L'Est Républicain :  Polémique Laïcité : Islamophobie : pagaille à gauche

Article de presse
11/11/2019

De nombreux élus de gauche s'étaient associés à une marche contre l'islamophobie. En quelques jours, tous ou presque ont battu en retraite, effrayés par la polémique qui montait.

Yannick Jadot (à gauche) a fait valoir des obligations... en Finlande pour ne pas se rendre à la marche. Alexis Corbière, lui, ira, même s'il a cru, assure-t-il, à une initiative de la Ligue des droits de l'Homme. ( Photos AFP )

À gauche, les bonnes intentions finissent parfois en pantalonnades. La manifestation organisée dimanche prochain, à Paris, contre l'islamophobie l'illustre parfaitement. Dimanche dernier, plusieurs personnalités de gauche signaient un appel à battre le pavé : Jean-Luc Mélenchon et tous les députés Insoumis (François Ruffin, Alexis Corbière...), Benoît Hamon ou l'écologiste Yanick Jadot...

Une mobilisation en réponse à l'attaque contre la mosquée de Bayonne et à la séquence, très médiatisée, où un élu RN met à l'index une femme voilée accompagnatrice scolaire. Mais il n'a fallu que quelques jours de controverse pour que ce front inédit finisse éparpillé. Yannick Jadot a retiré sa signature et avoué avoir mal lu le texte.

Alexis Corbière a expliqué avoir cru que la tribune venait de la Ligue des droits de l'Homme. La palme du malaise revient à François Ruffin : « J'irai pas dimanche, je joue au foot », a-t-il balbutié, gêné, sur France Inter.

Les communistes n'ont plus, n'iront pas. Tout comme le PS, après délibération au bureau national.

« Lois liberticides »

Pourquoi pareille pagaille ? Parce que le terme islamophobie, déjà, divise : où s'arrête la critique de la religion ? Où commence la discrimination ?. Parce que l'initiative vient d'organisations controversées, comme le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF).

Enfin, parce que le texte évoque des lois « liberticides ». À gauche, où l'on promeut au moins autant la laïcité que la défense des minorités, pareil langage fait désordre... Critiqué, le CCIF assume. Jawad Bachare, directeur du collectif, n'en démord pas : « Les lois de 2004 [interdiction du port du voile à l'école, ndlr] et de 2010 [interdiction de la burqa, ndlr] sont des atteintes claires à la liberté individuelle. On a changé la loi de 1905 pour créer des discriminations à l'encontre des musulmans ».

Concernant les liens supposés du CCIF avec les Frères musulmans, il balaye : « On connaît la chanson. Le CCIF est apolitique et areligieux, on a aucune connivence avec quelque organisation que ce soit. Cette accusation vise à nous disqualifier ». En tout cas, il se réjouit du moment politique : « Une étape pour que les partis se saisissent du problème de l'islamophobie ».

D'autres, au contraire, pensent que la gauche est tombée dans « un piège ». Nathalie Arthaud, la porte-parole de Lutte ouvrière, dénonce : « Soit on dit qu'il n'y a pas de campagne contre les musulmans, soit on est solidaires des intégristes religieux ». Son parti, très laïc, ira marcher dimanche et reste droit dans ses bottes : « On veut dénoncer un climat de plus en plus délétère. Mais nous n'avons pas signé l'appel. Nous ne changeons rien à nos convictions, on pense toujours que la religion est l'opium du peuple et le voile, une oppression ».

Autre personnalité, à dénoncer le « piège », le sénateur socialiste Rachid Temal : « La gauche, c'est l'émancipation, mais pas dans la religion. Là, on se laisse enfermer dans un faux débat. » Lui n'ira pas marcher dimanche. Il lance un contre-appel : « Faisons un rassemblement, avec les partis, les ONG, pour la République, contre le racisme et toutes les discriminations. »

Ryad BENAIDJI

 L'Est Républicain, Vendredi le 08 Novembre 2019 / France-Monde Droits de reproduction et de diffusion réservés