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Dans le monde
Corée du Sud
Samsung a dû payer
La mobilisation de dizaines de milliers de travailleurs de Samsung Electronics a marqué les esprits, y compris ici en France.

Les images de la journée de mobilisation du 23 avril ont montré près de 40 000 travailleurs rassemblés de façon très organisée, presque militaire, comme c’est de tradition pour les syndicats de Corée du Sud.
Ce rassemblement était d’autant plus marquant qu’il avait lieu non pas à Séoul, capitale du pays, mais dans une ville de province où Samsung Electronics a ses sites de production les plus importants. Et, durant quelques heures, notamment dans la division des puces mémoires, la production a largement été bloquée. Suite à cela, le syndicat, qui est en pleine expansion (ses effectifs sont passés de 6 000 à 75 000 syndiqués en sept mois), a adressé un ultimatum à la direction. Il aurait appellé à une grève totale pour dix-huit jours du 21 mai au 7 juin, si la direction n’acceptait pas de négocier le montant d’une prime annuelle de plusieurs centaines de milliers d’euros.
Ce montant est au niveau des profits du groupe et de l’envolée boursière de ses actions. En effet, la spéculation mondiale dans le domaine de l’intelligence artificielle a fait que Samsung a vu sa capitalisation boursière dépasser les mille milliards de dollars et le prix de son action multiplié par six en un an. Avec sa revendication, le syndicat de Samsung Electronics ne faisait d’une certaine manière que revendiquer que les travailleurs qui sont à la source de toute cette richesse ait « leur part du gâteau ». Du côté patronal et gouvernemental, il y a eu un matraquage pour dénoncer ces travailleurs qui « en demandaient trop ». Le gouvernement démocrate, qui se prétend à l’écoute des salariés, a mis tout son poids contre les travailleurs de Samsung. Mais il faut croire que la direction de Samsung n’avait pas envie qu’une réelle grève éclate et a préféré reculer plutôt que de tenter la confrontation. Une heure à peine avant la fin de l’ultimatum fixé par le syndicat, la direction a fait un pas en arrière. Cela a suffi pour que le jeune syndicat de Samsung Electronics lève son appel à la grève, empêchant les travailleurs de Samsung de mesurer leur force.
Après négociation, une augmentation de salaire de 6,2 % a été obtenue pour l’ensemble des 130 000 salariés de Samsung Electronics. La direction a aussi cédé une prime de près 300 000 euros pour les 28 000 salariés de la division puces mémoire, de 90 000 euros pour les 50 000 autres salariés de la division semi-conducteurs et enfin une de 3 000 euros pour 52 000 autres salariés des divisions téléviseurs et téléphones mobiles. Diviser pour régner, telle a été sa politique ! Et puis, pour plus de 85 % ces primes seront constituées d’actions Samsung Electronics. Ce qui signifie que si demain la bulle spéculative de l’intelligence artificielle éclate et que cette action s’effondre, la prime se dégonflera automatiquement.
Cela dit, le recul de la direction du plus grand trust sud-coréen, réputée très antisyndicale, est une victoire marquante. Et les travailleurs de Samsung Electronics ont pu l’obtenir parce que, en plus de leur propre mobilisation, ils ont bénéficié du contexte créé par les luttes d’autres travailleurs ces derniers mois.
Au mois de janvier, 18 000 conducteurs de bus de Séoul s’étaient mis en grève deux jours, pour des augmentations de salaire. Mais, surtout, il y a eu la grève des camionneurs contre leur statut de travailleurs indépendants, obligés de travailler 70 heures par semaine pour un revenu mensuel d’à peine 1 200 euros après déduction de leurs frais professionnels. Trois jours avant le rassemblement des travailleurs de Samsung, un épisode dramatique a eu lieu lors d’un piquet de grève des camionneurs qui bloquait un entrepôt. Ce jour-là, la direction de la chaîne de supermarchés pour laquelle ils travaillent a envoyé des briseurs de grève avec un camion bélier pour forcer le piquet. Un gréviste a été tué et la police présente a empêché les autres de porter secours à leur camarade. Sept jours après ce drame, 9 000 camionneurs se sont rassemblés pour dénoncer ce meurtre et continuer leur combat. Cela a fait céder la direction, qui a accordé 7 % de hausse de salaire et quatre jours supplémentaires de congés payés par an. Voilà le contexte dans lequel la grève de Samsung Electronics a eu lieu.
Et, dans ce pays très industrialisé et très ouvrier, où il existe encore, parmi les travailleurs, la mémoire vivante des grandes luttes ouvrières des années 1980 et 1990 contre la dictature militaire et le grand patronat, la classe dirigeante et le gouvernement ont également cette mémoire. Et le montant de la prime accordée à ceux de Samsung Electronics mesure peut-être leur crainte d’un retour de la combativité des travailleurs de Corée du Sud.