quand ils ne lui mangent pas dans la main.

Le seul qui ait un certain poids électoral est le Parti communiste russe, le KPRF. Héritier du parti stalinien d’autrefois auprès duquel il fait pâle figure, il a obtenu 11,77 % des suffrages à la dernière présidentielle. Son électorat est surtout composé de gens âgés, de nostalgiques de l’URSS, d’anciens combattants. Il emboîte le pas à Poutine pour tout ce qui vise à rétablir la grandeur de la Russie, comme l’annexion de la Crimée. Le KPRF ne critique jamais Poutine, mais parfois ses ministres et bien sûr les oligarques. Il permet ainsi à une fraction de l’électorat d’exprimer son mécontentement dans les urnes sans contester le régime, qui le lui revaut en lui réservant des sinécures dans l’appareil d’État.

Les autres opposants, depuis l’ultranationaliste Jirinovski, provocateur, xénophobe, machiste, jusqu’aux partis libéraux un peu plus critiques sur le terrain qui est le leur, mais qui n’ont pas d’électorat conséquent, ne représentent en aucune façon un danger pour le pouvoir. Ils contribuent même à donner une apparence démocratique à un régime qui ne l’est pas du tout. Même pas de manière comparable à la démocratie dont la bourgeoisie des pays impérialistes s’offre le luxe.

Une liberté d’expression de plus en plus entravée

La liberté d’expression en Russie est de plus en plus bridée, surtout depuis un mouvement de protestation qui avait éclaté, fin 2011, contre la fraude massive organisée par le pouvoir aux élections législatives. Plusieurs dizaines de milliers de manifestants, essentiellement des petits-bourgeois, avaient alors envahi les rues en conspuant Poutine. À partir de ce moment, ce dernier n’essaya plus de trouver des terrains d’entente avec l’intelligentsia. Il n’était pas question d’entrouvrir la porte à une contestation dont nul ne savait où elle pourrait s’arrêter, ni si elle ne risquait pas d’entraîner d’autres couches sociales, dont la classe ouvrière, sur un tout autre terrain.

Au lendemain de la présidentielle de mai 2012, quand Poutine retrouva son fauteuil de président, le mouvement fut réprimé et certains de ses leaders jetés en prison.

Le droit de manifester fut maintenu, mais les autorités peuvent désormais invoquer le trouble à l’ordre public pour l’entraver. En février 2014, la peine pour les récidivistes participant à des manifestations non autorisées a été portée à cinq ans de prison et un million de roubles d’amende (environ 14 000 euros).

Heureusement, cela n’a pas empêché de nouvelles manifestations, au printemps 2017 auxquelles, cette fois, participèrent non seulement des petits-­bourgeois, mais beaucoup de jeunes, y compris des lycéens, et même une minorité de travailleurs.

Le gouvernement surveille Internet de près, les Russes étant parmi les plus connectés aux réseaux sociaux dans le monde. Un internaute a écopé de deux ans de colonie pénitentiaire pour avoir insulté un fonctionnaire sur un réseau social. Un autre pour avoir critiqué les bombardements russes en Syrie. Un troisième pour avoir partagé des articles pro-ukrainiens. Récemment, le gouvernement a essayé d’interdire la messagerie Telegram, suscitant de nombreuses protestations.

Les principaux médias sont entre les mains du pouvoir et les rares journalistes qui veulent enquêter de façon indépendante prennent des risques : le journal d’Anna Politkovskaïa, Novaïa gazeta, compte ainsi six journalistes assassinés depuis 2000. Les militants associatifs, écologistes ou autres, s’exposent aussi au danger. Depuis 2012, on parle d’eux comme d’une cinquième colonne prête à trahir la patrie. Une loi oblige les associations, ONG, syndicats et partis recevant des financements provenant d’autres pays à se déclarer « agents de l’étranger ».

Quant à l’opposition politique dite hors système, celle dont les partis ne sont pas enregistrés, elle aussi est parfois durement frappée. Lors de la dernière présidentielle, quelques militants d’extrême gauche, pourtant isolés, ont ainsi été arrêtés pour avoir appelé à des rassemblements : tabassés, torturés pour certains, ils ont été inculpés d’extrémisme, comme des terroristes.

Remarquons au passage que, quand il y a des profits à faire, les capitaux étrangers s’accommodent parfaitement de ces méthodes brutales. Le groupe Vinci a ainsi obtenu le chantier de construction de la première autoroute à péage entre Saint-Pétersbourg et Moscou, pour lequel il est d’ailleurs accusé de corruption, et surévaluation du coût des travaux. Et des opposants à ce projet ont été tabassés à coups de barre de fer, brûlés au visage, et la police est intervenue violemment contre des manifestants.

Tout cela montre que malgré sa force apparente, le pouvoir ne peut pas laisser toutes les opinions s’exprimer, car toute contestation pourrait trouver un écho rapidement. Évidemment, le régime dirige le pays d’une main de fer. Mais il est d’autant plus autoritaire qu’il sait sa popularité fragile et qu’il danse sur un volcan. Les raisons de la colère sont là et il est probable que le mécontentement s’accumule.

La dégradation des conditions de vie de la population laborieuse

Les inégalités en Russie sont parmi les plus grandes en Europe. Les salaires ouvriers ne dépassent pas quelques centaines d’euros. Dans un laboratoire d’analyses, par exemple, un technicien peut gagner environ 480 euros au cours actuel, un ouvrier en conditionnement 275 euros. Un enseignant gagne en théorie l’équivalent de 500 euros, mais la moitié seulement s’il travaille au Daghestan. Et les salaires déclarés, sur la base desquels sont calculées les retraites et éventuelles indemnités de chômage, sont encore plus misérables que les salaires versés, car pour éviter de verser des cotisations sociales, les entreprises préfèrent payer au noir.

Nombre de sans-emploi ne s’inscrivent même plus au chômage, parce que les aides sont misérables. Quant au montant des retraites, il est indécent. Beaucoup de personnes âgées travaillent d’ailleurs au-delà de la limite légale, par exemple dans le métro, dans les musées, à la voirie, contre de tout petits salaires.

Les prix, eux, ne cessent d’augmenter. Les logements, le coût des crédits, le transport et l’essence, les denrées alimentaires, les soins, les études, tout coûte cher. Et l’État à la recherche d’argent, envisage d’augmenter la TVA de 18 à 20 %, tandis que l’impôt sur le revenu est fixé à 13 % qu’on soit riche ou pauvre.

À la veille des dernières élections, Poutine a été obligé d’admettre que « le pire niveau de pauvreté depuis dix ans » venait d’être atteint, avec 20 millions de Russes en dessous d’un seuil fixé à environ 130 euros par mois. (Quant au minimum vital et au minimum vieillesse, d’ailleurs très théoriques, ils ne sont guère plus élevés : 160 euros par mois.)

Si les voitures de marques étrangères dominent dans les grandes villes, ailleurs ce sont les russes, souvent vieilles, qui tombent en panne et que les gens réparent eux-mêmes. Par ailleurs, l’état des routes, connu pour être déplorable, ne s’améliore que sur les principaux axes. Les plus pauvres utilisent les transports en commun, ou marchent. Quant aux logements, les prix au mètre carré du centre de Moscou sont parmi les plus élevés du monde, tandis qu’ailleurs, des immeubles construits à la va-vite il y a cinquante ans et plus, bien que toujours habités, tombent en ruine.

Dans les campagnes, d’un côté, avec 33 millions d’hectares de terres noires fertiles et des exploitations ultramodernes gigantesques, la Russie est devenue la première exportatrice de blé à la place des États-Unis. Mais d’autre part, la majeure partie des campagnes est en déshérence. L’arriération y perdure, caractérisée par le manque d’infrastructures ; beaucoup n’ont toujours pas l’eau courante. Nombre de villages sont quasiment abandonnés de leurs habitants et totalement délaissés par les autorités, depuis qu’a disparu le kolkhoze ou le sovkhoze, exploitation collective à laquelle ils étaient adossés.

Enfin, après 2014, le gouvernement a diminué son aide aux régions, dont près d’une dizaine se retrouvent surendettées. Les provinces d’Extrême-Orient sont aujourd’hui en crise, malgré la volonté du Kremlin de développer les relations avec l’Asie, leur territoire se dépeuplant plus encore que les autres provinces éloignées des grands centres.

La crise démographique

La crise démographique est une des conséquences de la crise sociale dont la Russie ne s’est toujours pas relevée. Dans les années 1990, le taux de mortalité masculine avait grimpé en flèche, à cause de la consommation d’alcool qui entraînait maladies et accidents, sur fond d’appauvrissement physiologique des plus démunis. L’espérance de vie masculine recula de 65 ans en 1988 à moins de 59 ans en 2005. En 2015, elle est remontée à presque à 66 ans, mais cela reste très bas : en France elle est de 80 ans. Le gouvernement encourage les naissances en attribuant un capital maternité à partir du second enfant, qui sert à améliorer le logement familial, ou à financer les études. Mais en ville, cette aide a peu d’effet : les trois quarts des couples n’ont toujours qu’un seul enfant.

Autre conséquence de cette crise démographique : le nombre de femmes en âge de procréer a diminué d’un tiers en vingt ans. Résultat, la Russie pourrait perdre dix millions de travailleurs actifs d’ici 2025. Poutine en profite pour dire qu’il faut accroître la productivité du travail.

Et par ailleurs il vient d’annoncer l’allongement du départ en retraite, pas plus tard qu’hier, espérant sans doute faire passer la pilule avec le Mondial de foot. Jusqu’ici demeuré aux normes soviétiques, l’âge de la retraite passera progressivement de 60 à 65 ans pour les hommes et de 55 ans à 63 ans pour les femmes, d’ici dix ou quinze ans.

Pour en revenir à la crise démographique, seuls les flux migratoires ont limité l’effondrement. Entre 2002 et 2010, date du dernier recensement, la population avait globalement diminué de 2,3 millions de personnes, mais sans immigration, cette baisse aurait dépassé les 5 millions. La Russie, qui attire les travailleurs des États voisins plus pauvres, en a donc absolument besoin.

Gageons d’ailleurs que, quand la classe ouvrière retrouvera le chemin des luttes, cette présence massive de travailleurs immigrés sera une force pour elle, peut-être même un atout pour que ses luttes s’étendent aux pays voisins.

De l’absence de combativité au risque d’explosion sociale ?

Jusqu’à présent, la classe ouvrière ne s’est pas engagée dans des mouvements sociaux d’ampleur. Comme partout, elle souffre du recul de la conscience politique et du manque de confiance en ses forces. Il y a toutefois des grèves, souvent pour les salaires, bien que les médias en parlent peu. En 2015, par exemple, il y a eu une grève dans une usine de briques de la région de Toula, au sud de Moscou, où les travailleurs, comme dans les années 1990, ne touchaient plus leur salaire mais étaient payés avec les briques qu’ils fabriquaient, à charge pour eux de les vendre. Il y a eu aussi des grèves, notamment dans l’automobile, pour obtenir des contrats collectifs garantissant de meilleures conditions de travail et de rémunération. Ou encore une grève des camionneurs, en 2015-2016, qui menaçaient de converger vers Moscou pour protester contre l’instauration d’une nouvelle taxe, alors que leur situation était déjà très précaire.

Il y a également des mobilisations populaires : en ce moment, des manifestations ont lieu dans la région de Moscou pour protester contre la prolifération de décharges sauvages où la capitale déverse ses ordures. Le scandale a éclaté à Volokolamsk, à 100 kilomètres de Moscou, quand des effluves toxiques ont provoqué l’hospitalisation de cinquante écoliers. La télévision ayant montré la colère des habitants, Poutine a promis de régler le problème. Mais il ne l’a que déplacé en déplaçant les décharges. Résultat, aujourd’hui le mouvement fait tache d’huile.

Depuis plusieurs années, des protestations s’élèvent contre la démolition du système de santé. Le terme n’est pas trop fort : entre 300 et 400 hôpitaux ferment chaque année. D’après des statistiques officielles, entre 2000 et 2016, leur nombre a diminué de moitié, retombant au niveau où il était... en 1932 ! Les cliniques privées et les services payants dans les hôpitaux se multiplient, pour ceux qui peuvent se les payer. Dans la région de Tchita, non loin du lac Baïkal, des centaines de médecins ont menacé de démissionner. Dans celle de Moscou, plusieurs mouvements de grève ont eu lieu. Le même mécontentement s’exprime aussi dans l’éducation, où les budgets sont en diminution constante.

On l’a déjà évoqué à propos des usines de Togliatti, le pouvoir redoute une explosion qui se généraliserait à travers le pays. Car il y a déjà eu des coups de colère, limités certes, lors de l’effondrement de l’URSS et, plus récemment, après la crise de 2008.

À l’époque, Poutine s’était livré à une véritable mise en scène. La fermeture de la cimenterie et de la centrale thermique de Pikalevo, principal employeur de cette petite monoville d’époque soviétique, c’est-à-dire construite autour du conglomérat, privatisé depuis, avait provoqué des manifestations retentissantes et Poutine avait convoqué les patrons, dont l’oligarque Deripaska, alors neuvième fortune mondiale, pour les apostropher devant les caméras de télévision débarquées avec lui : « Vous avez pris ces gens en otage. Des milliers de gens, avec votre ambition, votre incompétence, votre pure avidité. C’est absolument inacceptable. Si vous, propriétaires, n’acceptez pas un accord, cette usine redémarrera, d’une manière ou d’une autre, avec ou sans vous. » Et il avait obligé Deripaska à signer immédiatement un protocole de remise en route de la production.

Deripaska a joué le jeu et s’en porte bien. Plus récemment, le gouvernement est venu au secours du trust Rusal, qui lui appartient, en le renflouant après la chute brutale de ses actions due aux dernières sanctions américaines. C’est un cadeau au milliardaire, évidemment, mais là encore, c’est aussi un moyen d’éviter l’effondrement d’un trust employant des dizaines de milliers de travailleurs.

En même temps que Poutine joue au bon tsar, le pouvoir s’efforce de décourager toute forme d’organisation de la classe ouvrière. Même les syndicats sont soumis à sa pression. Il faut dire qu’en Russie, il existe deux types de syndicats : ceux issus de l’ex-URSS, qui se disent indépendants, restent des rouages de la bureaucratie, ils marchent main dans la main avec la direction des entreprises. D’autres sont apparus qui voudraient jouer le même rôle que les syndicats dans les pays impérialistes. Mais ils ont beau ne pas mettre le système en cause, le simple fait qu’ils s’appuient plus ou moins sur les travailleurs pour négocier certaines améliorations dérange patrons et responsables politiques.

Ainsi le MPRA, un syndicat de l’automobile présent à Saint-Pétersbourg, Kalouga et dans les usines de Renault-Avtovaz à Togliatti, de taille pourtant modeste, a dû faire preuve de combativité pour se faire reconnaître légalement en menant quelques grèves retentissantes. Sur le fond, il ne se distingue pas des syndicats qu’on connaît ici. D’ailleurs quand son dirigeant, Etmanov, ancien ouvrier de Ford Vserolojsk, s’est lancé en politique en 2016, ce fut pour être candidat du parti libéral pro-occidental Yabloko. Mais en janvier dernier, le tribunal de Saint-Pétersbourg s’était prononcé pour son interdiction, sous prétexte que le MPRA aurait des activités politiques et relèverait de la loi contre les agents de l’étranger, puisque membre d’une confédération syndicale internationale. Finalement, la Cour suprême a cassé cette décision, sans doute inspirée par le gouverneur de Kalouga, serviteur zélé des PSA, Mitsubishi et autres installés dans cette ville. Mais cette décision de principe ne signifie nullement la fin des obstacles pour les dirigeants et surtout les militants syndicaux.

Renouer avec le trotskysme

En dehors de très petits groupes de militants épars et peu nombreux, il n’existe hélas, en Russie, aucun parti qui se réclame des idées communistes révolutionnaires et entende représenter les intérêts politiques des travailleurs. Malgré son passé, la Russie ne constitue pas une exception de ce point de vue, au contraire. Là-bas, avant de bazarder totalement le programme révolutionnaire, de le trahir sans fard, le stalinisme qui l’avait usurpé l’a dénaturé et transformé de fond en comble, de telle façon que le prolétariat ne puisse s’en faire une arme. Bien des groupes se disant révolutionnaires, qui se sont formés depuis la chute de l’URSS, qui surgissent encore parfois en Russie, sont marqués par une vision stérilisée et déformée du marxisme, notamment par une forme de patriotisme nostalgique de l’époque soviétique, et par l’ignorance du véritable rôle de la classe ouvrière et de son parti dans la Révolution russe.

Quel serait le programme d’un véritable parti communiste révolutionnaire en Russie aujourd’hui ? Il serait absurde de prétendre l’élaborer d’ici. Seuls des révolutionnaires militant sur place, capables de vérifier pas à pas leur politique en la mettant en œuvre, en faisant progresser la conscience politique du prolétariat, dans leur propagande et à travers leurs luttes quotidiennes, seront en mesure d’élaborer précisément un tel programme.

Mais ce dont nous sommes convaincus, c’est qu’ils ne pourront le faire qu’en renouant avec le trotskysme et en s’inscrivant dans la filiation du mouvement trotskyste.

L’Opposition bolchevique-léniniste en URSS, nom qu’elle revendiquait elle-même pour affirmer sa filiation avec les révolutionnaires d’Octobre et sa volonté de poursuivre leur combat internationaliste, a été seule à ne pas capituler politiquement devant la bureaucratie stalinienne. Au sein du parti communiste d’URSS, ouvertement d’abord, puis clandestinement quand la répression l’y obligea, dans l’Internationale communiste également, elle a défendu un programme répondant à toutes les questions politiques brûlantes, à chaque instant. Elle n’a jamais perdu espoir dans la capacité de la classe ouvrière mondiale de reprendre l’offensive et, en URSS, de reprendre le pouvoir usurpé par la bureaucratie. Et même si elle n’a pas gagné ce combat, dont l’issue dépendait du rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie à l’échelle mondiale, au moins a-t-elle transmis aux générations futures le drapeau du communisme prolétarien, internationaliste, sans tache, dont les révolutionnaires peuvent se réclamer fièrement.

En URSS même, la bureaucratie, qui disposait du pouvoir d’État, a fini par exterminer physiquement les bolcheviks-léninistes, à la fin des années 1930, faute d’avoir réussi à en venir à bout autrement, malgré une répression acharnée, les arrestations, la réclusion et la déportation, les calomnies, la torture, les camps. Non seulement les trotskystes tenaient bon, mais ils réussissaient encore à trouver un écho auprès d’une fraction de la classe ouvrière.

Alors, si en ex-URSS, et notamment en Russie, le fil a été rompu, si le trotskysme n’a pu être transmis directement par des militants en chair et en os, il n’en reste pas moins que les futurs révolutionnaires, là-bas comme ailleurs, pour peu qu’ils se penchent vers leur passé, y trouveront les fondements politiques indispensables à la reconstruction du mouvement ouvrier.

Une société encore marquée par la révolution prolétarienne et le passé soviétique

À la chute de l’URSS, sous la pression de l’anticommunisme qui rejaillit alors, des militants et des groupes d’extrême gauche s’empressèrent de tourner le dos non seulement à l’URSS telle qu’elle était devenue, mais aux idées communistes elles-mêmes et, pour certains, malheureusement, au programme trotskyste. Dès le début du processus d’éclatement, ils déclarèrent que l’URSS avait cessé d’être, par la volonté d’Eltsine et ses premières mesures, un État ouvrier dégénéré, selon la caractérisation, qui avait servi aux bolcheviks-­léninistes puis aux trotskystes après eux, à s’orienter et à définir leur politique : défense des acquis de la révolution d’Octobre et défense de l’État ouvrier contre toute tentative de rétablissement capitaliste, en même temps que lutte contre la bureaucratie stalinienne, et cela au nom des intérêts du prolétariat soviétique et international, de la révolution mondiale.

Si on décrétait que la Russie n’était plus un État ouvrier, alors on n’avait plus à en défendre l’héritage, ni d’ailleurs sa lointaine origine révolutionnaire, qui avaient toujours été difficiles à assumer à cause du visage repoussant que le stalinisme avait donné à l’État né d’Octobre 1917.

Lutte ouvrière refusa de céder à la pression anticommuniste pesant sur des organisations trop longtemps coupées de la classe ouvrière. Nous ne voulions pas enterrer l’État ouvrier avant de savoir si la classe ouvrière réagirait : elle pouvait défendre ses acquis et elle y avait intérêt. C’était un choix militant de notre part, la question n’étant pas de savoir quel était l’avenir le plus probable, mais celui pour lequel il fallait se battre. Il s’agissait de choisir son camp face à la tentative de restauration du capitalisme en cours, sans capituler d’avance.

Vingt-sept ans plus tard, la question ne se pose plus dans les mêmes termes, car l’URSS n’existe plus depuis longtemps, la planification non plus, et les nouvelles générations ne les ont même pas connues. Mais seuls les trotskystes qui ne se sont pas empressés de lui tourner le dos alors continuent à défendre la perspective d’une révolution prolétarienne semblable à celle d’Octobre 1917.

Et la société russe actuelle, avec ses particularités uniques en leur genre, est incompréhensible si on ignore ses origines révolutionnaires et son passé soviétique.

L’étatisme reste prédominant par rapport aux secteurs capitalistes fonctionnant sur la base de la propriété privée des moyens de production. Lorsque l’URSS a éclaté, ce qui avait été construit sur la base de l’économie étatisée s’est révélé plus solide qu’on voulait bien le dire.

Reste aussi le poids social et politique de la bureaucratie née de la dégénérescence de l’État ouvrier. Les oligarques et les bureaucrates à la Poutine s’enrichissent en détruisant les vestiges de ce qu’avaient bâti des générations de travailleurs. Ils sont eux-mêmes les héritiers des bureaucrates staliniens qui empêchèrent la population de bénéficier des progrès accomplis et d’aller plus loin en se tournant vers le prolétariat des autres pays.

En revanche, si riches soient certains parvenus, ils savent que leur fortune n’a toujours pas acquis l’enracinement et la légitimité qu’elle peut avoir dans les pays impérialistes. Elle dépend des bonnes grâces de Poutine, mais aussi de la passivité ou de la combativité des masses. Et si demain on la leur reprenait ? Cette peur viscérale est la cause profonde de l’autoritarisme du régime. Le prolétariat n’a toujours pas en face de lui une bourgeoisie puissante, mais une bureaucratie et une oligarchie qui n’ont ni l’assise ni l’assurance sociales propres aux capitalistes américains, français, allemands et autres ni d’ailleurs une petite bourgeoisie nombreuse sur laquelle ils pourrait s’appuyer, car elle aurait fait sien l’ordre social des classes possédantes.

L’avenir appartient au prolétariat

À leur époque, les bolcheviks ne concevaient pas la Révolution russe autrement qu’un chaînon de la révolution mondiale. En mars 1918, Lénine déclarait au congrès du Parti communiste : « Il ne fait aucun doute que la victoire finale de notre révolution serait impensable si nous devions rester isolés, s’il ne devait y avoir aucun mouvement révolutionnaire dans d’autres pays... Face à toutes les difficultés, notre salut réside dans la révolution de l’Europe entière. »

À l’internationalisme révolutionnaire des bolcheviks, la bureaucratie stalinienne a fini par substituer le nationalisme et obligé partout le prolétariat organisé à se mettre à la remorque de la bourgeoisie, le conduisant de défaite en défaite, et finalement à la démoralisation et la perte de la conscience de ses intérêts de classe.

À présent la Russie suit le même chemin réactionnaire que le reste du monde. Voilà ce qu’il en est, au fond, de sa réintégration dans le système mondial. Le capitalisme en crise mène la société dans l’impasse et vers la barbarie. L’arrogance de Poutine est le pendant de celle d’un Trump. La pression du nationalisme et des idées réactionnaires en Russie, comme ses interventions militaires à l’étranger, accompagnent celles des États impérialistes et toutes les autres manifestations du capitalisme pourrissant, qui engendre aussi bien les attentats terroristes que la crise des migrants, ou encore ces bruits de bottes qui grandissent partout dans le monde.

Alors, nous devons affirmer la nécessité de renverser le capitalisme pour offrir à l’humanité l’avenir qu’elle mérite. La tâche des révolutionnaires est de faire renaître la conscience de classe et l’organisation politique qui manquent cruellement au prolétariat. Chaque progrès dans ce sens, chaque succès dans un pays rejaillira sur les autres. Il faut que renaisse le mouvement communiste révolutionnaire dans tous les pays.

Et il faut surtout, en Russie comme ailleurs, que le prolétariat retrouve sa combativité et la conscience que, face au capitalisme décadent, il représente l’avenir de la société