1936 en France : crise, sursaut ouvrier et marche à la guerre
Au sommaire de cet exposé
Sommaire
- Le Front populaire : un mythe qui masque les possibilités ouvertes par le retour de la combativité ouvrière
- Les années 1930, époque d’explosions sociales et de marche à la guerre
- La première guerre mondiale : les contradictions et la barbarie du capitalisme à leur paroxysme
- À la fin de la guerre, un monde ébranlé par l’offensive prolétarienne
- Le reflux de la vague révolutionnaire en Europe
- La dégénérescence de la révolution : bureaucratisation de l’URSS et stalinisation de l’Internationale communiste
- La prédominance de la bourgeoisie des États-Unis et la financiarisation de l’économie au cours des années 1920
- L’intensification de la guerre de classe et la montée de la guerre commerciale
- Les nazis, portés au pouvoir par une bourgeoisie allemande déstabilisée par la crise et étranglée par ses concurrentes
- L’année 1934 : le début de la riposte ouvrière en Europe et aux États-Unis
- En France, une crise économique plus tardive et moins aiguë qu’en Allemagne
- Le discrédit du régime politique et la croissance des ligues d’extrême droite
- Un parti communiste vite stalinisé et une SFIO réformiste dont une partie se radicalise
- Le 12 février 1934 : l’unité d’action imposée par les travailleurs
- Du tournant de la bureaucratie soviétique face à l’impérialisme allemand au virage politique du PC
- La coalition électorale avec le Parti radical substituée à l’unité d’action ouvrière
- La nomination du gouvernement Blum devancée par la grève
- Généralisation de la grève et des occupations : le Front populaire et la CGT complètement débordés
- Le gouvernement à la rescousse du patronat : les accords Matignon et les lois sociales
- À l’aube d’une révolution ?
- La reprise en main par le pouvoir : « Il faut savoir terminer une grève » (Thorez)
- Juillet 1936 en Espagne : la révolution étouffée par les Fronts populaires
- Le gouvernement Blum, chien de garde de l’ordre colonial français
- Le Front populaire, complice de la contre-offensive patronale et initiateur de la course aux armements en France
- Pour que la prochaine remontée ouvrière aboutisse au renversement de la bourgeoisie, reconstruire des partis communistes révolutionnaires
Le Front populaire : un mythe qui masque les possibilités ouvertes par le retour de la combativité ouvrière
L’année 1936 et le Front populaire constituent toujours, 90 ans plus tard, la principale référence de la gauche et des syndicats. Auréolé des congés payés et de la semaine de 40 heures, il incarne l’espoir que la gauche puisse changer la vie. Il est brandi comme symbole de la possibilité de réguler l’avidité patronale grâce à un changement de majorité parlementaire. Aujourd’hui encore – le Nouveau front populaire (NFP) en a été un exemple – quand la gauche cherche à faire rêver des électeurs rendus sceptiques par des décennies de reniements, elle évoque la légende du Front populaire.
Au contraire de cette légende, mai-juin 1936 est avant tout l’irruption de la grande masse des travailleurs sur le devant de la scène, avec la plus puissante grève générale jamais connue en France. C’est aussi l’histoire de la façon dont les organisations ouvrières de l’époque – Parti socialiste, Parti communiste, CGT – ont cherché à canaliser et à neutraliser la classe ouvrière. Ils laissèrent ainsi libre la voie à l’entrée dans la Deuxième Guerre mondiale.
Le joli conte des « jours heureux », diffusé par la gauche et les syndicats, présente le Front populaire et l’année 1936 comme une « bulle dorée », une parenthèse. Or, la grève générale survint en plein cœur des années 1930, alors que le capitalisme était entré en convulsion, moins de vingt ans après la Première Guerre mondiale. La dictature nazie se consolidait en Allemagne, mais la classe ouvrière relevait la tête dans plusieurs pays du monde, posant à nouveau la question de l’avenir de la société : la conquête révolutionnaire du pouvoir par la classe ouvrière ou le maintien de la bourgeoisie précipitant à nouveau l’humanité dans la guerre mondiale.
Aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, les années 1930 n’ont jamais semblé si proches. Le Parti socialiste ne prétend certes plus être « Section française de l’internationale ouvrière » et personne n’imagine plus le Parti communiste parler de révolution. Mais l’approfondissement de la crise aggrave les tensions. Elle a relancé la guerre commerciale et engendre des conflits armés, qui alimentent à leur tour la crise et les sacrifices exigés des travailleurs. L’extrême droite se renforce partout et accède au pouvoir. Le parlementarisme paraît à bout de souffle. Comme l’écrivait Léon Trotsky peu avant la Deuxième Guerre mondiale, « la bourgeoisie ne trouve pas d’issue »… si ce n’est de s’avancer sur le chemin de la guerre généralisée.
C’est pourquoi revenir sur les années 1930 et la grève générale de mai-juin 1936 en France peut nous aider à nous préparer aux menaces comme aux possibilités de la période qui s’ouvre.
Les années 1930, époque d’explosions sociales et de marche à la guerre
« Les années 1930 » : l’expression évoque la grande crise, le nazisme, le début de la Deuxième Guerre mondiale avec ses camps de la mort, Hiroshima et Nagasaki. Comme l’écrivit Victor Serge en 1939 : « Il était minuit dans le siècle ». Mais est-ce que c’est tout ce que nous devons retenir, aujourd’hui, des années 1930 ?
Elles furent aussi des années d’explosions sociales qui ouvrirent la possibilité d’une tout autre évolution de la société. La lutte entre les deux classes fondamentales de la société, celle des travailleurs et celle des capitalistes, pouvait déboucher sur un affrontement décisif.
En France, la grève générale de mai-juin 1936, avec ses milliers d’entreprises occupées, fut un véritable tremblement de terre. Un ouvrier de la fonderie de Fives, à Lille, a raconté comment avait démarré l’occupation de son usine. Le 2 juin – deux jours avant la nomination du gouvernement Blum – des travailleurs se mettent en grève. À leur passage dans les ateliers, tout le monde s’arrête avec eux. Ils forment une délégation et apportent au directeur un cahier de revendications : « Le directeur prend notre cahier et nous dit en nous regardant dans les yeux, "Voilà ce que j’en fais !", il le chiffonne et le met dans la poubelle ; "Maintenant, partez !" Nous sommes repartis sans un mot rendre compte aux travailleurs. Et puis on a dit : "Personne ne sortira !" » L’occupation commençait.
Le mouvement de mai-juin prit tout le monde de court. Il prit de court le patronat qui, comme ce directeur, avait fait de chaque usine une petite dictature, en particulier dans ces années de crise. Il prit de court les organisations ouvrières (CGT, SFIO, PC), qui n’espéraient qu’une chose : que personne ne vienne perturber l’entrée en fonction du futur gouvernement du Front populaire. Les travailleurs se joignirent à la grève, souvent, avant même d’avoir établi des revendications. Partout, les grévistes – la quasi-totalité du personnel – occupaient leurs entreprises, la grève allait d’une entreprise à l’autre : elle était dans l’air !
Elle gagna toute la métallurgie parisienne en un jour ou deux, puis s’étendit à toute la France, à l’ensemble des secteurs : les assurances, les grands magasins, l’hôtellerie-restauration, l'industrie de la haute couture… Le jour où les coiffeurs entrèrent en grève, les mariniers mettaient leurs péniches en travers de l’Oise pour fermer le passage ! Un ouvrier socialiste qui travaillait dans une usine de matériel électrique écrivit dans une lettre : « Ce qui pouvait nous animer, on ne peut le comprendre que si l’on a vécu de 1920 à 1935 dans les usines de la métallurgie, où n’importe quel petit chef se croyait alors le maître, et il fallait s’incliner devant lui. »
Les classes dirigeantes et les autorités étaient désarçonnées. Duchemin, chef de la CGPF – le Medef de l’époque – rapporta la réaction de Léon Blum au lendemain de la nomination de son gouvernement : « À ses yeux, […] le point particulièrement grave de la situation présente résidait dans l’impossibilité […] de savoir d’où venait le mouvement ouvrier et où il allait. » Pour Beghin, l’industriel du sucre, « Le dimanche, on dormait sur ses deux oreilles. Le lundi matin, on se réveillait : c’était la révolution ! »
Quelques jours plus tard, Trotsky écrivait : « Ce ne sont pas des grèves corporatives, ce ne sont même pas des grèves. C'est la grève. C'est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début classique de la révolution. »
Et le mouvement de 1936 en France ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel serein : insurrection ouvrière à Vienne, usines occupées dans tous les États-Unis, révolution en Espagne, révoltes dans les colonies… voilà la facette des années 1930 que tous les courants politiques bourgeois voudraient nous voir oublier.
Pour prendre la mesure des événements qui se déroulèrent en France et en saisir les enjeux, il faut avoir en tête leur contexte international, mais aussi revenir quelques années en arrière, à cette Première Guerre mondiale et à la vague révolutionnaire qui lui succéda. À l’époque, ce n’était pas de l’histoire : c’était hier.
La première guerre mondiale : les contradictions et la barbarie du capitalisme à leur paroxysme
Au début du 20e siècle, les contradictions du capitalisme étaient devenues si profondes qu’elles avaient éclaté en une guerre mondiale au cours de laquelle la bourgeoisie avait, déjà, failli perdre le pouvoir. Le besoin vital de trouver de nouveaux marchés pour écouler une production toujours plus grande, la course au contrôle des matières premières, la nécessité de placer les capitaux qui s’accumulaient sans cesse : tout cela avait amené le capitalisme à son stade impérialiste. Les principales bourgeoisies de la fin du 19e siècle avaient conquis l’essentiel de la planète.
Pendant que les bourgeoisies anglaises et françaises se taillaient des empires à piller et à exploiter, les industries des États-Unis et d’Allemagne amorçaient leur développement. Elles se formaient sur une base plus moderne, et le besoin d’expansion des capitalistes américains et allemands n’était pas moindre que celui des capitalistes français et anglais. Pour y pourvoir, la bourgeoisie américaine avait à sa disposition un marché intérieur de la taille d’un continent et pouvait prendre le contrôle de l’Amérique latine et centrale. La bourgeoisie allemande, au contraire, se trouvait sans colonies, coincée entre la France et le Royaume-Uni.
La Terre devenait trop étroite pour les bourgeoisies les plus puissantes : c’est par la guerre qu’elles tentèrent de régler leurs comptes, entraînant l’Autriche, l’Italie, l’empire russe, l’empire ottoman et les peuples colonisés dans le carnage. Les souffrances inouïes vécues dans les tranchées pour déterminer quels trusts domineraient le monde, le rationnement, les fortunes des profiteurs de guerre et l’hypocrisie patriotique : la Première Guerre mondiale, c’était la lutte de classe poussée à son paroxysme. Elle déboucha sur le premier assaut de la classe ouvrière contre la classe capitaliste à l’échelle internationale.
À la fin de la guerre, un monde ébranlé par l’offensive prolétarienne
L’espoir d’en finir avec la guerre vint de Russie. En février 1917, des ouvrières du textile de Petrograd se mirent en grève contre le manque de pain. Elles provoquèrent un soulèvement ouvrier qui s’étendit dans les grandes villes du pays. Par entreprise, par régiment, grévistes et soldats mutinés élurent les soviets d’ouvriers et de soldats, reliés les uns aux autres. Le tsar abdiqua en faveur d’un gouvernement provisoire qui poursuivit la guerre mais, face à lui, un pouvoir des travailleurs était en train de naître.
Neuf mois plus tard, la révolution d’Octobre, menée par le parti bolchevique, renversa le gouvernement provisoire et remit le pouvoir aux soviets. Les premières décisions du pouvoir révolutionnaire appelèrent les paysans à prendre les terres des grands propriétaires et les ouvriers à contrôler les entreprises. Une trêve immédiate fut déclarée sur le front, suscitant un énorme enthousiasme chez les soldats et leur rupture définitive avec l’état-major tsariste.
L’inquiétude gagna l’état-major allemand au cours de l’automne 1918. Son chef, Ludendorff, écrivit dans ses Mémoires : « Des faits qu’on n’eut pas cru possibles dans l’armée allemande se produisaient […]. Une division fraîche, montant courageusement en ligne, fut accueillie par les troupes en retraite aux cris de "briseurs de grèves !" Ils n’en ont pas encore assez de la guerre !" ».
Le 3 novembre, la flotte se mutina dans le port de Kiel. La révolte se répandit dans le pays comme une traînée de poudre. Suivant l’exemple russe, les travailleurs élisaient des conseils d’ouvriers et de soldats. L’empereur abdiqua et la puissante bourgeoisie allemande sentit, en quelques semaines, le sol se dérober sous ses pieds. Il n’y avait pas de réseaux sociaux numériques, mais la lueur d’espoir émise par la révolution russe avait traversé les frontières !
Cependant, il n’existait pas en Allemagne d’équivalent au parti bolchevique. Le parti socialiste (SPD), rallié à la guerre, restait très puissant et organisé. Le parti communiste (KPD), créé autour de militants qui s’étaient opposés sans compromission à la guerre – comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht – fut fondé en pleine révolution.
Pour détourner les travailleurs allemands du chemin pris par la révolution russe, les chefs du SPD s’appuyèrent sur la confiance que beaucoup avaient encore en lui. Ils se firent élire à la tête des conseils ouvriers tout en étant nommés par la bourgeoisie à la tête du gouvernement officiel : ils tâchèrent de se mettre à la tête du mouvement pour mieux pouvoir y mettre fin. Les classes dirigeantes ne perdirent pas de temps. Le SPD et l’état-major constituèrent des groupes paramilitaires – les corps francs – et les lancèrent contre les travailleurs révolutionnaires : Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent assassinés puis les conseils de soldats et d’ouvriers dissous, une région après l’autre.
En 1919-1920, ce fut au tour de la bourgeoisie italienne de sentir le sol trembler sous ses pieds. Au cours de ces deux « années rouges », plus d’un million de paysans pauvres s’organisèrent dans les ligues rouges. Les grèves d’ouvriers agricoles succédaient aux occupations de terre. Le 1er septembre 1920, l’ensemble des usines métallurgiques étaient occupées et contrôlées par des conseils ouvriers élus.
Le reflux de la vague révolutionnaire en Europe
Porté par cette vague de luttes, le parti socialiste italien devint un grand parti ouvrier, passant de 24 000 membres en 1918 à plus de 200 000 au cours de l’année 1920. Mais, radicaux en parole, ses dirigeants restaient plus habitués aux débats parlementaires qu’à la guerre de classe. Ils espéraient s’appuyer sur les mobilisations pour prendre le pouvoir par les urnes et laissèrent passer la vague révolutionnaire.
Doutant que le régime parlementaire fût en mesure de briser les travailleurs, les classes possédantes misèrent sur les bandes fascistes de Mussolini. Ancien socialiste passé du pacifisme au nationalisme pro-guerre avant de fonder le fascisme italien, Mussolini recrutait des anciens combattants dont la bourgeoisie n’avait plus que faire et que l’internationalisme ouvrier rebutait. Les associant aux fils des propriétaires fonciers, Mussolini les jetait contre les paysans rebelles et les militants socialistes. Puis ces milices passèrent à des actions de grande ampleur contre les bastions du mouvement ouvrier.
Le parti socialiste italien ne souhaitait pas susciter une nouvelle crise révolutionnaire. Il refusa donc de s’engager dans une lutte directe appuyée sur des milices ouvrières et paysannes et appela à se fier à l’État démocratique. Reculant sans combat malgré leur immense supériorité initiale, les exploités perdirent confiance tandis que les fascistes – protégés par la police et les juges – gagnaient de l’audience parmi les classes moyennes qui cherchaient une issue.
Appelé au pouvoir en octobre 1922, Mussolini instaura une dictature qui consolida de façon durable la situation des classes possédantes italiennes. En Allemagne, après de nouveaux soubresauts révolutionnaires, la bourgeoisie allemande réussit elle aussi à stabiliser sa domination, à partir de 1924… mais elle garda, gravé dans sa mémoire, le souvenir de cette période où elle avait failli perdre le pouvoir.
Les bolcheviks avaient fondé l’Internationale communiste – la Troisième Internationale, en pleine guerre civile, pour regrouper les révolutionnaires de tous les pays et permettre aux travailleurs de se battre pour le pouvoir. La Troisième Internationale dut constater le reflux de la vague révolutionnaire.
Pour faire face au retour de l’emprise du réformisme dans la classe ouvrière, Lénine et Trotsky proposèrent aux partis communistes une politique qui tenait compte de ce changement de période : en prenant l’initiative de la lutte pour la défense des conditions d’existence des travailleurs face au chômage ou aux bas salaires et en s’adressant aux autres partis ouvriers et aux syndicats réformistes, les partis communistes pourraient continuer à se lier aux masses ouvrières et contribuer à renforcer la conscience de classe. C’était la politique de « front unique ouvrier ».
La dégénérescence de la révolution : bureaucratisation de l’URSS et stalinisation de l’Internationale communiste
Ce reflux de la vague révolutionnaire toucha aussi la Russie, ruinée par la guerre civile et l’intervention militaire des pays impérialistes, et isolée par l’écrasement des autres révolutions. Au fil de la guerre, une couche de bureaucrates s’y était formée, habituée à décider dans l’urgence et de façon autoritaire. Profitant de ce que la classe ouvrière, épuisée, intervenait de moins en moins dans la vie politique, ces bureaucrates se liguèrent contre ceux qui menaçaient leurs positions et leurs privilèges.
En effet, alertés par Lénine – mort en 1924 – et groupés autour de Trotsky, des militants fidèles aux idées bolcheviques et une partie de la classe ouvrière comme de la jeunesse soviétique avaient engagé le combat contre la bureaucratie, pour le retour de la démocratie dans le parti et de la démocratie soviétique dans le pays. Ce combat dura près de 15 ans avant que la bureaucratie et son chef Staline, renforcés par l’absence de révolution victorieuse dans d’autres pays, ne prirent définitivement le dessus.
Mais, à l’extérieur, la Russie restait vue comme le pays de la révolution, haï par tous les dirigeants capitalistes. Le combat qui s’y déroulait contre les bureaucrates était peu connu et encore moins compris, et la poussée de la bureaucratie engendra des conséquences très rapides et funestes dans l’Internationale communiste. De parti mondial de la révolution ouvrière, elle se transforma en succursale de la diplomatie de l’URSS, et les PC en pions sur son échiquier. Les staliniens rompirent avec le programme bolchevique en inventant l’idéologie du socialisme dans un seul pays et devinrent de plus en plus fermement convaincus que la révolution ouvrière devait être sacrifiée, si cela permettait d’assurer, à court terme, leur propre survie.
Au milieu des années 1920, après avoir vu sa domination menacée par la classe ouvrière, la bourgeoisie avait stabilisé sa situation, à l’aide du fascisme italien et de la trahison du parti socialiste allemand. Les capitaux américains se répandirent en Europe, particulièrement en Allemagne, entraînant un certain redémarrage économique.
Mais les plus grands capitalistes avaient toujours un besoin aussi vital de s’arracher les uns aux autres les marchés, les matières premières et les travailleurs à exploiter. Les contradictions à l’origine de la Première Guerre mondiale s’étaient même aggravées, avec plus de frontières, des États plus endettés et cette bourgeoisie nord-américaine dont l’immense production était confrontée à la solvabilité limitée d’une Europe appauvrie…
La stabilisation de la bourgeoisie était donc toute relative. Quelques années plus tard, la crise de 1929 commençait… et se posait à nouveau la question de qui, de la classe ouvrière ou de la bourgeoisie, de la guerre ou de la révolution, sortiraient vainqueurs de la crise d’un système en putréfaction.
La prédominance de la bourgeoisie des États-Unis et la financiarisation de l’économie au cours des années 1920
Les États-Unis étaient devenus la principale puissance économique à la faveur de la Première Guerre mondiale. Leur industrialisation s’accéléra encore au début des années 1920 et de nouveaux secteurs se développèrent (automobile, chimie, pétrole, caoutchouc). De grands trusts se constituaient dans tous les domaines, jusqu’au commerce, avec l’apparition des chaînes de magasins.
Cela faisait longtemps que l’armée américaine n’hésitait plus à intervenir hors de ses frontières… mais les profits et les capacités de production croissaient sans cesse, dépassant ce que pouvaient absorber ces nouvelles zones d’influence. Les capitaux qui ne trouvaient pas d’investissement assez rentable dans la production se dirigèrent vers la finance : la grande époque des trusts fut aussi celle de la création des « sociétés d’investissement », qu’on appelle aujourd’hui « fonds financiers ». Plus les capitalistes américains accumulaient de profit et plus l’économie qui semblait florissante devenait instable.
À la fin des années 1920, les bulles spéculatives succédaient aux bulles spéculatives mais, à Wall Street, c’était l’euphorie permanente : les courtiers faisaient crédit aux spéculateurs, les banques faisaient crédit aux courtiers, les entreprises industrielles spéculaient avec leur trésorerie et les capitaux affluaient du monde entier. Un certain Will Payne, révélateur de cet état d’esprit, se demandait dans une revue quelle était la différence entre un joueur et un investisseur : « Un joueur gagne seulement parce que quelqu’un d’autre perd ; mais là où il y a investissement, tout le monde gagne : l’investisseur achète de la GM [General Motors] à 100 dollars, la vend à un autre pour 150, qui la vend à un troisième pour 200. Tout le monde fait de l’argent. ». La magie du capitalisme…
Un premier krach, un coup de semonce, survint fin mars 1929, puis ce fut le « jeudi noir », le 24 octobre : Wall Street chuta de 50 % en une semaine. Les emprunteurs devenaient insolvables, les dépôts bancaires disparaissaient en fumée : tout le château de cartes s’effondra, entraînant le reste de l’économie avec lui. Dans les mois qui suivirent, les capitaux américains placés à l’étranger furent rapatriés pour tenter de couvrir les pertes, accentuant encore la propagation de la crise à l’ensemble des marchés mondiaux.
Les différentes bourgeoisies réagirent en faisant payer la crise aux travailleurs et en passant de la concurrence habituelle à une véritable guerre commerciale. Onze ans après la guerre précédente, le capitalisme entrait à nouveau en convulsion. La guerre sociale et la guerre commerciale, s’alimentant l’une l’autre, menaçaient de faire basculer la société dans une nouvelle guerre généralisée.
L’intensification de la guerre de classe et la montée de la guerre commerciale
Entre 1929 et 1932, la production industrielle recula de 50 % aux États-Unis, de 45 % en Allemagne et de 30 % à l’échelle du monde. Les investissements étaient quasiment à l’arrêt, les ventes diminuaient, entraînant la baisse des prix et de nouvelles faillites… ce qui n’empêchait pas les entreprises de continuer à verser des dividendes aux actionnaires, même quand leurs profits fondaient voire disparaissaient. Ce fut le cas d’US Steel, de General Motors, de la Shell, du Crédit Lyonnais…
Pour sauvegarder ses profits et protéger ses capitaux, la bourgeoisie multiplia les licenciements, les jours chômés et les baisses de salaires. Des petits épargnants perdaient leurs économies, des petits patrons étaient expropriés par les banques. Aux États-Unis, les banques mirent la main sur les terres de milliers de paysans, qui devinrent des émigrés de l’intérieur. En 1932, 12 millions de personnes étaient au chômage et vivaient parfois dans des camps, surnommés « Hooverville » du nom du président de l’époque. Au Royaume-Uni, le chômage doubla et, en Allemagne, il fut multiplié par trois ou quatre. Des budgets d’austérité étaient appliqués partout, coupant les salaires des fonctionnaires et les aides aux chômeurs. C’était l’époque des marches de la faim.
Parallèlement à cette guerre sociale, les bourgeoisies mobilisèrent leurs États pour mener la guerre commerciale. Chaque marché devint un pré carré à défendre ou une place forte à conquérir. Une guerre des « tarifs » protectionnistes fut ouverte par les États-Unis, qui triplèrent leurs droits de douane en juin 1930. On pouvait alors lire, dans l’ancêtre du quotidien Les Échos, des récits qui en rappellent d’autres, plus contemporains : le périple de « l'Olympic », par exemple, filant à toute vapeur vers New York pour arriver avant le douzième coup de minuit, sous peine de voir sa cargaison de produits de luxe français taxée au nouveau tarif.
À ces tarifs répondirent des mesures de rétorsion au Canada, en France et même au Royaume-Uni, porte-étendard du libre-échange depuis un siècle. Le commerce mondial s’effondra entre 1929 et 1932. Les colonies devinrent encore plus des « chasses gardées », qui permettaient aux bourgeoisies impérialistes – quand elles en avaient – d’amortir un peu le choc de la crise.
L’heure n’était pas encore au retour des affrontements militaires directs, mais le monde du travail était sonné par la violence de la guerre sociale menée par la bourgeoisie et la concurrence s’était déjà muée en guerre commerciale.
Les nazis, portés au pouvoir par une bourgeoisie allemande déstabilisée par la crise et étranglée par ses concurrentes
L’Allemagne, dont les exportations chutèrent de 60 %, devint brutalement le maillon faible du système capitaliste. Endettée, étranglée par le Traité de Versailles signé à la fin de la Première Guerre mondiale, la bourgeoisie allemande était privée de colonies et même d’armée susceptible de défendre ses intérêts dans l’arène mondiale. À l’intérieur, elle était confrontée au plus puissant mouvement ouvrier hors d’URSS.
En 1931, près de la moitié des familles ouvrières étaient condamnées au chômage. Les salaires avaient baissé en moyenne d’un quart. Bien des petits patrons et des petits agriculteurs ne pouvaient plus payer leurs dettes. Même les employés étaient touchés par le chômage – un fait nouveau – et les enfants des classes moyennes ne trouvaient plus la place que la société leur avait promise.
Groupusculaire en 1929, le parti nazi forma les sections d’assaut, des milices qui organisaient plus de 100 000 personnes en 1930, 400 000 deux ans plus tard. Elles mobilisaient les classes moyennes déchues, ancienne base sociale du parlementarisme, en canalisant leur colère et en s’appuyant sur leur aspiration à ce que quelqu’un remette de l’ordre dans cette société qui se décomposait.
Les politiciens traditionnels enchaînaient les mesures impopulaires qui ne résolvaient rien. Dissolution, gouvernement minoritaire, décrets-lois (les « ordonnances » d’aujourd’hui) : sous les coups de boutoir de la crise économique, le système politique apparaissait dans l’impasse. Les capitalistes allemands pouvaient craindre que les travailleurs, en engageant la lutte pour défendre leur peau, ne se lancent à nouveau à l’assaut d’un système en faillite.
Le SPD restait la principale organisation ouvrière, regroupant un million d’adhérents et influençant des millions d’autres travailleurs. Comme tous les partis modérés, son influence s’érodait, mais il représentait toujours 20 % des voix fin 1932. Profondément lié aux institutions bourgeoises, il ne constituait pas en soi une menace pour les classes dirigeantes, mais les millions de travailleurs qui l’entouraient pouvaient finir par être entraînés dans la lutte et influencés par le KPD. Celui-ci était fort de près de 300 000 membres au début des années 1930, et sa milice, le Front rouge, comptait environ 100 000 membres… autant que l’armée allemande !
Prises ensembles, les organisations ouvrières étaient plus fortes que les troupes nazies. Pourtant, au lieu d’entraîner les travailleurs socialistes à une défense collective face aux nazis et au patronat, le KPD faisait le coup de poing contre les réunions socialistes, parfois de concert avec les nazis. Cette politique, qui peut paraître folle aujourd’hui, avait été imposée à toute l’Internationale communiste par la bureaucratie soviétique. Pour dissimuler les conséquences catastrophiques de sa politique en Russie, elle mettait en avant une politique gauchiste, prétendant que la révolution était à portée de main partout, à condition d’en finir avec les partis socialistes, qualifiés de « frères jumeaux des fascistes ».
Pendant que les deux partis ouvriers s’invectivaient, la bourgeoisie allemande n’attendit pas la révolte ouvrière : elle l’anticipa, en faisant jouer à Hitler et à ses sections d’assaut (SA), financées par les principaux capitalistes, le rôle que jouèrent en Italie les fascistes de Mussolini. Une fois Hitler chancelier, les forces combinées des SA et de l’État républicain détruisirent le KPD, puis le SPD et les syndicats. Des dizaines de milliers de militants et de sympathisants furent envoyés dans des camps de concentration, où de nombreux autres les rejoindraient par la suite.
La prise de pouvoir nazie représenta un tournant profond dans la situation : en écrasant la classe ouvrière, la bourgeoisie allemande s’était ouvert la voie vers le réarmement et la guerre. Mais cette défaite fut aussi un coup de tonnerre pour la classe ouvrière des autres pays et pour la jeunesse influencée par les idéaux socialistes et communistes.
Cette défaite sans combat en Allemagne et l’absence, au sein de l’Internationale communiste, de toute remise en cause de la politique suivie montrèrent aussi que les partis communistes, au garde-à-vous devant Staline, étaient morts pour la révolution. Trotsky écrivit alors : « Le prolétariat allemand se relèvera, le stalinisme, jamais ! » La révolution devrait passer par de nouveaux partis et la fondation d’une nouvelle internationale : la Quatrième Internationale.
L’année 1934 : le début de la riposte ouvrière en Europe et aux États-Unis
L’année 1934 marqua, à des niveaux divers, le point de départ de la riposte ouvrière dans plusieurs pays du monde. Il n’est évidemment pas possible de s’arrêter sur chacune de ces réactions, mais elles indiquent que la remontée ouvrière de 1934-1936 en France ne fut pas une réaction isolée.
En Autriche, où le gouvernement d’extrême droite avait déjà interdit depuis un an le Parti communiste, des miliciens socialistes et les habitants des quartiers ouvriers de Vienne prirent les armes le 12 février 1934 à la suite d’une attaque de leurs locaux par la police. Ils se battirent dos au mur, la direction du Parti socialiste étant aux abonnés absents, mais l’armée dut bombarder les quartiers rouges pour mettre fin à la rébellion.
Six mois plus tard, une autre insurrection éclata en réaction à la montée de l’extrême droite fascisante : en Espagne, cette fois. Alors que toute une partie du PS se radicalisait, ses dirigeants avaient prévenu : « Que la bourgeoisie prenne garde, car si l’extrême droite rentre au gouvernement, alors le parti socialiste déclenchera la révolution ! »
Quand ce moment arriva, les dirigeants socialistes s’esquivèrent. Mais les travailleurs des Asturies, regroupés derrière les mineurs, lancèrent l’insurrection, dirigés par un front unique de toutes les organisations ouvrières. Ils prirent le pouvoir à Oviedo – la capitale – et dans la plus grande partie de la province, proclamant une république ouvrière et paysanne. Il fallut 15 jours à l’armée, commandée par un certain général Franco, pour briser leur résistance.
1934 fut aussi l’année du grand réveil de la classe ouvrière des États-Unis. Les grèves d’ouvriers agricoles succédèrent aux affrontements meurtriers entre mineurs et milices patronales. En avril, des milliers d’ouvrières et d’ouvriers d’une usine automobile de Toledo (Ohio), appuyés par des chômeurs et des anciens combattants, forcèrent la garde nationale à battre en retraite après plusieurs jours de batailles rangées. En mai, les travailleurs prirent le contrôle de Minneapolis après la généralisation d’une grève du transport dirigée par un comité de grève créé par des militants trotskystes, forçant les patrons et leur milice à capituler. Sur la côte ouest, la grève des dockers, animée par des militants du PC, aboutit au blocage de la totalité des activités portuaires de la moitié du pays. Sur la côte est, 400 000 ouvrières et ouvriers du textile firent grève. Plusieurs vagues d’occupations d’usines suivirent ensuite à Goodyear, General Motors et dans des centaines d’autres entreprises.
En général victorieuses, ces luttes contraignirent le patronat à reconnaître des droits aux travailleurs mais restèrent sur le terrain syndical. La bureaucratie syndicale et le Parti communiste préférant chercher des terrains d’entente avec le président Roosevelt, le pouvoir de la bourgeoisie ne fut pas réellement menacé. Mais, ces années-là, des millions de travailleurs américains firent preuve d’une audace et d’une détermination extraordinaires.
En France, une crise économique plus tardive et moins aiguë qu’en Allemagne
En France, les premières conséquences de la crise mondiale devinrent sensibles à partir de 1931. Des agriculteurs ne parvenaient plus à payer leurs emprunts car certains prix agricoles avaient été divisés par deux ou trois. La production industrielle baissait et le chômage, à peu près inexistant avant, atteignait officiellement environ 1 million de personnes… et sans doute bien davantage. Les salaires horaires reculèrent de 5 à 10 %, à quoi s’ajoutait la diminution des heures travaillées… même si, dans la métallurgie, le travail se prolongeait souvent au-delà de 48 heures par semaine.
Les patrons profitaient de la crise pour faire baisser la tête aux travailleurs, en faisant la chasse aux militants et par tout un tas de petites humiliations quotidiennes. À Renault-Billancourt, tout ouvrier soupçonné d’appartenir à un syndicat ou au PC était mis à la porte. Les vestiaires étaient fouillés, à la recherche de tracts ou journaux. Intérimaires et chômeurs faisaient la queue le matin à la porte des usines, attendant de savoir si on les prendrait ou non.
Le chômage accroissait la division dans le monde du travail. Georges Lefranc, syndicaliste CGT, écrivait : « Le sans-travail récrimine […] contre "ceux qui lui ôtent le pain de la bouche" : ce sont les ouvriers qui font des heures supplémentaires, ou les travailleurs étrangers, ou encore les femmes, accusées de prendre les emplois des hommes. »
Pour désigner des boucs-émissaires, les autorités multipliaient les mesures contre les étrangers. La loi du 10 août 1932 instaura des quotas de travailleurs étrangers : 5 % maximum dans les entreprises publiques et celles qui répondaient à des marchés publics, des quotas par secteur et zone géographique dans le privé. Elle resterait en vigueur sous le Front populaire. Une autre loi obligeait les étrangers à obtenir l’accord de la préfecture pour pouvoir déménager dans un autre département.
Le discrédit du régime politique et la croissance des ligues d’extrême droite
Tous les six mois, un gouvernement chassait l’autre, souvent composé des mêmes personnes et soutenu par les mêmes partis. Ils justifiaient leurs mesures d’austérité contre les travailleurs par la nécessité de rétablir la compétitivité des marchandises françaises et par la dette publique, qui était passée de 75 % à plus de 130 % du PIB. Les décisions les plus impopulaires passaient par décrets-lois : réduction du nombre de fonctionnaires, baisse des pensions d’anciens combattants et des salaires dans le public en 1934 puis en 1935…
La grande bourgeoisie française disposait de son empire colonial, et l’activité économique ne s’était pas encore complètement effondrée. Le petit patronat et les classes moyennes n’avaient pas encore perdu tout espoir, mais leur crainte grandissait, tout comme leur exaspération vis-à-vis d’un système politique qui paraissait impuissant.
Il n’existait pas de milice d’extrême droite de l’ampleur des SA en Allemagne. Mais le terreau social et politique pour leur développement était là : on les appelait « les ligues ». Elles avaient leurs Bolloré et leurs Pierre-Édouard Stérin : des patrons qui jouaient les pionniers tandis que les autres pensaient pouvoir encore s’en sortir avec les politiciens traditionnels. Il y avait les Jeunesses patriotes, du patron des champagnes Taittinger, et Solidarité française, de l’industriel de la parfumerie François Coty, qui criait au « remplacement » d’une prétendue « race française ». Il y avait aussi les monarchistes de l’Action française, antisémites, pour qui la décadence était en marche du fait de la diffusion des cultures étrangères.
Les plus nombreux étaient les Croix-de-feu, dirigées par le colonel de La Rocque, ancien officier colonial, soutenues par le sidérurgiste De Wendel. Ex-association d’anciens combattants, elle regroupait plusieurs dizaines de milliers de membres en 1934. Dénué de programme précis, de La Rocque insistait sur la nécessité d’un grand coup de balai contre les politiciens et les partis. Son journal portait la manchette « ni blanc, ni rouge : bleu-blanc-rouge » et il fut à l’origine du triptyque « travail, famille, patrie ».
Au discrédit du régime politique causé par l’incapacité à juguler la crise, s’ajoutaient des scandales, qui permettaient aux Ligues d’incriminer le personnel politique sans mettre en cause les capitalistes. Début 1934, elles étaient lancées dans une vive agitation au sujet de « l’affaire Stavisky » : un escroc lié à la bonne société et à des politiciens – notamment du parti radical – retrouvé mort par la police qui venait l’arrêter.
Quand, dans ce contexte, le gouvernement radical révoqua le préfet de police de Paris, connu pour être proche des Ligues, celles-ci appelèrent à une grande manifestation le 6 février au soir, à laquelle se joignit aussi – mais c’est moins connu – l’association d’anciens combattants du PC. Des dizaines de milliers de manifestants convergèrent vers la place de la Concorde, dénonçant les voleurs, les Juifs, la république – qu’ils appelaient « la gueuse » – et, pour certains, tentant de rentrer dans l’Assemblée. Le bilan fut d’au moins 15 morts et 2 500 blessés. Le lendemain, le gouvernement s’inclina devant l’émeute et fut remplacé par un autre plus réactionnaire incluant le maréchal Pétain. C’était une victoire politique pour les Ligues.
Un parti communiste vite stalinisé et une SFIO réformiste dont une partie se radicalise
Pour faire face à cette situation, le mouvement ouvrier en France était bien moins puissant qu’en Allemagne. Le Parti communiste était né du ralliement de la majorité du Parti socialiste (SFIO) à l’Internationale communiste en 1920, lors du Congrès de Tours. Certains dirigeants plus réformistes que révolutionnaires avaient d’ailleurs accompagné le mouvement, pour ne pas perdre leur influence sur la base du parti et sur ses jeunes, politisés par la guerre et par la Révolution russe.
Les réformistes étaient restés majoritaires dans la CGT mais les révolutionnaires progressaient très rapidement. L’appareil de la CGT exclut les sections les plus radicales en 1921 et il y eut désormais d’un côté la CGT, dirigée par Léon Jouhaux et liée aux socialistes, et de l’autre la CGTU (« unitaire »), dirigée par le PC, où militèrent également des syndicalistes révolutionnaires.
La SFIO ressortit moribonde du Congrès de Tours. Le PC et ses 120 000 adhérents, au contraire, allaient de l’avant malgré des conditions difficiles : le parti mena campagne contre l’occupation de la Ruhr (en Allemagne) par l’armée française en janvier 1923. Le maire communiste de Douarnenez et la CGTU soutinrent la grève des sardinières (les Penn Sardin) durant l’hiver 1924. Le PC dénonça aussi l’intervention de l’armée française contre Abd-el-Krim en 1925, au Maroc, où les insurgés avaient mis en échec l’armée espagnole.
Mais, via sa mainmise sur l’Internationale communiste, la bureaucratie soviétique s’employa à sélectionner des dirigeants dociles : Thorez, par exemple, fils de mineur du Pas-de-Calais, choisi à 30 ans pour devenir le principal dirigeant du PC. C’était un moyen d’en écarter ou d’en décourager d’autres, dont nombre de ceux qui, comme Rosmer, Monatte ou Loriot, avaient initié le combat pour la création du PC et la mise à l’écart des chefs réformistes.
Ainsi constituée, la direction du PC se lança, à partir de 1928, dans la même politique gauchiste que le KPD, accusant le parti socialiste de « social-fascisme » et clamant l’imminence de la révolution sans égard pour la situation réelle… les militants du PC s’isolèrent, permettant à la SFIO de regagner une certaine assise.
En 1932, le PC ne comptait plus que 25 000 adhérents : des militants courageux, prêts à tout pour leur parti, gardant l’espoir de renverser le capitalisme. Par exemple, Jules Fourrier, un peintre en bâtiment qui adhéra au PC en 1927. Orphelin, il commença à travailler à 13 ans ; mis sur une liste noire des patrons du bâtiment, il dirigea ensuite des organisations de chômeurs de région parisienne. Il contribua à organiser des manifestations à Montmartre, où la grande bourgeoisie réveillonnait. Il raconte : « On rentrait dans les restaurants, on lançait des tracts édités par le Comité régional des chômeurs, en criant "Du travail ou du pain !" […] Au lieu de nous donner du travail ou du pain, on nous donnait des coups de matraque et des arrestations […]. Mais oui, j’étais content, parce que là au moins, on bouffait du bourgeois ! »
La SFIO, tournée vers les élections et les alliances avec le parti radical, était dirigée par des hommes comme Léon Blum, magistrat au Conseil d’État dès l’âge de 23 ans. Il avait adhéré à la SFIO en 1905, mais se mit en retrait au bout de quelques mois, la jugeant trop révolutionnaire… jusqu’en 1914, et sa nomination comme chef de cabinet dans le gouvernement de guerre. En butte à des campagnes antisémites virulentes, il sut s’appuyer sur l’aura de victime que lui conféraient ces attaques crasseuses pour se légitimer auprès de ceux qui aspiraient à combattre les Ligues d’extrême droite.
La SFIO regroupait beaucoup de fonctionnaires, d’artisans, d’instituteurs, avec une implantation ouvrière dans le Nord ou le Massif central. Au début des années 1930, des milliers de jeunes qui se politisaient avec la crise, la crainte de la guerre et la progression du fascisme rejoignaient les Jeunesses socialistes, plus ouvertes et dynamiques que celles du PC, marquées par le dogmatisme stalinien. En région parisienne, par exemple, elles passèrent de 400 militants en 1932 à 2 000 en 1934. Elles revendiquaient 12 000 militants à l’échelle du pays. Nombre d’entre eux se réclamaient de la révolution et penchaient pour un front unique des partis ouvriers.
Le 12 février 1934 : l’unité d’action imposée par les travailleurs
Alors, quand – tout juste un an après la prise de pouvoir d’Hitler – la manifestation des Ligues du 6 février 1934 fit tomber le gouvernement, cela créa un électrochoc, bien au-delà du mouvement ouvrier organisé. Les illusions d’une partie de ceux qui se pensaient à l’abri d’une menace fasciste tombaient. Les autres voyaient leurs craintes confirmées… mais cela allait-il conduire, cette fois, les travailleurs à prendre l’initiative ?
Dans les heures qui suivirent, un premier changement d’état d’esprit eut lieu parmi une large fraction des travailleurs. Voir le gouvernement qui leur menait la vie dure capituler face aux Ligues suscitait l’indignation. Des travailleurs enrageaient d’imaginer Paris, symbole des révolutions de 1789 et de la Commune, basculer vers l’extrême droite. Des manifestants se mobilisèrent à l’appel des syndicats et partis ouvriers dans de nombreuses villes. Mais, en région parisienne, les appareils étaient plus forts… or, les directions centrales restaient hostiles à l’unité d’action ouvrière.
La CGT appela à faire grève et à défiler en défense des libertés publiques le 12 février. Le PC répondit en appelant à une manifestation le 9 février au soir, à laquelle il conviait les ouvriers socialistes… non sans accuser la SFIO de préparer « l’unité nationale fasciste » avec les radicaux. Le PC eut son coup d’éclat et ses martyrs – les affrontements avec les gardes mobiles firent six morts – mais ce n’était pas encore une démonstration de force. Sentant monter l’envie de riposter parmi les travailleurs, le PC dut se résoudre, au dernier moment, à appeler lui aussi à manifester le 12 février.
C’est ce jour-là qui resta dans les mémoires. Il y eut des cortèges dans toute la France, plusieurs millions de grévistes, une manifestation parisienne immense. Mais ce ne fut pas le plus important.
À Paris, les cortèges SFIO-CGT et PC-CGTU s’étaient donné rendez-vous à des endroits distincts. Un manifestant raconta l’arrivée du cortège PC-CGTU : « Les chants peu à peu s’éteignent pour cesser tout à fait en arrivant à hauteur du groupe socialiste. […] Les uns et les autres paraissent s’observer. […] Un poing se dresse […] ; en voici bientôt dix, cent, mille, des milliers, une forêt de bras qui s’élève […] ; une formidable clameur monte, monte sans arrêt […] : Unité ! Unité d’action ! » Reprenant un terme venu des tranchées, un responsable ouvrier du PC affirma : « C’était vraiment la fraternisation. »
Les deux cortèges ouvriers s’unissaient ainsi par-dessus la tête des dirigeants réformistes et staliniens. Dans l’atmosphère de division et d’impuissance qui prédominait, c’était un bouleversement pour bien des gens, au-delà des participants.
Du tournant de la bureaucratie soviétique face à l’impérialisme allemand au virage politique du PC
Dans les mois qui suivirent, les Croix-de-Feu inaugurèrent des rassemblements motorisés de plusieurs milliers d’adhérents, concentrés, un jour donné, dans une région où nul ne les attendait. Mais le 12 février avait laissé aux travailleurs une sensation de force, l’espoir que les forces ouvrières étaient en train de se regrouper pour la contre-offensive. L’assurance et la combativité d’une partie des travailleurs grandissaient.
Or, si une partie des jeunesses socialistes était favorable à l’unité d’action et sympathisait avec les idées révolutionnaires, l’appareil de la SFIO restait profondément électoraliste et réformiste, hostile au PC. Ce fut la direction du PC qui, sous l’impulsion de l’Internationale communiste, procéda à un tournant à 180 degrés.
En effet, une fois Hitler installé au pouvoir, la bureaucratie soviétique avait pris conscience que le réarmement de l’Allemagne n’était plus qu’une question de temps. La sphère d’influence traditionnelle de l’impérialisme allemand était en Europe centrale et orientale. Il aurait alors en ligne de mire l’URSS : ce sixième du globe qui échappait aux capitalistes depuis la Révolution de 1917.
La bureaucratie stalinienne sentait la menace. Cependant, elle ne comptait pas sur une intervention des masses pour l’aider. Au contraire, elle la redoutait. Pour protéger l’URSS et se protéger elle-même, il ne lui restait donc plus que les moyens d’État : l’armée et la diplomatie. Des discussions s’engagèrent avec la France dès octobre 1933, réactivées en fonction de l’évolution des tensions avec l’Allemagne. Mais comment convaincre la bourgeoisie française de s’allier en cas de guerre avec l’URSS, cet État issu de la Révolution russe qui était l’ennemi à abattre depuis 1917 ?
La bureaucratie soviétique pouvait mettre dans la balance le PC et son influence sur la classe ouvrière… d’autant plus qu’une remontée ouvrière commençait. Le PC pouvait montrer son utilité à la bourgeoisie française s’il se montrait capable de contenir le mouvement ouvrier et d’être le garant de l’ordre bourgeois.
Pour cela, le PC devait changer totalement de politique. Il commença par revoir son attitude vis-à-vis de la SFIO. Le 27 juillet 1934, les deux partis conclurent un pacte d’unité d’action en vue d’une campagne de manifestations et de meetings contre le fascisme, les décrets-lois, et pour l’organisation de nouvelles élections.
L’idée n’était pas de combattre la dégradation des conditions de vie des travailleurs par les grèves, ou de construire des milices ouvrières contre les Ligues et la police. La perspective était surtout électorale. Pour la direction du PC, il s’agissait même d’une première étape pour parvenir à une alliance électorale avec le Parti radical, ce parti bourgeois qui avait été de tous les gouvernements de l’entre-deux guerres. Une fois l’accord avec la SFIO signé, le PC se tourna vers ce Parti radical.
Le 24 octobre 1934, la veille du Congrès du Parti radical, Thorez appela à la création d'un « large Front populaire » et, le 1er novembre, il déclara au Comité central du PC qu’il fallait soutenir le programme des radicaux. Une alliance serait conclue avec les classes moyennes, disait-il, ce qui les dissuaderait de rejoindre les Ligues. Ainsi, c’étaient surtout les ouvriers qui étaient appelés à se ranger derrière le programme des radicaux, un programme qui ne pouvait être que bourgeois et impérialiste… Thorez répondait à l’aspiration des travailleurs à barrer la route aux Ligues, mais en les orientant vers le soutien à la perspective d’un gouvernement de gauche dirigé par les radicaux et la SFIO.
Finalement, le pacte entre la France et l’URSS, dit « pacte Laval-Staline », fut signé en mai 1935. Staline ne se contenta pas d’un pacte militaire de circonstance. Il approuva la politique de « défense nationale » de la France, et le PC s’adapta immédiatement à la politique de Staline. Il renia l’antimilitarisme et l’anti-impérialisme, qui faisaient jusque-là partie de son ADN. Le militant communiste qui organisait des manifestations de chômeurs dans les restaurants chics se souvenait : « C’était fini "l’armée française-armée du crime", […] c’était fini "l’armée de la grande bourgeoisie". Maintenant, il fallait dire "l’armée française, armée démocratique". »
Le groupe parlementaire PC vota les crédits militaires. Les drapeaux tricolores et la Marseillaise entrèrent dans son attirail pour ne plus jamais en sortir.
La coalition électorale avec le Parti radical substituée à l’unité d’action ouvrière
Vint alors l’été 1935 : le 16 juillet, des décrets-lois du Premier ministre Laval imposèrent une nouvelle baisse des salaires du secteur public et des pensions des anciens combattants. Ces décisions suscitèrent une grande colère parmi les travailleurs, et Laval dut faire face aux premières ripostes ouvrières de masse avec les luttes des travailleurs de Brest, de Toulon et du Havre.
À Brest, les 6 000 ouvriers de l’Arsenal étaient touchés par les baisses de salaire. La grève se déclencha le 5 août, le jour de la paie, débouchant sur une grande manifestation au centre-ville. Au patronat, qui avait fait barrer l’accès aux usines par les forces de l’ordre, les travailleurs ripostèrent en dressant des barricades. Un jeune ouvrier fut abattu pendant qu’il remplaçait le drapeau tricolore de la préfecture maritime par un drapeau rouge. À propos d’une autre victime, un témoin raconta : « L’ouvrier Baraer fut tué à coups de crosse par les gardes mobiles. J’ai vu son enterrement. Dix mille ouvriers en bleu de travail. Pas un mot. On sentait une colère terrible. » À Toulon, 3 000 travailleurs de l'arsenal firent grève et manifestèrent : des affrontements éclatèrent avec la police et les Ligues.
Ni le PC ni la SFIO ou la CGT ne cherchèrent à étendre ces réactions. Tout en disant que des provocations policières étaient à l’origine des troubles, ils affirmèrent – comme dans L’Humanité du 10 août 1935 – que ceux qui s’attaquaient aux gardes mobiles ne pouvaient être que des partisans du 6 février 34, et que le jeune assassiné en décrochant le drapeau tricolore était un provocateur ! Quant à Blum, le dirigeant du Parti socialiste, il prétendit que les jeunes communistes, dont on disait qu’ils avaient affronté les forces de répression à Toulon, ne pouvaient être que des membres des Ligues. Il fallait se tenir à distance de ces réactions de colère car la priorité, c’était de conclure l’accord avec ce parti radical… qui avait des ministres dans le gouvernement Laval !
Puis, en septembre 1935, la CGT et la CGTU se réunifièrent : cela répondait certainement à une aspiration des travailleurs à mettre fin à la division syndicale, mais c’était aussi l’occasion pour le réformiste Léon Jouhaux, chef de la CGT qui s’était rallié à la Première Guerre mondiale, d’être confirmé comme dirigeant du syndicat réunifié. La CGTU, dirigée par le PC et connue pour être plus radicale, se conformerait désormais à la politique conciliatrice de Jouhaux.
Définitivement rassuré par tous ces gages donnés par la direction du PC, le Parti radical finit par rejoindre le « Rassemblement populaire » formé autour de la SFIO et du PC, et signa avec eux un pacte électoral le 27 octobre 1935. On parla désormais de « Front populaire » pour désigner ce rassemblement des partis de gauche.
Comme l’écrivait Trotsky en novembre, « le parti radical est lui-même en train de se décomposer : chaque élection nouvelle montre que les électeurs l'abandonnent à droite et à gauche. […] La tendance générale des masses travailleuses, y compris des masses petites-bourgeoises, est évidente : elles vont à gauche. L'orientation des chefs des partis ouvriers n'est pas moins évidente : ils vont à droite. Tandis que les masses montrent aussi bien par leurs votes que par leur lutte qu'elles veulent renverser le Parti radical, les chefs du Front unique aspirent au contraire à le sauver. »
Les militants qui, en France, s’étaient tournés vers Trotsky, étaient très peu nombreux, coupés de la classe ouvrière par l’hostilité et les calomnies des dirigeants staliniens. Mais, face à cette politique d’union électorale entre la SFIO, le PC et les radicaux, Trotsky recommanda à ces militants une autre politique pour les travailleurs désireux d’engager la lutte : former des comités d’action, dont ils éliraient les dirigeants. En déterminant collectivement leurs objectifs et leurs modalités d’action, en recherchant comment populariser et étendre leurs luttes, ils pourraient apprendre à les diriger. Il cherchait comment s’appuyer sur la combativité croissante et les initiatives des travailleurs pour leur permettre de prendre confiance en leur force et de commencer à construire une direction pour mener la lutte, alors que le Front populaire les rangeait derrière la bourgeoisie.
Au contraire, les partis de ce Front populaire organisaient de grands rassemblements en vue des élections (municipales puis législatives), des congrès contre le fascisme ou pour la paix, appelaient à manifester contre les Ligues. L’énergie, la révolte, qui éclataient en explosions isolées comme à Toulon ou à Brest, risquaient ainsi de s’épuiser et de laisser place au découragement. Les dirigeants du Front populaire, écrivait Trotsky, maintenaient les masses dans l’attente « jusqu'à ce que l'on puisse d'en haut leur faire cadeau d'un gouvernement de Front populaire ».
Face à la menace de guerre, le programme du Front populaire, signé le 10 janvier 1936, mettait en avant le pacifisme, et évidemment pas le renversement du capitalisme par les travailleurs en armes ; face à la crise, la relance économique par des grands travaux, la facilitation du crédit et un impôt sur la fortune ; face aux Ligues, la perspective d’une victoire électorale de la gauche et de leur dissolution par décret. L’organisation de milices ouvrières capables de les affronter n’était pas envisagée : la police s’en chargerait !
Au-delà des grandes phrases antifascistes et progressistes, ce programme s’en tenait en fait au programme historique du Parti radical. La réduction du temps de travail était évoquée sans être chiffrée. Rien n’était dit sur les salaires ni sur ce qui allait être présenté comme emblématique du Front populaire : les congés payés, les conventions collectives ou les délégués d’atelier.
Ce tournant vers un « front populaire » ne fut pas spécifique à la France : tous les partis de l’Internationale communiste le mirent en œuvre, de l’Espagne aux États-Unis. En France, loin de vouloir prolonger la riposte ouvrière de février 1934, il cherchait à l’utiliser. Le tournant vers le « Front populaire » ne visait pas à renforcer la conscience de classe du prolétariat, mais à garantir à la bourgeoisie que l’Internationale communiste et le PC mettraient leur influence dans la classe ouvrière à son service, pour empêcher que celle-ci ne devienne un danger. C’était aussi un moyen de convaincre la bourgeoisie française qu’elle n’avait plus rien à craindre de l’URSS et que celle-ci pouvait être une alliée contre la menace de l’Allemagne nazie.
La nomination du gouvernement Blum devancée par la grève
Peu à peu, une partie des classes moyennes fut néanmoins gagnée par la confiance qui grandissait au sein du monde du travail, et par la sensation qu’une force était en train de se lever face à la crise.
Au premier tour des élections législatives, le 26 avril 1936, les partis du Front Populaire gagnèrent 290 000 voix, avec un déplacement de voix des radicaux à la SFIO et de la SFIO au PC : les radicaux reculaient, la SFIO stagnait et le PC doublait ses voix, en obtenant le même nombre que les radicaux. Les désistements permirent toutefois aux radicaux de remporter 100 sièges contre 72 pour le PC : l’alliance de Front populaire avait sauvé les radicaux de l’effondrement. Avec 147 députés, c’était la SFIO qui allait diriger le nouveau gouvernement.
Comme dernière garantie donnée à la bourgeoisie qu’il avait renoncé à toute perspective de prise du pouvoir, le PC refusa d’entrer au gouvernement, lui promettant néanmoins un soutien sans faille par le vote de ses députés.
Les premiers coups de semonce ouvriers eurent lieu dans l’aéronautique, au début du mois de mai, bien avant la mise en place du gouvernement. Le 11, à l’usine Bréguet au Havre, et le 13 à Latécoère à Toulouse, les ouvriers obligèrent les patrons à réintégrer des travailleurs licenciés pour avoir fait grève le 1er mai, et même à payer les jours de grève. Dans un cas comme dans l’autre, les grévistes avaient pris l’initiative d’occuper leurs usines. Les travailleurs se mettaient en position de force et empêchaient ainsi le patron de mobiliser des briseurs de grève.
Le 14 mai, une nouvelle grève avec occupation eut lieu, cette fois aux usines Bloch (futur Dassault) en banlieue parisienne. La direction promit une convention collective, des congés payés et le paiement des jours de grève. Dans la métallurgie parisienne, des délégations s’adressèrent aux patrons avec des revendications basées sur celles de Bloch. Le 24 mai, un article de L’Humanité relevait une « effervescence » dans l’aéronautique et la métallurgie parisienne. Il conclut que les travailleurs sauraient imposer leurs revendications, mais sans appeler les autres travailleurs à entrer en action. L’Humanité se consacrait à célébrer la victoire électorale, se contentant d’inciter Blum à gouverner et à agir au plus vite, notamment en lançant un programme de grands travaux.
Ce 24 mai, cela faisait déjà plus de trois semaines que les élections avaient eu lieu, et le gouvernement n’était toujours pas nommé. C’était aussi la date de la manifestation traditionnelle en mémoire de la Commune de Paris, qui fut révélatrice de l’ambiance qui se développait au sein du monde du travail.
600 000 personnes affluèrent pour célébrer à la fois le combat du premier pouvoir ouvrier, celui de la Commune de Paris de 1871, mais aussi la formation prochaine d’un gouvernement de Front populaire, qui se présentait comme l’ami des travailleurs. Parmi cette foule, il y eut sans doute beaucoup d’ouvriers de la métallurgie discutant des mouvements des derniers jours et enthousiasmés par la démonstration de force de la manifestation.
Le 26 mai, les ouvriers de Nieuport, une usine d’aéronautique de banlieue parisienne, rentrent en grève et occupent leur usine. Ils exigent un salaire minimum, la semaine de 40 heures, le droit à des délégués élus. D’autres grèves démarrent, parfois vite suspendues après le recul du patron.
Le gouvernement intérimaire juge cependant la situation assez inquiétante pour proposer au grand patronat, le 28 mai, de faire évacuer les usines par la force. Mais ce sont les patrons qui refusent ! Et ce n’est pas par crainte des dégâts sur leurs précieuses machines, mais par peur de pousser les ouvriers à bout, avec le risque que l’occupation ne se transforme en prise de contrôle des usines par les ouvriers… voilà à quoi, dès le 28 mai, réfléchissent les chefs patronaux !
Au moment même où cette discussion au sommet a lieu, les 35 000 ouvriers de Renault-Billancourt cessent le travail. Cette usine, qu’on appelait « le bagne », où il n’y avait plus que 60 syndiqués quelques années auparavant, en entraîne une dizaine d’autres. Alors que les occupations se répandent comme une traînée de poudre dans la métallurgie et que des chantiers de l’Exposition universelle sont occupés, le gouvernement propose aux syndicats que le travail reprenne en échange de l’ouverture des négociations dans chaque entreprise. Les syndicats persuadent les grévistes de reprendre le travail. Les dirigeants du Front populaire saluent alors la supposée victoire obtenue. La grève semble retomber.
Généralisation de la grève et des occupations : le Front populaire et la CGT complètement débordés
Les 30 mai et 1er juin, la SFIO tient un dernier congrès avant son arrivée au gouvernement. Les premières occupations d’usines ont déjà eu lieu, et Blum martèle que la coalition électorale n’a pas le socialisme comme objectif et ne changera pas le « régime social ». Il ajoute : « C’est ce qu’il faudra que, tous ensemble […], nous fassions comprendre aux masses ouvrières, si elles étaient disposées à l’oublier ». Quant au PC, il loue « l’initiative sensationnelle » des ouvriers, mais reste en phase avec la CGT qui incite les dernières usines mobilisées à ouvrir le dialogue avec les patrons pour cesser les occupations. Le Front populaire n’appelle pas à l’entrée en action des travailleurs, il ne la souhaite pas.
Pourtant, le 2 juin au matin, la grève devient une lame de fond : au moment où les travailleurs de Renault et de Citroën reprennent le travail, la deuxième vague de grève déferle sur la région parisienne. Le lendemain, elle gagne le reste du pays et de nouveaux secteurs, comme le textile. Blum dira que la grève était « venue frapper son gouvernement au visage ». L’union régionale CGT a beau rappeler qu’elle n’a pas décidé ni même « envisagé » de grève générale, le syndicat est totalement débordé.
À une rencontre entre élus du Front populaire le 3 juin, le député SFIO Salengro déclare : « Que ceux qui ont pour mission de guider les organisations ouvrières fassent leur devoir. Qu’ils s’empressent de mettre un terme à cette agitation injustifiée. Pour ma part, mon choix est fait : entre l’ordre et l’anarchie, je maintiendrai l’ordre envers et contre tout. » Voilà la ligne de conduite de l’homme que Blum choisit le lendemain comme ministre de l’Intérieur.
Cependant, la vague de grève se transforme en raz-de-marée, et Blum n’a toujours pas pris ses fonctions. Poussé par le patronat, le président de la République Albert Lebrun parvient néanmoins à le convaincre qu’il y a urgence, car personne ne parvient plus à contenir les travailleurs. Or, Blum peut peut-être parvenir à reprendre la situation en main en s’appuyant sur la confiance que les travailleurs placent en lui. C’est en tant que dernier recours de la bourgeoisie et de l’État face à la grève qui se généralise que Blum et son gouvernement entrent en fonction en catastrophe le 4 juin. Comme le SPD après-guerre en Allemagne, il espère se porter à la tête du mouvement pour mieux le faire rentrer dans le rang.
Mais quelque chose est en train de changer dans les consciences. Depuis 1934, une partie de la classe ouvrière a repris confiance. Manifestations et grèves ont retrouvé droit de cité. À présent, les travailleurs font sauter la chape de plomb qui pesait sur eux. Après le sursaut de 1934, c’est toute la classe ouvrière qui se lève.
Simone Weil, une intellectuelle ayant travaillé un temps comme ouvrière dans la métallurgie, écrit à propos de ses camarades de travail : « On avait tellement subi au cours des dernières années, le chômage, le travail aux pièces, les brimades de la hiérarchie, les baisses de salaire, les licenciements au moindre geste d’insubordination […], on n’avait plus la force d’attendre. »
Le gouvernement à la rescousse du patronat : les accords Matignon et les lois sociales
Quand Blum entre en fonction, la situation n’a plus rien à voir avec celle de l’élection : le rapport de forces évolue très rapidement dans le sens de la classe ouvrière. Dans un grand discours à la radio, il déclare que son programme correspond aux réclamations du monde ouvrier – alors que personne n’a demandé aux grévistes ce qu’ils veulent –, mais que les travailleurs doivent prendre garde aux ennemis du Front populaire, qui n’attendent qu’une occasion pour le discréditer. Blum ne dénonce pas ouvertement la grève, mais la présente comme un obstacle pour le gouvernement, quelque chose qui l’affaiblit. Le discours prononcé ensuite par Jouhaux, le dirigeant de la CGT, va exactement dans le même sens.
Deux leviers sont mobilisés pour tenter de mettre un terme au mouvement : le vote de lois sociales en urgence et les accords Matignon, signés le 8 juin. À la demande des chefs des grandes entreprises, deux jours après l’entrée en fonction de Blum, des discussions s’engagent entre le gouvernement, la CGT et le patronat. La nécessité d’augmenter les salaires – avec des hausses de 7 à 15 % – et la reconnaissance de l’élection de délégués ouvriers sont acceptées sans discussion.
En échange, les patrons exigent la reprise du travail et l’évacuation immédiate des entreprises. Mais les dirigeants de la CGT redoutent la réaction des travailleurs et craignent de se « discréditer » à leurs yeux, comme l’expliquera plus tard Frachon, un représentant de la CGT et un des dirigeants du PC. Finalement, CGT et patronat conviennent que les travailleurs devront reprendre le travail dès lors que le patron déclarera accepter les accords Matignon.
Dès le lendemain de ces accords, Blum bouscule le calendrier parlementaire. Il dépose les projets de lois sur le salaire des fonctionnaires, les 40 heures de travail hebdomadaire, les congés payés, les conventions collectives. Il presse les députés de se mettre au travail car « chaque heure compte » : adoption en commission dans la nuit du 10 au 11, vote les 11 et 12 à l’Assemblée puis les 17 et 18 au Sénat… Tout est réglé en huit jours, du jamais vu !
À l’aube d’une révolution ?
Les accords Matignon et ces lois sociales dépassent de loin le programme qu’avait établi le Front populaire, mais échouent à endiguer la grève, qui continue de s’étendre durant la deuxième semaine de juin. C’est à ce moment-là que les employés des assurances, des grands magasins, de l’hôtellerie, les ouvrières de la mode et les coiffeurs rejoignent la grève.
Les militants syndicaux sont submergés de sollicitations : c’est souvent la première grève, dans des entreprises où il n’y a parfois qu’un syndiqué, quand il y en a un. Par exemple, une très jeune travailleuse d’un grand magasin de Montmartre arrive en trombe à un local CGT : elle a mis sa boîte en grève, mais ensuite, qu’est-ce qu’il faut faire ? Les délégués de 400 métallurgistes en grève apportent un cahier de revendications au patron. Une demi-heure plus tard, il a tout accepté. Les ouvriers, qui trouvent cela louche, vont demander à la CGT s’il est prudent de reprendre le travail. Parfois, c’est le patron qui se présente à la CGT : les ouvriers ont arrêté le travail, mais il n’y a pas de revendication ! Il dira oui à tout, mais que quelqu’un lui dise quoi signer !
Dans la métallurgie parisienne, à chaque recul des patrons, les ouvriers posent de nouvelles exigences. Ils finissent par annoncer qu’ils resteront en grève tant qu’on n’aura pas donné aux techniciens et aux employés la même chose que ce qu’eux ont obtenu… la classe ouvrière à l’offensive a d’autres moyens de gagner à elle les classes moyennes que l’alliance avec des partis pourris comme le Parti radical !
Il faut s’imaginer l’ambiance dans laquelle sont plongés des millions de travailleurs, leurs familles, une grande partie de la société. Les entreprises sont occupées par la quasi-totalité du personnel. Les travailleurs se relaient au piquet de grève pour contrôler les entrées et les sorties. Des commissions désignées par le comité de grève de l’usine organisent l’entretien des machines et des locaux, les repas, cherchent de l’aide auprès des habitants, des commerçants, des mairies SFIO ou PC. On était voisins et on se retrouve engagés dans un combat commun. On sent que des milliers d’autres autour de soi font la même expérience, au même moment. On était collègues, on devient camarades.
Souvent, la grève précède les revendications, car le sentiment que c’est le moment ou jamais de relever la tête l’emporte. Puis des délégués syndicaux interviennent pour discuter avec les patrons. Les grévistes qui occupent les locaux refusent parfois les premiers accords, et les patrons doivent reculer à nouveau face à la grève.
Mais les grévistes n’élisent pas eux-mêmes leurs représentants, même quand les dirigeants syndicaux sont chahutés, comme dans la métallurgie parisienne. Aucune assemblée centrale des délégués des grévistes ne se réunit, où pourraient être discutés des objectifs communs pour le mouvement et élu un comité central de grève. Les travailleurs sont en grève générale, déclenchée malgré les chefs des partis et des syndicats, mais ils s’en remettent encore aux partis du Front populaire et à l’appareil de la CGT, qui prennent de fait la direction du mouvement et décident à la place des travailleurs.
À cette première étape de la lutte, les travailleurs se tournaient vers les militants que le patronat avait combattus inlassablement au cours des années précédentes et vers les organisations qu’ils trouvaient sur leur chemin et qui représentaient, à leurs yeux, ces perspectives de lutte. Les effectifs de la CGT et du PC se démultiplièrent dans cette période et dans les mois qui suivirent : de 160 000 en mai 1936 pour le PC à 380 000 en octobre ; de 1 million à 2,5 millions le 15 juin pour la CGT, avec un pic à 5 millions en 1937.
Le 12 juin, un numéro du journal trotskyste La Lutte ouvrière, saisi par la police, titrait « La révolution française a commencé ! » Trotsky y écrivait : « L'essence du mouvement actuel réside précisément dans le fait qu'il brise les cadres corporatifs, professionnels ou locaux, en élevant au-dessus d'eux les revendications, les espoirs, la volonté de tout le prolétariat ». C’est à ce moment-là qu’il écrivit : « Ce ne sont pas des grèves corporatives, ce ne sont même pas des grèves. C'est la grève. C'est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début classique de la révolution. »
Il soulignait aussi que les ennemis des travailleurs avaient un état-major, mais qu’il manquait encore une direction au camp des travailleurs : « Contre l'état-major et le plan des "deux cents familles", il faut un état-major et un plan de la révolution prolétarienne. […] La première auto-mobilisation de la masse a marqué et en partie désigné les premiers éléments d'une direction révolutionnaire. »
Puis, plus loin : « Il n'est pas besoin ici d'inventer des formes nouvelles : il y a des précédents historiques. Les ateliers et les usines élisent leurs députés, qui se réunissent pour élaborer en commun les plans de la lutte et pour la diriger. Il n'y a même pas à inventer de nom pour une telle organisation : ce sont les soviets de députés ouvriers. »
Même sans direction ni organe central à opposer à tous ceux qui voulaient que les occupations cessent au plus vite, le mouvement pouvait s’étendre encore, mais il était mené vers une impasse par ceux qui le dirigeaient de fait.
La reprise en main par le pouvoir : « Il faut savoir terminer une grève » (Thorez)
Néanmoins, le patronat et le Front populaire ne parvenaient pas à faire évacuer les usines. Le bruit courait même que des métallos projetaient de manifester à Paris. En effet, aucune manifestation centrale n’avait encore eu lieu pour permettre aux travailleurs d’éprouver leur force et leur nombre. Le défilé parisien du 14 juin, prévu pour célébrer la victoire électorale, fut annulé en catastrophe, le Front populaire craignant une démonstration de force des grévistes. La seule chose que les chefs du Front populaire avaient à leur actif, c’est que les services publics et les banques soient restés en dehors de la grève.
C’est alors – le 11 juin au soir – que Thorez réunit les militants du PC de région parisienne, pour les convaincre qu’il n’était pas possible d’aller plus loin et que satisfaction avait été obtenue. Selon sa formule restée célèbre : « Il faut savoir terminer une grève quand satisfaction a été obtenue, » Le même jour, Le Temps, journal conservateur, signalait des concentrations de gendarmes mobiles autour de centres ouvriers, et le journal trotskyste La Lutte ouvrière fut saisi par les autorités, ses responsables inculpés de « complot contre la sûreté de l’État ». Dans le même temps, de nombreux patrons lâchaient encore du lest. Certaines grèves durèrent jusqu’en juillet, d’autres démarraient tout juste, mais à partir de ce moment-là, le mouvement commença à refluer.
Il régnait néanmoins, dans le monde du travail, une ambiance de fête et d’espoir extraordinaire. Avec le droit à des délégués élus dans les entreprises, la multiplication des conventions collectives, bien des travailleurs se disaient que c’en était fini de l’arbitraire patronal. Avec les congés payés et la réduction du temps de travail, ils avaient gagné le droit aux loisirs, un privilège jusque-là réservé à la bourgeoisie. Le gouvernement du Front populaire ferait passer de nouvelles lois sociales, interviendrait dans les conflits sociaux en faveur des travailleurs. C’était sûr : la vie allait changer.
Deux ans après 1934, le prolétariat s’était donc levé. Pour la première fois, la création de soviets de délégués ouvriers avait réellement été à l’ordre du jour en France. Mais, en l’absence d’une organisation capable de populariser et de mettre en œuvre cet objectif parmi les travailleurs, le grand patronat avait gardé en main toutes les manettes du pouvoir grâce à la digue que le Front populaire avait dressée pour contenir la montée ouvrière. Le patronat put passer à la préparation de la deuxième manche. Il commença par s’assurer que le gouvernement ne tolérerait plus aucune occupation d’usine.
Dès le 7 juillet 1936, le ministre de l’Intérieur Salengro fit au Sénat une déclaration si hostile aux occupations que la CGT se sentit obligée d’atténuer ses propos sur un ton rassurant : pour faire cesser les occupations, on enverrait d’abord les militants syndicaux, puis les « pouvoirs publics », puis les deux ensemble… et alors seulement, si les ouvriers refusaient toujours de céder, « on enverrait des gendarmes après les avoir préalablement désarmés ».
Dès que des grèves reprirent, le gouvernement laissa les formules de politesse de côté : le 7 octobre, 250 gendarmes mobiles évacuèrent par la force une Chocolaterie du 15e arrondissement de Paris occupée par des grévistes. Peu après, la grève des métallurgistes de Sauter-Harlé fut brisée par leur réquisition au nom de la Défense nationale.
Juillet 1936 en Espagne : la révolution étouffée par les Fronts populaires
Mais, précisément au moment où la bourgeoisie française, abritée derrière le Front populaire, voyait le danger s’éloigner, la révolution éclatait de l’autre côté des Pyrénées. En juillet 1936, le prolétariat et les paysans pauvres espagnols se soulevèrent contre le coup d’État du général Franco.
Depuis 1930, l’Espagne traversait une profonde crise sociale et politique. L’industrie en développement cohabitait avec des campagnes où l’aristocratie maintenait les paysans dans une misère noire. Ce furent des années de luttes populaires radicales, souvent sous l’influence du syndicat anarchiste CNT, une organisation de masse qui regroupa plus d’un million d’ouvriers et de paysans pauvres. Le discours du Parti socialiste se radicalisait et ses jeunesses regardaient vers les idées révolutionnaires, comme en France. Les réactionnaires se renforcèrent aussi durant les « années noires », marquées par l’écrasement de l’insurrection d’Oviedo.
Pour les élections législatives de février 1936, le PS, le PC et des partis républicains bourgeois formèrent un « Frente popular », aussi peu désireux que son homologue français de voir les classes populaires prendre leur sort en main et dont la seule promesse marquante était l’amnistie pour les prisonniers d’Oviedo. La CNT abandonna sa consigne habituelle d’abstention aux élections : c’était un soutien implicite au Front populaire.
L’arrivée au pouvoir du Front populaire ne freina pas la combativité des masses : les ouvriers firent eux-mêmes ouvrir les portes des prisons et réintégrer les travailleurs licenciés, des paysans reprenaient les occupations de terre, des grèves tenaient bon malgré les injonctions du Front populaire.
Le 17 juillet 1936, le général Franco – car le Front populaire avait laissé le fossoyeur d’Oviedo à son poste – déclencha un coup d’État à partir du Maroc espagnol. Plus effrayé devant une riposte des travailleurs que par les putschistes, le gouvernement cacha l’ampleur des événements et tenta de négocier avec les généraux.
Interdisant aux travailleurs de prendre toute initiative, le Front populaire les invitait à poser la tête sur le billot. Mais, indifférents à ses consignes, des travailleurs déclenchèrent la grève, prirent les armes où ils le pouvaient, attaquèrent les casernes à la voiture bélier… Dans un gigantesque élan, ils firent échouer le coup d’État dans les deux tiers du pays. En déclarant la guerre aux exploités, Franco avait déclenché la révolution.
Soit renversé par les militaires, soit mis de côté par les travailleurs, le gouvernement du Front populaire était alors discrédité et privé de tout moyen d’action. À la campagne, les paysans pauvres s’emparèrent des terres. À la ville, les travailleurs formèrent des centres de pouvoir locaux durant les combats. Les grands patrons et les propriétaires, souvent sympathisants franquistes, se cachaient. Quand la vie économique reprit, elle était sous contrôle ouvrier, notamment en Catalogne, la région la plus industrielle, où dominait la CNT.
À l’été 1936, dans les deux tiers du pays où les franquistes avaient été mis en échec, les ouvriers et les paysans pauvres espagnols exerçaient le pouvoir de fait… mais aucun courant politique ayant un minimum d’influence n’eut la volonté de faire élire par les travailleurs des conseils ouvriers qui auraient pu exercer le pouvoir à la place du gouvernement républicain : ni les partis du Front populaire, bien sûr, ni la CNT.
La direction de la CNT, au nom de l’anarchisme et de l’unité antifasciste, laissa en fonction les autorités – comme le gouverneur de Catalogne – se contentant de former des coordinations de partis antifranquistes, loin du contrôle des travailleurs. Elle intégra ainsi, elle aussi, le Front populaire – rebaptisé « front antifasciste » – mais après l’insurrection, alors que les exploités avaient commencé à se saisir du pouvoir. Elle contribua ainsi à redonner les rênes à la bourgeoisie et finit par envoyer des ministres anarchistes au gouvernement.
L’objectif du PS et du PC était de réhabiliter le gouvernement républicain comme direction de la lutte contre Franco. Disant espérer l’appui des bourgeois non franquistes et des autres pays capitalistes, ils mirent tout leur poids pour que cesse la révolution afin de « gagner la guerre d’abord ». Peu à peu, le gouvernement républicain récupéra les responsabilités économiques et militaires, rendit les usines et les terres aux anciens propriétaires. Le gouvernement républicain priva les travailleurs de leurs conquêtes et de leur élan révolutionnaire, c’est-à-dire des armes qui leur avaient permis de faire échec au putsch et qui auraient pu permettre de susciter des révoltes parmi les simples soldats de Franco ou sur leurs arrières.
Blum, au nom de la paix en Europe, et des larmes de crocodiles aux yeux – c’était un pleureur de compétition – regarda les exploités espagnols mourir. La bourgeoisie française ne voulait pas de l’intervention militaire : ses sympathies allaient davantage à Franco qu’aux républicains, et puis qui aurait pu garantir que, Franco balayé, les travailleurs espagnols n’auraient pas repris leur marche en avant ? Avec quelles conséquences pour cette flamme de mai-juin 1936 que le Front populaire venait d’avoir tant de mal à éteindre en France ?
Les victoires de Franco démoralisèrent un peu plus les travailleurs en France, dans la période qui précéda la guerre.
Le PC, lui, mena une agitation en faveur des républicains espagnols. Alors que la déception vis-à-vis du Front populaire grandissait, il put ainsi se démarquer sans s’opposer sur le plan de la politique intérieure… tout en cachant les agissements de l’Internationale communiste en Espagne, qui faisait remettre leurs biens aux propriétaires, œuvrait à restaurer l’autorité du pouvoir bourgeois et assassinait ses opposants de gauche.
Le gouvernement Blum, chien de garde de l’ordre colonial français
Le Front populaire espagnol plaça sa soumission à l’impérialisme et son respect de l’ordre bourgeois si haut au-dessus de sa propre survie qu’il refusa d’accorder l’indépendance à des nationalistes marocains venus proposer un soulèvement dans les bases arrière de Franco.
Le Front populaire français fut également un gouvernement colonialiste. En ceci aussi, il apporta sa pierre à la marche vers la Deuxième Guerre mondiale, dont le contrôle des empires coloniaux était un enjeu majeur.
Devenu patriote, le PC avait renoncé à son anti-impérialisme : Thorez reconnaissait « la mission de la France dans le monde » et, en Algérie, le PC prétendait que réclamer l’indépendance faisait « le jeu du fascisme international ». Ce n’est pas Moutet, ministre des Colonies, qui les aurait contredits, lui qui s’inquiétait dans le journal de la SFIO de ce qui, je le cite, « pourrait sortir d’une action où les notions mal digérées de lutte de classe, certains fanatismes religieux, la nature émotive des Africains, la dissimulation islamique et asiatique se rencontreraient en des réactions complexes et imprévisibles. »
Les grèves de mai-juin en France suscitèrent de l’espoir et des luttes dans plusieurs pays : en Tunisie et au Maroc en 1936 et 1937, la répression fit des dizaines de morts. En Algérie, le gouvernement fit jeter en prison Messali Hadj, un militant nationaliste un temps lié au PC, et interdire son parti, l’Étoile nord-africaine. Les promesses faites aux Syriens après la grève générale de janvier-février 1936 furent trahies. En Indochine, en révolte depuis le début des années 1930, Moutet ordonna au gouverneur général, en septembre 1936, de maintenir l’ordre « par tous les moyens ».
Les gouvernements de Front populaire furent donc tout à la fois des défenseurs de l’ordre bourgeois en métropole et des appuis pleins et entiers à l’ordre colonial.
Le Front populaire, complice de la contre-offensive patronale et initiateur de la course aux armements en France
En métropole, dès la fin de la grève générale, la bourgeoisie française lança sa contre-offensive, par une augmentation massive des prix et la remise en cause des 40 heures. Dès l’automne 1936, des grèves redémarraient pour limiter l’impact de l’inflation et résister aux tentatives de reprise en main des patrons dans les entreprises. Mais, en six à huit mois, l’intégralité des hausses de salaires avait été récupérée par les patrons. En février 1937, Blum annonça « la pause » : les travailleurs devaient se serrer la ceinture pour enrayer l’inflation et la fuite des capitaux… la flambée des prix, elle, ne connut de pause qu’à la chute du Front populaire.
En mars 1937, la fusillade de Clichy suscita l’indignation : le Parti social français, héritier des Croix-de-feu qui avaient été dissoutes en juin 1936, organisait un meeting à Clichy, ville ouvrière au nord-ouest de Paris. Le maire SFIO et le député communiste appelèrent à une contre-manifestation. La police tira, faisant cinq morts et des centaines de blessés : « Une erreur, c’est-à-dire quelque chose de plus qu’une faute », reconnut Blum… mais, ce qu’il condamnait ainsi, c’était l’appel à manifester.
De plus, la guerre commerciale se transformait de plus en plus en guerre tout court : le Japon avait envahi la Mandchourie en 1931, l’Italie avait fait de même en Éthiopie fin 1935, l’Allemagne reconstituait son armée. Conscient de cette évolution, Blum – ancien chef de cabinet dans le gouvernement de guerre de 1914 – était décidé à ne pas laisser la bourgeoisie française se faire distancer dans la course mondiale aux armements.
Pourtant, la crainte de la guerre était forte, dans cette société où les anciens combattants avaient 40, 50 ans. La mort d’un frère, d’un fils, d’un fiancé, d’un père, les horreurs du front : toutes ces souffrances, les militants communistes des années 1920 les avaient tournées contre les capitalistes fauteurs de guerre. Ils avaient cherché à donner à cette indignation un sens révolutionnaire. Les mouvements réformistes, dont le Front populaire, eux, mirent en avant des perspectives pacifistes, c’est-à-dire l’espoir de régler les conflits entre capitalistes sans recourir aux armes, grâce à la Société des nations – l’ONU de l’époque – ou par la « dissuasion ».
Le Front populaire avait fait campagne avec le mot d’ordre « pain, paix et liberté ». Mais, dès juin 1936, Blum demanda à l’état-major un rapport sur ses besoins. Tout un programme de nationalisation de l’industrie militaire fut voté en août 1936 : pas pour réquisitionner les profits de guerre, mais pour moderniser une industrie largement basée sur de petites entreprises peu mécanisées et dotées d’un équipement hors d’âge.
En septembre, le lendemain du meeting où Blum avait prétendu que son cœur était aux côtés des républicains espagnols mais qu’une intervention de la France aurait mis en péril la paix en Europe, l’Assemblée vota un plan de dépenses militaires qui dépassait les demandes de l’état-major. Comme le reconnut la revue de droite catholique L’Illustration : « C’est le gouvernement de Front populaire qui a pris l’initiative de proposer les plus fortes dépenses militaires qui aient été offertes à la France depuis la guerre. »
Le 21 juin 1937, le gouvernement Blum démissionnait face à l’opposition du Sénat. En avril 1938, des ministres de droite faisaient leur retour, en alliance avec le Parti radical. Les députés radicaux sauvés de la déroute par la coalition avec la SFIO et le PC se débarrassaient des habits du Front populaire pour revêtir leur tenue habituelle. Il y eut encore des grèves, bien sûr, notamment en novembre 1938, contre les décrets-lois qui remettaient en cause les 40 heures. Mais la déception des travailleurs, leur désorientation et la volonté de la CGT et du PC d’éviter de perdre à nouveau le contrôle des grèves les conduisirent à la défaite.
La chambre issue de la victoire électorale du Front populaire termina sa vie sans gloire par le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940, une très grande majorité des députés Front populaire votant pour, dont près des trois quarts de ceux de la SFIO. Le PC ayant été interdit après son soutien au pacte germano-soviétique d’août 1939, ceux de ses députés qui lui étaient restés fidèles ne prirent pas part au vote.
Pour que la prochaine remontée ouvrière aboutisse au renversement de la bourgeoisie, reconstruire des partis communistes révolutionnaires
Dans les années 1930, ni les conférences internationales, ni les combinaisons diplomatiques, ni les discours pacifistes ou sur la « sécurité collective » n’empêchèrent la guerre commerciale de dégénérer en guerre tout court. Tous ces discours accompagnèrent chaque étape de la marche à la guerre, jusqu’au dernier jour. C’étaient deux faces d’une même pièce, habituant la population à la possibilité de guerre tout en permettant de la prendre au dépourvu quand l’heure fatidique sonnerait.
Un vent réactionnaire soufflait, servant à rallier une partie de la population derrière les défenseurs de l’ordre social et à diviser les travailleurs en désignant des boucs émissaires. Mais la guerre sociale finit par provoquer des révoltes profondes : les vagues de grèves aux États-Unis, où la classe ouvrière remportait la victoire contre des trusts gigantesques et leurs milices, la déferlante d’occupations d’usines en France, les ouvriers et paysans sans terre d’Espagne qui s’armèrent et se lancèrent dans la révolution… à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, ces révoltes ouvraient la voie vers un autre avenir.
L’évolution du capitalisme laissait deux directions possibles : soit des régimes de plus en plus autoritaires s’acheminant vers la guerre ; soit l’entrée en lutte de la classe ouvrière jusqu’à l’expropriation des classes dominantes, jusqu’au renversement par les armes du système capitaliste.
Dans le Manifeste du Parti communiste, en 1848, Marx et Engels écrivaient qu’un spectre hantait l’Europe : le spectre du communisme. Vingt ans avant 1936, le spectre avait pris vie, et c’était le cauchemar de la révolution russe qui hantait désormais la bourgeoisie mondiale.
En mai-juin 1936, le patronat français comprit que chaque jour passé dans l’entreprise occupée faisait toucher du doigt aux travailleurs que l’entreprise pouvait être à eux, qu’ils étaient capables de la faire tourner et donc de la diriger. Pour que cela cesse, les patrons étaient prêts à payer. Ils se reposèrent sur le gouvernement du Front populaire, qui assurait aux travailleurs que ces concessions étaient un premier pas et que le reste allait suivre, plus tard.
En canalisant puis en jugulant la combativité du monde du travail, les partis du Front populaire permirent d’éviter que la remontée ouvrière ne débouche sur une crise révolutionnaire qui aurait pu bouleverser à nouveau l’Europe puis le monde, jusqu’à l’Union soviétique.
La classe ouvrière avait fait irruption sur le devant de la scène, mais l’expérience des révolutions russes, allemandes, des années rouges italiennes, pourtant proches, n’avait pas été transmise. Pire : le parti communiste qui, pour les travailleurs, en était l’incarnation, était passé avec armes et bagages du côté de la bourgeoisie… et la direction de la CGT aspirait à un rôle de négociateur entre patrons et ouvriers, pas au renversement du capitalisme.
Pour surmonter ces obstacles, il aurait fallu qu’existe un parti disposant d’un minimum d’influence dans la classe ouvrière pour lui permettre de se donner une direction révolutionnaire et suffisamment solide pour combattre les partis du Front populaire.
Aujourd’hui, l’extrême droite monte partout, la guerre sociale et les tensions internationales s’intensifient. La course aux armements est lancée, les coups de force éclatent de toute part. Les illusions dans le système capitaliste persistent, elles sont même sans doute plus fortes qu’il y a 90 ans… car nous ne sommes plus à 15 ans de la révolution russe, et la conscience qu’il existe un camp des travailleurs, des classes sociales, a presque disparu. La possibilité même d’une remontée des luttes ouvrières suscite bien du scepticisme, même parmi les travailleurs.
Pourtant, la classe ouvrière est toujours au cœur du système de production. La concentration du capital et des entreprises s’est encore accrue depuis les années 1930. Le prolétariat n’a jamais été si nombreux à l’échelle du monde. Les causes économiques qui ont mené à la fois aux guerres mondiales, à la crise de 1929 et aux vagues révolutionnaires des années 1920 puis à la riposte ouvrière des années 1930 n’ont pas disparu : elles continuent de faire leur œuvre.
Alors, repensons au début des années 1930, à 1933 : la grève générale en France, la révolution en Espagne, est-ce que c’était quelque chose qui pouvait sembler probable, même pour les millions de travailleurs qui y participèrent plus tard ?
Nous militons pour que les travailleurs relèvent la tête. Et nous ne pouvons pas savoir à quel moment cela se produira. Mais, pour que cette remontée ouvrière se transforme en révolution, il faudra qu’existent des partis révolutionnaires, ayant réussi à transmettre dans le monde du travail cette expérience du passé et à en tirer les conséquences. C’est une lutte à mener, une lutte dont le résultat peut dépendre de chacun d’entre nous.

